‹ Grandes figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 14 sur 16 · L HOMME ET LE LIVRE · texte numérisé non relu

L HOMME ET LE LIVRE

Un livre très -curieux vient de paraître, un livre bien fait, amusant et intéressant dans la bonne acception du mot.

L'auteur s'appelle Gérard de Nerval.

En d'autres temps, une telle formule, répétée un certain nombre de fois, pourrait faire enlever deux éditions d'un livre, mais aujourd'hui, on achète peu de volumes. Cependant, un certain nombre de gentilshommes et de bourgeois ont envoyé depuis 2b fr. jusqu'à 1,000 fr. à la rue de Poitiers pour aider à la propagande d'anti-socialisme.

Les 25 fr. et les 1 ,000 fr. ont donné naissance à une aimable littérature... C'est bien fait pour les bourgeois-gentilshommes et les propriétaires qui s'occupent de livres pour la première fois.

Gérard ne pense ni à la politique ni au socialisme; il débarquerait à Constantincple, et trouverait la ville pleine de barricades, qu'il ne s'en effaroucherait guère. Tout au plus écrirait-il sur son carnet :

« J'ai vu tuer aujourd'hui beaucoup de monde. Accident. »

Comme homme, Gérard est un excentrique.

Comme littérateur, Gérard est un essayiste.

Par excentricité, j'entends la vie d'un écrivain qui aime la tranquillité , la liberté , qui ne sacrifie pas aux niaiseries de la société, qui a de douces manies, et qui ne veut pas être chagriné.

Il y a tout un volume à faire sur la vie intime de Gérard; mais il faut un poète, et ces sortes d'études ne sont possibles qu'en autobiographies. Dans un curieux travail publié récemment sur Charles Lamb, j'ai vu qu'aucun ami, même le plus

intime, n'aurait su donner une idée de l'état idiosyncrasique du doux écrivain anglais, si on n'eût retrouvé dernièrement ses lettres confidentielles (I).

Ce n'est pas sans dessein que j'ai parlé de Lamb; Gérard est son frère par la communauté des sentiments. En lisant quelques fragments de Thumoriste, il me semblait entendre Gérard faire ses confidences à une femme aimée.

La vie littéraire de Gérard est déjà longue ; le premier, il publiait une traduction de Faust. Il était envoyé par un ministre en Allemagne, et M. de Metternich, qui n'aimait pas les sots et les bavards, fut tout étonné d'apprendre que Gérard appartenait à un peuple qu'il tenait pour ignorant et badin.

Plus tard, Gérard se trouve fourré au milieu des romantiques les plus échevrlés, et il écoutait avec grande indulgence ses amis qui lui lisaient les fameux Contes du Bousingot. Singulier cénacle, qui veut qu'en compagnie de Joseph Bouchardy, graveur au cœur de salpêtre , Augustus Mac-Keat soit un grand poète, A1h phonse Brot, grand poète aussi, en même temps que Théophile Gautier.

De cette bande du Bousingot sortirent seuls Théophile et Gérard. Les autres devinrent simples bourgeois ou vulgaires faiseurs.

Gérard fit son grand drame, Léo Burckart , pour le théâtre d'Harel, et des opéras-comiques, qu'il ne signait pas.

(\) Je pensais alors à la folie de Charles Lamb, sans vouloir m'en expliquer plus ouvertement, folie charmante qu'on trouve avouée dans ces fragments de lettres :

« Les deux dernières semaines qui ont fini Tannée dernière, votre très-humble serviteur les a passées fort agréablement dans une maison de fous à Hoxton. Je suis devenu maintenant un peu raisonnable et je ne mords personne, mais j'étais fou et mon imagination m'a entraîné dans une multitude de divagations de quoi faire un volume, si on les contait. » (Cb. Lamb à Coleridge.)

« Parfois, je jette en arrière, sur l'état où je me suis trouvé, un regard d'envie, car, tant qu'il a duré, j'ai eu beaucoup d'heures de pur bonheur. Ne croyez pas, Coleridge, avoir goûté toute la grandeur et tout l'emportement de la fantaisie, si vous n'avez été fou. Tout, maintenant, me semble insipide en comparaison. » Autre lettre de Lamb. (Note de 1857.)

Finalement, il eut le bonheur de retomber sur ses pattes comme son chat.

C'est un des meilleurs écrivains d'aujourd'hui.

Son nom est piqué à l'encre rouge dans les cahiers de notes des critiques croque-morts qui s'entendent si bien aux oraisons funèbres et aux suicides de leurs confrères (I).

Gérard mort serait un grand écrivain; on accuserait la société, le gouvernement. Pauvre Gérard! la belle âme, etc. Mais Gérard vivant passe inaperçu. La critique, qui versera sur les Scènes de la vie orientale des larmes de crocodile, n'en dit pas un mot : il lui faut des effets de bière.

Gérard, quoique mystique, voit juste; il regarde la vie du côté plaisant, toujours et partout, qu'il soit amoureux à Vienne, qu'il aille faire un grand voyage à Pontoise ou un petit tour aux îles d'Hyères. Il est légèrement voltairien , railleur sans haine, et voyageur imprévu.

- Il se fait mahométan sans trop de remords, ne voit dans l'île de Cythère qu'un pendu. Comme voyageur, il est parent de l'homme qui commanda à sa femme trois œufs sur le plat, et sortit prendre l'air avant de déjeuner. Le mari ne revint pas de trois ans. Un jour il rentre à la maison : — Les œufs sur le plat sont-ils cuits? demande-t-il. Il était allé aux Indes.

Tous les jours on donne des missions à des pédants; les gens de lettres voyagent à leurs frais. Seulement, il arrive par hasard que le pédant et l'homme de lettres se donnent la main dans le même endroit. Ainsi se rencontrèrent, à la Revue des deux inondes, Gérard de Nerval et l'académicien Empis. L'un imprimait ses travaux sur l'Egypte, l'autre publiait ses souvenirs du Caire ; l'un avait des quantités de places très-chèrement payées, l'autre avait sa place au soleil

Le lendemain, Gérard répondit par la lettre suivante, adressée au rédacteur en chef du Messager des théâtres :

(I) Cet article est du 7 mai 1849.

Mon cher ami ,

Tout littérateur, comme tout artiste, comme tout homme politique appartient à la publicité ; il est même difficile de tracer nettement, pour cette dernière, la ligne qui sépare la vie publique de la vie privée ; cependant elle existe, un peu vague, un peu flottante, il est vrai, et il n'est guère permis qu'aux amis de la franchir parfois sur quelques points. Mais n'y a-t-il pas des circonstances particulières où cette liberté peut nuire, soit à la considération morale d'un auteur, soit à l'espoir légitime pour lui d'un honnête établissement.

Telle est, je crois, la question que soulèvent certains passages de l'article trop bienveillant, du reste, que notre ami Champfleury a bien voulu consacrer, jeudi, à un de mes livres dans votre journal.

Mon principal grief se rapporte à la ligne suivante :

77 se fait mahométan sans trop de remords

Si je m'étais fait mahométan , je n'en concevrais ni trop , ni trop peu de remords, attendu que probablement j'y aurais longtemps réfléchi, et que je n'obéirais dès lors qu'à une conviction absolue. Mais la vérité est que je ne me suis point fait mahométan.

La preuve même que Champfleury ne le croit pas , c'est que dans un autre passage de son article , il me suppose débarquant à Constantinople , trouvant la ville couverte de barricades , et écrivant sur mon carnet :

« J'ai vu tuer aujourd'hui beaucoup de monde. Accident. »

Ceci serait l'observation d'un mahométan bien peu convaincu et bien peu sympathique pour ses frères.

Ce ne serait même au fond qu'une parodie de cette phrase célèbre : « J'admirais la sublime horreur de la canonnade. »

J'ai eu le malheur d'assister dans cette ville de Constantinople à quelques tueries entre les Hellènes et les Grecs ioniens, et j'en ai été réellement très-affecté.

J'ai manqué même de me faire tuer par des harnais (portefaix turcs), pour avoir exprimé mon horreur touchant l'exécution de l'Arménien Ovaghim. C'était à un carrefour du marché aux poissons. Les harnais m'ont dit, c'est-à-dire ils nous ont dit, car je me trouvais avec le peintre Rogier : « On peut bien aussi couper la tête à ceux qui portent des chapeaux. »

Il n'est pas moins inexact de prétendre que je n'ai remarqué à Cythère (Cerigo) qu'une potence ornée d'un pendu. Je n'ai fait cette observation que comme critique de la domination anglaise, qui a confisqué les libertés de la république des Sept Iles.

Je ne suis donc pas un sceptique ne m'occupant ni de politi que ni de socialisme... Dans ce dernier cas, comment notre ami Champfleury aurait-il pu me classer parmi les membres de cette association , mal appréciée jusqu'ici , qu'on appela les Bousingots?

Le drame de Léo Burckart même, que Champfleury affecte d'appeler « son grand drame, » avec ce sentiment, peut-être, que lorsqu'on en a fait un si grand, on n'en peut plus faire d'autre..., n'est-il pas un drame politique?

Je me souviens pourtant que la salle de la Porte-Saint-Martin a croulé d'applaudissements, quand, au deuxième acte, un des étudiants conspirateurs s'est écrié : « Les rois s'en vont!... je les pousse »

C'était il y a dix ans. Le drame avait été arrêté huit mois par la censure. Et vous savez bien, mon cher ami , vous qui m'avez soutenu dans celte œuvre, que j'ai, le premier, attaqué la censure, comme illégale, par le ministère de Me Schayé; M. Lefèvre, l'agréé de notre société des auteurs dramatiques, m'ayant refusé son concours.

Grâce à ma résolution, aidé de votre concours, mon cher ami, le ministre me rendit la pièce qui est la seule peut-être qu'on ait pu jouer sous la monarchie sans que l'encre rouge y eût passé. Malheureusement, l'infortuné Harel n'ayant pu faire les frais de décorations nécessaires, la moitié d'un acte immense,

qui représentait l'intérieur des sociétés secrètes, dut être supprimé aux répétitions, et je doute que la censure eût fait mieux que ce hasard spirituel.

Je ne réponds ici qu'à la partie des allégations de mon ami Champfleury qui concerne le théâtre. A ce point de vue, il eût dû ne pas me mettre en lutte, comme orientaliste, avec M. Empis, qu'il traite, je ne sais pourquoi, d'académicien. M. Empis est peut-être de l'Institut; mais je ne crois pas qu'il ait jamais publié de travaux sur l'Egypte.

Votre ami et collaborateur,

(Xote de la rédaction). — Le nom de M. Empis, traité trop légèrement par les compositeurs du Messager des théâtres d'académicien-philologue , ne sort pas de la plume de Champfleury : il était question, dans le manuscrit, de M. A

Par le ton de la lettre, on peut voir que j'avais blessé Gérard. En relisant mon article, je m'aperçus qu'il était lé'/er pour une œuvre qui m'était entièrement sympathique ; aussi offris-je à Gérard de faire un second article sur son livre. Mais comme le journal de théâtres ne m'offrait pas assez de champ pour étudier l'œuvre consciencieusement , il fut convenu que Gérard se chargerait de placer ma critique au National, où, en effet, un article plus développé fut publié par moi en 4 850.

Dans la collection de ce même Messager des théâtres, journal que nous rédigions en 4 850 sous la direction de M. Lireux, en compagnie de Gérard, de M. Solar et autres, qui y apportaient, ainsi que moi, des articles à leur fantaisie, je retrouve un fait qui montrera Gérard dans son véritable jour. Tout ce qui touchait au peuple et aux mœurs populaires l'intéressait extraordinairement, surtout la population de Montmartre, plus curieuse alors qu'elle ne l'est aujourd'hui. L'exploitation des carrières donnait asile à deux populations bien distinctes : le jour, les carriers y travaillaient ; la nuit, les voleurs y dormaient ou s'y cachaient Les carriers sont des ouvriers rudes et sauvages qui intéressaient Gérard, et la rencontre des voleurs n'était pas indifférente à l'humoriste noctambule affamé d'aventures. Le malin , de bonne heure, rien d'imposant comme la vue de Paris à vol d'oiseau, au pied de la tour du télégraphe. C'est un des plus beaux panoramas du monde pour l'artiste qui se sent fort et qui regarde du haut de la montagne tout cet amas de maisons, de rues, de places publiques, de monuments.

