DERNIERS JOURS DE NAPOLEON A SAINTE-HELENE
An 1821.
Tout homme îci-bas a sa destinée.
Celle de Napoléon Ier fut de passer au crible toutes les institutions du passé, d'en rejeter au loin la paille et la poussière pour en conserver seulement le bon grain. Sa destinée fut de rendre à la France une religion qui avait fait sa gloire et son bonheur durant quatorze siècles ; de lui rendre en même temps l'ordre et la liberté civile dont elle avait joui , à part quelques intervalles , depuis Louis XI ; de lui assurer enfin la liberté politique dont elle n'avait joui qu'un jour. Tant qu'il suivit sa destinée , tout le seconda et lui vint en aide. Quand il l'eut accomplie et que le brillant mirage de la domination universelle vint fasciner son esprit trop habitué à commander, non-, seulement tout ce qu'il y avait en Europe de sentiments patriotiques , mais la nature même et les éléments se réunirent pour l'écraser.
La mort de Louis XVÏ devait amener pour la France une série affreuse de calamités.
Quand la personne sacrée du monarque n'avait pas été respectée, comment les révolutionnaires exaltés auraient-ils pu être arrêtés dans leurs projets de vengeance contre des personnes d'un moindre rang ? L'inviolabilité du souverain était la grande digue qui protégeait tous les hommes exposés aux haines populaires. Cette digue rompue , l'on ne put plus apercevoir où s'arrêterait l'effusion du sang français.
Les victimes se comptèrent, en effet, bientôt par milliers, et la France ne commença à respirer que lorsque les révolutionnaires les plus sanguinaires, Robespierre et Saint-Just, portèrent à leur tour leur tête sur l'écbafaud.
La révolution du 9 thermidor an 2 , qui avait précipité Robespierre , avait cependant laissé à la Convention Nationale son omnipotence; et ce colosse , qui étonnait l'Europe par son énergie , pouvait encore écraser la France sous le poids de son despotisme.
Les hommes sages durent donc éprouver une vive satisfaction , et la nation tout entière dut respirer plus librement , quand le gouvernement Directorial, avec deux assemblées délibérantes, le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens, remplaça le pouvoir Conventionnel.
Mais les chefs du Directoire étaient des hommes sans croyances religieuses et sans mœurs , et les sociétés humaines ne peu- VJ vent se conserver que par les mœurs et par les croyances. Cette nouvelle forme de gouvernement ne devait donc pas avoir une longue durée, et les bons Français regardaient vers tous les points de l'horizon pour voir d'où pourrait venir le salut de leur patrie.
L'honneur français , on l'a dit avec raison , s'était , aux plus mauvais jours de la Révolution, réfugié dans les camps. Il était donc naturel que la nation s'attendît à voir sortir son libérateur des rangs de l'armée.
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Or, quel était, sous le Directoire, l'homme qui jouissait déjà de la plus grande illustration militaire ? C'était un jeune homme qui, après s'être distingué comme officier d'artillerie au siège de Toulon , s'était ensuite couvert de gloire en Italie par une campagne mémorable , où , en moins d'un an , avec des forces très-inférieures, et qu'il avait dû organiser dans les circonstances les plus difficiles, il était parvenu à détruire quatre armées autrichiennes, et à arracher à l'Autriche le célèbre traité de Campo-Formio. Par ce traité, l'Autriche, qui s'était refusée jusque-là à reconnaître la République Française , non-seulement liait avec elle des rapports diplomatiques , mais renonçait encore en sa faveur à tous ses droits sur les Pays- Bas, et reconnaissait en même temps en Italie l'indépendance lie la République Cisalpine , fondée au moyen de territoires enlevés parla France au Piémont et à l'Autriche.
Bientôt, le nom du général Bonaparte, connu déjà de toute l'Europe , alla retentir avec gloire sur la terre des Pharaons , et l'Egypte crut voir un nouvel Alexandre ; car le jeune Bonaparte avait toutes les qualités heureuses qui distinguèrent dans l'antiquité le héros macédonien.
Mais, tandis que Bonaparte conquérait de nouveaux lauriers au pied des Pyramides, le Directoire était de plus en plus méprisé de la nation française, qui ne sait se passionner que pour deux choses, la liberté ou la gloire, et qui, sous le Directoire, n'avait ni l'une ni l'autre.
Aussi, dès que Bonaparte, qui avait quitté l'Egypte , eut débarqué à Fréjus , toutes les classes de la nation comprirent que c'était lui que la Providence appelait à reconstituer sur de grandes et fortes bases la société française.
L'attente générale ne fut pas trompée. Un coup de main suffit pour substituer au gouvernement Directorial un nouveau gouvernement . dont , sous le nom de Premier Consul , Bonaparte fut le membre le plus influent et , à vrai dire , l'unique chef.
La guerre s'était rallumée avec l'Autriche, et le Premier
Consul alla faire aussitôt en Italie une seconde campagne, plus merveilleuse encore que la première, et qui se termina, le 14 juin 1800, par la célèbre victoire de Marengo. Cette victoire mémorable effraya l'Autriche, et l'amena à signer le traité de Lunéville , qui attribua à la France les états allemands de la rive gauche du Rhin.
La paix avec l'Autriche devait être suivie , l'année d'après , de la paix avec l'Angleîerre , qui fut signée à Amiens le 25 mars 1802.
Mais , quoique une paix honorable soit un des plus grands services que le chef d'une nation puisse lui rendre , la France attendait toutefois de Bonaparte des services encore bien plus grands et d'une tout autre nature.
Qui a semé dans le monde l'idée de l'égalité entre les hommes, dont l'antiquité j)aïenne eut à peine la conscience? C'est , sans aucun doute, la religion chrétienne, qui apprend aux hommes à ne voir dans tous leurs semblables que des frères , tous issus du même père, et tous appelés à des couronnes immortelles.
Chose étrange, pourtant ! les démagogues français, qui dans le bagage assez mince de leurs idées n'en avaient qu'une véritablement grande , celle de l'égalité , avaient conçu pour la religion chrétienne une haine irréconciliable. C'étaient des enfants parricides qui déchiraient la mère dont ils avaient sucé le lait , et qui , comme les sauvages dont parle Montesquieu , coupaient \J l'arbre pour avoir le fruit. Aussi n'arrivèrent-ils à fonder que l'égalité dans la mort.
Depuis plusieurs années , le culte catholique avait donc été aboli en France , et le titre de catholique , comme celui d'aristocrate, avait été pendant tout ce temps un titre à la guillotine.
La philosophie du dix-huitième siècle avait amené en France ces inconcevables aberrations. Mais, grâce au ciel, l'immense majorité de la nation, cependant, tenait encore à la religion
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de ses pères , et elle attendait avec une bien légitime impatience que Bonaparte lui en rendît le libre exercice.
Bonaparte le comprit, et bientôt la publication solennelle du concordat intervenu entre le Souverain-Pontife et la Bépublique Française le 18 germinal anX, procura au Premier Consul autant de partisans dévoués que la France comptait de chrétiens sincères.
Il fallait enfin doter le pays de lois qui fussent en parfaite harmonie avec le principe chrétien , de lois civiles fondées sur une morale épurée et sur l'égalité politique ; et la France dut encore à Bonaparte cet immense bienfait.
Si la mort eût frappé en ce moment le héros de Marengo et des Pyramides , la postérité eût pu mettre en balance le nom de Bonaparte et celui de Charlemagne. Mais Bonaparte provoqua bientôt lui-même les orages qui devaient obscurcir l'éclat jusqu'alors si pur de sa renommée.
Toutes les* qualités humaines doivent être contenues dans de justes bornes. Les plus brillantes deviennent les plus dangereuses quand elles sont poussées à l'excès. La passion la plus belle et la plus digne des grandes âmes , c'est l'amour de la gloire ; mais cet amour, si l'on n'y prend garde , peut mener facilement à l'injustice.
Or, Bonaparte , il faut le reconnaître , aima trop la gloire ; il n'aima pas assez la justice. Il voulait assurer la domination de la France dans tout 1 univers , et quiconque a le cœur français ne peut qu'admirer la prodigieuse grandeur de cette idée ; mais il crut, et ce fut son tort, qu'il était permis, pour réaliser cette pensée, de recourir à des moyens injustes.
Ce fut la cause première de toutes les fautes de ce grand homme, en qui la postérité eût vu un héros accompli , s'il avait su se pénétrer de cette maxime éminemment chrétienne de saint Augustin , qu'il n'est jamais permis de faire le moindre mal , même pour obtenir un grand bien.
L'incorporation de l'île d'Elbe et du Piémont à la France ,
qui suivit de près la paix d'Amiens , avait réveillé toutes les susceptibilités jalouses de l'Angleterre, qui recommença la guerre dès que le Premier Consul fut devenu empereur sous le nom de Napoléon ; et bientôt cette nation ombrageuse eut organisé contre le nouvel empereur une coalition formidable.
Napoléon conçut alors la vaste pensée non-seulement de briser la coalition, mais encore, de détruire à jamais la puissance de l'Angleterre, sa mortelle ennemie.
Briser la coalition , ce fut l'affaire d'une campagne , de la campagne d'Allemagne, qui se termina par la victoire d'Austerlitz , la plus belle que Napoléon eût remportée. Celte victoire aussi prompte qu'éclatante oblige l'Autriche à demander la paix une troisième fois. L'année suivante , la victoire d'îéna impose la même obligation à Sa Prusse , et la Russie doit plier à son tour après la bataille de Friedland.
Mais c'était peu pour Napoléon , d'avoir triomphé des puissants ennemis du continent. Il fallait détruire surtout la puissance anglaise ; et comme les vents et les tempêtes ont souvent protégé l'Angleterre en dispersant des armements formidables dirigés contre elle , il fallait, tout en préparant une descente dans son île, la frapper à coup sûr , sur le continent , en lui fermant l'entrée de tous les ports de l'Europe , et en ruinant ainsi complètement son commerce , principe de sa richesse et de sa force.
Une aussi grande idée ne pouvait venir qu'à un homme de génie ; et la puissance britannique eût été certainement anéantie, si Napoléon avait pu faire partager ses convictions à tous les souverains de l'Europe , et les rallier tous à sa politique.
Mais tandis que , par respect pour l'indépendance des divers états , Napoléon n'aurait dû employer que la persuasion , il résolut de recourir à la force pour briser toutes les dissidences , et cette funeste résolution devait le perdre.
