CHAPITRE XXII
Lucie Herbert est de retour à Arden. On sait que le Diomède débarquera ses passagers à Portsmouth, et Edouard a pris ses mesures pour être averti par le télégraphe, dès que le navire sera en vue. Mais on n'attend pas de nouvelles avant une semaine au moins, en supposant que le voyage se soit effectué sans encombre. Les jours d'attente passent lentement et cependant Lucie jouit de se retrouver dans la demeure de son enfance. Arden est charmant avec sa parure d'été; quelle fête pour des yeux qui n'ont eu d'autre récréation que des murs noircis et des cheminées. D'ailleurs elle a bien travaillé , le repos, la liberté.
l'absence de soucis sont choses toutes nouvelles pour Lucie, qu'elle apprécie d'autant plus vivement qu'elle les a bien gagnées.
Grâce et Edouard la conduisirent dans sa chambre à son arrivée : « Mais, s'écria Lucie en s'apercevant d'un changement, je n'ai pas oublié mon ancienne chambre, et cependant je ne me rappelle pas cette porte. » Cette porte était nouvelle, en effet , elle ouvrait dans la chambre à côté qu'on avait arrangée pour Edda.
— Mon enfant, mon enfant bien-aimé , dit-elle attendrie en serrant dans ses bras son frère et sa sœur: chers amis, quel plaisir vous me faites !
Dans la soirée, Grâce et Lucie se promenaient dans l'avenue, en attendant qu'Edouard les rejoignît ; les enfants venaient de les quitter; tante Lucie est redevenue en un instant leur grande favorite. Qui sait raconter aussi bien qu'elle des histoires de tigres, de singes, de mouches de feu ; de ces éléphants si sagaces et si attachés à leurs maîtres? Elle est d'une rare habileté avec ses ciseaux et son papier: cette source inépuisable d'amusement pour les enfants ; aussi les demandes de bateaux avec des ponts et des cabines se succèdent avec rapidité et la bonne n'est pas trop contente lorsqu'elle voit tous les bassins et cuvettes de sa chambre convertis en lacs et en océans pour la navigation de ces flottes improvisées.
— Qu'il faut peu de chose pour les rendre heureux ! dit Lucie lorsque la petite société s'éloigne emportant ses trésors et poussant des cris de joie; croyez-vous que les anges en disent autant de nous , Grâce?
— Je ne crois pas que ce qui nous cause de la joie ou du chagrin soit à nous soit à nos enfants, paraisse petit ou insignifiant aux yeux des anges ; n'oublions pas que , plus que nous , ils ressemblent à Celui qui a compté les cheveux de notre tête. Ce ne sont pas les circonstances de notre vie qui ont de l'importance à leurs yeux, mais l'influence qu'elles ont sur nous. Pour un grand événement qui produit une forte impression sur nous, mille petits détails dont nous nous doutons à peine composent réellement notre éducation.
— C'est vrai, il me semble , ma chère Grâce , que telle a été votre éducation à vous ; il me semblait dans notre enfance que votre vie était difficile et sévère. Je crois que je peux envisager la mienne sous trois époques différentes ; celle de mon heureuse enfance et de mon mariage avec tout ce qu'elle avait de brillant à l'extérieur; et la tendresse la plus profonde et la plus pure qu'un mari et qu'un frère puissent donner : j'ai bu avidement à ces sources de bonheur, mais j'avais encore soif, car ce n'était pas une source d'eau vive. Je vivais dans la lumière de l'amour terrestre et il a été donné à peu d'en jouir autant qu'à moi : mais il était terrestre, et souvent je me prenais à trembler en pensant qu'il pouvait disparaître. Mon soleil s'éclipsa, le seul que je connusse alors; je frémis encore au souvenir des ténèbres par lesquelles j'ai dû passer; mais Dieu eut pitié de moi et j'éprouvai un désir brûlant de trouver la véritable lumière, celle dans laquelle j'avais vu marcher mon mari. Si dans les premiers jours de mon veuvage on m'avait donné à choisir entre le revoir, lui Arthur auprès de
moi comme autrefois, et Christ s'approchant tout près de mon âme, je n'aurais pas hésité un instant; c'était chez moi un besoin impérieux : « 77 me fallait Christ.» Ce moment, qui a été une époque de transition dans mon existence, m'amena à la seconde période. A l'extérieur tout était obscur; une grande ombre s'étendait sur mon chemin, j'étais dépouillée, mais audedans j'avais la paix, mille fois préférable à ma prospérité d'autrefois. Lorsque j'arrivai à Mildred, le nuage qui m'avait accablée s'était en quelque mesure dissipé ; j'y trouvai à faire une œuvre variée et d'un profond intérêt ; je l'aimais et j'y ai goûté de la joie; maintenant, Grâce, me voici avec toutes les espérances d'une mère, tout l'intérêt que ces espérances font naître; et quoiqu'il reste encore une ombre sur mon chemin jusqu'à ce que je rejoigne mon cher Arthur, et que cette ombre soit nécessaire pour me rappeler que tout ici est de la terre, et non pas du ciel , ne puis-je pas dire : « Les ténèbres sont passées et la véritable lumière luit maintenant. » (1 Jean II, 8.)