Il faut se faire lire de tout ce monde ! Telle doit être la réflexion d'an grand écrivain, et bien souvent j'ai placé au pied du télégraphe Hugo grave et Balzac railleur, la pensée bouillonnante, rafraîchie par l'air vif de la montagne , regardant du haut de leur force et de leur grandeur cette foule qu'il faut étonner, vaincre, faire rire, pleurer et tenir sous la domination du génie.

Gérard ne devait pas avoir de ces grandes ambitions ; certainement, il eût voulu faire saluer son nom au théâtre par des milliers de spectateurs enthousiastes, mais ses différents essais dramatiques n'avaient pas porté fruit. Le Léo Burckart m'a toujours paru froid; un Piquillo, en collaboration de M. Dumas, dut son succès à la musique de Monpou; les Monténégrins, en compagnie de M. Alboize, subirent mille infortunes, et la partition de M. Limnander, consciencieuse et estimable, ne put donner du ton à ce pauvre poème qui avait couru deux théâtres en subissant les remaniements les plus singuliers. Il faut une robuste puissance pour imposer ses idées au théâtre; mais quand il s'agit de livrets d'opéras, de ballets, adieu l'idée chère au poète ! Le maître de ballets, le compositeur arrivent qui vous font passer sous le joug. Le Charriot d'enfant, imité du roi Soudraka, et l'Imagier d'Harlem, deux drames, l'un à l'Odéon, l'autre à la Porte- Saint-Martin, tous deux en collaboration avec M. Méry, montrèrent que Gérard avait l'instinct des grands effets scéniques, mais qu'il ne savait pas les réaliser absolument. Le souffle puissant de lyrisme qui circule à travers le drame indien du roi Soudraka, causa quelque surprise au public bourgeois de l'Odéon , effrayé d'entendre appeler l'héroïne : Vasantaséna. Peut-être la poésie fran-

çaise est -elle impuissante à rendre ces grands souffles indiens. Malgré les efforts d'une actrice à la beauté singulière, madame Laurent qui malheureusement alla jeter dans le mélodrame de précieuses qualités, l'œuvre n'eut qu'un médiocre succès, de même que l'Imagier d'Harlem où Gérard avait tenté d'indiquer à grands traits la légende fantastique de Guttenberg, l'inventeur de l'imprimerie. On y sentait un esprit nourri de Goethe; si je ne me trompe, quelques détails du drame avaient été empruntés au second Faust, qui sera à jamais l'écueil des auteurs dramatiques.

C'était sans doute à ces gros projets qui ne devaient s'exécuter que plus tard que rêvait Gérard, sur la montagne de Montmartre ; mais il trouvait sur le revers opposé de la butte de quoi rafraîchir son esprit plus porté vers les petits détails domestiques : la nature riante, les mœurs populaires, les bals publics, le château des Brouillards, le moulin de la Galette. Montmartre est une petite ville de province , à la porte de Paris, une sorte de Pontoise. Pas de voitures, pas de police, pas de monde dans les rues tranquilles ; de petites habitations entourées de jardins , de petites boutiques qui sentent la province. Chacun a l'air de s'y connaître. Un observateur au court regard y sent tout son monde sous la main : on y parle des pompiers , des conseillers municipaux et du maire. Quel est le citoyen de Paris qui s'occupe du maire de son arrondissement ? Les enfants de Montmartre ne ressemblent pas aux enfants de Paris. Us ont des façons de jouer entre eux qui font penser aux rondes des enfants de province. Pour toutes ces raisons et bien d'autres, Gérard se plaisait dans ce Montmartre particulier,

qui n'existera plus demain, et qui avait sa physionomie franche sous Louis-Philippe. Il aimait à s'y promener entre les haies en fleurs, à côté des grisettes qui vont à la balançoire du moulin de la Galette. Il écoutait les propos des lessiveuses au lavoir (il y a un lavoir en plein air à Montmartre). Dans Montmartre, il ne se sentait pas si isolé qu'à Paris, au milieu de la foule fiévreuse courant à ses plaisirs ou à ses affaires. Comme il parcourait fréquemment le territoire de la commune, il connaissait presque toutes les figures ; c'était une sorte de famille pour le pauvre humoriste.

Il y avait surtout sur le boulevard extérieur, entre la barrière des Martyrs et la barrière Rochechouard, un singulier endroit qu'il affectionnait. C'était une petite boutique noire, dans laquelle on descendait et qui contenait plus de tonneaux que de buveurs. Le maître de la maison joignait à son commerce de boissons une fabrique de cannes extravagantes.

Celui qui est passé par-là et qui n'a pas vu la boutique n'a pas d'yeux. A la montre sont les cannes les plus tourmentées de la création, en racines bizarres, contournées, pleines de nœuds et de bosses, dont la poignée représente des figures bizarres et fantastiques, avec des yeux d'émail enchâssés dans le bois. La nature et l'art se sont prêtés à ces déviations. Il faut avoir le cerveau bien sain pour se servir de ces cannes grimaçantes qui doivent communiquer rien que par le contact des pensées étranges. La ligne droite de la canne qu'un penseur agite ou promène sur le sable, contribue à activer la pensée : mais les serpents se repliant sur eux-mêmes, avec leur écorce sauvage, la langue frétillante dans la main, ne sont point

des cannes d'homme raisonnable. L'étalage du marchand de cannes donnait le vertige et détruisait toute espèce de notions historiques, quand un écriteau accroché au cou d'une de ces cannes monstrueuses et sauvages, annonçait qu'elle avait appartenu au maréchal de Richelieu. Autant aurait valu affirmer que l'élégant courtisan se servait d'un tomahawk à la cour! Mais les cannes n'étaient rien en regard des peintures placées au dehors. Sur plusieurs cartons s'étalaient des dessins de buveurs, en habit bleu de ciel, au nez rouge, qui recevaient invariablement en pleine figure des jets de boissons singulières s'échappant d'une bouteille. D'autres tableaux représentaient d'aimables compagnons se prenant aux cheveux, se cassant des bouteilles sur la tête , le tout dessiné comme par un enfant Ioway, avec des couleurs primitives et barbares.

L'intérieur du cabaret répondait franchement à l'extérieur. Pas de carreaux, mais de la terre battue ; des tables basses et des bancs de bois. D'un côté, pour mur, de gros tonneaux, sur le ventre desquels étaient collées des peintures naïves, sorties du même pinceau que celles de l'extérieur. Le jour y entrait à peine et n'éclairait qu'à regret les boissons alcooliques qu'y prenaient des ouvriers entassés. Gérard aimait les endroits bizarres, et celui-là est certainement (car il existe encore) un des plus singuliers du Paris des barrières. On y débite je ne sais quel gin, quel tafia ou quel schïdam — et Gérard, un petit verre devant lui, revenait souvent au cabaret, non pour la boisson, mais entraîné fatalement par une sorte de mandragore en racine tordue, qui poussait ses idées au bizarre.

I&i GÉRARD DE NERVAL

Cette mandragore que j'ai achetée en souvenir de l'humoriste, je la dépeindrai d'un seul mot : — c'est un Apollon tombé dans le feu. La barbe, les habits, la figure, la canne sur laquelle elle s'appuie, en font un des phénomènes les plus singuliers, qui aurait intéressé Geoffroy Saint-Hilaire lui-même. La mandragore, issue d'une vieille racine de vigne, intéressait démesurément Gérard qui, en descendant des buttes Montmartre, allait tous les matins lui rendre hommage comme à une idole. L'esprit préoccupé de cosmogonies, la tête pleine des singulières divinités qui président aux cultes de l'Orient, Gérard s'imaginait peut-être que cette mandragore, digne de figurer en tête des œuvres d'Hoffmann, renfermait quelque dieu mystérieux. On était alors sous la République, et aux tiraillements qui se faisaient de part et d'autre, les gens du peuple devenaient défiants. L'homme en habit noir et en chapeau qui fréquentait le cabaret sans rien dire et qui avait l'air d'écouter, froissa un jour les buveurs du lieu. — C'est un mouchard, dirent-ils, et ils lui auraient fait un mauvais parti, sans un ami qui, passant par hasard devant le cabaret et entendant tout ce bruit, parvint à tirer Gérard d'affaire.

Ces dangers, loin d'arrêter Gérard dans sa curiosité à sonder les mystères de Paris, ne faisaient qu'activer sa passion à courir les endroits mal fréquentés ; mais j'ai hâte de dire combien cet esprit délicat comprenait la vie honnête et les mœurs régulières. C'est par une curiosité toute artistique qu'il se plaisait au bas de l'échelle sociale, et par une sorte de réaction intérieure qui, à travers ces misères, lui montrait un idéal mystérieux qu'il a voulu connaître trop vite.

Montmartre ne lui apparut pas toujours sous le côté des canières, des rôdeurs de barrières et des endroits suspects, et une des grandes joies de sa vie fut évidemment le jour où il reçut cette lettre, datée de l'abattoir, le lundi gras de ^830 :

Monsieur,

Je vous demande un cent de pardons de la liberté que je prends de vous instruire qu'ayant été voir votre jolie pièce des Monténégrins au théâtre de l'Opéra-Comique, que j'aime beaucoup, et ayant voix délibéralive au conseil du bœuf-gras de Montmartre, pour le mardi-gras prochain , où on nous a demandé nos voix sur les costumes à prendre, en tel cas, j'ai opiné pour celui des Monténégrins, qui m'avait beaucoup plu, et l'ai fait adopter pour ma part, ce qui fait que vous les verrez à la fête et dans le programme que je viens de faire insérer dans le Siècle de ce jour et autres journaux de ma couleur : républicain modéré. Et je vous prie, de plus, que si vous venez à Montmartre pour cette fête, que je vous invite de venir chez moi, où nous aurons un petit festin d'amis en costumes, et nous nous amuserons bien; et j'espère avoir d'autres de vos amis du théâtre et de la pièce. Nous rirons tous ensemble tant que nous pourrons , et rirons bien, car, comme on dit : Tout auteur, tout farceur! Et des musiciens ! — C'est à cinq heures le diner. Le mot d'ordre est : Gaieté ! et d'aplomb, faut rire !

En attendant l'honneur de la vôtre, je suis, Monsieur, votre très-humble et bon serviteur.

Boucher à Montmartre.

Par cette lettre et la réponse qu'il fit insérer au Messager des théâtres, Gérard montrait le plaisir qu'il trouva

dans cette invitation, à laquelle il répondit, à table, par le speech suivant, qu'il a eu soin de nous conserver :

Messieurs,

Je suis flatté et sincèrement reconnaissant de votre bon souvenir. Le choix que vous avez fait des costumes monténégrins n'est pas seulement agréable pour moi , comme auteur, il part aussi d'un excellent sentiment politique , au moment surtout où ce brave peuple du Monténégro vient de faire aussi sa révolution et de conduire avec respect hors des frontières son vladika, lequel était à la fois le pape et le souverain du pays, ainsi que le Siècle et autres journaux républicains modérés nous l'apprennent.

Il n'est pas moins honorable pour la commune de Montmartre d'avoir conservé et restauré cette antique cérémonie du bœufgras , tradition sainte de nos aïeux les Gaulois , respectée jusqu'ici, même par la monarchie et l'empire. Paris doit être jaloux d'une telle résolution, qui devient la critique de la parcimonie ou du mauvais vouloir de ses autorités.

Vous avez pensé, Messieurs, que l'on pouvait encore se réunir cordialement et se livrer, même en république , à cette bonne gaieté française , qui n'est pas moins indestructible chez nous que le sentiment de l'indépendance. Cette idée vous honore et ne peut manquer de devenir, pour votre commune , un gage de prospérité.

