Révélations historiques sur la révolution belge de
UN FONDATEUR DE LA MONARCHIE BELGl'. 113
France devait pousser sa frontière jusqu'au Rhin. M. de Talleyrand avait dépecé trop de royaumes et d'empires dans sa vie pour en avoir perdu tout à fait l'habitude. Tant de prodigieux changements, où la fortune avait toujours mis sa main, pouvaient faire excuser un peu de scepticisme. La petite Belgique ne lui semblait guère qu'un enjeu, et Tidée du partage des anciens Pays-Bas autrichiens s'était plus d'une fois présentée à son esprit.
Chaque cour avait ses visées et ses craintes secrètes: le roi Guillaume profitait de ces divisions, les entretenait avec soin ; la conférence avait, le 20 décembre, déclaré que le royaume des Pays-Bas était dissous, mais elle avait eu soin d'ajouter que « les nouveaux aïTangements ne pouvaient affecter en rien les droits îue le roi des Pays-Bas el la confédération germanique exerçaient sur le duché de Luxembourg. » Le congrès national, le jour même où il avait proclamé l'indépendance de la Belgique, avait eu soin de faire une réserve pour les relations du Luxembourg avec la confédération. Cette question du Luxembourg était au fond de toutes les difficultés. La Belgique voulait garder tout le duché, et l'acheter au besoin
par une limitation de sa souveraineté. MM. de Talleyrand et Sébastiani désiraietnt obtenir quelque diose pour la France, surtout si l'Europe empêchait les Belges de prendre tin prince fraarçais pour souverain. L'Allemagne prétendait tenir te Luxembourg dans les liens de la confédération germanique. Lord Palmerston ne voulait ni d'un accroissement de territoire pour la France, ni d^un roi des Belges fnaiçais; quand ces éventualités semblaient prendre ub corps, il se laissait tombw du côté de la maison de Nassau; sitôt qu'elles s'éloignaient, il s'échauflail pour la cause d'une Belgique qu'il entendait soustraire à toute influence française.
Van de Weyer repartît pour Londres le 1" janvier 1831 avec M. Vilain XTV. Jamais tâche ne fut plus difficile : il fallait obtenir un roi de l'Europe et de bonnes frontières pour le nouveau royaume, ménager toutes les cours, se défendre contre la Hollande, passer habilement du rôle de ministre d'une révolution à celui d'un représentant de l'ordre européen. Van de Weyer était à la hauteur de cette tâche. 11 ne fut pas long à pénétrer les sentiments du cabinet whig. 11 écrivait après son arrivée au comte de Celles:
UN FONDATEUR DE LA MONARCttlE BELGE. 115
I Tout ce que nous a¥ai?iS pu rBcueilIir depuis deux jours se résume dans>ceFS quelques mots : rAnglfir . tenceTeut que la Belgique sait non-seulement indépendante, mais forte, mais heureuse. C'est à ses yeux le seul moyen d'empêcher qu'elle devienne fcançaise. En parlant de là, il y aura moyen d^ame^ ner nos af&irès à bonne fin, même pour le Luxembourg; mais aussi je suis plus convaincu que jamais que la question du chef de l'État est la première qu'il faille aborder et décider. Tout est là. » Il ajoutait que sans doute la France était intéressée à ce que la Belgique ne devînt pas trop forte et ne conservât pas le Luxemboucg. « Je puis me tromper, disait-il, mais il doit y avoir quelque chose de semr blaUe, une pensée de derrière, comme parlait Pascal, qui fait que la France ne nous est pas favorable dans cette affaire. » Il nous semble qu'il se trompait en effet; si le Luxembourg ne nous apparteïïait, il valait bien mieux pour la France qu'il ftt cédé à la Belgique et ne restât pas une sentinelle avancée de la confédération germanique.
Van de Weyer voyait juste quand il pressentait que
les questions territoriales se liaient au choix du futur souverain. Rien d'ailleurs n'était encore plus incertain que ce choix. M. de Celles écrivait à van de Weyer le 31 décembre : t II nous faut le duc de Nemoiirs avec notre indépendance, ou nous sommes forcés par la nécessité de souscrire aux vœux qui se manifestent pour la réunion à la France. » Lord Ponsonby deux jours après écrivait de Bruxelles à lord Palmerston: « L'opinion du pays n'est pas pour la France. » Van de Weyer eut de longs entretiens avec lord Palmerston; il le trouva d'abord hésitant, au moins en apparence : le duc de Nemours était mineur, il fallait une main ferme pour gouverner un État nouveau; pourquoi la Belgique ne prendraitelle pas le prince Léopold de Saxe-Cobourg? Il pourrait épouser une fille du roi Louis-Philippe. On pouvait bien objecter la religion du prince, maisl'internonce du pape Cappocini avait été sondé; le représentant du saint-siége avait formellement déclaré qu'il ne considérait pas le choix d'un prince catholique comme indispensable ; il fallait même s'attendre à trouver un prince protestant plus enclin à respecter les droits de la majorité et de l'Église catholique.
La cour de Rome redoutait le duc de Nemours plus que le prince Léopold.
Ces déclarations avaient une extrême gravité, venant surtout d'un homme qui s'aventurait rarement et qui calculait ses indiscrétions. Palmerston fit un pas de plus dans un entretien qui eut lieu le 4? janvier : il déclara sèchement que jamais les alliés ne reconnaîtraient le duc de Nemours. « Et si le congrès '^ choisit? dit van de Weyer. — Nous inviterons la '^^^ance à refuser son assentiment, et si elle résiste, ^^e guerre entre elle et le reste de l'Europe pourra ^ïl résulter. »
Van de Weyer était encore à ce moment indécis ^Utre la France et l'Europe : il avait des moments ^e révolte conire les cours, il désespérait de « rebâtir un État nouveau sur les ruines d'un royaume que cinq puissances ont créé. » (Lettre à M. Rogier.) Qui prendre? Le duc de Nemours, à qui van Ae Weyer savait lord Palmerston si contraire? le duc Auguste de Leuchtenberg, allié aux Bonaparte?, dont la France devait repousser le choix? le prince Charles de Capoue, neveu de la reine Marie-Amélie, ou Charles de Bavière, noms jetés un instant dans cette
mêlée de rivalités sourdes on avouées? Van de Weyer quitta Londres, inquiet, mécontent, disposé à brusquer les choses et à faire ime demi-^violence à l'Europe. M. de Celles ne cessait de lui écrire que lu roi Louis-Philippe n'avait pas au début voulu mettre son fils en avant, qu'il avait résisté aux instances de Talleyrand, mais que la FraKce ne pouvait supporter le voisinage d'un Leuchtenberg ; elle ne quêterait pas des voix dans le congrès, elle ne s'engagerait pas d'avance; mais, Félection faite, elle seraîl entraînée et marierait sa cause à celle de la Belgique. M. Bresson tenait à peu près le même langage. L'optimisme de M. de Celles était aussi persua^f que dangereux. Il écrivait à M. d'Arschot le 28 janvier: « Si Nemours est choisi, il y aura un peu de diplomatie, pas de guerre^ et la révolution belge est terminée en six mois. L'Angleterre transigera en désirant que la ville d'Anvers sort de la Hanse, comme Hambourg. »
A l'instant même où van d« Wever et le coaïité diplomatique du congrès se sentaient ainsi pressés, portés à la candidature du duc de Nemours, lord Palmersion frappait le coup qui devait la ruiner. Le
1" février, la veille de F élection^ Talleyrand vit lord Palmerston et lui fit pressentir la nomination du duc de Nemours. Lord Palmerston, pris de court, répondit sans hésiter qu'il la regarderait comme l'union pure et simple de la Belgique et de la France, et que le gouvernement français n'aurait plus qu'à considérer toutes les conséquences qu'entraînerait Inacceptation de la couronne belge. Le coup était nide pour la France,il l'était plus encore pour la Bel • giçie, qui allait solennellement offrir une couronne i un prince qui ne pouvait l'accepter qu'en déchaî- ^ïant sur son pays et sur celui qui se donnait à lui ^us les malheurs et les périls d'une guerre immédiate.
Le duc de Nemours fut élu le 2 février, à la suite
^'un discours de van de Weyer, qui fit valoir avec
*^caucoup de force les objections que faisait la France
^^ choix du duc de Leuchtenberg. ce D'un autre
^^té, disait-il, vous connaissez l'opinion dominante
^ France, qui veut que la France reprenne ses li-
'^ites du Rhin. Eh bien! le gouvernement français
^mera les partisans de cette opinion en nous ac-
^^vdant le duc de Nemours, et sa nomination fera
tomber le parti qui pousse à la guerre... A mes yeux, le seul moyen de conserver à la Belgique son indépendance et sa nationalité est de faire un choix que le roi de France et que la France elle-même puissent accepter. » Peu de moments après, le duc de Nemours fut nommé par 97 voix contre 95 données au duc de Leuchtenberg.
Lord Palmerston put être fier de son triomphe, quand Sébastiani lui apprit du même coup (le 4 février) la nouvelle de l'élection du duc de Nemours et la résolution prise par le roi de refuser le trône belge pour son fils. Sa victoire n'eût pas été assez complète, si elle ne fût sortie des limbes diplomatiques et devenue publique. Ses vœux allaient être comblés, car la conférence, pour ménager l'amourpropre de la France et tout en prenant acte dans la séance du 7 février de la promesse du roi Louis-Philippe, prononça l'exclusion du duc de Leuchtenberg; mais qu'allaient devenir la souveraineté embryonnaire de la Belgique et l'indépendance de son congrès national ? On lui défendait et le roi qu'elle avait choisi et celui qu'elle n'avait pas choisi. La députation du congrès, qui croyait apporter une cou-
onne à la France, s'étonnait qu'on lui fit faire anichambre ; arrivée à Paris le 6 février, elle ne fut eçue du roi que le 17, et apprit de sa bouche que e duc de Nemours ne régnerait pas sur la Belgique.
Yan de Weyer avait de sombres pressentiments. « L'inquiétude est générale, écrivait-il à M. de Brouckère, un membre de la députation. Le refus de la France aura les plus tristes conséquences. Notre position est affreuse. Nous tiendrons tête à l'orage, mais comment faire face aux dépenses? Nos caisses sont vides... Les contributions ne se
paieront pas, si la Belgique reste sans roi...
L'orangisme fait des progrès. Les fonds sont tombés
L'opinion publique se tourna presque avec violence contre van de Weyer. On l'accusa d'avoir
imprudemment promis le consentement de la Ftance, d'avoir ajouté trop de créance à des agents maladroits, d'avoir compromis la dignité du con- S^ès. 11 laissa passer l'orage; il était de ceux qui Décomptent qu'avec leur conscience. Il ne se rebuta point, et resta pénétré de la nécessité de chercher
et de trouver immédiatement un roi. Sur sa profiosition, on nomma une régence pour bien iadûpsT que le trôrie était seulement vide, et pour montrer à l'Europe que la Belgique était pressée d'en fioir avec le gouvernement provisoire. M. Surlet de Ghokier fut nommé régent, et van de Weyer, appelé comme ministre des affiaires étrangères dans son premier cabinet, décela, par ses premiers actes, la vigueur de son caractère. Il rappela de Paris : M. de Celles, son ami personnel, parce que l'apt misme confiant de cet envoyé avait conttiboé à \ égarer le congrès sur les intentions du gouvenM* ment français. 11 fil expulser dans les vingt-quai» heures un ancien diplomate russe. M.. Kruden»,' qui se mêlait aux intrigues orangistes. Il lutta èw» le conseil contre M. de Brouckère, qui persistait à penser que la Belgique ne pouvait se sauver qii'ftfi se jetant dans les bras de la France. Les sympathie» du régent lui-même étaient notoirement françaises. Van de Weyer n'attachait plus autant le fil de ses espérances à la France qu'à l'Angleterre et à la conférence ; il ne désespérait pas d'en obtenir un roi. La révolution belge avait été une entreprise bieï^
audacieuse, et pourtant l'Europe commençait à s'habituer à IMdée d'une Belgique indépendante. DaBS le jeu des affaires humaines, il faut porter les yeux sur quelque point décisif. Van de Weyer comprit que la candidature anglaise du prince Léopold resterait la dernière ressource et deviendrait le sakrt du pays.
Il s'était porté avec ardeur à la solution française, il se porta avec une ardeur égale à la solution anglaise; il voulait en finir, et, si on refusait à la Belgique le prince Léopold, il était disposé, avec M. de Gendebien et quelques autres, à proposer au congrès la proclamation de la république. Lord Palraerston feignait de se laisser faire violence. Lord Poasonby, par son ordre, continuait à parler du prince d'Orange ; mais il en parlait en des termes qui laissaient bien apparaître que l'x^ngleterre serait satisfaite de tout ce qui ne serait pas l'union avec la France ou la suzeraineté de la France. On ne voulait à Londres que le bonheur, la prospérité, Tindépendance de la Belgique. Lord Palmerston insinuait que le maréchal Soult était disposé à livrer à l'Angleterre Anvers et Ostende, pourvu qu'on
121 GRANDES FIGUIIES HISTORIQUES.
permît à la France de s'étendre vers le nord. Van de Weyer signa le 25 mai, avec 95 autres députés, une proposition où Ton demandait l'élection immédiate du prince Léopold. Il commentait cette proposition dans le congrès, il avouait que depuis longtemps cette combinaison s'était présentée à soni esprit; le prince, qui vivait dans un pays constitutionnel, saurait respecter les libertés de son pays d'adoption.
Envoyé à Londres le 4 juin, après l'élection du prince, pour lui' offrir la couronne, il écrivit en arrivant, en quarante-huit heures, une lettre sur la révolution belge, so7i origine, ses causes et ses conséquences, qui était faite pour détruire les dernières illusions de ceux qui s'attachaient encore au parti orangiste. Il vit le prince et s'assura qu'une . fois sur le trône il saurait se soustraire à la tyrannie de la conférence, ménager la France, el relever par son attitude la dignité de la Belgique. Il devina en même temps que donner la couronne à Léopold c'était s'assurer dans la conférence l'appui énergique de lord Palmerston.
Le prince Léopold déploya en cette circonstance
la circonspection et la sagacité qui devaient marquer plus tard tout son règne ; il sut, si l'on me permet le mot, se faire désirer, fit ses conditions, et les feiie pour soi c'était les faire pour la Belgique. Il prit d'emblée un rôle prééminent, se fit en quelque soite l'arbitre' entre la conférence et le congrès Bational; il ne voulait point d'une couronne à tout prix et l'avait déjà montré dans les affaires de Grèce, et pourtant les conditions qu'il posait n'étaient point, on le comprit vite, de simples barrières mises entre son ambition et le rôle périlleux que la fortune ui offrait. Les bases de séparation entre la Hollande et la Belgique, posées par la conférence dans ce qu'on nomma alors les dix-huit articles, devinrent en quelque sorte la dot apportée par le prince à la Belgique. Cette dot, comme il arrive dans la plupart des mariages, parut d'abord insuffisante au congrès; mais le roi n'accepta la couronne qu'après s'être assuré de l'adhésion des puissances aux ûii-huit articles.
La conférence faisait en réalité un grand sacrifice au prince Léopold : elle avait au début de ses ^vaux menacé d'enlever tout le Luxembourg à la
Belgiqiie; le traité des diiL-huit. ai^ticles donnail aux Belges non pas Tassurance, mais l'espérance d& conserver ce duché tout entiâr, la question da Luxembourg devant faire l'objet d'une négociation séparée avec le roi de Hollande et la confédératioa germanique. Les préliminaires de paix, leur assur raient aussi une partie du Limbourg et. laissaie&L indécise la question de la souveraineté dans, la ville de Maëstricht, que des écha^es d'enclaves devaient servir à trancher dans un arrangement direct.
Van de Weyer se prononça pour l'acceptatiMl des préliminaires de paix, et les défendit dans mi petit pamphlet : Jean le Brabançmi au bonpeupk de Belgique, Le congrès les vota le 9 jmllet, et le 21 juillet Léopold P'^ entrait en roi à Bruxelles.
Une vie nouvelle allait commencer pour van de Weyer. Il avait traversé Tère des épreuves, des dangers, des luttes presque désespérées, Tère héroïque de sa vie, et le mot n'est peut-être pas trop ambitieux, si Ton songe qu'à certains moments il avait joué plus que le repos, la fortune et la liberté, la vie elle-même. Le sort avait accumulé dans quelques mois de sa jeunesse les agitations d'une vie entière; il lui devait de bonne heure ce qu'il n'accorde d'ordinaire qu'à ceux qu'il a longtemps éprouvés ; il ne lui donna pas toutefois du premier coup cette dignité dans le repos, otium cum dignitate, qui convientsurtout à la vieillesse; quand, trois jours après être monté sur le trône, Léopold V nomma sran de Weyer son représentant à la cour de Saint- Famés, le jeune ministre plénipotentiaire savait
que la conférence lui laisserait peu de loisirs; Il arrivait celte fois, non plus pour chercher un roi, ; mais pour parler en son nom, pour revendiquer les droits d'un peuple, pour le représenter.
Les premiers temps furent difficiles : des hommes tels que Talleyrand, que Palmerston, n'avaient pas eu de peine à reconnaître les rares qualités de van de Weyer; le monde frivole se contente des surfaces, et mesure un peu l'homme aux dimensions du pays. Lady Holland était alors aussi recherchée que redoutée pour son esprit : tout homme nouveau devait subir l'épreuve de son ironie; elle faisait ou défaisait les réputations. Elle aborda un jour van de Weyer. « Eh bien ! dit-elle familièrement, comment va Léopold? — Léopold, madame? vous voulez dire sans doute le roi des Belges? — Le roi des Belges! J'ai entendu parler des Allemands, des Français, des Italiens; je n'ai jamais entendu parler des Belges. — Madame a-t-elle ouï parler d'un ancien nommé Jules César? — Oui, mais à quoi boû cette question? — Madame sait-elle que ce Jules César a é.crit un livre qui se nomme les Comme^^' taires? — Sans doute. — Eh bien! madame, vo^^
pourrez, quand il vous conviendra, lire à h première page de ce livre que les Belges sont un des trois peuples de la Gaule, et César ajoute : « Les I Belges sont les plus vaillants de ces peuples, parce » qu'ils sont continuellement en guerre avec les Ger- » mains. » Cette réputation, madame, ils l'ont toujours conservée, et ils espèrent la conserver toujours. » — Lady HoUand se tint pour satisfaite, et van de Weyer devint à partir de ce jour un hôte favori de Holland-Housc.
Des périls sérieux menaçaient encore la Belgique. Le roi de Hollande défendait toujours avec une indomptable ténacité les droits qu*il tenait des traités k 1815; il n'était pas d'humeur à voir s'élevi^r me souveraineté nouvelle en face de la sienne. Le 'oi, qui avait été jusqu'à s'écrier, quand on parlait ie donner la Belgique au prince d'Orange : « J'ainerais mieux voir Potter sur le trône, » ne pouvait 'oir sans colère un Cobourg régner à Bruxelles en aouveau Taciturne que le stathoudérat ne pouvait contenter. Il prit le parti de pousser ses régiments i travers les panneaux de la diplomatie européenne ^de courir les chances d'une lulte armée. A peine
Léopold était-il arrivé à Bruxelles, que Guillaume rompit l'armistice ; il avait adhéré aux premiers protocoles de la conférence, mais il déclara que les dix-huit articles avaient mis ces protocoles à néant. L'armée hollandaise avança en trois corps de Maëstricht à Breda. Les Belges n'avaient que deux petites armées. Le roi Léopold alla en hâte, le 8 août, à Arschot prendre le commandement de l'armée de l'Escaut. 11 y attendit l'armée de la Meuse rcelle-d, surprise sur la route de Hasselt à Tongres, se replia en désordre. Le roi lui-même dut reculer au delà de Louvain, où les Hollandais entrèrent après lui. Léopold s'était hâté de demander des secours à la France; le maréchal Gérard était entré en Belgique : le roi Guillaume donna à regret à ses troupes l'ordre de reculer au lendemain de leurs faciles succès.