— Oui , et ma sœur chérie a appris la leçon de la vie, dit Edouard, qui s'était approché sans être entendu.
— Ah ! Edouard, tu écoutes aux portes ! — ah ! je n'ai pas de secret pour toi, répondit Lucie en lui serrant la main.
— Maintenant , mesdames , hâtons-nous de rentrer, si nous voulons échapper à l'orage qui s'approche, dit Edouard.
— Ce n'est qu'un orage tout local , n'est-ce pas
Edouard, seulement ici? — Les pensées de Lucie voyageaient dans la baie de Biscaye.
Mais Edda n'était déjà plus dans ces parages éloignés; on reçut, le lendemain matin, la dépêche qui annonçait la prochaine arrivée du Diomède. Pour la première fois , Lucie trouva Phœbé lente dans ses mouvements et pour la première fois elle la pressa. Lucie avait compté aller à la rencontre du Diomède dans le bateau du pilote, mais une forte brise avait tellement accéléré la marche du navire que le pilote était parti lorsque Lucie et son frère arrivèrent à Portsmouth.
— Veux-tu l'attendre ici au milieu de la foule, ou veux-tu rester à l'hôtel, tu pourras voirie débarquement d'une des fenêtres? demanda Edouard.
— Non, non, ici; — ils ne te connaissent ni les uns ni les autres; — il me reconnaîtra, j'en suis sûre, lui 1
— Il est vrai que tu n'as pas changé , sauf que tu parais plus jeune et mieux portante qu'il y a deux ans. Mais crois-tu que toi tu le reconnaîtras?
Lucie n'entendait plus, elle n'avait plus d'yeux que pour le Diomède qui était devant elle, à une grande distance encore, si grande que même avec une lunette l'avant du vaisseau lui paraissait couvert d'un essaim d'abeilles et non d'hommes.
— Cette attente est au-dessus de tes forces, Lucie, dit Edouard, en sentant sa sœur s'appuyer plus fortement sur son bras.
— Non , non , elle me donne le temps d'élever mon cœur en haut et de remercier Celui qui m'accorde ce
bonheur ; 11 est tout près de moi ; il me semble que je reçois mon Edda de sa main !
La distance diminue rapidement; Lucie croit distinguer une figure brune, elle reprend la lunette, elle est à peu près sûre que c'est Motè. 11 regarde fixement la foule répandue sur le rivage, ses yeux s'arrêtent à l'endroit où se trouvent Lucie et son frère ; elle croit qu'il l'a reconnue, car il se baisse et dirige la main de son côté; — encore un instant et ses doutes se dissipent et deviennent une réalité. Motè élève Edda dans ses bras, l'enfant étend les mains vers sa mère.
Les sourires et les larmes se disputent à l'envi la figure de Lucie, comme le soleil et la pluie au mois d'avril, lorsqu'ils se succèdent avec rapidité.
Elle consent à ce qu'Edouard la conduise à l'écart de la foule et là elle attend son fils sans cesser de prier. Il y eut un mouvement parmi les spectateurs ; — une petite figure se glisse avec rapidité partout où se trouve un espace vide, et enfin Edda est dans les bras de sa mère.
