‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 11 sur 16 · EXGORE QUELQUES PAGES ENTHOUSIASTES · texte numérisé non relu

EXGORE QUELQUES PAGES ENTHOUSIASTES

Plus j'étudie l'œuvre de Balzac, et plus je la trouve difficile à juger, à faire comprendre. La Comédie humaine est une immense et belle suite de tapisseries historiques d'un effet surprenant pour le lecteur curieux ; mais s'il arrive au bout de la galerie , qu'un des tableaux soit inachevé, qu'il pousse la curiosité jusqu'à passer derrière, qu'il aperçoive le modeste ouvrier travaillant à l'envers , un nouveau monde se révèle tout-à-coup et absorbe l'esprit du curieux. De l'effet il passe à la cause, de l'œuvre à l'ouvrier. Ignorant des procédés de l'art, il lui faudra des questions sans nombre , des recherches difficiles pour se rendre compte de l'œuvre qu'il admirait tout à l'heure avec candeur, avant que la vue de l'ouvrier n'eût semé mille réflexions dans son esprit.

Le public n'a pas besoin de connaître l'envers des œuvres d'imagination, pas plus qu'un invité de grande maison n'appelle le cuisinier pour lui demander de quels

ingrédients est composée une sauce exquise; mais le critique est obligé d'analyser la cuisine de toutes choses. Et c'est cette analyse désolante qui fait du critique un être jaune, ennuyé, fatigué de la vie : il n'a plus d'illusions. Je parle du critique négateur, qui disparaîtra, il faut l'espérer, quand les créateurs daigneront expliquer les secrets de leur art.

Or, l'envers de la Comédie humaine demande, pour être expliqué clairement, un génie égal à Balzac. Bien des esprits de notre époque se sont occupés du grand constructeur, bien des enthousiastes viendront encore dire leur mot sur son œuvre; mais tout au plus seront-ils consultés par le vingtième siècle, dans moins de cinquante ans, quand la génération littéraire actuelle sera endormie, avec ses querelles, ses haines, ses discussions, ses systèmes et ses recherches, dans un sommeil paisible. Alors des quantités de matériaux seront prêts, l'oeuvre définitivement connue, les correspondances imprimées, les amitiés et les haines éteintes, les écrivains déjà classés, les brillants papillons brûlés à la chandelle avec leurs couleurs légères et brillantes ; le temps aura enfermé dans ses catacombes immenses de nombreux écrits, très-célèbres aujourd'hui, dont on n'entendra jamais le nom, car il y a une destinée pour les livres, si étrange qu'on pourrait dire qu'ils portent en eux leur poison. Il suffit de parcourir un catalogue de romans de ^20 à 1830. Où passent tous ces romans dont on ne sait même plus le titre? Où passent les œuvres et les noms des trente-six académiciens qui forment le 0 du chiffre 4 ?

L'œuvre ne peut être connue si on ne connaît pas l'homme. Et bien certainement Balzac homme sera à

peine expliqué avant cinquante ans. Quand un auteur n'écrit pas de Mémoires proprement dits, la famille, par respect humain, laisse le plus long temps qu'elle peut reposer la cendre de son chef. On a pu voir par la représentation de Mercadet les colères, les rancunes, les haines qui s'étaient réveillées dans la littérature contemporaine. A quelles interprétations n'aurait pas donné lieu la correspondance intime de Balzac, celle qui est de nature à être publiée 1 ?s'a-t-on pas vu les singulières comédies jouées sur le dos des Mémoires de M. de Chateaubriand? Un procès inattendu u'a-t-il pas coupé subitement, dès le début, la Correspondance de Benjamin Constant, qui montrait sous un nouveau jour le doctrinaire auteur d'Adolphe?

D'après quelques lectures, il me semble que l'Allemagne honore plus vite que nous les grands hommes morts. Les biographies sont immenses, avec mille détails intimes. Ce qui a été écrit sur Goethe, par ses amis, par ses ennemis, est considérable. Ses conversations seules forment plusieurs volumes. Les Allemands ne craignent pas de déshabiller un grand homme mort devant ses contemporains. Au contraire, nous, le peuple léger et bavard, qui faisons souffrir le plus possible l'homme de génie de son vivant, à peine est-il enterré, que nous sommes pris d'une espèce d'hypocrisie sans but. Peut-être agissonsnous ainsi envers les autres pour qu'il en soit fait de même envers nous.

Balzac homme est bien peu connu ; Balzac écrivain ne l'est guère plus. Ceux qui croient à sa première incarnation dans les divers pseudonymes de lord Bhoone, lord Viellerglé, Horace de Saint-Aubin, ne connaissent pas le

premier mot de Balzac : ce premier mot fut une tragédie !

Une tragédie, en cinq actes et en vers, classique dans toutes les règles. Quoi qu'en ait dit Balzac dans Louis Lambert, qui est une sorte d'autobiographie, il savait traduire sa pensée en vers.

De 4 819 à 1820, Balzac « ayant écrit une tragédie, Henriette d'Angleterre, vient un jour trouver sa famille et la lui lit. Soumise par M. de Balzac père au jugement du littérateur Andrieux, le bonhomme lettré déclare, après l'avoir lue, que l'auteur n'est capable d'aucun progrès. »

Il était difficile en effet de deviner l'auteur de la Comédie humaine sous le manteau de cette tragédie; cependant elle n'était guère plus faible que les tragédies de l'époque, et elle valait au moins les essais de tragédie d'aujourd'hui. Coulé dans le moule de Voltaire, le vers était commun, sans accent, l'action nulle; en persévérant, Balzac eût atteint Ducis. Heureusement il ne le voulut pas. Je dis heureusement, car Balzac a pu tout ce qu'il a voulu.