On vit alors le phis singulier spectacle :*la conl'é^ rence n'eut plus qu'une préoccupation, ce fut de s'approprier en quelque sorte l'intervention décisif de la France, afin de la limiter, de lui ôter sa force, d'amoindrir le service rendu à la Belgique. Il fut convenu que les Français ne passeraient point' les
anciennes frontières de la Hollande, que nous n'irions ni à Maëstricht ni à Venloo. La Belgique délivrée, Tarmée française rentra tranquillement eu France, et la conférence se fit rendre compte de sa marche et de sa retraite. Léopold, à peine roi encore, témoin de la panique de Louvain, enveloppé et emporté par des troupes on désordre, obligé de demander des secours et de se défendre contre un secours trop écrasant, trop humiliant pour lui-même, pour son armée défaite et son nouveau pays, dut naturellement chercher dans ces moments difficiles le plus d'appui qu'il put dans la conférence. Le roi Louis-Philippe n'avait.pas hésité à jeter le gant a la Hollande, mais il n'abusa point, on peut même dire qu'il n'usa point de ses avantages; il ne pouvait avoir envie de ternir une couronne qui allait se poser sur la tête d'une de ses filles. Il avait en ouvrant les chambres pu annoncer avec orgueil que la conférence consentait à la démolition des forteresses élevées en 1815 contrôla France. Personne ne faisait des vœux plus sincères pour la prospérité et le bonheur du peuple belge. La conférence avait été très -scandalisée de la con-
duite du roi Guillaume, elle n'en avait pas moins subi docilement l'effet de sa vigoureuse démonstration. Elle sentit refroidir son zèle pour la Belgique et le roi Léopold : la conduite de la Hollande avait été peu correcte, mais elle avait eu de si irrésistibles arguments. Elle avait montré sa force en avançant, sa déférence pour l'Europe en reculant. La protection de la France faisait tort au nouveau royaume ; on se glissa peu à peu hors du terrain des dix-huit articles, et l'on songea à reprendre quelque chose sur la dot que Léopold avait cru promettre à la Belgique. Van de Weyer vit avec l'œil du moraliste et la perspicacité du patriote ce reflux des volontés, des sympathies de l'Europe. Il fit les plus grands efforts pour l'arrêter sans y parvenir. Il dénonçait la conduite du roi de Hollande, qui avait rompu Tarmistice dans les termes les plus chaleureux; mais le roi Guillaume put montrer des lettres qui paraissaient indiquer une sorte d'excitation, d'invitation, au moins indirecte, de la Russie. La Prusse muette n'avait pas vu sans satisfaction l'insulte faite au royaume nouveau qui convoitait le Luxembourç; M. de Tal— * leyrand laissait percer l'espérance d'acquérir pou
la France quelque lambeau de territoire, le désir d'occuper la Belgique jusqu'à l'issue de toutes les difficultés. Lord Palmerston, devenu l'ami le plus véhément du nouveau roi, avait réclamé avec impatience l'évacuation de la Belgique, mais il ne put sauver les dix-huit articles; la conférence formula le 15 octobre en vingt-quatre articles ses décisions finales et irrévocables^ en ajoutant que les cinq puissances se chargeaient conjointement d'en assurer l'exécution. — On peut résumer en deux mois ces fameux vingt-quatre articles : ils créaient la Belgique et la punissaient à la fois. Ils la punissaient d'avoir été surprise et battue, d'avoir été secourue par la France. Ils ne lui laissaient que la moitié du Luxembourg, ils lui enlevaient la partie du Limbourg qui est sur la rive droite de la Meuse, et laissaient ainsi sa frontière orientale toujours menacée par la Hollande.
La Belgique ne porta pas seule le poids de la mauvaise humeur de l'Europe, la France en eut sa part: les places de Menin,d'Ath, de Mons, de Philîppeville et de Marienbourg devaient être démantelées; mais la conférence ne voulut pas que la ques-
don des forteresses devînt l'objet d'une négociation directe entre la France et la Belgique. L'Angleterre, la Prusse, l'Autriche et la Russie négocièrent avec le représentant de la Belgique, sans admettre la France à la négociation. L'irritation du roi Louis- Philippe fut très-vive quand il apprit qu'on avait signé la convention des forteresses, a Vous ne ratifierez point, écrivit-il au roi Léopold, la conventioa que votre plénipotentiaire s'est permis de signer et que nous tenons comme contraire à vos engagements. » M. de Talleyrand menaça un moment de ne point ratifier le traité du 45 novembre. Cette €olère passa vite; le démantèlement des forteresses était une réalité qui devait survivre aux émotions d'un jour. Dans toute négociation, il y a pour ainsi dire des sommets sur lesquels l'œil d« l'homme d'État reste attaché : le roi Léopold et le roi Louis-Philippe, à travers mille difficultés, se guidaient vers ces sommets ; la France ne pouvait pas rester insensible aux mauvais procédés de l'Europef mais elle ne prétendit jamais faire acheter trop cher à la Belgique les services qu'elle lui rendait. Van to Weyer sentait plus vivement qu'aucun autre com-
bien le terrain sur lequel ri était obligé de se mouvoir était encore peu salicfe. 11 savait que la générosité de la France se lasserait moins aisément que Tappui froid, impérieux et souvent hésitant de la conférence. La Russie, après avoir signé le traité des dîx-huit articles, fit attendre longtemps sa ratification, et ne la donna enfin au bout de six mois^ le 4 mai 1832, que sous certaines réserves.
Nous touchons ici au tournant le plus difficile de la carrière de van de Weyer. Il s'épuisait depuis six mois à ramener l' opinion incertaine du côté de la Belgique. 11 avait écrit à lord Aberdeen une lettre qui est un chef-d'œuvre de style, et où l'on sent passer la flamme du patriotisme. « Croyezmoi, disait-il éloquemment, lorsque les partis, leurs luttes envenimées, leurs misérables querelles, seront plongés dans un profond oubli, lorsque tout ce que l'orgueil aristocratique peut créer de plus pompeux ne sera que cendre et poussière, aïors la postérité recueillera les noms de ceux qui auront contribué à l'indépendance. Ce n'est pas un honneur médiocre que d'attacher sa signature à l'acte de reconnaissance politique d'une
nation qui, pendant plusieurs siècles, a vainement lutté pour ressaisir sa nationalité. » Ces signatures de l'Europe étaient enfin arrivées, mais la ratification russe contenait une réserve qui pouvait offenser la Belgique. Van de Weyer, pressé par lord Palraerston, avait déjà une fois assumé une grande responsabilité ; il avait signé stib spe raii la convention des forteresses, parce que les plénipotentiaires des cours du nord avaient déclaré qu'ils ne signeraient le traité de reconnaissance (dit des vingtquatre articles) qu'après avoir obtenu son adhésion. 11 avait écrit au roi : « A la lecture de la pièce qu'on offrait à ma signature, je vis des choses trop utiles et trop importantes pour que je ne saisisse pas avec empressement l'occasion de les constater pai* écrit : d'abord une nouvelle consécration de la reconnaissance, en second lieu la déclaration que Sa Majesté succède à tous les droits du roi de Hollande. » Cette fois on lui demandait de ratifier au nom de la Belgique un traité que la Russie ne ratifiait que conditionnellement^ Il se trouva dans la
1 . La Russie avait inséré cos lignes : « Sauf les moil^fications et amcndcnieuts à apporter, dans un arrangement définitif, entre U
dernière perplexité; le ministère de lord Grey était irès-menacé, les tories pouvaient d'un jour à l'autre revenir aux affaires et inaugurer une politique orangîste. Il était sans instruction pour un cas aussi délicat, il signa. Le même jour, il écrivait au roi: « Je sens bien, sire, que toutes les déclarations du monde ne valaient pas une ratification pure et simple, la seule que Votre Majesté était en droit d'attendre; mais rejeter l'acte de la Russie aurait les plus graves inconvénients ; je tiens à la voir liée sur les quatre grands points de notre existence politique : la reconnaissance de Votre Majesté, celle de notre indépendance, de notre neutralité et du territoire assigné à la Belgique ; le reste de l'édifice î'achèvei'a non sans peine, mais sans difficultés fonlamentales. »
Qui oserait dire aujourd'hui que van de Weyer îût tort! Que sont devenues les réserves de la Russie? L'édifice a été achevé, et van de Weyer eut l'honneur d'en poser la première pierrerll n'y eut
Hollande et la Belfçique. » Les plénipotentiaires russes déclarèrent verbalement que cet arrangement définitif devait être un arrange- O'Wl de gré à gré.
pourtant qu'un cri contre lui au premier momenU Le roi Léopold lui-même écrivit le 12 mai à M. Lchon : « La ratification russe, avec les réserve» qu'elle contient, a fait un très-mauvais effet ici; je dois dire que j'en ai été très-peiné, puisque j'y voyais quelque danger pour le traité même. M. van de Weyer a peut-être bien fait de l'accepter, mais il a agi contre ses instructions en ne demandant pas des instructions avant que d'échanger. Je l'ai appelé ici pour qu'il se justifie. » Van de Weyer avait en réalité tiré la Belgique naissante du gouffre diplomatique où elle s'embourbait. Il n'était pas de ces hommes qui portent la responsabilité comme un fétu et qui ne ressentent jamais les troubles et les remuements de la conscience : il avait le senthnent le plus vif de ses devoirs, le souci de son pays, de son propre renom, mais il avait aussi éminemment ce qu'on pourrait appeler le courage des crises, vertu politique sans laquelle il n'y a point d'homme d'Etat digne de ce nom. Lord Palmerston écrivit a» roi que, si van de Weyer n'avait accepté la ratification russe, il eût été inexcusable. Van de Weyer arriva à Bruxelles le 16 mai iSâî;
il ne fit aucune visite aux ministres, mais le 21 mai il lut en leur présence un « mémoire au roi en son conseil >; il finissait ainsi : « Je réitère l'assurance que je m'imposerai le sacrifice du silence vis-à-vis du public. Je ne constituerai point la Belgique et RiH*ape jtiges entre la chambre, le ministère et ■MH : je déplorerai en secret la fatale précipita- Im fue Ton a mise à discuter ces négociations dij^raatiques aux chambres et les paroles imprudentes que l'on y a proférées ; mais la royale approbation fc Votre Majesté viendra, j'espère, adoucir ce que jf^ouve de sentiments pénibles et douloureux. » eHnt sa dmnission au roi; Léopold, qui se comen hommes, n'eut garde de l'accepter; donner une satisfaction à l'opinion, il lui dea simplement de lui adjoindre quelque temps général Goblet comme plénipotentiaire auprès la conférence. Quand, peu de temps après, le roi pour la France, où il allait épouser la prin- Louise d'Orléans, il dit à van de Weyer : « Vous ftcerrez une réparation publique. Vous m'accora- |»gaerez à Compiègne. On verra bien ainsi que ^afvez toute ma confiance. » Ils firent le voyage
dans la même voiture ; à Compiègne, van de Weyer fut accueilli avec la plus grande bonté. Il n'y perdit pas son temps, et il eut avec Louis-Philippe des entretiens importants sur les travaux de la conférence. Il se plaint un peu des ministres dans ses lettres de Compiègne, mais « le roi Louis-Philippe s'est conduit avec une franchise, une droiture, une ^ loyauté parfaites (lettre du 9 août). » Il repartit directement de Compiègne pour Londres, où il reprit ses fonctions.
Après le traité des vingt-quatre articles, que reslait-il à faire pour mettre fin à toutes les difficultés qui tenaient l'Europe en suspens? Il fallait amener un arrangement de gré à gré et définitif entre la Hollande et la Belgique. Celle-ci exigeait avant d'entamer une négociation directe l'évacuation d'Anvers et de tout le territoire assigné par la conférence au nouveau royaume. Le roi Guillaume se déclarait prêt à traiter, il fit retentir toute l'Europe de son violent désir de négocier; la conférence, lassée, finit par se plaindre de l'entêtement des Belges. Van de Weyer insistait vivement auprès du roi, contrairement à l'opinion des ministres, sur la nécessité de
UN FONDATEUR DE LA MONARCHIE RELGE. Ul
donner satisfaction à la conférence, d'ôtcr à la Hollande le bénéfice d'une apparente modération. Il finit par voir ses vues adoptées quand le ministère Muelenaere fut remplacé par le ministère Goblet; mais, lorsque le plénipotentiaire belge se présenta à la conférence avec ses nouvelles instructions, le plénipotentiaire hollandais, surpris, mis au pied du mur, fut obligé de confesser qu'il n'avait aucune espèce de pouvoir pour négocier.
La colère de la conférence se retourna contre la Hollande, et, avec Fassentiinent tacite des cours du nord, la France et l'Angleterre conclurent le traité du 22 octobre 4832 pour imposer par les armes TévAcuation du territoire belge. Le siège de la citadelle d'Anvers fut résolu. On ne relit pas aujourd'hui sans quelque tristesse les lettres et les dépêches qui témoignent des méfiances qui accueillirent le maiéchal Gérard. Le général Goblet écrivait à van de Weyer le 19 novembre 1832 : « J'ai ici beaucoup de mal avec les Français; ils veulent entrer dans Anvers, et aucun motif ne le réclame. » Le roi Léopold écrivait de son côté : « Le gouvernement anglais ne peut pas voir d'un bon œil qu'on occupe
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Anvers quand cela n'est pas nécessaire.. . Dîtes beaucoup de belles choses de ma part au prince de Talleyrand. Vous pouvez lui dire que je suis très-calrae, mais déterminé à me défendre à outrance contre quiconque m'attaquera. » L'espérance d'épargner la ville d'Anvers, de la neutraliser en quelque sorte,, était chimérique, et les Français ne voulaient en occuper une partie que pour mener plus vivement le siège. Lord Palmerston, en cette circonstance, usa de son influence pour déterminer le cabinet belge à
ne point chicaner le maréchal Gérard. Van dje Weyer répondait au roi : a Lord Palmerston pense que tout obstacle, toute difficulté de nature à retarder la reddition de la citadelle serait un très-grand mal. > Lord Palmerston écrivait lui-même au roi de foire tout ce qui amènerait un prompt résultat; pour ménager Famour-propre de Tarmée belge, le maréchal Gérard consentit à ce qu'elle restât dans la ville ; il n'occupa que les points que le génie avait indiqués comme indispensables à l'attaque de la citadelle. Le 23 décembre, après la plus énergique défense, le général Chassé était réduit à capituler. Cet événement ne mit point fin au système de per—
sévérance, de lenteurs calculées, adopté par le roi Guillaume. Il espérait toujours user la Belgique, profiter des imprudences des chambres belges, susciter des difficultés entre le nouveau royaume elles puissances signataires du traité du 15 novembre. Il maintenait un état qui n'était ni la guerre ni la paix, fermait les bouches de l'Escaut, tenait toujours deux petits forts d'Anvers, Lillo et Liefkenshock. Les cabinets de Londres et de Paris finirent par lui imposer une convention provisoire (le 21 mai 1 833) . Cette convention établissait un armistice indéfini, délivrait l'Escaut et laissait à la Belgique le Limbourg elle Luxembourg, sauf les deux chefs-lieux. Elle ^tait, on le voit, très-avantageuse pour la Belgique. Le roi Guillaume subit ces conditions uniquement parce qu'elles n'établissaient aucun état définitif; il restait dans le provisoire, il n'abandonnait aucune de ses prétentions. Il laissa subsister cet état anor- ^\ pendant six ans, hésitant entre la reconnais- ^nee de la Belgique et les avantages qu'il trouvefait en adhérant purement et simplement au traité des vingt-quatre articles. La Belgique avait presque oublié que ces articles lui enlevaient une moitié du
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Luxembourg et du Limbourg; elle jouissait de s possession, confiante dans Torgueil des Nassau. Cet orgueil plia enfin ; le ii mars 1838, le roi annonça à Londres qu'il adhérait au traité du 15 novembre. Cette adhésion, si désirée autrefois, fit, dit van de Weyer dans son Histoire des relations exlérimm de la Belgique, tout l'effet d'une catastrophe : c elle signifiait le démembrement du territoire, le payement d'une dette exorbitante, le versement des arrérages qui montaient à près de 142 millions de francs. Le sentiment national se souleva sur tous les points du pays... Le gouvernement céda au torrent ; l'armée fut mise sur pied de guerre. » Il ajoute peu après « a Si l'on avait pu réfléchir de sangfroid, on eût bien vite reconnu l'impossibilité de prévenir le désastre. Les vingt-quatre arlicles étaient devenus lu formule de notre droit international; la France et l'Angleterre les avaient pris en 1832 pour bases de l'exécution; nous-mêmes n'avions cessé d'en réclamer le bénéfice. Encore s'il no se fut agi que de la Hollande, une transaction eût été peut-être possible; mais c'était la diète germaniiittc qui réclamait la moitié de nos deux provinces; de^
rière elle étaient la Prusse et TAutriche, animées plutôt que retenues par la Russie. »
11 fallut céder : lord Palmerslon fut inflexible. La France seule s'entremit pour faire adoucir les conditions financières imposées à la Belgique. L'Europe ne pouvait complètement défaire son propre ouvrage, au moment même où la Hollande s'inclinait devant ses décisions. La Belgique dut mettre sa signature au traité du 19 avril 1839. « A plus do trente ans de distance, écrivait van de Weyer en 1873, il nous est permis de juger avec impartialité cetraité, ainsi que l'ensemble de la période diplomatique qu'il était destiné à clore. Depuis 1830 jusqu'en 1839, dès le lendemain des journées de septembre, la révolution belge s'est trouvée en face de l'Europe : c'est avec celle-ci qu'il a fallu compter, c'est sur elle qu'il a fallu conquérir l'un après l'autre les droits de notre indépendance. Le roi Guilbume n'était qu'un ennemi secondaire. L'Autriche, la Prusse, la Russie, étaient nos plus redoutables adversaires. La solidarité créée par la révolution dynastique en Fmnce, par la révolution parlementaire en Angleterre, était la seule force morale et poli-
tique dont la diplomatie belge disposât au dehors. » Yan de Weyer, quand il repassait dans sa mémoire les années agitées de 1830 à 1838, pouvait se rendre cette justice, qu'il avait habilement mis en œuvre toutes les ressources dont il disposait; il avait su braver les colères du parlement belge, plier ou résister à propos, choisir ses alliés, pénétrer les faiblesses de ses adversaires, obtenir les respects de tous, et les faire remontera son roi et à son pays.
