‹ Grandeur et décadence de César BerotteauChapitre 9 sur 23 · A THÉOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

A THÉOPHILE GAUTIER

Après les désastres de la révolution de Juillet qai détrui* ûi plusieurs fortunes aristocratiques soutenues par la cour, madame la princesse de Cadignan eut l'habileté de mettre sur le compte des événements politiques la ruine complète due à ses prodigalités. Le prince avait quitté la France avec la famille royale en laissant la princesse à Paris, inviolable par le fait de son absence, car les dettes, à Tacquittement desquelles la vente des propriétés vendables ne pouvait suffire, ne pesaient que sur lui. Les revenus du majorât avaient été saisis. Enfin les affaires de cette grandt; famille se trouvaient en aussi mauvais état que celles de la branche atnée des Bourbons.

Cette femme, si célèbre sous son pi^mier nom de duchesse de Maufrigneuse, prit alors sagement le parti de vivre dans une profonde retraite, et voulut se faire oublier. Paris fut emporté par un courant d'événements si vertigineux, que bientôt la duchesse de Maufrigneuse, enterrée dans la prin« cesse de Cadignan, mutation de nom inconnue à la plupart des nouveaux acteurs de la société mis en scène par la révolution de Juillet, devint comme une étrangère.

En France, le titre de duc prime tous les autres, même

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^lui de prince, quoiqu*en thèse héraldique pure de tout sophijsme, les titres ne signifient absohnnent rien, et qu'il y dit égalité parfaite entre les gentilshommes. Celte admirable égalité fut jadût soigneusement maintenue par la maison de France; et, de nos jours, elle Test eneore, an moins nominalement, par le soin qu*ont les rois de donner de simples titres de comtes à leurs enfants. Ce fut en vertu de ce système que François P' écrasa la splendeur Jes titres que se donnait le pompeux Charles-Quint en lui signant une réponse : François, seigneur de Vanves. Louis XI avait fait mieux encore, en mariant sa fille à un gentilhomme sans titres, à Pierre de Beaujeu. Le système féodal fut si bien brisé par Louis XIV, que le titre de duc devint dans sa monarehie le suprême honneur de Taristocralie, et le plus envié. Néanmoins, il est deux ou trois familles en France où la principauté, richement possessionnée autrefois, est mise audessus du duché. La maison de Cadignan, qui possède le titre de duc de Maufrigneuse pour ses fils aînés, tandis que tous les autres se nomment thuplement chevaliers de Cadignan, est une de ces familles exceptionnelles. Comme autrefois deux princes de la maison de Rohan, les princes de Cadi- ^an avaient droit à un trône chez eux ; ils pouvaient avoir des pages, des gentilshommes à leur service. Cette explication est nécessaire, autant pour éviter les sottes critiques de «eux qui ne savent rien que pour constater les grandes «hoses d'un monde qui, dit-on, s'en va, et que tant de gens poussent sans le comprendre. Les Cadignan portent d'or t €tnq fusées de sable accolées et mises en fasce^ avec le tn^ iiEMiNi pour devise, et la couronne fermée, sans tenants « lambrequins. Aujourd'hui la grande quantité d'étrangers qui «ffîuent à Paris et une ignorance presque générale de la science héraldique commencent à mettre le titre de prince à la mode. H n'y a de vrais princes que ceux qui sont posses- «ionnés et auxquels appartient le litre d'altesse. Le dédain de la noblesse? française pour le titre de prince, et les raisons qu'avait Louis XIV de donner la suprématie au titre de duc, ont empêché la France de réclamer l'altesse pour les qudques princes qui existent en France, ceux de Napoléon

Lies SECRETS DB LA PRfNCBSSB DB CADIGNAN 71

exceptés. Telle est la raison peur laquelle les princes de Gadifnan se trouvent dans une position inférieure, nominalement parlant, vis-à-yis des autres princes du continent.