Pour assurer l'exécution du blocus continental en Espagne . Napoléon détrône , sans aucun droit , le souverain légitime de
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ce pays, et se fait d'une nation généreuse, jusque-là la plus fidèle alliée de la France , un ennemi implacable.
Napoléon veut aussi faire entrer le Souverain-Pontife dans ses vues , et l'obliger à fermer les ports de ses états aux Anglais, Le pape refuse , parce que la neutralité , dans des guerres auxquelles la religion est étrangère, lui paraît un devoir sacré pour le chef de la chrétienté. Comme le roi d'Espagne, il est alors détrôné, jeté dans les fers, et conduit en France, où il subira d'indignes outrages.
Un frère de Napoléon , Louis , placé par lui sur le trône de Hollande , croit que la défense de commercer avec l'Angleterre va ruiner ses sujets. Il fait , sur ce point , à Napoléon des représentations qui ne sont pas écoutées , et il se décide alors à abdiquer, pensant avec raison qu'un souverain doit cesser de régner, le jour où il cesse de rendre ses sujets heureux.
La Russie enfin , après avoir accédé pendant quelque temps au système du blocus continental , croit devoir rouvrir ses ports aux Anglais. Napoléon voit dans cette mesure un cas de guerre ; et tandis que l'Espagne continue à livrer pour son indépendance des combats acharnés où l'intrépidité espagnole, poussée jusqu'au fanatisme, triomphe souvent de la bravoure et de la stratégie savante des Français , Napoléon ne craint pas d'aller attaquer le czar au cœur même de ses états. Pour faire observer son blocus , il faut absolument qu'il règne depuis !a mer Blanche jusqu'aux colonnes d'Hercule , et depuis celles-ci jusqu'à Byzance. Il faut que tout plie sous sa volonté de fer.
Qui pourra résister au génie des batailles , quand il aura réuni sa Grande-Armée , quand cinq cent mille hommes couvriront l'Allemagne tout entière de leurs innombrables bataillons , et que les divers corps d'armée seront commandés par des généraux dont la gloire ne le cède qu'à celle de l'empereur? Le héros qui est entré en vainqueur dans les autres capitales de l'Europe , à Madrid , à Vienne , a Berlin , ne pourra-t-il pas entrer aussi dans l'ancienne capitale des czars? Il le pourra ;
mais c'est de ce jour que commenceront pour lui des revers aussi grands que l'ont été ses succès, et qu'il sentira les étreintes d'une main plus forte que celle de tous les potentats de la terre.
Celui qui règne dans les cieux n'a pas besoin, pour détruire une armée, de lui opposer une autre armée. Il n'a besoin que de commander aux vents du midi de semer les maladies , ou à ceux du nord d'amener les frimas. C'est aux aquilons qu'il a commandé cette fois , et bientôt toutes les routes de l'empire russe qui se dirigent vers l'Allemagne sont jonchées de cadavres, que laissent, à chaque pas, dans une retraite désastreuse , les bataillons français.
Les débris de la Grande-Armée semblent pourtant encore assez imposants pour que Napoléon puisse se défendre sur l'Elbe ; mais les revers amènent presque toujours les défections. L'Allemagne, comme l'Espagne, ne veut obéir qu'à elle-même ; et moins loyale que l'Espagne , elle va renverser par des trahisons une domination qu'elle n'a pu repousser par une lutte ouverte.
Le géant, alors, est obligé de se reployer de plus en plus, et bientôt il a la douleur de voir la France elle-même envahie. Il la sauvera néanmoins, si des combinaisons stratégiques plus belles que toutes celles qui l'ont déjà immortalisé peuvent amener ce grand résultat. Mais il ne la sauvera point, si Dieu veut lui faire comprendre qu'il n'appartient qu'à lui seul de distribuer les empires.
Napoléon est, en effet, contraint d'abdiquer à Fontainebleau, le 20 avril 1814; et la France, réduite aux limites qu'elle avait avant la Révolution , est replacée sous le sceptre de ses anciens rois.
Napoléon doit se contenter de la principauté de l'île d'Elbe. Mais un an ne s'est pas encore écoulé depuis qu'il est relégué dans cette île, quand il apprend que le gouvernement de Louis XVIII a déjà excité en France des mécontentements , ou au
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moins des défiances. Il espère ressaisir le sceptre, et pensant que sa présence suffira pour lui rallier l'armée, il débarque à Cannes.
La prédiction de Napoléon s'est vérifiée. Les troupes envoyées pour le combattre se tournent de son côté , et sa marche vers Paris ressemble bientôt à un triomphe. Mais quelques mois après , celui qui jusque-là n'avais jamais été vaincu que par les éléments ou écrasé par la supériorité numérique des masses armées , celui qui dans des conditions égales de lutte n'avait jamais vu la victoire abandonner son drapeau, après avoir pris des dispositions savantes qui devaient le faire triompher cette fois encore , est pourtant vaincu à Waterloo , parce que des circonstances extraordinaires qu'il ne pouvait point prévoir ont déjoué l'habileté de ses plans.
Napoléon vaincu voit les représentants de la nation française se déclarer eux-mêmes contre lui. Il se décide alors à demander un asile à l'Angleterre.
Bien des gens trouvent qu'en cette occasion , Napoléon fit un acte de folie. Nous en jugeons autrement , et nous trouvons que la détermination du grand homme fut parfaitement logique.
Napoléon avait engagé avec l'Angleterre, sur tous les points du globe, une lutte gigantesque, auprès de laquelle la lutte des Romains et des Carthaginois , resserrée dans le bassin étroit de la Méditerranée , n'était qu'une petite querelle. Comme il était impossible que Napoléon n'eût pas la conscience de sa propre grandeur, il devait naturellement trouver grande, la nation qui , à force d'obstination et de sacrifices , était parvenue à le vaincre , et il supposait avec vraisemblance qu'à une grande puissance devait correspondre une grande élévation de sentiments ; car les sentiments bas ne se trouvent en général que chez les faibles et les petits.
Ce ne fut donc pas Napoléon qui eut tort de se confier à
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l'Angleterre ; ce fut l'Angleterre qui se montra peu généreuse en trompant l'attente de Napoléon.
En montant sur le vaisseau anglais le Bellérophon, Napoléon avait remis à son commandant cette lettre admirable , qu'il le chargeait de faire parvenir au prince-régent, depuis, George IV: « En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe , j'ai termine ma carrière politique, et je viens, comme Tbémistocle , m'asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »
Que devait faire l'Angleterre pour répondre dignement à cette lettre , et pour saisir une occasion qui ne se représentera vraisemblablement plus pour elle dans les âges futurs , d'élever sa gloire au-dessus de celle de la France ? Elle devait décerner à Napoléon vaincu les honneurs d'une réception triomphale , et lui offrir dans sa capitale le plus beau de ses palais après celui de son souverain.
Au lieu de cela , elle lui infligea une prison cruelle sur un rocher stérile perdu au milieu de l'Océan , et un ignoble geôlier.
0 Napoléon , console-toi de cette barbarie, puisque ton vœu le plus ardent avait toujours été que la France fût la première nation du monde , et qu'elle allait inévitablement n'être plus que la seconde, si l'Angleterre, après t'avoir vaincu par les armes , t'eût aussi vaincu en magnanimité ! Le lieu où tu seras conduit sera d'ailleurs , par son imposante tristesse , en rapport avec la grandeur de ton infortune. Une petite mer , parsemée d'îles riantes , avait entouré ton berceau , et caressé ton enfance de rêves brillants , que l'éclat de tes victoires devait pourtant surpasser. Gomme tu restes grand dans ta chute, il convient maintenant que la grande mer t'entoure de son immensité , et qu'aucun spectacle des joies fugitives de la terre ne vienne s'interposer entre Dieu et loi.
Napoléon, arrivé, le 18 octobre 18 15 , à Sainte-Hélène , qu'il ne devait plus quitter, ne put plus , en effet, occuper l'activité de son âme que de méditations profondes , qui devaient nécessairement le rapprocher de Dieu ; car les grandes méditations ont bientôt amené l'homme sur les frontières de l'infini, et quiconque plonge dans l'infini plonge par cela même dans le divin.
Napoléon avait été élevé dans la religion catholique , dont les principes lui étaient toujours restés chers ; et il ne tarda pas à témoigner le désir d'avoir auprès de lui un aumônier catholique. L'Angleterre ne s'opposa pas à un souhait aussi légitime, et le Souverain-Pontife s'empressa d'envoyer à Sainle-Hélèm: deux prêtres , dans la crainte , s'il n'en envoyait qu'un , que sa mort ne rendit stérile le désir de Napoléon . et qu'un second n'arrivât plus à temps.
La santé de Napoléon ne tarda pas, en effets à être altérée par le climat malsain de Sainte-Hélène ; et dès l'année 1820 , il devint facile de prévoir la mort prochaine du héros , dont les forces commençaient à diminuer sensiblement (1).
L'année suivante , par un beau soir de printemps , saison qui par delà l'équateur correspond à notre automne , l'empereur sortit pour faire sa promenade accoutumée. Un de ses serviteurs le suivait. C'était un brave qui avait reçu un éclat d'obus au siège de Toulon , et qui depuis avait assisté à toutes les grandes journées de l'empire. Cet homme avait perdu tous ses proches, et privé de toute affection de famille, il se serait peut-être ôté la vie , s'il n'avait pas aimé passionnément l'empc-
(1) Tout ce qui a été dit jusqu'ici de Napoléon est puisé aux sources authentiques. Quant au tableau qui suit, il est à peine besoin d'avertir que c'est un tableau d'imagination. Mais, comme il est certain que Napoléon avait conservé un souvenir profond de toutes les impressions qu'il avait reçues dans son enfance et dans sa jeunesse , nous avons voulu calquer dans ce tableau les sentiments qui, selon les apparences, occupé rent le plus son âme dans les derniers jours de sa. vie.
reur7 qui lui tenait lieu de tous les parents qu'il avait perdus. Habitué qu'il était à saisir toutes les volontés de son maître , il savait obéir avant d"avoir été commandé. Répondant avec empressement dès qu'il était interrogé , jamais il ne lui était arrivé d'adresser à l'empereur la moindre question.
Arrivé à l'extrémité d'un sentier d'où la vue s'étendait à l'infini sur les flots ds l'Océan , l'empereur s'assit. Le serviteur s'assit à ses pieds.
