PREFACE
Quoique ce volume ne soit qu'une collection d'articles publiés à différentes dates, j'éprouve à le réimprimer la même joie qu'ont les vieux soldats à parler de Wagram et de Friedland, car chacune de ces pages a presque toujours nécessité un combat.
En parlant plus spécialement de Balzac , de Courbet, de Wagner , il m'est permis de dire : J'étais là, j'ai combattu. Et un secret orgueil me vient surtout de ce que je n'ai pas attendu le triomphe de ces maîtres pour m'atteler à leur succès.
Si Balzac mort a été chanté sur tous les tons, si son œuvre s'est vendue à de nombreux exemplaires, il n'en reste pas moins certain que le gros du public, de 1 830 à 1 852, avait un faible enthou-
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siasme pour l'auteur de la Comédie humaine, et que ses nombreux ouvrages étaient peu goûtés des admirateurs de M. Dumas père. Sauf quelques esprits distingués, quelques écrivains ayant conservé le respect de l'art au fond de leur conscience, les envieux traitaient Balzac de grand producteur, et les injures ou le silence de la critique ne manquaient pas d'accompagner chacune de ses productions. La justice se fit plus tard; mais Balzac ne put recueillir ni en fortune ni en réputation le fruit de ses travaux. M. Théophile Gautier, qui s'efforce de garder un calme absolu au milieu des misères de la vie littéraire, a fait remarquer à différentes reprises que le grand peintre de mœurs n'avait pas été mieux compris par le gouvernement que par la critique : Balzac mourut simple chevalier de la Légion d'honneur !
C'est un fait important à constater en sa faveur. Combien de médiocrités lui ont passé sur le corps dans le chemin des honneurs ! Mais n'en est-il pas toujours ainsi ? Les grands travailleurs se fatiguent le cerveau à des combinaisons d'idées, pendant que les gens habiles usent leurs habits dans les antichambres des ministères. Un bout de ruban n'était pas l'objet des soucis de Balzac peu jaloux des brochettes de décorations de certains de ses confrères. Il n'ambitionnait que le succès auprès des
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masses, tout en se rendant compte de la balance qui s'équilibrerait plus tard et laisserait les frivoles conteurs sans un seul lecteur, tandis que sa mémoire d'historien du dix-neuvième siècle resterait chère à tous les esprits philosophiques.
Pour M. Courbet le combat fut aussi direct et non moins acharné. Heureusement il n'est pas terminé. Afin de défendre en toute liberté un artiste nouveau, je dus rompre avec un groupe qui ne demandait pas mieux que de m'accueillir dans ses rangs si je restais docile ; mais je ne sais pas brider ma conscience, obéir à un mot d'ordre qui révolte mes aspirations, et s'il pouvait entrer dans la politique d'un gouvernement de proscrire ce que les critiques ont appelé le réalisme, aussitôt la plume brûlerait mes doigts et me forcerait d'écrire : « Le culte de la réalité est le premier des cultes. »
Les enseignements officiels, les académies, les concours, n'ont jamais produit que des esclaves et des singes. Les plus grands noms dans les lettres, les sciences et les arts se sont affirmés seuls et sans patronage.
Qu'un Paturot alerte, frotté d'intrigue, léger et suffisant, sorti de l'Ecole normale, publie un voyage en Orient, soit proclamé momentanément un descendant de Voltaire et recueille les bénéfices d'un pareil hoax, il suffit de l'attendre à quelques années de
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là et de voir où l'auront conduit son ambition, sa suffisance et sa connaissance superficielle des hommes. On le retrouve aigri, trompé dans sa vanité, vide et creux, accusant les mêmes hommes qui le patronaient de l'avoir méconnu, et finissant amèrement par le pamphlet ou dans un fauteuil de sous-préfet; mais les véritables artistes se retrempent dans les luttes et en sortent plus aguerris et plus forts.
