AVANT-PROPOS
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Le domaine des faits historiques et scientifiques est aujourd'hui si vaste qu'une vie deux fois séculaire ne saurait suffire pour l'embrasser. Bien des gens pourtant consacrent de longues heures à la lecture de romans qui ne sauraient rien ajouter à la somme de leurs connaissances ; c'est une perte de temps bien regrettable. Le goût des romans cependant n'est pas un goût particulier à notre pays et à notre époque ; il a existé de tout temps et chez tous les peuples. Les romans de chevalerie avaient, au moyen-âge, plus de vogue que n'en ont aujourd'hui les romans de mœurs; et, en remontant jusqu'à la limite des temps fabuleux,
les poèmes d'Homère ne furent aussi que des romans inspirés par le génie.
Il faut conclure de ce goût universel, commun à tous les temps et à tous les pays , que le goût des romans est inhérent à la nature humaine , et qu'il faut seulement chercher à le régler de manière à en retirer quelque profit.
Pour résoudre ce problème , nous avons recherché dans l'étude du cœur humain à quoi tient ce goût inné pour les romans. Il nous semble qu'il tient à ce que l'homme vit presque toujours icibas dans un milieu de douleurs et de souffrances. Si la terre était un paradis , l'amour des romans n'y régnerait pas , parce qu'un bonheur immense , un bonheur de tous les instants remplirait toute la capacité de notre âme , et ne laisserait pas la plus petite place à la fiction dans des cœurs absorbés par les plus douces et les plus enivrantes réalités.
Mais comme la terre est au contraire un lieu d'exil et d'expiation , et que les hommes ne sauraient jamais y vivre à l'état extatique , on cherche dans le roman un état meilleur que celui dans lequel on vit. On y cherche des existences plus heureuses que la sienne, pour se bercer d'un doux rêve en les contemplant. On y cherche aussi des existences plus malheureuses , pour s'accommoder plus patiemment de la position où l'on est, et ce sont même ces dernières qu'on aime à retrouver
de préférence , parce qu'on sent qu'il est toujours bien difficile pour chacun de s'élever à une condition meilleure , et qu'il n'est , hélas ! que trop facile de tomber dans un état pire. On aime, sous ce rapport, à lire des événements malheureux et tragiques , comme on aime à contempler , du haut d'une falaise , la mer agitée, comme on se plaît, dans une chambre bien close et devant un feu qui pétille , à entendre tomber au dehors la pluie ou siffler la bise.
Si cette observation psychologique est vraie , il nous semble que l'histoire peut offrir autant d'intérêt que le roman , lorsqu'on y rencontre des personnages dont les succès ou les revers ont été aussi grands que l'imagination la plus riche puisse le supposer sans tomber dans des exagérations dépourvues de toute vraisemblance. Or, comme le monde est déjà bien vieux, nous croyons que ces personnages se trouvent en effet en grand nombre dans l'histoire, et que pour lutter sans trop de désavantage contre les romanciers, l'historien n'a pas autre chose à faire qu'à les y rechercher.
Dans le livre que nous offrons aujourd'hui au public , nous avons choisi çà et là quelques-uns de ces personnages extraordinaires, et nous les avons choisis de manière à présenter aux personnes peu instruites , (nous avons eu principalement en vue celles-là) , une espèce d'esquisse générale de l'histoire moderne , non-seulement au point de vue des
événements les plus saillants , que tout le monde aperçoit , comme les batailles et les révolutions des empires, mais parfois aussi, pour varier un peu plus nos récits, au point de vue, non moins intéressant à nos yeux, du développement de l'esprit humain dans ses plus glorieux représentants , les savants, les poètes et les artistes1.
Quant à l'histoire ecclésiastique, nous ne l'avons effleurée dans cet ouvrage que lorsqu'elle se confond d'une manière inséparable avec l'histoire générale, parce que nous l'avons exposée plus en détail dans deux autres livres (1). Le cas, du reste, de ce contact se représente assez souvent , parce qu'au moyen-âge surtout, il faut le reconnaître, l'histoire de l'Eglise était presque tout, et celle de chaque peuple en particulier , presque rien.