J'ai connu un homme qui disait avoir trouvé la quadrature du cercle, et qui, par ce moyen, prétendait arriver à l'accomplissement de toute œuvre mécanique ou d'imagination, création de main et création de tête. Il disait : « Je suis parvenu à faire une paire de souliers aussi bien que le meilleur cordonnier, et j'écrirais un poè'me bien supérieur à ceux d'Homère , si je voulais. » Cet homme, savant mathématicien, la tête troublée par ses recherches de quadrature du cercle, était un maniaque. J'en ai donné un croquis dans ma galerie d'Excentriques, en riant de sa prétendue puissance.

Cependant, Balzac, plongé dans les sciences mystiques, voyant, comme l'a dit M. Philarète Chasles, était arrivé à tout par la volonté. Esprit commun au début, lourd, prolixe, entortillé, sans invention, il s'était transformé en un esprit distingué, fin, observateur, neuf, inventeur, clair et précis. Il voulut faire du roman, il fit du roman ; il voulut être spirituel, il devint plus spirituel que Beaumarchais ; il voulut faire du théâtre, il fit du théâtre ; eu même temps apportant dans le roman, dans le théâtre, de nouvelles formes, des horizons immenses, découvrant de nouveaux pays à ses successeurs.

Certes, je suis rarement un enthousiaste, et je ne crois pas qu'on puisse m'accuser de légèreté ou de jeunesse en ces matières. Je ne dis pas : Tout est sublime, tout est grandiose. Je connais les parties faibles de la Comédie humaine, je les montrerais de même que les beautés, si je croyais être de force à analyser une telle œuvre; mais je dis que par la volonté Balzac a fait faire un pas énorme au roman. Il l'a placé dans de nouvelles conditions, il l'a avancé par de suprêmes efforts, et il était bien en avant de son époque par le côté scientifique et sérieux qui doit marquer une génération que nous ne connaîtrons pas.

Le plus dur travail de Balzac a été la production : écrire , toujours écrire , la nuit , le jour , au soleil , à la lampe. Il a plus usé d'encre à lui seul que deux Dumas, car son œuvre est loin d'être complète, et encore, complétée, elle ne représenterait pas le travail de la plume. A l'heure qu'il est, dix-huit volumes de la Comédie humaine sont publiés ; avec le théâtre et les œuvres diverses, et les romans inédits, l'édition complète représenterait à peu près vingt-cinq volumes. Or, ces

vingt-cinq volumes immenses et compacts qui ont quarante feuilles, seize pages à la feuille, trente-neuf lignes à la page, cinquante lettres à la ligne, ont été écrits au moins quatre fois par l'auteur avant d'arriver à l'impression définitive. Ce qui forme un total de travail matériel de cent volumes énormes.

Les romanciers les plus féconds d'aujourd'hui, qui n'appartiennent en aucune manière à l'art, et dont le représentant le plus brillant est M. Alexandre Dumas, quoiqu'ils écrivent du premier jet, quoiqu'ils se servent de nombreux collaborateurs, quoiqu'ils copient le premier livre venu, quoiqu'ils se soucient peu de chercher des procédés nouveaux, quoiqu'ils composent avec le sansfaçon de l'improvisateur arabe dans un campement du désert, n'ont pas écrit davantage.

Qu'importerait cette œuvre considérable, si elle n'était fertile en enseignements, en observations, en idées? Aussi je regarde la Comédie humaine comme une sorte de pyramide gigantesque qui se dresse dans les solitudes d'Egypte et qui a résisté à toutes les tempêtes de la nature. Sa puissance défie la main des hommes, et sa destruction demanderait plus d'années que sa construction. En février -1848, j'étais entré en simple curieux dans les Tuileries. Des hommes armés, qui ne savaient que faire de leur poudre et de leur plomb, s'amusaient à tirer sur un grand bas-relief de marbre ; les balles entamaient un peu le marbre, mais n'entraient pas, faisaient ricochet et revenaient sur les tireurs. Il en a été de même des critiques nombreux (1) qui ont attaqué M. de Balzac : leurs propres balles les criblaient de blessures.

(<) Il est souvent question des critiques dans ce volume. Je suis obligé, comme

Aussi faut-il tenir compte des efforts que peuvent faire les biographes pour honorer la mémoire du grand maître. Ceux qui ont connu M. de Balzac n'ont pas conscience de sa force, puisqu'ils n'ont rien écrit de particulier sur sa vie.

L'auteur de la Comédie humaine n'a trouvé jusqu'à présent ni une Bettina ni un Hitzig.

Quel curieux livre on eût pu faire, intitulé : Les Conversations de Balzac, où chaque ami aurait écrit son chapitre d'une façon nette et simple : « Tel jour, M. de Balzac a dit , etc. ; » car Balzac fut l'un des plus étonnants conversationnistes de notre temps. Bêves dorés, plans, inventions, voyages, constructions, tout tenait dans ce cerveau immense que la mort seule put paralyser.