Les personnes de la sodëté dite du fsiubourg Saint-Ge^ main protégeaient la princesse par une discrétion respectueuse due à son nom, lequel est de ceux qu'on honorera lonjours, à ses malheurs que Ton ne discutait plus, et à si beauté, la seule chose qu'elle eût conservée de son opulence éteinte. Le monde , dont elle ftit Tomement, lui savait gré d'avoir pris en quelque sorte le voile en se cloîtrant chez elle. Ce bon goût était pour elle, plus que pour toute autre femme, un immense sacrifice. Les grandes choses sont toujours û vivement senties en France, que la princesse regagna par sa retraite tout ce qu'elle avait pu perdre dans Topi^ nion publique an milieu de ses splendeurs. Elle ne voyait plus qu'une seule de ses anciennes amies, la marquise d'Espard ; encore n'allait-elle chez elle ni aux grandes réunions, ni aux fêtes. La princesse et la marquise se visitaient dans la première matinée, et comme en secret. Quand la princesse venait dtner chez son amie, la marquise fermait sa porte. Madame d'Espard fut admirable pour la princesse ; elle changea de loge aux Italiens, et quitta les premières pour une baignoire du rez-de-chaussée, en sorte que madame de Cadignan pouvait venir au théMre sans être vue, et en partir incognito. Peu de femmes eussent été capables d'une délicatesse qui les eût privées du plaisir de traîner à leur suite une ancienne rivale tombée, de s'en dire la bienfaitrice. Dispensée ainsi de faire des toilettes ruineuses, la princesse allait en secret dans la \oiture de la marquise, qu'elle n'eût pas acceptée publiquement. Personne n'a jamais su les raisons qu'eut madame d'Espard pour se conduire ainsi avec la,prin cesse de Gadignan ; mais sa conduite fut sublime, et cornporta pendant longtemps un monde de petites choses qui, vues une à une, semblent être des niaiseries, et qui, vues et masse, atteignent au gigantesque.

En 1SG2, 0*018 années avaient jeté leurs tas de neige sm les aventures de la dudiesse de Maufrigneuse, et l'avaient si bien blanchie qu'il fallait de grands efforts de mémoire pour

se rappeler les circonstaDces graves de sa vie antérieure. De cette reine adorée par tant de courtisans, et dont les légè- . relés pouvaient défrayer plusieurs romans, il restait une femme encore délicieusement belle, âgée de trente-six ans, mais autorisée à ne s'en donner que trente, quoiqu'elle fût mère du duc Georges de Maufrigneuse, jeune homme de dixneuf ans, beau comme Antinous, pauvre comme Job, qui devait avoir les plus grands succès, et que sa mère voulait avant tout marier richement. Peut-être ce projet était-il le secret de Tintimité dans laquelle elle restait avec la mar* quise, dont le salon passe pour le premier de Paris, et où elle pouvait un jour choisir parmi les héritières une femme pour Georges. La princesse voyait encore cinq années entre le moment présent et Tépoque du mariage de son fils ; des années désertes et solitaires, car pour faire réussir un bon mariage sa conduite devait être marquée au coin de la sagesse.

La princesse demeurait rue de Miromesnil, dans un petit hôtel, à un rez-de-chaussée d'un prix modique. Elle y avait tiré parti des restes de sa magnificence. Son élégance de grande dame y respirait encore. Elle y était entourée des belles choses qui annoncent une existence supérieure. On voyait à sa cheminée une magnitique miniature, le portrait de Charles X, par madame de Mirbel, sous lequel étaient gravés ces mots : Donné par le roi; et, en pendant, le portrait de Madame, qui fut si particulièrement excellente pour elle. Sur une table, brillait un albiun du plus haut prix, qu'aucune des bourgeoises qui trônent actuellement dans notre société industrielle et tracassière n'oserait étaler. Cette audace peignait admirablement la femme. L'album contenait des portraits parm\ /esquels se trouvaient une trentaine d'aniis intimes que le monde avait appelés ses amants. Ce nombre était une calomnie; mais, relativement à une dizaine, peut-être était-ce, disait la marquise d'Espard, de la belle et bonne médisance. Les portraits de Maxime de Trailles, de de Marsay, de Rastignac, du marquis d'Esgrignon, du général Montriveau, des marquis de Ronquerolles et d'Adjuda-Pinto, du prince Galathionne, des jeunes ducs

de Grandlieu, de Réllioré , du beau Lucien de Rubempré avaient d'ailleurs été traités avec une grande coquetterie de pinceau par les artistes les plus célèbres. Gomme la princesse ne recevait pas plus de deux ou trois personnes de cette collection , elle nommait plaisamment ce livre le recueil de ses erreurs. L'infortune avait rendu cette femme une bonne mère. Pendant les quinze années de la Restauration, elle s'était trop amusée pour penser à son fils ; mais en se réfugiant dans l'obscurité, cette illustre égoïste songea que le sentiment maternel poussé à l'extrême deviendrait pour sa vie passée une absolution confirmée par les gens sensibles, qui pardonnent tout à une excellente mère. Elle aima d'autant mieux son fils, qu'elle n'avait plus autre chose à aimer. Georges de Maufrigneuse est d'ailleurs un de ces enfants qui peuvent flatter toutes les vanités d'une mère, aussi la princesse lui fit-elle toutes sortes de sacrifices ; elle eut pour Georges une écurie et une remise, au* dessus desquelles il habitait un petit entre-sol sur la rue, composé de trois pièces délicieusement meublées ; elle s'était imposé plusieurs privations pour lui conserver un cheval de selle, un cheval de cabriolet et un petit domestique. Elle n'avait plus que sa femme de chambre, et, pour cuisinière, une de ses anciennes filles de cuisine. Le tigre du duc avait alors un service un peu rude. Toby, l'ancien tigre de feu Beaudenord, car telle fut la plaisanterie du beau monde sur cet élégant ruiné, ce jeune tigre qui, à vingtcinq ans, était toujours censé n'en avoir que quatorze, devait suffire à panser les chevaux, nettoyer le cabriolet ou le tilbury, suivre son maître, faire les appartements, et se trouver à l'antichambre de la princesse pour annoncer, si par hasard elle avait à recevoir la visite de quelque personnage. Quand on songe à ce que fut, sous la Restauration, la belle duchesse de Maufrigneuse, une des reines de Paris, une reine éclatante, dont la luxueuse existence en aurait remontré peut-être aux plus riches femmes à la mode de Londres, il y avait je ne sais quoi de touchant à la voir dans son humble coquille de la rue Miromesnil, à quelques pas de son immense hôtel qu'aucune fortune ne pouvait habi-