Après la période agitée dont nous venons de rappeler les péripéties, la tâche de van de Weyer fut pins facile : il devint la sentinelle vigilante de la aeutralité belge, ayant bien compris que Tindépendance de son pays était surtout attachée à cette neutraUté perpétuelle. Lord Palraerston goûtait vivement l'énergie que van de Weyer avait déployée daoBs des circonstances critiques ; il avait travaillé avec van de Weyer à mûrir, suivant son expression, la conférence, et ne ménageait plus ses sympathies à un pays qu'il avait fini par considérer comme son propre ouvrage. Par la dignité de sa vie, par la sûreté de son caractère, qualité que l'Angleterre prise auTdessus de toutes les autres, van de Weyer avait bien vite conquis l'estime des hommes politiques détour les partis. Les tories s'étaient peu
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à peu réconciliés avec la Belgique ; ils étaient un moment revenus au pouvoir en 1834. Van de Weyer trouva le duc de Wellington dans les meilleurs sentiments à l'endroit de la Belgique, et enclin à résoudre promptement ce que le ministère précédent n'avait encore pu achever. Guidé par les conseils du roi Léopold, van de Weyer obtint toute la faveur du duc de Wellington en ne le fatiguant jamais de petites affaires et en se laissant toujours appeler par lui. (( Je désire, écrivait le roi à son ministre, que vous soyez d'une grande prudence ; ne négligez pour aucune considération ceux qui ont été si bons pour nous, et à la tète desquels se trouve lord Palmerston; mais ne vous montrez pas homme de parti ouvertement. » Les tories au reste ne firent que traverser le pouvoir, et bientôt lord Palmerston revint aux affaires. Le roi écrivait à cette occasion à van de Weyer : « On ne peut pas se cacher que nos ennemis avaient particulièrement espéré en un ministère comme celui qui vient de quitter, les uns pour voir mettre fin à nos jours, et les autres pour terminer nos différends avec la Hollande entièrement à nos dépens... II fout que les hommes politiques sor-
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ants sachent, par nos bons procédés et notre conluite modérée, qu'on ne triomphe non-seulement )as de leur chute, mais qu'on est reconnaissant mv leurs bons procédés et qu'on a de la confiance îneux...Il est important pour nous que le parti X)Dservateur ait pu cesser de nous considérer îomme un tas de rebelles. L'Angleterre doit être Mre principal soutien. » Van de Weyer n'avait pas l)esoin d'être pressé bien fort pour s'habituer à cette voyance; il aimait soii pays d'un amour un peu jaloux et soupçonneux ; son esprit, nourri de la meilleure littérature française et, on peut le dire, français jusqu'à la moelle, nous cherchait pourtant quelqueois ces querelles sans lesquelles Madame de Sévijné affirme que la grande amitié ne peut vivre. Ilpréérait nos écrivains à nos ministres, nos philosophes Uos généraux. Lord Palhierston caressait avec soin es inquiétudes et les défiances de son patriotisme, 'était secondé par la société anglaise, qui excelle ^ faire sien ce qu'elle à intérêt à gagner. Van de ^Veyer s'en voulait-il à lui-même d'avoir un mo- ™ient trop demandé à la France? Qui le sait? Ce l^i est certain, c'est qu'il ne fut jamais si complète-
ment rassuré du côté des ambitions françaises qu'il pût se livrer sans réserve à son goût naturel pour notre pays. Le caractère du souverain qui régnait sur la France était de nature à inspirer laconfianee à ceux qui avaient pour mission de veiller à la sauvegarde du nouveau royaume ; mais la conférence n'avait pas défini d'une manière assez rigoureuse les caractères et les droits de la neutralité belge. & qui inquiétait surtout van de Weyer, c'est qu'elle n'avait pas déclaré d'une manière explicite que l'inviolabilité du territoire était la garantie principale de cette neutralité.
Le traité défmitif du 19 avril 1839 plaçait la Belgique sous la garantie collective des grandes puissauces ; mais, la définition de cette garantie était restée assez vague. L'Europe ne s'interdisait point d'une manière absolue la permission d'occuper 1^ territoire belge, ni même le droit de s'ingérer dan^ ses affaires intérieures. Peu après la signature d^ ce traité, on put croire à une guerre générale- M. Thiers avait fait mine de vouloir porter la guerre sur le FJiin, si la Russie se montrait à Constant!^ nople ou l'Angleterre à Alexandrie.
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Le roi Léopold, entrant dans les vues de lord Palmerston, déclara du haut du trône que la Belgique observerait une neutralité « sincère, loyale et foi-te ». C'est bien de cette façon que van de Weyer comprit toujours la neutralité belge; il la considé^ rait, si Ton me permet le mot, comme une force positive et non comme une force négative. Il voulait une Belgique armée en tout temps pour défendre son territoire ; il ne lui convenait pas qu'elle fut simplement sous la garde des grandes puissances. Il devinait bien que ces puissances en viendraient tôt ou tard aux prises ; la neutralité devait faire de la Belgique un asile, non un champ de bataille.
Ces grands problèmes sommeillèrent en quelque sorte tant que dura le règne d'un roi dont la paix était la passion, allié au roi Léopold, trop bon patriote et trop plein des souvenirs de l'empire pour sacrifier le bonheur et la sécurité de la France à de coupables ambitions. Le danger éclala quand la révolution de 1848 remua les passions que Louis- Philippe avait contenues, quelquefois difficilement, pendant dix-huit ans. On put croire un moment
que tous les trônes allaient tombor les uns après les autres. Van de Weyer fut réveillé pendant la nuit du 26 février : on vint lui demander de la part de lord Palmerston s'il était vrai que Bruxelles avait proclamé la république et que le roi Léopold fût en fuite. € Dites à lord Palmerston, répondit van de Weyer, que je n'en sais rien, mais que cela n'esl pas vrai. » L'événement lui donna raison, mais quels ne durent pas être les sentiments de van de Weyer quand il vit arriver en Angleterre les membres de la famille royale de France ! Son beau-père, M. Bâtes, donna quelques jours asile, à Sheen, au duc de Nemours et à sa famille, c Devais-je revoir ainsi, me dit un jour van de Weyer, le prince dont j'avais voulu faire mon roi? » Claremont, déjà tout plein de deuil, s'ouvrit à des deuils nouveaux. Pendant la période troublée qui suivit ces grandes catastrophes, la Belgique apparut au milieu de l'Europe comme une oasis de paix, de sagesse et de légalité. On s'étonna de voir si ferme un établissement qui avait encore eu si peu de durée. Van de Weyer s'était toujours porté garant de la maturité politique de son pays; toutes ses prévisions furent
juslifîées. La Belgique, serrée autour de son roi, assista comme de loin aux déplorables luttes de juin et à l'agonie d'une république qui s'était déchirée de ses propres mains avant de succomber sous un coup d'État.
L'avènement de l'empire était de nature à inquiéter le roi Léopold plus que n'avait fait celui de la république. Le temps n'avait fait que refroidir en lui les passions de 1815. Il se souvenait des fraudes guerres du commencement du siècle, des rois et des empereurs devenus les vassaux d'un nouveau César. 11 ne fut point la dupe de la formule jplée au monde à Bordeaux, « l'empire, c'est la paixK Le gouvernement d'un Bonaparte ôtaitla liberté à la France et lui devait la gloire, les émotions des grands hasards, les conquêtes. Sans doute le nouveau souverain n'avait point l'esprit implaca- Me, le délire et le génie guerrier de son oncle ; mais sa douceur était aussi dangereuse. Il se croyait ''instrument prédestiné de grands desseins; son Q^il rêveur errait sur le monde entier. Il cherchait les occasions et guettait la fortune, il parlait sans ^esse d'un droit nouveau qui menaçait les droits
historiques. Van de Weyer connaissait mieux que la
plupart des hommes d'Etat le prince qui allait remuer l'Europe : il l'avait vu fréquemment et familièremeiït dans la maison de son beau-père. Il avait reçu les confidences de cet esprit singulier à une époque où elles ne semblaient que les rêveries d'un aventurier. Le coup d'Étst du 2 décembre ne l'avait point surpris. Pour complaire au roi des Beiges, il dut aller à Paris peu de semaines après ; il vit le prince Louis, M. de Morny et quelques-uns des acteurs du drame qui avait servi de pendant plus sanglant au 18 brumaire. Il tint un journal de cette mission confidentielle, qui sans doute ne verra pas le jour de longtemps. Ses fonctions ne lui permettaient pas d'ouvrir publiquement les bras aux victimes qui vinrent demander un asile en Angleterre; mais il en est plus d'une qui doit garder le souvenir de sa discrète et inépuisable bonté. L'atmosphère de réprobation européenne qui enveloppa le second empire à ses débuts se dissipa comme un brouillard, quand la question d'Orient donna à Napoléon l'occasion de choisir ses amis et ses ennemis. Le moment que le roi Léopold avait tant redouté était
enfin venu; il écrivait à van de Weyer dès 1834 :. « Si nous périssons, ce ne sera que dans une grande convulsion de l'Europe. > Il fit tous ses efforts pour empêcher la guerre, et le prince Albert, qui s'inspirait des mêmes sentiments, risqua courageusement sa popularité dans la même tentative. Lord Palmerston avait encouru la disgrâce de la reine quand il s'était hâté de reconnaître le gouvernement issu du coup d'État, il avait blessé le sentiment public en Angleterre; mais il retrouva bien vite sa popularité quand il entraîna Napoléon 111 dans une action commune contre l'empereur Nicolas. La grande « convulsion » se fit sans que la Belgique eût rien à souffrir, et, quand la reine Victoria vint solennellement visiter l'empereur, van de Weyer reçut l'ordre de l'accompagner à Paris. 11 serait bien intéressant de connaître le journal de ce voyage, qu'il écrivit avec les plus grands détails. L'empereur lui donna sur la Belgique les assurances les plus formelles et les plus favorables, lui parla librement des souvenirs de l'exil, de tant de changements opérés dans les hommes et les choses. Il se laissa aller jusqu'à comparer certain libéral illustre
qui restait éloigne de lui à ces cochers qui regardent en attendant un signe. « Et ce signe, le ferezvous? — Non, il conduit trop mal. »
Van de Weyer, vivant en Angleterre, subissait plus que le roi Léopold l'influence des passions anglaises; il était sous le regard de lord Palmerston; il avait en diverses circonstances épousé un peu vivement les sentiments du ministre anglais. Il ne put pas ne point jouir du triomphe de l'Angleterre et de la France, et pourtant ce triomphe était gâté pour lui par toute sorte de terreurs. L'alUance qui servait de bouclier à la Belgique pouvait-elle cire éternelle? L'empire, qui avait ouvert les portes du temple de Janus, pourrait-il jamais les refermer? Après la paix à tout prix, la guerre à tout prix allait devenir le système du gouvernement français : comment la Belgique pourrait-elle sortir saine et sauve de conflits dont on n'apercevait ni la fin, ni les forces, ni le but?
Les lauriers de la Crimée étaient encore verts, il fallut en chercher de nouveaux en Italie. Cette fois l'Angleterre ne prenait aucune part à la lutte. Le roi Léopold avait donné sa fille à l'archiduc qui avait
tenté vainement de rattacher la Lombardie et la Vénétie à l'Autriche. Rien ne vint soulager les appréhensions que van de Weyer éprouva pendant le second drame militaire que Tempire jouait devant l'Europe. Il ne reconnut pas tout d'abord dans la nouvelle Italie une nation sœur de la sienne, qui cherchait non pas à fonder, mais simplement à retrouver sa nationalité; il fut choqué des détails, des moyens employés, des annexions, d'un si grand dédain pour les petites couronnes, de cette nouvelle diplomatie par étapes qui ne s'arrêtait jamais et qui ne demandait quelque chose aujourd'hui que pour obtenir davantage demain. Il croyait la Belgique assise sur le roc inébranlable d'un traité, et iJ voyait le mépris des traités érigé pour ainsi dire en doctrine, non plus par les nations, par les souverains et par leurs ministres. Il aperçut les conséquences les plus lointaines de ce droit nouveau, qui rapprochait les peuples de même langue et travaillait à faire une géographie philologique, et il put se demander ce que deviendrait un jour son pays quand les grandes l'aces européennes s'arracheraient tour à tour les provinces
qui leur servent de frontière incertaine et douteuse.
L'Angleterre s'était lentement modifiée sous ses yeux. Ce n'était plus celle qu'il avait connue, représentée par le vainqueur de Waterloo, celle qui plus tard, en 18A0, pouvait allier encore l'Europe contre la France : elle avait fait comme un suprême effort pendant la guerre de Grimée, et puis s'était laissée choir dans une sorte d'indifférence et de mollesse; trop fière pour laisser paraître ses appréhensions secrètes, elle couvrait sa politique d'effacement de théories et de principes nouveaux; elle applaudissait à ce qu'elle ne pouvait empêcher, elle morigénait encore les souverains et les peuples, mais ses conseils étaient rarement suivis de me-' naces, et ses menaces prenaient le ton de gronderies. Van de Weyer s'était habitué à la pensée que l'Angleterre saurait protéger la Belgique contre tous les périls, qu'elle avait fait sienne la cause du petit royaume dont un bras de mer seul la séparait; cette idée lui rendait plus cher un pays qui était devenu son pays d'adoption. Il y était enlacé pal mille liens; tout ce qui était éminent dans la poli-
tique, dans les lettres, dans raristocratie, s'honorait de son amitié. Notre temps n'accorde iphis de favoris aux souverains ; mais plus est glacée l'atmosphère qui les enveloppe, plus ceux qui ont quelque noblesse d'âme doivent apprécier parmi la banalité de tant d'hommages une affection sûre, discrète, constante. La souveraine quer van <le Weyer avait, vue monter sur le trône lui accorda de bonne heure une confiance dont il était bien digne ; avec le temps, dans la longue et souvent douloureuse épreuve du pouvoir, cette confiance se changea en un sentiment d'amitié véritable. Il n'était pas jusqu'à la terre anglaise qui n'eût pris en quelque sorte possession de van de Weyer. Non loin de Windsor, sur la lisière de la grande forêt royale, il vivait, quand il n'était pas à Londres, de la vie du gentilhomme anglais. Il aimait à se promener dans les sentiers de ce beau domaine, destiné à devenir la terre patrimoniale de ses enfants et petits-enfants. 11 avait posé la première pierre du château de New-Lodge, qui devait être le centre de sa nombreuse famille et recevoir tant d'hôtes illustres. Plus il se sentait, qu'on me passe le mot, devenir anglais, tenu, al-
1[aché par les liens du cœur, de la pensée, par cos influence!^ mystérieuses qui sortent des choses malérielles, par tout ce qui est cher ou doux à l'homme, plus le doute le plus léger sur les senliments de l'Angleterre devenait douloureux et poignant. Tiendrait-elle toutes ses promesses? Seule, garantirait-elle l'indépendance de la Belgique contre les maîtres du continent? Se .réfugierait-elle derrière les clauses qui avaient rendu cette garantie collective ? La complaisance que l'Angleterre témoignait en toutes circonstances à son allié de Crimée, au signataire des traités de commerce, aurait-elle toujours des limites précises, inflexibles ? Le mépris croissant qu elle affectait pour les petits États ne finirait-il point par atteindre le petit royaume créé sous son égide? Quand l'ouvrage de la diplomatie était redevenu une toile de Pénélope, irait-on faire la guerre pour quelques mailles rompues?
Que de fois, sous les beaux ombrages de New- Lodge, ces redoutables questions ne sont-elles pas venues se poser devantl'espritde van de Weyer ! Elles hantaient aussi le roi Léopold ; il croyait fermeitienl, comme son ministre à Londres, que la neutralité
belge devait se mon Irer armée; il avait dès 1853 fait . voter un plan de réorganisation militaire, qui portait l'année belge à 100 000 hommes. La loi du 8 septembre 1859 décida, en cas de guerre, la concentration de la défense nationale sous Anvers, et affecta 50 millions aux fortifications de cette place. Le roi disait à cette époque : « Tant que je vivrai, je servirai de bouclier à la Belgique; mais il faut que la Belgique subsiste par elle-même. » 11 n'avait pas l'ambition du roi qui disait : Ultalia fara da se; il voulait conserver, en cas d'invasion, une sorte de cordon ombilical avec la Grande-Bretagne et avec l'Europe; il espérait rendre Anvers presque imprenable et donner ainsi aux puissances le temps de concentrer leur action. Au fond de son cœur, Léopold ne comptait guère quesur l'Angleterre ; il s'enfermait en pensée avec son armée derrière les murs d'Anvers, et voyait arriver la Hotte anglaise dans l'Escaut.
Van de Weyer surveillait avec un soin jaloux toutes les péripéties de la politique impériale; en face d'un joueur couronne qui tentait nonchalamment le destin, il voyait, non sans inquiétude, d'autres esprits, également aventureux, plus ardents, plus
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obstinés, disposés à faire «servir le trouble de TEurope et du inonde à des desseins encore obscurs. Il s'irritait secrètement de voir l'Angleterre se préparer au rôle de témoin dans les grands drames dont l'exposition commençait.
Sa colère fit enfin explosion. M. Cobden écrivit, le a août 186:2, à un journal belge une lettre sur les fortifications d'Anvers. « Si j'étais, disait-il, m des Belges, je dirais à mes puissants voisins : Voos avez proclamé ma neutralité, et j'entends donnera mon peuple le bénéfice de cette situation en faisant la communauté la plus légèrement taxée et la pins prospère de l'Europe... Or le meilleur moyen de lui procurer ces bienfaits, c'est d'éviter le fardeau des gros armements... Tel est mon programme politique, et je ne conçois pas qu'un homme d'Etat puisse agir autrement. » Van de Weyer retrouva la plume de Paul-Louis Courier pour répondre à Tapôtre de la paix à tout prix; son petit pamphlet, Cobden^ roi des Belges, est un chef-d'œuvre d'ironie; il est pathétique en même temps; on y sent vibrer cette indignation qui fait les poètes, au dire d'un ancien. Retranché derrière l'anonyme, van de Weyer os(
lire la vérité; il sait qu'en politique, comme en oute chose, on ne s'appuie que sur ce qui résiste. :( Aide-toi, l'Europe t'aidera, » dit-il à son pays. i La seule chance qu'ait la Belgique de perdre sa aationalité, écrivait Cobden, c'est d'être annexée
k la France, et de nos jours ce n'est plus l'habitude d'annexer des provinces sans le consentement de leur population. » Van de Weyer rappelle comment le consentement des populations fut obtenu par la révolution française, peint les souffrances de la. Belgique pendant la république et l'empire. « Elle, dit-il, si lière de ses institutions, de ses antiques libertés communales et provinciales, de ses mœurs, de ses habitudes, de son indélébile caractère national, elle qui avait été hypocritement conviée à user, pour son indépendance, delà souveraineté du peiçle hautement reconnue, se voit enlever jusqu'à son nom, et par la conscription elle alimente de ses fils, qui ne sont plus Belges, les bataillons mutilés sur tous les champs de bataille pour une cause qui n'est pas la sienne, qui n'est pas même celle de la France. » Avec quelle hauteur il flétrit la poHtique mercantile, l'utilité mise à la place du devoir et
préparant des ruines effroyables par un aveugle souci (les dangers lointains, les grossiers instincts qui se couvrent de philanthropie et de cosmopolitisme! Si Ton parle d'intérêt, y a-t-il un intérêt supérieur à celui de la patrie? On comprend la colère de van de Weyer contre Cobden, quand on sait que celuici ne se gênait point pour dire partout que les fortifications d'Anvers n'empêcheraient pas, lemomcnl venu , la France d'aller jusqu'au Rhin, et prédisait que l'annexion trouverait aisément une majorité dans la nation belge. 11 cesse d'être juste quand il représente la France comme prête à mettre la main sur la Belgique. « Nulle idée *, écrivait-il, n'est plus populaire. Les historiens la justifient par l'étude du passé; les poètes la chantent; les publicistes en démontrent la nécessité; les militaires la veulent par un habile coup de main; les journalistes par des moyens moraux, c'est-à-dire la propagande sourde, les agents secrets, la corruption. » Non, la France en 1862 ne caressait point l'idée de l'annexion; elle ne rêvait point de conquêtes ; elle n'avait aucune
1. Allusion à la phrase fameuse • la France ne fait la g.icrre qu' pour une idée.
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part directe dans la direction de sa politique étrangère. Van de Weyer, qui connaissait certains desseins caressés aux Tuileries, prenait trop facilement quelques voix obscures pour la voix de la France.
Van de Weyer n'oubliait rien, il se souvenait que M. de Talleyrand, dans un de ses derniers eniretiens avec le roi Léopold à Londres, lui avait foit ce programme de gouvernement. « Sire, lui avait-il dit de sa voix grave et douce, vous allez régner sur des populations dont les mains sont propres aux arts ainsi qu'au labourage ; » puis il avait conseillé au roi d'apparaître dans sa capitale sans uniforme, sans grosses épauleltes; un frac, un simple habit noir, annoncerait au peuple un nouveau Médicis de meilleure maison. Point d'armée, source d'impôts; 4000 ou 5000 hommes de bonne police! Le roi, raconte van (le Weyer, regarda Talleyrand de son œil fin et profond; il ne dit rien, et, dès le lendemain de son arrivée, il s'occupa des places fortes et de l'armée.