L'auteur des Physionomies littéraires a cité le trait suivant : « M. de Balzac avait de curieux espoirs : constamment le besoin d'une fortune colossale le tourmentait. C'était devenu chez lui presque une manie, il avait la conviction — et un jour il le disait sérieusement à Henri Heine — qu'un riche Hollandais de sa connaissance lui enverrait, du fond de Harlem ou de Botterdam, un amas de valeurs en rubis ou en émeraudes ; qu'alors il ferait ci, il ferait çà; il en parlait à l'aise comme un enfant, le rire aux lèvres, la flamme dans l'œil. Il faut l'avouer sans crainte : Balzac s'est conduit souvent comme un enfant ; il avait l'enfance qui caractérise le vrai génie.

La Bruyère à propos des dévots, d'expliquer qu'il s'agit des faux critiques, des critiques -négateurs qui pourchassent l'intelligence comme une bète féroce qu'il faut détruire pour le repos de chacun. J'ai moi-même rencontré depuis que j'écris quelques critiques de bonne foi, aimant les lettres et s'appliquant à montrer au public les beautés d'une oeuvre plutôt que ses défauts. Mais cette sorte d'hommes est rare. (Note de 1860.)

» Ce désir de pouvoir un jour agir en nabab lui faisait concevoir les plus étranges projets : l'un des plus curieux est celui du monopole des arts. Il avait eu l'idée de trouver une raison sociale de tant de raillions, et d'acheter à l'aide de ce capital, moitié en caisse, moitié en cours, tous les objets d'art les plus célèbres que les basards laisseraient en vente. — Un Apollon du Belvédère se seraitil offert, il l'eût acbeté, et l'eût mis à l'enchère vis-à-vis des nations rivales. L'Angleterre, je suppose, eût offert tant, la France plus, la Hollande davantage, etc.... Adjugé à la Hollande ! Et Balzac gagnait une somme de.... »

Avec sa méthode singulière de travail, qui faisait d'un roman le plus pénible accouchement, on ne croirait pas que Balzac était un improvisateur tel qu'on n'en a jamais vu. Il lut un jour aux acteurs de l'Odéon une comédie étrange ije crois que c'est Richard-cœur-d' 'éponge), dont il n'y avait pas un mot écrit sur le manuscrit.

Le biographe ajoute encore : « M. de Balzac devenait superbe, me disait dernièrement le docteur Nacquart, son médecin, lorsqu'il exposait, soit à table, soit au salon, ses projets littéraires pour les Scènes de la vie de V Empire.» Il est fâcheux que les médecins qui ont à soigner de si hautes intelligences laissent perdre de tels souvenirs. Cabanis, qui fut témoin des derniers moments de Mirabeau, a inséré dans ses œuvres diverses un mémoire qui montre l'illustre mourant, et en même temps que son médecin était digne de le comprendre.

« M. de Balzac revenait à Paris, dans les derniers jours du mois de mai 1830, après un séjour de près de deux années en Bussie.

» L'altération dont ses traits étaient empreints n'échappa point à ses amis.

» À plus forte raison, combien de funestes présages cet état ne fit-il pas naître dans l'esprit du médecin qui l'avait suivi, étudié, aimé dès son enfance?

» Une ancienne affection de cœur, souvent exaspérée par le travail des nuits, et par l'usage, ou plutôt, par l'abus du café, auquel il avait dû recourir pour combattre la propension naturelle de l'homme au sommeil, venait de prendre un nouveau et fatal développement.

» Et comme autant de conséquences de cette lésion, une respiration courte, haletante, lui interdisait tout mouvement; sa parole, autrefois si soudaine et si vive, était entrecoupée et saccadée ; sa vue, jadis si nette et si étendue, au physique comme au figuré, semblait s'être couverte d'un voile, et lui faisait craindre de ne pouvoir, à l'avenir, transcrire lui-même sa pensée.

» En présence de si redoutables accidents, et malgré une confiance qui voulait rester excessive, nous voulûmes appeler au secours de cette grande intelligence en péril nos collègues Fouquier, Roux, Louis et Rayer.

» A plusieurs reprises, on put espérer toucher à une convalescence, de nature à faire illusion au malade lui-même, et surtout au cœur si noble, si généreux et si élevé qui venait de s'identifier à cette grande destinée littéraire.

» Mais la science qui avait diagnostiqué tout d'abord la complication d'une profonde albuminerie, ne pouvait plus voir là que des trêves.

» Ces bons instants, ou plutôt ces moins mauvais moments, rendaient à l'âme de M. de Ralzac toute sa force, à son esprit toute son étendue : aussi, Dieu seul sait-il

combien on a perdu à n'avoir point recueilli les conceptions nouvelles, les caractères créés, les plans imaginés dont s'impreignait sa parole, et que pour la première fois sa plume ne pouvait plus buriner.

» Au milieu de pareils désordres organiques, M. de Balzac, qui de tout temps avait compris toute la destinée de l'homme, désira s'associer aux entretiens d'un digne ministre de Dieu , dans la bouche duquel la religion n'était que la plus haute expression de l'intelligence de l'univers.

» Combien était navrante cette sérénité d'un homme qui, jeune encore, voyait se rompre pour lui le cours d'une renommée laborieusement acquise au prix de trente années de veilles et d'études ; l'espérance de pouvoir compléter son œuvre, et, plus que tout cela, le bonheur intérieur qu'il venait de consacrer.

» Quelques aberrations passagères , mais rares encore, ne tardèrent pas à suspendre parfois cette intelligence et à l'étonner lui-même, car il se cherchait au retour.

» Le mal fit bientôt des progrès tels que les inspirations d'une âme aussi ardente par l'affection, non plus que les soins les plus incessants de l'art, agrandis encore par le dévouement, ne pouvaient plus retenir une vie qui s'échappait.