L'empereur paraissait plus absorbé qu'à l'ordinaire dans ses réflexions ; et après un long intervalle , Cambronne , c'est le nom de guerre que la bravoure mille fois éprouvée du serviteur de Napoléon lui avait fait donner par ses camarades de la vieille garde, Cambronne vit avec surprise une larme s'écbapper des yeux de son maître. C'était la seconde que dans un espace de près de trente ans il l'eût vu verser ; et quoiqu'il eût un vif désir d'en connaître la cause , il ne laissait pas , suivant sa coutume, de garder un silence absolu.
Quand l'émotion de l'empereur fut un peu calmée , il se tourna vers son serviteur , et lui dit : ■< Cambronne , je crois que tu viens de me voir pleurer. »
— « Sire , dit le fidèle serviteur, cela est vrai. »
— « Croirais-tu pouvoir en deviner la cause? »
— « Sire, je l'espère. »
— « Quelle est-elle donc ? »
- « J'ai vu pleurer Votre Majesté une autre fois. C'était en face de vieux cbênes , sur le perron d'un grand palais. Tous vos compagnons d'armes pleuraient aussi , et je me figure que c'est ce souvenir qui tout-à-1 'heure vous faisait pleurer encore.
— «Cambronne, tu t'es trompé. Ce souvenir, j'en conviens, me revient souvent au cœur ; mais tout-à-l'heure ce n'étaient pas des larmes de regret que je versais, c'étaient des larmes de bonheur. Cherche donc ailleurs la cause de mon émotion. »
Cambronne parut plus indécis ; et repassant dans sa pensée les rares circonstances où il avait cru remarquer des éclairs de joie sur le visage de son maître , il lui dit .-
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— « Peut-être Votre Majesté pensait-elle à ce jour où Napoléon Bonaparte, simple officier d'arlillerie, ayant fait placer une batterie qui dominait Toulon , s'écria fièrement : Toulon est à nous. »
— «Non , dit l'empereur. Ce jour, il est vrai , fut beau pour moi. Je sentais que j'humiliais l'Angleterre, et que j'épargnais à tout jamais à la France le sentiment de honte que doivent se transmettre d'âge en âge les fiers Espagnols , depuis que l'Angleterre règne à Gibraltar. Ce n'est pas ce jour cependant qui était tout-à-1'heure présent à ma pensée. »
— « Votre Majesté pensait donc aux lauriers de Marengo , d Austerlitz ou d'Iéna. »
— « Non , dit brusquement l'empereur. Mon âme était loin des champs de bataille. »
— « C'était donc le jour , dit Cambronne, où Marie-Louise devint impératrice , ou bien celui où le vingt-deuxième coup de canon des Invalides annonça à la France et au monde la naissance du roi de Rome. »
— « Tu te trompes encore. Marie-Louise s'est montrée peu reconnaissante. Je lui pardonne pourtant de bon cœur ; mais si le souvenir d'une femme pouvait faire pleurer Napoléon , c'est plutôt celui d'une autre femme qui l'eût attendri.
» Quant à mon fils , je pense sans doute souvent à lui , mais ce n'est jamais sans douleur ; car je dois craindre qu'à la cour d'\utriche où il est élevé, on ne lui apprenne à maudire son père, plutôt qu'à le bénir. »
Cambronne resta confus. Après quelques instants de réflexion durant lesquels il repassait rapidement dans son esprit les scènes les plus remarquables de l'histoire de l'empereur, qu'il croyait connaître aussi bien que la sienne propre , il s'écria :
— « Sire , excusez-moi ; je crois que je vais deviner maintenant. Votre Majesté devait penser à une scène mémorable , à laquelle j'eus le bonheur d'assister quoique ce ne fût pas une bataille ; j'y assistais comme quatrième grenadier, me tenant ,
l'arme au pied , sur la dernière marche de votre trône. Ce jourlà , le trône de Votre Majesté n'était pas aux Tuileries ; il avait été dressé à Notre-Dame de Paris. C'est le jour où, en présence des ambassadeurs de toutes les nations amies , et de tout ce que la France comptait d'illustre , vous fûtes béni par le Pape entouré de cardinaux et dévèques , et où vous saisîtes vous-même sur l'autel la couronne que vous plaçâtes sur votre (Vont. »
— « Tu approches davantage de la vérité, dit Napoléon; mais tu ne saurais arriver à la deviner, parce que le jour auquel je pensais , c'est un jour où tu ne me connaissais pas encore.
» J'avais tout-à-l'heure devant mes yeux , non pas le Souverain-Pontife implorant pour moi les bénédictions du ciel dans la vaste basilique de Notre-Dame, mais un simple prêlre qui, dans une humble chapelle , me présentait pour la première fois une hostie que ses mains venaient de consacrer , et que j'allais recevoir sur mon cœur. Ce jour-là, Cambronne, je goûtai le bonheur ; depuis, je ne rencontrai plus sur mes pas que la gloire , qui à chacun de ses embrassemenîs laissait dans mon âme qu'elle prétendait remplir plus de vide que n'y en ont creusé depuis les revers. »
Cambronne ne répondit pas ; mais il se souvint tout-à-coup du jour où , après une cérémonie semblable , sa mère , parée de ses habits de fête , l'avait embrassé par trois fois devant le curé de son village; et lui aussi se prit à pleurer
Le soleil pourtant lançait ses derniers rayons sur les flots , et toute brise avait cessé pour laisser la nature entière dans un calme solennel. Pas une feuille, pas un brin d'herbe ne bruyait dans toute l'étendue de l'île ; pas un insecte ne volait dans l'air.
L'empereur se leva. Cambronne, au même instant, s'était détourné pour ne point gêner son passage , et le soleil était
déjà couché, quand les pieds de l'empereur effleurèrent le seuil silencieux de sa demeure.
Ce fut la dernière promenade du grand homme , dont les forces, à dater de ce jour, déclinèrent rapidement.
Dès qu'il sentit que sa fin était prochaine , Napoléon s'empressa d'appeler son chapelain , l'abbé Vignali , pour lui faire sa confession et obtenir le pardon de ses fautes, avant de se présenter au tribunal de Dieu , devant lequel les hommes ne se distinguent plus ni par la gloire, ni par le génie, ni par les dignités , ni par la naissance , mais seulement par la candeur de l'innocence ou la vivacité du repentir (1).
Napoléon expira le 5 mai 1821.
La nouvelle de sa mort arriva bientôt après en Europe ; mais pendant longtemps cette nouvelle ne trouva dans les vieux débris des armées impériales que des incrédules.
Dix et quinze ans après la mort de Napoléon , on rencontrait encore çà et là quelques vétérans , admirateurs fanatiques de sa gloire, qui, quand on leur parlait de cet événement, hochaient la tête d'un air mystérieux , et répondaient à demi voix : « N'y croyez pas , il reviendra. »
Ces vétérans obstinés ne se trompaient pas. Après une série d'événements inouïs , qu'un homme inspiré de Dieu eût pu seul prévoir, Napoléon est , en effet , revenu. Son nom a fait tressaillir encore la France et le monde, et a retenti de nouveau
(1) Après s'être confessé et avoir reçu l'extrème-onclion, Napoléon adressa au général Montholon ces belles paroles : « Je suis heureux d'avoir rempli mes devoirs ! Je vous souhaite, général , à votre mort, le même bonheur... Je n'ai pas pratiqué sur le trône, parce que la puissance étourdit les hommes , mais j'ai toujours eu la foi. Le son des cloches me fait plaisir, et la vue d'un prêtre m'émeut. Je voulais faire un mystère de tout ceci, mais c'est de^la faiblesse. Je veux rendre gloire à Dieu , général. Donnez des ordres pour qu'on dresse un autel dans la chambre voisine ; on y exposera le Saint-Sacrement... »
avec gloire , des bords glacés de la Baltique jusqu'aux rivages les plus reculés du Pont-Euxin.
Il est revenu....... avec le môme amour pour ce qui est
grand , et avec un amour plus vif , tout en témoigne , pour ce qui est saint.
BATAILLE OË NOVARE
An 1849.
« Autrichiens, par delà les monts que vous manque-t-il? Les vastes plaines de la Hongrie n'ont-elles point pour vous des moissons jaunissantes ? Les monts de la Bohême et de la Moravie ne renferment-ils point dans leurs flancs des mines précieuses? Les vallées du Tyrol manquent-elles de gras pâturages ; et le Danube, ce roi des fleuves de l'Europe, n'est-iî pas couvert de nombreux bateaux qui transportent jusque dans l'enceinte de votre capitale les richesses de l'Orient ?
» Si la nature ne vous a refusé aucun de ses dons , pourquoi donc franchissez-vous ces Alpes sourcilleuses que la Providence semblait avoir posées entre vous et nous comme une barrière insurmontable ? Pourquoi venez-vous fouler notre sol?
» Peut-être aimez-vous les beautés de l'art ? Nos tableaux , nos statues, vous font alors envie. Eh bien! tous ces ta-
idéaux , (ouïes ces statues, nous vous. les donnons : emportez-les.
» En retour de ces trésors , d'un prix pourtant inestimable , nous ne vous demandons qu'une chose : c'est de laisser luire pour nous le doux soleil de la liberté. Ce soleil, nous le savons, est merveilleusement propre à développer tous les produits de l'art. Ce sont assurément de grands noms , que ceux de Titien , de ïintoret , de Giorgione , de Paul Véronèse , des Palma, de Corrége. Seul , le nom de Raphaël les fait pâlir. Mais , quel que soit leur éclat, nous saurons bien , avec la liberté, faire d'aussi beaux chefs-d'œuvre que nos pères. Ils auront alors , parmi leurs neveux , plus que des admirateurs ; ils y rencontreront des émules.
» Au nom du ciel , imitez la France. Cette nation généreuse a compris qu'elle n'avait pas besoin de nous opprimer pour être grande. Elle aime l'Italie comme une sœur, et l'Italie ressent pour elle le même amour. Vous, au contraire, elle ne peut que vous haïr , parce que vous la traitez comme une esclave » .
Tels étaient, après les traités de 1814, qui avaient attribué à l'Autriche la Lombardie et tout l'ancien territoire Vénitien , les sentiments qu'éprouvaient, dans ces contrées , tous les Italiens doués d'une âme généreuse.
Souvent, au milieu de ces populations opprimées, l'Autriche découvrait des conspirations. Elle redoublait alors de rigueur, mais tout surcroît de rigueur amenait à son tour un surcroît de haine.