Van de Weyer n'avait jamais espéré que la neutralité belge serait éternellement respectée, si elle ne
faisait mine de vouloir se défendre, il voulait que l'art fît pour son pays ce que la nature avait fait pour la Suisse. Avait-il tort? qui pourrait lui reprocher d'avoir eu une foi vivante, ardente, dans sa Belgique, et d'avoir cherché à lui donner d'autres boucliers que^ la complaisance de l'Europe? La guerre approchait de la Belgique comme par étapes; de Crimée, d'Italie, elle avait atteint le Danemark. On sentait remuer déjà le vieil édifice de la confédération germanique. Le roi Léopold, effrayé de l'avenir, avait essayéd'intéresser le souverain de la France à un membre de sa propre famille ; il était entré, plus qu'on eût pu attendre d'un esprit aussi sagace, dans les projets qui avaient permis à Napoléon de donner une couronne d'impératrice à la princesse Charlotte; certes le roi Léopold ne pouvait rêver une grandeur nouvelle pour une fille de France alliée à la maison d'Autriche; il espéra sans doute lier Napoléon ffl à l'avenir des siens, gagner du temps pour la Belgique, Van de Weyer, qui avait des lumières spéciales sur le Mexique (il les devait à son beau-père, M- Bâtes), essaya vainement d'écarter de la princesse Charlotte le rêve dont on flattait son imagination ro-
manesque ; il la vit pour la dernière fois à Londres, quand elle vint faire ses adieux à la reine Marie- Amélie, avec Maximilien, àéjdi tourmenté du pressefitiment de sa fm tragique.
Lord Palmerston, que van de Weyer regardait comme le plus ferme ami de son pays, mourut au mois d'octobre 1865. C'était au moment même où M. de Bismarck avait avec Napoléon III, à Biarritz, des entrevues dont le secret cachait Tavenir de l'Europe. Léopold, depuis longtemps martyr d'une xjruelie maladie, s'éteignit le 10 décembre 4865. L'un des derniers survivants d'une époque terrible, il avait vu remonter sur le trône de France un des- <;endant de Bonaparte; il sut pendant trente-cinq ans protéger un royaume nouveau, frêle ouvrage do la diplomatie, contre tous les dangers du dehors et du dedans. Nul n'est grand s'il n'est supérieur à sa fonction, et l'on peut dire de Léopold qu'il fut supérieur même à la fonction royale. 11 régna pour ainsi dire du dehors et d'en haut sans se livrer tout en.tier. Van de Weyer avait entretenu avec lui une correspondance directe et incessante pendant toute la durée >du règne : le roi sortait avec lui de la banalité, il
devenait parfois presque tendre : a Mon bon et fidèle ministre, non, vous n'avez pas votre pareil >, lui accordait sa confiance « affectueuse et illimitée j>. Il.quiltait par instants le ton diplomatique. « Schiller dit, dans la Fiancée de Messine, avec une si terrible vérité : Avec le destin, il n'y a pas de pacte! « Cela m'avait souvent frappé... » Van de Weyer alla à Bruxelles pour assistera l'inauguration du roi Léopold II. Sous le nom de duc de Brabant, celui-ci avait fait plus d'un séjour en Angleterre ; van de Weyer avait vu avec grand bonheur grandir en lui des qualités qui promettaient à la Belgique un digne successeur de Léopold P'. Il écrivait, peu après, à M. van Praet : « Vous le savez, j'avais depuis plusieurs années arrêté dans mon esprit que ma vie politique se devait terminer avec la vie du roi. Pendant mon dernier séjour à Bruxelles, je compris que ma retraite ne pouvait avoii' lieu le jour de l'avènement de notre second roi, et qu'il me restait encore des devoirs à reiï^lir. Depuis j'ai reçu des avertissements dont mon âge et, l'état de ma santé ne me permettent point de méconnaître la gravité. Le sage, dit la Fontaine, est toujours prêt
i partir. Je veux tâcher d'être sage et tâcher d'être
Dl'Ct. »
Il faut un grand effort pourtant pour s'arracher à l'engrenage des grandes affaires ; tout invitait van de Weyer au repos : sa santé ébranlée , l'extrême douceur de sa vie domestique, la tristesse causée par la mort accidentelle d'une fille chérie, la beauté de sa retraite des champs, le plaisir mélancolique qu'on éprouve au déclin de la vie parmi les livres, qui rendent par instants les émotions, les ardeurs, les illusions de la jeunesse; mais la politique le retenait encore, il était comme ces gens qui, du bord delà mer, regardent venir la marée montante et ne peuvent se détacher de ce spectacle : après la vague qui vient en hurlant expirer sur le bord, une autre avance, puis une autre plus haute. Après la bataille deSadowa,la Belgique apprit que le gouvernement iîDpérial demandait des compensations territoriales comme récompense de sa neutralité. M. de la Valette, dans une circulaire fameuse (du 16 septembre 1866), sembla prononcer l'arrêt de mort des petils États 8U profit des grandes agglomérations, a On fait de nous un appât, me disait van de Weyer à cette
époque, on nous offre tous les jours. » Quand, au commencement de 1867, l'empereur des Français négocia avec le roi des Pays-Bas la cession du Luxembourg, la Prusse saisit immédiatement l'Europe de la question, et la guerre parut un moment imminente. On put regretter alors que le Luxembourg ' eût été coupé en deux par la conférence de Londres et n'eût pas été neutralisé dès 1839 ; la France se contenta de la solution suggérée par M. de Beusl: l'autonomie et la neutralité de ce qui restait du duché, avec le démantèlement de la place.
Van de Weyer venait d'obtenir enfin de son soflverain la permission de rentrer dans la vie privée. 11 avait représenté la Belgique à Londres pendant \ trente-six ans presque sans interruption; une "fois \ seulement il avait été rappelé à Bruxelles pour former -i un ministère de conciliation entré les catholiques et les libéraux ; mais ce cabinet n'avait eu qu'une exis-
tence éphémère. C'est du fond de son repos, si bien mérité, qu'il vit grossir l'orage qui allait éclater sur l'Europe. Mieux que personne, il connaissait les dispositions de la cour de Berlin ; il savait que toutes les forces de l'Allemagne étaient tendues
par la haine, la terreur et F ambition; il avait deviné que cette voix qui depuis si longtemps criait à Napoléon III : « Marche, marche ! » le précipiterait enfin sur la Germanie. Au moment même où le rideau se levait sur le grand drame militaire de 1870, le journal le Times publia un projet de traité secret, déjà ancien de quatre ans. Dans ce projet la France livrait l'Allemagne à la Prusse et ajoutait la Belgique à son territoire. Cette révélation fut désastreuse pour la France, elle fit en quelque sorte le vide autour de nous. Van de Weyer n'en fut point surpris : il savait que plus d'un complot avait été ourdi dans rombre contre un peuple ami à qui l'on prodiguait officiellement les assurances pacifiques. Il fut trop vengé quand il vit revenir en Angleterre cet empereur, qu'il avait connu jeune, tourmenté de l'ambition d'un grand rôle, qu'il avait revu au comble de la puissance, arbitre du sort des nations, et qui venait de perdre en quelques jours son armée, son épée, sa couronne. La France n'avait pas signé le traité qui immolait la Belgique; si son humeur guerrière avait pu inquiéter plus d'une fois van de Weyer depuis vingt ans, ces angoisses secrètes fu-
t 172 GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
rent oubliées devant. des infortunes sans nom, car, en dépit de lui-même , il y avait toujours au fond de son cœur une fibre française. 11 connaissait notre littérature mieux que nous ne la connaissons nousmêmes; il s'était approprié toutes les grâces, toute la force de notre langue; les écrits malheureusement trop peu nombreux qu'il a laissés font penser tantôt à Saint-Évremond, tantôt à Paul-Louis Courier, quelquefois à Vauvenargues. Nul étranger n'a, je crois, mieux que lui parlé et écrit l'anglais ; mais avec quel plaisir il retombait dans la langue française, avec quel éclat, quel charme il la maniait !
Les derniers entretiens qui suivirent nos malheurs m'ont laissé une impression ineffaçable. Nous ne trouvions pourtant guère, ni lui ni moi, de mots pour peindre nos sentiments ; il ne jouissait point de ce qui dissipait ses alarmes, il souffrait de ce qui lui rendait le repos. Moi-même je ne trouvais qu'amertume dans les événements qui me renvoyaient dans mon pays. Je craignais de ne plus revoir un ami si cher : les lieux où nous avions passé tant d'heures heureuses me semblaient déjà plus vide?. La belle étoffe de la vie perd enfin sa soie et ses
couleurs, et ne laisse plus voir qu'une trame sombre que la mort vient déchirer. Je ne devais point le revoir en effet; la mort, qu'il attendait comme un sage, avec le même courage qu'il avait montré dans les périls de sa jeunesse, vint le frapper le 22 mai 1874. Il voulut être enterré auprès des siens, dans wie église que madame van de Weyer avait fait élever près de New-Lodge; il pouvait laisser sa cendre à l'Angleterre, il avait assez donné à son pays, toute une vie de fidélité ardente et constante,
le bel exemple et le souvenir de toutes les vertus publiques et privées.
in
11 y a deux sortes de politiques : ceux qui font
agir les hommes, ceux qui les font penser. Aux pre-
! miers appartient le pouvoir, la popularité, la puis-
; sance visible, — aux seconds l'influence durable et
! profonde, lente à s'établir, mais4ente à disparaître, la gloire modeste, qui n'éclate pas eu applaudisse-
t ments bruyants, qui a son empire invisible dans les âmes. La grandeur d'un ministre, d'un Richelieu, d'un Cavour, a toujours quelque €hose de brutal, elle a forcément des impuretés et des ombres ; le politique agissant a besoin de la force, il use des instruments, vils ou non, qui sont à sa portée, il est comme le potier qui se salitles mains aux plus beaux
' ouvrages, il fait violence au temps, aux résistances
i. Autobiography, by John StuartMill. Londres,! vol. in-S», 1873.
vertueuses ou criminelles, il n'a pas le choix des alliances, il va au plus pressé, appelle tout à son aide. Il ne peut rester aux étages les plus élevés de la pensée, il en épouse une, et la mène avec lui dans la mêlée des affaires humaines, des appétits grossiers, des préjugés triomphants, des médiocrités bruyantes et tyranniques. Il est ainsi fait que rien nelui paraît bon que ce qui est possible, et que toute chose possible a chance de lui sembler bonne. Il est comme la résultante naturelle de toutes les forces qui, à un momentdonné, sont enjeu dans unenation. 11 domine le présent, et ne prépare l'avenir qu'en bouleversant les faîls, sans convertir ni modifier les esprits autrement que par les enseignements muets de l'histoire.
Il est une autre classe d'hommes qui sont les guides et les coiiducteurs-nés de l'esprit, qui ne voient dans le passé et dans le présent qu'une préparation à un avenir meilleur; il semble que les faits les blessent, les gênent, ils ne se courbent pas docilement sous les grands vents d'opinion qui passent sur les peuples. Ils servent à la fois de Cassandres trop souvent dédaignés, de guides trop souvent mé-
connus.' Une sorte d'intuition profonde leur montre wi loin des écueils et des dangers que le vulgaire ne peut apercevoir, des horizons encore inconnus. Us ne se livrent jamais, restent sur la défensive en face des idées générales, banales, de ces notions communes que Bacon appelait les idoles du théâtre; ils construisent eux-mêmes des idoles nouvelles pour l'avenir; leur pensée, indocile aux doctrines du présent, rétive, soupçonneuse, s'abandonne pourtant presque sans défense à toute sorte d'espérances et d'illusions. Novateurs timides, ils craignent le connu phsque l'inconnu, ils tiennent à la fois du réformateur et du critique, du croyant et du sceptique. Simples fanatiques, égarés un moment par quelque vaine théorie, ils ne laisseraient aucune trace; mais cette trace peut devenir extrêmement profonde, si leur critique est inspirée par une foi, et si, à travers lestroubles, les inquiétudes, les tourments d'un temps agité dont nul mieux qu'eux ne comprend les misères, ils voient se dégager quelque vérité nouvelle, quelque pensée conductrice et souveraine.
Personne de notre temps n'a mieux réalisé ce type que Mill en Angleterre et que de Tocqueville en France .
178 GRANDETS FIGURES HISTORIQUES.
On s'étonnera peut-être de voir associés ces deux noms, bien des points assurément les séparent ; pourtant que de caractères communs ne peut-on trouver entre eux! Personne n'a analysé plus profondéna^t les caractères de la démocratie moderne. Mill, surtout à ses débuts, l'a contemplée avec moins d'appréheasion, mais sa sincérité l'a conduit à des confessioii& où de Tocqueville aurait reconnu ses propres pensées. Tous deux ont bien compris ce qu'avait d'irrésistible le mouvement qui pousse les sociétés à remettre le pouvoir politique aux mains de la démocratie ; cependant de Tocqueville n'a jamais aperçu plus clairement que le philosophe anglais tout ce qu'il y a de redoutable dans la tyrannie brutale du nombre. On peut dire qu'ils ont usé leur vie à chercher des garanties contre ce despotisme nouveau; s'ils n'ont pas trouvé les mêmes, s'ils ont scruté l'avenir en des sens dififérents, ils sont restés tous deux fidèles au principe de la liberté et de la personr» nalité humaine. De Tocqueville veut surtout refaire le citoyen, et Mill l'homme; mais ils reculent avec le même dégoût devant le peuple-roi,, maître de toutes les libertés^ supérieur à tous les droits^ mené par sa
paission, tyran sans culture, sans conscience et sans responsabilité. Ils veulent feirc contre-poids au nombre par Fintelligence, organiser les associations, les groupes humains, les minorités. Ils n'ont rien de commun avec ces démocrates qui sautent sur la meule populaire pendant qu'elle écrase tout dans sa rotation, et qui tournent gaiement avec elle.
Les angoisses d'esprit se peignaient sur le visage de ces philosophes politiques, tous deux petits, de santé frêle, presque souffreteux. Leur admirable sincérité allait presque jusqu'à la candeur; ennemis du lieu commun, de la phrase, délicats et on pourrait dire dégoûtés en matière intellectuelle, sans <îesse rentrés et repliés en eux-mêmes, ils n'étaient g!oère faits l'un plus que l'autre pour la vie publique. Sans petite ambition, ils s'y sentaient attirés car l'espoir de corriger quelques erreurs, de faire du bien; cependant l'habitude de la solitude morale, une fierté délicate, un dédain invincible des médiocrités, qui naturellement ont toujours une grande place dans les assemblées, tout devait contribuer à leur assurer le respect plutôt que l'influence. Je n'ai jamais vu M. de Tocqueville dans
180 GRANDKS FIGURES HISTORIQUES.
nos assemblées; mais j'ai plus d'une fois aperçu M. Mill à son banc de la chambre commune; avec sa figure fine, inquiète et plissée, pâle, petit et mince, il semblait presque un étranger au milieu des robustes représentants de FAngieterre, familiers, bruyants, pressés, de belle humeur. Son éloquence, nette et didactique, était trop voulue; elle n'avait ni éclat, ni chaleur, ni vibrations puissantes, --- et pourtant, parmi ceux même qui ne lui prêtaient qu'une attention respectueuse, il y avait peu d'hommes qui, à leur insu, n'eussent dès longtemps subi son influence . Mill a été plus heureux que de Tocqueville ; ce dernier n'a été bien compris qu'après sa mort. Mill a été une puissance de son vivant, non pas comme député, mais comme philosophe, comme économiste et comme politique. C'est que de Tocqueville, tout en se sentant entraîné vers la démocratie par la chaleur de sa foi chrétienne, par son généreux amour des hommes et par l'activité de sa lumineuse intelligence, tenait encore par toute sorte de fibres au passé ; il était comme égaré parmi ses contemporains. Mill aussi était égaré dans le présent, mais il ne représentait rien du passé, et tout
ce qui tendait à l'avenir devait aller naturellement à lui. De Tocqueville a renoué la chaîne morale entre la France issue de la révolution et la France ancienne, sortie de la nuit de l'histoire ; il a fait honte à la révolution de sa stérilité, et a démontré que, pendant qu'elle s'appelait le progrès, elle n'avait été souvent que la routine.
Ce joug de la routine, que tous deux ont porté si impatiemment, est plus facile à soulever en Angleterre qu'en France, car les révolutions, en provoquant des mouvements en sens divers à la surface des sociétés, protègent d'ordinaire ce fond obscur, impénétrable, où dorment les traditions. Un pays pourrait être conquis et reconquis plusieurs fois sans qu'on eût le temps de rien changer à son administration, à ses municipalités, à la procédure de ses tribunaux. Or les révolutions ne sont quelquefois pas autre chose que des conquêtes du pouvoir exécutif. Mill, en suivant le cours de ses pensées et sous des influences que sa biographie nous permettra d'analyser, s'est laissé entraîner aux extrémités les plus hasardeuses en matière de morale sociale; cependant il faut lui rendre cette justice qu'il
182 CîlANDES FIGURES HISTORIQUES.
n'a jamais désiré des réformes qui ne fussent l'œuvre consentie de la raison et de Tintelligence : il avait une horreur sincère pour la force, dont les œuvres ne sont le plus souvent qtf éphémères. Il était mécontent, et plus que de raison, de son temps, de son pays, de ses contemporains ; pourtant il n'avait rien d'un révolutionnaire vulgaire. Il était beaucoup plus irrité de la stupidité des hommes que de leur méchanceté; son opposition était plutôt du désenchantement que de la révolte. Il n'avait pas l'esprit de parti, se croyant naïvement supérieur en sagesse à tous les partis. Il aimait l'ouvrier, l'homme fort, fruste, inculte, comme beaucoup de mélancoliques aiment les enfants, qui caressent en eux l'espérance, l'humanité eh fleur, la promesse de fruits plus doux que ceux qu'ont connus leurs lèvres; mais il ne lui fût jamais venu à l'esprit d'exciter les ouvriers à la guerre sociale, de les mener à l'assaut de la royauté, de la vieille constitution. S'il y aviait eu en lui un tribun, le logicien l'aurait tué; tout en s'irritarit contre le lent mouvement des affaires humaines, il comprenait bien que la cause de cette lenteur est dans l'enten-
dément. Ce n'était pas un homme d'esprit; c'était un esprit, et il ne parlait qu'aux esprits. On comprendra mieux ce génie bizarre, disproportionné, rempli de lacunes, et en même temps si profond, si puissant, quand on verra sous quelles influences il s'est développé. Sa biographie, écrite par lui-même et publiée récemment par sa belle-fille, nous en donnera pour ainsi dire la clé.
Le premier mérite d'une confession est la sinc^* rite : il n'y a peut-être pas d'homme, si humbl^ qu'il soit, qui ne réussirait à nous intéresser, s'' i^ nous racontait l'histoire de son âme et nous faisait assister au drame complet de sa vie. Nous vivons 1é5^ uns au milieu des autres sans presque nous cor»' naître, acteurs toujours affairés, toujours rempli^ de nous-mêmes. Qu'un homme nous montre en lai" même un miroir fidèle de nos passions, de nos il»" certitudes, de nos faiblesses, de nos ambitions d^" eues, de nos espérances toujours renaissantes, ^^ nous ne pouvons nous empêcher de lui accord^^ une sorte de curiosité égoïste. Saint Augjistin re^' tera toujours le modèle de ces écrivains qui ont pï**^ l'humanité pour confesseur, sa sincérité n'est poî^^ orgueilleuse comme celle de Rousseau, il ne ti^^
point gloire de ses faiblesses, il se fait petit devant Dieu et reste grand devant les hommes, parce qu'il veut les corriger plutôt que les séduire. La sincérité de Mill est d'autre nature ; elle n'est pas un homniage de la faiblesse humaine à Dieu : elle a sa source dans une sorte de fierté stoïcienne qui dédaigne le mensonge et dans la rectitude philosophi- ' ^u.e. Spinoza l'a dit depuis longtemps : le mensonge, le non-vrai n'est qu'un non-être, et ce qui û*est pas ne peut porter aucun fruit, ne peut rien Pï'oduire.
