Grandes figures d'hier et d'aujourd'hui
Je retrouve dans mes notes un feuillet ayant pour titre : Conseils à un jeune écrivain. Sur ce feuillet est écrit :
Ne fais jamais de concession à personne.
Pense ce que tu écris, écris ce que tu penses.
Si tu cherches à faire fortune, jette ta plume.
— ij —
Si lu crains de blesser les opinions de la société, jette ta plume.
Si tu veux plaire à tout le monde, jette ta plume.
Si tu veux, à trente ans, arriver aux honneurs, à la fortune, à la tranquillité, jette ta plume.
Si l'amour du jeu, du vin, des femmes l'emporte sur l'art, jette ta plume.
Si ta main est inoccupée, que ton esprit travaille.
Si tu dors, que ton cerveau travaille encore.
— iij — Ne t'assujétis pas aux lois du monde et ne crains pas de vivre seul, face à face avec ta pensée, avec ta pensée pour convive, avec ta pensée pour ami, avec ta pensée pour maîtresse.
Refuse toute partie de plaisir aujourd'hui si elle doit empiéter sur cinq minutes de demain.
Tâche d'être pauvre. Tu es riche, dépense vite ton argent pour demander ta vie aux lettres.
A vingt ans on est toujours riche; l'argent viendra plus tard.
Ne regarde pas combien tu as écrit aujourd'hui de pages et combien ces lignes te rapporteront. C'est un mauvais calcul. Si tu as
écrit une seule phrase dans laquelle est enchâssée une idée, ta conscience te paiera de ton travail mieux que ne saurait le faire l'argent.
On te demande un article sur la paix, fais-le sur la guerre, si tel est ton avis, quand même tu amènerais la ruine du journal
Ne pense jamais à travailler pour les autres, mais pour toi.
Il y a cent journaux dirigés par cent écrivains ; ces cent écrivains ont cent façons particulières de voir; tu ne peux songer à les satisfaire tous. 11 faut écrire pour toi.
IN'écris jamais une ligne par complaisance
pour n'importe qui ; de complaisance en complaisance tu arriverais à n'être qu'un domestique.
Si tu t'es trompé aujourd'hui, imprime demain que tu t'es trompé.
Ne crains ni les inimitiés ni les haines ; elles sont plus utiles que les amitiés.
Tu passeras peut-être pour un « excentrique » en disant ce que tu crois être vrai. Plus tard, dans quinze ou vingt ans, le public te saura gré de ta sincérité, t'en tiendra compte et t'en récompensera.
Ne t'attends pas à une popularité subite; les médiocrités seules arrivent du premier bond.
— vj —
Lis et relis sans cesse les biographies des grands écrivains et des grands artistes; tes peines et tes privations te sembleront légères.
Pense beaucoup à l'avenir, peu au passé et oublie le présent.
Le temps est favorable au développement des jeunes esprits courageux; le demi-siècle qui vient de sonner (1) est une époque nouvelle qui comptera dans les lettres, les arts et les sciences.
Quoi qu'il arrive , ne t'inquiète pas de la forme du gouvernement. Ton art est régi par l'époque et la régit à son tour.
(4) Ceci était écrit en 1850.
— vij —
Réfléchis et tais-toi. Tu n'es pas orateur.
Discute avec les hommes de ton opinion. A quoi bon avoir raison avec de sots adversaires?
ISe te dépense pas en polémiques frivoles. Les polémiques font de mauvais volumes.
On nie ton œuvre ; ton œuvre répond pour toi.
Tu es nié, donc tu existes.
Ne t'inquiète pas de la fortune qu'amasse une médiocrité en entassant volume sur volume; dix bonnes pages seulement chaque an-
— viij —
née te seront payées plus tard en considération, en honneurs et en argent.
Isole-toi sans craindre l'hypocondrie. L'hypocondrie dépend du corps et non de l'intelligence.
Le travail est une joie.
3e te permets toutes les passions, de dix-huit à vingt-cinq ans ; pour peindre l'amour il faut avoir aimé. Tu n'es pas homme encore et je ne sais ce que tu deviendras; mais il faut prendre garde que les passions ne s'accrochent à toi pour la vie.