Tantôt c'était quelque noble milanais ou vénitien qui était passé par les armes; une autre fois , c'était un ouvrier, c'était un avocat, c'était un homme de lettres.
Longtemps l'Europe civilisée ignora les barbaries que l'Autriche exerçait sur les infortunés que ses juges soupçonneux déclaraient avoir conspiré contre sa domination. Mais un jour, un jeune homme, Piémontais d'origine, Milanais par
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l'éducation, raconta dans un langage simple, mais plaintif comme le cri de l'oiseau dont un plomb cruel vient de déchirer les chairs, tout ce qu'il avait souffert durant dix années do captivité; et son livre immortel (1) inspira bientôt, dans le monde entier, à toutes lésâmes sensibles, un tendre intérêt pour la malheureuse Italie.
Les mécontentements grossissaient pourtant de plus en plus parmi les opprimés, tandis que les sympathies augmentaient dans la même proportion au dehors; et les Italiens n'attendaient qu'une occasion favorable pour secouer un joug devenu aussi intolérable qu'il était odieux.
Au commencement de l'année 1848, ils crurent que celte occasion était arrivée.
Une grande révolution était survenue en France, dans les premiers mois de cette année.
En 1830 , le trône du roi Charles X avait été renversé en trois jours , parce que ce roi avait imprudemment froissé le sentiment de l'égalité, qui depuis plus d'un siècle a pénétré dans les entrailles de la société française et ne peut plus désormais se séparer de sa vie.
En 1848, le trône de Louis-Philippe disparut en moins de temps encore. Il s'écroula en une heure, parce que ce prince avait commis une faute bien plus grande que celle de Charles X. En s'entourant de conseils protestants et en faisant contracter à la plupart de ses enfants des unions protestantes, il avait blessé profondément les sentiments religieux de la grande majorité de la nation; car les Français , nés presque tous dans la religion catholique , sont à son égard comme les enfants issus d'une antique et noble race , qui, tous, tiennent pardessus tout au nom qu'ils portent , même ceux qui le déshonorent par leur conduite.
Les poètes de l'antiquité avaient supposé qu'Encelade, l'un
(1) Le Mie Prigioni (nies prisons), de Silvio Pellico.
des géants vaincus par Jupiter , avait été précipité au fond de l'Etna , et que toutes les fois qu'il se retournait , il ébranlait la Sicile.
La France réalise , en quelque sorte, ce rêve des poètes païens. Dès qu'elle s'agite , le monde entier s'ébranle.
La révolution qui détrôna Charles X, provoqua presque aussitôt l'insurrection de Belgique , qui devait amener la création d'un nouveau royaume, et celle de Pologne, qui eût pu entraîner dans le Nord d'immenses changements , si le roi Louis- Philippe avait eu la conscience de toutes les forces dont peut disposer la France , quand il s'agit de servir une grande cause.
La révolution qui précipita Louis-Philippe produisit en Europe une commotion plus forte encore ; et l'on put croire, un instant, que les destinées politiques de l'Italie et de toutes les contrées de l'Allemagne allaient être complétcment-changées.
Les habitants de la Lombardie et de la Vénétie se persuadèrent facilement que ce grand ébranlement leur offrait une occasion favorable pour se soustraire à une domination abhorrée; et un cri d'indépendance , parti tout-à-coup du voisinage de l'Adda , retentit, presque au même instant, jusque dans les lagunes de l'Adriatique.
L'insurrection avait éclate à Milan , le 18 mars 1848 ; et , après cinq jours de combats, les troupes autrichiennes avaient été obligées d'évacuer la ville le 23.
A Venise , l'insurrection éclata seulement le 20 ; mais , dès le lendemain 22 , les Autrichiens avaient dû se retirer, et la République était proclamée.
La plupart des villes de la Lombardie et de la Vénétie suivirent l'exemple de leurs capitales , et l'on put croire un instant que les Autrichiens allaient être contraints de quitter complètement l'Italie.
Dans des situations critiques , l'incapacité ou l'imprudence d'un général peuvent tout compromettre, comme son habileté
de l'histoire moderne. 493
et son courage peuvent tout sauver. L'Autriche, heureusement pour elle, eut, dans cette circonstance, en Italie, un général qui réunissait ces dernières qualités. Le feld-maréchal Radetzki, qui commandait les forces autrichiennes en Lombardie lors de l'insurrection, comprit sur-le-champ que le point important pour lui était de conserver à tout prix la liberté des communications avec l'Autriche. Il se hâta donc de rassembler toutes les troupes dont il pouvait disposer , pour protéger Vérone et conserver ainsi ses relations avec le Tyrol, d'où il pourrait recevoir bientôt des renforts.
Les Lombards comprirent, de leur côté, que tant que Radetzki occuperait Vérone et les forteresses voisines , il était impossible que la cause de l'indépendance fût gagnée ; et comme un peuple qui s'insurge n'est pas en mesure de se livrer à une guerre aggressive , puisqu'il n'a point de forces organisées, les Lombards ne pouvaient point songer à assiéger Vérone sans l'assistance d'un allié qui leur fournirait une armée.
Forcé ainsi par la nécessité , le gouvernement provisoire de la Lombardie sollicita l'appui du roi de Sardaigne , en attendant qu'une assemblée générale du peuple , qui devait être incessamment convoquée dans ce but , décidât la réunion de la Lombardie avec les Etats Sardes.
En vue de cette réunion promise , le roi de Sardaigne , Charles-Albert , donna l'ordre à une division de ses troupes de se diriger sur Milan, qui fut , en effet , occupé par les Piémontaisle27 mars.
Dès la fin du mois suivant , Charles-Albert se crut en mesure de pouvoir attaquer les Autrichiens pour les contraindre à évacuer l'Italie, et il remporta d'abord sur eux quelques légers avantages ; mais ces avantages furent de courte durée.
Radetzki avait eu le temps , depuis la fin de mars , de mettre toutes les forteresses qui protégeaient l'entrée des monts à même de supporter un siège.
Le 90 mai , Charles-Albert bombarde inutilement Pes-
chiera; et, dans la crainte d'être coupé, il abandonne bientôt la ligne du Mincio.
Le 27 juillet, il attaque Brescia ; mais il n'est pas plus heureux. Non-seulement il est repoussé comme il l'avait été à Pescbiera , mais les pertes qu'il a subies l'obligent à battre précipitamment en retraite , parce que Radetzki , qui a reçu des renforts du Tyrol , est en mesure de reprendre l'offensive. Charles-Albert abandonne alors successivement la ligne de l'Oglio , puis celle de l'Adda , et il juge indispensable de se replier sur le Tessin.
Radetzki poursuivait ainsi le cours de ses succès , et se rapprochait de plus en plus de Milan , où Charles-Albert entra le 3 août , mais qu'il fut obligé d'évacuer dès le lendemain ; de telle sorte que trois mois à peine après l'insurrection, les troupes autrichiennes occupèrent de nouveau la capitale de la Lombardie.
Charles-Albert proposa, dans ces circonstances, un armistice à l'Autriche , qui l'accepta , parce qu'elle avait besoin ellemême de concentrer ses forces pour replacer sous sa domination le territoire de la Vénétie. Dès le 25 septembre suivant , les Autrichiens arrivèrent, en effet, en vue de Venise , qu'ils ne purent pourtant attaquer cette fois , parce qu'ils n'avaient pu préparer les armements maritimes indispensables pour une pareille entreprise.
Il était cependant facile de prévoir que la cause de l'indépendance italienne échouerait complètement si l'Autriche restait maîtresse de la Lombardie , parce que Venise , bloquée du côté de la terre ferme , ne serait plus en mesure de tirer des secours suffisants des pays voisins. Les italiens devaient donc faire les plus grands efforts pour tâcher de reconquérir la Lombardie , et il était aisé de voir que le roi de Sardaigne ne disposait pas de forces assez considérables pour atteindre cet important résultat.
Les Italiens commirent alors une faute immense. Ils crurent
que l'Italie serait en mesure d'engager une lutte à outrance avec l'Autriche, pourvu que ses différents états voulussent réunir leurs forces sous un même drapeau , et que dans ces conditions ilapourraient se passer des secours de la France.
Cette appréciation erronée amena bientôt des conséquences fatales.
A Rome , en effet , plusieurs des partisans de l'indépendance italienne voulaient contraindre le Souverain-Pontife à faire cause commune avec le Piémont , et à déclarer la guerre à l'Autriche. Pie ÏX fit , dans cette circonstance , ce qu'avait fait son illustre prédécesseur Pie Vlï , quand Napoléon Ier avait voulu obliger ce dernier pontife à déclarer la guerre à l'Angleterre, Pie IX, il est vrai, avait fait connaître bien des fois que l'indépendance de l'Italie était un de ses vœux les plus chers; mais il dut néanmoins proclamer qu'une stricte neutralité était la seule détermination qui convînt au Père commun des fidèles.
Rien n'était plus sage -assurément qu'une semblable politique , parce que rien n'était plus chrétien. Autant , en effet , il importe à l'indépendance de l'Eglise, que son chef auguste ne soit soumis à aucun souverain , autant il convient que le Pape ne se mêle jamais à des luttes politiques dans lesquelles la religion n'est point intéressée ; car il ne convient jamais à un père d'être en guerre avec une partie de ses enfants.
La conduite du Souverain-Pontife ne put donc qu'être approuvée par la partie saine de ses sujets , et au dehors , par tous les bons catholiques ; car un vrai chrétien ne place , comme c'est dans l'ordre , l'amour de son pays qu'après l'amour de sa religion , parce qu'il est parfaitement raisonnable de préférer à la patrie de la terre la patrie du ciel.
Mais Rome servait alors de refuge à un grand nombre de démagogues, accourus des diverses contrées de l'Italie, qui avaient peut-être plus de haine pour la religion qu'ils n'avaient d amour pour leur pays ; et ces hommes ne tardèrent pas à
compromettre par d'affreux excès la cause à laquelle ils prétendaient s'être voués.
Ces démagogues insensés veulent , en effet , h tout prix , vaincre la résistance du Souverain-Pontife.
