JOSIAH QUINCY
Il faut plonger dans les ténèbres de Thistoire, de la philologie, de l'ethnographie, pour retrouver l'origine des sociétés européennes ; il n'est pas besoin de chercher bien loin pour connaître celles de la société nouvelle qui s'est fondée aux États-Unis. On assiste là, comme à une grande expérience, à la formation, non pas seulement d'un peuple, mais, on peut le dire, d'une race humaine, car c'est bien une race qui se crée dans le nouveau continent. Traits physiques et caractères moraux y sont soumis à une véritable métamorphose; on peut y observer de quelle façon les sociétés se transforment dans
1. Life of Josiah Quincy, of Massacliussetts, by his son Eilmund Quincy. Boston, 1867.
un milieu nouveau, de quelle façon les principes, les idées, concourent aussi bien que les climats et les circonstances extérieures à pétrir l'argile humaine. Quand on regarde bien les États-Unis, on y découvre un génie tout nouveau, qui n'est ni le génie anglo-saxon, ni le génie latin, mais qui a pris quelque chose à l'un et à l'autre, au premier son étroitesse, sa roideur, sa virilité, la manie juridique, la puissance d'aversion, l'application obstinée, au second l'amour des idées générales et des théories, le mépris des fictions, l'impatience du désir, , je ne sais quoi d'agile, de vif et de prompt cpii se porte en tout sens et que rien n'arrête. Restées soumises à la couronne, les colonies américaines seraient demeurées sans doute ce que nous voyons aujourd'hui les colonies australiennes, un grand pays sans grandeur, vivant d'une vie réflexe et non j d'une vie propre, sans art, sans littérature, sans originalité, instrument de civilisation encore matériel et grossier. La révolte brisa les vieilles tradi* tions; des provinces méprisées devinrent une natioï^î et les principes de la révolution française y to^' bèrent comme des semences nouvelles. Dès qu^^^
lutte commence, les partis cachent en réalité sous leurs noms de guerre des affinités, des tendances ou françaises ou anglaises. La lutte est vive surtout dans les Etats qui conservent encore le nom de « Vieille Angleterre », et dans la Virginie, qui s'appelle orgueilleusement ihc old dominion. Au plus fort de la guerre contre l'Angleterre, il y a là des âmes qui conservent pour la patrie lointaine, que Hawthorne a si bien appelée the old home, des préférences inavouées, de secrètes tendresses, une admiration tacite. On n'arrache pas d'un coup les racines qui plongent au fond même de la conscience. Les imposants tableaux de l'histoire, les chcfsd'œiiVre d'une riche littérature, les émotions et les traditions religieuses, tout cela ne disparaît point des souvenirs et des âmes au premier souffle comme une couche de poussière. Les fédéralistes conservent le dépôt du passé, ils en demeurent les représentoats, ils restent Anglais en dépit d'eux-mêmes. Au mi-' lieu des brillants gentilshommes français, Washingglon reste un gentleman. La, hauteur des fédéralistes repousse l'idéal philosophique des démocrates, 'eurs maximes étrangères, leurs doctrines gêné-
reuses, confiantes, trop vagues, trop flexibles, trop complaisantes. L'un d'eux, que nous retrouverons dans ce récit^ se moque plaisamment du « lait d'ànesse d de la philanthropie. L'amour de la liberté domine chez les fédéralistes; chez les démocrates, l'amour de l'égalité. Les premiers ont le formalisme, le ton grondeur, le goût de l'impopularité des vieux partis; les seconds ont l'inconséquence et la grandeur des aspirations, la légèreté confiante, le cynisme aussi des partis nouveaux. L'instinct aristocratique, bien plus enraciné que l'instinct monarchique dans la race anglo-saxonne, n'a pas tout cédé du premier coup à la passion démocratique; il s'est longtemps défendu dans les solitudes Virginiennes, dans les vieilles universités, dans les temples épiscopaliens , dans les tribunaux , et jusque dans les comptoirs des riches marchands du nord. Washington et Jefferson resteront dans l'histoire comme les types vivants et immortels de ces deux génies hostiles d'où le temps et les événements ont tiré lentement le génie américain moderne, singulier alliage d'audace et de prudence, d'illusion et de bon sens, de générosité et de calcul. Ces grandes figures
sont connues, et il ne reste rien à y ajouter. Nous voudrions parler d'un autre Américain dont la renommée n'a guère franchi les bornes des Etats- Unis, mais qui a occupé dans son pays une place considérable. Josiah Quincy a été, on peut le dire, le dernier des fédéralistes. Sa longue carrière, qui commence avec la république américaine et s'étend jusqu'à l'année 1864, embrasse près d'un siècle. Il se trouva mêlé à trois générations d'hommes d'Etat, il prit une part souvent importante el toujours passionnée aux événements qui ont préparé le développement grandiose des Etats-Unis. Il eut cette si|igulière fortune de survivre à son parti, et dans l'Amérique nouvelle resta un Américain de la vieille roche. C'est surtout à ce titre qu'il peut nous intéresser.
La vie de Josiah Quincy a été racontée avec esprit non moins qu'avec mesure par son fils, M. Edmund Quincy. L'ouvrage n'est point écrit sur le ton de cette admiration banale et sans critique qui est le défaut de presque toutes les biographies. Sans s'écarter un instant du respect qu'il doit à la mémoire paternelle, l'auteur laisse deviner qu'il n'a point
accepté l'héritage de passions aujourd'hni surannées. Assurément l'esprit aristocratique et l'esprit démocratique, qui étaient le fond et comme Fâme des premiers partis américains, se disputent encore les générations actuelles. Les républicains et les démocrates de notre temps sont bien les descendants légitimes des fédéralistes et des partisans de Jefferson ; mais des deux côtés que de changements! Comme tout s'est transformé! Que de conflits oubliés et que de conflits nouveaux! M. Edmond Quincy, le fds du vieux fédéraliste, s'est enrôlé l'ini des premiers dans la vaillante armée des abolitionistcs. Il ne faut pas que les fils suivent avenglémentla route tracée par les pères. Dans les pays libres, la vie publique a de tels élans, l'on pourrai! dire une telle intensité, que les tâches changent plus vite que les ouvriers. Josiah Quincy avait cependant
vu naître et grandir les redoutables problèmes qni récemment n'ont pu être tranchés que par la guerre civile. C'est l'honneur de sa vie d'avoir toujours aperçu clairement et dénoncé courageusement 1^^^ dangers de l'esclavage. Placé comme entre deux mondes et deux temps si différents, entre l'Amén-
JOSIAH QUINCV, FÉDÉRALISTE AMÉUICAIN. 263
que de Washington et celle de Lincoln, il vit se dérouler rhistoire entière des États-Unis; vaincu avec les fédéralistes, il applaudit au triomphe des abolir tionistes, et vécut assez longtenaps'pour voir naître rUnion nouvelle.
En illi, un jeune avocat de Boston, issu d'une famille anciennement établie dans la Nouvelle-An- 0eterre, partait pour Londres afin d'y rétablir sa santé ébranlée. Il voulait en même temps entrer en rapport avec ceux qui soutenaient dans le parlement anglais la cause des colonies. Il se lia bientôt avec les whigs les plus importants, et Franklin écrivait de lui en 1775 : « C'est grande pitié que sa vigueur physique ne soit point égale à la vigueur de son esprit. » Les confidences politiques qu'il reçut devaient être de nature assez grave, car il repartit précipitamment pour l'Amérique au cœur de l'hiver; sa maladie s'aggrava pendant la traversée, et le 16 avril 1773 il rendit le dernier soupir, en vue même de la côte des États-Unis. Il répéta plusieurs fois au moment d'expirer qu'il mourrait content s'il pouvait seulement causer une heure avecAdamsouWarren. Deux mois après, son ami Warren tombait à Bun-
ker'S'HilL Son nom est resté associé à celui de Quincy, qui mourait à trente et un ans, victime moins illustre, mais aussi courageuse, d'un ardenl patriotisme. Son père, le colonel Quincy, se retira pendant la guerre à Braintree, l'un de ces petits villages bâtis sur la côte rocheuse du Massachussetts. A tout moment on attendait un débarquement des Anglais ; pendant le siège de Boston la famille du colonel Quincy se réfugia plus d'une fois dans la ferme des Adams, située un peu plus loin de la mer, au pied de Penn's-Hill. La veuve de Josiah Quincy n'était pas restée à Braintree avec son beau-père, elle avait, dès le commencement des troubles, emmené son jeune enfant dans sa propre famille. La mort de son mari l'avait accablée de douleur, et avait donné à son patriotisme déjà ardent quelque chose de plus sévère, et, si on me permet le mot, de plus romain. Elle élevait durement ce petit enfant, en qui s'étaient pourtant concentrées toutes ses affections. A Tàge de trois ans, on le prenait dans son lit chaud, hiver comme été, et on le plongeait trois fois dans l'eau de la pompe. Madame Quincy employait tous les moyens pour endurcir le corps de son fils; elle cher-
chait. en même temps à développer en son âme les sentiments héroïques. Elle lui représentait sans cesse la fin prématurée de son père, ce triste voyage, cette mort en face du port, et allumait ses jeunes celères contre l'Angleterre. Elle lui faisait répéter constamment, dans les vers de Pope, la scène touchante des adieux d'Andromaquc et d'Hector.
A six ans, on l'envoie à l'académie d'Andover» Cet établissement avait été fondé par M. Philipps, le grand-père de madame Quincy, et par d'autres personnes de sa famille. Les Philipps se faisaient un devoir d'y envoyer leurs enfants ; d'ailleurs le petit Josiah, turbulent et tapageur, commençai! à troubler le repos de son grand-père, vieillard sévère et sans complaisance pour les fantaisies d'un, enfant. A Andover, le petit élève st3 trouva dès l'arrivée assis à côté d'un écolier de trente ans. Ce camarade singulier, nommé Cutts, avait élé chirurgien dans l'armée; il avait coupé tant bien que mal nombre de bras et de jambes, mais il avait conscience de son ignorance, et s'était résigné à donner sa démission pour venir se mettre sur les bancs d' Andover, oii il demeura deux ans. Le directeur de l'académie d'An-
dover était alors le révérend Eliphalet Pearson. La discipline était des plus sévères et les enfanls passaient la moitié du temps à apprendre par cœur la grammaire dite CIveever's accidence^ un livre dont ils ne comprenaient pas un mot. La répugnance de Quincy pour le latin, dont l'étude était rendue rebutante, ne cessa que quand il aborda César et Virgile. 11 resta six années à Andover, logé chez le ministre de la paroisse, M. Jonathan French, un brave homme, ancien sergent pendant la guerre, dont la famille augmentait tous les ans. La tante Richards était le personnage important de la maison ; c'était elle qui soignait les enfants, dont elle était adorée. La nourriture était simple, le ministi*e seul avait du pain blanc ; car le pain noir, dont tout le monde se contentait à cause de la rarclé du froment, le rendait malade et l'empêchait de prêcher. Les enfants emportaient leurs encriers aux deux services du dimanche, et étaient tenus de prendre des notes pendant les sermons; aussi le dimanche, où les jeux étaient défendus, était-il le jour le plus redoute Je la semaine. La politique se mêlait à tous les amusements : on avait établi en principe qu'un jouet qm
ne porterait pointles treize marques fédépales serait de bonne prise.
A quatorae ans, Quincy alla terminer ses études à runivei:sité de Cambridge, près de Boston. Il y passa quatre aiuiées, occupé de grec, de latin, de rhétorique, de logique, de métaphysique et un peu de mathématiques. En 1790, il prit le titre de bachelier et se fixa chez sa mère, à Boston, pour étudier le droit. Son ami le plus intime était Dennie, qui s'établit comme avocat à Gharlestown, dans le New-Hampshire. Dennie n'avait de goût que pour les lettres, et la visite de son premier client, qui le dérangea dans une lecture, lui causa une telle irritation qu'à partir de ce- moment il prit l'habitude de fermer à clé la porte de son cabinet. On conçoit qu'il ne resta pas longtemps avocat; en 1800, il fondait à Philadelphie un vecueil nommé le Portefeuille, où Quincy inséra des lettres satiriques fort piquantes sous le nom de « Glimenole » (c'est le nom donné dans le Voyage de Gulliver à ceux qui ont mission de tirer les habitants de Laputi de leurs rêveries scientifiques) ; mais Quincy ne sacrifia pas longtemps aux grûces légères de la littérature, et la politique l'absorba bientôt
dovei était alors le révérend Eliphalet Pearson. La discipline était des plus sévères et les enfants passaient la moitié du temps à apprendre par cœur la grammaire dite Cheever's accidence, un livre dont ils ne comprenaient pas un mot. La répugnance de Quincy pour le latin, dont l'étude était rendue rebutante, ne cessa que quand il aborda César et Virgile. 11 resta six années à Andover, logé chez le ministre de la paroisse, M. Jonathan French, un brave homme, ancien sergent pendant la guerre, dont la famille augmentait tous les ans. La tante Richards était le personnage important de la maison ; c'était elle qui soignait les enfants, dont elle était adorée. La nourriture était simple, le ministi*e seul avait du pain blanc ; car le pain noir, dont tout le inonde se contentait à cause de la rarelé du froment, le rendait malade et l'empêchait de prêcher. Les enfants emportaient leurs encriers aux deux services du dimanche, et étaient tenus de prendre des notes pendant les sermons; aussi le dimanche, où les jeux étaient défendus, était-il le jour le plus redouté de la semaine. La politique se mêlait à tous les amusements : on avait établi en principe qu'un jouet qui
ne porterait point les treize marques fédépales serait de bonne prise.
A quatorae ans, Quincy alla terminer ses études à runivei:sité de Cambridge, près de Boston. 11 y passa quatre aillées, occupé de grec, de latin, de rhétorique, de logique, de métaphysique et un peu de mathématiques. En 1790, il prit le titre de bachelier et se fixa chez sa mère, à Boston, pour étudier le droit. Son ami le plus intime était Dennie, qui s'établit comme avocat à Charlestown, dans le New-Hampshire. Dennie n'avait de goût que pour les lettres, et la visite de son premier client, qui le dérangea dans une lecture, lui causa une telle irritation qu'à partir de ce- moment il prit l'habitude de fermer à clé la porte de son cabinet. On conçoit qu'il ne resta pas longtemps avocat; en 1800, il fondait à Philadelphie un recueil nommé le Portefeuille, où Quincy inséra des lettres satiriques fort piquantes sous le nom de « Glimenole » (c'est le nom donné dans le Voyage de Gulliver à ceux qui ont mission de tirer les habitants de Laputa de leurs rêveries scientifiques) ; mais Quincy ne sacrifia pas longtemps aux grâces légères de la littérature, et la politique l'absorba bientôt
ranle, Quincy se trouva naturellement poussé du côté des fédéralistes. Il épousa leur cause avec la fougue raisonnée qui était dans son tempérament. Il lit le voyage de New-York pour lier connaissance avec Alexandre Hamilton, qui était alors l'âme du parti. La conversation, à la table d'Hamilton, tomba un soir sur Aaron Burr, son rival implacable. Quincj demanda si Burr était un homme de grand talenl. « Non, 1 épondit Hamilton, son esprit est brillant, mais sans profondeur, incapable de grandes vues ou d'un continuel eflbrt; mais, ajouta-t-il en décrivant du doigt un cercle autour de sa tête, il a une ambition qui ne sera satisfaite que quand il aura mis sur son front un diadème. » Le mépris qu'Hamilton professait ouvertement pour Aaron Burr contribua sans doute à exaspérer ce dernier et à amener le duel fatal où le grand fédéraliste devait perdre la vie.
A Philadelphie, Quincy se mit eu rapport avec le vice-président Adams; il y rencontra Talleyrand, alors. en exil. L'ancien évèque d'Autun, le futur prince de Bénévent ne goûtait sans doute pas beaucoup la « cité des amis » ; il disait en 1815 à une dame américaine qui lui rappelait les bals de Phila-
JÔSIAH QCINCY, FÉDÉHALISTE AMÉRICAIN. 20U
pulaire ; mais les politiques qui avaient le moins de confiance dans la sagesse du peuple et qui étaient le plus pénétrés des difficultés du gouvernement s'efforçaient d'organiser au sein d'une démocratie un système de forces semblables à celles qui se font équilibre dans l'antique constitution anglaise. Ils désiraient opposer aux passions de la multitude un pouvoir exécutif armé d'une puissante prérogative, à la souveraineté du nombre celle des Etals. Les démocrates au contraire, moins doctrinaires, plus affamés de grandeur nationale, plus confiants dans le peuple, voulaient entraver le moins possible l'exercice de sa volonté. Us craignaient que l'unité nouvelle ne fût compromise, si Ton accordait aux divers États des privilèges constitutionnels trop importants ou trop nombreux. Les premiers, sans l'avouer, gardaient pour idéal la constitution anglaise ; les seconds, qui étaient non-seulement des ennemi?!, mais des contempteurs de l'Angleterre, embrassaient avec ardeur les idées de la révolution française. Par son éducation universitaire, par sa famille, par les idées qu'il avait contractées dans la société de Boston, en tout temps un peu aristocratique et intolé-
avec TAngleterre, les imprudences du citoyen Adet, l'envoyé du directoire français, les insolentes prétentions de la marine anglaise, fournissaient d'arapies éléments à la passion des partis. L'ardeur politique de Quincy est telle qu'elle ne lui laissait guère du temps pour sa profession ou pour le plaisir. On en aura la preuve par l'histoire de son mariage, qui montre bien au reste l'originalité de ce caractère entier, tout d'impulsion et pourtant si obstiné. Un soir, on le présente chez un de ses oncles à une jeune demoiselle de New- York, miss Morton, dont il n'avait jamais entendu parler. Agréable sans être belle, elle ne fil d'abord, c'est lui qui le confesse, aucune impression sur Quincy. Un de ses amis le consulte sur une affaire, et il se retire avec lui dans une pièce voisine. Là, tout en discutant, il entend chanter une romance de Burns. Il écoute, il est saisi par le timbre d'une voix jeune et touchante, il jette les papiers qu'on lui a donnés et retourne au salon. Miss Morton, car c'était elle, chante encore à plusieurs reprises. 11 cause avec elle, celte fois avec intérêt, et apprend qu'elle va prochainement quitter Boston. Il la revoit tous les
delphie : « Oui, les Américains sont un peuple hospitalier, un peuple magnanime, et ils sont destinés à être une grande nation, mais leur luxe est affreux ! » — Il restait à Quincy à faire la connaissance du président Washington. Il lui fut présenté peu après. Le président à cette époque avait encore une façon de cour, et personne n'était admis en sa présence sans être amené par un membre du cabinet. Tous les quinze jours, Washington avait un lever; il recevait les ^^siteurs dans le costume où Fa représenté Stuart : habit à la française, jabot de dentelle, culotte et bas de soie ; quand les invités l'avaient salué, ils se rangeaient en cercle dans le salon. Le président faisait le tour et causait un moment avec chaque personne. Voici la description que Quincy donne de l'illustre général : « Un peu raide, de manières étudiées, pas très à l'aise en face d'étrangers. Il avait la mine d'un gentilhomme campagnard peu habitué au mouv3ment du monde, parfaitement comtois, mais sans aisance dans les allures et la conversation, sans grâce dans les mouvements et la démarche. »
La place de Quincy est désormais prise parmi les fédéralistes. Le traité de commerce conclu par Jay
avait été pour lui « mère et père, sœur et frère, une combinaison de toutes les affections humaines, » ne rejeta néanmoins qu'un instant Quincy dans Tobscurité de la vie privée. Les événements l'en tirèrent violemment. Entre la France et l'Angleten'e, les Ktals-Unis étaient comme entre l'enclume cl le marteau. Talleyrand, retourné en France, répétait an directoire que la république américaine pouvait être traitée avec aussi peu de cérémonie que Gènes ou que Venise ; aussi le directoire ne lui épargnait-il aucune insulte. Irrité du triomphe des fédéralistes, qui avaient réussi à porter Adams à la présidence, le gouvernement français saisit et confisque les navires américains sous les moindres prétextes, et accuse incessamment l'Union de violer la neutralité. Il ordonne qu'on traite comme pirates les matdols américains trouvés à bord des navires anglais, rnême s'ils déclarent qu'ils sont des victimes de la pressa- Il oppose au commerce des États-Unis les entraves les plus gênantes, et rend la neutraUté de plus en plus difficile et plus onéreuse. Le président Adams envoie à Paris Pinckney, Marshall et Gerry, pour essayer de s'entendre avec le directoire. Toutes les
ouvertures sont repoussées, et bientôt les deux républiques sont à la veille d'en venir aux armes.
C'est au milieu de cette agitation que Quincy fut choisi par les fédéralistes comme candidat au congi'ès- à l'élection du mois de novembre 1800. Il n'avait encore que vingt-huit ans. Il obtint la majorité à Boston; mais son adversaire triompha, gnlce aux villages et aux petites villes du voisinage. La défaite des fédéralistes, dans la ville qui était leur principale citadelle, était causée par des dissensions intérieures. Le parti de Hamilton désirait ardemment la guerre avec la France par haine des excès de la révolution et par sympathie pour l'Angleterre. Adams, porté au pouvoir par ce parti, se considéra moins comme son instrument 'que comme un arbitre et comme le représentant de la nation. Il eut le coulage si rare de résister à ses amis. Il ne craignit pas de pousser aux dernières limites la condescendance envers le directoire, et il avait, à force de modération, arraché à M. de Talleyrand la promesse qu'un nonveau ministre envoyé à Paris y recevrait l'accueil dû à son rang. Les rapports diplomatiques allaient donc se renouer. Beaucoup de fédéralistes regardé-
rent 1(? présrdcnt de leur choix comme un traître, el de ce moment date la décomposition d'une école politique qui avait jusqu'alors gardé le pouvoir et joué le premier rôle. L'histoire ne saurait blâmer Adams d'avoir cherché par tous les moyens possibles i éviter la guerre avec une puissance qui naguère avait prêté aux Etats-Unis un si généreux concours et les avait aidés à conquérir l'indépendance. 11 respectait encore la France, quand son gouvernemenl avait cessé d'être respectable. Sa modération pré-
serva l'Amérique d'une lutte que rien n'aurait pu ! rendre glorieuse.
Ces divisions des fédéralistes préparèrent l'avénement des démocrates, qui triomphèrent en 1801 en portant Jeflerson au fauteuil de la présidence. Quincy entra en 804 dans le sénat de l'État de Massachussetts; il n'y resta que bien peu de temps, el la même année il fut 'nommé député au congrès. Au moment où Quincy entrait dans la grande politique» son parti était en complet désarroi. Les fédéralistes n'avaient que sept voix au sénat, y compris c^lle d« John Quincy Adams, qui devait bientôt se retirerai la scène, et que vingUcinq voix dans la chambre des
représentants. La marée démocratique avait monté avec une rapidité inouïe. Les partisans de Jefferson triomphaient des victoires de Napoléon, alors à Tapogée de la gloire, et que par une illusion étrange ils regardaient toujours comme le représentant de la révolution française. Celui-ci avait vendu en 1803 la Louisiane aux États-Unis, et par suite de celte acquisition la république américaine se trouvait presque en état d'hostilité avec l'Espagne, qui ne consentait pas à voir les Français disposer ainsi d'une possession qu'elle avait perdue depuis si peu de temps. Le commerce neutre avait enrichi les Etats-Unis jusqu'en 1805, la marine américaine avait transporté pendant la guerre tous les produits des colonies françaises, hollandaises, espagnoles; mais le gouvernement anglais voyait avec jalousie se développer cette marine rivale, et les cours de Tamirauté commençaient à exercer avec une provoquante rigueur les droits des belligérants. De tous côtés naissaient les périls, car la France et l'Espagne, fin dépit des avantages que leur assurait la neutralité des États-Unis, ijiquiétaiont son commerce, et ne résistaient pas toujours à la tentation de saisir,
SOUS les prétextes les plus futiles, les riches navires qui couraient les mers sous le pavillon étoile.
Jeflerson signala ces dangers dans son message de 1805; mais, fidèle aux doctrines de son parti, qui s'était toujours montré systématiquement hostile aux armements, il demanda seulement la permission de constiniire quelques canonnières pour la défense éventuelle des côtes et de mettre un peu d'ordre dans l'organisation de la milice. En dépit de leurs sympathies anglaises, les fédéralistes prirent dans les discussions des chambres une attitude plus martiale. Dès son arrivée à Washington, nous voy/)ns Quincy critiquer dans sa correspondance la faiblesse de Jefferson. Ses lettres respirent une inimitié profonde contre ce grand homme, une sorte d'antipathie instinctive, fortifiée par la passion politique. Il écrivait en parlant de lui : « Aussitôt qu'il entra dans le cabinet de Washington en qualité de
secrétaire d'Etat, Jefferson commença ses attaques insidieuses contre les chefs du parti fédéral, notamment contre Adams et Hamilton. Il traitait tous les fédéralistes de tories, d'ennemis de la république? de partisans anglais, et les accusait de vouloir.chan-
représentants. La marée démocratique avait monté avec une rapidité inouïe. Les partisans de Jefferson triomphaient des victoires de Napoléon, alors à l'apogée de la gloire, et que par une illusion étrange ils regardaient toujours comme le représentant de la révolution française. Celui-ci avait vendu en 1803 la Louisiane aux États-Unis, et par suite de cette acquisition la république américaine se trouvait presque en état d'hostilité avec l'Espagne, qui ne consentait pas à voir les Français disposer ainsi d'une possession qu'elle avait perdue depuis si peu de temps. Le commerce neutre avait enrichi les États-Unis jusqu'en 1805, la marine américaine avait transporté pendant la guerre tous les produits
des colonies françaises, hollandaises, espagnoles; mais le gouvernement anglais voyait avec jalousie se développer cette marine rivale, et les cours de l'amirauté commençaient à exercer avec une provoquante rigueur les droits des belligérants. De tous côtés naissaient les périls, car la France et l'Espagme, en dépit des avantages que leur assurait la neutralité des États-Unis, ijiquiétaiont son commerce, et ne résistaient pas toujours à la tentation de saisir,
à se plaindre de Jefferson.il était ains^ l'allié des fédéralistes, qui, en raison de leur faiblesse, avaient été contraints de le reconnaître comme le chef de l'opposition.
Jefferson, ennemi déclaré de la guerre, avait imaginé contre l'Angleterre un genre nouveau d'hoslililés pacifiques : aux prétentions et aux brutalités de la Grande-Bretagne, il opposa un système d'inertie et de restrictions commerciales. Défense fut faite à la marine américaine d'entrer dans les ports de l'Angleterre et de transporter ses produits. Cette prohibition pouvait amener la guerre; aussi les fédéralistes demandèrent avec instance qu'on fit quelques armemenis. Quincy prononça sur cette question son premier discours important le 15 avril 1806. 11 parla au nom des populations de la Nouvelle- Angleterre, dont les côtes, semées de villes nombreuses, allaient être laissées sans défense ; il dénonça l'égoïsme des députés du sud, qui, protégés dans les solitudes de l'intérieur, ne voulaient rien faire pour la protection des États du nord. L'hostilité entre les deux grandes sections de l'Union, celte hostilité que nous avons vu éclater naguère et
ger le gouvernement fédéral en monarchie... Je suis^ venu à Washington abhorrant le caractère de JeflFerson. Je refusai plusieurs invitations à la Maison-Blanche; ces refus, en même temps que ma conduite au congrès, donnèrent à comprendre à M. Jefferson que je n'avais point le désir que ces invitations fussent renouvelées. »
L'humeur qui respire en ces lignes rapprocha Quincy de John Randolph, un 1017 virginien d'une swigalière violence et d'un très-grand latent, autant du moins que pouvait le permettre le mépris non affecté que ce dernier professait pour tout ce qui venait du nord et de la Nouvelle-Angleterre. Randolph respectait dans Quincy un orgueil aussi intraitable que le sien. Il avait coutume d'aller à la chambre en culottes et en bottes à revers, avec son habit de cheval et sa cravache. Son éloquence fentasque, aisée, passionnée, le rendait très-redoutable; mais il ne sut jamais se discipliner, et, n'ayant en vue que les intérêts de la Virginie, il ne devint jamais l'âme d'un grand parti national. Au moment où Quincy entrait à la chambre, Randolph y dirigeait une fraction de mécontents qui pensaient avoir
i82 GRANDES FIGURES HISïORlQUEiJ.
défendu à toutes les nations de commercer avec ses ennemis. Les États-Unis eux-mêmes n'avaient pas été soustraits par leur neutralité au système du blocus continental ; toute marchandise anglaise, sous quelque pavillon qu'elle fût transportée, était déclarée de bonne prise. Peu après le gouvernement anglais répondit par les ordres du conseil, qui prohibaient tout commerce direct avec la France ou ses colonies, et imposaient aux navires qui se livreraient à ce commerce l'obligation de toucher à un port anglais. A ces ordres, par lesquels l'Angleterre s'arrogeait le monopole commercial, Napoléon répondit par le décret de Milan, et déclara de bonne prise tout navire qui se soumettrait aux règles anglaises. Depuis le commencement de la guerre, la marine anglaise réclamait le droit de visiter les vaisseaux marchands sur toutes les mers et d'y arrêter tout . matelot sujet du roi George. Durant le court ministère des whigs, en 1806, le commerce américain respira un moment : James Monroe et Pinckney conclurent avec lord Grenville un traité aux termes duquel le droit de visite ne devait être exercé que ,
dans les cas où il y aurait une forte présomption
le trouver des déserteurs anglais à bord des navires iméricains ; mais Jefferson refusa de ratifier le traité conclu par ses envoyés, et dans cette circonstance critique il usa de la plénitude de sa prérogative, car il ne consulta ni le sénat, ni même son cabinet, et se mit seulement d'accordavec M. Madison, son secrétaire d'État. Nous ne pouvons le blâmer de cette conduite; reconnaître le droit de visite, comme Tent^dait alors l'Angleterre, même sous une forme mitigée, n'était pas digne d'une grande nation. C'était liwer le commerce américain à l'arbitraire des capitaines anglais et se préparer ainsi de perpétuels embarras. Les fédéralistes et Quincy avec eux ne voulurent voir dans le veto de Jefferson qu'une marque de condescendance envers le souverain de la France : grands partisans en théorie de la préi'ogative présidentielle, ils accusèrent injustement le président d'excès de pouvoir et d'usurpation.
L'affaire dite du Chesapeake avait porté au comble l'exaspération du peuple américain. Au mois de juin 1805, l'amiral anglais Berkeley, commandant la station de l'Amérique du Nord, fatigué de voir dé-
284 GRANDES FIGURES HlSïORIQUES.
serter ses matelots, ordonna à tous les officiers de sa flotte de chercher le vaisseau américiain Chesapeake, et de le visiter pour y réprendre les déserteurs anglais. Le capitaine Humphries, du Léopard, suivit le Chesapeake, qui se rendait à la station de la Méditerranée ; il l'arrêta en pleine mer, et, sur le refus du capitaine américain de se soumettre à la visite, il fit tirer le canon. Trois hommes furent lues et huit blessés à bord du ChesapeakCy où rien n'était préparé pour la défense et qui dut amener son pavillon. Le capitaine anglais arrêta quatre matelots, en pendit un et enrôla les trois autres dans son propre équipage, bien qu'ils fussent Américains. Le gouvernement anglais désavoua peu après l'amiral Berkeley, et offrit de rendre les trois matelots; mais la juste colère du peuple américain ne put être apaisée par ces vains témoignages d'un regret qu'il ne croyait pas sincère, et Jefferson ne fitqu'obéir au sentiment national en rejetant un traite* qui reconnaissait le principe du droit de visite. H est des circorstances où une nation doit mettre soi^ honneur au-dessus des intérêts les plus pressants^ • Uiie session extraordinaire fut ouverte en cc^
de trouver des déserteurs anglais à bord des navires américains ; mais Jefferson refusa de ratifier le traité conclu par ses envoyés, et dans cette circonstance critique il usa de la plénitude de sa prérogative, car il ne consulta ni le sénat, ni même son cabinet, et se mil seulement d'accordavec M. Madison, son secrétaire d'État. Nous ne pouvons le blâmer de cette conduite; reconnaître le droit de visite, comme l'entendait alors l'Angleterre, même sous une forme mitigée, n'était pas digne d'une grande nation. C'était livrer le commerce américain à l'arbitraire des capitaines anglais et se préparer ainsi de perpétuels embarras. Les fédéralistes et Quincy avec eux ne voulurent voir dans le veto de Jefferson qu'une marque de condescendance envers le souverain de la France : grands partisans en théorie de la prérogative présidentielle, ils accusèrent injustement le président d'excès de pouvoir et d'usurpation.
L'affaire dite du Chesapeake avait porté au comble l'exaspération du peuple américain. Au mois de juin 1805, l'amiral anglais Berkeley, commandant la station de l'Amérique du Nord, fatigué de voir dé-
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autant qu'il Ta jamais été. Il â le droit d'avoir son opinion comme j'ai le droit d'avoir la mienne. Use sépare -de ses amis politiques et on l'accable d'injures. Ne nous joignons point à ces attaques. »
Les discoui-s de Quincy sur les questions soulevées par la politique de JefTerson sont très-remarquables. Ils ont une trame serrée, une puissante logiqae, un choix de mots et une noblesse qui ne vont cependanl jamais jusqu'à la rhétorique. Il ne craint pas dédire au peuple américain ses vérités, a Nous ne sommes qu'une jeune nation. Toute notre existence nationale tfa été qu'une série non interrompue de prospérités. Les misères de la révolution n'étaient que les angoisses de l'enfantement. Craignons d'être étourdis par notre bonne fortune et d'attribuer nos succès à notre sagesse plutôt qu'au cours des événements et à un entraînement de circonstances sur lesquellesnousn'avionsaucune influence. » Il n'avait pas de peine à démontrer combien l'isolement des Etats-Unis et la ruine de la marine américaine seraient choses fatales, combien une nation se trompait sur son importance relative quand elle croyait que son commerce ou son existence était d'une im-
porlance suprême pour Tunivers. Il comparait plaisamment TAraérique interrompant volontairement ses rapports avec le reste du monde, à un individu qui croirait se venger de ses ennemis en cessant de parler. Toutes les fois qu'il plaidait pour le commerce, on voit qu'il pensait à ses braves marins du Massachussetts. Son éloquence prenaita lors une certaine saveur âpre et familière; il plaisantait agréablement sur les idylles des députés, qui ne parlaient qu'agriculture, vie des champs, troupeaux, et allaient jusqu'à regretter que les Etats-Unis eussent des poris 6t des vaisseaux. Il parlait à ces Théocrites d'une nouvelle espèce de gens habitués à vivre sur la mer, à ne se soucier d'autres moutons que de ceux qui étaient tenus sur le pont d'un vaisseau pour être tïjangés, à ne regarder la terre que comme un refuge t^ntre la tempête; mais en général son ironie était plutôt tragique. Tous ses discours ont un ton noble «t grondeur; jamais la raison haute, la sagesse un peu raide et pédante des fédéralistes, n'avaient trouvé une plus complète expression.
Avant de s'ajourner, le congrès vota une loi qui autorisait le président à suspendre VembargOy si la
paix était conclue en Europe, ou si les puissances belligérantes donnaient des garanties sérieuses aux neutres. Ces espérances ne furent point réalisées, et les effets de V embargo ne répondirent pointàVatlente des démocrates. Cette mesure assura seulement le monopole de l'Angleterre, qui, depuis Finvasion de la péninsule par Napoléon, s'était emparée de tout le commerce de l'Espagne, du Portugal et de leurs colonies. Le ministère anglais avait refusé de retirer les ordres du conseil, et Canning avait donné à son refus la forme la plus hautaine et la plus blessante. Napoléon avait au contraire accueilli Vembarfjo avec faveur, et, pour faire mine de mieux se prêter aux intentions du gouvernement américain, il avait ordonné, le 17 avril 1808, par le décret de Bayonne, de saisir dans les ports français tous les vaisseaux américains qui pourraient s'y trouver, en dépit des remontrances de l'envoyé américain, le général Armstrong. On répondit à ses protestations que nul vaisseau américain n'avait dû prendre la mer aprè^ V embargo, et que tous ceux qui portaient encore le
* pavillon américain étaient des navires anglais déguisés, que le décret de Milan permettait de confisquer.
JOSIAH QUINCY. FÉDÉRALISTE AMÉRICAIN, t^
portance suprême pour Funivers. Il comparait plaisamment l'Amérique iaterrompant volontairement ses rapports avec le i^este du monde, à un individu qui croirait se venger de ses ennemis en cessant de parler. Toutes les fois qu'il plaidait pour le commerce, on voit qu'il pensait à ses braves marins du Massachussetts. Son éloquence prenaita lors une certaine saveur âpre et familière; il plaisantait agréablement sur les idylles des députés, qui ne parlaient qu'agriculture, vie des champs, troupeaux, et allaient jusqu'à regretter que les États-Unis eussent desporis et des vaisseaux. Il parlait à ces Théocrites d'une nouvelle espèce de gens habitués à vivre sur la mer, à ne se soucier d'autres moutons que de ceux qui étaient tenus sur le pont d'un vaisseau pour être mangés, à ne regarder la terre que comme un refuge contre la tempête; mais en général son ironie était plutôt tragique. Tous ses discours ont un ton noble et grondeur; jamais la raison haute, la sagesse un peu raide et pédante des fédéralistes, n'avaient trouvé une plus complète expression.
Avant de s'ajourner, le congrès vota une loi qui ' autorisait le président à suspendre Vembargo^ si la
t'ùO (;ftANr)KS FIOl'KES HISTORIQUES.
dans lo parti vainqueur. Ces dissensions éclatèreni; à i)ropos d'un bill où Ton vota rarmemcnt de cinq riv^ales (le guorre contrairement aux vœux de Jcfl'erson. l.e pr^sid^nt s'était vu forcé à regret, pour satislairo roi)inion, de demander au congrès l'aiilorisalion d'enrôler 40 000 hommes de milice. On commençait î\ parler de Tinvasion du Canada, d'une levée de 50 000 volontaires. Jefferson se décida enfin à retirer Vembarijo, mais il le remplaça par un système mixte dit du aon-intercourse^ qui ne libérait pas entièrement le commerce américain, mais le dégageait du moins des entraves les plus gênantes» surtout en ce qui concernait le cabotage.