— Mon enfant! notre enfant! s'écria-t-el!e ; et dans cette étreinte passionnée, il lui semble qu'une partie de l'amour de son mari lui est rendu. Il se passa longtemps avant qu'Edda détachât ses bras, longtemps avant que Lucie pût se relever et regarder autour d'elle; lorsqu'enfin elle leva les yeux, elle vit Nora appuyée sur le bras d'Edouard et Motè dans son ancienne attitude d'adoration respectueuse.
— Vous ne m'en voulez pas, vous me comprenez ! dit-elle en saisissant Nora dune main et serrant Edda de l'autre; puis vint le tour de Motè et à sa grande joie, elle lui parla indouslani, elle lui dit qu'elle lui
devait la plus grande partie de son bonheur, et lui exprima sa reconnaissance de ce qu'il avait accompagné son fils en Angleterre.
Après avoir expédié une dépèche à Arden, on convint de rester un jour de plus à Portsmouth ; Mme Herbert désirait aller à bord du Diomède et renouveler connaissance avec le capitaine Halkins.
L'excès de la joie peut fatiguer et Edouard exigea que Lucie se reposât tranquillement à l'hôtel pendant les heures les plus chaudes de la journée ; il n'eut pas la cruauté de lui enlever Edda ; mais comme Mme Cameron n'avait aucune envie de se reposer, elle passa la matinée à visiter le port avec M. Anderson, mais au vrai ils employèrent leur temps à une longue conversation qui eut pour résultat de placer Nora bien haut dans l'estime et l'intérêt de son compagnon. Elle avait une richesse de coeur et une profondeur d'esprit qui venaient en partie d'une supériorité naturelle et en partie de l'expérience de la vie et des scènes émouvantes par lesquelles elle avait passé, et de temps en temps résonnaient chez elle ces cordes de mélancolie qui trouvaient toujours un écho chez Edouard. Nora ne cherchait point à prendre le ton et les manières d'un rang et d'une société à laquelle elle n'appartenait pas naturellement ; mais elle avait une élévation de sentiment et d'esprit qui lui était naturelle, et qui la mettaient à l'aise avec ceux que la fortune ou la naissance avaient placés au-dessus d'elle. Elle s'attendait évidemment à se séparer bientôt d'Edda, mais Edouard chercha à éviter ce sujet , car il savait que sa sœur n'avait rien décidé encore à cet égard.
H n'est pas nécessaire de demander à Lucie si elle jouit de sa matinée; sa douce physionomie n'exprime que la paix et la joie ; elle est étendue sur le canapé, et Edda a entrepris de l'arranger confortablement; elle se croit encore à Gwalior. Il s'assied sur un tabouret à côté d'elle et lui parle de tante Nora, de Calcutta et surtout de sa vie à bord. Lucie se rappelle très bien le nom de Péter, mais moins bien celui de Gollins. Edda lui raconte dans le plus grand détail la manière miraculeuse dont le pauvre Collins a été sauvé pendant l'orage, et la tendre amitié qui s'est établie entre lui et le petit garçon. « Vous le verrez ce soir, maman, n'est-ce pas? Ah! que j'aimerais que nous eussions toujours Collins avec nous! »
Lucie fut presque tentée de regretter sa visite; tout sur le bâtiment lui rappelait si vivement Arthur, leur cabine, le coin du salon où ils se tenaient de préférence ; le pont où elle avait appris à se promener d'un pas ferme en s'appuyant sur son bras; mais ce qui la réjouit, ce fut de retrouver d'autres souvenirs bien plus précieux que ceux qu'elle avait conservés dans sa mémoire: une graine semée par lui et qui maintenant portait des fruits. Le capitaine prétendait que ce moment avait été le point décisif de sa vie spirituelle. Péter avait été réjoui et fortifié. Lorsqu'on sut que Mmc Herbert était à bord, plusieurs jeunes officiers vinrent lui présenter leurs respects et lui exprimer leur reconnaissance pour ce qu'ils devaient à son mari.