Pie IX s'était entouré, dans ces circonstances difficiles, de ministres habiles, parmi lesquels se trouvait le comte Rossi, homme d'état éminent , qui avait , durant plusieurs années , professé avec éclat en France la science du droit. Des sicaires, assurés d'avance de l'impunité , poignardent en plein jour, le 15 novembre 1848, ce ministre infortuné, dans l'enceinte même du palais où se réunissaient les députés des états pontificaux.
îl devint , dès-lors , visible que les démagogues exaltés songeaient à détrôner le Pape. Dès le lendemain, en effet, ils l'attaquent audacieusement dans son palais du Quirinal : sa garde suisse est forcée; ses plus fidèles servileurs n'ont que le temps de se sauver, et le Pape reste plusieurs jours cap'if dans son palais, d'où il s'échappe à grand'peine dans la nuit du '24 novembre, pour aller chercher un refuge dans le royaume de Naples.
Si les démagogues italiens avaient pris conseil de l'Autriche , ils n'auraient pas agi autrement. Il était évident pour tout homme politique habitué à calculer les forces des états , que la cause de l'indépendance italienne ne pouvait triompher que par les sympathies de la France , et par des sympathies j hautement proclamées. Or, quoique la France eût changé sa forme de gouvernement, elle ne cessait pas d'être la nation Très-Chrétienne, et un attentat contre le Souverain-Pontife devait nécessairement causer dans tous les rangs de ses citoyens une profonde indignation. La France, en effet, dès qu'elle apprend les excès des démagogues romains, projette une expédition pour mctlre Pie IX à l'abri de nouveaux attentats; et ses drapeaux , dans l'intérêt de la catholicité tout entière, ne tardèrent pas à flotter sur les bords du Tibre , quand
de l'histoire moderne. 497
l'intérêt politique de l'Italie eût demandé qu'ils se déployassent en vue des Autrichiens sur ceux du Tessin (1).
Charles-Albert restait donc le seul protecteur de l'indépendance italienne. Mais ce grand rôle, qui n'était pas au-dessus de son courage , était au-dessus de sa puissance , parce qu'une lutte entre un état aussi petit que le Piémont et une puissance de premier ordre comme l'Autriche était par trop disproportionnée.
Charles-Albert , toutefois , avait fait dans l'hiver de grands préparatifs pour continuer avec vigueur la guerre contre l'Autriche; il dénonce l'armistice , le 15 mars 1849, à sa redoutable ennemie; et, avec plus d'intrépidité que de prudence, il veut tenter une seconde fois le sort des combats. Mais un affreux désastre l'attend.
Radetzki , en effet , n'avait rien négligé non plus durant l'armistice, pour augmenter ses forces avant la reprise des hostilités. A peine l'armistice est-il dénoncé par le Piémont , qu'il franchit résolument le Tessin avec des forces imposantes et se dirige vers Turin.
Pour couvrir sa capitale menacée, Charles-Albert est obligé délivrer à Novare, le 23 mars, neuf jours seulement après la reprise des hostilités, une grande bataille.
Cette bataille devait avoir, quelle que fût son issue, des conséquences décisives.
Comme ies Autrichiens n'avaient pu encore reprendre Venise, si le roi de Sardaigne eût triomphé à Novare , la
(1) Une expédition dans le but de protéger le pape avait été projetée par le gouvernement français , dès le 26 novembre 1848, avant qu'on sût en France que le pape s'était réfugié à Gaëte.
Quand on apprit que le pape était en lieu sûr , l'expédition fut retardée; mais elle fut de nouveau décidée quand les députés des Etats- Romains proclamèrent la République, le 9 février 1849.
Les premières troupes françaises débarquèrent à Civita-Yecchia le 26 avril , et les Français entrèrent à Rome le 3 juillet suivant.
Lombardie, toujours disposée à secouer le joug autrichien, lui était aussitôt rouverte; et, comme l'année précédente l'Assemblée Vénitienne avait décrété de son côté la réunion de la Vénétie avec les états Sardes , Charles-Albert espérait fonder dans le nord de l'Italie un vaste royaume , capable avec ses seules forces de résister à l'Autriche.
Si , au contraire , les Autrichiens étaient vainqueurs à Novare, la Lombardie et la Vénétie étaient irrévocablement perdues pour Charles-Albert.
Les deux armées, qui jugeaient ainsi très-prochain le dénouement delà lutte, combattirent à Novare avec une égale intrépidité ; mais la tactique autrichienne triompha de la valeur italienne, et l'armée piémontaise essuya une défaite complète.
Charles-Albert vit alors s'évanouir son beau rêve ; et prenant aussitôt une résolution patriotique, destinée à protéger l'intégrité du Piémont , il abdiqua la couronne sur le champ de bataille, en faveur de son fils Victor-Emmanuel, qui, n'ayant pris aucune part ostensible aux projets politiques de son père , devait obtenir plus facilement de l'Autriche une paix honorable. Il en coûtait cependant à Charles-Albert de rester le témoin d'une nouvelle oppression de l'Italie. Ce prince généreux quitta donc le Piémont dès qu'il eut déposé le sceptre ; et , traversant rapidement une partie de l'Europe , il se rendit en Portugal , dans la pensée , sans doute , qu'il oublierait plus facilement ses désastres sur une terre éloignée. Mais les souvenirs déchirants auxquels il voulait se soutraire l'y suivirent, et ne tardèrent pas à causer sa mort.
La douleur profonde que la défaite de Novare causa à Charles-Albert fut partagée par tous les amis sincères de l'Italie. Le Piémont vaincu, la Lombardie remise sous le joug , il devenait évident que Venise réduite à ses seules forces ne pourrait plus résister longtemps aux Autrichiens ; et le siège que soutint en effet bientôt après cette illustre cité ajouta sans doute
une page honorable à son histoire, mais se termina par une capitulation qui vint de nouveau river ses fers (1).
Il y avait alors à Turin un homme qui aima toute sa vie l'Italie , comme les Israélites exilés aux rives de l'Euphrate aimaient la montagne de Sion. Quand l'insurrection italienne éclata, le cœur de cet homme avait tressailli de joie, parce qu'il crut un instant que l'heure de la délivrance de sa patrie avait sonné; mais sa joie avait été de courte durée. Cet homme, quelque temps éloigné de son Dieu , avait été ramené à lui par la captivité et la souffrance. Il avait compris, alors, que la liberté est comme le lierre, qui , pour vivre et croître, a besoin de s'enlacer à un arbre vigoureux , et que cet arbre pour elle c'est la religion. Il éprouva donc un déchirement indicible, quand il vit qu'en plusieurs contrées de l'Italie, et particulièrement à Rome, les mouvements insurrectionnels prenaient des allures impies. Il vit, aussitôt, que l'Italie ne tarderait pas à retomber sous le joug. La défaite de Novare , la capitulation de Venise, quoiqu'il les eût prévues , ne laissèrent pas cependant de lui arracher des larmes amères, et engendrèrent dans son âme une tristesse immense , qui ne le quitta plus un seul instant pendant les quelques années de vie que Dieu lui laissa encore après ces lamentables événements. Cet homme, chacun le sait, s'appelait Silvio Pellico.
0 Silvio ! qu'il fut douloureux pour tous les amis de l'Italie ce jour où , brisée enfin par les déchirements de ton cœur plus encore que par les souffrances de ton corps, ta belle âme dut s'envoler de la terre (2) ! Je me figure que j'étais, en ce moment suprême , au chevet de ta couche , et que je
(1) Venise capitula le 22 août 1849.
(2) Pellico est mort à Turin le 31 janvier 1854. On vient d'ouvrir en Piémont une souscription pour lui élever un monument à Saluées , sa ville natale; et bien des Français s'uniront, sans doute, dans cette circonstance, aux Italiens, pour honorer sa mémoire.
baisais tes restes sacrés comme j'aime à baiser les reliques des saints. D'autres , en effet , ont pu te voir sans te connaître : moi , je t'ai connu sans te voir. Je t'ai connu , parce que mon âme a eu les mêmes aspirations que la tienne , qu'elle a partagé les mêmes sentiments, quelque temps aussi, hélas! les mêmes erreurs. Au&si , si au lieu de me faire naître sur les bords ignorés que le Tarn baigne de ses eaux , la Providence m'eût fait voir le jour sur les rives plus illustres du Tessin ou de l'Àdige , j'aurais gémi comme toi , j'aurais sans doute conspiré comme toi , mais je me figure que , par la grâce de Dieu , j'aurais ensuite aussi prié comme toi , et levé vers le ciel , à ton exemple, mes mains suppliantes.
Ma tristesse fut donc égale à la tienne , quand la cause sacrée de l'indépendance italienne parut définitivement perdue par suite des excès insensés d'une démagogie sans mœurs et sans principes , plus funeste pour elle que les baïonnettes ' autrichiennes, et que la véritable liberté condamna toujours.
Cette liberté, aux jours de ma première jeunesse , s'était, il m'en souvient, présentée à moi sous des traits enchanteurs, qu'elle dut sans doute te montrer aussi. C'était une vierge simple et modeste, ennemie du faste et du bruit , qui captivait mon âme sans troubler mes sens , et que je voyais répandre partout sur son passage des fleurs et des bienfaits. Je jurai alors de l'aimer jusqu'à la mort , et ce serment qui s'échappa naturellement de mon cœur , ma conscience me le dit , je m> \j l'ai jamais trahi.
Jamais, en effet, cette liberté sainte ne m'était apparue, pas plus qu'à toi, sous les traits d'une fdle effrontée , qui cherche le bonheur dans l'orgie , qui a sans cesse l'injure à la bouche , et qui cache un stylet dégouttant de sang dans les plis d'une robe souillée de boue. Cette prétendue liberté , qui frappait à Paris d'une balle parricide un saint archevêque , martyr de sa charité , qui poignardait à Rome un ministre de Pie TX , et qui continue d'abreuver d'amertumes le chef
de l'histoire moderne. 501
auguste de l'Eglise , défenseur naturel, par les sublimes devoirs de sa charge , de tous les opprimés, se décore d'un titre menteur. Son vrai nom , plus odieux encore que celui de tyrannie , c'est la licence , et toutes les parties de mon être ressentent pour elle une horreur inexprimable.
C'est pourtant elle qui prétend encore aujourd'hui régénérer l'Italie, tandis qu'elle aggrave chaque jour le poids de ses infortunes.