A l'époque où M. Mill sollicitait pjour la première fois les suffrages des électeurs de Westminster pour ^ï^trer au parlement, il dut assister à plusieurs réunions publiques et y subir des sortes d'interrogatoires. Un de ses adversaires avait découvert dans ^^s ouvrages une phrase où Mill, se lamentant sur *^ ignorance du peuple, disait que les ouvriers sans ^^iication, défiants à l'endroit de leurs supérieurs, ^ont enclins à mentir. On lui posa, devant un audi- "^oire de plusieurs milliers de gens du peuple, celte ^^estion perfide et brutale : « Avez-vous écrit que ^es ouvriers anglais sont des menteurs? » Il réfléchit
un instant et dit simpl^uenl : c Je l'ai écrit i. Mti tonnerre d'applaudissements salua cet aveu ùJisans explication, sans réserves. On onlidîait l'injure? on saluait le courage. Ge trait fait bien connaître 1^ caractère de Mill : on peut dire de lui qu'il n'était pas seulement sincère, il était la sincérité. Il Im eO^i été aussi impossible de mentir que de voler; c'était^» dans toute la force du terme, le galant homme aorr glais. Cette qualité donne un prix rare à ces révélaL-^ tions d'un esprit dont la conscience morbide élaâl toujours en action, qui assistait comme un témoin à son propre développement et qui jouissait del^ faculté d'analyser avec finesse ses moindres impressions.
Son éducation fut une véritable expérience enUr^^ prise par un père sur son fils. Ge père était lui-'' même un homme émin.ent, d'une trempe très-vî-"' goureuse. Élevé pour l'église, il avait, avant d'entre ^ dans le saint ministère, perdu toute créance dan. ^ les vérités religieuses. Il trouva en 1819 un emplo-^ dans les bureaux de la compagnie des Indes, se ma^^ ria, bien que fort pauvre et obligé, pour ajoutée^ quelque chose à ses appointements, d'écrire dans de^
revues, et il eut une nombreuse famille : « condixîte, dit Mill, qui était on ne peut plus opposée, au point de vue du bon sens et du devoir, aux opipions qu'il soutint énergiquement, du moins pendautune période postérieure. » Il faut savoir que James Mill, le père du phiU^ophe, était un malthusien passionné, un de ces économistes qui veulent régler la production de la population pour régler les salaires.
Il est singulier que, dans le long récit qu'il fait de son enfance, Mill ne parle pas un instant de sa Daère : silence accablant, d'autant plus significatif que nous verrons plus tard se développer dans son cœur une sorte de culte pour la femme ; sa nature, un peu raide, ne se détend que lorsqu'il parle de ^elle qui devint la compagne de sa vie. Il a, eh par- '^nt de celle-ci, des accents qui étonnent et qui font Penser à tous ces amants célèbres qui ont chanté '^urmaî tresse. Il y a toute une partie de son livre îui aurait, ce nous semble, dû être écrite en vers, à ^oins que Fauteur n'ait cru que la muse poétique ^vait la réputation d'être trop menteuse, et n'ait ^'Oulu laisser aucun doute sur la sincérité d'un
amour sans bornes, enthousiaste, à la fois sévère ^ chevaleresque.
Il faut croire que cette âme, si encline naturell^^" ment à la tendresse, ne connut point les joies ^^ douces de l'amour maternel. Il fut élevé à la niaises i^ pourtant, mais uniquement par son père. Il éta-i^ l'aîné; le système qui fut adopté à son égard étai^ celui-ci : transporter dans l'enfance toutes \&^ études de l'adolescence, forcer en quelque sort ^ l'intelligence, construire un homme du prenais ^ coup, lui donner sur ses contemporains une avance ^^ de vingt-cinq ans. Avec un enfant ordinaire, on ri^-^ quait de ne produire qu'un monstre. Un penset»^ ^ vigoureux pouvait seul appliquer un tel système; B- ^ père ne s'attacha qu'à développer dans le fils \^^^ facultés du raisonnement, sans s'occuper jamais A-- ^ la mémoire ni de l'imagination. A Tâge de sept an^^' il avait lu, sous les yeux de ce père, un gran " nombre de livres grecs, tout Hérodote, les six pr miers dialogues de Platon, sans grammaire, s dictionnaire. Il ne commence le latin qu'à huit an et, pendant qu'il l'apprend, on le force à l'enseigne ^ à une jeune sœur. De dix à douze ans, il lit Virgil
Horace entier, six livres de Tite-Live, tout Salluste,
Térence, Lucrèce, Cicéron, Ylliadey YOdyssée, tout
Thivicydide, une grande partie de Démosthène, Ansicréon, Polybe, la Rhétorique d'Aristote; j'en
orttets beaucoup d'autres. 11 apprend en même temps l'histoire, mais comme une simple récréation; on lui donne peu de poètes anglais : son père détestait Shakspeare, et ne sacrifiait pas aux grâces.
A douze ans, l'éducation philosophique commence psir YOrganum de Bacon, des ouvrages de scolastiqiie, la Logique de Hobbes. Les leçons se contiï^vi^iient à la promenade : chaque jour le père et ''^lîfant faisaient des excursions à pied; le professa vir questionnait le fils sur ses lectures, le forçait à ^^ longues expositions, l'embarrassait, lui posait *^s problèmes qu'au retour il devait résoudre par ^^rit. C'est de la même façon qu'il lui apprit l'économie politique, la science qui était sa passion, car ^l travaillait en ce temps à ses Éléments d'économie t^^litique; ils discutaient ensemble les idées de Ri- ^^rdo, d'Adam Smith, a Le sentier était épineux, dit Mill, même pour mon père, et je suis bien sûr qu'il
^^ était pour moi, malgré le vif intérêt que je prenais
au sujet. Il était souvent, et plus que de raison, irrite quand je ne réussissais pas dans un travail où il n'aurait pas fallu attendre le succès; mais cti somme la méthode était bonne, et elle réussit. ^ James Mill apprit à son fils à penser de bonne heur^ > ne prenant les livres anciens ou modernes qii^ comme un texte de dialectique. L'enfant, toujoum*s en lutte, dut perdre incontestablement quelqi»^ chose de sa grâce; le raisonneur fit tort au rêveuf, au poëte qui chante au fond des âmes en fleur. On le forçait à discuter sur tout, à tout analyser ; \xn enfant de quatorze ans devait définir rigouireûs^ment des termes comme idéCy théoriey etc. Il travaillait ainsi, sans camarades, ignorant qu'il fût différent des autres enfants; il admirait el il'aïi^ certaine façon aimait son tyran ; il grandissait potH^' tant dans une sorte de terreur, sans caresses, sai*^ plaisirs, sansjeux; ses mains restèrent toujours mal' adroites : il vivait sur les livres comme un ver.
G3 n'était pas assez d'isoler cet enfant du mond^ extérieur : son père l'isola de Dieu. Il n'avait gard^ de l'église, presbytérienne écossaise qu'un certain fanatisme et le goût de la controverse. Il rejeta^^
Comme une erreur non-seulement le christianisme, mais la religion naturelle. Son esprit n'avait ni trouvé, ni même cherché lé repos dans un déisme vague et sans contours précis. Le Dieu de la nature lui semblait tout aussi terrible que celui de la révélation et de TAncien Testament, et ce qui l'offusquait dans le déisme comme dans la foi chrétienne, c'était qu'un créateur tout-puissant, infiniment bon, infiniment juste, infiniment prévoyant, pût être regardé comme l'auteur d'un monde où la douleur et le mal ont tant de place. Il supprima tout enseignenient religieux dans l'éducation de son fils, l'habi- ^nantà regarder le christianisme comme quelque chose de purement objectif, comme le paganisme ^U le bouddhisme. On -a quelque peine à comprendre Cet état franchement négatif : la religion entre pour ^nsi dire dans l'âme par les yeux chez les catholiques; mais le jeune Mill, élevé en pays protes- ^nt, à la campagne, dans la familiarité des grands esprits de l'antiquité, par un père incrédule, ennemi de toute religion positive, se trouvait à l'âge ^'homme comme un gentil parmi les premiers chrétiens.
Le sens religieux lui manqua : jamais la pensée de Dieu n'enveloppa, ne transfigura son esprit. 11 regarda toujours la religion avec une sorte de défiance et je dirai presque d'aversion instinctive. Le mot est de lui. « Son aversion contre la religion, dit-il en parlant de son père, dans le sens habituellement attaché à ce mot, était du même ordre que celle de Lucrèce : il la regardait avec les sentiments qu'on doit, non pas à une simple illusion mentale, mais à un grand mal moral. Il la considérait comme le plus grand ennemi de la moralité : d'abord en ce qu'elle crée des excellences fictives, — - croyance en des dogmes, sentiments de dévotion, cérémonies, qui n'ont aucun rapport avec le bien de l'humanité, — et en ce qu'elle les fait accepter comme descqui^ valents de vertus véritables, enfin par-dessus tou^ parce qu'elle vicie radicalement T idéal de la mora^ lité, en la faisant consister dans l'obéissance aux vo-^ lontés d'un être sur lequel elle épuise sans doute toutes les phrases de l'adulation, mais que la froide raison montre qu'elle peint comme éminemment haïssable. » Le fils a cent fois entendu dire au père que les hommes ont conçu d'âge en âge des
dieux de plus en plus méchants; quand il arrivait
au dieu chrétien, « imaginez, disait-il, un être qui
a fait un enfer, qui a créé la race humaine avec la
prévision infaillible, et par conséquent avec Tinten-
tion que la plupart des hommes seraient condamnés
à d'horribles et éternels tourments ». On sent dans
ces paroles la révolte du presbytérien écossais contre
^ doctrine de la prédestination, quelque chose de
plis encore, la révolte de Thomme contre le monde,
de l'orgueil contre la fatalité. Se figure-t-on cet en-
^^ élevé à penser, comme l'a dit un blasphémateur,
V^^ < Dieu, c'est le mal? » Comprend-on ce qui se
P^sse dans cette âme encore candide, point mau-
^'se, droite au contraire et nourrie sans cesse des
enseignements des moralistes? Son père, nous dit-
") était à la fois un stoïque et un cynique, surtout
^^ stoïque. Il apprenait à son enfant le dédain des
plaisirs, la tempérance en toutes choses, le mépris
^e la chair, lui enseignait que les émotions sont
ïine sorte de folie, que la sentimentalité est une
feiblesse. 11 lui faisait honte de toute manifestation
Irop vive d'une pensée, d'un désir.
Mill, dans ses Mémoires^ ne parle qu'avec une
sorte d' admiration presque timide de ce rude instructeur qui Ta façonné, nourri de lui-même, qui lui a donné son temps, sa science profonde en mille matières, le rayonnement de son ardeur dévorante, son ambition, ses espérances, ses haines.il leitmercie même de sa sévérité, ne croyant pas à Fédun cation aisée, et convaincu « qu'apprendre ce qni n'est qu'agréable, c'est falsifier l'éducation ». Il reconnaît que le sentiment du respect, de la terrenr, n'est pas plus inutile aux enfants qu'aux hommes. Il sait gré à son père de l'avoir souvent arrêté devant les viri socratici, devant les héros, devant les forts, de ne l'avoir pas nourri de maximes commodes cl relâchées, de l'avoir jeté dans la vie comme dansnn combat, d'avoir raidi son cœur contre toutes les faiblesses, et avant toute chose contre le mensonge, qui est la pire des faiblesses. Est-ce à lui de blâmer ce père ? Comme il glisse vite quand, parlant de ses frères et sœurs plus jeunes, il écrit : * Ds l'aimaient tendrement, et si je ne puis pas en dire autant de moi-même, je lui suis toujours resté loyalement attaché. > Voilà le cri dii cœur! C^est la tenr dresse qui a manqué à cette jeune âme, — la
sndresse du père, et cette autre tendresse que ion œil aveug^lé n'a jamais su deviner dans la reliîion, celle qui domine les dogmes, les formules, les symboles, qui a des consolations pour toutes les douleurs, un baume pour toutes les blessures.
C'est assumer une responsabilité redoutable que de murer en quelque sorte de certains côtés l'intelligence enfantine. On peut admettre qu'un père a'enseigne point à son fils ce qu'il ne croit point luimême; mais doit-il l'écarter entièrement du train ordinaire du monde, l'isoler, en faire un étranger dans son pays? On comprend bien, en lisant le curieux récit que Mill fait de son enfance, comment se forma ce caractère si remarquable à tant d'égards et pourtant toujours disproportionné, dissonant, inarqué par une droiture sans justice, une logique sans tolérance, une rectitude éprise de chimères. Il est impossible à un homme supérieur de vivre entièrement pour soi : il lui faut un objet, un but, ^ idéal. Il fallait bien montrer un Dieu à cette âme active : on lui donna comme Dieu l'humanilé; mais ce Dieu ne lui suffit pas toujours, et nous verrons
qu'il en trouva un autre dans la personne d'une femme.
Deux adorations divisent en effet logiquemenlsa vie : la première fit de lui un économiste et un démocrate, la seconde un homme de sentiment, un socialiste, car c'est par le socialisme que Mill deTail finir. Nous commencerons par l'économiste : nous l'avons vu à l'âge de douze ans étudiant avec son père la science qui doit renouveler les sociétés humaines; il vit dans la familiarité de Ricardo, de Bentham; il va avec son père faire de longs séjours dans la maison de ce dernier, à Ford-Abbey, dans le Somersetshire. La seule influence nouvelle qui s'exerce sur lui est celle de la France. A quatorze ans, il va passer un an dans le midi de notre pays avec le frère de Bentham, visite les Pyrénées, suit quelques cours à Montpellier. Toute sa vie, il devait rester sous le charme de la France : il se réjouit d'avoir pu respirer de bonne heure l'air chaud el léger du continent. 11 se sentit toujours un peu étouffé dans son propre pays; l'urbanité, la sociabilité françaises l'enchantaient. Il se trouvait pto^^ heureux au milieu de gens qui expriment naïvement
leurs émotions, qui n'ont pas peur d'eux-mêmes. A ce propos, il a des mots d'une dureté terrible pour ses compatriotes : a Chacun en Angleterre se conduit comme si tous les autres hommes étaient des ennemis ou des fâcheux ». A Paris, il passa quelque temps chez M. Say, le célèbre économiste; îl aperçut Saint-Simon, qui ne lui sembla à ce moment qu'un (( original », il s'échauffa pour les libétaux de la restauration, et, retourné en Angleterre, îl continua de prendre intérêt à leurs efforts.
Ce voyage avait interrompu ses études; il les recommença avec une nouvelle vigueur. Les Eléments iiconomie politique de son père étaient sous presse ; il les annota, lut Condillac, étudia la révolution française; « la plus haute gloire que je fusse alors capable de concevoir était de me figurer que j'étais, heureux ou malheureux, un girondin dans une convention ». L'Angleterre n'a encore eu, heureusement pour elle, ni girondins, ni montagne, et la léte de Mill devait rester sur ses épaules. Bentham eut à ce moment une influence maîtresse sur son esprit : il l'étudia dans ses écrits, dans ses converlatioDs, dans celles de son père, qui le premier
avait deviné le théoricien du principe d'utilité, A qui avait peut-être mieux aperçu que lui-mèoK toutes les conséquences de ce principe. Ce qui frappe surtout le jeune Mill dans les écrits de Bentbni^ c'est son horreur pour les mots mal déûnis qui sefr vent de couvert et de bouclier à toute sorte de dofr trincs, sens commun , loi naturelle ^ raison^ $m moral. Il admire aussi la classification des actioa humaines au point de vue de leurs résultats ploi ou moins heureux ou malheureux, il accepte Vv& lité comme base de la moralité. 11 s'enthousiasme, il croit saisir le iil conducteur qui mènera rhiUDb nité ou bonheur; il rêve le progrès indéfini, no re? nouvellement complet de la morale, de la législation. « Je me sentais maintenant des opinions, ïuie foi, une doctrine, une philosophie, et, dans un des meilleurs sens de ce mot, une religion. > Il prcai la résolution de devenir un des apôtres de cette religion nouvelle; l'être intérieur, la vie cachée, te sentiment intime, ont fait leur temps; il ne fini plus s'occuper de l'homme que dans ses rapports | avec l'humanité. Ce qui est utile à l'humanité sen proclamé bon, ce qui lui est inutile mauvais. L'inir
CONFESSIONS D£ STUART MILt. 199
manité €St le Dieu visible qui a seul droit à nos efforts^ à nos homuiagesy à nos sacrifices.
Signalons tout de suite ce qui sera l'énigme perpétuelle et la contradiction forcée dans toute la vie intellectuelle et morale de Mill. Il débute avec des utilitajires économistes, convaincu que la liberté est rînstrumentle plus puissant du progrès, qa'il n'est {^rmis d'opposer aucune force au développement spontané de l'individu ou au groupement des associaticms ; U finira avec les socialistes, qui, loin d'être des contempteurs de l'État, veulent donner à l'État outre la primauté politique une primauté morale et presque religieuse. 11 n'ira jamais aux extrémités de cette dernière tendance, mais, en lisant attentivement ses mémoires, on voit que, même quand il était encore sous le joug de Bentham et de son père, il cherchait déjà et en tout sens des échappées, des sorties hors de ce principe utilitaire, qui aboutit à la bataille des intérêts, et qui ne laisse pas une place assez grande à la science, à la pure intelligence. Ce règne de l'intelUgence, il le rêve dès l'enfance : il cherche à le préparer en affinant l'arme du raisonnement. La philosophie se résume pour lui dans la
logique, dans la méthode, la classification, la dis^ section des idées, n La sèche argumentation est h seule chose à laquelle je fusse propre et je prisse , plaisir. » Dès seize ans, il fonde avec quelques amis , une « société utilitaire » où l'on s'exerce à la co«- ! tro verse.
En 1823, âgé de dix-neuf ans, il obtint, parla protection de son père, une place dans les bureaifl de la compagnie des Indes ; il devait y rester paidant trente-cinq ans. 11 y apprit les grandes affidres du gouvernement et du gouvernement qui était le plus fait pour lui plaire, car la compagnie des Indes était une association; son empire colonial si vaste, embrassant tant de races, de communions religieuses, était un terrain sur lequel l'école utilitaire, éco- '\ nomique et administrative, pouvait tout tenter. MiB resta toujours fidèle à la vieille compagnie, à cette royauté bourgeoise, obscure, invisible, qui ne demandait aucun hommage et qui n'était qu'une simpk gérance. Il la vit tomber à regret, et refusa d'efltrer dans la nouvelle administration coloniale.
Si la compagnie prit le meilleur de son temps? elle lui donna l'indépendance et lui permit de tra*
Tailler à des ouvrages de longue haleine. Il ne voulut pas être journaliste : « les écrits dont on vit ne vivent pas ». Il ne fit jamais que des livres ou des articles de.revue. Au moment où il entra, si jeune encore, dans les bureaux de la compagnie, les benthamistes prirent possession de Idi Revue de Westminster y alors bien inconnue. James Mill y commença l'attaqoe contre la vieille école libérale. Il dénonça les lirtugs comme des complices secrets des tories. Les grandes familles aristocratiques s'étaient attribué le monopole du gouvernement; seulement elles s'étaient divisées en deux camps pour être certaines de se succéder au pouvoir, elles donnaient à la nation et au monde le vain spectacle de leurs luttes, bien que les deux partis rivaux fussent également décidés à maintenir le pouvoir aristocratique et Vascendant des classes gouvernantes. C'était là sans doute une façon un peu vulgaire de juger les affaires d'un grand pays, et il y avait quelque injustice à présenter comme une grossière complicité ce qui était l'expression inconsciente des traditions, des instincts les plus profonds en même temps que 'es plus légitimes. Il faut se souvenir pourtant que
ces attaques avaient tjuelque exctise avant la réforme parlementaire et Fabandon en système ]ïm- ' tecteur. La Revue de Westminster devint Vcftgane des « radicaux philosophes », c'est htm qu'on leur donna. James Mill était Fâme vivante de ce groupe nouveau : Benlham se contorist d'écrire; James Mill parlait, agissait, animait tèrt son parti.