?i SCÈNES DE LA TIK PABISIRHIII

ter, «t que le marteMi des ^éeulatewrs a démoli. La iraim^ â pemo servie eoBveirablement |iar trente domestiques, qui possédsit les (dus beaux appartements de réception de Paris, les i^us joHs petits appartements, qui y donna de si beil» fêtes, vivait dans un appartement de einq pièces : une anti* chambre, un# salle à manger, un sakm, une diambre à coucher et un cabinet de toilette, avee deux femmes pour tout domestique.

— Ah f elle est admirable pour son fils, disa^ cette ûm eommère de marquise d'Espard, et admirable sans empliase; «lie est heureuse. On n'aurait jamûs cm cette femme ai légère capable de résoluiious suivies avec autant de persistance ; aussi notre hatk archevêque Ta-t-il encouragée, se montre-t-il parfait pour elle, et vient*il de décider la vidUe <;omtesse de Cinq-Cygne à lui faire une visite.

Avouons-le d'ailleurs I II faut être reine pour savoir abdiquer, et descendre noblement d'une position élevée qui n'est jamais entièrement perdue. Cenx«là seuls qui ont la eonscience de n'être rien par eux-mêmes, manifestent des regrets en tombent, ou murmurent et reviennent sur un passé qui ne reviendra jamais, en devinant bien qu'on ne parvient pas deux fois. Forcée de se passer des fleurs rares au milieu desquelles elle avait Thabitude de vivre et qui rehaussaient si bien sa personne, car il était impossible de ne pas la comparer à une fleur, la princesse avait bien choisi son rez-de-chaussée ; elle y jouissait d'un joli petit jardin, plein d'arbustes, et dont le gazon toujours vert égayait sa paisible retraite. Elle pouvait avoir environ douze mille Kvres de rente, encore ce revenu modique était-il composé d'un secours annuel donné par la vieille duchesse de Navarreins, tante paternelle du jeune duc, lequel devait être continué jusqu'au jour de son mariage, et d'un autre secours envoyé par la duchesse dllxelles, du fond de sa terre, oi elle économisait comme savent économiser les vieilles du« chesses, auprès desquelles Harpagon n'est qu'un écolier. Lb prince vivait à l'étranger, constamment aux ordres de ses maîtres exilés, partageant leur mauvaise fortune, et les servant avec un dévouement sans calcul, le plus intelligent

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peat-être de t«as ceux qai ks entourent. La portion du prœce de Gadignan protégeait eneore sa femme à Paris. <^^ Int cfa^ la princesse que le maréchal aiiquel nous devons la conquête de l'Afnque eut, lors de la tenutive de Madame en Yeadée, des conférences avec les principaux cbefe de Vo pi nion légitimiste, tant était grande f obscurité de la prin cesse, tmt sa détresse excitait peu la dé^noe du gourerneinent actuel I En voyant venir la terrible feilHle de Tamonr, cet âge de quarante ans au delà duquel il y a si peu de chose pour la femme, la princesse s'élait jetée dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves. La littéralure et la politique sont aujourd'hui ce qu'était autre* fois la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions. Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un livre. Depois que, de jolie, de belle femme, la princesse était passée femme s|:»rituelle en attendant qu'elle passât to«t à fait, elle avait fait d'une réception chez elle un honneur suprême qui distinguait prodigieusement la personne favorisée. A l'abri de ces occupations, elle pot tromper Tun de ses premiers amants, de Màrsay, le plus influent personnage de ta politique bourgeoise intronisée en juillet 1830 ; elle le reçut quelquefois le soir, tandis que le maréchal et plusieurs légitimistes s'entretenaient à voix basse, dans sa chambre à coucher, de la conquête du royaume, qui ne pouvait se faire sans le concours des idées, le seul élément de succès que les conspnrateurs oubliassent. Ce fut une jolie vengeance de jolie femme, que de se jouer du premier ministre en le faisant servir de paravent à une conspiration contre son propre gouvernement. Cette aventure, digne des beaux jours de la Fronde, fut le texte de la plus spirituelle lettre du monde, où la princesse rendit compte des négociations à Madame. Le duc de Maufrigueuse alla dans la Vendée, et put en revenir secrètement, sans s'être compromis, mais non sans avoir pris part aux périls de M^nAUE, qui, malheureusement, le renvoya lorsque arut parut être perdu. Peut-être la vigilance passionnée de ce jeune homme eût-eUe déjoué la trahison. Quelque grands