Mais Edda ne fut content que lorsqu'il l'eut attirée auprès de Collins, étendu sur des planches.
Cette attitude était contraire à toutes les notions de
politesse du brave matelot et à ce que , suivant lui , il devait à une dame, il ne put que balbutier quelques excuses, mais Lucie le rassura en s'asseyant à côté de lui et posant sa main sur celle du vieux marin :
— Je voulais vous remercier de vos bontés pour mon petit garçon.
— Ah ! madame , ce cher enfant a été la plus grosse consolation que mon vieux cœur ait goûtée depuis longtemps. Vous voyez que j'ai été un peu blessé; il a fallu rester sans rien faire ; je ne crois pas que je puisse retourner en mer d'ici à quelque temps; — ah! il me manquera bien le petit maître; il est son père tout craché. Il me rappelle le capitaine tel qu'il était, avec les bien-portants et avec les malades.
— Le meilleur ami du malade, Collins, ne l'abandonne jamais ; vous connaissez le grand médecin , n'est-ce pas, mon brave ami?
— Oui, oui madame, et il m'a dit à moi directement plus d'une bonne parole; mais il m'en a fait dire plus encore par le jeune maître ici. « Du pain et de la viande le matin, du pain et de la viande le soir. » Je suis sûr que le prophète a été bien fâché lorsqu'il a vu ses corbeaux pour la dernière fois, quoique Dieu ne le laissait pas sans nourriture.
Lucie le combla de joie en lui disant que s'il restait à terre, lui et le jeune maître auraient peut-être l'occasion de se rencontrer. Edda se rendit coupable de quelques grosses larmes en se séparant de son ami ; elles séchèrent cependant en montrant à sa mère le théâtre de ses exploits et de ses ascensions. — Là haut, maman, ce hauban c'est le plus élevé, en désignant
ce qui aux yeux de Lucie était une hauteur étourdissante.
— Je suis bien contente de ne t'avoir pas vu si haut, Edda !
Edda et sa mère sont depuis huit jours à Arden; Lucie s'accoutume à la joie; — elle ne tressaille plus lorsque son fils l'appelle , comme si c'eût été une voix surnaturelle. Nous pouvons supposer qu'elle a passé bien des heures avec Mme Cameron, à chercher et à renouer les fils de cette histoire interrompue pendant deux années, et combien lui sont particulièrement précieuses les preuves que Nora lui donne que le bon grain semé dans l'enfance d'Edda et cultivé par une mahf soigneuse a pris racine dans ce jeune cœur.
— Nous ne serons jamais assez reconnaissants d'un si grand bienfait, Mme Cameron (Lucie disait toujours nous en parlant de son fils avec Nora) il a une volonté si forte qu'il est nécessaire qu'il apprenne de bonne heure à la gouverner. Je l'ai vu plusieurs fois depuis quelques jours demander à Dieu la force de se contenir.
— J'ai rarement vu des affections aussi vives que les siennes. Ah ! qu'il lui tardait de vous voir, et comme il était sûr que vous reviendriez, et cependant il lui restait encore assez de tendresse au cœur pour faire fleurir comme une rose le désert de tante Nora. Les yeux de la pauvre femme se remplirent de larmes en parlant.
Lucie prit la main de son amie entre les siennes et lui dit avec affection: « Vous me serez d'un grand secours pour m'aider à l'élever. »
Nora secoua la tète et regarda fixement par la fe-
nêtre. Au même instant Motè vint avertir Lucie que le jeune sahib (maître) était au lit et qu'il attendait sa maman. C'était une petite gâterie que Lucie se passait, une conversation le soir avec son fils avant qu'il s'endormît. Il lui semblait qu'ils étaient plus intimes l'un avec l'autre que pendant la journée. Il avait réservé un point difficile pour la discussion de ce soir-là.
— -Maman , sommes-nous obligés d'aimer nos parents plus que nos amis?
— Pourquoi me demandes-tu cela mon bien-aimé ?