Je maudis donc , Silvio , comme tu la maudissais , cette licence exécrable, qui déchire ou déshonore tout ce qui nous fut cher ; et si la vraie liberté, la liberté qui fait les martyrs, celle qui n'apprend à ses disciples qu'à défendre leurs droits avec noblesse , et à verser leur sang , quand il le faut , avec résignation , ne comptait plus aujourd'hui d'adeptes sur la terre, il me tarderait , Silvio , de le suivre dans la tombe pour aller , comme toi , la chercher au ciel.
NJ
un
PRISE DE SÊBASTOPOt
An 1855.
Quel est cet homme à la haute stature , qui s'agite sans cesse sur les confins septentrionaux de l'Europe et de l'Asie? Il était hier dans la capitale splendide de Pierre-le-Grand ; il est aujourd'hui à Moscou, la cité des vieilles églises et des antiques monastères ; il sera demain à Nijni-Novgorod , la ville des caravanes tartares.
Au cœur de l'hiver , ce sont des rennes agiles qui emportent au loin son traîneau ; au cœur de l'été , des chevaux de l'Ukraine dévorent devant lui l'espace , et font voler dans les airs des flots épais de poussière , dont les nuages traînants marqueront le passage de ses chars longtemps après qu'ils auront disparu.
S'il traverse de vastes campagnes aussi rapide que la flèche qui fend l'air, à chaque étape qu'atteignent ses .rennes ou ses chevaux , des troupes innomhrahles de lahoureurs et de filles des champs viennent saluer son passage. S'il s'arrête, un jour
ou deux , dans les palais des grandes cités , une foule plus nombreuse encore de généraux, de popes, de seigneurs , de dames du plus haut rang, viennent révérer sa présence.
Cet homme a de nobles aïeux et d'immenses richesses. C'est pour lui que les monts glacés de l'Oural renferment de l'or • c'est pour lui que la Crimée récolte des vins généreux. Les joies de la famille , plus précieuses que toutes les richesses , la Providence les lui offre aussi avec profusion. Ses palais somptueux de Saint-Pétersbourg ne sont point pour lui de vastes solitudes. Quand il les habite, une lignée forte et belle grandit sous ses yeux , l'entoure de ses embrassements , et promet de dignes rejetons à sa race.
Au milieu de tant de biens , cet homme néanmoins est inquiet...
Son empire est le plus vaste qui existe dans le monde , et cependant on le voit soucieux en franchir de temps en temps les limites. Tantôt c'est aux bords de la Sprée qu'un héritier de la couronne de Frédéric-le-Grand le reçoit comme un vassal recevait jadis son suzerain. Tantôt c'est aux bords du Danube que le successeur des empereurs d'Allemagne incline les vieilles aigles germaniques devant les siennes. Plusieurs centaines de lieues le séparent déjà de la frontière de ses états ; et , à la manière dont ses ordres et ses moindres volontés s'exécutent , on croirait qu'il est encore dans sa capitale.
Fatigué du spectacle des grandeurs présentes, il a voulu contempler l'image des grandeurs passées ; et Rome l'a vu s'arrêter , silencieux et pensif, devant ses imposantes ruines.
Quelle est donc la pensée qui agite cet homme extraordinaire? Qu'est-ce qui l'empêche de goûter tous les trésors de bonheur que la Providence a accumulés pour lui ? Qu'est-ce qui trouble l'éclat de ses jours et le repos de ses nuits ? Le monde attendra quelques années encore pour le savoir.
La cause de l'agitation du grand Czar restera cachée ,
tant que la France lui apparaîtra riche et puissante , et qu'il pourra craindre de voir ses plans contrariés par les descendants des hommes valeureux qui, au commencement de ce siècle , occupèrent un instant les vastes étals qu'il gouverne aujourd'hui.
La France , cependant , s'est tout-à-coup émue. Elle a . tremblé, non pas devant des ennemis du dehors (ces ennemis ont pu quelquefois la vaincre , jamais ils n'ont pu l'effrayer); elle a tremblé devant des hommes sortis de son propre sein. Des idées subversives ont sapé l'ordre social jusque dans sa base; un instant a suffi pour renverser un trône; et une multitude abusée , sans frein et sans loi , se rue avec fureur contre les institutions les plus sacrées. La propriété n'est à ses yeux qu'une usurpation, et la sainteté du mariage qu'un préjugé. Ses clameurs sauvages jettent une immense épouvante dans toutes les classes de la société , mais surtout dans les classes riches. L'industrie s'arrête, le commerce languit, et la France paraît être arrivée à deux doigts de sa perte.
Fils des czars, l'heure que tu attendais avec impatience est arrivée. Cette France, que tu craignais de rencontrer sur ion chemin, a maintenant toutes ses forces occupées à contenir des troupes innombrables d'insensés , égarés par quelques hommes coupables.
Nicolas Ier allait , en effet , révéler au monde ses plans ambitieux, quand toute l'Europe occidentale frémit et sembla 1 frappée de vertige. Les doctrines perverses , prêchées sur les bords de la Seine , avaient trouvé par delà le Rhin de formidables échos. La Prusse , l'Autriche , l'Allemagne tout entière avaient entendu des clameurs aussi sinistres que la France, et étaient livrées aux mêmes appréhensions.
Accours , fils de Paul , pour sauver ces peuples , habitués à te voir proléger leurs souverains.
Les soldats du Czar , appelés par l'empereur d'Autriche , se sont , en effet , montrés déjà dans la Gallicie , ils s'avan-
de l'histoire moderne. 505
cent vers les monts Krapacs, l'insurrection de Hongrie est étouffée, et l'Allemagne respire (1). Mais, tandis que le Czar soutient les trônes chancelants de ses alliés , il laisse passer l'heure favorahle à l'exécution du grand dessein qui , depuis son avènement au trône , n'a pas cessé un seul jour d'occuper sa pensée, La France , dans ces entrefaites , s'est rassurée sur ses destinées : elle est déjà sortie, grande et fière, d'une des crises les plus redoutahles qu'elle ait eu jamais à traverser ; elle a vaincu l'anarchie, ses plaies commencent à se cicatriser, et bientôt, grâce à un pouvoir nouveau qui promettra de laisser vivre la liberté et de n'étouffer que la licence , elle va recouvrer toute sa puissance et reprendre toute sa splendeur.
Une nuit profonde enveloppait depuis plusieurs heures Saint-Pétersbourg dans ses ombres. Les théâtres brillants de cette capitale étaient depuis longtemps fermés , et ses larges rues étaient silencieuses. Tout dormait dans la grande cité, tout , hormis son souverain , qui , seul , dans son cabinet de travail , tantôt marchait à grands pas , tantôt s'asseyait , haletant, pour se relever un instant après.
Ce qui agitait si fort le Czar, c'est que par une sorte d'hallucination il avait devant ses yeux le poteau célèbre , placé sur la limite méridionale de ses états , où Catherine II , vers la fin du siècle dernier , écrivit ces mots altiers et menaçants : Ceci est la route de Constantinople.
Nicolas se rappelait avec orgueil que ses généraux avaient, quelques années auparavant , franchi avec succès le Pruth et le Danube , et jeté leurs avant-postes presque aux avenues de Byzancc, «La puissance des Turcs, s'écriait-il, est passée,
(1) Le 29 août 1849 , l'empereur Nicolas adressa une proclamation à son armée pour la féliciter d'avoir , en quelques mois , réprimé l'insur -. rection de Hongrie, (v. Moniteur ûu 18 septembre 1849.)
à jamais passée II est lemps de rejeter les faibles débris de cette race dégénérée , par delà le Bosphore. Il est temps d'assurer aux Moscovites la possession de Constantinople, et, avec elle, l'empire du monde. »
Le Czar , par la pensée , comptait alors les nombreux bataillons de ses armées ; il comptait aussi les nombreux vaisseaux qui lui assuraient la domination de l'Euxin. Il comparait ses forces militaires et navales aux forces militaires et navales de la Turquie , et il ressentait un immense orgueil en voyant , de son côté , tant de force, et de l'autre, tant de faiblesse.
Quand le monarque s'asseyait , ses doigts crispés feuilletaient de temps en temps deux livres qu'il laissait ouverts devant lui. Ces livres , toutefois , ne racontaient pas les victoires de ses ancêtres et les défaites des Turcs ; ces victoires et ces défaites étaient toutes gravées dans ses vastes souvenirs.
L'un de ces livres était X Histoire de France, l'autre, XHistoire a" Angleterre. Et que cherchait le Czar dans ces deux histoires ? Il y cherchait les récits des guerres sanglantes qui, depuis huit siècles, avaient si souvent éclaté entre ces deux grandes nations , et les traces des haines profondes que ces guerres avaient engendrées.
« Qui pourrait , disait le fier Paulowitz , qui pourrait dans le monde oser entrer en lutte avec moi? Mon pouvoir embrasse tout le cercle voisin du pôle. Une partie de l'Amérique du Nord connaît mes lois ; tout le septentrion de l'Asie est soumis à mon sceptre ; et, en Europe, ma domination, qui paraît s'arrêter d'un côté aux bouches du Niémen, de l'autre, à celles du Danube, s'étend en réalité jusqu'aux bords du Rhin et aux Alpes Juliennes; car le monarque qui règne à Berlin tire son plus grand lustre de mon alliance , et celui qu'on révère à Vienne , soutenu par ma main , m'a dû , hier encore , la conservation de sa plus belle couronne.
» Seules , la France et l'Angleterre se targuent devant moi
de l'histoire moderne. 507
de leur indépendance. Mais la France sort à peine de ses derniers ébranlements. Le théâtre où je veux porter la guerre est d'ailleurs aussi éloigné de son sol que l'Orient l'est de l'Occident , et le nombre de ses vaisseaux n'est point proportionné au nombre et à la valeur de ses soldats. Quant à l'Angleterre , c'est le nombre de ses soldats qui n'est point proportionne au nombre de ses navires.
» Une seule chose pourrait faire obstacle à l'exécution de mon dessein : ce serait la réunion , dans une même pensée , de ces deux puissances ; mais , si les temps passés ont pu jamais projeter des clartés certaines sur l'avenir , ces livres ouverts devant moi en témoignent hautement: cette réunion est impossible !.... »
Quand le (îzàr prononça ces derniers mots , un jour blafard commençait à éclairer les rives de la Neva et la longue série de ses palais. La résolution de l'empereur était fixée ; et ses conseillers intimes furent sur-le-champ mandés , non point pour éclairer de leurs conseils une détermination encore incertaine, mais pour recevoir des ordres , inflexibles comme le destin.