qu'aient été les torts de la duchesse de Maufrigneuse aux yeux du monde bourgeois, la conduite de son fils les a certes effacés aux yeux du monde aristocratique. Il y eut de la noblesse et de la grandeur à risquer ainsi le fils unique e* ?hérilier d'une maison historique. Il est certaines personnes, lites habiles, qui réparent les fautes de la vie privée par lef jervices de la vie politique, et réciproquement ; mais il n'y «ut chez la princesse de Cadignan aucun calcul. Peut-être n'y en a-t-il pas davantage chez tous ceux qui se conduisent ainsi. Les événements sont pour la moitié dans ces contresens.

Dans un des premiers beaux jours de mai 1833, la marquise d'Espard et la princesse tournaient, on ne pouvait dire se promenaient , dans l'unique allée qui entourait le gazon du jardin, vers deux heures de l'après-midi, par un des derniers éclairs du soleil. Les rayons réfléchis par les murs faisaient une chaude atmosphère dans ce petit espace qu'embaumaient des fleurs, présent de la marquise.

— Nous perdrons bientôt de Marsay, disait madame d'Espard à la princesse, et avec lui s'en ira votre dernier espoir de fortune pour le duc de Maufrigneuse ; car depuis que vous l'avez si bien joiié, ce grand politique a repris de Taffection pour vous.

— Mon fils ne capitulera jamais avec la branche cadette, dit la princesse, dût-il mourir de faim, dussé-je travailler pour lui. Mais Berthe de Cinq-Cygne ne le hait pas.

— Les enfants, dit madame d'Espard, n'ont pas les mêmes engagements que leurs pères...

— Ne parlons point de ceci, dit la princesse. Ce sera bien assez, si je ne puis apprivoiser la marquise de Cinq-Cygne, de marier mon fils avec quelque fille de forgeron^ conime a fait ce petit d'Esgrignon 1

— L'avez- vous aimé? dit la marquise.

— Non, répondit gravement la princesse. La naïveté de d'Esgrignon était une sorte de sottise départementale de laquelle je me suis aperçue un peu trop tard, ou trop tôt si vous voulez.

— EtdeMarsavt

— De Marsay y a joué avec moi comme avec une poupée. J'étais si jeunet Nous n'aimons jamais les hommes qui se font nos instituteurs, ils froissent trop nos petites vanités. Voici bientôt trois années que je passe dans une solitude entière, reprit*elle après une pause, eh bien, ce calme n'a rien eu de pénible, A vous seule, j'oserai dire qu'ici je me suis sentie heureuse. J'étais blasée d'adorations, fatiguée sans plaisir, émue à la superficie sans que l'émotion me traversât le cœur. J'ai trouvé tous les hommes que j'ai connus petits, mesquint, superficiels; aucun d'eux ne m'a causé la plus légère surprise, ils étaient sans innocence, sans grandeur, sans délicatesse. J'aurais voulu rencontrer quelqu'un qui m'eût imposé.

— Seriez- vous donc comme moi, ma chère, demanda la marquise, n'auriez-vous jamais rencontré l'amour en essayant l'aimer?

— Jamais, répondit la princesse en interrompant la marquise et lui posant la main sur le bras.

Toutes deux allèrent s'asseoir sur un banc de bois rustique, sous un massif de jasmin refleuri. Toutes deux avaient dit une de ces paroles solennelles pour des femmes arrivées à leur âge.

— Comme vous, reprit la princesse, peut-être ai -je été plus aimée que ne le sont les autres femmes; mais à travers tant d'aventures, je le sens, je n'ai pas connu le bonheur. J'ai fait bien des folies, mais elles avaient un but, et le but se reculait à mesure que j'avançais I Dans mon cœur vieilli, je sens une innocence qui n'a pas été entamée. Oui, sous tant d'expérience gît un premier amour qu'on pourrait abuser; de même que, malgré tant de fatigues et de flétrissure, je me sens jeune et belle. Nous pouvons aimer sans être heureuses, nous pouvons être heureuses et ne pas aimer ; mais aimer et avoir du bonheur, réunir ces deux immenses jouissances humaines, est un prodige. Ce prodige ne s'est pas accompli pour moi.

— Ni pour moi, dit madame d'Espard.

— Je suis poursuivie dans ma retraite par un regret affreux ! je me suib amusée, mais je n'ai pas aimé.