Il y a dans ce discours un fond de scepticisme politique, qui est bien de la même famille que le scepticisme religieux de Gérard dont je devais encore une fois blesser l'humeur inquiète.

J'étais allé lui rendre visite à la maison de santé Dubois, où l'avait fait conduire une sorte de transport au cerveau. Je le trouvai en voie de cruérison. Il avait meil-

leure mine, il faisait de grandes promesses de sagesse pour l'avenir; mais je le trouvai toujours enfant, et j'emportai de cette visite l'idée pénible de l'isolement d'un homme si remarquable dans la société. C'était son isolement qui le perdait, cette vie décousue , ce foyer dtsert, ces nuits passées dans mille endroits malsains, dans des cabarets, à la halle, ailleurs. Il avait un logement place du Carrousel, où peu de ses amis sont entrés. Mais quel logement! Des fouillis de toute espèce, vieux meubles, vieux tableaux, vieux livres entassés les uns sur les autres, sans ordre, de la poussière partout! Un diable qui serait entré là-dedans et qui eût touché de sa béquille chaque objet, en commandant que tout fût boiteux, n'eût pas mieux réussi. Par l'aspect de cette chambre sous les toits, froide, humide, jamais balayée, remplie d'odeurs de bric-à-brac, on jugeait que Gérard y séjournait rarement. Vaguant tard par les rues, il craignait de réveiller son concierge; mais il se plaisait à entasser dans cette mansarde les folles acquisitions de la journée. Il me montra, après de longues recherches dans la chambre, un ancien parchemin , pour me prouver qu'il descendait d'une ancienne famille noble du Valois dont nous parlions souvent, étant presque compatriotes. L'Ile-de-France, la Picardie, le Soissonnais étaient des pays chers à ses souvenirs; ses livres sont remplis de doux paysages de ces provinces. Quelquefois, il cherchait à me démontrer l'analogie qui existe entre l'esprit de ces pays et l'esprit allemand; mais je n'ai jamais pu comprendre ce trait-d'union. La Picardie, l'Ile-de-France ont donné naissance à des hommes sensés , exacts, philosophiques et révolutionnaires, dont Lafontaine et Camille Besmoulins me semblent les

représentants les plus nets. Gérard retrouvait l'influence allemande dans certaines chansons populaires, dont la fable correspondait à certains lieds allemands ; mais qu'il est difficile de connaître le chemin que suit une tradition, les transformations qu'elle subit et son réel point de départ ! Ainsi à Laon , on conte qu'une des sept merveilles de la ville était jadis l'os qui pend. C'était un grand os de baleine suspendu sous le porche de la cathédrale, fait qui n'offre rien de merveilleux. La même tradition est répétée dans les Contes des frères Grimm. L'Ile-de-France a-t-elle emprunté cette merveille à l'Allemagne, ou l'Allemagne à l'Ile-de-France? Il est arrivé certainement que la coutume, au moyen âge, étant de suspendre aux voûtes des cathédrales des objets curieux, ces mêmes cérémonies pouvaient s'accomplir à la fois dans deux pays, sans qu'il y eût irritation.

Ainsi nous passions de longues heures à discuter sur la place du Carrousel, qui offrait sous Louis-Philippe un aspect singulièrement animé : marchands de gravures, marchands de tableaux, bouquinistes, escamoteurs, marchands d'oiseaux de toutes sortes. L'endroit était merveilleux pour les esprits qui, aimant l'animation, le mouvement, les curiosités, causent en s'arrêtant devant des estampes, ouvrent de vieux livres machinalement, et ne veulent être inoccupés ni de la main, ni des oreilles, ni des yeux. Tous les arts s'étaient donné rendez-vous sur cette place, fréquentée par les avides de musées, les peintres, les poètes et les badauds. Des charlatans y disaient la bonne aventure; l'air était rempli du tambour des Tuileries^ et tous les oiseaux à vendre semblaient inviter par leurs cris les acheteurs à les emporter.

Gérard aimait beaucoup les oiseaux, et plus particulièrement les perroquets. Tl y a dans l'attitude penchée de ces oiseaux, dans leur plumage, dans leur paupière ridée et dans leurs yeux curieux quelque chose de chinois. Leur bavardage perpétuel , qui trouble certaines natures nerveuses, est pour d'autres, plus calmes, rempli de grotesque. Les perroquets, en se penchant vers les passants , ressemblent à ces terribles maniaques qui accrochent les gens par le bouton de l'habit et leur tiennent de longues conversations. Quoique Gérard aimât à être écouté , il s'était sans doute entendu avec un de ces perroquets , car tous deux se faisaient des confidences qui ne duraient pas moins d'une après-midi et empêchaient l'écrivain de travailler.

Jamais homme de lettres ne donna autant de mal à trouver que Gérard. JVayant pas de domicile cennu, par la raison qu'il en avait quatre ou cinq, il était impossible à un directeur de journal de le saisir au saut du lit.

La seule souricière dans laquelle on pût s'emparer de Gérard était l'Artiste; mais il y avait deux ou trois portes, et Gérard regardait les directeurs de journaux qui voulaient le faire travailler comme des gens sans pitié. Aussi tous les moyens lui étaient-ils bons pour échapper à leurs poursuites.

Si Gérard avait à livrer une feuille à la Revue des deux mondes pour le « prochain numéro », il envoyait à l'imprimerie quelques feuillets détachés, qui étaient loin de représenter l'ensemble. Le \A du mois, le travail était rarement terminé, et la Revue parait le 4 5.

Gérard arrivait à l'Artiste, tirait de son habit une pe-

tite bouteille d'encre, des plumes, des papiers froissés et des collections de notes; il travaillait avec acharnement, jusqu'à ce que l'arrivée de quelque connaissance le forçât de prendre la fuite. De là, il entrait au café d'Orsay, s'installait à une table isolée et déployait tout son matériel. A peine avait-il écrit quelques lignes, qu'un ami se dressait devant lui et entamait une longue conversation.

Gérard reprenait son mobilier de poche et partait. C'est alors seulement qu'il pensait à travailler chez lui; il enfilait le Pont-Royal, traversait la place du Carrousel, où fatalement les cris perçants d'oiseaux l'arrêtaient. Trèscurieux de sa nature, il s'installait devant les boutiques d'oiseleurs et cherchait à découvrir la cause du bruit des volatiles. Un jour, une simple cerise produisit une émeute : un gamin avait fourré entre les barreaux d'une cage de serins une cerise à laquelle les oiseaux ne semblaient faire nulle attention. Au contraire, un perroquet, leur voisin , témoignait par ses cris qu'il désirait entrer en possession de ce fruit. Gérard réfléchit longuement, prit la cerise et en fit part au perroquet, qui s'en empara avec avidité , et en avait dévoré la moitié , lorsque le poète se sentit pris de remords. — Ce bien n'appartient pas au perroquet, se dit-il, mais aux serins qui, peut-être, gardaient la cerise pour s'en régaler comme dessert. J'ai eu tort de la donner au perroquet.

Et il se mettait en mesure de rapporter aux serins la moitié de la cerise, lorsque quelqu'un frappa sur son épaule... Gérard se retourna et aperçut avec terreur M. R.... qui examinait depuis un certain temps les faits et gestes de son rédacteur.

— Et mon article ! demanda M. R....

Gérard pâlit et fut forcé d'avouer qu'il n'était pas fini. M. B.... ne dit rien, prit l'écrivain sous le bras et remmena dans les bureaux de la Betue. C'était la seule manière d'obtenir la fin de l'article. Gérard s'exécuta; mais secrètement il se promit de se cacher de telle sorte, qu'aucun directeur de journal ne pût à l'avenir le rencontrer.

C'est à cette époque que j'eus le malheur de froisser encore Gérard; la visite que je lui rendis à la maison de santé Dubois, me fit écrire l'article suivant dans la Semaine dramatique , où je devais rendre compte des livres :

Les querelles littéraires vont renaître et remplaceront pour un moment ces éternels débats politiques, si fatigants et si pénibles. Il y a une race de jeunes écrivains indisciplinés , pleins de vie et d'ardeur, qui ont quelque chose à essayer, cherchent une architecture nouvelle, solide et simple, se moquent des constructions renaissance, des bâtisses gothiques, et qui, en attendant qu'ils puissent se servir de la truelle, tiennent une pioche. Ils sont quelquefois sarcastiques, mais il sortira toujours quelque chose de leurs essais.

On prétend que ces jeunes gens sont envieux et jaloux ; mais un fils n'a jamais été jaloux des succès de son père. Il se dit : Mon père a été jeune , beau et aimé. Le ridicule appartient au père qui veut être plus jeune que son fils. Tant pis pour le père qui a dépensé follement sa jeunesse et qui ne trouve pas dans l'âge mûr les plaisirs de l'expérience , de la sagesse et de la raison. Quel est aujourd'hui celui qui renierait le livre de Gérard de Nerval ! Il a pourtant eu l'existence la plus agitée , la plus difficile; à l'heure qu'il est, malade, brisé par les fatigues de la vie littéraire, il est jeune encore. A quarante-cinq ans, Gérard n'a pas vieilli. Pourquoi? parce qu'il n'a pas cru aux systèmes,

aux écoles, aux adorations, parce qu'il n'a pas cru au style fleuri, à l'image, à l'antithèse quand même, parce qu'il ne torture pas sa pensée, parce qu'il n'a pas étudié les difficultés de la couleur en littérature, parce qu'il n'a pas perdu son temps à se faire le chantre des arts secondaires; enfin, parce qu'il a vécu et pensé : les Scènes de la vie orientale resteront un des meilleurs livres de l'époque.

Gérard me reprocha amèrement cette phrase : « A l'âge de quarante-cinq ans, Gérard n'a pas vieilli; » je lui avais donné trois ans de trop. Le peu de soin qu'il prenait de sa personne, ses réflexions habituelles pouvaient me tromper. Les jeunes gens ne se doutent pas combien il en coûte d'accuser la quarantaine, et les hommes y mettent au moins autant de coquetterie que les femmes.

Le séjour de la maison de santé avait remis Gérard à neuf, pour ainsi dire. Il en sortit mieux portant, la figure colorée, la physionomie plus pleine ; mais dans cette apparence de santé, le médecin eût pu trouver des signes de destruction prochaine. « Dès qu'il fut fou, dit Tissot dans son Traité des nerfs , en parlant d'un écrivain remarquable, la nutrition recommença à se faire, il reprit sa santé et redevint gras. »

Ce fait qu'ont observé fréquemment les aliénistes, me frappa particulièrement.

Il n'était pas rare de perdre de vue Gérard pendant six mois, un an. Où allait il? c'est ce que ses amis les plus intimes ne pouvaient savoir. Je le retrouvai à quelque temps de là dans une mélancolique librairie, qui est morte quelque temps après avoir publié Lorely. Le nouveau livre ne pouvait sauver de la ruine d'infortunés éditeurs,

vis-à-vis desquels Gérard employait de certains moyens qui prouvaient sa naïveté en affaires. Lorely lui avait été acheté non-seulement un faible prix, mais encore il fut payé en billets , pour lesquels Gérard n'avait aucun respect. Les billets de librairie ont mauvaise réputation dans le commerce , par la raison que les éditeurs riches paient comptant ; aussi trouve-t-on difficilement à les faire escompter et à des conditions déplorables. Gérard avait accepté ces billets et n'en était pas plus satisfait ; car, par son entourage et ses fréquentations habituelles, il se voyait contraint de garder en portefeuille des morceaux de papier de quelques cents francs qui, vu sa manière de vivre et ses besoins, ne représentaient pas seulement cinq francs pour lui. Un billet est si facile à perdre ! Les poches de l'habit de Gérard étaient toujours remplies de petits gribouillis de papier, de notes , de feuillets manuscrits , au milieu desquels pouvaient sombrer les billets à ordre. Jamais Gérard ne se rappellerait le jour de l'échéance ; il savait qu'il n'était pas homme à penser qu'à trois mois de là il avait quelques centaines de francs à toucher. Qui sait même s'il n'eût pas été capable de composer des vers sur le dos du billet, ou d'y coucher quelques pensées au lieu de l'endos officiel ! Je le rencontrai sur ces entrefaites, et il me confia ses inquiétudes. Tout à coup, il sourit : — Je sais un moyen certain d'être payé , me dit-il ; je connais un fort de la halle, un homme de six pieds et quelque chose, qui a les épaules carrées et l'air farouche, c'est pourtant le meilleur garçon du monde. Je vais lui donner le billet;' si, à la librairie, on avait quelque intention de laisser ce billet en souffrance, je suis certain que, présenté par un

m GÉRARD DE NERVAL

fort de la halle, il sera payé immédiatement. — Pourquoi? — Parce que ces gros hommes ont une façon terrible de présenter les billets à ordre, qui fait qu'on n'ose pas les prier de repasser, et que. bon gré, mal gré, on les paie immédiatement.