— Parce que, maman, Herbert dit que j'ai grand tort d'aimer tante Nora plus que tante Grâce; il prétend aussi que c'est très-ridicule à moi de l'appeler « ma tante »,il me soutient des choses qui me fâchent, J'ai été obligé de dire: Seigneur aide moi! sans cela je me serais mis en colère ; mais je me suis enfui, et j'ai couru donner des centaines de baisers à tante Nora. Elle est une dame, n'est-ce pas maman? une vraie dame?
— Herbert n'est qu'un petit garçon, Edda, ce sont des choses qu'il ne peut pas comprendre; tu vois combien maman, l'oncle Edouard et tante Grâce, aiment tante Nora.
— Oui , et la petite Lucie aussi ; elle m'a dit que tante Nora avait chanté pendant qu'elle était sous l'arbre jusqu'à ce qu'elle se fût endormie et elle a rêvé que c'était un oiseau. Maman, de tous mes cousins, c'est Lucie que j'aime le mieux, dit Edda d'un ton de confidence. « Je crois que c'est parce qu'elle vous ressemble. Ma maman chérie, si nous aimons tout le monde au ciel comme je vous aime, que nous y serons
heureux! Encore un baiser; — à présent je vous en prie, chantez-moi mon hymne ! »
Pendant que Lucie chantait, les paupières d'Eddase fermèrent quoique la petite main retînt encore la sienne. Elle demeura quelques instants à s'abreuver de tout le bonheur d'une mère, puis elle se retira dans la chambre à côté pour répandre son cœur devant Celui qui était son conseiller de chaque jour.
Lucie était un peu embarrassée du récit qu'Edda lui avait fait de sa conversation avec son cousin; ce n'était pas qu'elle craignît pour son fils l'influence des sentiments peu généreux d'Herbert à l'égard de Mme Cameron, mais c'aurait été un vrai chagrin pour Lucie que ces propos revinssent auxoreilles de Nora, et il n'était que trop probable qu'Edda s'empresserait d'exprimer à tante Nora les raisons de sa généreuse indignation.
Lucie n'avait jamais eu la pensée de séparer Nora de l'enfant de son affection , et entre sa considération et ses égards pour les sentiments de Mrae Cameron et le tact exquis de celle-ci en cédant immédiatement la place de mère à celle qui en avait tous les droits, aucune fausse note n'avait encore troublé leur harmonie. Pour autant qu'elle avait pu former un plan, Lucie avait projeté, après l'été passé à Arden, de chercher une habitation dans un climat plus doux, où son fils pourrait s'habituer peu à peu à l'hiver européen et où il trouverait en même temps quelques ressources d'éducation. Elle avait fait entrer Mme Carmeron dans ses plans d'avenir, s'estimant heureuse de l'avoir pour amie et pour compagne. Son seul souci, et il était grand, c'était de découvrir quelqu'un qui pût la rem-
placer à Mildred. Le même soir, l'idée lui vint tout à coup que Mme Cameron avec son bon sens, son jugement, son cœur aimant et sympathique, serait une acquisition inappréciable pour dirigersa maison, mais en même temps Lucie se dit qu'elle ne pourrait jamais lui proposer de se séparer d'Edda.
Elle redonna encore un coup d'œil à son enfant endormi; elle n'était jamais lasse de le voir ni de l'entendre, puis elle retourna dans le petit salon où elle avait laissé Nora ; elle la retrouva assise à la même place, les yeux fixés sur le ciel maintenant étincelant d'étoiles.
Pendant l'absence de Lucie, Nora avait subi une lutte avec elle-même dont elle venait de sortir victorieuse. Elle n'avait cependant pas entendu les impertinences d'Herbert ; mais les paroles qu'avait prononcées Mrae Herbert en la quittant, l'avaient fait réfléchir, et elle en était arrivée à conclure qu'il vaudrait mieux pour tous, et que chacun en serait plus heureux, laisser son cher enfant aux, seuls soins de sa mère.