7i SCÈNES DK I.A ?I£ PARISIENII8

«- Quel incroyable setreil s'écria la marquise.

— Ah 1 ma chère, répondit la princesse, ces secrels, i ne pouvons les confier qn'k nous-roêanes ; porsonne^ 4 l^aris» ne nous croirslit»

-*-" Et, reprit la marqube, si nous n'avioBS pas tontes deox passé tpenle-stx ans, nous ne nous ferions peut-être pas œi aTevu

— Oni , i|nattd nous sommes jeunes, nous atons de bien stupides fatuités 1 dit la princesse. Nous ressemblons parfois à ces pauvres jeunes gens qui jouent avec un cure-dent pour faire croire qu'ils ont bien dîné.

— Enfin , nous voilà , répondit avec une grâce coquette madame d'Espard qui fit un charmant geste d'innocence instri^ile, et nous sommes, il me semble, eucore assez vi« vantes pour prendre une revanche.

-r Quand vous m'avez dit, l'autre jour, que Béatrix était partie avec Conti, j'y ai pensé pendant toute la nuit, reprit la princesse après une pause. Il faut être bien heureuse pour 'sacrifier ainsi sa position, son avenir, et renoncer à jamîds au monde.

— (Test une petite sotte, dit gravement madame d'Espard. Mademoiselle des Touches a été enchantée d'être débarras* sée de Conti. Béatnx n'a pas deviné combien cet abandon, fait par une femme supérieure, qui n'a pas un seul instant défendu son prétendu bonheur, accusait la nullité de Conti.

— Elle sera donc malheureuse?

— Elle ^'est déjà , reprit madame d'Espard. A quoi bon quitter son lOari? Chez une femme, n'est-ce pas un avea d'impuissance?

— Ainsi, vous croyez que madame de Rochefide n'a p^ été déterminée par le désir de jouir en paix d'un véritaî>to amour, de cet amour dont les jouissances sont, pour nous^ deux, encore un rêve?

— Non, elle a singé madame de Beaoséant et madame de Langeais, qui, soit dit entre nous, dans un siècle moins vulgaire que le nôtre, eussent été, comme vous d'ailleurs, des figures aussi grandes que celles des La Yailière, de»

LES SECRETS DS LA PRINGftSSS DE GADI6NAN 19

Moniespan, des Didoe de Poitiers, des dachesses d'Ëtampes et de Ghâteaurowu «

— Oh t moins le roi , ma chère. Ah I je Tondrais pouTOir évoquer ces femmes et leur demander si... ^

— • Mais, dit la marquise en interrompant la princesse, il n'est pas nécewûre de faire parler les morts, nous connais- Bons des femmes TÎvantes qui sont heureuses. Voici plus de vingt fois que j'entame une conversation intinie sur ces sortes de dioses avec la comtesse de Montcomet, qui, depuis quinze vas, est la femme du monde la plus heureuse avec ce petit Emile Blondet; pas une iiafidélité, pas une pensée détournée; ils sont aujourd'hui comme au premier jour; mais nous avons toujours été dérangées, interrompues au n^oment le plus intéressant. Ces longs attachements, comme celui de Rastignac et de madame de Nucingen, de madame de Camps, votre cousine, pow son Octave, ont un secret, et ce secret nous rignorons, ma chère. Le monde nous fait l'extrême honneur de nous prendre pour des rouées dignes de la cour du régent, et nous somme» innocentes comme deux petites^ pensionnaires.

— Je serais encore heureuse de cette innocence-!ft, s'écria railleusement la princesse; mais la nôtre est pire, il y a de quoi être humiliée. Que voulez-vous? nous ofhîrons cette mortification à Dieu en expiation de nos redierches infruc* tueuses; car, ma chère, il n'est pas probable que nous troHvions, dans l'arrière saison, la belle fleur qui nous a manqué pendant le printemps et Tété.

— La question n'est pas là, reprit la marquise après une pause pleine de méditations respectives. Nous sommes encore assez belles pour inspirer une passion; mais nous ne convaincrons jamais personne de notre innocence et de notre vertu.

— Si c'était un mensonge, il serait bientôt orné de commentaires, servi avec les jolies préparations qui le rendent croyable et dévoré comme un l'Huit délicieux; mais faire croire à une vérité I Ah ! les plus grands hommes y ont péri, ajouta la princesse avec un de ces fins sourires que le pin* ceau de Léonard de Vinci a seul pu rendre.

— Les niais aiment bien parfois, reprit la marquise.

— Mais, fit observer la princesse, pour ceci les niais eummêmes n'ont pas assez de crédulité.