Un matin, alors que je demeurais à Neuilly, au commencement de l'automne, je vois entrer Gérard, qui m'annonce que nous sommes invités à passer la journée à Enghien, chez notre éditeur Lecou, un homme intelligent, quoique Balzac l'appelât plaisamment son licou. Gérard, alors un peu inquiété du côté du cerveau, avait été reçu en ami. à Passy, chez le directeur de la maison de santé, M. Blanche. ?\ous partons pour Paris assez gaiement, et je n'aperçois aucune trace de désordre dans les idées de Gérard, lorsqu'au faubourg Saint-Denis il entre chez une fruitière, et en ressort avec une énorme grappe de raisin blanc, qui pesait une livre au moins. — On m'a défendu de boire du vin, dit -il en souriant finement, mais on ne m'a pas interdit le raisin. — Toute cette journée passée avec lui me confirma dans la certitude de l'opinion avancée par Gall que, i le cerveau étant double dans tous ses organes, un homme peut être aliéné d'un côté et sain de l'autre, et observer sa folie. » Gérard, même quand il commettait les plus grandes excentricités, gardait toujours au dedans de lui un observateur curieux, qui notait les faits bizarres et les lui rappelait plus tard. Il me raconta ainsi, sans prononcer le mot de folie, les singuliers événements qui l'avaient conduit chez le docteur Blanche.

Ayant passé trois jours et trois nuits à la halle, à Montmartre, partout enfin où il pouvait espérer dépenser

quelques cents francs qu'il venait de toucher, Gérard se rappela qu'on venait d'installer au Jardin-des-Plantes un hippopotame nouvellement arrivé d'Afrique. Gérard éprouva une telle admiration pour cet animal qu'il lui lança son chapeau comme on jette un bouquet à une danseuse. L'hippopotame, ne comprenant pas ce cadeau, se mit à sauter sur le chapeau, en poussant des cris qui appelèrent l'attention d'un gardien : on s'empara du chapeau vivement froissé, comme on le pense; et Gérard, tenant une espèce de loque de soie à la main, entra chez un chapelier qui eut l'intelligence de le remettre à peu près en état. Ce jour-là, ne sachant comment dépenser son argent, Gérard acheta un homard vivant et le porta chez le concierge de M. Janin, qui était à la campagne, ce qui fit que Gérard remporta son homa d et le déposa, en compagnie d'une perruche, chez son ami Méry.

Les perruches et les perroquets tenaient une grande place dans l'esprit de Gérard , car je me rappelle qu'il en fut encore question à la maison de santé du docteur Blanche. Gérard m'avait écrit d'y passer, et je me rendis à son invitation. Le directeur emploie différents systèmes pour traiter la folie, l'hallucination ou Y originalité. Suivant Gérard, le malade passait successivement dans Yenfer, où il était douché, puis dans le purgatoire, s'il était supposé devoir reprendre du calme, et dans le paradis, où se rassemblent ceux qui sont dits seulement originaux.

Gérard avait passé parles trois états, et sa conduite convenable l'avait fait rentrer de l'enfer au paradis, de la douche et de la camisole de force à une sorte de liberté. Je déjeunai à côté de Gérard, en compagnie des pensionnaires de l'établissement, et je ne trouvai rien de

particulier à noter, sauf quelques plaisanteries de sa part, qui dépassaient mon intelligence. Certains coups d'oeil me troublaient par leur assiduité fatigante; quelques-uns des convives se donnaient des surnoms étranges, qu'ils répétaient à outrance, et dont je m'appliquais à saisir l'esprit, sans pouvoir y parvenir.

Au dessert, Gérard soutint une longue thèse qui tendait à prouver que nous étions tous d'anciens perroquets. Aussi ne fus-je pas étonné, à la suite de ce repas, d'être prié par M. Blanche de passer par son cabinet.

Gérard m'avait invité à déjeuner dans l'intention de sortir avec moi; il en agissait souvent ainsi avec ses camarades, et n'osant demander une journée de liberté à son directeur, il priait ceux qui le visitaient d'intercéder en sa faveur, ce que je fis. M. Blanche devint grave en présence de cette demande. — Je n'y verrais pas d'inconvénient, me dit-il; mais aussitôt sorti, Gérard va boire, et tous les effets du traitement peuvent être aussitôt détruits. » Il me pria de ne pas quitter son pensionnaire de la journée et de le ramener à Passy le jour même. J'acceptai cette mission, qui rendit Gérard joyeux; mais à peine sortis de la maison de santé : — Je vous laisse, dit Gérard. — Où voulez-vous aller? — A Auteuil, où j'ai affaire. — Ce n'est guère le chemin de Neuilly, où moi-même je suis attendu. Comment faire? M. Blanche m'a recommandé de ne pas vous quitter. — Eh bien, dit Gérard, je vous retrouverai à quatre heures à la librairie Lecou. — Je le veux bien, si vous me donnez votre parole de ne pas boire? — Je vous le jure.

Ps'ous nous quittâmes ainsi, et je fus étonné, à l'heure précise , de rencontrer Gérard au rendez-vous ; il était

GERARD DE NERVAL m

gai, et je pouvais presque affirmer qu'il avait tenu sa promesse. Le voilà en bon train de guérison, pensai-je; car rien dans sa conversation ne trahissait ces désordres du cerveau qui apparaissaient de temps en temps, irrégulièrement, comme les feux follets la nuit dans la campagne. L'heure était venue de le ramener à Passy, et je trouvai Gérard très-docile à conduire. Nous traversions la grande allée des Tuileries, lorsque Gérard s'arrêta tout à coup. — Vers le septième ou le huitième arbre à gauche, dit-il , il y a enfoui un trésor du temps des Médicis. — Voilà le feu follet, me dis-je, en le regardant en face.

— Comment connaissez- vous l'existence de ce trésor? — Etant enfant, je venais jouer ici, dit-il, et il ajouta comme preuve décisive : tous les enfants le savaient. — Ah ! m'écriais-je, n'osant répondre, pris de pitié pour le pauvre humoriste détraqué. — Du temps de Louis-Philippe, reprit Gérard, M. de Montalivet a fait faire des fouilles, mais il n'a pu découvrir le trésor.

Les Tuileries, comme je l'ai su plus tard, avaient une fatale influence sur l'esprit de Gérard, qui, passant un jour près du grand bassin, vit tous les petits poissons rouges sortir leur tête hors de l'eau et lui faire mille politesses pour l'engager à les suivre au fond du bassin.

— La reine de Saba t'attend, lui disaient-ils. Gérard se montra très-flatté de la passion de cette reine, en entendant ses émissaires , les poissons rouges , lui faire de telles propositions. — Mais, disait-il, en me rendant à la proposition de la reine de Saba, j'ai craint de blesser la vanité de Salomon, et je n'ai pas accepté.

Telles étaient les visions de ce charmant esprit qui, depuis une quinzaine d'années, se nourrissait le cerveau

de rêveries dont il a rarement souffert. Je l'ai rencontré plus souvent seul qu'en société, le pas alerte, traversant le jardin du Palais-Royal, l'œil souriant à ses imaginations intérieures. On l'arrêtait; sa physionomie changeait tout à coup : c'était un homme qu'on tirait d'un rêve agréable et dont les yeux tenaient du réveil et de l'étonnement.

Quelquefois, dans la narration, Gérard tirait de sa poche un sou romain ou une petite médaille de >"éron qu'il regardait avec complaisance. — Que faites-vous de cette médaille. Gé.ard? — Avec son sourire habituel : — Je ne manque pas de la mêler avec des sous en payant au café. Cela sert, ajoutait-il, à faire la connaissance des dames de comptoir.

Ce mot montre un fond de galanterie qui le poussait quelquefois à rechercher la société des femmes. Au convoi de la femme d'un de ses amis, madame A. H., il était le seul dont la figure fut sillonnée de grosses larmes.

Comme il m'offrait de me faire cadeau de sa petite médaille romaine, et que je la refusais : — rse craignez pas de me priver de cette médaille, dit-il, je connais un champ où elles poussent.

Il voulait, sans doute, parler de son Valois chéri où les Romains ont enterré avec les os de leurs morts nombre d'armes, de poteries et de pièces de monnaie.

Un de ses amis, le peintre Chàtillon, plus poète que peintre, car il a chanté les environs de Montmartre dans de charmants vers pleins de sensibilité , me racontait que pendant quelque temps, en revenant le soir chez son concierge , il ne manquait pas de trouver une couronne de sureau un jour, un autre une branche d'if, le lendemain une couronne d'immortelles, une autre fois

une branche de cyprès. C'était Gérard qui chaque soir apportait un souvenir à son ami; le peintre accrochait tous ces funèbres souvenirs dans son atelier, sans y attacher d'importance; mais c'étaient les derniers cadeaux de Gérard !

Gérard représente l'isolement un peu égoïste de l'humoriste. Peut-être une compagne fidèle eût-elle contribué, par l'ordre à l'intérieur, l'amitié et les soins, à équilibrer les forces flottantes de ce cerveau, dont la dernière combinaison a été la mise en scène lugubre de la rue de la Vieille-Lanterne (4).

La vie nocturne, les études perpétuelles, le cabaret, l'existence mal assise, l'isolemert dans la société, ce puits artésien que Gérard creusait sans cesse dans son cerveau, pour en tirer plus d'œuvres que la nature ne lui avait permis d'en faire jaillir, ont amené des esprits plus féconds et mieux organisés que le sien à des troubles d'intelligence que les médecins ont consignés dans leurs ouvrages sur les maladies des gens de lettres.

Gérard n'avait à son service qu'un petit bagage. La faculté qu'on appelle imagination , ou plutôt invention, lui manquait complètement : ou il se perdait dans le pays des chimères, ou il revenait à l'observation de lui-même, qui est un terrain peu fertile, dont un grand esprit comme Montaigne a pu tirer un livre, mais un seul, écrit à loisir, fruit des études, des observations et des réflexions d'une vie sao;e.

(\) II a pensé, sans doute, plus d'une fois au charme de la vie domestique : la preuve n'en est-elle pas, quand eu 1849, il me reprochait d'avoir mal compris sa nature, et par là de nuire « à l'espoir légitime pour lui d'im honnête établissement. »

Montaigne était riche, Gérard avait besoin de produire pour vivre !

Les amis de Gérard , Antony Deschamps et le docteur Blanche, m'ont mis à même, par une correspondance curieuse qu'ils m'ont communiquée, de jeter quelque jour sur les dernières années de la vie inquiète de l'humoriste.

