‹ Grandeur et décadence de César BerotteauChapitre 18 sur 23 · LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX · texte numérisé non relu

LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX

Enfoncé I

FLEURY^ en sortant.

Ça m'est bien égal, j'ai une place d'éditeur responsable.

J'aurai toute la journée à moi pour flâner «u pour remplir quelque place amusante dans le bureau du journal. BIXIOU.

Dutocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir couper les têtes...

TBUILLIEIU

Des rois?.,.

BIXIOU

Recevez mes compliments, il est joli, celui-là l

COLLEVILLE, entrant joyeux.

Messieurs, je suis votre chef...

THUILLIER^ t7 embrasse CollevilU.

Ah I mon ami, je le serais comme tu Tes, je ne serais pas si content.

BDUOU.

C'est un coup de sa femme, mais ce n'est pas un coup de il^\ {Éclats de rire.)

POIRET

Qu'on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd'hui?...

BIXIOU

La voulez-vous? L'antichambre de l'administration sera désormais la chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave, le lit est plus que jamais le petit lentier de traverse.

Monsieur Bixiou, je vous en prie, expliquez-voos? BIXIOU.

Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative à faire; car, ma parole d'honneur, l'Eut vole autant ses employés que les employés volent le temps dû à l'Etat; mais nous travaillons pou parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin a vu tout cela ! Ce grand homme de bureau pré-

ai8 SCÈNES D£ LA YIB PARISIENNE

voyait, meseieura, ce qui doit arriver^ et ce que le& niais appellent le jeu de nos admirables institutions libérales. La chambre va Touloir administrer, et les administrateurs you* dront être législateurs. Le gouvernement voudra adnûnis» trer, et Tadministration voudra gouverner Aussi les lois seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendrontelles des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aim^ti rire. Je vis dans l'admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps modernes, Louis XYUI, nous a préparé. {Stupéfaction générale,) Messieurs, si la France, le pays le îjnieux administré de ITurope, est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays, je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux chambres, sans la liberté de la presse, sans le rapport et le mémoire, sans les circulaires, sans une armée d'employés 1... Ah ça, comment ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter à ehacpie respiration, à chaque bouchéet... Ça peut-il s'appeler des gouvernemenls, des patries? Chi m^a soutenu... (des farceurs devojpagieurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu'ils jouissent d'une certaine influence; mais je les plains! ils n'ont pas le progrès iki lumières, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n'ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n'y a que le peuple français de spirituel. Comprenez- vous, monsieur Poiret (Poiret reçoit comme une secousse), qu'un pays puisse se passer de chefs de division, dé directeurs généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l'empereur Napoléon, qui eut bien ses raisons pour créer dei places. Tenez, comme ces pays ont l'audace' d'exister, et qu'à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le tiers du budget, ce dont on ne se dea^ tait pas avant la Révolution, je me résume en disant qtit TAcadémic des inscriptions et belles-lettres, qui a peu de tthose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question : Quel esi l'Etat le mieux constitué, ai 4)(iitt qui fait beaucoup de choses oioec peu d'employés, «u di e^im §ui fedtptu de choses avec beauamp d'employési^

VE^ SfIPLOTSB POIiffiT.

Cst-ee là TOtre deraier mot?

Bixrou.

Tes y sir!,. Ta, mein herr!,,, Sif sigm fais grâce des autres langues.

POIRET lève les fnains au Mon Dieu! et Ton dit que vous êtes sp

BIXIOU

Vous ne m'avez donc pas compris?

PHELUON.

Cependant la dernière proposition est

BIXIOO.

Comme le budget, aussi compliquée qv et je vous mets ainsi comme un lampion sur ce trou, sur ce gouffre, sur ce vol Constitutionnel^ Vhorisuyn politiqœ.

J'aimerais mieux une explication q prendre...

B<XMU

Ylve Rabourdin !«.. voilà mon opinii tent?

COLLEVILLE, gravemen Monsieur Rabourdin n'a eu qu'un tort

POIRET

Lequel?

COLLEVILLE

Celui d'être un homme d'Etat au lien teireau.

