CONCLUSION
Nous avons , dans le cours de ce livre, fait passer sous les yeux de nos lecteurs , des scènes bien différentes : les unes belles, d'autres riantes, la plupart lugubres , mais toutes, grandes par quelque côté ; et nous eussions pu facilement en augmenter le nombre.
Sommes-nous destinés à assister à des événements qui aient un caractère de grandeur encore plus marqué ? Nous oserions l'affirmer, si l'esprit de foi se réveillait dans toutes les nations chrétiennes avec l'énergie que le monde put contempler dans d'autres âges. Ce réveil majestueux serait sans doute le signal d'une immense croisade de tout l'Occident chrétien contre le vieil Orient mahométan ou idolâtre , croisade où tous les peuples de l'Europe trouveraient à employer magnifiquement l'activité infatigable qui les dévore.
La politique tant vantée de l'équilibre européen , qui consiste à détruire volontairement des forces immenses , en les pondérant , pour ainsi dire, dans une balance, pour les opposer
ensuite avec une sorte d'égalité mathématique les unes aux autres, nous semble, en effet , bien surannée. Il serait temps de substituer à cette lutte stérile d'Alcides vigoureux se prenant corps à corps , et faisant des efforts inouïs pour n'aboutir qu'à rester immobiles , une combinaison plus intelligente des forces chrétiennes, qui pût amener des résultats grandioses, et faire pénétrer l'esprit évangélique dans la vie morale de toutes les nations répandues sur la face de la terre.
Mais un retour prononcé de tous les peuples chrétiens à la foi catholique , pourrait seul amener cette combinaison féconde ; et ce retour, que nous voudrions hâter de nos vœux , ne nous semble pas encore prochain.
Sur tous les points du globe où des phalanges saintes arborent courageusement l'étendard du Christ, nous apercevons, il est vrai, un grand nombre d'hommes, et aussi de femmes, dont les dévouements généreux excitent au plus haut degré notre admiration.
Notre cœur, par exemple , se réjouit en voyant partir chaque année des divers ports de l'Europe , et principalement de ceux de la France, des missionnaires intrépides, qui vont affronter résolument les tortures et la mort pour propager en tous lieux la Bonne Nouvelle , et il s'attendrit en voyant une multitude de simples ouvriers et de pauvres filles retrancher, chaque semaine , une bouchée de leur pain pour assister avec le produit de ce sacrifice leurs frères des lointains rivages.
Nous voyons aussi avec bonheur un grand nombre de jeunes hommes appartenant à des familles riches , mais dont la fortune n'a point desséché le cœur, se vouer à l'instruction des indigents , s'asseoir à leur foyer glacé , et remuer avec amour leur couche grossière pour procurer quelque soulagement à leurs membres endoloris.
Çà et là aussi, il se rencontre encore quelques savants, quelques artistes , qui aiment la science et l'art , non point pour en retirer un vain lucre , mais parce que la science et l'art sont
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de magnifiques manifestations de Dieu , et comme des étincelles brillantes qui jaillissent du marchepied de son trône.
Tous ces dévouements sont beaux et consolants • mais , disons-le avec regret , ce ne sont que des dévouements individuels.
Quant à ces grandes agglomérations d'hommes qu'on nomme nations, et dont la vie collective se distingue de la vie personnelle de chacun de leurs membres , où sont celles qui ne sont préoccupées que de grandes entreprises ou de nobles pensées ? Nous craignons que le nombre n'en soit bien petit , et quelquesunes des plus policées semblent même s'avancer chaque jour dans des voies au bout desquelles on ne trouve que l'ignominie.
Les Anglo-Américains n'ont pas encore su guérir la lèpre hideuse de l'esclavage , dont divers Etats de leur confédération restent infectés.
L'Espagne continue de s'épuiser dans des luttes mesquines et stériles , et n'a pas encore su retrouver le chemin de son ancienne grandeur.
L'Italie , jadis si féconde en héros et en saints, épouvante de temps en temps le monde par des sicaires exécrables , qu'on est surpris de voir s'élever en si grand nombre d'une terre aussi chrétienne.
L'Autriche, qui aurait besoin d'un immense foyer d'amour pour fondre dans une magnifique unité une foule de nationalités diverse» , réunies sous sa domination par le caprice des diplomates , semble avoir conservé pour base de sa politique la maxime de Machiavel , // faut diviser pour régner ; maxime basse et honteuse, que tous les hommes généreux repoussent avec dédain (1).