Un incident fera bien ressortir le caractère de Ouincy. Le général Benjamin Lincoln avait été nomme par Washington collecteur du port de Boston. Vi^^^^ et infirme, il offrit à Jefferson sa démission en 1800. Cette démission ne fut point acceptée ; Jefferson voulait laisser passer deux ans afin de disposer de celte place en faveur du général Dearborn à l'expiration de sa carrière ministérielle. Quincy dénonça ceit^ combinaison au congrès, accusa Jefferson de favori' tisme, et réclama une enquête qui devait précrd^v'
La guerre contre Y embargo continua pendant la session suivante. Les discours de Quincv soulevèrent une véritable rage dans le camp démocratique. 11 montrait Jefferson entre rAngleterre, qui défendait aux États-Unis de commercer avec la France, et la France qui leur défendait de commercer avec TAnglelerre, obéissant à l'une et à Tautre interdiction, et servant à la fois George et l'empereur. Dans la session précédente, un fédéraliste nommé Gardenier avait été provoqué en duel par un démocrate nommé Campbell, et blessé très-gravement. Quincy pouvait chaque jour s'attendre à quelque outrage, mais nulle crainte ne l'arrêtait. H avait des audaces très-heureuses : à un maître d'esclaves du sud qui lui reprochait de ne parler qu'au nom des gens qui faisaient « du bœuf et du porc, du beurre et du fromage, des pommes de terre et des choux, » il répondait qu'il en était plus fier que s'il représentait des producteurs de coton, de riz et de tabac, axr « tout ce que produisent ceux que je représente, ils l'obtiennent par leur propre travail et à la sueur de leurs propres fronts » . Le mécontentement public causé fur Y embargo amena bientôt des divisions
202 CKANDES FIGURES HISTOUIQUES.
rinsiiUc et aux provocations, planteurs habitués à iMrc obéis sur un signe, orateurs de l'ouest, à demi sauvages et sans culture, avocats de village habilucs à la langue grossière des réunions électorale?, gens prêts atout, qui faisaient dire au fier Yirginien Randolph : « Ces messieurs du nord croient pouvoir nous gouverner avec nos esclaves noirs, mais nou? les gouvernerons avec leurs esclaves blancs. »
La substitution du non-intercotirse à Vemhardo avait été le dernier acte politique de radministration de Jeflerson. Le i mars 1809, James Madisonlui succédait à la présidence. Tous les partis étaient mécontents du système restrictif : on était obligé de reconnaître qu'il avait fait plus de mal aux Etats-lnis qu'à la Grande-Bretagne; mais comment réparer les désastres causés par Y embargo? Comment résistera l'Angleterre sans armée, sans marine digne de ce nom? On ne voyait d'autre moyen que l'invasion du Canada. Madison cependant n'encourageait point ce projet. Se tenir aussi près que possible de la politique de Jefferson demeura sa règle et sa conduite. De sa solitude de Monticello, le grand homme gouvernait encore. 11 avait une foi inébranlable dans l'avenir de
JOSIAH QUINCY, FÉDÉRALISTE AMÉRICAIN. 2'Jl
une mise en accusation du président. Gclte motion n'obtint qu'une voix, qui était la sienne propre ; mais l'objet qu'il avait en vue fut atteint. La démission du gfénéral Lincoln fut acceptée, et on lui donna immédiatement un successeur. Des attaques aussi personnelles exaspéraient plus les démocrates que des discussions constitutionnelles. Dès celte époque, au reste, la violence des passions politiques ol l'insolence des gens du sud, qui se considéraient comme des maîtres à Washington, rendaient le séjour delà capitale peu agréable aux députés du nord, a II est impossible, écrivait plus tard Quincy, d'imaginer dans quel isolement et dans quelle désolation d'esprit je passai ces deux années. » Loin de sa famille, séparé de tous les siens, il n'avait que quelques rares amis. La conversation tournait en tous lieux à la politique, aux débats des chambres, qu'il aurait voulu un instant oublier. Il n'y avait à AVashington que des maîtres d'esclaves et dos fonctionnaires. Les rapports de Quincy avec les amis de l'administration étaient polis, mais glacés. Les meneurs du parti démocrate étaient des hommes violents, de manières insolentes, arrogants, toujours prêts à
doute bien surpris les fondateurs de l'Union, si on leur eût dit qu'on verrait un jour à Washingtondes représentants de l'Orégon et de la Calîfornie avec ceux de la Virginie et du Massachussetts. Il n'estpas douteux que le rêve de leur ambition ne dépassait point les limites de la chaîne des AUeghanys et qu'ils ne prétendaient point à l'empire de tout le continenl. En favorisant à une période postérieure la création incessante de nouveaux Étals, les démocrates eurent moins pour but de grandir la république que de fortifier l'institution de l'esclavage en lui ouvmnl sans cesse de nouveaux espaces, en lui assurant une représentation de plus en plus nombreuse et prépondérante au sénat. On comprend aisément quelles durent être les angoisses et les colères des fédéralistes quand pour la première fois ils virent rompra l'équilibre politique entre le nord et le sud. L'admission de la Louisiane soulevait les plus graves questions constitutionnelles. Quincy, fidèle aux doctrines de son parti, défendit avec beaucoup d'énergie la théorie de la limitation du nombre des États. U ne dépendait pas, selon lui, du caprice d'une assemblée d'altérer la nature du pacte fédéral en introdui-
son pays. Il le voulait pacifique ; pour le moment, il suffisait de ne point offenser Bonaparte, qui semblait s'élever à l'empire universel. Il fallait opposer une inertie absolue aux prétentions de l'Angleterre, aussi puissante sur mer que l'empereur l'était sur terre. Malheureusement Madison, qui s'était tait l'exécuteur de cette politique de temporisation, était loin d'avoir sur le parti démocratique l'autorité presque sans limites dont avait joui Jefferson. Il laissait flolter les rênes que Jefferson avait tenues d'une main ferme. Les propositions les plus absurdes, comme il arrive dans les cas où le pouvoir exécutif n'exerce plus aucune initiative, étaient chaque jour discutées par le congrès, et Quincy n'y prenait plus qu'une part assez indifférente pour en démontrer à l'occasion l'inanité.
Par un point cependant, la session de 1810 à 181 1 tient une place «importante dans l'histoire du congrès américain. Pour la première fois il fut question de créer des Etals nouveaux, non plus dans le territoire qui dépendait des Etats-Unis au moment de la signature du pacte fédéral, mais en dehors des limites du domaine national primitif. On eût sans
284 GRANDES FIGURES HISÏORIQUES.
serter ses matelots, ordonna à tous les officiers de sa flotte de chercher le vaisseau américain Chmpeake, et de le visiter pour y réprendre les déserteurs anglais. Le capitaine Humphries, du Léopard^ suivit le Chesapeake, qui se rendait à la station de la Méditerranée ; il l'arrêta en pleine mer, et, sur le refus du capitaine américain de se soumettre à la visite, il fit tirer le canon. Trois hommes furent tués et huit blessés à bord du Chesapeake^ où rien n'était préparé pour la défense et qui dut amener son pavillon. Le capitaine anglais arrêta quatre matelots, en pendit un et enrôla les trois autres dans son propre équipage, bien qu'ils fussent Américains. Le gouvernement anglais désavoua peu après l'amiral Berkeley, et offiit de rendre les trois matelots; mais la juste colère du peuple américain ne put être apaisée par ces vains témoignages d'un regret qu'il ne croyait pas sincère, et Jeflferson ne fit qu'obéir au sentiment national en rejetant un trailé qui reconnaissait le principe du droit de visite. H est des circo!>Lances où une nation doit mettre son honneur au-dessus des intérêts les plus pressants. ' Uiie session extraordinaire fut ouverte en ces
course n'avaient pourtant arraché à l'Angleterre aucune concession, et avaient complètement ruiné le commerce américain. Les démocrates ardents, conduits par Clay et par Calhoun, n'avaient que des mépris mal déguisés pour les théories philanthropiques et pacifiques de Jefferson, et préparaient les esprits à la guerre. L'opinion publique les soutenait et poussait lentement à la toute-puissance ce parti nouveau qui devait régner jusqu'à l'avénement du parti républicain. En ftice de ces nouveaux adversaires, jeunes, éloquents, pleins d'ardeur, serviteurs de l'administration, mais serviteurs hautains prêts à devenir des maîtres, l'embarras des fédéralistes était grand. La crainte de la guerre avec l'Angleterre les aveuglait au point de leur faire oublier leurs anciens principes. En tout temps, ils s'étaient fait gloire de demander une puissante marine militaire; maintenant que Clay et Calhoun parlaient de remettre la marine américaine en état, ils s'alarmaient de ces projets. Ils avaient fièrement demandé que la marine marchande put s'armer et se défendre elle-même sur les mers; mais ils s'étaient singulièrement refroidis depuis que leurs adversaires avaient
298 GBANDES FIGURES HISTORIQUES.
repris cette proposition. Il faut rendre à Quincy cette justice qu'en cette circonstance il resta fidèle aux idées qu'il avait maintes fois défendues au congrès contre les démocrates. Il encourut la disgrâce de quelques-uns de ses amis en votant pour l'augmentation de la marine fédérale et pour les lois qui permirent au président de lever des volontaires et de mettre en état tous les navires qui valaient la peine d'être réparés. Il écrivait alors que les fédéralistes, en abandonnant les vues de Washington, qui aN'ail toujours voulu que son pays eût une protection suffisante, perdaient « leur caractère national >. Le 25 janvier 1812, Quincy, agissant cette fois de concert avec Calhoun, démontra au congrès la nécessité d'augmenter la marine de guerre et de se préparer à une lutte qui pouvait devenir nécessaire-. Ce discours, animé d'un souffle large et patriotique, entraîna le congrès tout entier, et marqua pour Quincy le seul jour de popularité qu'il eut jamais à Washington. Sa correspondance le montre à ce moment retenu par un sentiment d'honneur dans le parti des fédéralistes, mais dégoûté de leurs fautes, de leurs inconséquences et de leurs faiblesses. Quel-
JOSIiH tfCIKr^. FlieCllALtSTi: tMI>nKM\
e&-tut4 de «es alU1aa^ iums f- lifitmt^M <{•• loi
I pool' l'An^teleriT uni- syfniwtliic rAHI(';tithîî',<]lJ U-il, « ](->>« Aii-ituiâ nmiB rdjînrdfint «•oiiirru' nn<' tmtini ngêre, anus dcvttns Iih rejiiirïlw i\i- di^.' »
Iliquriix Hai'di, pi'èsoraiiUiiMiv. (iniW(iMin,ilavfiïl coTf l'iyoqiKaiff mAi- rt sans «ri <1r»i i^iiis t! ulè du Iwïaliii^liV. ul ji'avail [tns pni^nri' ci^Hi' pll-J lé de iau-apt- cl tv^ l'onno /■twlit'i's iin'il miniii K lanl a« rtmim'i > I durrs t» rtiDiili^ii i Unù». &itB aaliihtr d'i'O Mttn )•< W éUbfit-, 'l p«]-:MMiiic n*'->j! Kl) K htlb» ifui rt^ViA-n")!' t Êtale-l^iiM r-l l'Aot;!''-' Corp ; il aiaîL. i Torw d inûlrRs qu'on I » À ï4>buuiie îmin
Win, tiêptirbe imm t, ptfui- y poi-ter l'jM gnte (!•' ccll« villv t int (^eiiKilii lt.-illiiii»nii'|
2Î)0 (.aANDKS FIGUKES HISTORIQUES.
dans lo parti vainqueur. Ces dissensions éclatèrent à propos d'un bill où Ton vota l'armement de 6^ Iréiiates de guerre contrairement aux vœux de Jefl'erson. l.e président s'était vu forcé à reorel, pour satisfaire roi)inion, de demander au congrès Faiilorisation d'enrôler AO 000 hommes de milice. On commençait ix parler de l'invasion du Canada, d'une levée de 50 000 volontaires. Jefferson se décida enfin à retirer Vembarijo, mais il le remplaça par un système mixte dit du )wn 'intercourse ^ qui ne libérait pas entièrement le commerce américain, mais le dégageait du moins des entraves les plus gênantes, surtout en ce qui concernait le cabotage.
Un incident fera bien ressortir le caractère (1(* Ouincy. Le général Benjamin Lincoln avait été nomm^ par Washington collecteur du port de Boston. \icu^ et infirme, il offrit à Jefferson sa démission en 1806. Cette démission ne fut point acceptée ; Jefferson voulait laisser passer deux ans afin de dis^poser de celle place en faveur du général Dearborn à l'expiration de sa carrière ministérielle. Quincy dénonça ccU^ combinaison au congrès, accusa Jefferson de favoritisme, et réclama une enquête qui devait préecdeï*
JOSUU QUINCY, FÉDÉRALISTE AMÉUICAIN. id'J
•ques-uns de ses anciens amis se défiaient de lui. Il n'était plus assez Anglais à leur j»ré. Il avait toujours eu pour l'Angleterre une sympathie réelle; mais, dirait-il, « les Anglais nous regardent comme une nation étrangère, nous devons les regarder de même ».
La guerre approchait. Clay était l'àme du parti belliqueux. Hardi, présomptueux, ambitieux, il avait encore l'éloquence rude et sans art des cours de €omté du Kentudky, et n'avait pas encore cette pureté de langage et ces formes étudiées qu'il acquit plus tard au contact et dans la familiarité d'hommes cultivés. Son autorité n'en était pas moins dès lors bien établie, et personne n'eut une plus grande part au)^ luttes qui décidèrent la guerre en 1812 entre les Etats-Unis et l'Angleterre. Madison y résistait encore ; il avait, à force d'obsessions, obtenu de ses ministres qu'on essaierait d'un nouvel embargo y limité à soixante jours, avant d'en venir aux dernières extrémités. Quincy, secrètement averti par Calhoun, dépêche immédiatement un envoyé à Boston, pour y porter l'importante nouvelle. Les négociants de cette ville furent, grâce à son zèle, avertis avant ceux de Baltimore; ils se dépêchèrent de rem-
plir leurs navires et de leur faire prendre la mer avant le terme fatal où les ports allaient être refermés. Malgré le service que Quincy rendit au commerce de Boston, les fédéralistes du Massachussetts, partisans de la paix à tout prix, blâmèrent vivement Tatlitude que Quincy avait prise au congrès. Ils s'emportèrent contre leur député en reproches qui blessèrent profondément sa susceptibilité hautaine; ils l'accusèrent de sacrifier son parti etde pactiser secrètement avec l'administration. Quincy fut très-sensible à ces attaques, et c'est à ce moment, qu'il prit la résolution de quitter le congrès et de renoncer aux affaires publiques. Cette abdication préméditée montre bien qu'il y avait chez lui un fonds de faiblesse sous des dehors si fermes et si vigoureux, car la position intermédiaire qu'il avait prise entre les démocrates et ses propres amis lui assurait une importance qui eût grandi s'il avait eu plus de constance. Ennemi de la guerre, mais prêt à la faire pour l'honneur et Tindépendance des États-Unis, sans haine contfe l'Angleterre, mais décidé à résister à d'injustes prétentions, il représentait à ce moment les véritables intérêts de son pays.
mais, quand toute espérance est perdue, ils se dé- «loppent comme ces plantes qui trouvent un chemin à travers des pierres disjointes.
Quincy resta pourtant encore à Washington pcnlantla session de 181*2 à 1813. Son parti était pris, il n'avait plus rien à ménager. Ses discours à cette époque respirent celte froide résolution qu'on puise dans le renoncement, et une amertume où se concentraient toutes les colères qu'il avait accumulées pendant huit années contre les insolents maîtres de Washington. Celui de ce?; discours qui eut le plus de «etentissement avait trait à l'invasion alors projetée ^ Canada. Quincy affirma qu'en encourageant ces projets l'administration avait surtout en vue de créer Vie charge de lieutenant général pour Monroe. Il dénonça l'invasion comme une folie cruelle et inu- 48e, car elle n'obligerait point à la paix une nation wamsi fière que l'Angleterre. Le parti démocratique •Wb cherchait, selon lui, dans des complications nou- -vMes qu'un moyen de perpétuer son ascendant, il 'fit une revue de toute la politique de ses ennemis, €l montra l'Union entière asservie aux ambitions et «a projets de l'oligarchie du sud. L'autorité poli-
lique était déjà concentrée dans les mains des Virginiens; il ne leur manquait plus que rautoritémir liLiire, de grands commandements à distribuer, des armées à diriger. Des attaques aussi directes, aussi personnelles, poussèrent au comble la fureur des démocrates. Aussi ne lâcha-t-on pas contre lui la horde des orateurs de second ordre, Henry Clay luimême, le président de la chambre, descendit dans la lice. Sa philippîque dura trois jours entiers. Hj voulait, dit-on, forcer Quincy à un duel. II y a dans sa longue diatribe une éloquence presque sauvage. Il rappela la proposition que Quincy avait faite au* trefois pour mettre Jefferson en jugement, propo* tion qui n'avait obtenu qu'une voix. Ce vote solilairt devait assurer à Quincy, à côté de l'immortalité |^ rieuse de Jefferson, une immortalité d'infamie,! mortalité de Ravaillac et de Gain. Il alla enfin jusqn' dire : « Le député du Massachu?setts souille lapl qu'il occupe ici. » Quel langage ! et celui qui leli n'est pas un obscur représentant du parti dé tique, c'est un personnage considérable, le p dent même de l'assemblée. Quincy riposta en de mots empreints d'une froide dignité. « Je ne
pondrai point à rhonorable président, qui, semblet-il, n'a jamais quitté sa place que pour faire ce qu'aucun autre membre de cette assemblée n'élait désireux d'entreprendre ou capable d'exécuter. Je rougirais et pour moi-même et pour les honnêtes gens, les seuls dont j'ambitionne les applaudissements, si je croyais une réponse nécessaire. Homme public, je n'ai jamais recherché, je ne désire aucune autre influence que celle qui s'attache à des prindpes bien définis, appuyés de faits bien connus Ou bien démontrés. Celui qui réfute ces principes Ou qui infirme ces faits a mon eslime. Celui qui représente faussement les uns ou les autres a ma pitié Ou mon mépris, suivant le degré d'imbécillité ou de irruption qui entre dans les motifs de cette fausse représentation... Pour les remarques personnelles qui peuvent tomber de la bouche de l'honorable président ou de toute autre bouche, je laisse à chacun toute liberté. Telle était ma réputation avant que BiUingsgate * n'ouvrît ses écluses, telle elle restera quand Todieux flot aura passé. )>
1. BiUinp;sgate est le marché aux poissons de Londres : le mot s'emploie pour exprimer un langage bis et grossier.
Le soir du même jour, Quincy écrit à sa femme: (( Pour ma sûreté personnelle, c'est la dernière chose dont je me préoccupe. Blecker est venu me surprendre dans mon lit il y a une quinzaine pour me rapporter qu'il avait entendu dire à Georgetown que quelques amis du palais (il désigne stinsi les familiers de la Maison-Blanche) avaient rintention de m'attaquer. Je me suis moqué de lui. » Quelque temps après, un démocrate obscur , nommé Grundy, député du Tennessee, accabla aussi Quincy d'inveo tives dans une discussion; mais la colère de Grundy n'était pas de même nature que celle de Clay, comme on en jugera par cet extrait d'une lettre de Quincy qui montre bien à quelle extrémité sont parfois réduits les politicians américains : « Pour Grundy, c'est un vrai jockey politique, et aussi bon enfant que malin, lime dit hier : « Quincy, il me semblait que j'avais dit assez de mal de vous, mais il parait que cela ne suffira pas. — Pourquoi? de quoi s'agitil? Je n'ai plus envie de parler. — N'importe, il I faut que je vous donne une nouvelle correction. ^ ; Pourquoi ? — Je vais vous le dire : il y a un diable ; d'individu qui se présente contre moi dans mon dis- ;
JOSIAIl QUINCY, FÉDÉRALISTE AMÉRICAllS. 307
Irict, un vrai jacobin, bien pire que moi. Eh bien ! sauf Tom Pickering, il n'y a pas un homme aux
Ktats-Unis aussi parfaitement détesté dans mon district que vous ne Tètes. Il faut donc m'excuser. Par Dieu! il faut que je vous injurie ou je ne serai jamais réélu ; mais je veux agir avec douceur. Je ne
veux pas faire comme cet imbécile de Clay et frapper
assez fort pour me faire du mal à moi-même. » M. Quincy n'avait que quarante et un ans quand il se retira, en 4813, de la vie publique, après huit années laborieuses, remplies d'émotions, de luttes <ît de travaux. Son parti avait toujours la majorité à Boston; sa retraite fut donc toute volontaire.il choisit, il ne subit point la place de ces conseillers des nations qui ne siègent pas dans les conseils, mais qui font de distance en dislance entendre dans la solitude une voix grave et désintéressée, voix de revenant ou de prophète.