PHELLION, en seplaçant devan

Pourquoi, môsieur, vous qui eompren cienr Rabourdin, avez-vous fait cette ign affreuse caricature?

BIXIOU

Et noire pari? oubliez-vous que je jo ble, et que votre bureau me doit un d Cancale?

POIRET, très^hiffbnné.

n est don6 dit que je quitterai le bureau sans avoir jamais pu comprendre une phrase, un mot, une idée de monsieur Bixiou.

BIXIOU

C'est TOtre faute f demandez à ces messieurs?... Mesp sieurs, ayez-vous compris le sens de mes observations Y sont-elles justes? lumineuses?

TOUS

Hélas I oui.

MINARO.

Et la preuve, c'est que je viens d'écrire ma démissicm. Adieu, mesâeurs, je me jette dans l'industrie...

BIXIOU

Avez-vous inventé des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles de papier ? MINARD, en s'en allant.

Je garde mon secret.

BIXIOU

Ëh bien ! jeune Poiret jeune, vous le voyez ?••• ces metsieurs me comprennent tous...

POIRET, humilié.

Monsieur Bixiou, voulez-vous me fsûre l'honneur de me parler une seule fois mon langage en descendant jusqu'à moi ?.,.

BIXIOU, en guignant les employés.

Volontiers ! (Il prend Poiret par le bouUm de sa rediiir gote.) Avant de vous en aller d'ici, peut-être serez-vooi Ven aise de savoir qui vous êtes...

POIRET, vivement* Un honnête homme^ monsieur.

BDUOU, il hausse les épauki.

... De définir, d'expliquer, de pénétrer, d'analyser oeqoL c'est qu'un employé... le savez-vous?

Je le crois.

LES EMPLOYAS 3St

Bixiou tortille le bouton.

J'en doute.

POIRET

C'est un homme payé par le gouveraemi travail.

BIXIOU

Évidemment, alors un soldat est un emp

POIRET, embarrassé.

Mais non.

BIXIOU

Cependant il est payé par l'État pour et passer des revues. Vous me direz qu'il s ter sa place, qu'il est trop peu en place, ( et touche généralement trop peu de métal, celui de son fusil.

POIRET ouvre de §rands yex

Eh bien! monsieur, un employé serait un homme qui, pour vivre, a besoin de i qui n'est pas libre de quitter sa place, ne s chose qu'expédier.

BIXIOU

Ah 1 nous arrivons à une solution... Ai la coque de l'employé. Pas d'employé sai bureau sans employé. Que faisons-nous al (Poiret essaye de piétiner^ il échappe à Bixi 'm bouton et qui le reprend par un autre dans la matière bureaucratique un être n est à moitié employé, il est sur les confii des armes, comme sur les frontières : ni ni tout à fait employé. Mais, papa, où all( tille le bouton.) Où cesse l'employé? Qi préfet est-il un employé?

POIRET^ timidement.

C'est un fonctionnaire.

BIXIOU

Ah l vous arrivez à ce conlrenBcns qu'u serait pas un employé !...

358 SCÈNES DE I^ flE P4IUSlENIf«

POIRET, fatigué, regarde totales employés.

Monsieur Godard a Tair de vouloir dire quelque chose.

GODARD

L'employa twait Tordre ei le fonctionnaire un genre.

BIXIOU, souriant.

Je ne vous croyais pas capable de cette ingénieuse distinction^ brave sons-ordre.

POIRET

Où allons-nous ?•••

BIXIOU

Là, là... papa, ne marchons pas sur notre longe... Écoutez, et nous tiniroro par nous entcoâre. Taiea, posons un axiome que je lègue aux bureaux 1...

Où finit l'employé commence le fonctionoaire, où finit le fonctionnaire commence l'homme dTÈtat.

