APRES LA BATAILLE
La brochure précédente ne dut être publiée que pour montrer aux esprits faibles que Wagner ne resterait pas sans défense en France; à la chaleur des discussions du foyer au Théâtre-Italien, dès le soir du premier concert, je compris que le moment était venu de réaliser ce que j'avais dit au maître : — Si vous triomphez du premier coup, je me tais, vous n'avez pas besoin de moi; si vous êtes attaqué, je mets ma plume à votre service.
Le bulletin des gazettes fut curieux le lendemain de ce triomphe. La vieille Revue et gazette musicale fit un article prudent et sobre ; mais le doux Ménestrel pensa en perdre son luth ; son collant avait été crevé dans la bataille, et ses pauvres souliers à la poulaine, en velours de coton, étaient restés dans un fossé. Le bruit général fut que la Convention avait rouvert ses terribles séances de nuit, et qu'un nouveau Marat venait d'apparaître, demandant les têtes de Rossini, de Meyerbeer et d'Auber.
En France, dans les arts comme en politique, quand les adversaires sont à bout d'arguments, ils évoquent les souvenirs les plus sombres de la Révolution; toute oeuvre forte étant regardée par les esprits timorés comme dangereuse pour leur repos, est traitée de révolutionnaire, et l'artiste le plus pacifique est changé immédiatement en Robespierre, en Marat ou en Fouquier-Tinville.
Il en fut de Wagner comme de Courbet traité de socialiste au moment où cette appellation (de IS-ï8 à -1852) n'était pas sans danger : je crois moi-même avoir été traité de jacobin, il n'y a pas plus de quinze jours.
11 ' ! ;ré les moyens mis en œuvre contre Wagner, les trois concerts des Italiens triomphèrent de diverses tactiques employées avec une certaine adresse contre l'auteur du Tannhœuser. Il est bon de noter que M. Berlioz, contrairement aux usages du journalisme, ne publia son feuilleton qu'un mois après le premier concert, craignant avec juste raison d'appeler l'attention sur un adversaire redoutable. Ce feuilleton, rempli de misères et de facéties de vaudevilliste, comme en emploie trop souvent le membre de l'Institut, lui valut une lettre de Wagner, digne, calme et pleine de conviction, qui restera comme un modèle de convenance vis-à-vis d'ironies impuissantes.
En une lettre courte et simple, Wagner exposait ses principes, ses recherches et ses aspirations, qui lui ont valu ce sobriquet de musicien de l'avenir qu'il est bon d'expliquer enfin.
Comme tous les Allemands, Wagner a écrit dans sa jeunesse une poétique, une sorte de Dramaturgie de Lessing, relative à la musique. Jugeant la musique et
les musiciens du passé et du présent, Wagner en arrivait à des généralités sur la musique dans Vavenir, de même qu'il arrive chaque jour aux critiques de suivre les tendances de la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, et de pronostiquer ce que sera la littérature du vingtième siècle. Il ne faut pas un regard d'aigle pour tirer de pareils pronostics, et beaucoup de myopes s'écrient tous les jours : Où allons-nous avec un tel art? qui concluent amèrement que les tentatives actuelles ne peuvent amener qu'une littérature de désolation et de décadence. Un M. Bisehoff, critique de Cologne, une sorte de Fétis allemand , ramassa le mot et s'en fit une arme contre le jeune téméraire qui essayait de trouver d'autres formules que les formules connues.
Le parti des Gérontes consternés fut constitué , et la trilogie Bisehoff, Fétis et Scudo répéta tellement ce mot de musique de l'avenir, qu'on crut réellement qu'une armée s'avançait avec ce mot sur un drapeau. Plus je vais et plus je suis confirmé dans cette idée que les hommes sont le jouet d'événements qu'ils ne peuvent diriger à leur gré. La bande des Bisehoff, des Fétis et des Scudo croit détruire un homme en attachant à son chapeau une cocarde ridicule. Le public ne voit que la cocarde. C'est le plus grand service rendu à un homme que de le mettre en lumière. Les esprits de bonne foi, attirés par la curiosité, verront bien si le nouveau venu est un homme de génie ou un charlatan.