» M. de Balzac mourait dans la nuit du 48 au 49 août 4 850.

Docteur Nacquatvt. »

Certes, ces quelques notes du docteur Nacquart, publiées par M. Baschet, sont intéressantes, parce que tout ce qui se rattache au grand nom de Balzac jette de

l'intérêt sur l'écrit le moins important ; mais ces pages ne semblent guère sorties de la plume d'un membre de l'Académie de médecine : elles auraient pu être écrites par un homme du monde. La lettre de M. Emile de Girardin, qui n'est qu'un renseignement, vaut mieux, quoique simple et courte :

« En -1829, écrit M. de Girardin, M. de Balzac me fut présenté par M. Levavasseur, libraire. Il n'était connu alors que dans le cercle étroit de son intimité ; il me remit un article intitulé El verdugo, que je fis insérer dans la Mode. Ce journal fut le premier qui l'accueillit. Plus tard, vers la fin de 4829 ou de 4 830, j'eus l'idée de publier dans le format des journaux quotidiens un supplément bibliographique. M. de Balzac et M. de Bois-le- Comte en furent les plus actifs collaborateurs; ce journal ne vécut que peu de mois... »

On peut juger par une lettre d'affaires adressée à son éditeur, M. Levavasseur, à propos de la Physiologie du mariage, de l'intérêt que présentera un jour la correspondance de Balzac :

« Mon pauvre malheureux éditeur, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Je travaille toute la journée à la Physiologie. — Je ne donne que six heures de nuit (9 à 2) aux scènes dont je n'ai qu'à corriger les épreuves, et ma conscience est nette.

» Je suis tout prêt à envoyer la copie nécessaire pour terminer le 15, si vous voulez; mais ce serait l'assassinat le plus odieux que nous eussions, vous, Canel et moi, commis sur un livre.

» Il y a en moi je ne sais quoi qui m'empêche de faire consciencieusement mal. Il s'agit de donner de l'avenir

au livre, d'en faire un t c.l ou un ouvrage de bibliothèque. — Il s'agit de vendre ce papier noirci 7 francs la rame ou 50 francs.

» Si, comme Nodier (car le Nodier est un sous-genre dans l'histoire naturelle de la littérature), je flânais, je faisais des prospectus, des vieux souliers, des parties de billard, si je buvais, mangeais, etc. ; mais je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas qui ne soit la Physiologie ; j'en rêve; je ne fais que cela. — J'en suis féru. — Je comprends toute votre impatience commerciale, car la mienne est décuple.

» J'ai la copie sur mon bureau, mais je suis arrêté par une histoire à raconter, par des idées à trouver, par... — Il y en aurait jusqu'à demain à dire par quoi. — L'auteur de cet ouvrage-là est entre un succès et l'échafaud à chaque ligne. — Je n'en ai jamais si bien compris l'importance.

» Je voulais faire une plaisanterie, et vous m'êtes venu demander un matin de faire en trois mois ce que Brillât- Savarin avais mis dix ans à faire. Il ne parlait que de godailleries, et moi je parle de ce qu'il y a de plus sérieux en France. — Il avait un sujet neuf, et moi le sujet le plus usé.

» Il y a un miracle dont je me vanterai : c'est que le premier volume de la Physiologie a été refait tel qu'il est du Ier septembre au 10 novembre -1829, car le J0, Vite missa est du premier volume sera dit.

» Ne croyez pas que cette lettre soit une excuse, je travaille aussi ardemment et d'une manière aussi suivie qu'aucune créature humaine le puisse. — Mais je ne suis que le très-humble serviteur de la Muse, et cette

catin-là a des moments d'humeur. Ne vous désespérez pas, car le 4 5 je vous dirai franchement sur quoi vous pouvez compter. Ce n'est qu'alors que j'aurai sondé l'étendue de la plaie dans le second volume. » Tout à vous,

J'ai toujours reculé devant une étude raisonnée de la Comédie humaine. Ces études ne nous regardent pas, mais les hommes de l'avenir. Je ne crois qu'à l'utilité des souvenirs personnels, et non à de vaines questions esthétiques, et je ne reconnais qu'une forme de critique, l'enthousiasme. Aussi puis-je citer, entre nombre d'articles écrits par moi, tant du vivant de Balzac qu'après sa mort, la conclusion de celui-ci, daté de 4852 :

« Depuis vingt ans que la première pierre de la Comédie humaine a été posée par Balzac, cet immense monumeut a eu le privilège d'exciter l'attention de la foule. Bien ne fut épargné à l'illustre constructeur, de sjb vivant, et il a fallu que l'édifice fût complet pour que tout ce qui avait été dépensé de critiques , d'attaques jalouses et acrimonieuses, se trouvât changé en un immense concert d'éloges.

» Balzac, qui ne recueillit de son vivant que d'illustres sympathies isolées, n'eut pas la joie réconfortante de la grande popularité qui devait l'attendre quelques années plus tard, et qui tend à grandir dans l'avenir.

» Balzac était en avance de plus d'un demi-siècle par sa littérature robuste et savante, bourrée d'études scientifiques, d'immenses observations et d'analyses psychologiques.

» L'auteur de la Comédie humaine fit faire un pas énorme au roman ; il le plaça dans de nouvelles conditions, il l'avança par de suprêmes efforts, il dépassa tous les romanciers de son époque, et, par ce côté scientifique et sérieux, il se fit initiateur et appartient à la nouvelle génération.

d Peu à peu des groupes intelligents se formaient autour de la Comédie humaine; des disciples humbles et dévoués essayaient de faire comprendre les intentions du grand maître ; l'initiation se faisait, d'autant plus sérieuse qu'elle avait été plus lente.