L'un de ces conseillers , vieilli dans les ruses de la diplomatie , le comte de Nesselrode , est chargé d'amuser l'Europe occidentale par des notes fallacieuses, tandis qu'un autre, le prince Menzikoff, en qui respire tout l'orgueil moscovite, a pour mission d'activer tous les préparatifs d'une guerre dont l'issue favorable semble ne pouvoir être douteuse.
Si les prévisions du Czar se fussent réalisées , le monde eût pu craindre l'approche des temps apocalyptiques. L'empereur de Russie , maître absolu de la Baltique et de la mer Noire , menaçant d'écraser l'Europe occidentale au Midi par l'invasion des provinces turques et l'entrée libre de ses vaisseaux dans la Méditerranée , comme il la menaçait incessamment vers le Nord , eût paru présenter plus d'un trait de ressemblance avec l'Antéchrist Mais la Providence allait bientôt déjouer ses desseins.
Dieu tient les cœurs des peuples comme ceux des rois dans sa main , et il en change les dispositions comme il lui plaît. Assez longtemps les deux reines de la civilisation sont restées divisées. L'Angleterre, maintenant, a oublié les humiliations qu'elle reçut jadis des Du Guesclin et des Jeanne-d'Arc. La France , de son côté , a , depuis des siècles , perdu de vue les antiques désastres de Crécy , de Poitiers , d'Azincourt ; et elle se souvient à peine de Waterloo. Les deux nations comprennent qu'elles peuvent grandir désormais l'une et l'autre sans se nuire , et qu'à l'ère trop longue d'une funeste jalousie doit succéder l'ère plus féconde d'une louable émulation. Elles comprennent que leurs génies respectifs n'ont rien d'hostile , puisqu'ils sont fondés l'un et l'autre sur le respect dû à la dignité humaine , et qu'ils n'ont d'ennemi irréconciliable que le despotisme oriental, où le souverain est tout, et où les sujets ne sont rien (t).
Les amis de la liberté des peuples vont donc contempler une merveille bien faite pour les réjouir. Us vont voir les enfants de la France et ceux de l'Angleterre combattre pour la première fois sous les mêmes drapeaux. Ils vont admirer deux genres de courage : celui de l'intrépidité fougueuse, et celui du sang-froid imperturbable , s'unissant pour sauver la grande cause de la liberté européenne , et partant, de la civilisation du monde.
Quand la nouvelle certaine d'un accord aussi inattendu parvint aux oreilles du Czar , il dut éprouver une singulière stupéfaction ; mais son âme était trop fière pour ressentir de
(1) L'entrevue de l'Empereur des Français avec la Reine d'Angleterre, qui a eu lieu à Cherbourg le 5 août 1858 , a cimenté de nouveau l'alliance des deux grandes nations de l'Occident. Puissent elles, pour le bonheur du monde, se souvenir toujours, l'une et l'autre, des nobles paroles qui ont été proférées par l'Empereur des Français à celte occasion !
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l'effroi. Naguère , il considérait le succès comme assuré ; maintenant , c'est la défaite qui paraît inévitable ; mais sa résolution reste la même , parce que la changer ce serait faiblir , et que le grand Czar ne saurait s'abaisser jusqu'à un acte de faiblesse, fallût-il répandre, pour soutenir une cause injuste, des torrents de sang.
Cependant les événements marchaient.
Les Russes avaient envahi depuis longtemps les principautés danubiennes. De leur côté , les flottes de la France et de l'Angleterre s'étaient rapprochées des Dardanelles , qu'elles franchirent sur la demande du sultan, le 22 octobre 1853.
Il était temps; car, deux mois après, un amiral russe détruisait, non loin de Sinope, la flotte que la Turquie entretenait dans la mer Noire ; et, si les escadres alliées n'eussent en ce moment protégé Constantinople , Constantinople eût certainement été prise.
Les Turcs luttaient avec plus de succès sur les bords du Danube. Pendant plusieurs mois , ils défendirent Silislrie avec un tel courage, que les Russes furent réduits à lever honteusement le siège, à la fin de juin 1854, après avoir perdu vingt-cinq mille hommes.
Cependant la France et l'Angleterre marchaient vers leur but avec une irrésistible énergie. Après avoir répondu aux notes astucieuses de la Russie par d'autres notes diplomatiques où les faits étaient rétablis avec leur vrai caractère , il fallait nécessairement déclarer la guerre au Czar ; et pour le réduire , il fallut songer à frapper de grands coups.
Les vaisseaux anglais et français avaient déjà transporté en Orient une grande quantité de troupes, qui se trouvèrent réunies , dès le mois d'août , à Varna , sous les ordres du maréchal Saint-Arnaud.
Les Russes alarmés se demandaient avec anxiété quelle était la destination de ces troupes , et tous leurs rivages de la mer Noire étaient saisis d'effroi.
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A l'extrémité de la Crimée, les czars avaient fondé, au commencement de ce siècle, un vaste port militaire , d'où leurs vaisseaux pouvaient, à chaque instant, se précipiter sur Constantinople pour la surprendre , comme l'aigle s'élance de son aire sur la proie qu'il veut déchirer. Ce port redoutable , que Nicolas s'appliquait avec amour à rendre chaque jour plus redoutable encore , c'était Sébastopol ; et le génie , quel qu'il fût, qui dirigeait l'expédition anglo-française, vit clairement que Constantinople ne pouvait être sauvée qu'à la condition que Sébastopol fût détruit.
Vaisseaux de la France et de l'Angleterre , déployez donc toutes vos voiles et ornez tous vos mâts ; car les guerriers que vous portez ont un but bien plus noble que celui que poursuivaient dans l'antiquité les compagnons de Jason , et jamais flotte aussi nombreuse que celle que vous composez ne fit écumer les flots de l'Euxin.
Le 16 septembre J854, les flottes alliées débarquent les troupes anglaises et françaises non loin d'Eupatoria , et la Crimée s'étonne de voir son territoire foulé par les hommes de l'Occident. L'univers entier s'en étonne aussi.
Descendants valeureux des Francs et des Normands , votre audace, en effet, est grande. Vos ancêtres, à diverses époques , ont parcouru en vainqueurs toutes les contrées de l'Europe occidentale, et ont pu en dresser des cartes fidèles; mais le sol de la Crimée vous est inconnu, et vous devez craindre qu'aussitôt après votre débarquement, l'ennemi , qui connaît tous les plis du terrain , ne vous refoule et ne vous écrase.
L'armée russe, dès qu'elle a appris le débarquement, se concentre , en effet , sur les bords de l'Aima , dans une position formidable. Si les Russes conservent cette position , les troupes anglo-françaises vont être foudroyées; et , cependant , comment les en chasser , puisqu'elle paraît inexpugnable? Elle l'eût été sans doute pour des hommes moins habitués que les Français et les Anglais à affronter toute
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sorte de périls ; mais , pour des soldats résolus à tout braver , l'avantage du terrain du côté de l'ennemi n'est qu'une occasion d'acquérir une plus grande gloire.
L'attaque est donc résolue. Le 20 septembre, les Russes sont assaillis avec une intrépidité irrésistible. Leurs premiers coups de canon emportent, dans les armées alliées, des lignes entières ; mais leurs feux sont bientôt éteints , parce que les soldats français ont gravi, sans reculer un seul instant, des pentes presque inaccessibles , et préparé par l'impétuosité de leur attaque un chemin plus sûr aux Anglais, qui viennent les appuyer.
Après six heures d'un combat acharné , l'armée anglofrançaise remporte sur les Russes une victoire éclatante , et le maréchal Saint-Arnaud, qui avait voulu conserver le commandement quoiqu'il fût atteint déjà d'un mal qu'il savait incurable, put désormais mourir content ; car il ne souhaitait depuis longtemps que de faire une action d'éclat avant de mourir, et son vœu était accompli (1).
Après la victoire de l'Aima , Mentzikoff devait s'attendre à voir l'armée des alliés longer la côte et s'approcher de Sébastopol par le nord ; mais les informations recueillies par les généraux français et anglais les avertissent que Sébastopol a été fortifié de ce côté avec un tel soin qu'un siège paraît impossible. Ils prennent aussitôt une résolution hardie. Ils se décident à traverser sur-le-champ toute la presqu'île , pour aller attaquer Sébastopol par le sud; et cette résolution est exécutée avec un plein succès , tant les Russes s'attendaient peu à une manœuvre aussi audacieuse.
Le 23 septembre ; l'armée des alliés a occupé Ralaclava ; et dès le 9 octobre , la tranchée est ouverte devant Sébastopol. Mais si les Russes avaient manqué d'habileté à la bataille de
(1) Le maréchal Saint-Arnaud mourut le 29 septembre, le neuvième jour par conséquent qui suivit la victoire de l'Aima.
51 u2 GRANDES SCÈNES
l'Aima , et s'ils avaient commis une faute plus grande encore en laissant l'armée anglo-française traverser la presqu'île sans lui disputer pied à pied le passage , ils surent au moins mettre le temps à profit pour fortifier Sébastopol , en quelques jours , du côté du sud , autant qu'ils l'avaient fait , en plusieurs années , du côté du nord.
Napoléon Ier fut contraint de reculer à Moscou , parce que les Russes n'hésitèrent pas à incendier leur ancienne capitale. L'armée anglo-française failli! aussi échouer devant Sébastopol , parce que les Russes prirent , sans hésiter , la résolution non moins extraordinaire d'anéantir eux-mêmes leur flotte. En coulant leurs vaisseaux , qui auraient du reste résisté difficilement à l'attaque des escadres ennemies, ils obtenaient le double avantage de rendre le port complètement inaccessible , et de pouvoir disposer sur-le-champ de toute une armée de matelots et d'un immense appareil d'artillerie pour défendre Sébastopol du côté du sud.
En effet , tandis que l'armée anglo-française avait espéré s'emparer , de ce côté, de Sébastopol par un coup de main , il fut bientôt évident qu'un siège en règle était indispensable; et quantité d'ouvrages élevés avec autant d'babileté que de promptitude par les Russes firent présager que ce siège serait long et meurtrier.
Cependant l'hiver approchait. Les Russes, qui avaient reçu récemment un renfort de quarante mille hommes, profitent, un jour , d'un brouillard épais pour attaquer avec vigueur , à ïnkermann , les lignes anglaises avec des forces redoutables , tandis que la garnison de Sébastopol, pour faire diversion , fond de son côté sur les divisions françaises les plus rapprochées de la place.