« Une fois débarrassé de mes inquiétudes , écrivait en voyage Gérard au docteur Blanche, je sortirai, selon le conseil d'Antony, de cette disposition à n'écrire que des impressions personnelles, qui vient de ce que je tourne dans un cercle étroit. »

Cette simple phrase seule servirait à faire juger l'écrivain qui, se sentant peu d'invention, comprenait le danger d'éponger ses impressions personnelles pour les égoutter sur le papier. Bien de plus dangereux que ce métier d'humoriste, qui a fait mourir Sterne de la poitrine, qui a rendu Swift fou, qui a enlevé Hoffmann encore jeune à la vie, et bien d'autres. Ces hommes-là n'ont plus ni joies ni mélancolies à eux. Un sourire , une larme , ils l'attendent comme un chat guette une souris. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir les grands esprits comiques d'une navrante tristesse. Leurs propres sensations, ils les

ont données à la foule , et Pierre Schlemil , si malheureux d'avoir vendu son ombre, n'a pas passé par leurs amertumes. Il me semble en pensant à ces hommes, a Molière lui-même , qu'un beau tableau a été accroché dans un salon et que le propriétaire a recommandé à la cuisinière d'en prendre soin pendant son absence. Ignorante en peinture, elle le lave tous les jours et elle le frotte avec son torchon comme une bassine de cuivre : le vernis s'enlève peu à peu, puis les glacis, le tableau devient plus propre et plus neuf; la cuisinière, encouragée dans son travail, frotte toujours, les contours des personnages s'effacent, et aussi le fond du tableau. Un jour le propriétaire revient de voyage et ne trouve plus que quelques traces de son précieux tableau. Il en est de même des humoristes dont les sensations intérieures s'écaillent, se fendent, perdent leurs glacis et sont détruites peu à peu par ce caustique dévorant qu'on appelle l'observation de soi-même. J'ai pu connaître quelques grands esprits, et, à côté d'eux, d'autres figures moins célèbres. Tous sont morts à la peine : Balzac , Frédéric Soulié , Souvestre, Eugène Sue. C'étaient tous les quatre, physiquement, des gens pleins de force ; mais le travail a dépassé leurs forces. L'un d'eux, Emile Souvestre, a vécu d'une vie tranquille, marié, entouré de sa famille, à l'écart des tourmentes littéraires, tenant plutôt du pasteur protestant que de l'homme de lettres au dix-neuvième siècle. Malgré les soins de la famille, une vie exempte des terribles orages tels que ceux qu'a connus Balzac, Souvestre se mourait de travail dans la force de l'âge. Comment Gérard aurait-il pu résister, lui qui n'avait pas la millième partie de l'invention de ces quatre hommes ?

Le loisir est un mot à rayer du Dictionnaire de l'Académie, à moins que les académiciens ne veuillent le conserver pour leur usage particulier. La race actuelle des écrivains militants, de ceux qui font grande notre réputation en Europe, ne connaît pas ce mot de loisir, si nécessaire au développement de l'intelligence. La Société des gens de lettres, dont le but est de toucher des reproductions dans les journaux des départements, ne sera sauvée ni par les subventions des ministères, ni par des entreprises littéraires , ni par l'abolition de la contrefaçon (I). L'abolition de la contrefaçon n'a rien amené de sérieux, et les libraires, qui en auraient pu profiter, ont commis la plus grande faute en faisant ce qu'ils devaient faire vingt ans plus tôt, en inventant le format économique, qui a créé des lecteurs, et qui ne peut créer que de mauvais auteurs. Vingt ans plus tôt, le livre à un franc eût lutté de bas prix avec les marchés de contrefaçon de toute l'Europe : les contrefacteurs belges, allemands, suisses ne pouvaient suivre les éditeurs parisiens sur ce terrain. A cette époque la France vendait trop cher ses livres. Quand elle fut débarrassée des concurrents, elle publia des livres à un excessif bon marché, qui ne pouvait que nuire aux écrivains français. C'eût été une question digne d'occuper le comité de la Société des gens de lettres, qui, en suivant les excellentes bases de la Société des auteurs dramatiques, n'avait qu'à diriger entièrement les opérations de ses membres.

(ij Je ne trouve de solution à celte grave question que dans quelques idées émises par M. Hetzel dans son beau mémoire : la Propriété intellectuelle et le domaine payant à Bruxelles. Les tentatives qui n'ont pas abouti à Bruxelles en faveur de la propriété intellectuelle se représenteront un jour: mais il serait indispensable de publier des monographies d'écrivains modernes , comme l'ont fait les chambres de commerce pour les ouvriers, afin d'éclairer les membres sur la situation des lettrés. (Note de 1860.;

Un éditeur inventait le volume à un franc : immédia* tement la question devait être étudiée au sein du comité de la Société des gens de lettres. Cette combinaison estelle favorable au développement de la littérature ? Oui ou non. Oui, en déduire les raisons dans un mémoire adressé à tous les membres de la Société. Xon, leur en démontrer les dangers.

Il manqua à la Société des gens de lettres un de ces puissants organisateurs comme Beaumarchais , qui un jour, ne pouvant supporter le joug des comédiens, régla les droits d'auteur et empêcha désormais un Corneille futur de faire mettre une pièce à son soulier par le savetier du coin. Tout ceci touche plus directement à Gérard qu'on ne le suppose. Il était un des membres les plus remarquables d'une Société qui ne rend guère service qu'aux veuves et aux enfants , quand l'homme , après avoir couru toute sa vie à la recherche d'un idéal fugitif, tombe harassé pour ne plus se relever. Timide et mauvais organisateur de sa vie, on pense quelle triste spéculation Gérard fit de ses œuvres. A l'époque où il publia ses Scènes de voyage en Orient, qui obtinrent un réel succès dans la Revue des deux mondes, le format dit Charpentier était dans toute sa vogue. Pour bien faire comprendre la situation d'un écrivain, il faut pourtant aligner des chiffres. Si Gérard toucha trois mille francs de la Revue des deux mondes, ce fut tout. Son voyage avait duré plus d'un an ; or, le dernier des commis-voyageurs refuserait ces appointements. Quelle sorte de voyage peut-on entreprendre en quinze mois avec trois mille francs? Les gens positifs disent aux écrivains : « Heureux hommes ! vous êtes libres, vous faites ce qui vous plaît,

vous voyagez, vous êtes toujours en fête ! » Les fêtes de Gérard consistaient à voyager, à répandre l'intelligence française à l'étranger et à rapporter des souvenirs de voyage dont certainement il ne retirait pas les frais. Les écrivains se plaignent doucement. — Vous avez la librairie , dit le directeur de journal, de même que l'éditeur répond : Vous avez le journal. Voyons ce que représente la librairie : le libraire Charpentier donnait alors cinq sous par volume à tous les auteurs. Cinq sous à Musset, à Hugo, à Balzac, cinq sous comme au Juif-Errant, cinq sous à la condition qu'une fois portant l'estampille de sa maison, le livre ne pouvait plus entrer dans un autre comptoir, donc cinq sous pour toujours. Balzac, pour rentrer dans la possession de son oeuvre, fut obligé d'abandonner tous les droits perçus jusque-là. M. Victor Hugo s'en tira , mais Alfred de Musset et Gérard furent liés pour la vie au libraire Charpentier, devant qui la concurrence devait se dresser un jour, qui pouvait négliger son commerce, ne pas se plier aux exigences du public et léser l'écrivain dans son œuvre autant que dans son intérêt. Cinq sous par volume ne semblent-ils pas dérisoires en présence du prix de trois francs cinquante? Moins que le douzième pour l'homme qui a créé, inventé, qui a fait travailler compositeurs, imprimeurs, brocheuses, qui par son travail fera qu'un jour l'éditeur, le maître imprimeur, le brocheur, le fondeur en caractère, le marchand d'encre se retireront des affaires avec maison ayant pignon sur rue, tandis que lui, le metteur en œuvre de tant de bras et de tant de fortunes, en sera réduit à mourir à l'hôpital.

Il suffit d'avoir passé quelques années au sein du co-

mité de la Société des gens de lettres pour comprendre où en arrivent ceux qui, ayant conservé la vie, ont perdu la santé et le talent. Ce sont des revenants dont les nouvelles générations ont oublié le nom , de pauvres vieillards traînant leur misère, qui ont entassé jadis volumes sur volumes, et demandent un peu de pain pour leurs vieux jours. Les soldats qui ont combattu glorieusement ont les Invalides ; il y a des lieux de retraite pour les ouvriers; les écrivains n'ont rien que la pitié infertile de leurs confrères, qui, combattant au milieu de la mêlée, ne peuvent s'arrêter aux cris de ceux qui tombent. Tous ceux qui ont passé dans ce comité le sentent ; de généreux esprits trouvent des calmants ; dans ces dernières années, les présidents ont essayé d'intéresser le gouvernement à la situation précaire d'une Société qui est la gloire active de la France intelligente, mais les remèdes sont insuffisants (I). Aux hommes méritants qui avaient donné des gages pendant une quinzaine d'années, il fallait des places, des missions, des voyages. — A un romancier? dira-t-on. Sterne était ministre protestant et pro-

(0 La même question était posée, le 9 août 1860, à la distribution des prix du Concours général, par M. Rouland, ministre de l'instruction publique, dont les paroles généreuses n'ont pas besoin de commentaires : « On parle volontiers, en termes pompeux, des droits de l'esprit humain, des conquêtes qu'il a faites, des efforts auxquels il se consacre pour pousser en avant la civilisation moderne. On admire les divins accords du poète et les brillantes révélations de l'historien, les enchantements du théâtre et les prodiges de la science et de l'art. On veut et les pures distractions de l'àme et les satisfactions de la vie matérielle. C'est bien. Mais saiton ce que coûtent au poète, à l'historien, à l'homme de lettres, au savant, les jouissances dont le monde s'enivre et les découvertes dont il s'enrichit? Sait-on ce qu'il leur a fallu d'énergie et de sacrifices pour creuser le sillon d'où sort quelquefois la renommée, mais où gît souvent la misère? La France est une nation généreuse, qu'elle agisse donc suivant la noblesse du cœur! Qu'elle réclame ellemême ;iu profit de l'enseignement, de la littérature, de la science et des arts, des dotations suffisantes pour que l'Etat puisse, de la base ou sommet de la pyramide autour de laquelle s'agitent les travailleurs de l'intelligence, diriger et soutenir ceux qui cherchent, qui luttent, qui s'épuisent et qui souffrent. »

nonçait des discours pleins de charité. Je ne citerai pas d'autres noms. L'humoriste Sterne, entouré d'ennemis de son vivant, poussant la liberté d'écrire jusqu'à la gaillardise, n'est devenu l'immortel Sterne qu'après sa mort.

De la nécessité d'appeler les gens de lettres aux affaires, tel pourrait être le titre d'un travail important pour les intérêts des écrivains. Je ne prétends pas que dans les dernières années de la vie de Gérard, il eût été prudent à un ministre de le charger d'une mission diplomatique. Lui-même sentait son insuffisance. Dans une lettre adressée au docteur Blanche, Gérard avoue que la mission en Orient qu'il a sollicitée au ministère de la marine lui fait peur. 11 craint de n'être pas à la hauteur; mais en -1853, il voulait aller à Berlin « surtout, où l'étude des monuments et des découvertes orientales de M. Lepsius me servira sans doute à m'acquitter en partie touchant la mission que vous savez , » écrit-il à son ami le docteur. En IS53, il était déjà trop tard : Gérard suivait la pente fatale sans pouvoir s'arrêter. Ce nlcst pas quand l'artiste est épuisé qu'il convient de le combler de faveurs dont il n'a plus que faire. M. de Vigny a noblement exprimé ces plaintes dans ce douloureux drame de Chatterton, qui sonne mal aux oreilles du public quand on a l'audace de le reprendre. La société tout entière se sent accusée et criminelle devant le suicide du poète. En écrivant la fin de cette lamentable agonie de Gérard, je sais combien je choque de gens qui ne veulent point connaître le noir de la vie. — Pourquoi ne chantez-vous pas les roses? me dit-on. — Parce que les Saadi , qui ont chanté les roses, n'ont pas poussé absolument à la civilisation de la Perse ; parce que chacun doit ramasser ses morts , et

que de la vie d'un poète, il ressort toujours quelque enseignement. — Mais c'était un fou ! — Il s'agit de démontrer quel germe la poésie a pu développer dans son cerveau malade.