» Le public, fatigué des romans frivoles, des conteurs intarissables, entra avec une certaine crainte respectueuse dans l'œuvre de Balzac; l'intelligence des lecteurs se développa au contact du grand génie. Aux esprits simplement curieux, Balzac montrait des drames vivants, pris sur nature, plus étranges que les inventions puériles des mélodramaturges ; aux esprits analytiques et observateurs, il creusait une mine d'observations et d'analyses profondes.

» Aussi est-ce à partir du demi-siècle, de 1850, que la gloire de Balzac s'est établie et a fait taire l'envie que sa haute conscience littéraire avait excitée ; mais il n'y a pas un des critiques de cette grande oeuvre qui n'ait reçu son châtiment, et qui, depuis, n'ait traîné dans une vie amère les chagrins dus à son ignorance et à sa mauvaise foi. »

Au romancier Barbara

Elles ne sont donc pas perdues, mon cher ami, les longues soirées qu'il y a dix ans nous passions à étudier les œuvres d'Haydn, de Mozart et de Beethoven.

Quand je quittai ces heureux quatuors de notre jeunesse, c'est que je compris combien sont dangereuses les infidélités faites au livre. Les efforts nerveux dépensés au service de la musique étaient autant de perdu pour le roman ; mais il ne m'en resta pas moins une vive curiosité pour les œuvres musicales modernes ou anciennes, et mercredi, 21 janvier 1860, à l'audition du premier fragment de Richard Wagner, je sentis pousser sur le riche fumier que nous avions amassé lentement pendant quelques années, les fleurs charmantes de l'Initiation musicale.

Je comprenais la pensée du maître, et c'est ce qui motive la présente lettre pour laquelle j'interromps les tra-

vaux les plus pressants, me souciant médiocrement des intérêts d'aujourd'hui et de demain, impatient de crier la vérité, ne pouvant échapper à la tyrannie de la pensée qui m'envoie au cerveau des phrases toutes faites sur l'œuvre de Richard Wagner, et qui me commande enfin les lignes qui vont suivre frémissantes, laissant à peine à ma plume le temps de les tracer.

Richard Wagner! Je retrouve ce nom logé dans un coin de ma mémoire par un critique académique , M. Fétis père, de Bruxelles en Brabant, Van Fétis, un rat de bibliothèque, un commentateur sans portée, un biographe à coups de ciseaux, qui a écrit quelque part que Wagner « était le Courbet de la musique. »

Comme vous le pouvez croire, c'était dans la pensée du Flamand une insulte qui me donna longtemps à réfléchir.

Que pouvait être un Courbet en musique?

C'est ce que je cherchai péniblement. Le grand peintre, assailli et insulté depuis si longtemps par les gandins de petits journaux, est un artiste remarquable avant tout parla puissance de son pinceau.

On peut découper dans chacune de ses toiles un morceau, c'est de la peinture; mais comme les Français ne se connaissent pas en peinture et qu'ils s'attachent avant tout au sujet, à l'esprit et au joli, Courbet ne pouvait être compris.

En même temps, l'accusation de réalisme venait se joindre aux efforts des jaloux pour empêcher le développement du maître, et il en était de ce mot de réalisme

comme du titre de musique de l'avenir, dont on a affublé ironiquement Richard Wagner.

Je parlerai plus tard du titre de musique de l'avenir, dont les adversaires de Wagner se sont servis longtemps comme d'une massue, croyant l'accabler ; mais les massues des journalistes sont comme les massues des Funambules, en toile peinte avec du foin dedans.

Ne faut-il pas avant tout adresser des remercîments aux critiques de profession dont tous les coups portent à faux? Ils arrêtent d'abord la marche de l'homme fort, nuisent à sa fortune, jettent des bâtons dans les roues, creusent des ornières pour faire verser le char, élèvent des barricades vermoulues derrière lesquelles ils se tiennent tremblants , armés de vieilles seringues pleines d'encre. Tout d'un coup, après des mois de défaillance, l'artiste se relève, fier, convaincu, fort, et d'un seul de ses regards il fait fuir les médiocrités, les jaloux, les impuissants, les inutiles, les pâles seringueurs d'encre, et traverse triomphalement la voie sur laquelle s'empresse une foule enthousiaste.

Tel est Wagner aujourd'hui, après la séance du mercredi 24 janvier -1860, qui restera dans les éphémérides de l'Art.

Dès l'arrivée du maître, je compris à la physionomie

m RICHARD WAGNER

de l'orchestre que la cause était gagnée. Les musiciens se dérangèrent avec respect et joie, impatients de commencer, et saluant l'arrivée de Richard Wagner par des applaudissements d'archets sur le bois de leurs instruments.

Wagner est pale avec un beau front dont la partie près de la racine du nez offre des bosses très-accusées. Il porte des lunettes et des cheveux abondants sans exagération. C'est une nature bilieuse, ardente au travail, pleine de conviction, aux lèvres minces, à la bouche légèrement rentrée, et le trait le plus caractéristique dans les détails vient de son menton, se rapprochant de la famille des mentons de galoche.

Il y a en lui de la timidité, de la naïveté, du contentement des murmures d'une salle qui paraît disposée à écouter religieusement. De cette personnalité allemande et modeste jaillit une sorte de charme particulier auquel nous ne sommes çuère habitués.