(1) L'archiduc Maximilien paraît toutefois avoir des idées plus libérales , qu'il eherche , dit-on , à inspirer à son auguste frère l'empereur François Joseph. Puisse-t-il réussir- ! Nous croyons que l'Autriche ellemême ne peut qu'y gagner, et qu'une politique bienveillante peut seule affermir sa domination dans le Nord de l'Italie , comme dans la Gallicie et sur les bords de la Theiss,
L'Angleterre , dans l'Inde , répand des torrents de sang pour soutenir une lutte dont l'issue ne saurait être honorable pour elle, si elle ne change pas complètement, à l'égard des Indous , son ancien système de gouvernement ; car les succès d'un peuple oppresseur sont toujours aussi honteux pour lui tpie pourraient l'être des revers.
Et vous , Français , mes frères , pourquoi percez-vous aujourd'hui les montagnes? Pourquoi comblez-vous les vallées? Pourquoi la vapeur lance-t-clle au loin vos navires?
Voulez-vous, comme les croisés vos ancêtres, arriver plus tôt au tombeau du Christ ?
— Le Christ ! dites-vous ; la plupart d'entre nous n'y croient plus.
— Etes-vous donc , comme les Grecs de Ménélas et d'Aganiennon , impatients de venger une injure, et de reconquérir quelque femme d'une incomparable beauté? Ou bien en seriezvous réduits au sort des premiers Romains , contraints de mourir dans le célibat s'ils n'avaient point cherché des compagnes chez leurs voisins, s'ils n'avaient point ravi les Sahines?
— Non encore. D'injure, nous n'en avons point reçue; aucun type de beauté ne nous a été ravi, et les douces compagnes ne nous manquent point. Nos femmes sont moins blanches que les fdles d'Albion ; leur stature a moins de majesté que celle des femmes qui par-delà le Rhin mêlent dans leur boisson à l'eau limpide l'orge fermentée ; leurs yeux lancent des éclairs moins vifs que ceux des Napolitaines ou des Andalouses; mais elles possèdent au plus haut degré ce que nous aimons ie plus : elles ont, plus que leur sexe n'en a nulle autre part, de l'élégance , de l'esprit et de la grâce.
- C'est alors certainement la science que vous recherchez. Y a-t-il donc aujourd'hui, hors de votre pays, de grandes écoles qu'on puisse comparer à celles qui jetèrent tant d'éclat dans l'antiquité ou au moyen-âge? Y a-t-il quelque part des Platon , des Origène , des Accurse, que vous soyez impatients d'aller entendre?
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— Bien moins encore. S'il existe aujourd'hui dans le inonde un grand phare qu'on puisse comparer à ceux qui brillèrent jadis à Athènes, à Alexandrie, à Bologne, c'est à Paris qu'il est érigé , et c'est de là qu'il projette ses rayons étincelants jusque sur les continents et les îles les plus éloignées.
— Mais alors, au nom du ciel , que cherchez-vous donc ?
— Ce que nous cherchons , le voici. Nos habitations ne sont pas assez somptueuses , et nos repas assez splendides. Nous ne voulons plus, pour bâtir nos maisons , de la brique ni de la pierre ; il nous faut des marbres. Pour notre ameublement , nous ne saurions plus user ni du merisier rougeâtre ni du noyer rustique : nous demandons de l'acajou poli ; ce n'est même pas assez , il nous faut du cèdre , de l'ébène , du palissandre , du citronnier. Nous voulons couvrir les épaules de nos femmes de tissus précieux , nous voulons en fouler à nos pieds ; nous voulons partout des glaces resplendissantes et de riches lambris , et sur nos tables , partout de l'argent , partout de l'or. La Providence , nous le savons , nous a donné en partage les vins les plus délicats et les plus fins , ceux dont l'usage modéré ne fait que rendre la joie au cœur et provoquer les saillies de l'esprit, sans jamais troubler la raisonmais nous voulons encore des boissons et des liqueurs qui brûlent, qui exaltent , qui enivrent ; et quand nous avons quitté les festins, ce sont les fruits d'un arbrisseau de l'Arabie ouïes feuilles d'une plante de la Chine , qui doivent précipiter nos mets et chasser des vapeurs incommodes de notre cerveau.
— Ah ! je vous entends. En bouleversant la nature pour livrer passage sur le fer à vos trains impatients , et en fatiguant des roues et des hélices de vos navires les mers et les fleuves , vous ne cherchez plus ce que cherchaient vos pères chrétiens du moyen-âge. Vous n'avez d'autres aspirations que celles qu'avaient dans l'antiquité vos aïeux païens. Vous imitez le Gaulois Bellovèse , qui allait demander à l'Italie le vin que noire sol refusait alors. Vous cherchez ce que cherchait Bren^
nus , quand il traversait l'Europe pour aller piller l'or du temple de Delphes. Mais savez-vous comment les Romains appelaient les compagnons de Bellovcse , et comment les Grecs
appelaient ceux de Brennus ? Ils les appelaient des