L'attaque des Russes, à ïnkermann, était habile. S'ils fussent parvenus à séparer l'armée anglaise de l'armée française, avec les forces supérieures dont ils disposaient ils eussent pu acculer successivement les Anglais et les Français à la mer
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et ruiner complètement l'expédition. Heureusement pour les Anglais , non-seulement la sortie opérée par la garnison de Sébastopol est vigoureusement repoussée par les Français , mais une division de ces derniers , commandée par l'intrépide général Bosquet, accourt encore à leur secours quand ils allaient être enfoncés. Les Russes sont repoussés aussitôt avec tant de vigueur, qu'au lieu d'une victoire décisive qu'ils avaient espérée ils subissent une sanglante défaite , et qu'ils laissent sur les champs d'Inkermann des monceaux de cadavres.
Les travaux du siège pourtant avançaient lentement, et la France et l'Angleterre , qui avaient perdu déjà par les maladies ou par les boulets des Russes un grand nombre de leurs soldats , virent avee joie un prince généreux s'associer à une lutte dans laquelle il s'agissait d'assurer la liberté de l'Europe et de protéger l'indépendance de tous les peuples occidentaux. Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel , plus résolu que l'Autriche, qui, tout en faisant en apparence cause commune avec la France et l'Angleterre , s'en tenait en réalité à une politique expectante , envoya en Crimée une division piémontaise, dont le concours devait être plus utile pour les alliés que des hordes de Turcs indisciplinés qu'avait envoyées le sultan.
Cependant , tandis que le siège se poursuivait , une nouvelle inattendue vient frapper toute l'Europe.
Hier encore, l'homme dont l'ambition fatale avait attiré tant de calamités sur le monde paraissait plein de vie et de santé 3 aujourd'hui, l'on apprend avec étonnement qu'une mort presque soudaine l'a frappé (1).
L'orgueil moscovite, néanmoins, n'est pas encore terrassé, et des propositions de paix, impatiemment attendues, tardent à venir de Saint-Pétersbourg. Il devient alors visible que ces propositions n'arriveront que quand Sébastopol sera tombé,
(1) L'empereur Nicolas mourut le 2 mars 1855 , après une très courle maladie. On apprit en France, le même jour, sa maladie et sa mort.
et Sébastopol ne tombera que lorsqu'un général français aura donné un exemple magnanime , auquel l'antiquité ne saurait rien opposer de plus grand .
Après la mort du maréchal Saint-Arnaud , le général Canrobert avait pris le commandement , et les opérations du siège avaient été conduites par lui avec vigueur; cependant il croit qu'un de ses compagnons d'armes saura les diriger avec plus de vigueur encore, et non-seulement il demande à lui résigner le commandement , mais il sollicite la permission de servir sous lui.
Ce vœu , aussi honorable pour celui qui l'avait formé que pour le général qui en était l'objet , est exaucé par l'Empereur des Français (1) ; et il semble que lorsque le général Pelissier est investi du suprême commandement , les travaux du siège avancent , en effet , avec plus de rapidité.
Ville superbe , qui depuis bientôt un an as bravé le feu terrible des deux plus grandes nations du monde , cesse maintenant de t'enorgueillir, car tu vas tomber ; et ce ne sera point par l'effet de quelque surprise nocturne ou d'une attaque imprévue, que tu tomberas ; ce sera à la face du soleil , parce que ta chute doit avoir pour le monde tous les caractères d'un grand châtiment.
Quand le général Pélissier juge la tranchée assez avancée, il ordonne que l'assaut aura lieu le 8 septembre, à midi. Le 8 septembre , c'est le jour où les catholiques fêtent la nativité de la Vierge ; midi , c'est l'heure du jour où pour la seconde fois ils honorent le mystère de l'Incarnation ; et nul catholique n'est surpris que pour humilier le schisme grec (2) , et pour couvrir
(1) Le commandement en chef fut déféré au général Pélissier par f Empereur, le 26 mai 1855.
(2) L'église grecque , et l'église Russe par conséquent, honorent aussi la Vierge d'un culte insigne; mais les prières des âmes orgueilleuses ne sauraient plaire à Celle qui fut la plus humble des créatures , et le schisme , comme l'hérésie , a pour première cause l'orgueil.
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de gloire la France catholique, Dieu ait choisi ce jour et cette heure. C'est à la France , en effet , que va revenir la plus grande part de gloire dans cette mémorable journée.
Parmi les forts qui protègent la ville, il en est un qui domine tous les autres , et qui , durant tout le siège , a fait subir aux assiégeants des pertes cruelles ; c'est la tour Malakoff. C'est ce fort qu'il importe surtout de prendre ; et puisque c'est le côté le plus périlleux de l'attaque, c'est de ce côté que se dirigeront surtout les bataillons français. Les Anglais attaqueront sur un autre point.
A peine le signal est donné , que les soldats français s'élancent avec une rapidité qui tient du prodige. Ils ont à leur tête le brave général Mac-Mahon , qui mêle dans ses veines le sang de deux nations unies étroitement par les liens de la même foi , malgré la différence de leurs destinées : celui de l'heureuse France , sa principale patrie , et celui de l'Irlande infortunée , mère de ses premiers aïeux.
Entraînés par l'exemple de leur chef, les soldats français volent plutôt qu'ils ne marchent. Les voilà déjà au pied de la tour redoutable. Plusieurs s'avancent un à un sur l'arête aiguë d'une muraille , comme il marcheraient sur un terrain parfaitement uni , et quelques-uns ont déjà pénétré dans la tour avant que les Russes aient vu toute l'imminence du danger.
Une lutte suprême s'engage alors dans l'intérieur de la tour allière qui, durant onze mois, a vomi tant de mitraille. Ce n'est déjà plus le canon qui retentit ; car c'est sur les pièces mêmes que les Russes et les Français s'attaquent d'homme à homme et s'entre-déchirent avec un égal courage. L'intrépidité française triomphe enfin. Tous les défenseurs de la tour sont morts ou baignent dans leur sang , la tour est prise , et Sébastopol va être pris aussi ; car les mêmes canons qui portaient à chaque instant le ravage et la mort dans les rangs des assiégeants vont maintenant être retournés contre la ville et la foudroyer.
L'attaque des Anglais , quoique exécutée aussi avec vigueur, était moins heureuse que celle des Français ; mais l'assaut n'avait pas moins réussi , parce que toute la partie sud de la ville étant commandée par la tour Malakoff, il était difficile que les Russes pussent s'y défendre ; et dans la nuit , en effet, ils l'abandonnèrent pour se réfugier dans la partie nord, située de l'autre côté de la rade, où ils étaient à même de résister encore longtemps.
Mais si les assiégeants avaient fait des pertes douloureuses , celles des Russes depuis le commencement de la guerre avaient été infiniment plus grandes. Les Russes d'ailleurs voyaient, d'autres parties de leur empire sérieusement menacées ; el , (juoique dans la Baltique ils n'eussent subi que des échecs peu importants, la continuation de la guerre eût pu, de ce côté aussi, finir par leur être funeste.
La Russie s'étant d'ailleurs défendue noblement, le czar Alexandre II pouvait, sans ternir nullement l'éclat de sa couronne , terminer une guerre que son père n'avait engagée que par une ambition irréfléchie, et dans laquelle un sentiment d'amour-propre avait pu seul le faire persister.
La prise de Sébastopol fut donc bientôt suivie de préliminaires de paix ; un congrès de toutes les puissances belligérantes dut se réunir à Paris pour régler les conditions de la paix définitive, et le traité qui suivit ce congrès mémorable fut signé dans la capitale de la France, le 30 mars 1856.
Dans cette circonstance , Alexandre II mérita bien de l'humanité, en faisant cesser une guerre injuste, qui avait fait couler bien du sang en Europe et en Asie ; car la lutte entre les Russes et les Turcs s'était aussi propagée dans plusieurs contrées de ce dernier continent.
A ce titre de gloire Alexandre II en a depuis ajouté bien d'autres; et, aujourd'hui plus que jamais, ce puissant prince mérite les sympathies universelles du monde civilisé, par les
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soins qu'il prend pour améliorer le sort de ses peuples , particulièrement celui des classes agricoles, qui forment l'immense majorité de la population de son vaste empire.
Plût à Dieu que ce prince si humain voulût aussi ouvrir son cœur à la voix de la grâce , qui appelle incessamment tous les Isommes à l'unité des croyances religieuses sous un chef unique ! Le jour où le chef de la grande nation moscovite répondrait à cette voix divine , ouvrirait certainement une ère nouvelle à l'histoire. La France n'aurait plus alors aucun intérêt à fermer à ce puissant monarque le chemin de Byzance. Tout au contraire, tandis qu'il chasserait les Osmanlis de l'Europe , elle , de son côté ; achèverait d'expulser de l'Afrique la religion monstrueuse de Mahomet, qui se trouverait ainsi , peu à peu , refoulée dans la contrée même qui lui donna naissance , et où tous les peuples chrétiens devraient chercher à l'écraser en réunissant leurs efforts.
Tout homme , en effet , qui interroge d'un œil attentif l'horizon de l'Orient , voit qu'il s'y forme de grands orages. Des événements récents prouvent que le fanatisme musulman, qui a si souvent couvert la terre de monceaux de ruines, menace «le renouveler ses scènes de destruction (1). Pour prévenir de nouvelles éruptions de ce volcan dont on entend déjà le grondement sinistre , il faudrait se hâter d'en détruire le foyer , c est-à-dire , de détruire de fond en comble la Mecque , de promener ensuite la charrue et de semer le sel sur le sol de cette ville impure , noircie par la couche épaisse de plus de douze siècles d'impostures hypocrites. C'est laque des mu ltiiudes innombrables vont, chaque année, réchauffer leur sauvage fanatisme ; là , que sous le prétexte d'honorer l'unité
(1) Le monde ne vit jamais de plus grandes horreurs que celles qui ont été commises , cette année môme, sur les Chrétiens , par les Turcs ou les Arabes, à Candie , à Djeddah, et en quelques autres lieux encore.
de Dieu , les sectateurs du Coran ne sacrifient en réalité qu'au démon de la luxure et à celui de la cruauté, dont les autels souillés , également funestes à la liberté et à la dignité humaines, furent de tout temps voisins l'un de l'autre, et obtinrent toujours l'encens égoïste des mêmes adorateurs.
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