Quelles étaient au jnste les opinions des. jlifllé»phes radicaux? Os se proclamaient maltlmsfefld, d professaient que le meilleur et le plus soi* flwjn d'élever les salaires est de restreindre raccroîssement de la population . Ils se donnaient ponr modèles les philosophes français du xvin* siècle ; tontélMS, quand ils prêchaient les droits de Thomme, Bs'te envisageaient moins comme l'expression dc'fc justice abstraite qwc comme des gages de pafe et de sécurité pour les sociétés. Ils avaient une foi ardente dans le gouvernement libre, dans b raison humaine, dans l'amélioration indéfinie tfe l'homme par l'éducation. Indifférents à la forme 4ï gouvernement (Bentham faisait exception par sa défiance des rois, qu'il appelait des corruptwiïs
^émax), ils abhorraient l'aristocratie, l'église iUd[)lie, le privilège. Leur zèle pour Thumanité élût plus intellectuel que moral ; leurs adversaires éénonçaient la philosophie utilitaire, réconomie pelîtiqQe, les idées de Malthus, comme des doctrines sans âme ef sans cœur; ces accusations mêmes les poussaient à protester contre toute sentimentalité stérile. Ils se flattaient de régénérer rimmanité par l'égoïsme intelligent : ils voulaient fidre de leurs contemporains des machines raisoniiiiites;ils avaient plus que du mépris, de Thor- Tear pour l'idéal, pemr les chimères, pour les mensonges de l'imagination et du désir. Moralistes ïigides et presque puritains, ils dédaignaient pourtant toutes les lois morales qui ont une origine nÈgieuse. En exposant les opinions de son père, MiU écrit : « Il s'attendait à voir établir des rela-
tioBs beaucoup plus libres entre les deux sexes SMis prétendre définir exactement ce que seraient ces relations ni ce qu'elles devraient être. Cette <>pinion ne tenait chez lui à aucune sensualité ou Aéorique ou pratique. Il pensait au contraire qu'on des résultats de cette liberté plus grande
serait d'empêcher rimaginaiion de se complaire aux relations physiques des sexes et à ce qui y touche, d'en faire une des préoccupations. principales de la vie ; il regardait cette perversion de rimagination et du sentiment comme une des maladies les plus profondes et les plus contagieuses de Tesprit humain. »
James Mill méprisait la poésie, tous ses adeptes n'allaient pas aussi loin : son fils sentait toujours repousser dans son cœur la fibre du sentiment à mesure que le père l'en arrachait. Il osait admirer les beaux vers qui contiennent des sentiments justes, et ne disait pas, comme Bentham : « toute poésie est une fausse représentation ». Il se souvient, à l'époque de son grand fanatisme utilitaire, d'avoir goûté YEssai sur Vhomme de Pope, d'avoir eu le culte de quelques héros, des héros de la philosophie, il est vrai, de Socrate, de Condorcet. Il travaille sans relâche, collabore avec Bentham, édite le Traité des preuves judiciaires, fournit des articles à VHistoire et la Revue parlementaire , écrit sur la question catholique, sur les crises commerciales, sur la récipro-
cilé commerciale. Il s'exerce à la parole dans de petites réunions où il rencontre Grote, Macaulay, Samuel Wilberforce, qui devint évêque d'Oxford, les deux Bulwer, Romilly et d'autres.
qu'il en trouva un autre dans la personne d'une femme.
Deux adorations divisent en effet logiquement sa vie : la première fit de lui un économiste et un démocrate, la seconde un homme de sentiment, un socialiste, car c'est par le socialisme que Mill devait finir. Nous commencerons par l'économiste : nous l'avons vu à Tage de douze ans étudiant avec son père la science qui doit renouveler les sociétés humaines; il vit dans la familiarité de Ricardo, de Bentham; il va avec son père faire de longs séjours dans la maison de ce dernier, à Ford-Abbey, dans le- Somersetshire. La seule influence nouvelle qui s'exerce sur lui est celle de la France. A quatorze ans, il va passer un an dans le midi de notre pays avec le frère de Bentham, visite les Pyrénées, suit quelques cours à Montpellier. Toute sa vie, il devait rester sous le charme de la France : il se réjouit d'avoir pu respirer de bonne heure l'air chaud et léger du continent. Il se sentit toujours un pefl étouffé dans son propre pays; l'urbanité, la sociabilité françaises l'enchantaient. Il se trouvait plu? heureux au milieu de gens qui expriment naïvement
CONFJiSSIONS DE STUART MILL. 207
semble , dans lequel se trouvent habituellement ceux qui se convertissent au méthodisme quand ils soat frappés par la conscience de leur état de péché. Dans cet état d'esprit, il m' arriva de me poser à nioi-même directement cette question : « Suppose que tous les objets de ta vie se réalisent, que tous les changements dans les institutions et dans les opifiioQs que tu désires soient complètement accomplis dans cet instant même, serait-ce pour toi ime grande joie et un grand bonheur? Ma conlâence me répondit directement et irrésistiblement : tNoEa » A cette réponse, mon cœur défaillit ; toutes les fondations sur lesquelles ma vie été construite s'abattirent. »
Un sentiment de désespérance s'empara de lui, te livres iie lui disaient plus rien, son esprit ne
' servait plus qu'à lui montrer toule l'étendue de son l Jftal. Il se trouvait, suivant son expression, aucom^ ' Qteiicement du voyage de la vie, avec un vaisseau
bien gréé, un bon gouvernail, mais sans voiles. La
voilCy c'est le désir, et l'analyse avait tué le désir;
U)ute6 les sources de la vie morale étaient taries.
L'humanité) le seul dieu qu'on lui eût appris à con-
naître, n'est qu'une collection d'hommes, et qui mieux que lui savait ce qu'il y a dans l'homme individuel de misère, de faiblesse, d'incohérence, de stupidité? Il y apcu d'âmes un peu libres qui n'aient à un certain moment éprouvé une sorte de tremblement souterrain et senti chanceler l'édifice de leur foi ; cependant la hautaine douleur de celui qui s'écriait : « Tout est vanité », la tristesse du chrétien, le morne dédain du savant qui voit le néant de l'homme dans la nature infinie, ne sont pas comparables à ce désenchantement d'une jeune âme qui voudrait s'éprendre de quelque chose et qui se sent indifférente au seul bonheur qu'on lui ait appris a concevoir. On avait fait de Mill un égoïste, et cet égoïsmo devenait un supplice. Il lit accidentellement \es Mémoires de Marmontel, et, arrivé au passage ou Marmontel, devant le lit de mort de son père, se promet de devenir le protecteur des siens, il verse des larmes, 11 se sent soulagé, son poids est devenu plus léger. Il a découvert, il a senti plutôt, qu'il faut vivre non pour soi, mais pour autrui. Il a vu toute la scène en pensée, il a été un moment le jeune Marmontel, prêt à travailler, à vivre, à souf-
CONFESSIONS DE STUART MILL. t09
frir, non pour une humanité qui n'est qu'Hun mot, pour des êtres connus, aimés, aimants, en chair et en os. Il est arrivé par l'expérience à la théorie chrétienne du renoncement; toute sa vie, Mill fera de ces étranges découvertes, il enfoncera, comme on dit vulgairement, des portes ouvertes; ce que Tenfant apprend dans le catéchisnie, ce qui eût ' semblé banal à un solitaire de Port-Royal, il le làOuvera par un effort douloureux ; il aura en quelque sorte toujours vécu sa pensée.
Une nouvelle existence, on peut le dire, commence pour lui; le joug paternel est secoué, aussi kien que celui des philosophes utilitaires. La crise delà jeunesse est toujours une révolte; à l'inverse de la plupart des hommes, Mill va aller du dogmatisme au doute et de l'analvse au sentiment; son âme d'abord glacée semble se fondre, elle est comme un cristal qui perd lentement ses arêtes et ses an- ^es. 11 se fait une nouvelle philosophie de la vie; il estime que rien ne supporte l'examen, a Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'èlre. » 11 en conclut qu'il faut prendre pour objet ïion point son bonheur propre, mais quelque chose
210 GRANDES FIGURES [HISTORfQUES.
d'extérieur; il faut s'oublier; il essaie de jouir des; arts, de la musique, de la poésie. Il ne peut cependant supporter encore Byr on, ce génie audacieta le trouble ; il préfère Wordsworth, le moins poète des poètes, un sage qui lui parle des champs, des Pyrénées qu'il aime et regrette ; mais il prend tout comme en passant, il s'applique à mainlcnir une sorte de balance dans ses facultés. Il vit encore un peu mécaniquement. Il n'est pas sceptique, il ne le sera jamais, pourtant il est ébranlé; un fossé se creuse entre son père et lui, entre ce'maître raisonneur qui abhorre les poètes et ne voit dans te œuvres de Carlyle que les rhapsodies d'un fouet ce fils qui commence à chercher ses inspiration» un peu au hasard. Il prend parti secrètement pour , Macaulay, qui écrit au sujet de James Mill * : « Cet écrivain, dans certains de ses livres, semble considérer la politique non comme une science expérimentale et conséquemment progressive, mais comme une science dont tous les problèmes peuvent être résolus par de courts arguments synthétiques tirés
1. Essai sur l'Histoire de la révolution de sir James Mackhif^' tosh.
des vérités les plus notoires et les plus vulgaires. » Il se sépare des « radicaux philosophes » , qui veulent construire la science politique de toutes pièces, comme les théoriciens de la révolution française, nia regarde comme une science déductive, c'est-àdire comme une science où les forces ne s'ajoutent pas simplement, mais se marient pour engendrer des forces nouvelles,
La pensée de Mill, 'toujours exprimée dans les termes les plus clairs, n'en est pas moins souvent subtile et obscure. Il a sans cesse insisté sur la différence entre les sciences expérimentales et les sciences déductives, prenant pour type des premières la mécanique, où les forces s'ajoutent, se retranchent, produisant le mouvement sans produire des êtres nouveaux, et la chimie, ou les atomes en s' unissant composent des sortes d'espèces matérielles nouvelles. Cette distinction, au point de vue scientifique, n'a pas grande profondeur; elle a été utile à Mill en lui montrant le caractère complexe des phénomènes sociaux et politiques : il a compris de bonne heure que l'esprit humain subit la loi d'un lent développement, qu'il y a dans l'histoire une
Ît2 GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
continuité, cachée, effleurée seulement par les > constitutions et par les lois, mais indestructible. Les questions politiques ne lui semblent plus absolues, elles ne sont que relatives. S'il y a quelque chose qui ne puisse changer, c'est que le gouvernement des hommes va toujours au plus fort, et la force dépend peut-être moins des institutions que les institutions n'en dépendent.
Cette sereine impartialité ne le pousse pas cependant dans les rangs des conservateurs; elle l'incline au contraire à chercher derrière les réformateui's politiques des réformateurs nouveaux, plus obscurs, dédaignés des politiques, mais occupés à lutter contre ces forces qui constituent en quelque sorte lafatahté historique. Il tend l'oreille aux enseignement des saint-simoniens français, il étudie la Philosophie positive de Comte, il admire la fameuse division de l'histoire de l'humanité en période théologique, période métaphysique et période scientifique ou positive. Quand Carlyle dénonce l'âge 'présent comme un âge incrédule et soupire après un âge de foi, il commence à le mieux comprendre. Lui'^ussi pourrait se dire :
CONFESSIONS DE STUART MILL. i|3
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
Cette âme de sensitive est secrètement blessée, fatiguée du bruit des partis, de la fatuité des économistes, de l'importance des libéraux. Il aspire à je ne sais quel avenir nouveau; il voudrait appartenir à une époque organique et non critique. Lessaintssimoniens surtout l'ont convaincu « de la valeur limitée et temporaire de l'ancienne économie politique, qui regarde la propriété privée et l'héré-
dite comme des faits indestructibles, et la liberté de la production et des échanges comme le dernier mot du progrès social ». Il admire l'idéal de Saint- Simon, la communauté heureuse, sans le croire réalisable. Le gouvernement représentatif ne lui semble plus qu'un mode de gouvernement contingent, propre à certaines circonstances politiques. Il reste cependant enrôlé dans les rangs des ennemis de l'aristocratie et de l'église anglicane; il applaudit à la révolution de 1830, court à Paris, se fait présenter à Lafayette, aux chefs du parti populaire, à Enfantin, à Bazard aussi.
L'économie politique ne lui suffisait plus, et
21i GRANDES FIGURES H IST 0411 QUE S.
comme son père était pour ainsi: dire l'économie politique vivante, leurs relations intellectuelles étaient devenues de plus en plus diflficiles. « Mon père n*était pas un homme de qui Ton pût atteaére des explications calmes et complètes sur des points fondamentaux de doctrine, surtout avec quelqu'un qu'il pouvait regarder, d'une certaine façon, coïmne un déserteur. » Dure épreuve pour un père, mais châtiment mérité d'un amour paternel trop avide? Le fils se taisait, il ne discutait plus avec celui qui avait si longtemps pétri sa pensée, il se dérobait; leurs voies étaient désormais différentes.
Nous arrivons à une deuxième crise danslaviede Mill, à l'événement qui eut l'influence la plus durable sur toute sa carrière. Nous l'avons vu à vingt ans perdre tout d'un coup courage et se poser, en pleine floraison delà vie, cesterriblesquestions que rhomine désabusé ne se fait guère que quand le sang com* mence à courir moins vite dans les veines. « Qo^ fais-tu? Tu luttes pour Timpossible. Et cet impossible deviendrait vrai par un miracle, en serais-tu j^os heureux? )ill avait alors cherché le bonheur ou un semblant de bonheur hors de 3oi; il javait deviné que
CONFESSIONS DE STUART MILL. Slb
e grand secret pour l'homme est de s'oublier. Ce k'étaitpas encore assez : à des âmes comme lasienne, 1 ne suffît pas de s'oublier, il faut cesser de s'appariamr« Un Dieu lui manquait en qui il pût s'abimer, à qui il pût offrir, avec une sorte de douloureuse volupté, son être fragile, changeant, ému de vains désirs, faire confidence de ses faiblesses, de ses désiUunons, de ses erreurs; il trouva ce Dieu dans la personne d'une femme. C'est à dessein que je me sers de ce mot, car pour un cœur jusque-là vide, pour un esprit qui était en face du mystère divin comme un aveugle en face des couleurs, l'amour devait être une religion, un culte, et l'objet aimé une idole. Il avait vingt-sept sms quand il la rencontra, elle en avait vingt-tmis. Disons-le tout de suite : iprés une période d'amitié de vingt ans, madame Taylor, devenue veuve, consentit, le mot est de lui, '(devenir sa femme. « Bien que ce fût seulement tes années après ma présentation à M. Taylor que los rapports devinrent tout à fait intimes et confilentiels, je sentis vite qu'elle était la plus admirable >ersonne que j'eusse.jamais connue. »
M. Taylor, le mari, nous est représenté comme
Quels vont êlrc les premiers fruits d'une jeunesse qui n'a été qu'un long entraînement, qui n'a respiré qu'une atmosphère de polémique et de rixes intellectuelles? Cette âme, bandée comme un arc, ne risque-t-eile pas de se briser, et le premier souffle d'un monde sans pitié ri'éteindra-t-il pas la flamme du juvénile réformateur? Laissons-le raconter lui-même, avec sa sincérité habituelle, la gnnde crise de sa vie mentale.
« Le temps était venu où j'allais m' éveiller comme d'un rêve. C'était dans l'automne de 1826. J'étais dans un état d'inertie nerveuse {a dullstateofnerve)^ ce qui peut arriver à tout le monde, incapable de plaisir ou d'excitation agréable, — dans un de ces états où ce qui est un plaisir en d'autres rnoments devient insipide ou indiffèrent, — l'état, ce me
CONFESSIONS DE STUART MILL. 2t7
permise aux femmes, elle eût tenu une « place eminente parmi les maîtres de l'humanité ».
On a pu remarquer chez plusieurs grands esprits modernes, surtout chez ceux qui ont élé insurgés contre les doctrines courantes, une manière toute nouvelle de parler de la femme ; Auguste Comte au cœur sec parle cependant quelquefois d'une sorte de déesse qu'il adorait en esprit. 11 devient alors presque mystique. Ces nouveaux Abélards ne prennent plus Héloïse dans leurs bras, ils la chantent comme une muse de la pensée. Ils n'ont rien à lui apprendre, c'est elle, la devineresse, qui leur apprend le monde, Tavenir caché, la souveraine science. Ce que je lui dois, dit Mill en parlant de madame Taylor, est « infini ». A travers l'auréole dont il l'enloure, il semble qu'on aperçoive un caractère où il y a plus de force que de grâce, disposé à l'enthousiasme, bien que capable de retenue; elle le trouve mécontent, inquiet, défiant de ses forces : elle l'as- Ireint à des tâches immédiates, lui enseigne la tem- P<Vancc dans l'ambition et dans l'espérance, elle lui permet les pensées les plus téméraires, mais lui ^'^Pprcnd à ne point prêcher toute sa pensée, à se
218 (.UANDES FiGUUES HISTOIUQUES.
défendre du dogmatisme. Elle a, comme beaucoup de femmes dans son pays, des passions libéraks; elle lui montre néanmoins les dangers de la démocratie, la pesante tyrannie du nombre sur Tesprit. Mill sent que l'aristocratie anglaise maintieat surtout son inlïuence en empêchant la centralisitk» administrative; ses amis attaquent sans relâche l'oligarchie des comtés, des paroisses; lui-même s'enrôle parmi les défenseurs de la loi des pauvres en Ifêi, qui centralise l'assistance publique; mais il rame en quelque sorte à égale distance des deux rives, il redoute de voir disparaître les petits gouverûements locaux et l'Angleterre devenir un pays d'intendants et de préfets. Madame Taylor conlribue à le retenir dans celte région moyenne. Il a vu d'ailleurs toinl)er les ardeurs qui ont préparé la grande réforme électorale; celte réforme a porté à la chambre des communes ses amis, Grole, Rœbuck, Molesworth, les Romilly; cependant il ne peut se dissimuler queles radicaux philosophes font petite figure auprès (te ceux qui ne se piquent pas de philosoplûe. Hume, O'Connell. Le centre de gravité parlementaire retournait lentement aux conservateurs, et les radi-
caax, entrés si bruyamment en scène, étaient réduits à n'être que l'aile gauche des whigs.
Mill se sentait découragé, un peu dégoûté de ses instruments, il n'était plus guère suivi. Il s'usait à écrire dans la Revue de Westminster et de Londres (Molesworth avait créé la Revue de Londres et l'avait foBéue dans celle de Westminster). Son père tomba malade en 4835 et mourut l'année suivante, le baissant le seul protecteur d'une nombreuse famille. Le vieux radical garda jusqu'au bout toute son ardeur, sa foi dans l'humanité ; il tomba en gladiateur, ne regrettant qu'une chose de la vie, le combat. 11 y a des tournants soudains qui changent les horizons de rhomme; Mill était arrivé à un de ces tournants. Il échappait à jamais à l'influence de son premier maître, il allait en trouver un nouveau, et l'on peut se demander si, en dépit de ses défauts, le premier n'était pas le guide le plus sûr. James Mill appartenait encore par l'esprit au xviii' siècle; il croyait nv^c passion au bien, au progrès; il avait appris à «en fils les rudes devoirs de la vie, lui avait donné un métier; il ne l'avait pas brouillé avec son temps, av'ec la société; il avait plus ide force que de profon-
deur; son courage presque animal ne connaissait ni la langueur ni le doute, et une sorte de robuste bon sens l'avait préservé des maladies les plus dangereuses de l'esprit.