— J'ai eu mon tour, se dit-elle, son affection a consolé mon cœur lorsqu'il était malade et désolé; mais je sens qu'à présent je serais malheureuse de le voir chercher auprès d'une autre ce qu'il avait l'habitude de trouver auprès de moi. Je regretterais le temps où il n'avait que tante Nora ! Ah ! c'est là un chagrin que je ne puis confier qu'à Dieu, découvrir l'égoïsme si fortement implanté dans mon cœur. Pourquoi ne puisje aimer les autres comme moi-même et jouir de leurs joies comme si elles étaient les miennes? Et cependani j'aime la mère de mon garçon; — qui ne l'aimerait? Le soleil de Dieu a rarement brillé sur un être plus
aimable, sa place est auprès de son enfant. Mais Nora, cela te parait dur ! il vaut donc mieux se séparer, jusqu'à ce que l'amour céleste remplisse complètement ton cœur. Ton lot est d'être seule dans ce monde; — il n'y en a plus qui puissent t'appeler ma bien-aimée;
— ils sont là-haut, ils t'attendent ; — ajouta-t-elle en levant les yeux vers le ciel ! — Oui, cela vaut mieux ainsi. N'ai-je pas encore celui qui a dit : «Je ne t'abandonnerai pas, je ne te laisserai pas. » J'irai où il m'enverra, jusqu'à ce qu'il vienne me chercher pour m'eramener chez lui ; — à la maison.
Lucie ne se doutait pas des réflexions qu'elle venait d'interrompre. Elle s'approcha de la fenêtre, et fit quelques remarques sur la beauté de cette soirée d'été.
— Ah ! que je serais heureuse que le soir de ma vie fût venu, Mme Herbert !
— Oh ! je le sais! je connais si bien ce sentiment, je l'ai éprouvé dans toute son intensité il y a deux ans, dit Lucie avec douceur en s'asseyant à côté d'elle;
— mais II m'a enseigné à accepter la vie telle que sa volonté me la faisait, puis il m'a donné une œuvre bénie à faire. Avant que je susse que mon Edda vivait encore, j'avais appris la valeur de la vie, — elle s'arrêta, puis repris un moment après : « A peine avezvous atteint le milieu de votre carrière, vous avez beaucoup à faire pour le service de votre maître, chère Nora. »
C'était la première fois que Lucie adoptait ce nom familier, fraternel; — il ouvrit comme par magie les coins les plus secrets, les plus cachés du cœur de son
amie ; — Nora lui raconta la lutte par laquelle elle avait passé et la résolution qu'elle venait de prendre. Lucie ne pouvait pas la combattre, elle la comprenait trop bien; mais à son tour, elle lui confia ses inquiétudes au sujet de la direction future de Mildred ; elle entra dans les détails les plus circonstanciés, sur les devoirs et la responsabilité qu'assumerait sur elle la personne qui prendrait la place de mère auprès des jeunes pensionnaires.
— Nora trouverait-elle que ce serait lui trop demander que de lui proposer de se charger de cette œuvre? Avait-elle des devoirs plus pressants, plus impérieux qui devaient être satisfaits avant tous les autres.
— Non, personne n'a de droits sur moi, et je crois que j'aimerais une œuvre comme celle dont vous me parlez. Je vous verrais quelquefois n'est-ce pas, vous et mon cher enfant?
— Très-souvent, répondit Lucie, et si vous vous y établissez je croirai demeurer encore à Mildred ; je ne vous demande pas de vous décider tout de suite; mais je vous avoue, je serais fort soulagée si vous entrepreniez la direction de cette affaire.
Edouard fut très-satisfait lorsqu'il apprit en quelles mains, selon toutes les probabilités, la maison de Mildred allait passer.
— Impossible de trouver mieux, dit-il, Mme Gameron est faite pour une œuvre comme celle-là.
En quelques jours, tout fut décidé; le chagrin que lui témoigna Edda à la perspective d'une séparation même momentanée fut un heaume pour le cœur de Nora. L'aîle de Mildred inoccupée jusqu'alors fut
mise entre les mains des ouvriers. Lucie ne s'en remit à personne du soin de choisir le mobilier de la demeure de Nora; et au nombre des arrangements qu'elle prit pour son bien-être, elle n'oublia pas une petite chambre, toute semblable à celle d'Arden, et destinée à Edda lorsqu'il viendrait de temps en temps faire une visite à tante Nora.