Revenu dans le Massachussetts, Quincy ne cessa pas de s'occuper des affaires publiques; peu de temps après son retour de Washington, il dénonçait avec vigueur les périls que l'esclavage faisait courir à l'Union, et les privilèges que le sud s'était assurés
Le soir du môme jour, Quincy écrit à sa femme : a Pour ma siireté personnelle, c'est la dernière chose dont je me préoccupe. Blecker est venu me surprendre dans mon lit il y a une quinzaine pour me rapporter qu'il avait entendu dire à Georgetown que quelques amis du palais (il désigne ainsi les familiers de la Maison-Blanche) avaient l'intention de m'attaquer. Je me suis moqué de lui. » Quelque temps après, un démocrate obscur, nommé Gruudy, député du Tennessee, accabla aussi Quincy d'invectives dans une discussion; mais la colère de Grundy n'était pas de même nature que celle de Glay, comme on en jugera par cet extrait d'une lettre de Quincy qui montre bien à quelle extrémité sont parfois réduits les politicians américains : « Pour Grundy, c'est un vrai jockey politique, et aussi bon enfant que malin. Urne dit hier : « Quincy, il me semblait que j'avais dit assez de mal de vous, mais il paraît que cela ne suffira pas. — Pourquoi? de quoi s'agitil? Je n'ai plus envie de parler. — N'importe, il faut que je vous donne une nouvelle correction. — Pourquoi? — Je vais vous le dire : il y a un diable d'individu qui se présente contre moi dans mon dis-
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trict, un vrai jacobin, bien pire que moi. Eb bien ! sauf Tom Pickerinj^', il n'y a pas un lionnnc aux États-Unis aussi parfaitement détesté dans mon district que vous ne l'êtes. Il faut donc m'excuser. Par Dieu! il faut que je vous injurie ou je ne serai jamais ré(îlu ; mais je veux agir avec douceur. Je ne
veux pas faire comme cet imbécile de Clay et frapper
assez fort pour me faire du mal à moi-même. » M. Quincy n'avait que quarante et un ans quand il se retira, en 1813, de la vie publique, après huit années laborieuses, remplies d'émotions, de luttes el de travaux. Son parti avait toujours la majorité à Boston; sa retraite fut donc toute volontaire.il choisit, il ne subit point la place de ces conseillers des nations qui ne siègent pas dans les conseils, mais qui font de distance en distance entendre dans la solitude une voix grave et désintéressée, voix de revenant ou de prophète.
Revenu dans le Massachussetts, Quincv ne cessa pas de s'occuper des affaires publiques; peu de temps après son retour de Washington, il dénonçait avec vigueur les périls que l'esclavage faisait courir à l'Union, et les privilèges que le sud s'était assurés
3iO GKANDES FIGURES tlISTOUIQUES.
ses romiioii^ qu'en 18i5, pour les abandonnera. M. Evei ell qui revenait d' Angleterre où il avait iHé ministre des Elt'xts-Unis.
Tant qu'il resta président de Funiversilé, Quincy ne prit volontairement aucune part active à la politique de son pays, et s'abslint d'exprimer publiquement ses sentiments sur les graves événements dont il ap<M*cevait la portée lointaine, sur Tanncxioa du Texas, sur la guerre avec le Mexique, sur les compromis de 1850, et parlicuUèrement sur la loi des esclaves fugitifs. 11 regardait tous les excès du parti démocratique comme la conséquence logique de la conduite tenue en 1803 pî^r Jefferson, quand pour la première fois il l\it admis qu'un territoire nonveau pouvait être incorporé au domaine des Etats- Unis par un simple acte du congrès et sans le consentement préalable de la nation directement consultée. Le 2 juin 1854, jour où Boston livra Anthony Burns, un esclave fugitif, on lit dans son journal : « Quitté Boston d'aussi bonne heure que possible pour éviter le douloureux spectacle d'une créature humaine rendue à l'esclavage par la loi. Le sentiment public est si hostile à la mesure qu'une qnan-
310 GRANDES FIGUUES HISTORIQUES.
heure donnée, un politique qui transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouvernement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du possible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités, d'espril plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires, moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les États-Unis et le sénat américain ont perdu un de ces hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui restera toujours attaché à la Notoire de la cause abolitioniste dans le nouveau continent et aux grands événements qui Tontpréparée. Nous vivons si vite, notre esprit se jette chaque jour en tant de lieux différents, qu'à peine donnons-nous une pensée aux acteurs qui quittent cette scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pourtant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race,cl avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union amé-
Depuis longtemps déjà, Quincy voyait approcher la crise redoutable qui devait précipiter les Etals- ] Unis dans la guerre civile. Il était si fatigue de la domination du Sud, qu'il attendait le terrible événement avec une maie résignation. — « Le sang coulera, » écrivait-il dans ses lettres familières. Apà« la nomination de Lincoln, à laquelle il applaudit sans réserve, et l'attaque du fort Sumter, il annonça que la guerre ne pouvait se terminer que par Fabolition de l'esclavage. Il vécut assez longtemps pour entrevoir la victoire de l'Union ; il écrivait peu de temps avant sa mort à Lincoln : « Tout compromis est impossible. La paix sur toute autre base que
l'émancipation serait la création de deux nations haineuses, toutes deux militaires, toutes deux nécessairement hostiles. Pouvons-nous laisser à la postérité un plus cruel héritage? » Il mourut le 30 juin 1864, âgé de quatre-vingt-douze ans, sans avoir rien perdu de ses facultés mentales, entouré de ses filles, aussi tranquillement qu'un enfant qui s'endort. Survivant d'un parti qui,.pendant une glorieuse période, avait balancé la fortune des démocrates, mais qui depuis longtemps avait abdiqué,
318 GUANDES FIGURES HISTORIQUES.
contraint d'ordonner les plus terribles sacrifices humains ; Sevvard représentait l'Union au dehors, la défendait contre l'Europe incrédule ou contre des ennemis tout prêts à se déclarer; Lincoln en était l'image domestique pour ainsi dire, il la personnifiait aux yeux du peuple ; familier avec les moindres ressorts de la politique américaine, il sut, bien qu'il eùl été amené au pouvoir par un parti, rattacher à lui lous ceux qui pouvaient servir la cause nationale. Sumner s'était réservé l'action législative : il tournait contre le sud non pas seulement des armées, mais des lois ; mais, pour bien comprendre la grandeur du rôle que la guerre civil^ lui attribua à cette époque, il faut retourner en arrière, raconter ses premières luttes, ses longs et patients efforts contre l'oligarchie des maîtres d'esclaves.
cains étaient les successeurs indirects de Washington et d'Adams. Il faut rester fidèle à un parti, mais les partis eux-mêmes doivent subir la nécessité du temps et des circonstances, se laisser sans cesse pénétrer par la sève des instincts et des volontés populaires ; le parti de la liberté n'est jamais un vieux parti.
310 GUANDES FIGUUES tll STOUIQUES.
ses Ibncl ions qu'en 1845, pour les abandonnera M. Evereit qui revenait cUAnfiletorre où il avait <'ié ministie des Elals-Unis.
Tant qu'il resta président de Tuniversilé, Quincy ne prit volontairement aucune part active à la politique de son pays, et s'abstint d'exprimer publiquement ses sentiments sur les graves événements dont il apercevait la portée lointaine, sur l'annexion, du Texas, sur la guerre avec le Mexique, sur les compromis dé 1850, et particulièrement sur la loi d^'s esclaves fugitifs. 11 regardait tous les excès dupai'ti démocratique comme la conséquence logique de la conduite tenue en 180;> par Jefferson, quand pour la première fois il fut admis qu'un territoire nonveau pouvait être incorporé au domaine des Etats- Unis par un simple acte du congrès et sans le consentement préalable de la nation directement consultée. Le 2 juin 1854, jour où Boston livra Anthony Burns, un esclave fugitif, on lit dans son journal : « Quitté Boston d'aussi bonne heure que possible pour éviter le douloureux spectacle d'une créature humaine rendue à l'esclavage par la loi. Le sentiment public est si hostile à la mesure qu'une quan-
heure donnée, un politique qui transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouvernement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du possible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités, d'espril plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires, moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les États-Unis et le sénat américain ont perdu un de ces hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui restera toujours attaché à la victoire de la cause abolitioniste dans le nouveau conlinent et aux grands événements qui Tontpréparée. Nous vivons si vite, notre esprit se jette chaque jour en tant de lieux différents, qu'à peine donnons-nous une pensée aux-acteurs qui quittant celte scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pourtant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race,el avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union amé-
310 GUANDES FIGIUES ttlSTOUIQl ES.
ses roncl ions quen 1845, pour les abandonnera. M. Evorelt qui revenait d' Angleterre où il avait ôté ministre des Etats-Unis.
Tant qu'il resta président de l'universilé, Qiiincy ne prit volontairement aucune part active à la politique de son pays, et s'abstint d'exprimer publiquement ses sentiments sur les graves événements dont il apercevait la portée lointaine, sur l'annexion, du Texas, sur la guerreavecle Mexique, sur les compromis dé 1850, et particulièrement sur la loi dos esclaves fugitifs. 11 regardait tous les excès du parti démocratique comme la conséquence logique de la conduite tenue en 1803 pa,r Jefferson, quand pour la première fois il fut admis qu'un territoire nonveau pouvait être incorporé au domaine des Etals- Unis par un simple acte du congrès et sans le consentement préalable de la nation directement consultée. Le 2 juin 1854, jour où Boston livra Anthony Burns, un esclave fugitif, on lit dans son journal : « Quitté Boston d'aussi bonne heure que possible pour éviter le douloureux spectacle d'une créature humaine rendue à l'esclavage par la loi. Le sentiment public est si hostile à la mesure qu'une qnnn-
contraint d'ordonner les plus terribles sacrifices humains ; Seward représentait l'Union au dehors, la défendait contre l'Europe incrédule ou contre des ennemis tout prêts à se déclarer; Lincoln en était l'image domestique pour ainsi dire, il la personnifiait aux yeux du peuple ; familier avec les moindres ressorts de la politique américaine, il sut, bien qu'il eût été amené au pouvoir par un parti, rattacher à lui ious ceux qui pouvaient servir la cause nationale. Sumner s'était réservé l'action législative : il tournait contre le sud non pas seulement des armées, mais des lois ; mais, pour bien comprendre la grandeur du rôle que la guerre civil^ lui attribua à cette époque, il faut retourner en arrière, raconter ses premières luttes, ses longs et patients eflForts contre l'oligarchie des maîtres d'esclaves.
Depuis longtemps déjà, Quincy voyait approcher la crise redoutable qui devait précipiter les Etats- Unis dans la guerre civile. Il était si fatigué de la domination du Sud, qu'il attendait le terrible événement avec une maie résignation. — « Le sangcoulera, » écrivait-il dans ses letti^es familières. Après la nomination de Lincoln, à laquelle il applaudit sans réserve, et Tattaque du fort Sumter, il annonça que la guerre ne pouvait se terminer que par Fabolition de l'esclavage. Il vécut assez longtemps pour entrevoir la victoire de l'Union ; il écrivait peu de temps avant sa mort à Lincoln : « Tout compromis est impossible. La paix sur toute autre base que l'émancipation serait la création de deux nations haineuses, toutes deux militaires, toutes deux nécessairement hostiles. Pouvons-nous laisser à la postérité un plus cruel héritage? » Il mourut le 30 juin 1864, âgé de quatre-vingt-douze ans, sans avoir rien perdu de ses facultés mentales, entouré de ses filles, aussi tranquillement qu'un enfant qui s'endort. Survivant d'un parti qui,.pendant une glorieuse période, avait balancé la fortune des démocrates, mais qui depuis longtemps avait abdiqué,
à Washington pour étudier les affaires qui ressortisscnt à la cour suprême. Marshall, qui était alors chief'jmticey raccueillit avec beaucoup de bonté el devina son grand mérite. Sumner prit ensuite pendant trois ans la direction de la Remie dejumfndence.
Nous le voyons ensuite inscrit au barreau de Worcester, dans le Massachussetts ; il n'avait que vingttrois ans, et déjà il passait pour un savant légiste. Il ouvrit une étude, ce qu'on nomme aux États-Unis un office^ car le même mot sert pour le marchand | et pour l'avocat. Son esprit sérieux, sa profonde connaissance des lois, lui donnèrent du premier coup une grande clientèle. Il fut nommé rapporteur
de la cour de circuit des Etals-Unis et publia trois volumes de décisions du juge Story,qui sont encore connus sous le nom de Rapports de Sumner, el fréquemment consultés par les hommes de loi. On lui fil de toutes parts de brillantes propositions pourle déterminer à entrer comme partenaire dans de grandes maisons, menées par des légistes éminenls, car aux États-Unis, ainsi qu'en Angleterre, on admet des raisons sociales et des sociétés en participation
UN HOMiME D'ÉTAT AMÉRICAIN. 321
pour les affaires litigieuses comme pour les affaires ordinaires; il refusa, il gagnait lui-même tout 3e qu'il voulait, et il tenait à sa liberté. Ilfut pendant trois ans le suppléant du juge Story dans la chaire de droit du collège de Harvard. Il s'appliqua surtout à cette époque à l'étude du droit international, qui devait rester sa science favorite. On lui offrit une chaire au collège de Harvard, il la refusa. Il ne voulait pas se lier à l'université, il achevait d'ailleurs un grand ouvrage, un Traité de la jurisprudence dePamirauté. Cet ouvrage avait été commencé par Dunlap, attorney de district des États-Unis, qui était mort, laissant son œuvre inachevée; Sumner la compléta, l'enrichit de notes et de commentaires, 6tce travail d'Hercule achevé avant qu'il eût vingtsept ans, il partit, comme un écoher délivré, pour f Europe .
L'Europe exerce sur les Américains une attraction d'autant plus irrésistible qu'il ont reçu une éducation plus parfaite. C'est sur notre vieux continent îue l'homme cherchera toujours ses titres de noblesse : ce n'est pas seulement le complément de rééducation que l'Américain vient y demander, celle qui
se fait devant les moauments, dans la société polie, parmi tant de races diverses ; il y cherche cette poésie qui sort du passé, ces puissances d'imagination qui s'allachcnt aux souvenirs, aux noms, aux ruines, aux traditions; il jouit du plaisir qu'éprouve le naturaliste en découvrant des faunes anciennes; il retrouve sous la civilisation d'hier, la seule qu'il connaisse, des civilisations accumulées, belles encore
dans leur sommeil éterneL On devine ce que pouvait
être une première visite en Europe pour un homme tel que Sumner, nourii de l'antiquité classique, ne connaissant encore que par les livres cette contrée que la Nouvelle-Angleterre regardera toujours comme une mère, véritable pèlerin de l'histoire -, des grands souvenirs parlementaires, des lettres ^ des arts.
Il resta longtemps en Angleterre, et y contrac^^ quelques amitiés qui lui furent toujours fidèles, assista fréquemment aux débats du parlement : 1^ juges de Westminster l'accueillirent comme un co^ frère. En Allemagne, il vit le prince Metternicl^ llumboldt, l'historien Ranke, le géographe Rittei^ Savigny, Thibaut, Mittermaier, les grands juriscoi^
heure donnée, un politique qui transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouvernement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du possible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités, d'espril plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires, moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les Etats-Unis et le sénat américain ont perdu un de ces hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui restera toujours attaché à la rictoire de la cause abolitioniste dans le nouveau continent et aux grands événements qui Fontpréparée. Nous vivons si vite, notre esprit se jette chaque jour en tant de lieux différents, qu'à peine donnons-nous une pensée aux-acteurs qui quittant cette scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pourtant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race, et avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union amé-
324 OUANDES FIGURES IIJSTOIUQL'ES.
lui; il l'avait enfin trouvé, resclavago, ennemi qui semblait alors invincible, car il n'avait pas seuleinent avec lui tous les Etals du sud, le gouvernement de Wasbington, le sénat, la cour suprême; il avait des alliés dans tous les Etats libres, et nulle part peut-être d'aussi fidèles ni d'aussi ardents que dans (îette société riclie et élégante de Boston, dont Sumner avait toujours respiré l'atmosphère; il était l'enfant gâté de cette société polie, ierméc, raffinée : ses amis abhorraient les abolitionistes et faisaient semblant de les mépriser. Garrison avait failli être égorgé dans les rues de Boston par une mullitude où il n'y avait pas seulement des gens du peuple. Les apôtres de l'émancipation ne faisaient point à l'esclavage une guerre voilée, modérée, comme V:s prédicateurs à la mode; c'étaient des trouble-fète • ils faisaient honte au nord de sa longue complicit*^ avec des marchands d'esclaves, de ses compromis ^ de l'humilité de ses représentants à ^Yashingtoa >ils traitaient de pharisiens les ministres de l'Évaa' gile, dont l'esprit de charité ne protégeait plii» que des oppresseurs. Sans doute quelques fanali' ques vulgaires étaient mêlés à leurs rangs, mais c^
contraint d'ordonner les plus terribles sacrifices humains ; Seward représentait l'Union au dehors, la défendait contre l'Europe incrédule ou contre des ennemis tout prêts à se déclarer; Lincoln en était l'image domestique pour ainsi dire, il la personnifiait aux yeux du peuple; familier avec les moindres ressorts de la politique américaine, il sut, bien qu'il eût été amené au pouvoir pai* un parti, rattacher à lui tous ceux qui pouvaient servir la cause nationale. Sumner s'était réservé l'action législative : il tournait contre le sud non pas seulement des armées, mais des lois ; mais, pour bien comprendre la grandeur du rôle que la guerre civile lui attribua à cette époque, il faut retourner en arrière, raconter ses premières luttes, ses longs et patients efforts contre l'oligarchie des maîtres d'esclaves.
heure donnée, un politique qui transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouvernement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du possible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités, d'espril plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires, moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les Etats-Unis et le sénat américain ont perdu un de ces hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui restera toujours attaché à la victoire de la cause abolitioniste dans le nouveau continent et aux grands événements qui Tontpréparée. Nous vivons si vite, notre esprit se jette chaque jour en tant de lieux différents, qu'à peine donnons-nous une pensée aux acteurs qui quittent cette scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pourtant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race,el avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union amé-
à Washington pour étudier les affaires qui ressortissent à la cour suprême. Marshall, qui était alors chief'jîistice, Taecueillit avec beaucoup de bonté et devina son grand mérite. Sumner prit ensuite pendant trois ans la direction de la Rcmie dejurispndence.