Cet homme, je le sens, n'a rien de commun avec les compositeurs excentriques qui s'habillent bizarrement, essayent d'influencer la salle par un regard satanique, et secouent une longue crinière.

Wagner s'est à peine tourné vers le public, et il est en train de donner ses dernières instructions aux musiciens groupés autour de lui.

Que se passe-t-il dans l'esprit de l'artiste qui tourne le dos au public, et qui va dans cinq minutes être jugé par des Parisiens, c'est-à-dire des êtres qui veulent être amusés avant tout, et dont les représentants les plus immédiats, les directeurs de théâtre, ont protesté de tout temps contre les tentatives nouvelles ?

En cinq minutes, un jugement peut être rendu par ce jury frivole contre un homme qui donne en une heure le résultat de trente ans d'études, de souffrances et d'abnégation.

Et les musiciens qui n'ont répété que trois fois ces œuvres nouvelles !

Et les choristes, qui sont d'honnêtes Allemands amateurs, qu'on a réunis à la hâte pour le concert !

On parle des émotions du condamné à mort quand le juge vient lui signifier que le moment fatal est arrivé. L'Art donne des émotions non moins cruelles, qui se répètent journellement.

Je n'ai pas le programme du concert sous les yeux. Par quoi commençait-on ? Sont-ce des fragments de Lohengrin ou de Tannhœuser ?

Qu'importe? Je ne prétends pas donner une analyse régulière de chacun de ces fragments, mais la somme de sensations que j'ai recueillies de l'ensemble.

J'avoue que l'absence de mélodies, dont les prétendus connaisseurs parlaient depuis longtemps dans les revues

et les gazettes, me préoccupait vivement ; et les tentatives que j'avais entendues en France, dans ce même sens, n'étaient pas propres à faire de moi un enthousiaste.

Des orchestrations étranges, des accouplements bizarres d'instruments à timbres ennemis, des mélodies singulières rompues tout à coup comme par un méchant gnome, des armées formidables d'instrumentistes et de choristes, des télégraphes portant le commandement du chef d'orchestre à d'autres sous-chefs dans d'autres salles, à la cave et au grenier, comme nous en avons pu voir dans certains concerts de M. Berlioz, me donnaient un certain effroi de celte musique de l'avenir d'outre- Rhin, dont les gens sérieux ne parlaient qu'avec dédain.

Dès les premières mesures de l'ouverture, les critiques chagrins qui trompent le public par esprit de dénigrement hostile et par une jalouse impuissance, comprirent qu'ils n'avaient qu'à fuir, car Richard Wagner était applaudi pai' la foule frémissante, qui a le sentiment du Beau et du Juste, et qui se sentait remuée jusqu'au plus profond de son être par des ondes musicales qu'un navigateur venait de découvrir.

Absence de mélodies, disaient les critiques.

Chaque fragment de chacun des opéras de Wagner est une large et immense mélodie, semblable au spectacle de la mer.

Quel est celui qui, jetant les yeux sur l'Océan troublé ou sur la bleue Méditerranée, s'aviserait d'y chercher une petite maison blanche à volets verts?

Une fois balancé par ces flots d'harmonie souveraine dont Wagner a le secret, ne serait-ce pas d'un fou que de demander un petit air de la Fanchonnette ?

La musique de Wagner me reporte à des époques lointaines, où seul, dans un petit village normand, étendu dans les genêts sur la falaise, je regardais, défiant l'ennui, la mer toujours belle, toujours nouvelle et portant aux grandes pensées.

11 y a dans l'œuvre de Wagner le sentiment religieux que vous laisse une forêt épaisse, quand vous la traversez en silence. Alors se détachent une à une les passions de la civilisation. L'esprit quitte sa petite boîte de carton, où chacun a coutume de l'enfermer pour aller en soirée; il s'épure, grandit à vue d'oeil, respire de contentement et semble grimper jusqu'à la cime des grands arbres.

Ce ne sont pas des phrases.

Mais comment rendre, sinon par des analogies de sensations, la langue mystique des sons enivrants ?

Cependant il faut essayer de faire comprendre à ceux qui ignorent, que la musique de Wagner n'est pas de la musique imitatite.

Dans la Symphonie des Saisons, Haydn a tenté d'indiquer « le passage de l'hiver au printemps. » Ainsi que celles-ci les paroles suivantes sont textuelles : « les épais brouillards par lesquels l'hiver commence. » Tentatives d'un grand maître qui lui ont attiré de singuliers disciples.

Coucher de soleil, la lune à demi voilée, le chant de l'alouette dans les blés et jusqu'au vol rapide d'un oiseau à long bec traversant le paysage, voilà ce que les singes de la musique imitative ont prétendu montrer dans leurs symphonies.

C'est là ce qu'on pourrait appeler, dans le mauvais sens du mot, du réalisme en musique, l'enjambement monstrueux d'un art sur un autre art, aussi équivoque qu'un cep de raisin greffé sur un poirier.

Wagner n'appartient en rien à cette école. Il semble puéril d'insister là-dessus: mais j'écris surtout pour ceux qui ne pourront entendre ses concerts.

Le compositeur se rapprocherait plutôt des lignes que Beethoven a écrites en regard d'un passage de la Symphonie pastorale : « Plutôt expression de sentiment que peinture. » Belle parole, plus juste que celle de Haydn.