Il nous arrive de temps en temps de faire figurer dans nos récits quelques personnages imaginaires ; mais cette mise en scène, toujours fort simple et sans nul fracas , n'a d'autre but que de mieux fixer dans les souvenirs du lecteur le fond du récit , toujours puisé aux sources les plus authentiques ; et il suffit de la moindre attention pour distinguer le moment où nous quittons le champ parfois stérile et parfois , au contraire , trop fécond des faits , v'pour entrer dans celui de l'imagination , où il est
(1) Les Saints et leur siècle et Les Femmes chrétiennes.
toujours facile de combiner l'ordre avec la richesse.
Ce procédé , nous le croyons , ne nuit nullement à la vérité historique, et sert, au contraire, à lui donner plus de vie. Il s'agit moins, en effet, pour l'historien de reproduire l'écorce matérielle des faits que d'en faire saisir les causes, et il nous semble, par exemple, que rien n'est plus vrai dans l'ordre métaphysique des choses que les discours que les historiens classiques de l'antiquité mettent si souvent dans la bouche de leurs personnages, quoique en réalité la plupart de ces discours n'aient pas été prononcés, tels au moins que les rapporte l'historien.
Si l'expression des vérités historiques ou morales devait s'affaiblir par l'emploi d'un artifice aussi simple et que suggère naturellement une situation connue, il nous semble que le divin Maître, dans ses enseignements , n'aurait pas eu recours si souvent aux formes de la parabole.
On pensera peut-être que pour atteindre le but important que nous nous sommes proposé , notre livre a des dimensions bien exiguës. Nous en convenons , et nous ne dirons pas pour nous excuser que les cartes géographiques les plus petites , sans pouvoir jamais présenter l'utilité des grandes , ont pourtant leur mérite aussi , quand l'échelle de proportion y est exactement observée. Nous dirons seulement avec simplicité que nous n'avons pas su
faire mieux, et qu'un auteur qui a grand besoin de l'indulgence du public doit viser d'ailleur pardessus tout à être court. Mais si notre point de vue présente, comme nous le croyons, un véritable intérêt, nous espérons que des écrivains plus habiles sauront en tirer un meilleur parti.
Nous avons encore une grâce à demander au lecteur.
Nous parlons toujours dans ce livre avec la franchise qui est familière aux jurisconsultes et qu'on est habitué à leur passer. Nous espérons donc que les personnes qui ne partagent pas nos convictions voudront bien ne pas s'offenser de la manière dont nous les exprimons, quoique cette manière puisse quelquefois leur paraître passionnée , parce que leur âme ne vit point dans le même milieu que la nôtre et ne se trouve pas à la même température.
11 est, en effet, certaines doctrines pour lesquelles nous éprouvons une répulsion si grande et une antipathie si profonde, qu'il nous semble ne pouvoir jamais les exprimer en termes assez forts ; mais cela n'altère pourtant en rien l'amour sincère que nous ressentons pour toutes les personnes ûui auraient le malheur de partager ces doctrines. Si, à l'exemple de François d'Assise, il n'est pas dans la nature un petit oiseau , pas une fleur , pas un brin d'herbe que nous n'aimions, parce que nous voyons éclater dans les plus petits êtres la
puissance et la bonté du Créateur , à Dieu ne plaise que nous ayons jamais le moindre éloignement pour aucun de nos semblables !
Il s'agirait d'un homme tombé dans les plus profonds abîmes du vice ou du crime, que notre cœur ne laisserait pas de l'aimer; car nous savons que le plus léger souffle de la grâce suffit pour réparer en un instant ces ruines amoncelées , et pour rendre à ce roi de la nature qui a méconnu si fort son origine, toute sa splendeur morale.
Comment dès-lors pourrions-nous exprimer tout l'intérêt que nous inspirent une foule de personnes, ornées souvent des qualités les plus belles, qui nous semblent engagées dans les voies de l'erreur! Nous crions alors de toute la puissance de notre voix contre les doctrines qui les aveuglent, parce que nous voyons qu'elles les mènent inévitablement au plus affreux des précipices.
Si nous apercevions un enfant jouant avec une vipère, nous éprouverions une terreur indicible, mais par horreur de la vipère , non par horreur de l'enfant, puisque c'est, au contraire, l'amour que nous ressentirions pour l'enfant, qui serait la principale cause de notre effroi.
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