Nous le voyons ensuite inscrit au barreau de Worcester, dans le Massachussetts ; il n'avait que vingttrois ans, et déjà il passait pour un savant légiste. II ouvrit une étude, ce qu'on nomme aux États-Unis un office, car le môme mot sert pour le marchand et pour l'avocat. Son esprit sérieux, sa profonde connaissance des lois, lui donnèrent du premier coup une grande clientèle. Il fut nommé rapporteur de la cour de circuit des Etals-Unis et publia trois volumes de décisions du juge Slory, qui sont encore connus sous le nom de Rapports de Sumner, et fréquemment consultés par les hommes de loi. On lui fil de toutes parts de brillantes propositions pourle déterminer à entrer comme partenaire dans de grandes maisons, menées par des légistes éminents, car aux États-Unis, ainsi qu'en Angleterre, on admet des raisons sociales et des sociétés en participation
pour les affaires litigieuses comme pour les affaires ordinaires; il refusa, il gagnait lui-même lout ce qu'il voulait, et il tenait à sa liberté. Il fut pendant trois ans le suppléant du juge Story dans la chaire de droit du collège de Harvard. Il s'appliqua surtout à cette époque à l'étude du droit inlei national, qui devait rester sa science favorite. On lui offrit une chaire au collège de Harvard, il la refusa. Il ne voulait pas se lier à Tuniversité, il achevait d'ailleurs un grand ouvrage, un Traité de la jurisprudence de ramiraïUé, Cet ouvrage avait été commencé par Dunlap, attorney de district des États-Unis, qui était mort, laissant son œuvre inachevée ; Sumner la compléta, l'enrichit de notes et de commentaires, et ce travail d'Hercule achevé avant qu'il eût vingtsept ans, il partit, comme un écolier délivré, pour l'Europe.
L'Europe exerce sur les Américains une attraction d'autant plus irrésistible qu'il ont reçu une éducation plus parfaite. C'est sur notre vieux continent que l'homme cherchera toujours ses titres de noblesse : ce n'est pas seulement le complément de l'éducation que l'Américain vient y demander, celle qui
se fait devant les moauments, dans la société polie, parmi tant de races diverses ; il y cherche cette poésie qui sort du passé, ces puissances d'imagination qui s'attachent aux souvenirs, aux noms, aux ruines, aux traditions; il jouit du plaisir qu'éprouve le naturaliste en découvrant des faunes anciennes; il retrouve sous la civilisation d'hier, la seule qu'il connaisse, des civilisations accumulées, belles encore dans lem' sommeil éternel. On devine ce que pouvait être une première visite en Europe pour un homme tel que Sumner, nourri de l'antiquité classique, ne connaissant encore que par les livres cette contrée que la Nouvelle -Angleterre regardera toujours comme une mère, véritable pèlerin de l'histoire, des grands souvenirs parlementaires, des lettres et des arts.
Il resta longtemps en Angleterre, et y contracta quelques amitiés qui lui furent toujoiirs fidèles. H assista fréquemment aux débats du parlement : les juges de Westminster l'accueillirent comme un confrère. En Allemagne, il vit le prince Metternich, Humboldt, l'historien Ranke, le géographe Ritter, Savigny, Thibaut, Mittermaier, les grands juriscon-
suites (lu jour. Pendant qu'il séjournait à Paris, en 1839, une querelle éclata entre l'Angleterre et les États-Unis au sujet des frontières canadiennes. Le général Cass pria Sumner d'écrire un mémoire sur la question; ce court mémoire fut publié dans le Messager de Galignani, et le juge Story déclara que Sumner avait du coup épuisé la question en litige, qui fut peu après soumise à l'arbitrage du roi des Belges.
Revenu en Amérique, Sumner ne reprit point la profession d'avocat; il se remit pourtant au travail et publia une édition américaine des Rapports de Vesey en vingt volumes, enrichie de notes trèsnombreuses. Le juge Story mourut sur ces enlre- Taites. Il avait toujours espéré que Sumner lui succéderait comme professeur d Cambridge, tout le monde s'unissait à ce vœu ; mais déjà la politique l'attirait, il ne voulait point emprisonner son ar- Jeur entre les limites étroites d'une université. Il 16 s'était laissé attirer jusque-là, pour ainsi dire, jue par le travail du cabinet, par les études absii-aites; nous allons le voir entrer dans la lutte. Depuis longtemps, il cherchait un ennemi digne de
324 GRANDES TICURES HISTORIQUES.
lui; il l'avait enfin trouve, resclavagc, ennemi qui semblait alors invincible, car il n'avait pas seulement avec lui tous les Etals du sud, le gouvernement de Washington, le sénat, la cour suprême; il avait des alliés dans tous les Etats libres, et nulle part peut-être d'aussi fidèles ni d'aussi ardents que dans cette société riche et élégante de Boston, dont Sumner avait toujours respiré l'atmosphère; il était l'enfant gâté de cette société polie, fermée, raffinée : ses amis abhorraient les abolitionistes et faisaient semblant de les mépriser. Garrison avait failli être égorgé dans les rues de Boston par une multitude où il n'y avait pas seulement des gens du peuple. Les apôtres de l'émancipation ne faisaient point à l'esclavage une guerre voilée, modérée, comme k's prédicateurs à la mode; c'étaient des trouble-fète : ils faisaient honte au nord de sa longue complicilc avec des marchands d'esclaves, de ses compromis, de l'humilité de ses représentants à Washington;
ils traitaient de pharisiens les ministres de l'Evangile, dont l'esprit de charité ne protégeait plus que des oppresseurs. Sans doute quelques fanatiques vulgaires étaient mêlés à leurs rangs, mais ce
UN HOMME D'ÉTAT AMÉRICAIN. o'r>
î^roape, si peu rionibreux au début, compta pourtant bientôt dans son sein quelques-uns des noms le.s plus honorés dans la Nouvelle-Angleterre ; Sumner entendait l'écho de leurs prédications, il entendait aussi les rires ironiques, les éclats de colère de leurs ennemis. Il n'était pas de ceux qui portent sans efforts le jougiéger de Mammon; il était comme res jeunes Romains, encore éblouis par la Rome païenne et secrètement touchés par la grâce douloureuse de la nouvelle foi. Il hésita longtemps; il avait sous les yeux des exemples de vies non pas simplement mondaines, mais embellies, honorées par les lettres, en mémo temps que soustraites à la rudesse et aux violences des partis. 11 était dans le port; il en sortit quand la tempête s'annonçait et qu'il pouvait rester paresseusement à l'abri.
Il n'alla pas se ranger pourtant parmi ceux qui faisîu'ent à l'esclavage une opposition plutôt reli- ;rieuse que politique. Il resta sur le terrain de la ronslitution, et à celte époque la constitution garantissait encore les droits des maîtres d'esclaves. Les abolilionistes étaient dos agitateurs, des moralistes; ils parlaient une langue qui n'était pas celle
heure donnée, un politique qui transporte les idées dans le domaine des faits, des lois, du gouvernement, un de ces hommes qui tiennent à la fois du réformateur et du législateur, amoureux de la perfection et se contentant du possible, capables de se soutenir entre les chimères et les nécessités, d'espril plus noble, plus généreux que les politiques vulgaires, moins inflexible, étroit et gauche que les apôtres de vérité.
Les États-Unis et le sénat américain ont perdu un de ces hommes rares dans la personne de Charles Sumner, nom qui restera toujours attaché à la \ictoire do la cause abolitioniste dans le nouveau continent et aux grands événements qui Tontpréparée. Nous vivons si vite, notre esprit se jette chaque jour en tant de lieux différents, qu'à peine donnons-nous une pensée aux acteurs qui quittent celle scène mobile et inquiète. Charles Sumner n'est pourtant pas de ceux qu'on doive laisser partir sans un mot, comme un bateau qui sombre, laissant un remou silencieux qui ne dure qu'un instant. Sa trace sera plus profonde; il a affranchi une race, et avec Lincoln, avec Seward, il a sauvé l'Union amé-
ricaine. On ne peut s^empccher parfois de sourire en lisant dans Gicéron les éloges qu'il s'accorde à lui-même avec une fierté presque candide. Nous admirons à travers les siècles l'orateur qui a soutenu si souvent l'assaut des factions ; mais, tout près de nous, quels acteurs nouveaux de guerre civile ne pouvons-nous contempler, quelles luttes de la parole et de l'épée, quels triomphes chèrement achetés, quelles âmes robustes, saisies et comme garrottées par des dangers imprévus et formidables, et qui ont su conserver leur calme et leur force, quel sénat vraiment romain usant la fortune et lui arrachant la victoire !
Pendant cette lutte d'où dépendait le sort d'un continent et d'une race, on peut dire sans exagéralion que Charles Sumner fut l'âme de ce sénat. Tout reposa un moment sur les épaules de trois hommes : l'ironie du destin condamnait deux d'entre eux à des tâches pour lesquelles rien ne les avait préparés ; M. Seward, quand tout le sud était debout, se flattait encore de réprimer la révolte en trois mois ; M. Lincoln, d'humeur si paisible et si compatissante, se vit bientôt entouré d'armées comme un César et
lence du parti dominant n'eût fait que s'accroître, il dénonça avec une énergie nouvelle les empiétements et les coupables ambitions du sud. Le moment approchait où les fautes de l'oligarchie des maîtres d'esclaves et du parti démocratique allaient trouver leur châtiment. L'élection de M. Lincoln amena les républicains au pouvoir. Le programme de ce parti était bien modeste, il n'aspirait qu'à « préserver les nouveaux territoires de l'esclavage par des moyens constitutionnels et légaux » ; mais ceux qui pendant longtemps avaient tenu le sceptre politique à Washington se préparèrent à la révolte. En vain l'on balbutia de nouveau le mot de compromis. M. Seward, M. Lincoln, tendirent l'oreille aux propositions de M. Crittenden; ils étaient prêts à toutes les concessions honorables pour éviter la guerre civile, la rupture violente de l'Union leur paraissant le plus grand des malheurs. Sumner, devenu le chef du parti républicain dans le sénat, s'opposa au compromis de M. Crittenden, il refusa de sacrifier les principes qui venaient de triompher dans les éicclions, il savait que tout sacrifice serait vain, que la trahison était ouvertement préparée.
33iî GHANDES FIGIIRKS IIISTOUIQUES.
que les arsenaux du nord avaient été vidés par le ministre de la guerre, que la lutte ne pouvait plus être évitée. Les sénateurs du sud quiltèrent leur poste l'un après l'autre, et dans cette enceinte où si longtemps il n'avait fait entendre que de vaines protestations, Sumner se trouva bientôt le représentant le plus puissant de l'Union, à la fois le conseil et le juge du pouvoir exécutif, l'âme de la lutte engagée contre l'esclavage. Il fut nommé président du comité des affaires étrangères; cette dignité, la plus haute que confère le sénat, faisait de lui le collaborateur le plus constant et le plus intime du secrétaire d'État, M. Seward, en même temps qu'elle lui permettait de tourner au profit de l'État les amitiés qu'il avait depuis longtemps nouées dans le monde diplomatique.
lence du parti dominant n'eût fait que s'accroître, il dénonça avec une énergie nouvelle les empiétements et les coupables ambitions du sud. Le moment approchait où les fautes de l'oligarchie des maîtres d'esclaves et du parti démocratique allaient trouver leur châtiment. L'élection de M. Lincoln amena les républicains au pouvoir. Le programme de ce parti était bien modeste, il n'aspirait qu'à « préserver les nouveaux territoires de l'esclavage par des moyens constitutionnels et légaux » ; mais ceux qui pendant longtemps avaient tenu le sceptre politique à Washington se préparèrent à la révolte. En vain Ton balbutia de nouveau le mot de compromis. M. Seward, M. Lincoln, tendirent l'oreille aux propositions de M. Crittenden; ils étaient prêts à toutes les concessions honorables pour éviter la guerre civile, la rupture violente de l'Union leur paraissant le plus grand des malheurs. Sumner, devenu le chef du parti répubhcain dans le sénat, s'opposa au compromis de M. Crittenden, il refusa de sacrifier les principes qui venaient de triompher dans les élections, il savait que tout sacrifice serait vain, que la trahison était ouvertement préparée,
GRANDES FIGCREb HISTORIQUES.
rindépcndance et le secret de ses conseils. L'affaire du Trent fut résolue par M. Lincoln, M.. Sewardel M. Sumner; ce dernier défendit dans le sénat la conduite du gouvernement, qui avait refusé de communiquer les pièces diplomatiques pendant la durée des négociations; les commissaires remis en liberté^ il prononça un de ses plus beaux discours pour justifier la conduite du président. Il raconta tous les outrages que l'Angleterre avait faits autrefois à la liberté des mers, rentêtement avec lequel elle avait résisté naguère aux revendications de la France et des États-Unis ; les avocats de la couronne, dont le gouvernement anglais avait invoqué l'opinion, n'avaient pas déclaré la prise des commissaires illé-, gale, ils avaient condamné la conduite d'un officier qui s'était érigé lui-même en juge et qui n'avait point amené sa prise devant une cour d'amirauté* En protestant contre une procédure internationale vicieuse plutôt que contre la violation d'un droit, l'Angleterre n'entrait pas moins dans la voie que lui avait montrée depuis longtemps l'Amérique; Sumner ne craignait donc pas, en face du patriotisme américain irrité, de représenter la reddition
%ies commissaires américains comme une véritable Brjctoire pour les États-Unis et pour la civilisation. Dans cette longue harangue, qui fut écoutée de tout Le corps diplomatique^ à l'exception de lord Lyons, Sumi^er ne cachait point la douleur que lui cau- Baîent les sentiments que l'Angleterre avait laissés rfdater depuis le commencement de la guerre civile. JUe était bien plus vive chez des hommes tels que Somner, Motley, dans le Massachussetts, chez les JdiK)litionistes si longtemps consolés par les sympa- Aies de l'Angleterre de l'indifférence de leurs conl^koyenSy que chez des politiques tels que Seward, ^nourrissaient une défiance traditionnelle contre ACrande-Bretagne, ou chez les hommes de l'ouest, Ws que Lincoln, qui, vivant au centre du conliient, n'apercevaient pour ainsi dire pas l'Europe Itas leur horizon. Où il avait désiré, cherché, rêvé tes alliés, Sumner voyait désormais des ennemis; fis événements lui arrachaient plus que des illuionSf ils meurtrissaient ses amitiés et dissipaient, Omme un vent froid, bien des mensonges dont il i\ait trop goûté la douceur.
Nous ne pouvons suivre ici M. Sumner pendant
rindépcndance et le secret de ses conseils. L'affaire du Trent fut résolue par M. Lincoln, M., Seward et M. Sumner; ce dernier défendit dans le sénat la conduite du gouvernement, qui avait refusé de communiquer les pièces diplomatiques pendant la durée des négociations ; les commissaires remis en liberté, il prononça un de ses plus beaux discours pour justifier la conduite du président. Il raconta tous les outrages que l'Angleterre avait faits autrefois à la liberté des mers, l'entêtement avec lequel elle avait résisté naguère aux revendications de la France et des États-Unis; les avocats de la couronne, dont lé gouvernement anglais avait invoqué l'opinion, n'avaient pas déclaré la prise des commissaires illégale, ils avaient condamné la conduite d'un officier qui s'était érigé lui-même en juge et qui n'avait point amené sa prise devant une cour d'amirauté. En protestant contre une procédure internationale vicieuse plutôt que contre la violation d'un droit, l'Angleterre n'entrait pas moins dans la voie que lui avait montrée depuis longtemps l'Amérique; Sumner ne craignait donc pas, en face du patriotisme américain irrité, de représenter la reddition
jconseillait de prendre cette grande mesure. Il savait qiie cette parole libératrice vaudrait des armées à rUniott. Illui répétait sans cessé que si, comme prési- ' denf, il ne se croyait pas le droit d'abolir Tesclavage, comme commandant en chef des armées il pouvait, il devait porter à la rébellion les coups les plus propres à l'abattre. On donnait des armes à tous les nègres fugitifs : ceux qui avaient porté l'uniforme du soldat pouvaient-ils reprendre la livrée de la servitude?
Lincoln se laissa enfin convaincre, il frappa le grand coup qui devait ébranler jusque dans ses fondements l'édifice de la nouvelle confédération. Sumner commenta la proclamation d'émancipation dans un discours fait à Boston. <( On a prétendu quelquefois, dit-il, que l'objet de cette guerre est de rétablir la constitution telle qu'elle existe et l'Union telle qu'elle existait. C'est là une erreur, si, par la première de ces expressions, on entend le droit de garder et de poursuivre des esclaves, si par la seconde on veut revenir aux jours où le scrutin était violé dans le Kansas, où la liberté de discussion était violée dans le sénat, où l'on tendait des chaînes autour du
Wi GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
tribunal de Boston pour garder un esclaye fugitif. Cette guerre n*a pas été entreprise pour détruire Tesclavage, elle a été entreprise pour vaincre une rébellion ; mais il se trouve que cette rébellion ne peut être vaincue, si l'esclavage ne l'est pas. > Puis, s' adressant à l'Europe, il s'écriait : c Dira-t-on encore de l'autre côté de l'Atlantique que l'esclavage n'a rien à faire dans cette guerre, que toutes les idées généreuses se trouvent du coté des rebelles, que la séparation est inévitable et que notre temps assistera au démembrement de cette république? Nous pouvons tranquilliser les hommes d'Etat de l'Europe : l'épée de Washington conduira encore nos armées à la victoire, et notre drapeau ne couvrira plus de ses plis que la liberté. >
A peine la session du congrès était -elle finie, M. Suraner retournait à Boston. C'est là que je le revis d'abord quand j'allai visiter les États-Unis pendant la guerre. Ma première visite fut pour lui : il habitait une petite maison dans Hancock-street, sur. le revers de la colline qui porte le palais de l'État. D me reçut dans une petite chambre dont les murs étaient couverts de portraits gravés de Nanteuil.
conseillait de prendre cette grande mesure. Il savait qiic cette parole libératrice vaudrait des armées à rUnion. Il lui répétait sans cesse que si, comme président, il ne se croyait pas le droitd'abolir l'esclavage, comme commandant en chef des armées il pouvait, il devait porter à la rébellion les coups les pins propres à l'abattre. On donnait des armes à tous les nègres fugitifs : ceux qui avaient porté l'uniforme du soldat pouvaient-ils reprendre la livrée de la servitude?
Lincoln se laissa enfin convaincre, il frappa le grand coup qui devait ébranler jusque dans ses fondements l'édifice de la nouvelle confédération. Sumner commenta la proclamation d'émancipation dans un discours fait à Boston. <( On a prétendu quelquefois, dit-il, que l'objet de cette guerre est de rétablir la constitution telle qu'elle existe et l'Union telle qu'elle existait. C'est là une erreur, si, par la première de ces expressions, on entend le droit dé garder et de poursuivre des esclaves, si par la seconde on veut revenir aux jours où le scrutin était violé dans le Kansas, où la liberté de discussion était violée dans le sénat, où l'on tendait des chaînes autour du
ut GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
tribunal de Boston pour garder un esclave fugitif. Cette guerre n'a pas été entreprise pour détruire Tesclavage, elle a été entreprise pour vaincre une rébellion ; mais il se trouve que cette rébellion ne peut être vaincue, si l'esclavage ne l'est pas. > Puis, s'adressant à l'Europe, il s'écriait : c Dira-t-on encore de l'autre côté de l'Atlantique que l'esclavage n'a rien à faire dans cette guerre, que toutes les idées généreuses se trouvent du côté des rebelles, que la séparation est inévitable et que notre temps assistera au démembrement de cette république? Nous pouvons tranquilliser les hommes d'État de l'Europe : Fépée de Washington conduira encore nos armées à la victoire, et notre drapeau ne couvrira plus de ses plis que la liberté. >
A peine la session du congrès était -elle finie, M. Sumner retournait à Boston. C'est la que je le revis d'abord quand j'allai visiter les États-Unis pendant la guerre. Ma première visite fut pour lui : il habitait une petite maison dans Hancock-street, sur le revers de la colline qui porte le palais de l'État. Il me reçut dans une petite chambre dont les murs étaient couverts de portraits gravés de Nanteuil.