Quand on aura lu les fragments de la correspondance de Gérard, je concluerai, et ce ne sera pas légèrement; de longues conversations avec ceux qui l'ont connu, ses propres aveux, la connaissance que j'avais de l'homme et de ses œuvres m'ont donné des jalons précieux, qui depuis longtemps sont posés dans mon esprit.

Les premiers effets du sage traitement du docteur Blanche produits, Gérard partit pour l'Allemagne , promettant à ses amis de leur écrire, et tenant parole. Il voyageait à petites journées, s'arrêtant dans chaque ville, suivant sa fantaisie. Je découpe ce fragment d'une lettre datée de Bar-le-Duc, 4 5 juillet 1853 :

« J'ai écrit à Antony des choses assez tristes; qu'il les oublie. Tout le mal vient de mes réflexions ; tout le bien peut en sortir aussi. »

Il sentait son état, quoiqu'il ne voulût jamais l'avouer, et il se rappelait les passages qui avaient pu attrister ses amis. Une lettre datée de Cassel montre bien les souffrances qui l'assaillaient. Le docteur Emile Blanche s'était marié récemment :

« Je m'interromps, en pensant à votre mariage, pour vous dire qu'à Leipsick, sur la place, en face de la statue de Hahnemann, j'ai vu un joli petit enfant dont j'ai demandé le nom. On m'a répondu : Emile. Que ce soit donc un présage. — Pardon , je dois convenir qu'il m'est tou-

jours resté pendant mon voyage un fond d'idées superstitieuses. Ma santé est-elle aussi bonne que je le crois? c'est ce qui doit se prouver par mon travail. »

« Je pleure en vous écrivant ceci, et ce n'est pas en signe de regret. Comment saurai-je si j'ai eu tort ou raison, si je suis bon ou méchant? Ecrivez-moi, mon cœur se détend en songeant à vous, en songeant à lui (-1); écrivez-moi ce qu'il faut faire, car je souffre bien, et c'est du cœur. S'il y a toujours un moment pour se repentir, eb bien ! je me repens ; mais je marche encore dans les ténèbres, et c'est votre réponse et votre conseil que j'attends. »

La fin de cette lettre est écrite, en effet, en caractères navrants qui prouvent l'émotion de Gérard.

A Leipsick, au 30 juillet, le moral de Gérard était déjà relevé par les lettres affectueuses et fermes qu'il recevait de son ami le docteur. Je n'ai pas lu les lettres de M Blanche; mais à travers la correspondance de Gérard je sens combien, même à deux cents lieues de Paris, il est influencé par les recommandations du médecin. Il faut du dompteur dans l'aliéniste.

« Mon cher Emile, je vais à la poste espérant que vous aurez pu m'envoyer la chose que je vous ai demandée de Bamberg. Si la lettre n'était pas parvenue , ce serait la valeur de cent florins. Adressez-moi cela à "Weimar, chez Listz, si quelquefois cela n'était pas parti. J'ai fini par me décider à y aller, me sentant assez bien portant, depuis un mois de solitude, pour pouvoir voir un peu de

(i ) Le docteur Blanche lui avait fait quelques reproches relatifs à sa conduite Yis-à-vis de son père.

monde. J'ai à peu près ce qu'il me faut, m'étant un peu remonté à Strasbourg par quelques détails oubliés. Du reste, c'est fort simple : ce sont des fêtes musicales, qui ont lieu àlaWartburg, en souvenir des maîtres chanteurs. Dites à Antony que cela m'intéressera , surtout à cause de lui, et je tâcherai de définir Wagner de façon à ce qu'il n'ait rien à dire. Jusqu'ici je n'ai vu que des opéras connus : Fidelio, Don Juan et le Prophète, la Dame Blanche bien chantée en allemand ; mais je me sens fort disposé en faveur de la musique , et mes théories, que je n'expose pas souvent, se rapportent assez à

celles de Richard Wagner »>

J'oubliais une lettre de Bamberg, cinq jours auparavant :

« Sauf une petite rechute de régime, j'ai manifesté ma tempérance dans tous les pays à bière que je viens de traverser; je suis frais comme une rose, et j'ai la figure culottée, comme disent les artistes, par le bon air, l'exercice et le soleil. Ce n'est pas qu'il ne pleuve assez souvent, mais alors je travaille, comme je viens de faire ici avant déjeuner. Je suis content de ce que je fais, ce qui est le principal, car autrement comment me tirer de peine, et je suis d'autant plus heureux d'avoir suivi vos conseils en ne publiant rien depuis quelques mois. Je n'ai pas besoin de vous dire ici que je vois sûrement les choses — et que la réflexion et la santé m'ont fait comprendre, mieux qu'avant, tout ce que je dois à vos soins et à votre parfaite rectitude d'esprit. Vous avez été surtout le médecin moral, et c'est ce qu'il fallait. »

Bientôt il revint à Paris, et le 27 novembre 1853, Gérard écrit à un de ses cousins, M. G....é, commerçant à

Agen , qu'il « va bien et se sent tout-à-fait guéri d'une sorte d'exaltation due à ses travaux et à ses nombreux voyages. » Il voudrait aller passer quelque temps chez lui, « car, dit-il, je sens que l'air du pays me ferait grand bien. »

Certaines idées commerciales étaient venues à Gérard, qui ajoute : « Si vous êtes toujours associé de la maison

R s, de Bordeaux, je serai beureux de mettre à votre

service quelques idées ou inventions que j'ai conçues. » Il en était de Gérard comme de Balzac, comme de tous ces grands travailleurs d'aujourd'hui , qui tous ont. des idées commerciales. Pauvres grands hommes ! qui ne se croient pas assez grands par leurs œuvres, et qui rêvent des inventions , des découvertes industrielles. Jetés dans un siècle plus préoccupé d'industrie que d'art, mal payés, dépensant plus que leur travail ne rapporte, étonnés des gains considérables qu'amène l'industrie, ils sont tous plus ou moins tentés de se lancer dans des spéculations , non pour amasser, mais pour faire profiter l'Art des loisirs dus à la fortune.

En parcourant le dossier de Gérard , je trouve une lettre du cousin, M. G....é, qui explique celle de Gérard. Le cousin , ancien pharmacien , s'était livré à la fabrication de l'eau de Seltz, puis du vin de Champagne , et ce que demandait Gérard, consistait à devenir à Paris le correspondant de la maison de Bordeaux. L'honnête fabricant y eût consenti volontiers , mais tous ses vins étaient expédiés en Amérique, et il répondait à Gérard une lettre dont je veux citer un fragment, parce qu'en même temps qu'elle donne quelques détails sur le cénacle où Gérard fut introduit jeune , elle montre un cœur

généreux et un honnête homme qui a conservé le goût des arts.

« Parlons maintenant de vous et de nos amis , répondait le fabricant de vin de Champagne. Ces détails que vous me donnez m'intéressent toujours, vous le savez, car je n'en ai oublié aucun. Je lis Théophile tous les huit jours dans la Presse, et c'est bien toujours là le Théophile Gautier que j'ai connu dans l'atelier de Duseigneur et que j'aimais tant. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'éprouve, moi bourgeois, je devrais dire demi-bourgeois, à apprendre des nouvelles de ces aimables artistes avec qui j'ai passé des moments si agréables : Duseigneur, Bion, Nanteuil, Petrus, puis ce pauvre Bouchardy, Vabre, Léon Clopet ; il me semble que c'est d'hier que je les ai perdus de vue , et cependant voilà vingt et un ans que j'ai quitté Paris et dix-neuf que je ne vous ai vu. Notre amitié, comme vous le dites, n'en est pas moins vive pour cela, et dans ma vie, moins agitée que la vôtre, je ne cesse de me rappeler ces bons moments que nous avons passés ensemble, et je suis heureux quand je puis parler de vous avec quelque ami d'Agen qui vous a connu. Vous avez si souvent promis de venir me voir, que je n'ose guère compter sur votre promesse. Cependant, je n'ai pas besoin de vous dire le plaisir que vous me feriez. Ma femme et mes deux filles vous connaissent comme si elles vous avaient vu, par tout ce que je leur ai dit de vous, et il leur tarde autant qu'à moi de vous embrasser. Prenez donc une bonne fois la résolution de venir.... »

Gérard alla-t-il chez ce bon parent ? Bien ne le témoigne. En sceptique qu'il était , il pensa sans doute qu'a-

près la joie des premières embrassades, il étonnerait son cousin par ses façons de vivre trop indépendantes.

Dans une lettre à M. Dublanc , du 27 novembre 4853 , on voit Gérard tâchant de faire un effort sur lui-même :

« Tu sais combien les goûts de solitude de mon père ont influé sur moi (1). Les souvenirs de mon oncle et de ma tante se sont ravivés dans mon cœur pendant une période de cette singulière maladie, qui est pour moi l'âge critique , et dans laquelle on n'a vu sans doute que les apparences de l'égarement. Aujourd'hui , jour anniversaire de celui où ma pauvre mère est morte en Silésie, suivant le drapeau de la France . mais laissant son fils orphelin , je me suis promis de vivre enfin sérieusement. »

En -1834 , ses goûts de voyage le reprennent, et il re-

(i) Par ce simple détail, on a la clé du singulier état de Gérard, qui l'a constaté lui-même quelque part : • Epanchement du songe dans la veille, » disait-il. Ce tempérament bizarre, il le tenait de son père, qui avait des goûts de solitude. Ici doit trouver place une grave question , celle de l'hérédité des maladies nerveuses, que je ne saurais mieux expliquer que M. Moreau, de Tours, dans son curieux livre de la. Psychologie morbide. Pour le savant aliéniste, l'intelligence et l'idiotie ne sont séparées que par un étroit trait-d'union; et en même temps cette étroite planche, sur laquelle l'artiste doit traverser les précipices de la vie intellectuelle, est la condition de son génie et de son talent. S'il se promenait tranquillement sur la terre ferme de la raison, il n'aurait ni génie ni talent. « Nous considérons les maladies des centres nerveux comme une condition héréditaire propre à favoriser le développement des facultés intellectuelles, » dit M. Moreau de Tours, qui ajoute encore : « Si cette proposition est vraie, la plupart des individus doués d'une intelligence supérieure, ou seulement placés au-dessus du commun niveau intellectnel , devront compter parmi leurs ascendants, parmi les membres de leur famille, soit des aliénés, soit des personnes sujettes à des affections du système d'organes prépose aux fonctions de la vie de relation. »

Le père de Balzac était très-singulier (voir les Excentriques , i" édition. — Paris, Michel Lévy, 1832, pages 191 et 192j; le père de Gérard avait des goûts de solitude : voilà deux enfants qui, eu naissant, reçoivent le douloureux baptême héréditaire du génie et du talent. Le public, qui frémit aux exercices des équilibristes suspendus en l'air, ne s'imagine pas que les hommes distingués qu'on lui montre dans les rues, accomplissent à chaque heure de la journée des exercices bien autrement périlleux. Le clowu peut se fracasser le crâne, tout est fini ; l'autre se fracasse le cerveau.