Ce n'est pas encore là ce qui peut rendre la musique de Wagner. Je ne connais ni le sujet de ses opéras, ni la splendide étoffe qui les recouvre. Je n'ai vu que des morceaux de cette étoffe. II me semble qu'un fragment de tapisserie du moyen-âge me tombe tout à coup sous les yeux. Des têtes de chevaliers, dessinées à l'aiguille à grands traits, apparaissent; un varlet coupé à mi-corps

tient un faucon sur le poing. Dans un coin de la tapisserie est écrit en lettres gothiques : 2UîMÏUS ïte €> aille

Toute une époque se déroule : les gestes de Charlemagne, les chevaliers de la Table ronde, les douze preux, des personnages vaillants, plus grands que nature , avec des durandal formidables et des casques de géant.

Dans les fragments du Tannhœuser, de Lohengrin, de Tristan et Isolée, du Saint-Graal, toute une époque chevaleresque reparaît ; les personnages des drames de Wagner appartiennent à ces temps héroïques dont les frères Grimm ont recueilli pieusement les traditions en Allemagne. Quoique la fabulation du drame n'appartienne pas au vieux poème allemand de Parcifal, le Lohengrin du compositeur n'est-il pas le même que celui de la légende?

« Lohengrin allait justement, en ce moment, mettre le pied à l'étrier ; alors parut sur l'eau un cygne qui traînait derrière lui une barque. A peine Lohengrin l'eut-il aperçu, qu'il s'écria :

« — Bonne nuit, mon coursier, à l'écurie ! Je veux aller avec cet oiseau et le suivre où il me conduira.

» Dans sa confiance en Dieu, il ne prit point de vivres avec lui ; après cinq jours de navigation sur la mer, le cygne fourra son bec dans l'eau et prit un poisson ; il en mangea la moitié, et donna l'autre moitié au prince. »

Aux Italiens, je n'ai pas voulu lire le livret. Avant tout, j'avais soif de musique; le drame m'eût préoccupé.

Un concert n'est pas une représentation ; les vrau musiciens ne connaissent d'autre langue que la langue des sonorités, et l'imprimerie n'a que faire devant un orchestre.

Plus tard, quand seront représentés les opéras dans leur ensemble, la question sera tout autre. 11 sera bon de voir comment le compositeur, qui est son propre poète, a fondu en un ces deux arts différents.

Après la première partie du concert, ce fut un bruit dans le foyer, des conversations haletantes, précipitées, des acclamations spontanées et des dénigrements sans j portée. La bataille était gagnée, mais il y avait (ce qui ne se voit jamais dans la guerre), des esprits en arrière, embourbés dans un fossé, loin du danger, qui essayaient de médire du vaillant général.

Ils étaient peu nombreux, on les comptait, et ils parlaient avec les grimaces et la colère de singes devant qui on admirerait une belle étoffe, et qui la déchireraient en mille morceaux.

Il parait que l'artiste a besoin d'être excité par ces animaux malfaisants; car de même qu'aussitôt qu'un âne vient au monde, il pousse dix gourdins pour le rosser, à peine un grand esprit se montre-t-il dans l'arène, qu'il a à ses trousses cinquante aboyeurs.

RICHARD WAGNER Ul

L'ouverture de Tannhœuser était déjà connue à Paris de quelques-uns qui l'avaient entendue dans un concert à un franc, entre une polka et un quadrille, autant que le permettaient les aimables conversations des coulissiers et des filles; mais si les choristes avaient chanté avec plus d'ensemble le chœur de l'introduction, quel effet n'eût-il pas produit ?

11 faut laisser aux critiques le soin de parler de dièses, de bémols, de tonalité, de modulations ascendantes, de chromatique, etc. Ce qui me reste à dire est plus intéressant.

- Le fragment du Saint-Graal est un de ceux qui m'a le plus frappé par son mysticisme religieux et le frémissement de chanterelle des violons, à la fois doux, clair et transparent comme du cristal. L'orchestre s'anime peu à peu, et arrive à une sorte d'apothéose rayonnante, qui transporte l'auditeur dans des mondes inconnus.

Au moment de mettre sous presse, on m'a procuré le livret de concert. H est bon de citer le fragment du Saint- Graal, tiré de l'opéra de Lohengrin :

« Dès les premières mesures, l'âme du pieux solitaire qui attend le vase sacré, plonge dans les espaces infinis. Il voit se former peu à peu une apparition étrange, qui prend un corps, une figure. Cette apparition se précise davantage, et la troupe miraculeuse des anges, portant au milieu d'eux la coupe sacrée, passe devant lui. Le

saint cortège approche ; le cœur de l'élu de Dieu s'exalte peu à peu ; il s'élargit, il se dilate ; d'ineffables aspirations s'éveillent en lui ; il cède à une béatitude croissante, en se trouvant toujours rapproché de la lumineuse apparition, et quand enfin le Saint-Graal lui-même apparaît au milieu du cortège sacré, il s'abîme dans une adoration extatique, comme si le monde entier eût soudainement disparu.

» Cependant le Saint-Graal répand ses bénédictions sur le saint en prière et le consacre chevalier. Puis les flammes brûlantes adoucissent progressivement leur éclat ; dans sa sainte allégresse, la troupe des anges, souriant à la terre qu'elle abandonne, regagne les célestes hauteurs. Elle a laissé le Saint-Graal à la garde des hommes purs, dans le cœur desquels la divine liqueur s'est répanduej et l'auguste troupe s'évanouit dans les profondeurs de l'espace, de la même manière qu'elle en était sortie. »

Que les esprits poétiques relisent ces lignes et les habillent des mélodies de l'imagination, ils pourront peut-être se faire une idée du profond sentiment musical du Saint-Graal.