— Vous avez raison, dit en riant la marquise. Mais ce n'est ni un sot, ni même un homme de talent que nous devrions chercher. Pour résoudre un pareil problème, il nous faut un homme de génie. Le génie seul a la foi de l'enfance, la religion de l'amour, et se laisse volontiers bander les yeux. Voyez Canalis et la duchesse de Ghaulieu. Si vous et moi nous avons rencontré des hommes de génie, ils étaient peut-être trop loin de nous, trop occupés, et nooi trop frivoles, trop entraînées, trop prises.

— Ah I je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir connu les plaisirs du véritable amour, s'écria la princesse.

— Ce n'est rien que de l'inspirer, dit madame d'Espard, il s'agit de l'éprouver. Je vois beaucoup de femmes n'être que les prétextes d'une passion au Isau d'en être à la fois la cause et Tefifet.

— La dernière passion que j'ai inspirée était une sainte et belle chose, dit la princesse, elle avait de l'avenir. Le hasard m'avait adressé, cette fois, cet homme de génie qui nous est dû, et qu'il est si difficile de prendre, car il y a plus de jolies femmes que de gens de génie. Mais le diable s'est mêlé de l'aventure.

— Contez-moi donc cela, ma chère, c'est tout neuf pour moi.

— Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu'au milieu de l'hiver de 1829. Tous les vendredis, à l'Opéra, j voyais à l'orchestre un jeune homme d'environ trente ans venu là pour moi, toujours à la même stalle, me regardan avec des yeux de feu, mais souvent attristé par la distance qu'il trouvait entre nous, ou peut- être aussi par l'impossibilité de réussir.

— Pauvre garçon 1 Quand on aime, on devient bien bête, dit la marquise.

— Il se coulait pe ai int chaque entr'acte dans le corridor, reprit la prince f en souriant de l'amicale épigramme

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par laquelle la marquise rinterrompait ; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire v^r, il mettait le aez i la vitre d'une loge en £ace de la mienne Si je recevais une visite, je l'apercevais collé â ma porte, il pouvait alors me jeter un coup d'oeil furtif ; il avait fini par eonnattre les personnes de ma société, il les suivait quand elbs se dirtf^eaient vers ma loge, afin d'avoir les bénéûces de r^niTerture de ma porte. Le pauvre garçon a sans doute bientôt su qui fêtais, car il connaissait de vue monsieur de Maufrigueuse et mon beau- père. Je trouvai dès lors mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d'où il m'admirait en face^ dans une extase naîva, c'en était jolL A la sortie de rOpém comme à celle des BoufCons, je le voyais pkuité dans k foule, immobile sur ses deux jambes; on Je côodoyaiit, os ne l'é* branlait pas. Ses yeux devenaient moins biilknts quand il m•aperce^'ait appuyée sur le bras de quelque favori. D'ailleurs, pas un mttt, pas une lettre, pas une démonstration. Avouez que c'était de boa goûu Quelquefois, eu rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme asMSSur une des bornes do ma porte cocbère. Cet amour^ix avait de bien beaux yeux^ une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache et des fa:voris; on ne voyait que des pommettes blanches et un beau front ; enfin, une véritable tête &atique. Le prince a, comme vous le savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les fournées de Juillet, n est revenu le soir à Saint-Cloud quand toui a été perdu. < Ma chère, m'a-t-il dit, j'ai failli être tué sur \& quatre heures. J'étais visé par un des insurgés, lorsqu'uïi jeune homme à longue barbe, que je crois avoir vu axn Italiens, et qni conduisait l'attaque, a détourné le canon du fusil. » Le coi^> a frappé je ne sais quel homme, un maréchal des logis du régiment, et qui était à deàix pas de moii mari. Ce jeune homme devait donc êtrb un républicaia. En 1831, quand je suis revenue me loger ici, je Fai rencontré le dos appuyé au mur de cette maison; il paraissais joyeux de mes désastres, qui peut-^re lui semblaient nous rapprocher ; mais, depuis les affaires de Saint-Merri, je ne l'ai plus revu : il y a péri. La veille des funéradlles du géof

jal Lamarque, je suis sortie à pied avec mon fils, et mcn républicain nous a suivis, tantôt derrière, tantôt devant nous, depuis la Madeleine jusqu'au passage des Panoramas où j'allais.

^- Voilà tout? dit la marquise.

— Tout, répondit la princesse. Ah f le matin de la prise ie Saint-Merri, un gamin a voulu me parler à moi-même, et n'a remis une lettre écrite sur du papier commun, signée in nom de Tinconnu.

— Montrez-la-moi, dit la marquise.

— Non, ma chère. Cet amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur d*homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible, me remue encore le cœur quand j'y songe. Cet homme mort me cause plus d'émotions que tous les vivants que j'ai distingués, il revient dans ma pensée.

— Son nom, demanda la marquise.

— Oh ! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.

— Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d'Espard, j'ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l'ami d'un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d'Arthez, qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est efiFectivemeni mort à Saint-Merri, ne manquait pas d'amis. J'ai entendu dire qu'il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de îa circonstance pour devenir tout d'un coup ce qu'ils doivent être.