N'en a-t-il pas été de même pour ce titre équivoque de réaliste, dont l'origine est inconnue, qui remonte aux dernières années de Balzac, qu'on attacha plus spécialement, vers 1850, à ceux qui peignaient la vie moderne,
et qui sortait de l'imagination d'un critique? Les créateurs n'ont pas besoin d'enseigne. Wagner est Wagner, sans mettre sur les affiches musicien de l'avenir, et Courbet ne signe pas ses tableaux ; Courbet réaliste.
Merci aux illustres critiques de musique allemands , belges et italiens Bischoff, Scudo et Fétis ; merci aussi à feu Gustave Planche et autres pédants, qui ont poussé, sans le vouloir, à la roue de nombre d'écrivains, de poètes, de peintres qui avaient à lutter contre la difficulté des débuts.
Si Wagner a prêté des armes à ses adversaires en écrivant une esthétique, il obéissait à la tendance des Allemands qui n'abordent l'Art qu'armés de raisonnements et servis par la logique. Cette tendance est commune à la plupart des compositeurs. Grétry lui-même n'a-t-il pas laissé des volumes de poétique? Mais Wagner se distingue par des qualités d'écrivain et de lettré qui n'appartiennent pas à tous les petits compositeurs se servant du feuilleton des journaux comme d'un marchepied.
A l'époque où Wagner vivait à Paris, pauvre, cherchant inutilement à se faire ouvrir les portes des théâtres lyriques, et étonnant les directeurs par ses idées grandioses, il écrivait des articles d'esthétique, des fantaisies musicales, des contes, menant la même existence qu'Hoffmann à Kœnigsberg. Ne pouvant vivre de sa musique, Wagner cherchait à vivre de sa littérature, et il portait à l'Opéra l'idée du Vaisseau-Fantôme, demandant à recouvrir symphoniquement son poëme. Le directeur trouva l'idée bonne, mais le compositeur trop peu connu; il lui offrit de lui acheter son plan de poëme. Wagner n'était pas riche; il n'avait même pas de piano. Il céda
son idée pour 500 fr., et, avec ces 500 fr., il louait une petite chambre à la campagne, où il installait un mauvais piano, s'enfermait et composait, en silence, l'opéra du véritable Vaisseau-Fantôme, ne s'inquiétant guère de celui qui fut joué plus tard à l'Opéra sous le même titre.
A cette même époque, en <!8i0 et -1841, il remplissait les journaux de morceaux esthétiques et humoristiques curieux à relire aujourd'hui que l'inconnu est devenu un homme. Dans ces divers morceaux on retrouve les angoisses, les souffrances du génie comprimé dans sa mansarde et qui brûle de se faire entendre à la foule. En relisant ces fragments intéressants, j'étais plein de pitié pour le pauvre artiste dont les mouvements intérieurs sont décrits comme dans une fièvre ardente. Mais de tous ces morceaux littéraires , pas un ne m'a autant frappé que le conte intitulé : Une visite à Beethoven. Je ne parle pas de la composition du conte très-remarquable en lui-même, mais bien de certaines théories y incluses qui sont la révélation de l'Idée que Wagner allait poursuivre dans Tannhœuser, Lohengrin et autres opéras.
Je n'avais rien voulu lire sur Wagner, ni 6ur ses œuvres, avant l'impression de ma brochure, qui était une simple carte de visite à l'adresse du compositeur, après son premier concert. L'Allemagne a voulu y voir un peu plus qu'une carte de visite, en tirant à de nombreux exemplaires une traduction (I) de cette brochure qui va rejoindre le nombreux bataillon des articles publiés pour ou contre la Question Wagnérienne, comme on dit au delà du Rhin. Le livre de Frantz Listz eût suffi seul à
(1) Richard Wagner in Paris. Von Champfleury. (Aus dem Franzosischcn iilersetzt.,) Leipzig et New- York. Verlag von J. Schubert et comp. 1860.
me donner la clé de la principale œuvre du compositeur; mais, je l'ai dit, assistant à un concert, je voulais me rendre compte d'abord du pur effet musical, sans me préoccuper de l'esthétique du maître. Plus tard seulement, après avoir jeté sur le papier mes idées personnelles, je lus les articles de Wagner publiés douze ans auparavant ; et j'ai obtenu du maître l'autorisation de réimprimer son conte sur Beethoven, qui en même temps qu'il montre sa religion pour les grands hommes qui l'ont précédé, servira mieux que toutes les critiques à faire comprendre ses aspirations.
UNE YISITE A BEETHOVEN