Une femme est un meuble dangereux dans le cabinet de l'homme qui pense. Un chat serait préférable.
S'il te faut un ami dévoué, toujours gai, prêt à t'accompagner dans de longues courses, prends un chien.
Si tu achètes des livres, lis-les plume à la main, de telle sorte que tu puisses t'en séparer demain sans regret.
Ta bibliothèque doit être pleine de dictionnaires et non de curiosités.
Prends garde d'avoir de l'esprit.
L'homme le plus lourd , quand il est convaincu, a facilement raison des gens d'esprit. Il est armé d'une massue, ses adversaires n'ont qu'un petit sifflet.
Tu crois à ton art, tu es déjà un artiste.
Il te suffit d'énoncer sincèrement ta pensée pour appeler l'attention.
Les uns font des antithèses , les autres des ealembourgs; ceux-ci veulent amuser quand même; ceux-là veulent paraître profonds. Une page raisonnable te fera dominer tout de suite la foule des gens qui croient à un « procédé » dans les lettres.
Prends garde aux mystiques, et accable-les quand l'occasion s'en présentera.
Tout homme aux aspirations troubles est un être dangereux, en art comme en politique.
— xj —
Que ta nourriture soit simple et réglée. Peu de viandes et beaucoup d'eau.
Si tu travailles longtemps, il faut marcher longtemps.
Change d'air et de pays un jour par semaine au moins tu reviendras au travail les idées plus nettes.
Ne t'inquiète pas de la critique et n'apprends pas à juger dans les cours de littérature dont les revues et les journaux découpent pies tranches pour leurs naïfs lecteurs.
Tu dois juger de tout par toi-même, par tes yeux et par tes oreilles, ne décider de rien par les yeux d'un autre et les oreilles de ton voisin.
— xij —
Cependant jette un coup d'œil chaque jour sur les gazettes et les revues; il est bon de connaître ce qui se produit dans les lettres, les arts et les sciences.
Passe rapidement sur les articles de commande , les opinions imposées , les éloges de complaisance. Tout écrivain que tu auras pris en flagrant délit de « domesticité, » ne t'en inquiète plus.
Mais si un esprit libre et indépendant se fait jour dans cet entassement de choses convenues, va hardiment à lui et dis-lui combien il t'a réconforté.
Use des excitants avec discrétion. Le travail contient en lui-même le plus vif des excitants.
— xiij —
Ne crois pas aux triomphes subits.
Tout homme puissamment organisé est forcément méconnu.
Avec du talent il est en avance de dix ans, de vingt ans; en avance pour toujours s'il a du génie. Il ne peut être compris tout d'abord; il froisse, il choque et doit vivre à l'écart.
Mais il trouve sa récompense à dix ou vingt ans de là, et l'avenir dore son nom à jamais impérissable.
11 reste beaucoup à dire. Je n'ai plus qu'un conseil à te donner : Tiens-toi le ventre libre et les pieds chauds.
Voilà, mon cher Duranty, les quelques pensées que j'avais jetées sur le papier en 1850,
sans penser à les adresser à quiconque. Je vous crois digne de les méditer. Vous êtes entré avec courage dans la vie; vous avez exposé nettement vos principes; vous avez coulé dans un livre comme dans un moule la certitude de vos principes esthétiques ; vous êtes jeune et vous êtes à la tête de ceux qui, loin de ravaler les homme? qui les ont précédés, essaient de leur rendre le chemin plus facile. Un jour, en continuant à marcher dans le sentier difficile de l'Art, vous rencontrerez de durs obstacles ; mais rappelez-vous que le véritable artiste n'est sacré que par l'injustice, et que les jaloux et les impuissants qui exercent leurs mauvais instincts en essayant de s'opposer à l'homme qui s'élève, n'en accomplissent pas moins une mission dont le but leur échappe.
En attisant le foyer pour brûler le cœur de l'artiste, ils le soumettent, sans en avoir conscience, à une purification dont il sort plus radieux, comme le métal sort plus brillant du creuset.
Taris. 3 décembre 1860.