Gérard de Nerval ne fut ni discuté ni attaqué de son vivant. Son œuvre n'a pas l'importance de celles des maîtres ; mais j'ai voulu démontrer par sa lamentable biographie de quels respects devaient être entourés ces pauvres êtres délicats et souffreteux, dont les gouvernements ne semblent pas avoir souci, et qui contribuent à la gloire d'une époque. Qu'un Balzac tienne le haut de l'échelle, et bien au dessous un Gérard, ces hommes de qualités si différentes, ayant de communes aspirations, n'en seront pas moins dévorés par leurs pensées, leurs recherches et leurs travaux, et je crains que les époques industrielles, en restant indifférentes aux aspirations artistiques, ne les compriment et ne privent l'humanité de créations que les usines à gaz et l'emploi de la vapeur ne sauraient remplacer. Depuis quinze ans on a fait nombre d'enquêtes sur les ouvriers. Il serait peut-être bon de s'enquérir des
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classes lettrées et de leurs besoins , car ce sont les lettrés qui forment l'opinion, et malheur aux gouvernements qui les méconnaissent, r L'arrivée de Richard Wagner en France fera époque dans l'art, et nous aurons l'hiver prochain de curieuses luttes. L'illustre compositeur ne cherche pas à rendre l'esprit moderne dans ses opéras ; nourri des grandes mythologies du Nord, il les recouvre d'une vaste mélopée. Wagner est un lyrique dans le grand sens du mot, et il fait servir la musique à rendre ce lyrisme saisissable.
On a voulu enfermer les chercheurs de réalités dans le cercle étroit d'une étroite observation. Rien n'est plus faux. Je peux ne pas comprendre Racine, mais qu'importe si les sensations que ceux-ci éprouvent au ronronnement de vers élégants , je les ressens au souffle puissant de Gluck dans lphigénie ? La tragédie, je la comprends à la manière des anciens : Sophocle et Euripide recouverts d'une mélopée. Devant la tragédie du dix-septième siècle, froide, prudente, glaciale, je m'enfuis au clapotement de vers réguliers, se balançant plus ennuyeusement qu'un battant de pendule. Avec quelques violons, je serais peut-être ému.
L'arrivée de Wagner en France fut précédée d'un murmure inquiétant, pareil à celui qui dans la nature annonce un orage redoutable ; il ne
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faut pas une grande connaissance du terrain parisien pour flairer les dispositions d'un certain groupe qui croit régenter les sentiments de la foule. Une bonne partie des critiques était contre Wagner; également contre les gens de cinquante ans, qui s'étant battus jadis pour les tentatives romantiques musicales, échappaient fatalement par leur âge et la froideur de leurs aspirations à l'enthousiasme. Ils ne se rendaient pas compte que Wagner apportait ce que M. Berlioz avait peut-être entrevu et cherché. Con tre Wagner se faisaient remarquer les faibles, les timides, ceux qui aiment les opinions toutes faites et ceux qui craignent la lutte.
Mais il y avait pour ce terrible groupe indiscipliné, inquiet, impossible à retenir, qu'aucune force ne saurait bâillonner et qui s'élance en avant, cherchant des horizons nouveaux, intrépide comme ces chacals de l'armée d'Italie qui la nuit, rampant sur le ventre, s'avançant toujours, tapis au fond d'un marais, ne craignent pas pour leur vie, escaladent des murailles, apparaissent tout à coup aux yeux de l'ennemi, et terrifient par leur audace les postes avancés.
La vie artistique est un long combat, et on y trouve, comme à la guerre, des êtres qui méprisent la vie et donnent leur sang pour s'emparer d'un drapeau, comme il y a des ambitieux qui ne
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cherchent qu'à tirer parti des efforts de ceux qui combattent, comme aussi il y a des troupes molles, de brillants cavaliers de parade, qui ne savent pas se battre, comme aussi il y a des fuyards, des lâches et des traîtres.
C'est la loi de l'humanité : peu de forts, beaucoup de faibles. Et n'est-ce pas à Balzac, à Courbet et à Wagner qu'on peut appliquer cette pensée de Swift : « Lorsqu'un vrai génie apparaît dans le monde, vous le reconnaîtrez à ce signe que les sots sont tous ligués contre lui. »
Juin 1860.