— Il vaut mieux alors qu'il soit mort, dit la princesse d'un air mélancolique sous lequel elle cacha ses pensées.

— Voulez-vous vous trouver un soir avec d'Arthez chez moi ? demanda la marquise, vous causerez de votre revenant.

— Volontiers, ma chère.

Quelques jours après cette conversation, Blondet et Rasugnac, qui connaissaient d'Arthez, promirent à madame d'Espard de le déterminer à venir dîner chez elle. Cette promesse eût été, certes, imprudente sans le nom de la prin-

cesse dont la reneontre ne pouvait être indifférente à ce grand écrivain»

Daniel d'Artbez, un des hommes rares qui de nos jours unissent un beau caractère à un beau talent, avait obtenu déjà, non pas toute la popularité que devaient lui mériter ses ceuvres, mais une estime respectueuse à laquelle les âmes cbiMsies nb pouvaient rien ajouter. Sa réputation grandira certes encbr6^ mais elle avait alors atteint tout son développement aux yeux des connaisseurs; il est de ces auteurs qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place, et qui n'en changent plus. Gentilhomme pauvte, il avait compris son époque en demandant tout à une illustration personnelle. Il avait lutté pendant longtemps dansTarène parisienne, contre le gré d'im oncle riche, qui, par une contradiction que la vanité se charge de justifier, après Tavoir laissé en proie à la plus rigoureuse misère, avait légué à l'homme célèbre la fortune impitoyablement refusée à l'écrivain inconnu. Ce changement subit ne changea point les mœurs de Daniel d'Arthez; il continua ses travaux avec une simplicité digne des temps antiques, et s'en imposa de nouveaux en acceptant un siège à la chambre des députés, où il prit place au côté droit. Depuis son avènement à la gloire, il était allé quelquefois dans le monde. Un de ses vieux amis, un grand médecin, Horace Bianchon, lui avait fait faire la connaissance du baron de Rastignac, sous-secrétaire d'Etat à un ministère, ef, ami de de Marsay. Ces deux hommes politiques s'étaient assez noblement prêtés à ce que Daniel, Horace, et quelques intimes de Michel Chrestien, retirassent le corps de ce républicain àl'église Saint-Merri, et pussent lui rendre les honneurs funèbres. La reconnaissance, pour un service qui contrastait avec les rigueurs administratives déployées à cette époque où 2e3 passions politiques se déchaînèrent si violemment, avait lié pour ainsi dire d'Arthez à Rastignac. Le sous-secrétaire d'Etat et l'illustre ministre étaient trop habiles pour ne pas profiter de cette circonstance; aussi gagnèrent-ils quelques amis de Michel Chreslien^ qui ne partageaient pas d'ailleurs ses opinions, et qui se rattachèr<ent alors au nouveau gouvernement. L'un d'eux, Léon

t4 SCftMES D< l'A TIB PARISIEHIIC

GirKid,iiOBmé cfabord «atti-e 4es f«q[aêles, denm depo»

conseiller d'Etat. L'existence de Daniel d'ArtfaeEertentiên- OMBiU consacrée b« trawi, îl ne ¥Oft la sociélé <]ae par échappées, elle est pMnr loi 'CC«me «n rêve. Sa maâsoo est sa tmseai e^ilnèiielaTied'aA^éaéâiclni; aNnefiobnélé 4ans le légime, même régularité éam les «œapttkws. Ses amis savent -qae jusqu'à préseot la femme n'a été fowt M <pi'un acâdent ^mjùwes redouté, il t'a trop observée ftm Be pas kcrainAre; mais à force de Tétu^^, il a fisi parae plus la eoimaf tue, temUableea «eci à œs profonds tactieieaB (foi seniefift UNtjoars battus sv des terrains wpfévtts, «à •OBft modiôés et «XMitranés leors aiionies scieiiti!âfpieB,ii est resté reflfaotle plus «andide, en le Buwtnnl i'obeervalear le plus iasirok. Ce coitftraste, oa apparence impossible, est trèfr^xplicable pour ceux qui 4mt po mesurer la prafoAdeor qfii sépare lesfacvltés des semimeato; les unes pnoeôëeH de la têle et les autres du coeur. On peut être un grand homme eft un méclupiA, comme on peut élire un Mt et un amant sublime. D'Arthez est un 4e ces éties privilégiés duu, lesquels la finesse de Tesprit, l'étendue des quartés du eerv^ni, n'ex>eli»ent ni la loree ni la grandeur dcB sentiments, il est, par un rare prmlége, homme d'aoti(m et homme "de paraée Umt à la fois. Sa vie privée est nohle et pure. S*il «rait fiiî soign^sement Tamour jusqu'alors, il se connaissait bien, il savait par avance quel serait Tempire d'une passion sur hâ. Pendant longtemps les travaux éccasMits par lesquels il pré^ para le terrain solide de ses ^rienx ouvrages, et le froïi de la misère forent un merveilleux préservatif. Quand <vin Taisanoe, il eut la plus vulgaire et la plus inoompréhensiM liaison avec une femme assez belle, mais qui appartenait Àt classe inférieure^ sans auicune instroetioa, «ans mesnères, e soigneusement cachée à tous les r^mls. Mâchei Ghrestiea accordait aux hommes de génie le pouvoir de transformet les plus masûves créaturei en sylphides, les aottes en femmes d'esprit, les paysannes en marquises, pks une fea»ne était accomplie, plus elle perdait à leurs y^enx; car, selon lui, leur imagination n'avait rien à y faire« Selon lui, f amour, simpla besoin des sens pour les êtres inféri^in»