On peut se figurer avec quelles délices Mill, jusqu'alors sevré de toute émotion tendre, plaça sa faiblesse naturelle sous un joug tout nouveau, léger et à peine senti d'abord. On le voit à cette époque de sa vie, avec un plaisir nouveau, menjer toute sorte d'études et de recherches en même temps que se livrer à ses amours chastes et discrètes, abritées sous la philosophie. Il voudrait nous persuaderqu'à partir de ce moment il ne sait plus au juste ce qui lui appartient en propre dans ses ouvrages. Il wet la statue de sa divinité sur le monument qu'il élève. Il a retrouvé la santé de son esprit; il achève lal^- ' (jique, et, après avoir étudié V Histoire des scienc^^ indudives de Whewell, il écrit les chapitres sur l'induction et sur la logique dans les sciences morales, historiques et sociales. Il lui semble de p^s en plus clair que le monde moral n'est pas soustraie à des lois certaines, uniformes, et que les méthodes qui ont servi à découvrir les lois du monde phîf'
sique peuvent devenir rinstrument des doctrines morales et des codes politiques. C'est à ce moment qu'il tombe sur la Philosophie positive de Comte. Il lit avec avidité cet ouvrage et fait quelques emprunts au philosophe français. Il l'abandonna plus tard quand Comte, ayant terminé son œuvre critique, entreprit de fonder les lois d'un nouvel. ordre social, car Mill, en dépit de certaines tendances socialistes, resta toujours individualiste. Son père avait mis en lui un germe libéral que rien ne put détruire. Il se révolta toujours, si démocrate qu'il ' fût, contre la tyrannie des masses; il était séduit par la pensée de donner une part directe à rintelligence dans le gouvernement des sociétés ; mais la papauté scientifique de Comte, aussi intraitable que la papauté cathohque, l'effaroucha toutde suite ; il redouta une sorte dé tyrannie plus dangereuse que celle de la force. Comte, enfermé dans sa chambre de la rue Monsieur-le-Prince, vivait hors du monde; il se croyait naïvement le grand-prêtre d'une église invisible qui étendrait un jour son empire sur toutes les consciences et qui ne connaîtrait plus l'hérésie. Mill était plus près de la terre. Il comprenait que le gou-
vernement des hommes appartient aux plus habiles et aux plus forts : tous les temps, tous les siècles ont eu une science qu'ils ont crue parfaite; les savants n'ont pas plus aujourd'hui qu'autrefois le droit de prétendre à la puissance temporelle. MiU repoussait donc l'idée de la nouvelle hiérarchie^à mandarinat, que Comte voulait fonder .11 ne laissail pas toutefois de soupirer après des temps nouveaux où la politique serait moins grossière daHsses moyens, moins impure dans ses objets. Il n'eut jamais de rapports personnels avec Comte ; ils furefit quelque temps en correspondance; quand parut k Système de politique positive, il y avait déjà l(Wgtemps qu'ils ne s'écrivaient plus. Ce livre est, saivast les expressions de MiU, « le système le plus comiW de despotisme temporel et spirituel qui soit jamais sorti d'un cerveau humain, sauf peut*être celui d'Ignace Loyola, — un système dans lequel le joug de l'opinion générale, manié par un corps organisé de professeurs et de maîtres spirituels, pèserait sur toutes les actions et, autant qu'il est possible, sur toutes les pensées de chaque membre de la comiBUnauté ».
CONFESSIONS DE STUART MILL. 22a
Mill était devenu, après la mort de son père, le. directeur de la Revue de Westminstef^ ; il essayait en vain de {aire du groupe des radicaux un parti puissant, un parti de gouvernement; il cherchait des hommes et n'en trouvait pas. La Revue le ruinait; il se résigna à la quitter en 4840 et à écrire dans la Revue iVÉdimbourg, où il débuta par un article sur la Démocratie en Amérique, de Tocqueville. Il se décida aussi à publier enfin la Logique, à laquelle il travaillait depuis des années. L'apparition de ce livre fut un événement ; le succès dépassa toutes ses espérances; on ferait des volumes avec les articles dont cet ouvrage a été l'occasion en Angleterre et dans tous les pays. Nous n'entreprendrons pas ici de le critiquer. Il sera intéressant de savoir quel jugement Mill lui-même porte sur son livre dans ses confessions. Il avoue n'avoir jamais compris la popularité de son œuvre ; il ne se flatte point qu'elle ait laissé une trace profonde dans le monde philosophique. « La vue à priori , dit-il, des connaissances humaines ou des facultés de la connaissance continuera sans doute pour quelque temps à prédominer parmi ceux qui s'occupent de (elles
22i ^ GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
recherches en Angleterre et sur le continent; mais le Système de logique fournil ce. qui positivement manquait, un traité de la théorie rivale, celle qui dérive toute connaissance de l'expérience, et toutes les qualités morales et intellectuelles de la direction donnée aux associations (d'idées ou de faits)... La notion que des vérités extérieures à l'esprit puissent être connues par l'intuition ou par la conscience, indépendamment de l'observation et de l'expérience, est, j'en suis persuadé, dans ces tempsci le grand support intellectuel des fausses doctrines et des mauvaises institutions. A l'aide de cette théorie, toute croyance invétérée, tout sentiment intense dont l'origine est oubliée, peuvent se dispenser de l'obligation de se justifier par le raisonnement, et se garantissent, se défendent directement. 11 n'y a jamais eu d'instrument plus propre à légitimer les préjugés profonds. Et la force principale de cette fausse philosophie, en morale, en politique, en religion, est empruntée à l'appel qu'elle est accoutumée à faire à l'évidence des mathématiques et des branches alliées des sciences
physiques. »
Mill est allé chercher la philosophie intuitive sur le terrain où elle se croyait inexpugnable, et a tenté de démontrer que les axiomes, les vérités nécessaires, dites innées, n'ont pas d'autre source que Texpérience. Sans approfondir ici la théorie des axiomes, — et Mill confesse lui-même que la question de savoir « s'il a en réalité rempli son programme reste encore sub jtcdice », — voyons bien quel est son but lointain. Il veut déraciner ce qu'il nomme les préjugés, montrer que le sens intime, la conscience, ne valident aucune croyance. Tirez les conséquences de 6e principe : le sentiment religieux puise sa force dans les faits religieux, mais ne les justifie pas; le sentiment national résulte de la division géographique des nations, il n'a aucune valeur intrinsèque, aucune vertu propre; le sentiment de la propriété personnelle, individuelle, ne prouve rien en faveur de ce genre de propriété. On peut aller loin dans cette voie. Mill ne pousse rien à l'extrême; mais pour lui, dans le lent mouvement des affaires humaines, il n'y a rien d'absolument durable, l'humanité est un être organisé qui se développe en vertu de certaines lois, et la science sociale
ia& GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
n'est que la découverte de ces lois. L'état passé détermine l'état présent, et l'état présent l'avenir. Les idées, les caractères,, les passions, sont les forces variables qui entretiennent sans cesse une sorte d'équilibre mobile. Ces idées sont peut-être devenues banales; au moment où parut la Logique, la théorie allemande du développement n'avait pas encore fait beaucoup de chemin dans le monde, le mot de sociologie était nouveau : on crut avoir trouvé le secret de l'humanité. Nous sommes devenus aujourd'hui un peu plus défiants et un peu plus modestes. La Logique de MiU, est maijatenant classique dans les universités anglaises. Un Français peut bien confesser un faible pour (îelle de Port-Royal, si simple, si honnête, oa pourrait piresqîue dire si paternelle, mais il n'y trouvera presque rien sur l'induction ; Mill a fortifié cette seconde partie de la Logique, il en a tracé les règles avec ime grande sûreté, et introduit dans la philosophie quelque chose de la rigueur scientifique.
Le succès de la Logique mettait Mill hors de pair; si affamée d'argent, de satisfactions matérielles qu'on se plaise quelquefois à représenter la société anglaise, on est obligé de reconnaître que l'esprit ne perd pas ses droits dans un pays ou Ton accueille avec enthousiasme des livres comme la Logique de Mill, Y Histoire de la Grèce de Grote, X Histoire de la civilisation de Buckle. Il ne dépendait que de Mill de devenir un des Êivoris d'une société qui comble ceux qu'elle adopte; mais il ne se sentait pas seulement séparé du monde par sa fierté timide, il appartenait désormais complètement à madame Taylor. Pour elle, il se condamnait à un isolement volontaire, et, vivant hors du monde, il se croyait obligé de le détester. On comprendrait à peine, si l'on
ne songeait à ces liens que le monde ne pouvait reconnaître, l'âcreté de ses jugements sur une société qui ne lui offrait que des caresses. « La société, telle qu'on la voit aujourd'hui en Angleterre, est chose si insipide , que ceux même qui en font ce qu'elle est y restent pour tout autre • chose que pour le plaisir qu'elle donne. Toute discussion sérieuse sur les matières où l'on diffère d'opinion est considérée comme une marque de ! mauvaise éducation, et notre pauvreté nationale en gentillesse et en sociabilité a empêché qu'on û^ cultive l'art de parler agréablement sur des rieft^' où excellaient les Français le siècle dernier; ^^ seul attrait de ce qu'on nomme la société est, po^^ ceux qui ne sont pas au haut de l'arbre, resp^' rance qu'on les aidera à monter sur une branc^^ un peu plus haute; pour ceux qui sont déjà ^^ sommet, elle n'est qu'une habitude et un devo^ ^' supposé de leur état. Pour peu qu'on ne soit p^^' de l'ordre le plus commun comme intelligence o^ ^ comme sentiment, une telle société, à moins qu'oX^
n'y poursuive quelque objet personnel, est ai/
suprême degré dénuée d'attrait, et à l'époque
présente la plupart des gens qui ont une intelligence un peu haute ont avec elle des contacts si légers et si rares qu'on pourrait presque dire qu'ils s'en retirent absolument. Les personnes qui ont une supériorité mentale et qui se conduisent autrement s'y détériorent grandement, sauf de rares exceptions. »
Ces plaintes ont, qu'on me passe le mot, quelque chose de féminin. Le monde ne mérite pas des reproches aussi sérieux ni une haine si mêlée de regrets. Avant de vous plaindre de ce qu'il vous donne, ^ demandez-lui ce que vous lui donnez vousmêmes. On y trouve toutes les vertus et tous les vices, car il n'est qu'un abrégé de l'humanité; mais le vice est du moins contraint d'y porter le fard de la politesse. Mill nous semble particulièrement injuste pour la société anglaise, car la frivolité même y garde du sérieux; on ne s'y pique pas de rien connaître, on y honore, outre le rang et la richesse, la vertu et le mérite; il n'est pas impossible d'y apprendre quelque chose; c'est une sorte d'école où il n'est pas permis au ministre d'essayer son discours, au solliciteur de se
pousser, mais oii on peut parler d'autre chose que de meutes et de théâtre. Si Fesprili y est moins fluide que dans la société française, loeioB répandu dans toute la conversation, il -y est pins acéré, plus condensé, parfois plus profond. la Bruyère, qui ayait eu tant d'occasions d'observer les grands, écrivait : « Qui dit le peuple dit ploi d'une chose; c'est une vaste expression, et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle embrasse, et jusque» oii elle s'étend ; il y a le peuple qui est opposé aux grands, c'est la populace et la multitude; il y aie peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aa vertueux, ce sont les grands comme les petits. > Mill était de cette aristocratie des sages,, des habiles et des vertueux, et il ressentait peut-être trop de mépris pour les aristocraties reconnues de la naissance et de la richesse. Il fermait de plus en pte son horizon, et en réalité il n'existait plus guère que pour une personne. « Elle vivait principalement, écrit-il, avec une jeune fille, dans une campagne tranquille, et accidentellement seulemeirf en ville, avec son premier mari, M. Taylor, Jeta faisais des visites à la ville et à la campagne, ^
CONFESSIONS DE STUART MiLL. 231
j'aevaîs beaucoup d^obligation à la force de caractère qui loi permettait de dédaigner les fausses iafc^rprétations auxquelles pouvaient donner lieu les fréquentes visites que je lui faisais tandis qu'elfe vivait généralement séparée de M. Taylor el les voyages que nous faisions quelquefois ensuantAe, bien que sous tous les autres rapports notre condaite pendant ces années ne donnât pa& le moindre fondement à supposer, contrairement à la vérité, que notre lien à cette époque fût autre chose que celai d'une vive affection et d'une intimité parfaite, car, bien que nous ne considérions pas les règles de la société comme valables dan^ un su|et si absolument personnel, nous nous sen» tioBS tent» à ne pas laisser notre conduite jeter quelque discrédit sur son mari et par conséquent sur elle-m^me. »
MiB aie droit d'être cru sur parole, mais il est permis de dire que la spiritualité même de ce singulier mariage devait contribuer à rendre l'influence de madame Taylor de plus en plus dominante. Pendanl cette période, que* Mill appelle la troisième de son progrès mental en empruntant peut-être un peu
trop ouvertement la pliraséologie positiviste, il se laisse entraîner de plus en plus loin de ses opinions premières. Elle et lui sont désormais deux rebelles, ; ils se croient des griefs, leurs pensées deviennent ; mystiques comme leurs amours. Cet esprit, bandé par la logique, armé autrefois contre toutes les illusions, se fond et s'attendrit sous le souffle d'une j femme ; elle le promène dans un nouvel Éden. Il ne : croit plus que la propriété et l'hérédité soient le dernier mot de la législation ; l'abolition du droit d'aînesse et des substitutions ne lui semble plus qu'une timide réforme. Jadis il n'avait eu d'autre ambition que de mitiger les maux causés par l'inégalité néces-' saire des conditions ; a en un mot, j'étais démocrate, mais point du tout socialiste. Nous étions maintenant bien moins démocrates que je ne l'avais été, pai'ce qu'aussi longtemps que l'éducation continue à être misérablement imparfaite nous craignions l'ignorance et surtout l'égoïsme et la brutalité des masses; mais notre idéal de futur développement allait bien au delà de la démocratie, et devait nous classer décidément sous ce nom commun de socialistes. Nous répudiions, il est vrai, avec la plus grande énergie
leiie tyrannie de là société sur rindividu que la plupart des systèmes socialistes sont supposés comporter, mais nous portions les yeux en avant vers un temps où la société ne sera plus divisée en oisifs et en travailleurs, où la règle qui refuse la nourriture à celui qui refuse son travail sera appliquée non pas seulement aux pauvres, mais à tout le monde impartialement, où la division des^ produits du travail, au lieu de dépendre, comme elle dépend principalement aujourd'hui, de l'accidentdela naissance, sera mise enharmonie avec un principe reconnu de justice. » Nous voilà, on le voit, en plein socialisme. Mill cherche les moyens de concilier la plus grande liberté individuelle possible avec la propriété indivise de ce qu'il nomme « la matière première du globe », el avec l'égale participation de tous dans les produits du travail commun. 11 comprend toutefois que la législation ne peut seule préparer l'ordre de choses nouveau. C'est le législateur qu'il faut changer d'abord, c'est l'homme. Il espère qu'une culture prolongée pendant plusieurs générations déracinera l'égoïsme, l'envie, l'ambition. Il ne partoge pas l'illusion des sectaires qui veulent renou-
vêler en quelques années la face de l'humanité ; mais il ne regarde les institutions, les lois sociales de s(« temps et de son pays que comme des expédients provisoires. 11 applaudit à toutes les expériences socialistes.
Cette nouvelle tendance se dévoile dans la trdsième édition des Principes d'économie politiqw, La première, qui avait paru un peu avant larévdotion de 4848, était antisocialiste. Ce livre-, il mm rapprend, avait été écrit beaucoup plus rapidem^ que la Logique : il fut achevé entre 4845 et 4847; c'est pourtant un traité complet où rien absoluaKnt n'est oublié. La troisième édition parut en 1852; elle portait la trace de la transformatioa qui s'était faite chez l'auteur. On la trouve surtout dans le cinquième livre intitulé de V Influence du gouvernement et dans le chapitre final, où sont marquées les lifflites dw principe du laisser-faire ou de la neutralité (te rÉtat. Mill abandonne ouvertement les théories des utilitaires; il montre dans quels cas nombreux findividu n'est pas le meilleur juge de ses intérêts, e^ dans chacun de ces cas il substitue à Faction individuelle l'action de l'État. « Ceux qui ont le plus
CONFESSIONS DK STLART MILL, 235
bfôoin d^ètre rendus pliis sages et meilleurs désirent généralement le moins le devenir, et, s'ils le désiraient^ ils seraient incapables de seguider par leurs pnopres lumières, i^ L'éducation du peuple est donc une des nécessités qui justifient l'action et TinterveBtioade l'État;, il lui donne aussi la tutelle des enâots et des femmes employés dans les mamifiictores^ il ne reconnaît pas à l'individu le droit de se lier par des engagements perpétuels, et accorde à rÉtat le droit de délier des chaînes de ce genre, celle d» mariage en particulier par le divorce. L'État ne doit jamais donner à des compagnies des concessioas perpétuelles et a un droit de surveillance sur les concessionnaires. Il doit centi'aliser l'assistance publique, régler les conditions de la colonisation, encourager directement les sciences, aider et protéger tous ceux qui travaillent pour les générations futures^ autant que pour la génération présente. Dans le chapitre sur Y Avenir des classes ouvrières, Mill se montre très-sympathique à tous les essais de coopération ; il avertit pourtant les socialistes que toutes leuirs déclamations contre le principe de la concurrence" sont vaines; il faut choisir entre la
concurrence et le monopole, et les maux de la concurrence lui semblent encore les «moindres.
La plupart des idées que Mill a développées dans cet ouvrage sont entrées chez nos voisins dans le domaine public. L'Angleterre n'est pas deveniœ encore un pays de grande centralisation, mais, ei matière d'assistance publique, d'hygiène, d'éducation, de patronage des arts et des sciences, les fonctions de l'État tendent à s'élargir. Le traité de Mill est devenu populaire; il a fait infiniment plus de bien que de mal, car, pour quelques pages où le socialiste se devine plus qu'il ne se montre, il y en a un millier où l'économiste enseigne les plus utiles vérités. L'auteur, au milieu de son triomphe, était toujours mécontent; il voyait entreprendre, d'utiles réformes, mais il se convainquait de plus en plus que les esprits ne se réforment pas. Il raconte naïvement les tourments de son esprit; il sentait que les législateurs, les administrateurs, les réformateurs pratiques, n'ont guère de prise sur le fonds même de la vie humaine, sur les âmes, les consciences. Il était choqué de voir cette vieille société, qu'il jugeait sans foi, si peu occupée de se créef
une foi nouvelle, si insoucieuse et si relâchée. « Je suis maintenant convaincu, écrivait-il, qu'il n'y a pas de grands progrès à espérer dans le sort de rhumanité, tant qu'un grand changement ne sera psfô opéré dans les modes de penser. » Il rêvait une humanité de conscience morbide, comme était la sienne, travaillant à son salut, élevant son âme, non pas seulement imbue de l'esprit de vérité, mais aussi de l'esprit de charité, — une sorte de christianisme sans Christ, sans promesses célestes, n'offrant d'autre récompense à la vertu que la vertu même.
M. Taylor mourut- en 1849; au bout de deux années de veuvage, madame Taylor devint madame Mill. Les grandes félicités se cachent: après son mariage, Mill continua de murer sa vie; bien peu de personnes ont eu le privilège de pénétrer dans cet intérieur, où régnait l'union la plus parfaite des esprits et des cœurs. Les amours tardives, longtemps gênées, qui ne fleurissent qu'à l'automne de la vie, sont craintives et comme frileuses. Mill était devenu un homme public, il ne s'appartenait plus tout entier; il était d'autant plus jaloux
du temps qu'il pouvait dbnsKer à la vi^ domestique, n voudrait nous persuader qu'il ne faisait plus que travailler sur les. pensées que lui donnait sœa mspiratrice; pour la gi^andir, il se lait petit : il n'a jamais été autre chose que Pinterprète de quekfofê grands esprits, de Gokridge, de Cariyle^ de CaaaAe^ des Allemands, un médiateur; ses derniers ouvrages sont de sa femme plus qvte de lui; il tfest qu'un raisonneur, elle a l'esprit intuitif, le génie original, divinateur. C'est elle qui a inspiré le fameux eliapitre sur Y Avenir probable désolasses ouvrières, elle qui lui a fait bien saisir que les lois de la prodiiiiGtioni des richesses sont des lois fatales, mais que les lois de la distribulion des richesses sont subordonnées à l'^t socid, à des institutions cbaBigieantes, — elle qui a mis le souffle socialiste dans les Principes d'économie politique,
11 était marié d^uis cinq ans lorsqu'en 4856 il fut nommé, après trente-trois ans de services, examinateur de la coirrespo'ndaïïce indienne, la fonction la plus élevée, après celle de secrétaire, dans l'administration de la compagnie des Indes. Il ne
garda ses fonctions que pendant deux ans, et prit sa retraite quand la compagnie des Indes perdit son indépendance. Il profita de sa liberté pour aller passer un hiver dans le midi de la France, et il eut la dooleur d'y perdre sa femme à Avignon, ou dfte fat atteinte d'une congestion pulmonaire.