2! i GERARD DE NERVAL

part pour l'Allemagne. Dans une lettre datée de Bade, de juin -1854, adressée au docteur Emile Blanche, Gérard écrit :

« Au moment de m'enfoncer dans la verte Allemagne, je sens qu'il me manque un habit sérieux pour me présenter dans les cours , si l'on m'invite ou si je me laisse Inviter. >~ous verrons ce qu'il conviendra de faire dans l'occasion. Je m'abstiendrai des grandeurs autant que possible, et je me félicite déjà de n'avoir pas pris de lettres de recommandation. Ce n'est pas la peine de se faire un nom si l'on ne sait pas se recommander par soimême. »

Gérard, en habit noir, dans les cours, devant des princesses, quelle utopie ! >*on pas qu'il manquât de distinction extérieure ; mais il était d'une timidité rare, et la preuve, on va la trouver dans le fragment suivant de la même lettre :

« Ceci me conduit à vous prier d'adresser à table ou au salon un speech en ma faveur à toutes nos dames si bonnes pour moi et si indulgentes toujours. Expliquezleur que l'être pensif qu'elles ont vu se traîner inquiet et morose dans le salon, dans le jardin, ou le long de votre table hospitalière, n'était pas moi-même assurément. De l'autre bcrd du Bhin. je renie le sycophante qui m'avait pris mon nom et peut-être mon visage. Elles me reverront, j'espère, meilleur, plus spirituel et plus galant — plus affectueux, je veux dire. Elles me liront peut-être et me connaîtront mieux que par une conversation trop bruyante ou trop timide. Je m'épouvante encore de mes crimes d'inattention, de lèse-politesse... »

Ainsi dans ces quelques lignes domine un certain côté

fantastique et galant que Gérard croyait prouver par certaines lettres sur l'Allemagne , adressées aux journaux et qui ne furent jamais envoyées.

La crainte d'avoir déplu aux femmes revient souvent dans sa correspondance ; même en traitement, dans la maison de santé de Passy, il écrivait à son ami le docteur :

« Je vous prie de m'excuser près de ces dames de l'excentricité prolongée qui m'a fait prendre trop au sérieux la prétention des poètes à la descendance de Jupiter et d'Apollon Cette généalogie m'est un trop grand

honneur, que je ne devais pas surtout me décerner à moi-même. »

Jupiter I Apollon ! L'orgueil et l'ambition ne le quittaient pas. Sa réputation de Gérard ne lui suffisait pas ; toujours il y ajoutait quelque titre.

« Je conviens officiellement que j'ai été malade. Je ne puis convenir que j'ai été fou ou même halluciné. » (Lettre à Antony Deschamps, 24 octobre 4854. Gérard de Nerval signe ce jour-là initié et testai.)

J'arrive à la fin de cette douloureuse correspondance, dont j'aurais pu donner d'autres fragments, mais ceuxci ne sont-ils pas assez significatifs ?

Il existe une lettre du 47 octobre 4 854, écrite au docteur Blanche, alors que Gérard était en traitement .

« Mon cher Emile, laissez-moi vous appeler encore de ce nom, quoique mon père qui est très-méfiant, avec justes raisons de l'être , m'ait dit que vous m'en vouliez peut-être de vous traiter en jeune homme, en camarade. Vous êtes jeune 1 en effet et j'oublie l'âge qui nous sépare, parce que j'agis encore en jeune homme, ce qui

m'empêche de m'apercevoir que j'ai bien des années de plus que vous. Je vous ai vu si jeune chez votre père que j'abusais même de quelques avantages et de mon état présumé de folie pour aspirer à l'amitié d'une jeune dame dont le chat — qu'elle portait toujours dans un panier — m'attirait invinciblement. — Un jour que je l'avais embrassée par surprise, elle m'a dit comme le général Barthélémy en pareille occasion : Aspetta ! traduction française : Nous n'en sommes pas encore là l Youlez-vous que je pense et laisse penser que dès cette époque une sourde jalousie vous a rendu injuste à mon égard... peut-être même ce sentiment cruel se sera-t-il

de nouveau manifesté ici Je tremble d'aller trop

loin et j'ai besoin, pour vous rassurer, de faire appel à toute ma vie. N'ayant jamais aspiré aux femmes ni aux. maîtresses de mes amis , je veux toujours vous ranger parmi eux, et cette lettre amicale que M. Bertrand, votre oncle, m'a conseillé de vous écrire, ne sera pas la dernière. »

Gérard cherchait toujours des motifs à sa détention dans la maison de santé, et n'en trouvant pas, il accusait son ami le docteur d'une jalousie lointaine : la lettre commence sainement en apparence , mais c'est à la seconde page que le cerveau se détraque. On dirait d'une marionnette intelligente tout à l'heure, dont les fils viennent de casser. Gérard prétend que si on le conduit à la Préfecture, il a des protecteurs parmi les magistrats; en prison, parmi les voleurs; il en a même parmi les fraûcsmaçons dont il cherche à effrayer son médecin :

« J'ai peut-être plus de protections à faire mouvoir que vous n'en rencontrerez contre moi. Je ne sais si vous

avez trois ans ou cinq ans, mais j'en ai plus de sept et j'ai des métaux cachés dans Paris (I). Si vous avez pour vous même le Gr.\ 0.\ je vous dirai que je m'appelle le frère terrible. Je serais même la sœur terrible au besoin. Appartenant en secret à l'Ordre des Nupses, qui est d'Allemagne , mon rang me permet de jouer carte sur table... Dites-le à vos chefs, car je ne suppose pas qu'on ait confié les grands secrets à un simple (?) qui devrait me trouver très-Respectable (X). Mais je suis assuré que vous êtes plus que cela. Si vous avez le droit de prononcer le mot de (cela veut dire Mac-Benac et je

l'écris à l'orientale), si vous dites Jachin, je dis Boaz, si vous dites Boaz , je dis Jehova, ou même Machenac... Mais je vois bien que nous ne faisons que rire. »

Riait-i\ réellement en écrivant cette lettre? J'en doute. J'ai toujours connu Gérard prêt à placer les Mystères d'Isis dans la conversation la plus raisonnable, et c'était une pente dangereuse. Franc-maçonnerie, mysticisme, théogonies bizarres, Gérard y croyait absolument et son cerveau trop faible ne pouvait se prêter à l'éclaircissement de ces symboles d'un monde disparu.

Avec la fermeté de caractère dont ont besoin les grands aliénistes , le docteur Blanche jugea que l'état de son malade empirait et le priva de sorties dans Paris. Gérard exaspéré écrivit à tous ses amis pour se plaindre de son incarcération : ceux qui le connaissaient intimement furent de l'avis du médecin. En désespoir de cause, Gérard s'adressa au Comité de la Société des Gens de Lettres pour le faire sortir de la maison de santé. Une vive discussion s'ensuivit, la majorité prétendant que Gérard de-

(i) Les mots soulignés l'ont été par Gérard.

yait jouir de la liberté. J'insistai et je dis : — Si vous faites sortir Gérard de la maison de santé de Passy, vous l'envoyez certainement à Bicêtre. Mais la minorité fut battue comme toujours, on passa à l'ordre du jour et il en résulta un procès-verbal rédigé par un homme heureux de mettre des phrases de juriste au-dessus de son nom :

« Nous soussignés, amis de M. Gérard de Nerval, homme de lettres , avons l'honneur de prier M. le docteur Blanche de vouloir bien autoriser la sortie de M. Gérard de Nerval, ainsi que l'enlèvement de tout ce qui lui appartient, et ce en conformité des règlements qui régissent la maison dont il est le directeur et le propriétaire.

» Paris, le 9 octobre -1 854.

» Godefroy, avocat. »

A la suite est jointe cette annotation :

« Cher Monsieur,

» Voici Gérard, qui veut que je lui signe ce papier, et comme je n'ai rien à lui refuser, je signe , m'en rapportant tout- à- fait à ce qui est plus facile à faire.

» Je vous dis mille bonjours.

» J. Jaxin. »

Quatre mois après, Gérard n'était plus. Je le rencontrai à la fin de décembre 185ï dans les bureaux de la Revue de Paris, où il apportait les épreuves de la première partie du Rêve et de la vie, dont la fin fut trouvée dans sa poche après son suicide. Sa conversation était pénible; il rêvait une grande fortune, disait avoir autant

GÉRARD DE NERVAL Si 9

le génie des affaires que M. de Girardin, et cherchait de l'argent pour fonder à Saint-Germain un journal intitulé : Le Mousquetaire noir.

Quelques jours auparavant, il était allé à la Revue des deux mondes, et par une malice de collégien, ne trouvant pas la cuisinière dans la cuisine, il avait ouvert tous les robinets des fontaines et s'en était allé, joyeux de cette farce. La fortune des directeurs de la Presse et de la Revue des deux mondes le tracassait comme la réputation de M. Dumas père. Il avait travaillé pour les trois entreprises, et un secret sentiment de jalousie faisait qu'il se demandait : Pourquoi ne suis-je pas aussi riche et aussi puissant que ces hommes? D'où la gaminerie des robinets lâchés.

Il y a beaucoup à écrire sur la vie de Gérard, son talent, ses habitudes, son côté sain et français; ses amis le feront certainement un jour. Je n'ai voulu indiquer que le désordre des dernières années, car je n'ai connu Gérard que dans les dix dernières années de sa vie coupée par les voyages et la maladie ; mais une observation générale résulte de ses œuvres et de ses lettres.

Gérard ne savait que s'observer lui-même; c'est un petit bagage qui a son prix aux yeux de la postérité, mais qui n'a guère son prix marchand. Que serait devenu M. Xavier de Maistre obligé de vivre avec le Voyage autour de ma chambre? Le journal eût dévoré ce léger pastel en deux bouchées. Gérard a de la parenté avec Xavier de Maistre. Les journaux et les revues lui demandaient de la copie, mais il sentait bien qu'il n'était pas taillé pour notre époque, qui veut que l'écrivain travaille sans cesse, empilant livres sur livres, et toujours, sans

s'arrêter. Gérard, qui n'a pas beaucoup écrit, a trop écrit encore. Mais il fallait vivre. Les Filles de feu, et particulièrement la nouvelle intitulée Sylvie, resteront avec les Scènes de la vie orientale comme les titres d'un esprit original cultivant les lettres au milieu d'une société préoccupée de besoins matériels.

Les lettrés l'avaient en grande estime, mais il aspirait à devenir populaire; il avait approché de trop près certains hommes qui, comme M. Dumas père, le grisaient par leur réputation. Pauvre Gérard ! Il avait assez de bon sens pour comprendre que la Sylvie de quelques pages vivrait encore quand les cent mille volumes de M. Dumas père et compagnie seraient oubliés à jamais. Il voulut produire aussi !

Quand l'opinion publique commença à se prononcer sur l'avenir de quelques jeunes gens qui faisaient une percée dans les lettres et les arts, Gérard s'écria : « Le réalisme a du bon. » Dans son volume intitulé : La Bohême galante, composé de divers morceaux de littérature, il en est un, Les nuits d'octobre, embrassant Paris, Pantin, Meaux , petites villes que Gérard affectionnait. Le chapitre premier a pour sous-titre : Le réalisme.

« Qu'ils sont heureux, les Anglais, dit Gérard, de pouvoir écrire et lire des chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque ! A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et d'histoires sentimentales , — se terminant soit par une mort , soit par un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu. En effet, le roman rendra- t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres de la vie ? Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont

les romans préférables aux histoires comiques, ou tragiques d'un journal de tribunaux ?

» Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué , s'exprimait ainsi : « Il se lève, — il s'habille, — il ouvre sa porte , — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, — pour gagner la place des Thermes, » etc., etc.

» On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port, — mais déjà il vous intéresse , et , loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues, j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait. — Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était pas assez l'orateur vrai. »

Gérard se crut sauvé par les tendances nouvelles d'un art que la critique appelait le réalisme; le réalisme ne pouvait lui tendre la perche. Les petits morceaux humoristiques, d'un style sobre, que Gérard a appelés : Mes prisons, Les nuits d'octobre, Promenades et souvenirs, ne suffisent pas à montrer un homme. On les lit, parce qu'ils sortent de la plume d'un écrivain qui a donné le Voyage en Orient, mais ils ne sauraient satisfaire les partisans de la réalité. Leur brièveté a quelque chose de fatigant. Ce sont des articles de journal ou de revue. Il y manque un drame quelconque. Le réalisme (puisque le mot est tout-à-fait consacré) n'a éloigné jusqu'ici que les inventions romanesques et le trop beau langage d'auteur. Pour parler de l'Angleterre où Gérard se place, il se trompait en disant que « l'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu. » Dickens et Thackeray mêlent fortement l'élément romanesque à la réalité. Le

beau livre de Jane Eyre tient à la fois des mémoires autobiographiques et du mélodrame. En Allemagne, le remarquable roman de Freytag, Doit et avoir, indique une intelligence positive , mais qui est en même temps créatrice. L'observation pure serait d'une platitude absolue, et on aurait raison de la traiter de daguerréotype, comme on l'a fait souvent. Mais l'induction et Yintuition se vendent-elles avec les produits chimiques qu'achète le photographe ?