UN HOMME D'ÉTAT AMÉRICAIN. ÎJi5
fcerlé des discours, et Siimner se plaisait à raconter tout ce qu'il avait vu depuis le commencement de la guerre, ses émotions, ses doutes, ses angoisses, ses espérances- Je vis dès lors percer avec quelque regret le germe des défiances qui devaient plus tard le séparer du gouvernement. Il n'y a pas de vertu plus difficile aux politiques qui ne sont point animés d'ambitions vulgaires que de savoir se contenter : les âmes délicates, nobles, éprises du bien, sont sans cesse froissées dans la mêlée des affaires pudiques. Il y avait même alors, dans la conduite de Lincoln et surtout dans celle de M. Seward, des ihoses qui pouvaient inquiéter Sumner; mais Sumler ne tenait peut-èlre pas assez de compte des dif- Icultés qui s'attachent, comme une robe de Nes- 5us, à l'exercice du pouvoir. Il donnait et retirait m môme temps sa confiance, bien qu'en politique il soit non-seulement nécessaire, mais encore prudent de sembler accorder la confiance même [juand on ne l'éprouve pas. M. Seward était sans rcsse hanlé par la crainte de la guerre extérieure, f^n même temps que jaloux de ne jamais tenir -un' langage indigne de son grand pays. Lincoln, sou-
at6 GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
tenu au pouvoir par tous les bons citoyens, ne pouvait blesser inutilement leurs passions. Autour tf eux. s'agitait cette tourbe d'hommes qui, dans les pajs démocratiques, remplacent les couilisans, valets aussi avides, serviteurs aussi fourbes, décidés à bâtir leur fortune sur les faiblesses des hommes et le caprice des événements. Sumner vivait à des étages si élevés qu'il ne pouvait admettre un instant qu'on se seiTÎt d'instruments vils, et pourtant sa candeur le livra plus d'une fois lui-même à des intrigants qui le nourrissaient de grandes paroles. Si la fortune l'avait mis à ce moment critique au faîte du pouvoir, il eût sans doute parlé et agi parfois autrement que Seward et Lincoln; nous doutons s'il eût été plus utile à son pays. Peu de jours après, j'allai avec lui voir Garrison au bureau de la société abolitioniste. Nous entrâmes dans une salle encombrée de journaux, do pamphlets. De temps en temps, un homme de couleur entrait, sortait, venait prendre des ordres. Garrison arriva bientôt. Il voulut bien m'accueillir comme une vieille connaissance; je fus frappé d'un grand air de douceur sur la figure pâle, amaigrie, de cet homme si longtemps regarde
comme un fanatique. Sa sagesse politique me toucha. Je fus heureux de lui entendre dire devant Samner ces paroles : « notre plus cher désir, à nous autres aboHtionistes, c'est de disparaître, de deifenîr inutiles, de dissoudre notre société ; nous ne croyons pas encore pouvoir le faire, parce que (ous les esclaves ne sont pas encore libres de fait; mais nous approchons du terme. » M. Sumner fit allusion à un discours récemment prononcé par M. Seward à Auburn, d'où on aurait pu conclure que toutes les mesures dites de guerre cesseraient <î'avoir leur effet, la paix une fois rétablie. « Seward, dit Garrison, a toujours aimé l'équivoque, mais je ne vois dans sa déclaration qu'un truisme. Il est bien clair que, dès que la guerre cessera, tout rentrera dans Tordre; mais ce qui est fait est fait, et rien ne peut le défaire. J'ai pleine confiance dans l'honnêteté de M. Lincoln, et son honneur l'oblige à être fidèle à la proclamation d'émancipation . Sans nul doute, le président a toujours déclaré qu'à côté du sien il y a un autre pouvoir, celui de la cour suprême; mais, croyez-le, l'esclavage est frappé au cœur, et la cour suprême ne pourrait, si elle le
?ÀH r.P.A.NDES FIGURKS HISTORIQI'ES.
voulait, lui rendre la vie. Dans les États loyaux, , nous le voyons mourir. Le Maryland yient d'abolir l'esclavage, et les propriélaires de noirs n'ont demandé aucune compensation. J'ai vécu assez longtemps pour voir accomplir les vœux de ma vie entière. i>
Garrison disait vrai ; il se liàta de dissoudre la société abolitioniste qu'il avait fondée; il cessa de jiublier son journal le Libérateur; il rentra dans le repos et prononça son N une dimittis^ Domiw^, donnant ainsi un exemple que peu dé réformateurs onl su donner. Son àme modeste, pure et bienveillante, rliercha le port au lieu de rester dans les orages. Sumner était par moments tenté de suivre cel exemple : il servait le gouvernement de M. Lincoln, à la tribune, dans le sénat, partout où sa voix élail entendue ; mais il le servait en maître, s'il étail permis d'user de cette expression, il était impatient, défiant. La longue habitude de l'opposilion donne aux esprits les plus généreux des plis incommodes à effacer ; elle détruit la confiance, la bonne humeur, la netteté des vues. Une culture trop raffinée est aussi propre peut-être à débilitât'
UN HOMME D'ÉTAT AMÉRICAIN. Ui)
les hommes politiques, car elle accumule trop de pensées et de doutes sur la route de la force et de l'aclion.
Me sera-t-il permis de parler des heures les plus heureuses passées avec Sumner dans la compagnie du poêle Longfellow, son ami le plus intime, d'Emerson, d'Oliver Wcndell Holmes, de James Lowell, d'Agassiz, et de quelques autres membres du club littéraire de Boston? Je trouvais dans ce cercle choisi quelque chose de l'enthousiasme de notre ancienne pléiade poétique, des amitiés sans trace de jalousie, la curiosité la plus vive à l'endroit de l'Europe, moins de ses hommes d'Etat et de ses souverains que de ses écrivains, le calme le plus grand parmi les remuements de la guerre civile, un patriotisme des plus chauds pourtant, \me émo lion grave et contenue qui n'ôtait rien au charme Je la plus aimable hospitalité. Tous ces hommes ivaient le sentiment qu'ils travaillaient à un bel )uvrage; ils façonnaient la pensée d'une nation eune, éblouie do ses propres espérances, assez ière déjà pour priser les grandeurs de l'esprit plus |ue celles de la matière. Ce sentiment respirait
340 GRANDES FIGUHES HISTORIQUES.
toutes les péripéties qui remplirent ces années 1er-. i ibles de la présidence de Lincoln. Deux partis se disputaient rinfluence; le premier avait pour devise « rUnion, telle qu'elle était, la constitution telle qu'elle est ». M. Seward eut longtemps des complaisances pour les politiques qui voulaienl, une victoire obtenue, recommencer le passé, comme si la guerre n'eût été qu'un mauvais rêve. Sumner au contraire, et les abolitionistes avec lui, poussaient le président à l'émancipation. Ils ne voulaient pas que tant de sang eût été versé en. vain. Les ennemis des États-Unis en Europe répétaient à l'envi que le iiord et le sud ne se dispulaieni que l'empire du continent. C'était le moment où M. Gladstone félicitait publiquement M. Jefferson Davis d'avoir fait une armée, une marine et une nation : le président Lincoln hésita longtemps, il se décida enfin le 22 septembre 1862 à lancer I la proclamation où il donnait la liberté à tons I les esclaves dans les Etats rebelles. Depuis le dé- j but de la guerre, après chaque défaite, chaque fois que M. Sumner trouvait Lincoln assombri, pliaD' sous le poids de sa redoutable responsabilité, il lu'
conseillait de prendre cetlegrande mesure. Il savait qiie cette parole libératrice vaudrait des armées à rUnion. lUui répétait sans cessé que si, comme présidenf, il ne se croyait pas le droitd'abolir resclavaoe, comme commandant en chef des armées il pouvail, il devait porter à la rébellion les coups les plus propres à l'abattre. On donnait des armes à tous les nègres fugitifs : ceux qui avaient porté l'uniforme du soldat pouvaient-ils reprendre la livrée de la servitude?
Uncoln se laissa enfin convaincre, il frappa 1(3 grand coup qui devait ébranler jusque dans ses fondements l'édifice de la nouvelle confédération. Sumner commenta la proclamation d'émancipation dans un discours fait à Boston, ce On a prétendu quelquefois, dit-il, que l'objet de cette guerre est de rétablir la constitution telle qu'elle existe et l'Union telle qu'elle existait. C'est là une erreur, si, par la première de ces expressions, on entend le droit dé garder et de poursuivre des esclaves, si par la seconde on veut revenir aux jours où le scrutin était violé dans le Kansas, où la liberté de discussion était violée dans le sénat, où l'on tendait des chaînes autour du
ut GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
tribunal de Boston pour garder un esclave fugitif. Cette guerre n'a pas été entreprise pour détruire Tesclavage, elle a été entreprise pour vaincre une rébellion ; mais il se trouve que cette rébellion ne peut être vaincue, si l'esclavage ne l'est pas. > Puis, s' adressant à l'Europe, il s'écriait : c Dira-t-on encore de l'autre côté de l'Atlantique que l'esdayage n'a rien à faire dans cette guerre, que toutes les idées généreuses se trouvent du côté des rebelles, que la séparation est inévitable et que notre temps assistCTa au démembrement de cette république?
Nous pouvons tranquilliser les hommes d'Etal de l'Europe : l'épée de Washington conduira encijre nos armées à la victoire, et notre drapeau ne couvrira plus de ses plis que la liberté. >
A peine la session du congrès était -elle finie, M. Suraner retournait à Boston. C'est ]k que Je le revis d'abord quand j'allai visiter les États-Unis pendant la guerre. Ma première visite fut pour lui : il habitait une petite maison dans Hancock-street, sur. le revers de la colline qui porte le palais de l'État. H me reçut dans une petite chambre dont les murs étaient couverts de portraits gravés de Nanteuil.
331) GRANDES FIGUHES HiSTOUIQUES.
que les arsenaux du nord avaient été vidés par le ministre de la guerre, que la lutte ne pouvait plus être évitée. Les sénateurs du sud quittèrent leur poste l'un après l'autre, et dans cette enceinte où si longtemps il n'avait fait entendre que de vaines protestations, Sumner se trouva bientôt le représentant le plus puissant de l'Union, à la fois le conseil et le juge du pouvoir exécutif, l'ame de la lulle engagée contre l'esclavage. Il fut nommé président du comité des affaires étrangères ; cette dignité, la plus haute que confère le sénat, faisait de lui le collaborateur le plus constant et le plus intime du secrétaire d'État, M. Sevvard, en même temps qu'elle lui permettait de tourner au profit de l'État les amitiés qu'il avait depuis longtemps nouées dans le monde diplomatique.
su GRANDES VlGUPiES lllSTOrv iQUES.
l'Union. 11 ne doiilait pas que M. Everett donnerait sa voix à M. Lincoln, et, en raison de sa grande inlluence, il appuya sa candidature.
Sumner me conduisit ensuite au palais de TÉlal, me présenta au gouverneur, qui travaillait Jour et nuit à l'équipement et au recrutement des régiments du Massachussetls; il me fit voir la première charte de la colonie, les premiers traités avec les Indiens, une copie des tombes des ancêtres de Washington qui reposent dans un cimetière du Northamptonshire, que lord Spencer lui avait offerte et qu'il avait donnée à la ville de Boston. Nous visitâmes ensemble les belles bibliothèques publiques dé la ville, Faneuil Hall, une salle célèbre dans les annales de Boston, où se tiennent toutes les grandes réunions populaires. Puis-je oublier les promenades faites plus tard avec Sumner aux environs de Boston, les vieux collèges de brique rouge de Cambridge, ombragés de beaux ormes séculaires, ce parc sans fin qui s'étend de colline en colline, et où la rudesse d'une terre de granit est cachée sous une riche végétation et la grâce de mille coquettes habitations?
La liberté de la campagne encourageait la li-
rindépcndancc et le secret fie ses conseils. Uaffiâre du Trefit fut résolue par M. Lincoln, M., Sewardel M. Sumner; ce dernier défendit dans le sénat la conduite du gouvernement, qui avait refusé de communiquer les pièces diplomatiques pendant la durée des négociations; les commissaires remis en liberté, il prononça un de ses plus beaux discours pour justifier la conduite du président. Il raconta tous les outrages que l'Angleterre avait faits autrefois i la liberté des mers, l'entêtement avec lequel elk avait résisté naguère aux revendications de la Frana et des États-Unis ; les avocats de la couronne, don) le gouvernement anglais avait invoqué l'opinioU; n'avaient pas déclaré la prise des commissaires illé gale, ils avaient condamné la conduite d'un olBciei qui s'était érigé lui-même en juge et qui n'avail point amené sa prise devant une cour d'amirauté. En protestant contre une procédure internationak vicieuse plutôt que contre la violation d'un droit, l'Angleterre n'entrait pas moins dans la voie que lui avait montrée depuis longtemps l'Amérique; Sumner ne craignait donc pas, en face du patriotisme américain irrité, de représenter la reddition
les commissaires américains comme une véritable Kktoire pom* les Étais-Unis et pour la civilisation. Dus cette longue harangue, qui fut écoutée de tout Le corps diplomatique, à l'exception de lord Lyons, sSumuer ne cachait poinl la douleur que lui cau- BÛent les sentiments que l'Angleterre avait laissés édater depuis le commencement de la guerre civile. Elle était bien plus vive chez des hommes tels que Somner, Motley, dans le Massachusselts, chez les riMlitionistes si longtemps consolés par les sympa- Mdes de l'Angleterre de l'indifférence de leurs con- VitoyenSy que chez des politiques tels que Seward, ||Bi nourrissaient une défiance traditionnelle contre hGrande-Bretagne, ou chez les hommes de l'ouest, SUs que Lincoln, qui, vivant au centre du conti- ^t, n'apercevaient pour ainsi dire pas l'Europe
leur horizon. Où il avait désiré, cherché, rêvé
» alliés, Sumner voyait désormais des ennemis;
éYénemcnts lui arrachaient plus que des illu-
, ils meurtrissaient ses amitiés et dissipaient, ^toiome un vent froid, bien des mensonges dont il **»! trop goûté la douceur.
Nous ne pouvons suivre ici M. Sumner pendant
loules les péripéties qui remplirent ces années 1er-
ribles de la présidence de Lincoln. Deux partisse! disputaient r influence; le premier avait pour devise « rUnion, telle qu'elle était, la conslitulioa telle qu'elle est ». M. Seward eut longtemps des complaisances pour les politiques qui voulaient, une victoire obtenue, recommencer le passéj comme si la guerre n'eût été qu'un mauvais rêve. Sumner au contraire, et les abolitionistes avec lui, poussaient le président à l'émancipalion. Us né voulaient pas que tant de sang eut été versé eii vain. Les ennemis des États-Unis en Europe répétaient à l'envi que le tiord et le sud ne se disputaient que l'empire du continent. C'était le moment oi M. Gladstone félicitait publiquement M. Jeffersoft Davis d'avoir fait une armée, une marine et une nation : le président Lincoln hésita longtemps, il se décida enfin le 22 septembre 1802 à lancer la proclamation où il donnait la liberté à tons les esclaves dans les Etats rebelles. Depuis le début de la guerre, après chaque défaite, chaque fois que M. Sumner trouvait Lincoln assombri, plia^ sous le poids de sa redoutable responsabilité, il '"'
(Conseillait de prendre celle grande mesure. Il savait que cette parole libératrice vaudrait des armées à rUnioa, Illui répétait sans cessé que si, comme président, il ne se croyait pas le droit d'abolir l'esclavage, comme commandant en chef des armées il pouvait, il devait porter à la rébellion les coups les pins propres à l'abattre. On donnait des armes à tons les nègres fugitifs : ceux qui avaient porté l'uniforme du soldat pouvaient-ils reprendre la livrée de la servitude?
Lincoln se laissa enfin convaincre, il frappa le grand coup qui devait ébranler jusque dans ses fondements l'édifice de la nouvelle confédération. Sumner commenta la proclamation d'émancipation dans un discours fait à Boston. « On a prétendu quelquefois, dit-il, que l'objet de cette guerre est de rétablir la constitution telle qu'elle existe et l'Union telle qu'elle existait. C'est là une erreur, si, par la première de ces expressions, on entend le droit de garder et de poursuivre des esclaves, si par la seconde on veut revenir aux jours où le scrutin était violé dans le Kansas, où la liberté de discussion était violée dans le sénat, où l'on tendait des chaînes autour du
l'N HOMME D'ÉTAT AMÉRICAIN. 357
dit-il, et tout le monde se tut. Quand je fus prr»! h partir, j'en donnai avis la veille, comme c'était la règle; ce jour-là, après le diner, le général, qui d'ordinaire rentrait tout de suite dans sa tente, me fit l'honneur de me demander de faire avec lui une petite promenade. Le soir était presque venu, on était au mois de janvier. « Vous m'avez apporté une lettre de Sumner, me dit-il ; je ne m'occupe point de politique, mais on écrit dans les journaux que j'appartiens au parti démocratique. Vous pouvez dire îV Suinnerque je suis avant tout le serviteur de l'Union et du gouvernement, que je n'ai pour ses amis et particulièrement pour lui que de l'estime. Il fait sa besogne au sénat, je fais la mienne, comme je puis, ici; et bientôt, je l'espère, nous entrerons dans Richmond. » Le parti démocratique fondait <ilors de grandies espérances sur Grant et méditait de l'opposer quelque jour à Lincoln. Ces quelques mots, prononcés avec la plus grande simplicité, me louchèrent plus qu'ils ne me surprirent; j'étais confus de recevoir une marque de confiance d'un homme si avare de paroles. D'al)ord froid, avec une orte de timidité contractée dans les solitudes de
dans la gravite presque auguste d'Emerson, dans rolympienne douceur de Longfellow, dans la grâce de Lowell, dans l'esprit de Holmes, dans Tardeur d'Agassiz, qui avait apporté à l'Amérique, avecTart d'observer, une passion scientifique insatiable.
Sumner était l'objet d'un grand respect dans ce cercle, où il aimait à dérober quelques heures à la politique; mais la campagne présidentielle était commencée, et le sénateur du Massachussetts ne pouvait pas ne pas y prendre sa part. Je l'entendis parler un soir à Faneuil Hall devant 2000 personnes. Il compara les programmes du parti républicain et du parti démocratique, évitant de parler des personnes et se tenant dans les idées générales. 11 y avait des noirs dans l'assistance : ils étaient suspendus à la parole de celui qu'ils regardaient comme leur libérateur, leurs yeux vitreux suivaient tous ses gestes, ils écoutaient, comme des enfants, sa parole grave, qui semblait frapper des coups répétés et retentissants.
Quelques semaines après, je retrouvai M. Sumner à Washington; c'est lui qui me conduisit chez M. Lincoln, à la Maison-Blanche et chez M. Seward.