€e malheur le laissait comme un corps sans âme, tout plein encore cependant des pensées que depuis tant d'années, mais surtout pendant une union de sept ans, ils avaient échangées, nourries et caressées. Us avaient travaillé ensemble au traité sur la Liberté, qui est certainement Touvrage de Mill où court le souffle le plus généreux et où Ton sent le pius de chaleur. Ce livre est dédié à « la mémoire chère et déplorée de celle qui a été l'inspiratrice et en partie l'auteur de ce qu'il y a de meilleur dans mes écrits, — l'amie, la femme dont l'amour exalté de la vérité et du droit a été mon plus fort aiguillon, et dont l'approbation était ma meilleure récompaise. » il ajoute un peu plus loin : « Si j'étais capable d'interpréter pour le monde la moitié des gramies pensées et des nobles sentiments qui sont ensevelis dans son tombeau, je servirais à lui
rendre un plus grand bienfait qu'il n'a chance de recevoir jamais de tout ce que je pourrai écrire, maintenant que je suis privé de l'impulsion et de Tappui de sa sagesse sans rivale. » Jamais Mill n'a secoué plus hardiment le joug des opinions banales. A une société protestante, il ose dire : « Il vaut peut-être mieux être un John Knox qu'un Alcibiade, mais il vaut mieux être un Périclès que l'un on l'autre. » Il prêche les droits du génie, de l'originalité, il ose attaquer l'opinion publique. « La tendance générale dans le monde entier est de donner à la médiocrité le pouvoir dominant dans rhumanité. » A ceux qui veulent trop attribuer à l'Etat, il dit : « La valeur de l'État, à la longue, n'est que
la valeur des individus qui le composent, et un Etat qui subordonne les intérêts de leur expansion, de leur élévation morale à un petit progrès en finesse administrative, ou à ce semblant de finesse que donnent la pratique et le détail des affaires, un Etal qui fait des hommes des nains, afin qu'ils restent des -instruments plus dociles, trouvera, même si ses desseins sont généreux, qu'avec de petils hommes rien de grand ne peut être accompli, cl
CONFESSIONS DE STl'AUT MILL. 241
que la perfection de la machine à laquelle tout a été sacrifié ne servira à la longue de rien, faute de cette force vitale qu'on a préféré détruire pour que la machine puisse travailler avec moins de bruit. » Nous sommes assez près de partager l'opinion de Mill, qui estime que sa Liberté survivra à ses autres ouvrages. Ce livre n'est pas encore d'un intérêt pressant pour l'Angleterre, où les caractères, les projets, les systèmes, croissent comme une forêt touffue; mais Mill devinait que les progrés de la centralisation suivraient les réformes électorales, que l'idée impersonnelle de l'État se substituerait quelque jour aux réalités vivantes, changeantes, qui pendant longtemps ont été les idoles du pays. Il écrivait surtout pour celte démocratie dont les premières volontés se manifestent dans les grèves et dont les 'ambitions montent en grondant comme une marée. Il n'avait que des sympathies pour la cause populaire ; mais le peuple à ses yeux restait une collection d'hommes pauvres, sans culture, ignorants, faciles à entraîner. Il avait horreur de toute compression, de toute puissance
anonyme, sans responsabilité, sari conscience.
Partisan d'une réforme parlementaire, il osa toujours parler et écrire contre le vote secret, et il cherchait les moyens de donner aux minorités une représentation proportionnée à leur importance numérique. Dans ses premières Pensées sur k réforme parlementaire , Mill était allé jusqu'à soutenir le principe de la pluralité des votes, c'est-àdire qu'il voulait donner aux votes des poids différents, créer des catégories électorales fondées non sur la richesse, mais sur la culture intellectuelle. Nous retrouvons dans ce projet chimérique Tinfluence indirecte des idées d'Auguste Comte; plos tard, Mill épousa chaudement le système de M. Hare, qui permettait à des électeurs répandus dans tout le royaume, en unissant leurs voix sur le même individu, de lui assurer une place dans les communes. Il voyait dans fcette découverte, c'est le root dont il, se sert, un correctif à la toute-puissance j des opinions banales, à la tyrannie du nombre, le moyen de représenter dans le parlement national les opinions indépendantes. Il était sans cesse poursuivi par cette pensée, que l'intelligence n'a p»^ î assez de percées dans la politique.
Dans ses Considérations sur le gouvernement parlementaire^ cette préoccupation revient encore. Il iroudrait voir à côté du pouvoir législatif une commission composée des esprits politiques les plus esKTcés, chargée d'élaborer, de rédiger les lois, une soile de conseil d'Etat ; il exprimait souvent, dans ses conversations, son admiration pour le conseil ^Éftat français. Il publia peu de temps après, en 1869, son traité sur la Sujétion des femmes. De \mâ temps il avait pensé que les femmes avaient dn»i à être représentées; son culte pour celle qu'il aitît perdue s'était changé en une sorte de religion poHT cette moitié du genre humain qui selon lui éhil injustement privée de droits politiques. Le système de la représentation moderne lui semblait une ^nthmétique trop grossière : même perfectionnée H eoiTigée par la représentation des minorités, ^élait encore une algèbre assez informe; en donnant lUx femmes une part^de représentation, il croyait taïv^nent ennoblir la politique, la renouveler, la irer de ce qu'il nommait avec Bentham les intérêts •kiistres, c'est-à-dire les égoïstes préoccupations de 'lasse. Il amenait les femmes sur le champ de ba-
Ui GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
taille des partis comme ces Sabines qui se jelèrenl entre leurs parents et leurs ravisseurs. Après avoir émancipé les. esclaves, les juifs, les catholiques, les dissidents, l'Irlande, il invitait l'Angleterre à donner un exemple nouveau au monde en émancipant les femmes et en leur permettant d'être quelque chose d'autre dans l'État que des reines.
Il semble qu'il ait cherché dans un travail acharné un remède à sa grande douleur, et qu'il se hâtâl en quelque sorte de bâtir à sa femme des monuments philosophiques, en même temps qu'il commençait à Avignon ce mausolée de marbre qui étonne par sa royale splendeur notre temps oublieux et mesquin. Il avait au décUn de la vienne sorte d'ardeur froide et audacieuse : un des premiers, il fait honte à l'Angleterre des sentiments qu'elle laisse éclater au commencement de la guerre de la sécession; il aperçoit du premier coup les vrais caractères de la lutte engagée entre le nord et le sud. « Je n'avais jamais senti à ce point, dit-il» combien il y avait peu de progrès réel accompli dans le sein des classes influentes de mon pays, et de quelle faible valeur étaient les opinions libérales
qu'elles ont riiabilude de professer. Aucun des libéraux du continent ne commit la même déplorable eiTeur. » Mill comprit que le succès du sud serait le triomphe de l'esclavage, la suprématie d'une caste militaire, la destruction sanglante d'un gouvernement démocratique qui, par le système fédéra tif, a su garantir les droits de la liberté. Sa courageuse conduite dans cette circonstance lui ouvrit les portes du parlement. Il avait eu raison contre tout le monde ou presque tout le monde, et l'Angleterre, souvent avf uglée par la passion, n'est pas encore atteinte do celte cécité sans remède des nations qui, se sachant trompées, n'aiment pourtant plus que ceux qui les trompent. Ce n'est pas l'auteur de la Jjogiqtie, ni le critique de sir William llamilton (l'Examen de la philosophie de sir William Hamillon parut à cet époque), qu'allèrent chercher les électeurs de Westminster, c'est le politique qui avait aperçu les dangers d'une rupture entre les Étals-Unis et l'Angleterre, et qui avait voulu en préserver son pays. Mill fit ses conditions; il déclara qu'il ne dépenserait pas d'argent pour se faire nommer, qu'il ne s'occuperait jamais
(les intérêts de paroisse et de clocher, et qu'il demanderait le droit électoral pour les femmes. « Avec ce programme, dit un des chefs du parti lory, Dieu lui-même ne serait pas nommé. »
11 le fut pourtant ; ses amis payèrent les frais trèsconsidérables de son élection, et la croisade qi'ii . avait entreprise contre la corruption électorale ne fut pas suivie. Il tint une place honorable à la chambre des communes pendant trois sessions; il y jouait un peu ce rôle de moraliste politique qui déplaît toujours aux assemblées. Attachéau parti libéral, il y demeurait solitaire ; on Técoutait avec déférence, mais ce respect ressemblait un peu à celui gu'ofl montre aux étrangers. Il n'était jamais au cœur de la politique quotidienne et des questions pressante?, il se tenait dans une région trop éloignée, trop froide ; il manquait de bonne humeur, il récitait ses discoui^ comme des leçons. Il n'y avait même pa^ chez lui cet excès d'audace qui plaît à force d'étonner : ses idées, depuis longtemps popularisées par ses livres, étaient comme diffuses dans tousks rangs de la chambre; les chefs des conservateurs comme ceux des libéraux avaient tiré profit de ce
qu'il avait écrit sur i' Irlande, sur le gouvernement cokmial, sur le gouvernement municipal, ils s'étaient assimilé tout ce qui pouvait être pratique^ utile, possible. Les opinions de Mill n^étaient donc pas à l'état de combat, on le regardait plutôt comme un professeur, comme un guide qu'il faut sui\Te d'un peu loin. 11 semble que ce respect lointain et cette admiration économe aient fini par l'irriter; ils le poussèrent à des sortes de saillies et d'entreprises trop hardies pour la chambre et pour ses électeurs. Sîi popularité avait été très-grande un moment, car il raconte dans ses mémoires que ce fut lui qui empêcha les ouvriers de Londres de se réunir de iK)uveau dans le parc où ils étaient une fois entrés de force et où la police avait reçu l'ordre d'empêcher toute réunion publique. « Je fus invité avec plusieurs autres députés radicaux à une conférence avec les membres principaux de la ligue de la réforme,, et on me chargea de les persuader d'abandonner le projet de Hyde-Park et de tenir leur réunion ailleurs. M. Beales et le colonel Dickson (deux cbefe de la ligue) n'avaient pas besoin d'être persuadés; au contraire, il était évident que ces
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messieurs avaient déjà essayé leur influence dans ce sens, mais sans succès. C'étaient les ouvriers qui tenaient bon, et ils s'obstinaient tellement à leur idée première que je fus forcé d'avoir recours aux grands moyens. Je leur dis qu'une détermination qui amènerait certainement une collision avec l'armée ne pouvait se justifier qu'à deux conditions: si l'état des affaires était tel qu'une révolution fût désirable et s'ils se croyaient capables de l'accomplir. Après' une longue discussion, ils cédèrent enfin à cet argument, et je pus informer M. Walpole (le ministre de l'intérieur) qu'ils avaient déjà renoncé à leur projet. »
En 1867, M. Mill traita la question irlandaise dans un pamphlet, V Irlande et V Angleterre. H déplut aux Anglais sans satisfaire les fenians. 11 ne voulait pas rompre les liens politiques entre l'Angleterre et Vîlesœiir, et croyait leur union nécessaire; son remède était une révolution agraire. Suivant lui, la tenure précaire des occupants actuels du sol devait être changée en- tenure permanente, à l^ charge pour l'occupant de payer au propriétaire ^^^ cens, une rente déterminée par l'État. Mill se fl^^^^
CONFESSIONS DE STUART MILL. fti[i
que celle proposition prépara les voies à la loi que iil voter peu après M. Gladstone, « car, dil-il, c'est le . caractère du peuple anglais, ou du moins des classes élevées et des classes moyennes qui représentent le peuple anglais, que, pour le décider à un changement, il est nécessaire qu'on le fasse envisager comme une transaction. » Il se défend au reste d'àvoir demandé une expropriation du sol au profit de l'Etat; il voulait simplement donner aux propriétaires TalternatiVe ou de vendre ou d'accepter le? ^-^onditions nouvelles. Même réduit à ces termes, ^on plan était encore tout à fait inacceptable, et ^'iolait ouvertement le droit de propriété.
La popularité de Mill commençait à décliner; les ^'ecteurs de Westminster n'étaient pas gens à ^ enthousiasmer beaucoup pour le député qui traî- *^it devant les tribunaux M. Eyre, le gouverneur de '^ Jamaïque, pour n'avoir pas su protéger la popu- '^tion noire de l'île contre des fureurs sans excuse. I^e duel du comité qui poursuivait l'ancien gouver- ^6vir et des tribunaux dura deux ans; en vain, ^îins la cour du banc de la reine, le lord chief-jus- ^^^e, sir Alexander Cockburn, donna4-il une opinion
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motivée contraire à M. Eyre : le grand-jury Bailey arrêta les poursuites, c II était clair, dit M. Mill avec quelque amertume^ que d'amener à la barre d'une cour criminelle des fonctionnaires anglais pour abus de pouvoir commis sur des ncgres et des mulâtres était un acte qui ne pouvait plaire aux classes moyennes anglaises. % Ces mêmes électeurs n'étaient pas disposés à s'enQammer pour des mesures dirigées contre la corraptioa électorale. L'élection de Westminster avait coûté, si mes souvenirs sont bien exacts, environ 50 000 francs asx amis de Mill et plus de 150 000 francs à M. Smith, le candidat conservateur : Mill aurait voulu enlever aux élections anglaises le caractère d'agapes politiques ; mais les mœurs sont plus difficiles à changer que les lois, et l'espèce de pureté et de sobriété électorale qu'il désirait restera longtemps sans doul^ un rêve.
Il étonna encore bien plus ses électeurs quand il fit sérieusement en pleine chambre des commuBôS la proposition d'abolir la distinction des sexes ea matière de droit électoral. Il se trouva pourtant quatre-vingts députés pour l'aj^uyer, et M. BrigM
était du nombre. Depuis cette époque, on a nommé quelques femmes membres des comités des écoles {school boards) : on est assez enclin en Angleterre à leur laisser une place dans la discussion des affaires municipales, dans ce qui louche à l'assistance publique, à l'éducation primaire; cependant la pensée de leur ouvrir la chambre des communes n'a pas encore fait de progrès, et quand elle se formula pour la première fois, elle choqua l'opinion publique. La politique, surtout dons les pays parlementaires et ^soustraits aux révolutions, vit de petites victoires, de conquêtes modestes ; il n^ faut pas lui demander, du jour au lendemain, une révolution sociale; malheureusement Mill était de ces hommes qui ne savent pas, qui ne veulent pas être satisfaits, qui ne consentent jamais adiré : Ma tâclie est finie. Il ne lui suffisait pas de voir les deux grands partis du gouvernement convertis aux mêmes idées, portés à résoudre dans un esprit presque semblable les grandes questions politiques et sociales. La chambre des commîmes poussait le goût des nouveautés jusqu'à essayer dans quelques grandes villes la représentation des minorités. De
toi GRANDES FIGURES HISTORIQUES.
loiiles les assemblées du inonde, sans en excepter le coniriès américain, la chambre des communes, où siégeait Mill, élait la moins routinière, la plus ouverte à l'esprit des temps nouveaux. Elle toucliail à loul, à l'administration, à la religion élablie, à rirlando, à l'éducation; sa main n'élait jamais brutale, mais elle était curieuse et impatiente. La vieille Angleterre était morle avec lord Paluiei^ton. M. Gladstone était le ministre d'une Angle- Icire nouvelle, et M. Disraeli, lord Stanley (aujourd'hui lord Derby), semblaient plutôt ses émules que ses ennemis.
Aux élections générales de 1863, Mill ne fut pas renommé. Il ne comprit rien à sa défaite; voici en quels termes il cherche à l'analyser : « Si je n avais jamais été élu, il n'y aurait aucune explication à donner; mais ce qui excite la curiosité, c'est que j'aie été élu une première fois, et qu'ayant été élu
à ce moment j'aie été battu plus tard. La plupa^'^
des personnes qui avaient les sentiments des ton^^ étaient individuellement bien plus aigries contre moi la seconde fois que la première ; beaucoup à^ ceux qui d'abord m'avaient été favorables ou étaient
CONFESSIONS DE STUAHT MILL. ir»3
restés indifl'érents s'opposèrent avec véhémence à ma réélection. » Les libéraux étaient refroidis : Mill n'avait jamais accepté tout leur programme; il n'était partisan ni du vote secret, ni du suffrage universel. Il était tantôt en deçà, tantôt au delà du parti libéral, et au résumé trop indiscipliné pour qu'il dût s'étonner beaucoup de se voir abandonné. Cet abandon le confondit pourtant, il l'accepta avec hauteur, refusa de devenir candidat dans d'autres ' collèges, et revint à la vie privée. Il passa presque toute la fin de son existence dans le sud de la France, plongé dans ses souvenirs, et vivant dans l'ombre froide de ce tombeau où était enseveli ce qu'il avait le plus aimé.
De tous les ouvrages écrits par Mill, ses confessions seront sans doute celui qui laissera la trace la plus profonde et la plus durable; elles seront lues par l'Angleterre entière : chacun revivra en quelque sorte celte vie singulière, qui est une critique continuelle du temps présent, des opinions à la mode, des croyances séculaires, tes Anglais, naturellement défiants, enclins au doute, difficiles, entreront avec une sorte de plaisir dans le secret des doutes,
des changements, des tristesses d'une ame rebelle et mécontente. Ce n'est pas un vulgaire tribun qui leur parle, un orateur de carrefour, un déclainateur, c'est un ami discret, un compagnon de souffrance, un maître plus sévère pour lui-même que pour autrui, un amant sincère du vrai, un homme de bien. Comment s'en défier? Quels soins minutieux n'emploie-t-il pas pour se défendre contre l'erreur? Qui s'est mieux gardé contre les entraînements de la foule, contre les illusions des castes, contre tous les mensonges? On reconnaîtra volontiers qu'il n'était pas fait pour se mêler à la troupe des politiques; mais ce reproche même nuira-l-il beaucoup à sa mémoire? A Oxford, à Canabridge,
les jeunes générations liront ses livres et se croiront meilleures pour les avoir lus. L'influence déjà si visible de Mill gi'andira encore ; il est difficile de la définir au juste et d'en marquer les limites. Brf^ pas donné, à proprement parler, à l'Angleterre ufl nouveau code politique et social ; il lui a appris à ne pas se méfier des nouveautés, à les accepi^^ comme le naturaliste reçoit une espèce nouvelle» avec une joie curieuse, à chercher quelque chose ^^
juste, de vrai, de nécessaire dans toute nouvelle doctrine, à se méfier de ses méfiances, à combattre • ses instincts, à aimer l'avenir et l'inconnu plus que le passé et le connu. Il a été injuste, on peut le dire, pour toutes les grandeurs d'imagination; il ne comprenait pas la poésie de l'histoire, il n'en voyait que les horreurs, ni la poésie de la patrie, il n'en apercevait que les défauts. 11 avait trop de scrupules, trop de finesse en même temps que trop d'étroitesse. Il finit par avoir des illusions à rebours, car son analyse n'épargnait rien dans le passé, et il attendait trop du noir avenir. Si l'Angleterre en vient à douter d'elle-même, si une curiosité un peu maladive l'entraîne vers les révolutionnaires avant de la précipiter jusqu'à la révolution, la faute n'en sera sans doute pas seulement à Mill, mais il aura contribué pour une grande part à faire regarder comme une marque de supériorité l'écleclisme politique, l'ingratitude envers le passé, le dédain des traditions, le goût des utopies. Il servira longtemps de modèle et de guide à tous les esprits qui tiennent à se flatter d'êlre raisonnables au sein des chimères et conservateurs au milieu des ruines.