En voyant certains murs de maisons , ma pensée les escalade et me rapporte ce qu'elle a vu dans l'intérieur, comme mon œil saisit le moral d'un individu rien qu'à l'inspection de sa physionomie. Si une œuvre prend un grand accent de réalité, soyez certain qu'elle le doit à de certaines combinaisons qui ne s'apprennent pas. Cette aspiration au Vrai dans l'art peut conduire à de grandes fautes dans l'ensemble qui souffre de l'accumulation des détails. C'est que la pondération des différents matériaux n'a pas été suffisamment équilibrée; la recherche de la réalité n'en souffrira pas et attendra toujours l'homme qui saura la faire briller dans tout son éclat. Il y a un choix à faire dans la nature , mais on ne saurait priver l'artiste du laid ou du grotesque ; il suffit que la laideur, le grotesque soient mis à leur point et présentés dans des proportions assez fortes pour être aussi visibles qu'un bas-relief au fronton d'un monument. Là est le secret d'un art difficile qui a trouvé d'autant plus de détracteurs qu'il exige de puissants efforts , une volonté robuste, de nombreuses qualités lentes à acquérir, et qu'il chasse les mensonges de la forme, le factice, le convenu , le faux , le précieux et les mille ingrédients

falsifiés qui ont l'apparence d'esprit, d'invention, et qui laissent l'esprit creux.

Gérard était trop fatigué pour profiter de cette tendance au réel : l'invention dans l'enchaînement des faits et dans les caractères commençait à lui manquer. Il pouvait encore donner aux gazettes quelques-uns de ces petits récits de promenades humoristiques aux alentours de Paris, mais il avait assez d'intelligence pour comprendre combien le fond lui manquait, et les broderies à jeter sur ce fond.

Il regardait dans son cerveau et le trouvait rempli de visions obscures et troublantes que rien ne pouvait chasser. Cependant il voulait gagner sa vie ! De ces images, il tira le Rête et la vie, sorte de fantaisie trouble qui dut le faire souffrir horriblement. Le poète a une secrète conscience de ce qu'il écrit. Quand il trouve au bout de sa plume une belle page, il est certain que sa page sera belle pour tous, amis et ennemis. Il en a la conscience et c'est de là que lui vient sa plus douce récompense. Mais quand il faut écrire pour gagner quelque argent et que la pensée se révolte contre la plume et semble l'avertir de se reposer, malheur à l'artiste qui veut continuer d'écrire ! Il écrit péniblement et il a honte de ce qu'il écrit ; il se fait horreur à lui-même comme s'il avait insulté son père; il sort d'un travail d'une heure plus brisé que s'il avait passé deux jours et deux nuits sur une œuvre qui coule de source. Devant son bureau se tient le public, ce monstre à mille yeux, la bouche dédaigneuse et fronçant le sourcil. Ce que j'écris est mauvais, se dit l'écrivain. Suis-je devenu impuissant? Désespéré , il quitte sa table de travail et parcourt

la ville, la conscience bourrelée de remords et d'inquiétude.

Ronsard , dans l'épitre à Pierre Lescot , a bien défini les tourments que donnent les lettres :

Pour elles à trente ans j'avais le chef grison, Maigre, pâle, défait, enclos à la prison D'une mélancolique et rhumatique estude, Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude, Afin qu'en me tuant je pense recevoir Quelque peu de renom pour un peu de sçavoir.

Parties d'un esprit sain, ces plaintes montrent quelles lamentations lugubres tintaient dans l'esprit de Gérard , peu de jours avant sa mort, et qui sans doute la hâtèrent.

Obligé de travailler pour vivre, n'aimant pas à demander, il se voyait forcé de tirer de son cerveau des troubles malsains dont il comprenait mieux que personne le mauvais effet auprès du public. Il lui restait assez d'intelligence pour se sentir fou et il savait que le public ne goûterait pas ses visions.

Doutant de sa guérison, forcé d'opter entre le rêve ou la vie, Gérard s'endormit dans le rêve. J'étais à cette époque pris d'une grave maladie; on me cacha longtemps cette mort, mais j'en appris bientôt les fatales circonstances.

Si le vieux Paris des ruelles, des impasses et des culsde-sac n'avait point disparu , depuis quelques années , sous un marteau niveleur, Gérard eût laissé une légende sinistre dans le quartier de l'Hôtel-de-Ville. Le pèlerinage qu'a attiré sa mort, les artistes qui dessinaient le funèbre décor, les nombreux curieux qui demandaient à

voir l'endroit où s'était pendu le poète, eussent contribué à ajouter au nom significatif de la rue de la Vieille-Lanterne un souvenir à jamais ineffaçable.

Les peintres ont dessiné des fusins bizarres d'après cette rue sinistre ; il existe une lithographie romantique qui représente la fin de l'écrivain entouré des personnages symboliques de ses romans , planant au-dessus de lui. Un énorme corbeau, sautillant (le corbeau est historique, tous les curieux l'ont vu), examine, avec l'air froid d'un magistrat, l'égout souterrain dont les marches se perdent dans de noires vapeurs ; mais les peintures , les crayons et les symboles ne donneront jamais une idée aussi précise de la rue de la Vieille-Lanterne qu'un écrivain neuchàtelois, M. Olivier, qui en a écrit une description très-exacte.

Le vieux Paris, avec ses rues étroites, sales et sombres, d'un aspect sinistre et d'un cours parfois tortueux , tombe et s'en va rapidement sous le marteau des démolitions, qui font place à des quartiers réguliers où circulent du moins l'air et le jour. 11 en reste pourtant encore çà et là plus d'un vestige, momentanément oublié entre des décombres. C'est ainsi qu'entre les quais et la nouvelle rue de Rivoli, si élégante, il existe une rue auprès de laquelle il ne faut plus parler de la fameuse rue aux Fèves des Mystères de Paris. Celle-ci , même dans son état primitif, était un boudoir en comparaison de ce cloaque. Elle s'appelle la rue de la Vieille-Lanterne. Du quai on y arrive par la rue Saint-Jérôme, qui la coupe à angle droit. Là, dans sa propre direction, elle fait face à une seconde rue, d'un nom encore plus lugubre que le sien , mais assez large et propre dans sa courte étendue, la rue de la Tuerie, qui aboutit à la place du Châtelet. Quant à la rue de la Vieille-Lanterne , voici ce que c'est. A son ouverture de ce côté , ouverture déjà fort étroite , elle présent

aussitôt une sorte de bifurcation , dont l'une des branches , de quelques pas seulement en longueur et large de deux ou trois pieds , forme comme une galerie rustique ou un mauvais balcon de plain-pied ; il conduit à la porte de la première maison, dont l'entrée est plus relevée que celle des autres et de niveau avec les rues voisines. Cette espèce de passage ou de pont ne va pas plus loin ; mais tout à côté (et c'est , si l'on veut, la seconde et la principale de nos deux branches ) , descend obliquement un raide escalier de quelques marches , dont les dernières arrivent sous cette espèce de pont ou de galerie rustique que nous tâchons d'indiquer au lecteur. C'est seulement arrivé au bas qu'on se trouve réellement clans la rue de la Vieille-Lanterne ; le rezde-chaussée de toutes ses maisons , sauf la première , est ainsi d'un étage au-dessous des rues avoisinantes. On voit donc qu'il faut la chercher pour la voir, et encore savoir bien où la chercher.

Un de nos amis que ses affaires appellent fréquemment dans tous ces quartiers du vieux Paris, disait comme nous : il ne l'avait jamais vue et n'avait pas l'idée de rien de pareil. Ce n'est qu'un long couloir sombre , formé par des maisons très-hautes, mal hantées , cela va sans dire , et entre lesquelles une petite charrette ou deux à trois hommes de front peuvent à peine passer.

L'escalier qui de ce côté lui sert de passage , car de l'autre côté elle débouche directement, tourne un peu, avons-nous dit, sous cette galerie ou entrée supérieure de la première maison , en sorte qu'arrivé au bas, dans la vraie rue , on se trouve sous cette galerie comme sous une espèce d'auvent. Là , le mur est percé d'une assez grande fenêtre cintrée, comme celle d'une boutique , et munie de forts barreaux de fer. En face , chose horrible ! s'ouvre un couloir encore plus étroit que la rue ; ce couloir est un des principaux égouts de la grande ville, dont il conduit les immondices à la Seine, qui est à deux pas. C'est là, dans cette horrible impasse, d'où Ton ne peut sortir qu'en gravis-

sant un mauvais escalier, c'est dans cet endroit perdu, affreux, désolé, en face de ce cloaque sans lequel il est déjà un cloaque lui-même, c'est sous ce lugubre auvent, c'est à ces noirs barreaux à peine visibles dans l'ombre, que l'on trouva Gérard de Nerval pendu, le vendredi matin, quand il fit jour.

Etait-il arrivé à ce triste lieu par hasard? L'avait-il cherché? S'y était-il réfugié, faute de mieux, pendant cette glaciale nuit? La maîtresse d'un logis à la nuit, situé dans la rue ou tout auprès, aurait dit, prétend-on, qu'elle avait entendu frapper à sa porte vers les trois heures du matin ; et, quoique tous ses lits fussent occupés, qu'elle avait eu comme un regret de n'avoir pas ouvert. Est-ce vrai? était-ce lui? Sa terrible résolution lui estelle venue tout d'un coup , ou bien en avait-il médité l'exécution et le plan longtemps d'avance? La faim, le froid, l'ont-ils décidé subitement? A-t-il pris la menace de l'officier de police au sérieux? A-t-il eu quelque hallucination? A-t-il cru voir l'étoile d'Aurélia qui l'appelait, et le jour de sa mort a-t-il coïncidé par sa volonté ou par hasard avec l'anniversaire , comme quelques-uns le disent, de la mort ou de la naissance de cette femme devenue pour lui un être mystérieux ? Questions insolubles : on est même réduit à des conjectures sur la manière dont il a exécuté son sinistre dessein. Ou bien, en montant sur les marches de l'oblique escalier, et s'y exhaussant peut-être encore d'un pavé, qu'il aurait ensuite repoussé du pied , pour s'ôter toute tentation de reprendre à la vie; ou bien, tout simplement en s'accrochant aux barreaux et grimpant sur l'étroit rebord de la fenêtre, il atteignit la hauteur qu'il voulait, prit dans sa poche, non, comme le bruit s'en était aussi répandu, la fameuse jarretière de la duchesse de Longueville, mais une corde, ou plutôt, selon la version de Y Indépendance belge, un cordon de tablier, et s'élançant dans le vide , quoiqu'à une faible distance du sol , tout a été fini pour lui ici-bas.

Il avait gardé son chapeau sur la tête ; sa figure était souriante , et semblait ainsi témoigner qu'il avait peu souffert. On

veut que lorsqu'on coupa la corde il ait encore respiré ; mais les voisins avaient perdu du temps à se consulter, à aller chercher la garde, et quand celle-ci l'eut porté au poste, il était mort.

On trouva dans sa poche un passeport pour l'Orient, une lettre, une carte de visite, et ce qu'il avait ébauché de la fin de «on dernier roman.

Le corbeau battant de l'aile devant les visiteurs, sautillant sur les marches de l'égout , a surtout frappé les esprits avides de merveilleux ; mais à deux pas de là , sur la place du Chàtelet, une Renommée, du haut de sa colonne, tend dans les airs une couronne d'Immortalité que Gérard a peut-être mélancoliquement contemplée dans la nuit funeste du 29 janvier -1855.

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