UN HOMME D'ÉTAT AMÉlUCAhN. 3 1
Je restai assez longtemps dans la capitale pour me convaincre que le président avait pour le sénateur du Massachussetts les sentiments d'une grande déférence. Il ne se laissait pas volontiers aller devant lui à ces saillies qui, au reste, ne lui servaient d'habitude qu'à fermer la bouche aux indiscrets et aux importuns. 11 laissait voir plutôt la tristesse, qui était le fonds naturel de son caractère ; son bon sens un peu inculte demandait des leçons en même temps qu'il donnait des conseils. Sumner, est-il nécessaire de le dire? avait des ennemis nombreux et ardents; M. Lincoln ne se livrait pas au plaisir dangereux d'affaiblir un des soutiens de sa cause. Sa bonté finit par fondre les premières craintes de Sumner; leur ton d'esprit était tout différent, mais leur alliance, fondée sur un respect réciproque, devinl enfin une véritable amilié. M. Seward était d'humeur un peu ironique; lorsque Sumner me fit l'honneur de me conduire chez lui, nous le trouvâmes, comme d'habitude, enveloppé d'un nuage do fumée. La conversation, d'abord un peu gênée, s'anima bientôt; elle tomba sur le chapitre de YAlabarnUy et des lettres publiées sur ce sujet dans le
352 GIUNDES FICUUKS HISTORIQUES.
rimes par Ilistoricus. Sumner s'étendit longuemeni sur les précédents cités par cet éciîvain et opposés aux Ëlats-Unis. « Il est quelquefois bon, lui répondit M. Scward, de n'en pas trop savoir. Au reste, si on nous enfonce dans les précédents, j'en trouverai toujours autant à founir contre l'Angleterre qu'elle en peut fournir contre nous. » A rencontre de M. Sumner, M. Seward conservait toujours l'espoir de ramener Napoléon III à la cause de l'Union. Il revenait sans cesse sur ce sujet, répétant toujours : « Ah ! si je pouvais voir l'empereur! * Il ne pouvait comprendre qu'un souverain démocititique n'eût pas fait comme l'empereur de Russie, qui avec quelques bonnes paroles avait gagné le
cœur du peuple des Etats-Unis. « On ne saitdoncpas à Paris ce que nous sommes! » Son esprit hardi et fertile en combinaisons faisait des plans grandioses et aurait voulu y associer la France. Il s'irritait de trouver tant de froideur où il aurait voulu de l'ouverture et de la confiance. Il avait accepté les ser-^ vices des princes d'Orléans, mais il n'avait aucune antipathie pour les Bonaparte. Sumner affichait ses sympathies pour les libéraux et les républicains
demniser tous ceux que la crainte des corsaires a contraints à vendre leurs vaisseaux à vil prix et à interrompre toutes leurs opérations commerciales. Un premier traité avec l'Angleterre avait reçu la signature de lord Clarendon et du négociateur américain. M. Sumner n'eut pas de peine à déterminer le sénat à refuser sa ratification à un traité qui nonséulement consacrait l'abandon des dommages indirects, mais qui n'assurait pas sérieusement lés revendications les plus légitimes, et qui ne renfermait pas la moindre trace d'un regret ou d'une réparation morale.
pensées^ parfois de chimères, esprit d'un vol toujours droit et élevé. Je m'étonne que les étrangers qui voyagent en Amérique ne recherchent pas davantage le séjour de Washington : dans celte ville, toute publique, sont réunis les représentants les
plus intelligents de tous les Etats; le sénat, le gouvernement, la cour suprême, le congrès, renferment toujours des hommes éminents; New-York, Boston,, Philadelphie, ont encore quelque chose de pi'ovincial ; Washington est vraiment capitale, et les petites^ grandeurs de province y sont éclipsées par la grandeur nationale. Les fonctions de M. Sumner le mettaient en rapports constants avec les membres du corps diplomatique; on le recherchait pour la sûreté de son commerce, l'intérêt de sa conversation^ et il avait trouvé des amis véritables parmi tous les ministres qui avaient résidé quelque temps en Amérique. Sa vie était des plus laborieuses; il se levait de grand matin, donnait des audiences, écri\^t ses rapports, et chaque jour on le voyait à sa place au sénat, soutenant les projets de loi qu'il avait préparés. Il était sans cesse occupé à cette époque des mesures de détail qui devaient suivre l'abolition
de l'esclavage;, ce n'était pa? assez de donner la liberté aux noirs, il fallait leur .donner un état civil^ des droits électoraux, le bienfait de l'éducation publique. L'opposition dans le sénat n'-était plus trèsnombreuse depuis la défection des sénateurs du sud, mais elle était ardente, d'humeur presque rc- \ belle. Un jour, je causais dans l'enceinte même du séaat, avec M. Sumner et M. Reverdy Johnson, quif était parmi les mécontents. Un sénateur du Kentucky, ancien gouverneur de cet État fiontière, s'ap- I proche de Sumner et lui dit : « Eh bien! quand accepterez-vous les vingt-cinq nègres que je vous offre depuis trois mois? Je paierai leurs frais de voj-age. Votre loi (on discutait en ce moment une loi relative aux femmes et aux enfants des noii's enrôlés dans l'armée fédérale) va faire de nouveaux malheureux. Quand en aurcz-vous fait assez? Vous perdez ce pays. Vous êtes bien bon de parler encore de la constitution. Foulez-la franchement aux pieds. Les ai*guments constitutionnels dont vous vous servez comme sénateur vous feraient rire comme avocat; tous vos avocats de Boston en riraient avec vous. > Il continua ainsi longtemps avec une sorte de fami-
liarité irritée et farouche; Suriiner Técouta sans répondre un seul mot. « Vous les voyez, me dit-il, voilà ce que j'ai enduré pendant des années; à h façon dont on nous traite, maintenant que notre parti est au pouvoir, vous pouvez deviner ce qui se passait ici autrefois. »
Quand je quittai Wasliitigton pour me rendre a l'armée devant Richmond, Sumner voulut bien me donner pour le général Grant une lettre qui m'assura la réception la plus hospitalière. Je ne rappellerais point ce souvenir sans un incident qui se rattache aux premiers rapports du sénateur du Massachussetts et de celui qui devait devenir le pré" sident de la république. Le général Grant est un homme froid et silencieux ; il m'avait fait donner une tente a son quartier général, mais je ne lavis jamais pendant mon bref séjour qu'à l'heure du dîner, qui était aussi court que frugal. A peine un mot était prononcé devant lui; je me souviens qu'un jour un des officiers d'état-major parla d'une atla^ que préparée à l'embouchure d'une rivière, et dit que la barre à marée basse avait seize pieds de profondeur; Grant releva la tête : a Dix-huit pieds,»
dit-il, et tout le monde se tut. Quand je fus prêt h partir, j'en donnai avis la veille, comme c'était la règle; ce jour-là, après le dîner, le général, qui d'ordinaire rentrait tout de suite dans sa tente, me fit l'honneur de me demander de faire avec lui une petite promenade. Le soir était presque venu, on était au mois de janvier. « Vous m'avez apporté une lettre deSumner, me dit-il; je nem'occupe point de politique, mais on écrit dans les journaux que j'appartiens au parti démocratique. Vous pouvez dire à^ Sumnerque je suis avant tout le serviteur de Tl^nion et du gouvernement, que je n'ai pour ses amis et particulièrement pour lui que de l'estime. Il fait sa besogne au sénat, je fais la mienne, comme je puis, ici; et bientôt, je l'espère, nous entrerons dans Richmond. » Le parti démocratique fondait alors de grandes espérances sur Grant et méditai! de l'opposer quelque jour à Lincoln. Ces quelques mots, prononcés avec la plus grande simplicité, me louchèrent plus qu'ils ne me surprirent; j'étais confus de recevoir une marque de confiance d'un homme si avare de paroles. D'abord froid, avec une sorte de timidité (!ontraclée dans les solitudes de
358 GRANDES FIGURES HlSTORtQUES.
l'ouest, austère dans sa vie, dans son costume, Finfatigable, l'impassible Grant est resté dans mamémoire^ avec tous les signes du commandement, comme une volonté vivante, tenace, inexorable, un de ccshommes sans faiblesse et sans plis qui sont faits pour terminer une guerre civile, trop profondément imbu des sentiments de sa race pour songer à.la terminer autrement qu'au profit de la loi . L'heure du triomphe approchait; mais la victoire même ne pouvait plus effacer dans l'âme naturellement bénigne de Lincoln, le souvenir de tant d'angoisses, de tant de douleurs, de sauf versé; la mort vint le délivrer et le prendre surce^ sommet où l'avait porté la fortune. Dès que Lincoln fut frappé, on alla chercher Sunuier; il assista à la. lente agonie, et peut-être regretta-t-il d'avoir quelquefois douté de celui qui avait été choisi pour ètre^ le martyr de l'Union.
Sumner'se fil dans le sénat l'exécuteur testamentaire de Lincoln; il devint, pour ainsi dire, le chef du parti républicain, et son influence, alors prédominante, triompha de celle de Johnson, élevé de la vice-présidence au pouvoir suprême. Ses efforts se eonceritrèrcnt sur deux points après là fin de laguerre,.
UN HamiE D'ÉTAT AMÉRICAIN. 3€i
C0UX qui avaient voté avec lui m voulaient point partager sa di$grlice. Gonune tous )e$ bommes» qui ne iu)nt point habitués aux débats parlementairi^» le président avait cru voir dans le di^ours de Siim-^ ner pins que celnii-ei ne voulait y mettre ; il aY^il aeoepté la bataille avee une décisiofi militaire quand on faisait mine de Toffrir plus qu'on avait d'envie de la livrer. M. Motley, qui était à Londres, fut extrêmement surpris d'être rappelé, et M, Sumner put croire que l'ambassadeur des États-Unis était la victime de l'amitié qu'il lui portait. H se plaignit avec plus d'amertume qu'il n'eût fait sans doute s'il s'était agi de sa propre personne ; la rupture entre le président et lui devint complète. Il se laissa glisser -et tomber de plus en plus dans l'opposi^ tion, et s'étonna bientôt de ne plus être suivi que par quelques partisans. Il se retrouva dans ce sénat, où sa voix avait été pendant quelques années la plus écoutée, presque seul, séparé de ceux qui avaient longtemps combattu à ses côtés, aigri, souvent injuste et se croyant victime de Finjustice, déchu dans le triomphe des siens, n'ayant que la lie et l'amertume du pouvoir sans avoir le miel. Ce qui lui res-
:60 (.KANDES FIGlIîhS H I S TOH H^fUtS.
sembler un moment presque eiussi ardue. Le commerce des États-Unis avait été ruiné pendant la guerre par les corsaires sortis des ports de FAngleterre : les revendications du cabinet de Washington ne s'étaient pas fait attendre. Sumner prononça sur ce sujet un discours qui jeta le plus grand émoi en Angleterre. Suivant lui, T Angleterre avait violé le droit des gens dès le début des hostilités ; elle étail non pas seulement responsable dès dommages directement infligés par les corsaires, mais des dommages indirects causés au commerce américain par la reconnaissance hâtive des États confédérés en qualilé de belligérants, par les encouragements donnés à la rébellion, et enfin par les déprédations des corsaires. L'évaluation de ces dommages indirects était, on \o devine, des plus difficiles, et restait forcément trop arbitraire; Sumner eut le tort de donner un chiffre pour les représenter, mais au fond nous lui avons entendu dire à lui-même que, si le chiffre étail chose indifférente, le principe des dommages indirects ne l'était point. Il est certain que rembourser simplement les armateurs dont les navires ont élé brûlés ou coulés en pleine mer, ce n'est point in-
demniser tous ceux que la crainte des corsaires a contraints à vendre leurs vaisseaux à vil prix et à interrompre toutes leurs opérations commerciales. Un premier traité avec l'Angleterre avait reçu la signature de lord Glarendon et du négociateur américain. M. Sumner n'eut pas de peine à déterminer le sénat à refuser sa ratification à un traité qui nonséulement consacrait l'abandon des dommages indirects, mais qui n'assurait pas sérieusement les revendications les jplus légitimes, et qui ne renfermait pas la moindre trace d'un regret ou d'une réparation morale.
En 4869, le t>arti républicain porta te géhértl Grant au pouvoir, et ici commence la partie la plus pénible, sinon la moins instructive de notre tâcke. Il n'y a pas de spectacle plus douloureux que le déchirement d'une union que tout deviwt resserrer et que tout vient détruire, — la métamorphose et comme l'empoisonnement lent de l'amitié, delà confiance, de l'estime. Enprenant possession de la présidence, le général Grant appela à la secrétairerie d'État M. Hamilton Fish. M. Sumner et M. Fish étaient alors en parfaite harmonie. En envoyant M. Motley comme ambassadeur à Londres, le général Grant honorait un ami personnel de Sumner, en même temps qu'un serviteur éminent de l'Union. Leprésident attachait beaucoup d'importance à ce choix à cause de la nature particulièrement délicate des ques-
traces du passé, qu'il se contentait à trop bon marché, et il ne trouvait pour l'avenir aucune garantie sérieuse dans des règles internationales déjà contestées dans le parlement anglais, que rien n'obligeait à soumettre à la sanction des grandes puissances, et dont l'utilité pouvait se trouver épuisée aussitôt après la fin de l'arbitrage.
L'opinion publique se séparait de plus en plus de cette petite phalange des républicains qui avaient pris, avec Sumner, le nom de républicains libéraux, et qui avaient fini par se coaliser avec le parti démocratique. Elle accueillait le traité de Washington et l'arbitrage de Genève comme une satisfaction ; quelques abus, quelques désordres administratifs la laissaient indifférente , elle approuvait l'attitude prise par le général Grant vis-à-vis du sud. A la suite de la guerre civile et de l'émancipation, la plupart de ces État sétaient complétementdésorganisés ; des aventuriers du nord (on les nommait les carpet-baggers^ porteurs de sac de voyage) étaient venus se jeter sur les provinces reconquises comme sur une proie; ils entraînaient les noirs au scrutin, nommaient des conventions, bâclaient des constitutions ; souvent des
avis quand il jugeait à propos de remettre. Il n'avaitpas Thumeur accessible, la patience infatigable, l'ouverture de M. Lincoln, et Sumner sentit bientôt comme une main invisible qui le séparait d'un président silencieux, d'humeur réservée, habitué à quelques figures familières, ennemi de toute discussion. Ce ne fut pas sans doute sans effort qu'il se laissa entraîner jusqu'à l'opposition déclarée.
Cette opposition éclata à propos d'un traité relatif à Saint-Domingue. Le président était très-désireux d'annexer une des Antilles à la république ; il croyait avoir trouvé une occasion très-favorable à Saint- Domingue. Toute sa vie, Sumner avait combattu la doctrine des annexions; le sud voulait s'emparer des Antilles, comme il s'était emparé du Texas, pour étendre le domaine de l'esclavage. Les représentants du nord n'avaient pas cessé de dénoncer ces ambitions, aussi bien que les fourberies et les violences qu'elles avaient encouragées. L'esclavage détruit, il était permis de considérer d'un autre œil une question qui devenait plutôt nationale. L'Espagne, l'Angleterre, la France, le Danemark, avaient de vastes possessions ou du moins un pied dans les
Antilles. Quelques-unes des îles étaient devenues pendant la guerre les arsenaux et les centres de ravitaillement des rebelles. On ne saurait être trop surpris si le président Grant prêta l'oreille à ceux des habitants de Saint-Domingue qui vinrent le solliciter et lui offrir un site pour un magnifique port militaire dans la baie de Samana. Sumncr attaqua ce projet avec une grande violence. Il ne se contenta pas d'en indiquer les dangers lointains : il montra que, la république dominicaine une fois annexée, Haïti serait absorbé fatalement par les États-Unis, qu'il faudrait admettre ces territoires insulaires dans rUnion, qu'on entrait ainsi dans une voie où l'on ne pourrait plus s'arrêter, et qu'on soumettait à une épreuve trop dangereuse les principes traditionnels du gouvernement fédéral. C'était déjà une besogne assez difficile de ramener les anciens Etats du sud à la vie constitutionnelle; l'Union devait se recueillir, se corriger, panser ses plaies plutôt que de songer à étendre indéfiniment ses limites. Sumner ne se contenta pas malheureusement de ces arguments généraux; il dénonça la conduite, les motifs des négociateurs dominicains, il accusa le
liarité irritée et farouche; Suiiiner récoula sans répondre un seul mot. « Vous les voyez, me dit-il, voilà ce que j'ai enduré pendant des années; à la façon dont on nous tiaile, maintenant que notre parti est au pouvoir, vous pouvez deviner ce qui se passait ici autrefois. »
Quand je quittai Washington pour me rendre à l'armée devant Richmond, Sumner voulut bien rac donner pour le général Grant une lettre qui m'assura la réception la plus hospitalière. Je ne rappellerais point ce souvenir sans un incident qui se rattache aux premiers rapports du sénateur du Massachussetts et de celui qui devait devenir le président de la république. Le général Grant est un homme froid et silencieux ; il m'avait fait donner une tente à son quartier général, mais je ne le vis jamais pendant mon bref séjour qu'à l'heure du dîner, qui était aussi court que frugal. A peine un mot était prononcé devant lui; je me souviens qu'un jour un des officiers d'état-major parla d'une atlse que préparée à l'embouchure d'une rivière, et dit que la barre à marée basse avait seize pieds de profondeur; Grant releva la tête : (i Dix-huit pieds,»
dit-il, et tout le monde se tut. Quand je fus pirl a partir, j'en donnai avis la veille, comme c'était la règle; ce jour-lâ, après le dîner, le général, qui ti'ordinaire rentrait tout de suite dans sa tente, me fit l'honneur de me demander de faire avec lui une petite promenade. Le soir était presque venu, on éfait au mois de janvier. « Vous m'avez apporté une lettre deSumnei*, me dit-il; je ne m'occupe point de politique, mais on écrit dans les journaux que j'appartiens au parti démocratique. Vous pouvez dire îV Sumnerque je suis avant tout le serviteur de l'Union et du gouvernement, que je n'ai pour ses amis et particulièrement pour lui que de l'estime. Il fait sa besogne au sénat, je fais la mienne, comme je puis, ici^ et bientôt, je l'espère, nous entrerons dans Richmond. » Le parti démocratique fondait alors de grandes espérances sur Grant et méditait de l'opposer quelque jour à Lincoln. Ces quelques mots, prononcés avec la plus grande simplicité, me louchèrent plus qu'ils ne me surprirent; j'étais confus de recevoir une marque de confiance d'un homme si avare de paroles. D'abord froid, avec une .sorte de timidité (!ontractée dans les solitudes de
358 GRANDES FIGURES HlSTORtQUES.
l'ouest, austère dans sa vie, dans son costume, l'infatigable, l'impassible Grant est resté dans ma mémoire^ avec tous les signes du commandement, comme une volonté vivante, tenace, inexorable, unde ceshommes sans faiblesse et sans plis qui sont faits pour terminer une guerre civile, trop profondément imbu des sentiments de sa race pour songer à.la terminer autrement qu'au profit de la loi . L'heure du triomphe approchait; mais la victoire même ne pouvait plus effacer dans l'âme naturellement bénigne de Lincoln, le souvenir de tant d'angoisses, de tant de douleurs, de sanf versé; la mort vint le délivrer et le prendre sur ce sommet où l'avait porté la fortune. Dès que Lincoln fut frappé, on alla chercher Sumner; il assista à la. lente agonie, et peut-être regrctta-t-il d'avoir quelquefois douté de celui qui avait été choisi pour être^ le martyr de l'Union.