Il se rencontre cependant peu d'hommes d'État parmi les préfets. Le préfet wrait alors un neutre de» genres supérieurs. Il se trouverait entre Thomme 4*Ètat et l'employé, comme le douanier se trouve entre le civil et le militaire. Continuons à débrouiller ces tantes questions. {Poiret devient rouge, )Cec\ ne peut-il pas se formuler par ce théorème digne de Larochefoucault : Aa-dessus de vingt mille francs d'appointements, il n'y a ^^h» d^eraptoyés. Nous pouvons mathématiquement en twer ee premier coroitetre : L'homme d'État se déclare daifô la sphère des traitements supérieun, ei ce non moins important et logique 'deuxième corolkm: Les directeurs géaéraux peuvent être des iiemmes d'État Peut-être est-ce dans oe«ensque plus d'un député se dit : — C'est un bel état que d'^re directeur général ! Mais, dans l'intérêt de la langue française et de l'Académie... POIRET, tout à fait fasviné par la fixité du regardée

Bixiou.

La langue française 1... l'Académie 1.^ BIXIOU, il eoup'e wnseçtmà bouton^ et ressaisit le bauUm

supérieur.

Oui, dans l'intérêt de notre belle langue, on doit faire ob« server que sile chef de bureau peut à la rigueur êtreencore un employé, le chef de division doit êtra m Jteroaucfate.

Ces messieurs... (t7 se tourne vers les employés en leurmon' iront tm troisième bouton coupé à la redingote de Poire t] ces messieurs apprécieront cette nuance pleine de délicatesse. Ainsi, v^pa Poiret, l'employé finit exclusivement au chef de division. Voici donc la question bien posée, il n'existe plus aucune incertitude, l'employé qui pouvait paraître indéfinissable est défini.

Gela me semble hors de doute.

BIXIOU

Néanmoins^ faites-moi Famiiié de résoudre cette ques« tion : Un juge étant inamovible, conséquemment ne pouvant être, selon votre subtile distinction, un fonctionnsûre, et n'ayant pas un traitement en harmonie avec son ouvrage, doit-il être compris dans la classe des employés T... POIRET, il regarde les corniches.

Monsieur, je n'y suis plus...

BIXIOU^ t7 coupe un quatrièMe bouton.

Je voulais vous prouver, monsieur, que rien n'est simple, mais surtout, et ce que je vais dire est pour les philosophes (si vous voulez me permettre de retourner un mot de Louis XVIII), je veux faire voir que : A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s'embrouiller. POIRET s'essuie le front.

Pardon, monsieur, j'ai mal au cœur... (// veut croiser as redingote.) Ah I vous m'avez coupé tous mes boutons t

BIXIOU

Eh bien! comprenez-vous?...

POIRET, mécontent.

Oui, monsieur... oui, je comprends que vous avez voula faire une très-mauvaise farce, en me coupant mes boutons, sans que je m'en aperçusse I

BIXIOU, gravement.

Vieillard, vous vous trompez. J'ai voulu graver dans votre cerveau la plus vivante image possible du gouvernement constitutionnel [tous les employés regardent Bixiou, Poiret stupéfait le contemple dans une sorte d'inquiétude) et vous tenir ainsi ma parole. J'ai pris la manière parabolique des

saunages ! (doutez I) Peadant que ies mmistres'élablÎBseK à la chambre des colloques à peu piès ausâ eonduanS) aussi utiles que le Aôtre, radminiaintiôii «oiy^ ém bevton lui corUribuahles*

TOUS

Brivo» Bixioul

POIRET, qui comprendm Je ne regrette plus mes boutons.

BIKIiOil.

Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour à peu de chose, et je pri?e le ministère demBLC0Oftémà»a.{ïù sort au milieu de$ rira de tom les employés:)

Il se passait dans le salon de réoeplion chi ministère une autre scène, plus imUucLive que eeUe*ci^ car elle peiït apprendre comment périssent les grandes idées ëans les sphères supérieures et oomiaent on s'y console d'un malkeur.

En ce moment» des Lupeaulx présoitait ausiiaistre le nou- Teau dinecteur, monsieur Baudoyer. Il se^emrait 4a»Bie salon deux ou trois députés ministériels^ influents, et moBsieur Cîergeot, à qui l'Excellence donnait l'aiBuranoe d'un traitement honorable. Aprèsquelques phrases banales ëobangées, f événement du jour fut sur le tapis.

UN DGiPUTÉ.

Vous n'aurcâ^ donc (dus Rabourdin?

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