CONCLUSION
Notre histoire est à peu près finie ; notre ainie Lucie Herbert jouit du beau temps après l'orage; — il y a toujours un grand vide dans son cœur, celui que remplissait son cher Arthur; peut-être même sent-elle plus vivement ce qu'elle a perdu avec lui, aujourd'hui qu'elle est appelée à remplir seule les devoirs d'une mère , que ne donnerait-elle pas par moments pour consulter Arthur sur l'éducation de leur enfant. Toutefois elle est contente ; elle se rappelle le penchant de son cœur: aimer avec idolâtrie la créature ; — et elle croit qu'il vaut mieux pour elle que l'affection la plus forte qu'une femme puisse éprouver soit comme un lien entre elle et le ciel.
Gomme mère, Lucie possède tout ce que son cœur peut désirer; elle sent qu'elle a la clef du caractère de son fils, et qu'un mot de sa part, un regard même suffit pour le guider; sa seule crainte c'est que le désir de lui plaire soit un motif dominant chez Edda. Elle en est arrivée à se dompter assez pour ne pas donner à la créature la première place dans son cœur, et elle veille avec soin à ce que son fils ne tombe pas dans le piège.
Quoique assez retardé pour la partie matérielle de l'éducation, le naturel ardent et inquisitif d'Edda le fait avancer rapidement dans la voie de l'instruction ; et d'ailleurs les heures qu'il passe seul avec sa mère développent en peu de temps son intelligence qui est réellement au-dessus de l'ordinaire.
Mme Cameron entra en fonctions à Mildred vers la fin de l'été; les jeunes filles de la maison furent au premier abord un peu intimidées en se trouvant en présence d'une personne si différente en apparence de « leur chère dame, » mais lorqu'elles découvrirent que non-seulement Nora pouvait leur donner des conseils et la sympathie que leurs circonstances exigeaient, mais qu'elle-même avait besoin de leurs consolations et de leur affection, les jeunes ouvrières s'attachèrent bientôt à elle de tout leur cœur ; — quelques-unes même se sentaient plus libres d'accorder toute leur confiance à quelqu'un qui leur paraissait plus rapprochée d'elles que Mmc Herbert. Vous serez peut-être bien aise de savoir que Suzanne El ton ne retourna pas chez Mme Burton. Un jeune fermier fort bien dans ses affaires, fit sa connaissance pendant le mois de congé qu'elle passa chez ses parents, et
comme il débuta par se mettre dans les bonnes grâces du père avant de parler à la fille, il réussit. Lissie commença par ricaner, car disait-elle: « elle avait toujours prédit que Suzanne tournerait mal; mais, lorsque l'offre fut faite et acceptée, elle changea de ton, et se vanta de ce que grâce à elle sa belle-fille tournait si bien; » — il est vrai qu'elle entrevoyait des œufs et du beurre arrivant tout frais de la ferme dont Suzanne serait la maîtresse.
Lucie conserva pour son usage l'appartement qu'elle avait occupé à Mildred ; — elle n'y demeurait pas habituellement, elle avait pris une maison dans un quartier de Londres plus rapproché de l'école que devait suivre Edda. C'était l'orgueil et la joie de Motè d'escorter son jeune sahib matin et soir, en allant et revenant du collège; — le reste du jour, le brave Indou l'employait à rechercher ceux de ses compatriotes qui habitaient Londres et à causer avec eux; et Lucie à sa demande et par ses soins répandit plus d'une Bible en Indoustani parmi les pauvres étrangers .
Mme Gameron s'était prononcée d'emblée et de la façon la plus positive contre toute rémunération, c'était une œuvre d'amour à laquelle elle se dévouait par charité ; et comme elle avait le nécessaire , Lucie comprit qu'il ne fallait pas insister; mais elle avait été si heureuse elle-même de pouvoir subvenir libéralement aux différents cas de détresse qui lui étaient présentés que non-seulement elle abandonna entièrement à Nora les fonds de secours, provenant de la petite pension payée chaque semaine par les jeunes habituées de la maison, mais elle eut soin que ce qu'elle appelait « la bourse Mildred » ne fût jamais vide. Lucie
passa à Mildred l'anniversaire du jour où elle avait ouvert sa classe biblique un an auparavant. A la de mande instante de Nora, elle y reprit sa place accoutumée le dimanche après-midi. L'affection que lui témoignèrent ses anciennes élèves la toucha profondément; — elle vit aussi autour d'elle de nouvelles figures, et enfin elle en cherchait d'autres dont les places étaient vides et qu'elle ne reverrait plus.
Après un second essai de sa maison, sous la direction de Mme Cameron, Lucie fut de plus en plus convaincue de l'utilité, de la nécessité pour les jeunes ouvrières et apprenties lancées sur le pavé d'une grande ville d'avoir à leur portée quelqu'un qui pût les guider et les diriger et un asile où elles fussent sûres de trouver — «le chez-soi. »
Ce fut d'après cette conviction que Mme Herbert fit dresser en bonne forme un acte de donation par lequel elle consacrait Mildred comme un asile pour la classe des femmes ouvrières seules et abandonnées telles que celles qui habitaient déjà sous son toit hospitalier.
Ainsi la maison de Mildred ne fut, ni louée, ni vendue, mais elle devint dans le sens le plus étendu du mot: