BATAILLE DU PONT MILVIUS
28 octobre 512.
Bossuet, dans son admirable Discours sur l'histoire universelle , prolonge l'histoire ancienne jusqu'à Charlemagne ; il nous semble que Bossuet s'est trompé. L'histoire moderne date, à nos yeux, du jour où le christianisme détrôna définitivement le polythéisme, c'est-à-dire de Constantin. Nous ne remontons pas jusqu'à Jésus-Christ , bien que sa personne sacrée soit le pivot véritable de toute l'histoire et le point de partage du monde ancien et du monde régénéré , parce que le christianisme, durant les trois premiers siècles, vécut pour ainsi dire à l'état latent, laissant au monde ancien sa forme extérieure.
Mais le jour où le christianisme sorti des catacombes fit voler en éclats les institutions païennes qui couvraient encore le monde, comme le salpêtre enflammé renverse tout ce qui recouvre la mine qui l'a reçu, il devint frappant pour tout
esprit éclairé que l'aspect de l'humanité était changé. Cet aspect ne fut pas sans doute changé dès-lors complètement ; il faudra encore quatre ou cinq siècles pour que la femme recouvre toute sa dignité originelle ; il en faudra huit ou dix pour que la chaîne du dernier esclave soit hrisée dans toute l'Europe. Mais , dès Constantin pourtant , on put, sans être prophète , voir que cela devait arriver , comme on peut affirmer à coup sûr qu'un enfant grandira et qu'un fruit mûr doit tomber.
Avant Constantin au contraire , lien dans l'avenir du monde n'était encore dessiné. Aussi, après le moment sacré de la mort, du Christ, qui a été le moment véritablement décisif pour les destinées de l'humanité , il n'y en a pas eu , ce nous semble , qui ait eu plus de solemnité et de grandeur que celui de la dernière persécution générale, de la persécution de Dioelétien et de Maximien , continuée par Galère , Maximin et Maxence.
L'enfer alors redoubla toute ses fureurs, et le paganisme put croire qu'il allait vaincre; disons mieux, il crut qu'il avait vaincu , témoin la célèbre colonne qui fut élevée en Espagne en mémoire de la prétendue victoire de Dioelétien et de Maximien (1).
Les chrétiens , de leur côté , devaient être dans une indicible anxiété. Leur foi les assurait que l'Eglise, jusqu'à la fin des temps, ne pouvait être vaincue; mais ils ignoraient, parce que c'est un secret que Dieu n'a point révélé, ils ignoraient quand le monde devait finir ; et lorsque le sang chrétien coulait partout à grands flots , lorsqu'on ne voyait partout que chevalets , que bûchers , qu'instruments de toutes sortes de
(1) réinscription gravée sur celte colonne , dont l'existence est attestée par tous les écrivains ecclésiastiques contemporains , porlait « que les »> empereurs Dioelétien et Maximien avaient aboli le nom et la supersti » tion des chrétiens , et rétabli l'ancien culte des Dieux ».
tortures, ils purent croire que les temps prédits par le prophète de Pathmos étaient arrivés ; ils purent croire qu'ils commençaient à assister aux dernières scènes du monde.
L'homme que Dieu choisit pour dissiper cette crainte des enfants de l'Eglise, et pour enlever aux païens leur espérance impie, ce fut Constantin.
Constantin naquit à Naïsse , ville de Bardanie, en l'année 274. Son père , Constance Chlore , n'était alors qu'un officier romain, plein de courage, qui ne tarda pas à s'élever par son mérite aux plus hautes dignités militaires. Les victoires qu'il remporta dans la grande Bretagne et dans la Germanie le firent nommer César en 292, par les empereurs Dioclétien et Maximien , qui gouvernaient alors l'empire romain ; et comme il était favorable aux chrétiens , sa protection empêcha que la persécution générale ne sévît dans les Gaules et les contrées voisines, soumises spécialement à son gouvernement, autant qu'elle sévissait dans les autres parties de l'empire.
Pendant que Constance Chlore gouvernait ainsi les parties les plus occidentales de l'empire , son fils Constantin , fruit de son hymen avec Hélène , femme admirable par ses vertus encore plus que par sa beauté, mais née, paraît-il, dans une condition tout-à-fait obscure , Constantin , disons-nous , était retenu en Orient par l'empereur Galère, qui avait succédé à Dioclélien.
Les dons les plus heureux de la nature semblaient présager les hautes destinées du jeune prince. Une beauté majestueuse, une stature imposante , un génie facile et étendu , des inclinations généreuses et magnifiques , annonçaient le futur maître du monde. Ses mœurs étaient d'une pureté irréprochable, et sa jeunesse , tout occupée de grandes et de nobles pensées, fut exempte des faiblesses ordinaires de cet âge. Ses premiers essais dans la carrière des armes étonnèrent les plus vieux guerriers; et sa valeur brillante, jointe à une
louchante bonté, à une libéralité sans bornes, le rendait l'idole des légions. A un signe de l'empereur Galère, on le vit un jour s'élancer au milieu des bataillons Sarmates, défier, combattre, vaincre un de leurs chefs , et le traîner captif jusqu'aux pieds de Galère.
Le jeune héros , ayant appris que son père Constance Chlore penchait vers sa fin , pressa longtemps Galère de le laisser partir ; mais, n'obtenant rien de ce tyran soupçonneux , il n'écoute plus que sa piété filiale , s'échappe à la faveur des ténèbres , traverse l'Hellespont , la Thrace , l'Illyrie , l'Italie , et vient rejoindre son père dans les Gaules. Sur sa route il avait fait mutiler tous les chevaux des relais, et cette précaution le sauva, en retardant les émissaires de Galère expédiés à sa poursuite. Constance serra dans ses bras un fils déjà l'honneur et l'espoir de sa maison , et la joie parut ranimer ses forces épuisées. Il passa dans la Grande- Bretagne , et secondé par Constantin, il vainquit pour la deuxième fois les sauvages habitants de la Calédonie, dont les montagnes servaient de limite à la domination romaine. Bientôt après il vit sans effroi la morî s'approcher ; et après avoir déclaré Constantin son héritier à l'empire, il expira à York en l'année 306, baigné des pleurs de son fils, dont le courage impétueux n'altérait point la sensibilité touchante.
Le choix de Constance ne pouvait qu'être confirmé par les soldats dont Constantin était, pour ainsi dire, l'idole, et Galère n'osa point s'y opposer.
Constantin hérita donc de tous les pays qui avaient appartenu à son père , c'est-à-dire , des Gaules , de l'Espagne et de la Grande-Bretagne. Ses premiers exploits furent contre les Francs, qui alors ravageaient les Gaules. 11 fit deux de leurs chefs prisonniers , passa ensuite le Rhin, surprit plusieurs de leurs tribus et les tailla en pièces. Mais de graves événements l'appelèrent bientôt en Italie.
L'année même où Constance Chlore expirait à York ,
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Maxence , fils de l'empereur Maximien qui avait , comme Dioctétien , abdiqué l'empire, se faisait déclarer Auguste en Italie à la place de son père. Comme son père , il était féroce et débauché , et ces vices lui inspiraient naturellement une haine irréconciliable contre les chrétiens. 11 dissimula pourtant quelque temps sa haine par des motifs politiques , mais quand il se crut consolidé sur son trône par la défaite d'Alexandre , simple gouverneur de l'Afrique , qui avait osé s'y faire déclarer empereur, il déploya sans crainte un naturel digne en tous points de son père Maximien.
Maxence se rendit d'abord odieux aux Romains par ses exactions et ses cruautés : les assassinats ne lui coûtaient rien , quand il s'agissait de s'emparer de richesses qui excitaient sa convoitise.
Sa lubricité pourtant surpassait encore son avarice. Il faisait souvent enlever les femmes du premier rang à leurs maris, et ne les renvoyait que couvertes d'opprobres et après les dernières indignités. Mais les vierges et les dames chrétiennes opposèrent une généreuse résistance aux attaques exécrables de ce monstre de luxure. La femme du préfet de la ville fut de ce nombre. Sa beauté avait attiré les regards du tyran, qui l'envoya chercher aussitôt, et son époux eut la lâcheté de la livrer. Se voyant ainsi trahie , cette âme romaine , qui puisait dans sa religion des sentiments encore supérieurs à ceux de son origine , demanda un peu de temps comme pour se parer. Elle entra dans sa chambre afin de consulter l'arbitre suprême de la vie et de la mort , dans cette affreuse conjoncture. Cédant alors sans doute à une inspiration particulière , et voulant laisser un exemple qui , au jugement des païens mêmes , égalât celui de la chaste Lucrèce , elle s'enfonça un poignard dans le sein.
Instruit de tant d'excès, Constantin était prêt à déclarer la guerre à Maxence, quand ce dernier osa le provoquer le premier , comptant sur une armée de plus de deux
cent mille hommes qu'il avait réunie dans les environs de Rome.
Constantin avait à peine sous ses ordres cent mille soldats ; mais son armée , composée des vieilles légions de son père, était d'une bravoure et d'une fidélité éprouvées. Il n'hésita pas un instant à se diriger vers les Alpes pour descendre ensuite en Italie.
Constantin n'avait pas encore publiquement abjuré les erreurs du paganisme dans lequel il avait été élevé ; mais il avait hérité de toutes les sympathies de son père pour les chrétiens. Il avait souvent été frappé de celte réflexion , que les empereurs qui avaient mis leur confiance dans la multitude des dieux avaient tous péri d'une mort funeste, et que son père seul, toujours favorable aux chrétiens, avait terminé par une mort paisible une vie pleine de gloire. Il invoquait donc au fond de son cœur le Dieu unique , le Dieu qu'adoraient les chrétiens , en lui demandant sa lumière et son secours ; et comme son cœur était droit , sa prière fut exaucée. Un jour qu'il marchait à la tète de ses troupes , un peu après midi , et par un temps éblouissant de lumière, il aperçut, au-dessus du soleil , une croix autour de laquelle ces mois étaient gravés en caractères de feu : « In hoc signo vinces , tu vaincras par ce signe. » Cette apparition frappa aussi les yeux de toute l'armée.
La nuit suivante, Constantin vit encore en songe le fils de Dieu qui , tenant à la main le même signe , lui ordonna de l'adopter pour étendard dans les batailles. A son réveil , il fit appeler des ouvriers , et leur commanda d'exécuter en or et en pierreries l'image de ce signe céleste, et déterminé dès-lors à confesser le Dieu des chrétiens , il conçut pour l'église une affection et une piété toutes filiales.
Un premier combat, livré au pied des Alpes, lui ouvrit les routes de l'Italie. Un second triomphe l'attendait à Vérone; et après avoir soumis la ville importante d'Aquilée , il mar-
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cha contre Rome. Maxence parut d'abord peu ému au bruit des succès de son rival. Comptant sur le nombre de ses troupes et sur la force de la ville maîtresse du monde , il restait plongé dans ses débauches, et attendait pour s'y arracher le jour d'un dernier combat. Seulement , à la place d'un pont sur le Tibre appelé le pont Milvius, qu'il avait fait abattre , il avait fait jeter un pont de bateaux qui, se rompant à volonté, devait , suivant les occurrences , arrêter la marche de Constantin ou permettre à Maxence d'opérer au-delà du Tibre pour lui couper la retraite.
Le 27 octobre de l'an 312, Constantin était arrivé à la vue de Rome. Il avait établi son camp à peu de distance du pont de bateaux jeté par Maxence, et il se disposait à forcer le passage le lendemain.
Jamais , on peut l'affirmer , nuit plus solennelle que celle du 27 au 28 octobre 312 n'enveloppa l'humanité de ses ombres. C'était le lendemain que la grande guerre du christianisme et du polythéisme, qui durait depuis trois siècles, devait être définitivement décidée.
L'émotion était grande dans le camp de Constantin. Un grand nombre de ses soldats étaient chrétiens, et ne cachaient pas leur espérance de voir abattre prochainement toutes les statues des faux dieux ; mais quantité d'autres soldats étaient païens , et quoique liés par leurs serments et leur admiration à la fortune de Constantin , ils ne savaient trop ce qu'ils devaient désirer, (d'une retraite honorable ou d'une victoire décisive.
Mais Rome surtout offrait alors un spectacle inouï. Cette ville immense , depuis le roi Servius Tullius , cinq à six siècles, par conséquent , avant l'ère chrétienne, avait embrassé sept collines dans son vaste circuit , et les poètes l'appelaient souvent pour ce motif la ville aux sept collines ; mais depuis l'empereur Aurélien , cinq autres collines avaient encore été enfermées dans sa vaste enceinte. La population qui couvrait
cet immence espace s'élevait environ , en y comprenant les esclaves , beaucoup plus nombreux il est vrai que les citoyens , à trois millions d'habitants.
Le sang des martyrs , suivant la belle parole de Tertullien, était comme la semence des chrétiens, et chaque persécution, par conséquent, au lieu de diminuer la population chrétienne , ne faisait que l'augmenter. Seulement , comme les réunions des chrétiens étaient toujours secrètes , les païens ignoraient complètement le chiffre de cette population , et il est douteux que les chrétiens, qui n'avaient jamais eu la facilité de se compter, en eussent eux-mêmes la connaissance exacte. Il est probable qu'au temps dont nous parlons , les deux populations étaient à peu près égales en nombre; mais elles n'étaient point partagées par quartiers , ni par rues , ni même par familles. Leur mélange était complet. Il y avait sans doute des familles toutes chrétiennes , d'autres dont tous les membres étaient païens ; mais le plus souvent dans la même famille, qui comprenait habituellement, outre les personnes libres, un nombre plus considérable d'esclaves , le Christ et les faux dieux avaient également leurs adorateurs. La diversité de croyances était donc la marque distinctive des deux populations; mais presque tout ce qui était impur était païen , tandis que tout ce qui était pur était naturellement chrétien.
Quelle peinture pourrait donc donner l'idée de Rome dans la nuit qui suivit la lutte décisive entre Constantin et Maxence ! Jamais les sentiments des habitants d'une même ville ne furent plus opposés. Dès les premières veilles, tout ce qui était chrétien priait dans un réduit caché ou dans le secret de son cœur. Le sénateur et la matrone romaine priaient dans un oratoire mystérieux ; l'esclave priait dans le vaste cachot où tous les autres esclaves du même maître se trouvaient relégués comme lui. Les époux chastes, oubliant dans cette circonstance solemnelle toutes les affections terrestres , offraient à Dieu le pur encens qui s'exhalait de leurs cœurs ; les prêtres et
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les vierges timides lui offraient un encens plus pur encore , tandis que dans des pièces voisines et parfois dans une autre partie de la même chambre , des païens effrontés sacrifiaient aux divinités les plus impures. Beaucoup d'entre ceux-ci détestaient Maxence , mais tous détestaient encore plus Constantin , parce que rien ne pouvait égaler la haine qu'ils ressentaient pour une religion qui condamnait tous les mauvais penchants de leur cœur.
Certes, c'était là un mélange bien étrange. Mais quelle séparation plus étrange encore va commencer à s'opérer entre la seconde et la troisième veille , c'est-à-dire quelques heures avant le retour du jour !
Dans un quartier éloigné de celui qui avoisine le pont Milvius , je crois apercevoir un sénateur romain blanchi par les années, qui sort mystérieusement de son palais, appuyé sur le bras d'un jeune esclave. Je m'approche avec précaution, et j'ai cru entendre que ce vieux sénateur appelait ce jeune esclave , Mon frère. Frappé de surprise , je me sens porté à les suivre , et je longe comme eux le bord des maisons. Plus le sénateur s'éloigne des quartiers splendides qu'il habite , plus mon étonnement s'accroît. Le voici dans une rue où ne demeurent plus que des citoyens obscurs ; dans celle-ci qui s'éloigne encore davantage du centre de la cité, n'habitent que des affranchis plus obscurs encore. Quelques portes des maisons basses qui occupent ces rues se sont ouvertes sans bruit et refermées aussitôt , et chaque fois il m'a semblé distinguer tantôt un vieillard , tantôt un homme dans la force de l'âge, quelquefois deux femmes d'un âge inégal, dont Tune paraissait la mère , l'autre la fille , nous précéder à distance , et quand nous nous rapprochions , s'enfuir dans une rue transversale pour reparaître plus tard à une distance plus grande que celle qui nous séparait d'abord.
Suivant toujours la même direction , nous touchons presque au mur d'enceinte. Le sénateur s'est arrêté, et sans que
son esclave ait donné aucun signal , une porte s'est ouverte devant eux. Je me hâte ; j'entends une parole prononcée à voix basse ; le sénateur et l'esclave y répondent par une autre parole que j'ai entendue aussi , que j'ai répétée après eux , et la porte s'est refermée aussitôt sur nous.
Je suis toujours le personnage illustre , qui sans qu'il le soupçonne, me sert de guide. Nous ne sommes plus maintenant dans une. maison , nous sommes entre deux rangées de tombeaux. Dans cette Rome dont j'avais cru connaître tous les quartiers, je distingue pour la première fois, à l'aiut de lampes suspendues de loin en loin, des rues nouvelles et des carrefours nouveaux. Après une marche déjà longue, je crois entendre des chants, Je prête l'oreille , et je n'entends d'abord que des voix de femmes. Ces voix sont belles, mais plaintives comme le bruit des feuilles d'une forêt agitée par le vent. Une vive clarté a soudain resplendi; et dans un grand espace, au milieu d'un nuage d'encens, j'aperçois une multitude de femmes agenouillées. Il me semble que parmi elles se trouvent confondues toutes les conditions comme tous les âges, et que les matrones aux boucles d'or et aux robes traînantes se trouvent mêlées aux esclaves vêtues d'une serge grossière.
Je voudrais contempler de plus près cet étonnant spectacle , mais l'absence des hommes dans ce lieu de prière, devant lequel le sénateur que je suis ne fait que passer , m'indique que je dois aller plus avant. Je fais donc quelques pas encore , et maintenant ce sont d'autres voix suppliantes qui arrivent à mon oreille , mais des voix plus graves que celles que j'avais d'abord entendues.
Le sénateur s'arrête enfin devant un petit temple , éclairé comme le premier. Il entre, et j'entre avec lui. Ici point de femmes; des hommes seuls y sont réunis, et j'ai le temps d'étudier leurs physionomies. Je reconnais là , à côté du sénateur qui s'est agenouillé , d'autres grands personnages ; mais j'y reconnais en plus grand nombre des artisans , des
affranchis , des esclaves. Un pontife , debout devant un autel , prononce des prières, auxquelles de temps en temps l'assemblée répond. La plupart des membres de l'assemblée s'approchent ensuite de l'autel, portent à leur bouche un fragment du même pain , et boivent dans une même coupe qu'on présente indistinctement à tous ceux qui s'approchent.
Aux prières que j'ai entendues, j'ai compris facilement que j'étais au milieu des chrétiens ; mais quelle n'est pas ma surprise quand , après que les prières et les chants ont cessé, j'entends le pontife, qui s'est tourné vers l'assemblée, lui adresser ces étonnantes paroles : « Mes frères bien-aimés,vous tous riches ou pauvres, citoyens ou esclaves, qui aspirez , parla la grâce de Dieu, à devenir les citoyènsde la même patrie céleste, gardez-vous aujourd'hui de vous affliger 3 tout au contraire, réjouissez-vous. L'heure de notre délivrance va enfin sonner. Chacun de vous a appris qu'une croix miraculeuse est apparue au grand Constantin, et qu'une inscription gravée en lettres de feu autour de cette croix lui a garanti la victoire. Si j'en crois les pressentiments de mon cœur, celte victoire va marquer la ruine définitive du paganisme. Désormais ce ne sera plus dans ce lieu ténébreux et dans les autres catacombes qui en ce moment réunissent nos frères , que notre hostie mystique sera immolée ; ce sera à la face du ciel qu'a créé la mairi puissante de notre Dieu , à la face des hommes insensés qui s'obstinent à nous persécuter et dont la rage ne peut être entretenue que par les esprits de l'enfer. Prions donc pour qu il plaise à Dieu d'accorder à son église ce grand triomphe ; et pour ne pas exciter inutilement un dernier accès de rage de nos persécuteurs, hâtons-nous de quitter cette retraite sacrée avec la prudence accoutumée, afin que chacun de nous, avant le retour du jour , ait pu regagner sa demeure , ou que le jour au moins ne le surprenne que dans des lieux éloignés de l'entrée de cet asile.»
A peine le pontife a-t-il cessé de parler , que l'assemblée se
sépare. Les chrétiens sortent un à un , je sors avec eux , et le soleil n'a pas encore paru , quand après avoir franchi sans bruit la même porte qui s'était ouverte devant le sénateurromain, je me retrouve au sein de Rome païenne.
Quel changement ! Cà et là j'entends des clameurs qui révèlent d'infâmes orgies ! Cà et là je vois des taureaux et drs génisses ornés de bandelettes, que leurs conducteurs dirigent vers les temples où ils vont être immolés. Le jour a paru , et déjà la foule se presse. La plupart dirigent leurs pas vers le temple de Jupiter Capitolin, que les païens adorent comme le maître des Dieux et le premier protecteur de Rome. D'autres préfèrent les autels des divinités guerrières, de Mars, de Minerve , de Bcllone. Les femmes s'acheminent plutôt vers d'autres sanctuaires. Quelques-unes, celles sans doute que Dieu destine à devenir chrétiennes , entourent les autels de Diane chers à la virginité ; mais un bien plus grand nombre, et parmi elles des femmes du plus haut rang , ne craignent pas d'aller brûler de l'encens devant lastatued'une Vénus impudique.
Des temples d'un ordre inférieur reçoivent les adorateurs d'autres divinités innombrables, des divinités Gauloises, Perses, Egyptiennes; c'est-à-dire des idoles de tous les peuples du monde. Partout ruisselé le sang des animaux , du taureau , du bélier, du bouc , du verrat. Mais l'empereur doit renchérir sur ces vie! imes offertes par la superstition à des divinités cruelles ou impures.
Montons donc sur le mont Palatin, et pénétrons dans le temple secret où Maxence va se prosterner devant des dieux infâmes. C'est là que nous verrons jusqu'où le paganisme peut porter ses crimes et ses fureurs. Nous ne rencontrons plus ici des animaux couverts de fleurs et de bandelettes , nous n'apercevons que des femmes enchaînées. Ces femmes paraissent enceintes. Seus les yeux de Maxence, un sacrificateur saisit l'une d'elles; il enfonce son couteau dans ses entrailles
palpitantes , et va chercher de prétendus présages jusque dans le cœur de l'enfant qu'il a arraché avant l'heure au sein de sa mère(l).
Prince sanguinaire , tu as cru lire dans le cœur de cet enfant un présage favorable ; hâte-toi donc , monstre exécrable , de saisir ton épée , suspends le cours de ces sacrifices affreux , et va tenter le sort des combats.
Dieu permet, en effet, qu'une audace présomptueuse s'empare tout-à-coup du cœur de Maxence. Il s'empresse de quitter son palais et de franchir l'enceinte de Rome. Le voilà déjà près du Tibre , en face de l'armée de Constantin.
Si Maxence eût suivi les conseils de la prudence, il devait manifestement ne point franchir le Tibre. Constantin, en effet, ne pouvait, sans un extrême danger, essayer de forcer le passage du fleuve, en présence d'une armée deux fois plus nombreuse que la sienne ; d'un autre côté , tout devait le porter à risquer ce passage , parce que renoncer à passer le Tibre, c'était renoncer à détrôner son ennemi.
Quelle que fût la détermination de Constantin , Maxence ne pouvait que gagner à se tenir sur la défensive ; mais il écoute plutôt de faux présages que les conseils de ses généraux. Il brûle d'attaquer Constantin , comptant sur une victoire certaine. Il franchit donc le Tibre sur le pont de bateaux, à la tète d'une nombreuse cavalerie, et à peine son armée est-elle passée, qu'il la précipite sur l'armée de Constantin qui , protégée par une position inexpugnable, résiste facilement à ce choc impétueux. La cavalerie de Maxence est contrainte de reculer, après avoir subi des perles énormes. Les valeureuses légions de Constantin profitent du désordre qu'amène celte retraite ; elles fondent à leur tour sur les légions ennemies , précédées
(1) Ces détails affreux ont été conservés par tovxs les historiens ecclésiastiques. Voyez notamment Y Histoire générale de ï Eglise, cle Berault- Bcrcastel , liv. vi.
de l'étendard sacré de la croix qu'elles considèrent comme le gage assuré de leur victoire. Les légions de Maxence n'espèrent plus , en effet , se rallier , et la cavalerie entraîne avec elle Maxence et tout le reste de son armée. Les flots pressés de cette multitude en déroute se précipitent vers le pont de bateaux, dont la construction fragile ne peut résister à cet immense ébranlement. Le pont s'abîme, et tous les fugitifs qu'il soutenait disparaissent au même instant. Maxence était au nombre de ces fugitifs , il est comme eux précipité dans le fleuve , et comme l'impie Pharaon , il périt au milieu des eaux. Son corps, chargé d'une pesante cuirasse , reste enfoncé dans la vase , et ne sera retrouvé que trois jours après.
La mort de Maxence avait marqué la fin de la lutte ; le paganisme était tombé avec lui. Avant la fin du jour, l'armée de Constantin, qui ne rencontrait plus devant elle aucun obstacle , avait franchi le Tibre , et Constantin entrait dans la ville éternelle , précédé du Sénat et d'une foule innombrable de peuple, surtout de chrétiens, qui étaient sortis au-devant de lui pour saluer leur libérateur et leur père.
A compter de ce jour, il devint évident pour les païens euxmêmes que le christianisme avait vaincu. A dater de ce jour, le signe sacré de la Rédemption, relégué jusque-là dans la profondeur des catacombes , orna le diadème des empereurs , et après avoir étendu ses bras sur les collines de Rome, il ne tarda pas à les projeter sur toutes les cités et tous les promontoires du monde romain.