Deux heures de cette musique m'ont laissé sans fatigue, heureux et plein d'enthousiasme.

Si Wagner se rattache à la grande école de Mozart et de Beethoven, c'est par la simplicité de l'orchestration.

Le bruit, qui a égaré tant de compositeurs à la recherche d'effets nouveaux, est heureusement exilé de son œuvre.

Wagner a trouvé le grand, l'éloquent, le passionné, l'imposant, avec peu de moyens; son orchestration large et pénétrante remplit la salle. L'attention n'est distraite par aucun instrument; ils sont harmonieusement fondus en un seul.

On dit le grand compositeur brisé et portant des traces visibles d'altération sur la physionomie.

Ce ne sont pas les fatigues de ces derniers concerts, l'accueil du public a été trop enthousiaste et trop décisif à la soirée d'avant-hier ; mais ce sont des angoisses et des amertumes de quinze ans, que le temps enlèvera difficilement.

Quelle destinée que celle de Richard Wagner 1

Qui ne connaît les dernières années de la vie de Beethoven, quand aigri, hypocondriaque, maladif, il étonnait ses compatriotes par sa vie solitaire ?

Beethoven, devenu sourd, conduisant l'orchestre malgré sa surdité, et s'efforçant de comprendre ses interprètes par le regard!

Il n'y a rien de plus terrible dans l'enfer du Dante. On croirait que le peintre Goya, aveugle à Bordeaux, peut seul marcher de pair dans l'infortune avec Beethoven atteint de surdité.

Richard Wagner a réuni en lui ces deux grands malheurs : sourd et aveugle.

Proscrit d'Allemagne à la suite d'événements politiques, il y a plus de dix ans qu'on joue ses opéras et qu'il ne peut les voir ni les entendre.

Ni Tannhœuser, ni Lohengrin n'ont pu lui ouvrir les portes de son pays natal.

Les Allemands ont acclamé son nom , ses œuvres ont défrayé tous les théâtres prussiens et autrichiens, et lui vivait retiré dans une modeste retraite à Zurich , écoutant le soir si le vent ne lui apportait pas des lambeaux de ses mélodies , à l'heure où ceux qui l'empêchaient de rentrer en Allemagne jouissaient de ses expansions musicales.

Est-il assez digne d'intérêt l'artiste qui n'entend ni ne voit ses musiciens et ses chanteurs? Les murmures d'une salle attentive, les frémissements électriques qui parcourent tout un public , jusqu'à son silence glacial quand le compositeur s'est égaré, tous ces renseignements, qui servent de jalons à une œuvre nouvelle, étaient perdus pour Wagner.

L'exil n'est pas un puissant mobile de l'Art. Beaucoup risquent de s'y éteindre dans d'amères récriminations ou des assoupissements morbides. Wragner a échappé à ces défaillances : retiré depuis quelques années à Zurich , il a composé deux opéras nouveaux, et il a choisi Paris comme le creuset où viennent se fondre et se faire contrôler les métaux précieux qu'on découvre à l'étranger.

Les trois concerts actuels qui vont se donner successivement ne sont que des pages détachées de grands poèmes déjà connus; au printemps, Paris pourra jouir dans leur ensemble des opéras inédits, sous la direction du grand maître, qui ne veut prendre la place de personne. Au

printemps, accourront de toute l'Allemagne chefs d'orchestre, maîtres de chapelle, cantatrices, chanteurs et choristes, toute une armée d'Allemands , empressés de recevoir les instructions de l'artiste.

L'audition à Paris des deux opéras de Wagner ne sera qu'une sorte de répétition donnée à l'Allemagne ; mais quel intérêt offrira cette répétition ! Et ne faut-il pas remercier le Destin qui pousse à son gré les hommes çà et là, les transplante de leur pays natal pour répandre les idées nouvelles sur une terre étrangère?

L'homme est sacrifié , mais l'Art y trouve son compte.

Je cherche, et je ne trouve nulle part de martyre comparable à celui de Wagner.

Bans son œuvre pas de colères !

J'aurais voulu entendre un fragment plein de tempêtes et de dissonances, qui fit mal aux oreilles, qui blessât le public jusqu'au sang. Par là l'artiste se serait vengé. Quel beau spectacle que celui d'hommes qui interdisent à un artiste de baiser le sol natal et qui en sont punis par le châtiment de mélodies agaçantes, faisant grincer les dents de ceux qui les écoutent, s'accrochant au souvenir comme un voleur à un habit, apportant dans la nuit des cauchemars vengeurs !

Wagner s'est montré plus noble.

La beauté, la grandeur et le calme semblent les piédestaux sur lesquels il a posé ses légendes.

Chacun de ses opéras est une aspiration à cette musique de l'avenir dont les sots et les gens frivoles ont parlé sans la connaître.

Une félicité rayonnante ressort de l'ensemble de sa puissante harmonie.

Je crois l'avoir dit dans la Mascarade de la vie parisienne :

« L'artiste est une oie dont on cloue les pattes sur une planche et qu'on laisse mourir auprès d'un grand feu , afin que son foie augmente.

» Par ce procédé, on obtient un gros foie qui entre dans la combinaison du pâté. Quand le pâté de foie gras est bien nrcommodé, c'est un bon manger. »

Nuit du 27 janvier 1860.

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