Sumner'se fil dans le sénat l'exécuteur testamentaire de Lincoln; il devint, pour ainsi dire, le chef du parti républicain, et son influence, alors prédominante, triompha de celle de Johnson, élevé de la vice-présidence au pouvoir suprême. Ses efforts se eonceritrèrent sur deux points après la fin de la guerre^
la réorganisation des États du sud, les négociations ^vecrAngleterre.LesEtatsdu sud étaient occupés militairement, leurs constitutions particulières naturellement mises à néant; la constitution fédérale avait été révisée suivant les formes indiquées par cette constitution même, et l'esclavage avait été à jamais aboli. Il s'agissait de ramener les États vaincus de la condition de territoire conquis à celle d'Étals fédéraux, jouissant de tous les droits constitutionnels, capables d'être représentés au sénat et au congrès, dotés de constitutions particulières discutées et votées par les électeurs dans chaque Etat. Le sud, résigné à accorder aux noirs des droits civils, répugnait à leur donner le droit électoral. Sumner lutta contre cette tendance , et travailla de toutes ses forces à effacer dans toute la législation le privilège de la couleur. Ce n'était pas toutefois chose facile que de faire passer cette égalité dans les constitutions et dans les codes particuliers des Etats du sud; ce travail s'est opéré lentement, difficilement; le nord n'a pu rendre au sud ses libertés qu'au fur et à mesure que le sud faisait lui-même l'abandon de ses anciens privilèges. Le gouvernement avait une autre lûche, qui put
:60 (.KANDES FIGlKfcS H IS rOIÏK^fl'tS.
sembler un moment presque aussi ardue. Le commerce des États-Unis avait été ruiné pendant la guerre par les corsaires sortis des ports de TADgleterre ; les revendications du cabinet de Washinglon ne s'étaient pas fait attendre. Sumner prononça sur ce sujet un discours qui jeta le plus grand émoi en Angleterre. Suivant lui, FAngleterre avait violé le droit des gens dès le début des hostilités; elle était non pas seulement responsable dès dommages directement înfligéspar les corsaires, mais des dommages indirects causés au commerce américain par la re- : connaissance hâtive des Etats confédérés en qualité .; de belligérants/par les encouragements donnés à la rébellion, et enfin par les déprédations des corsaires. L'évaluation de ces dommages indirects était, on l*' devine, des plus difficiles, et restait forcément trop arbitraire ; Sumner eut le tort de donner un cirfr pour les représenter, mais au fond nous lui avons entendu dire à lui-même que, si le chiffre élai^ chose indifférente, le principe des dommages ind^" réels ne l'était point. Il est certain que rembourse^' ^^impIement les armateurs dont les navires ont ^^^ brûlés ou coulés en pleine mer, ce n'est point *^
traces du passé, qu'il se contentait à trop bon marché, et il ne trouvait pour l'avenir aucune garantie sérieuse dans des règles internationales déjà contestées dans le parlement anglais, que rien n'obligeait à soumettre à la sanction des grandes puissances, et dont Futilité pouvait se trouver épuisée aussitôt après la fin de l'arbitrage.
L'opinion publique se séparait de plus en plus de cette petite phalange des républicains qui avaient pris, avec Sumner, le nom de républicains libéraux, et qui avaient fini par se coaliser avec le parti démocratique. Elle accueillait le traité de Washington et l'arbitrage de Genève comme une satisfaction ; quelques abus, quelques désordres administratifs la laissaient indifférente , elle approuvait l'attitude prise par le général Grant vis-à-vis du sud. A la suite de la guerre civile et de l'émancipation, la plupart de ces État sétaient complétementdésorganisés ; des aventuriers du nord (on les nommait les carpet-baggerSy porteurs de sac de voyage) étaient venus se jeter sur les provinces reconquises comme sur une proie; ils entraînaient les noirs au scrutin, nommaient des conventions, bâclaient des constitutions ; souvent des
En 4869, le parti républicain porta te gébénJ Grant au pouvoir, et ici commence la partie ia phsa pénible, sinon la moins instructive de notre tacite. Il n'y a pas de spectacle plus douloureux que le déchirement d'une union que tout devrait resserrer et que tout vient détruire, — la métamorphose et comme l'empoisonnement lent de l'amitié, de la confiance, de l'estime. Enprenant possession de la présidence, le général Grant appelaà la secrétairerie d'État M. Hamilton Fish. M. Sumner et M. Fish étaient alors en parfaite harmonie. En envoyant M. Motley comme ambassadeur à Londres, le général Grant honorait un ami personnel de Sumner, en même temps qu'un serviteur éminent del'Union. Leprési* dent attachait beaucoup d'importance à ce choix à cause de la nature particulièrement délicate des ques-
tJN HOMME D'ÉTAT AMÉRICAIN. 363
tiens pendantes entre les deux pays. M. Sumner eat aussi part au choix de M . Bancroft Davis, nommé assistant secrétaire d'État (c'est le titre donné au fonctionnaire qui assiste le secrétaire d'Etat, ministre des afiaires étrangères), il ne resta pas étranger à
la rédaction des instructions données à M. Motley en ce qui concernait l'A tefcama. Le secrétaire d'Etat et le président du comité des aflaires étrangères échangèrent longtemps leurs vues sur tous les sujets. Les fonctions de M. Sumner et la nécessité de faire ratifier par le sénat tous les choixdiplomatiques et tous les traités conféraient à M. Sumner une sorte de patro^ nage ou tout au moins de contrôle sur l'administration. Abusa-t-il un peu de l'autorité qui lui était dévolue, autorité plutôt morale qu'officielle? Il n'y a rien de si difficile que de s'amoindrir, de s'effacer, de se contenter des réalités sans les apparences* Le général Grarit pouvait se considérer moins comme l'élu du parti républicain que de la nation tout entière et de la fortune; il apportait au pouvoir quelques idées simples et justes; moins il était disposé à jeter le poids de sa prérogative entre les partis, plus il était enclin et décidé à faire respecter son
ST4 GRAHDKS FIGURJSS HISTORIQUES.
prendre parf à la campagne présidentielle i il pré* teiKta de l'état de sa santé pour venir en Europe.
Le parti démocratique, coalisé avec les républU oains dissidents, n'avait chance de lutter avec queU que succès contre le général Grant qu'en portant sen ahoix sur quelque personnage considérable, in&pi^ rant contîance au pays, d'une sagesse éprouvée, itt-» périeur pour ainsi dire auK partis, capable de servir d'arbitre entre tous et de représenter la grandeur et les intérêts nationaux. Il n'y avait qu'un nom qui, ^ & ces titres divers, pûl être opposé à celui de Grant; c'était celui de M, Adams, fits et petit^fils de prési-* dents, qui avait si longtemps tenu une place honp^ rable au congrès, qui pendant la guerre avait feit respecter à Londres la dignité du ministre deâ États<*Unis, et n'avait pas commis une seule (faute dans les circonstances le$ plus critiques^ qui enfin venait de prendre part à la conterepce arbitrale de Genève. La convention démocratique lui préféra M. Greeley^ l'éditeur de la Tribune^ homme estimable, mais d'esprit fauXj sans énergie, jouet plutôt que conducteur de son parti. M^ Sumner ne conserva pas beaucoup d'illusions sur le résultat de la lutte
UN HOMME I>'ÉTAT AMÉRICAIN. 37i»
il était à P^ris, eijtendant à peine l'écho de la lutte lointaine; j'étais quelquefois le confident de ses tristes pensées. Il se plaignait beaucoup de sa santé; il était difficile d'imaginer que cet tfomme si grand, presque up colosse, encore djppit et fort en apparence, fût obligé d'hésiter devant le moindre effort j devant une promenade, une visite. Il était plus changé moralement que physiquement; à travers sa douceur inaltérable, on s#Qtait j§ w sais quelle lassitude et quel désenchantement profond. La distance opère QPinme le temps, elle met un brouillard devant les hommes et les événements, et ne laisse plus paraître que les linéaments les plus importants des choses* Sumner repassait de loin, dans la solitude, les années récemment écoulées, et se deman-^ dait peut-être s'il avait toujours choisi les meilleurs moyens pour arriver à ses fins, s'il n'avait pas trop guerroyé sur des détails, s'il n'avait pas été trop sévère pour les uns, trop indulgent pour les autres. Il ne se plaignait pasj il n'y avait pas d'amertume dans ses discours; mais il souffrait certainement d'une rupture qui n'eût jamais ému sa fierté, s'il
avait pu véritablement refuser une sorte d'admiration et d'estime à l'homme qui avait rompu avec lui.
• 11 y a des maux sans remède, des chemins qu'on ne peut traverser qu'une fois ; Sumner le savait, il n'évoquait pas volontiers certains souvenirs; il ne critiquait pas souvent devant ses amis français le gouvernement de son pays. Il leur parlait plus volontiers de la France; il avait éloquemment plaidé la cause de notre pays aux États-Unis dans un discours qui avait été imprimé sous ce titre : Le Duel de deux nations. Il avait blâmé la folle déclaration de guerre faite à l'Allemagne, mais flétri, comme une iniquité et un abus du droit de conquête, l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine. Selon lui, l'Allemagne victorieuse, contente d'une forte indemnité pécuniaire, pouvait inaugurer en Europe une ère nouvelle. Il caressait volontiers le rêve d'un arbitrage applicable à toutes les querelles nationales. La science de Grotius était restée son étude favorite, et il se flattait que le droit des gens trouverait un jour des règles fixes et une sanction efficace.
Sumner n'avait jamais aimé l'empire, il avait blâmé la guerre de Grimée; si l'expédition d'Italie avait flatté ses passions libérales et jusqu'à ses penchants de lettré, la guerre du Mexique avait aiguisé son instinctive aversion pour le gouvernement impérial.
A l'époque où les derniers parlementaires français vivaient dans l'ombre, hors des rayons des victoires de Sébastopol, de Magenta, de Solferino, loin des splendeurs d'une cour qui attirait les yeux de toute l'Europe, oubliés par un peuple affamé de gloire, de richesse et de plaisir, ils étaient toujours à ses yeux les représentants de la France. Il avait reçu, protégé des réfugiés français, comme ses ancêtres eussent accueilli des huguenots proscrits, et parfois sa générosité s'était singulièrement égarée. Il voyait volontiers des héros chez tous ceux qui se disaient les victimes de la liberté. Il regarda Sedan comme le châtiment du 2 décembre. Il trouvait la France vaincue, Paris portant encore les traces d'un double siège. Il se faisait conduire devant les ruines qui bordaient les deux rives de la Seine, et méditait tristement sur la folie des nou-
veaux iconoclastes. Les hommes qu'il avait le mieux connus autrefois, qu'il avait vus unis dans une lutte entreprise au nom des idées libérales, il les trouvait séparés, mécontents les uns des autres, s'accusant mutuellement de désertion. Il était surpris de l'isolement de ceux qu'il admirait le plus, du. vide fait autour de certains noms, de l'inaction et de la langueur de quelques-uns. Il s'affligeait de nos divisions, il ne comprenait pas nos terreurs, et ne voyait pas tout ce qui s'était écroulé avec les murs de nos forteresses et de nos palais incendiés; marchant sur les cendres d'une invasion et d'une guerre civile, il avait les yeux encore tournés vers un idéal de gouvernement populaire, pacifique, tolérant.
Le mouvement tumultueux des affaires publiques, où la parole avait repris la première place, lui cachait le mouvement invisible et profond des • instincts nationaux blessés. 11 vit M. Thiers; il l'avait quitté représentant encore actif de la monarchie constitutionnelle, il le retrouvait devenu l'espoir et le soutien du parti républicain. Sumner rêvait pour la France une république libérale et généreuse, on
lefi princes de Tancienne famille royale eussent trouvé une place éminente, et qui eût ajouté à la force matérielle de la démocratie les puissances 4'imagination qui sortent de Thistoire, H fut surpris 4e sentir, partout où il mit le pied, des barrières invisibles, de respirer partout la méfiance, la colère et souvent la haine. 11 admira l'ardeur infatigable de M. Tbiers, cette liberté d'esprit qui lui permettait de passer d'une discussion sur la constitution américaine à un parallèle entre le mythe allemand de Faust et le mythe latin de don Juan ; il fut surpris de trouver cette intelligence à peine ployée par les malheurs de la patrie et triomphante dans la défaite universelle.
Avant de partir pour les États-Unis, Sumner avait voulu visiter Chantilly, l^e duc d'Aumale, qui l'avait connu en Angleterre, lui fit lui-même les honneurs de ce be^u lieu ; il le promena en voiture à travers le§ grandes écuries désertes, sous ces berceaux épais où les ombres des arbres jouent sur le marbre des statues, le long de ces eaux qui disent leur éternel murmure autour d'un château touché de la mort; il lui montra dans le château cette galerie des
batailles de Condé, où il semble que Gondé aille entrer, tant on y respire Tair des temps passés. Familier avec notre histoire nationale, Sumner était capable de goûter le charme de tant de souvenirs, qui sont déjà des énigmes pour plus d'un Français. On ne sait pas quel attrait puissant le passé exerce sur les nations encore jeunes qui commencent à peine leur histoire. Elles regardent avec une sorte de piété et d'envie mille choses auprès desquelles passe noire indifférence égoïste et lasse. Sumner allait jusque dans les boutiques des libraires chercher les vieux missels, les reliures de Groslier, les livres rongés du temps, les estampes. Il n'était ni collectionneur ni bibliophile, il amusait ses yeux et sa pensée, et voulait, si on excuse le mot, voler quelque chose à l'Europe pour en faire don à l'Amérique.
Il souffrait d'une maladie étrange qui le jetait par moments dans des angoisses très-alarmantes. Il éprouvait comme l'impuissance de vivre ; cependant son corps restait robuste en apparence, et sa faculté de travail semblait toujours la même. Le repos ne lui faisait aucun bien, car il le remplissait de rêves, de pensées pénibles, de retours douloureux sur le passé,
de sombres pronostics. Il avait traversé successivement l'âge du labeur tranquille, puis Tâge héroïque des victoires achetées par le courage; il était arrivé aux années où la vie se décolore et où les ombres de la mort commencent à s'étendre sur la pensée. Le parti auquel il avait prêté plutôt que donné l'appui de son nom allait subir une délaite presque honteuse. Il fallait retourner à Washington, non plus suivi des longues acclamations populaires, mais en vaincu, sans ardeur, sans espoir, presque sans but. Des chagrins d'une nature très-intime, dont je ne soulèverai pas le voile, contribuaient encore à l'assombrir. La main douce et généreuse qui aurait pu fermer les plaies de ce pauvre cœur ulcéré lui manquait; il n'avait pas d'enfants, il n'avait plus de femme.
Le dernier voyage que Sumner fit en Europe contribua à calmer l'ardeur de son opposition; il avait vu l'Angleterre, la Russie, la triomphante Allemagne, rechercher à l'envi l'amitié de son pays; le tableau des États-Unis lui semblait moins sombre auprès de celui de l'Europe armée jusqu'aux dents, agitée de haines inexorables, et prête à je ne sais
Zm GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
quelle nouvelle guerre de cent ans. Il avait vu bien d'autres faiblesses, d'autres folies et d'autres misères que celles qui le blessaient à Washington, des gloires plusmensongères, desgrandeurs plusfaclices, desretsentiments plus jaloux, des abîmes plus profonds. Il revint apaisé, plus disposé à reprendre sa besogne législative. Il reprit sans bruit sa place au sénat : ses anciens amis n'eurent pas besoin de lui ouvrir leurs bras, il se retrouva dans leurs rangs comme s'il ne les eût jamais quittés, non qu'il songeât à partager avec eux le pouvoir que la nalion venait de leur rendre pour quatre ans; mais ses blessures étaient cicatrisées, il n'avait plus de colère et, en reprenant son rang dans son parti, il jouissait de ce plaisir, qui n'est donné qu'à peu, de servir encore ceux qui ne pouvaient plus lé servir. La législature du Massachussetts revint, par un vote solennel, sur le blâme qu'elle avait deux ans auparavant infligea son sénateur ; cette réparation fut la plus douce pour Sumner, car il aimait le Massachussetts comme le Breton la Bretagne, et il aurait pu lui dire : Ei tu quoqtie, quand il en avait reçu un coup si sensible à son patriotisme.
UN HOMME D'ÉTAT^MlRIGAIN. 383
11 mourut peu de jours après, le 12 mars 4874, dans une crise de la maladie qui le tourmentait dejiutsdes années (angina pectaris). Celle* fminat* tendue provoqua dans toute Tétendue des États comme une explosion de reconnaissance et d'admira^ tion. Le peuple, capricieux et léger comme bien des princes, avait presque oublié Sumner : il semblait que son nom appartint déjà m passé; mais quand il disparut de cette scène qu'il avait si longtemps rem^ plie, un grand vide se fit tout d'un coup. On se demanda si Ton avait assez reconnu d'aussi longs, d'aussi grands services, si ce dévouement exclusif aux intérêts publics, ce labeur sans relâche, cette incorruptibilité antique.que pendant trente ans le soupçon même n'avait pu effleurer, avaient reçu des récompenses dignes d'une grande nation. Quatre millions de noirs pleurèrent celui qu'ils regardaient comme leur libérateur; les cloches de Gharl^stown sonnèrent le glas pour celui qui avait si longtemps été détesté dans les Carolines.'Les plus belles fleurs du sud furent envoyées à Washington, car c'est la mode en Amérique de parer le mort de fleurs, et amoncelées sur le cercueil de Sumner, sur le siège qu'il occu^
pait au sénat et qui avait jadis été baigné de son sang. Le voyage de ce cercueil de Washington à Boston fut un long triomphe funèbre ; partout les villes sollicitaient l'honneur de le garder quelques heures, et les populations se pressaient pour .apercevoir ce qui restait d'un grand serviteur de l'Union.
Avec Sumner disparaissait un des représentants de cette forte génération d'hommes d'État qui ont porté l'Amérique au degré de puissance où le monde l'aperçoit aujourd'hui, et qui ont été les guides plutôt que les serviteurs de la démocratie. Pénétrés de respect pour l'œuvre de leurs pères, ils l'ont pourtant corrigée en effaçant les traces d'une institution qui menaçait de la corrompre. Sumner honorait le peuple et méprisait la popularité ; il était orateur, non tribun, ne parlant jamais que pour un but, dans l'intérêt d'une cause et non pour le plaisir vain des applaudissements. Réformateur, il n'avait rien de chimérique dans l'esprit, tenant bien plus de Grotius, de Montesquieu, de Blackstone, que de Rousseau ou des socialistes. En demandant la liberté pour les noirs, c'était leur droit à la famille, leur droit à la propriété qu'il réclamait. Il n'avait pas
d'horreur instinctive pour les aristocraties, pour les -vieilles dynasties, il ne détestait que la tyrannie, mais il savait que la tyrannie sait prendre les masques les plus divers. Le trait le plus frappant de son caractère était un respect instinctif et plein pour l'intelligence; ses amis les plus chers étaient des poètes, des historiens, des penseurs. Il ornait sans cesse son esprit par la lecture des grands écrivains de tous les pays. La collection de ses discours, qui sera bientôt publiée, formera plus de dix volumes; on y trouvera, au milieu des matières souvent les plus arides, des échappées fréquentes sur le monde heureux des muses. Il y avait par moments une grâce singulière mêlée à son éloquence, d'ordinaire un peu lourde, à sa logique écrasante, à sa science trop exubérante. Dans un pays à la fois avide et prodigue, enflé de sa force et de sa richesse, Sumner restait comme un type des anciens temps; simple de mœurs, désintéressé, délicat et raffiné dans ses goûts, vivant sur les bords du fleuve qui charriait les ambitions et les convoitises vulgaires, les yeux toujours fixés sur quelque chose de noble et de grand. On peut dire enfin de lui qu'il sut servir à la fois, ce qui est par-
386 GRANDES FIGURES HISTORIQttES.
fois malaisé, son pays. et l'humanité, qu'il défendit toute sa TÎe les intérêts des États-Unis et cent (Tune race opprimée, et réussit à confondre les deux causes qui lui étaient le plus chères, celle de l'émancipation et celle de l'Union.