était, pour ka êtres supérieurs^ la eréatioit monk hi plas immense H )r pins tttadiaiite. Pour justifier d'Artbez, il sftppuTtit cfe rexeinple ée Baf)hae) et de la FornariDa. H anraii pu s^offirir kn-nDéme comme un Biodèie en ce genre, lui qui ipoyait nm ange dass ki dueiiesse de Manfirifoense. La bizarre fantaisie de d'Artbez pomnit d'ailleurs être justifiée tie bicB des aiaRàères*, pesl-ètre avail-il Hnt d'abord désespéré de rencontrer id-bas une fesnne qui répondît à la délicievae chimère que loot bemme d'espril rêve H caresse, pent-élre a^it^il an cœur trop ckatoulileuEy trop délvcat pour le livrer à me fenraie dn monde ; peml-ètre aimait-iS mieux faire la part à la nature et garder ses itiusiona cr cBltiranl %om idéal ; peut-être a^ail-il écarté Pamonr comme ÎBCompalible avec se» traïaux, avec la régularité d'une Tie monacile où la passion eût tool dérangé. Depuis quelques mois, d'Arthez était Fobfet des railleries de Bkmdet et de Rastignar qui hii reprochaieDt de ne connaître ni le monde ni les femmes. A les entendre, ses œurres étaient assez nomlnreuscs et assez ayancées pour qu'il se permit des âmtractions; il avait une bd^le fortojse et vivait comme nn étudiant ; il ne jouissait de rien, ni de son or ni desa gloire; il ignorant les exqunes jouisrances de la pasnoi noble et délicate que certaines femmes bien nées ci bien élevées tnspiraieiit eu ressentaient; n'étail-ce pas indigne de lui de n'avoir connu que tes grossièretés de FanMmrt L'amour, réduit à ce que le faisait la nature, étail à leurs yeux la plus 90«te chose du monde» L'une des gloires de la société, c'est d'avoir créé la femme là où la natnre a fait une lènielle , d'avoir créé la perpéluité du désir Ht où la nature n'a pensé <fu^à la perpétuité de l'espèce; d'avoir enfin inventé l'amour, la pins bette religion bumaine. D'Arthez ne savait rien des cbamantes délicatesses de hmga^, rien des presves d'affection incessamment données par l'âme et l'esprit^ rien de ces désirs ennoblk par les maaières, rieu de œs tormes an géliqnes prêtées aux choses les phis grossières par les feanmes comme faut. Il connaissait petit-être la femrme, mais it ignorait la divinité» il fallait prodigrensenient d'art, beamcoup de b^ea toilettes d*ânie et de corps cbea une

8d SCENES DE LA VIE PARISIENNE

femme pour bien aimer. Enfin, en vantant les délicieuses dépravations de pensée qui constituent la coquetterie parisienne, ces deux corrupteurs plaignaient d'Arthez, qui vivait d'un aliment sain et sans aucun assaisonnement, de n'avoir pas goûté les délices de la haute cuisine parisienne, et stimulaient vivement sa curiosité. Le docteur Bianchon, à qui d'Arthez faisait ses confidences, savait que cette curiosité s'était enfin éveillée. La longue liaison de de grand écrivûn avec une femme vulgaire, loin de lui plaire par l'habitude, lui était devenue insupportable; mais il était retenu par l'excessive timidité qui s'empare de tous les hommes solitaires.

— Comment, disait Rastignac, quand on porte tranché de gueules et d'or à un besan et un tourteau de l'un en Vautre^ ne fait-on pas briller ce vieil écu picard sur une voiture? Vous avez trente mille livres de rentes et les produits de votre plume, vous avez justifié votre devise, qui forme le calembour tant recherché par nos ancêtres : ars, THEsaurusque virtus^ et vous ne le promenez pas au bois de Boulogne I Nous sommes dans un siècle où la vertu doit se montrer.

— Si vous lisiez vos œuvres à cette espèce de grosse Laforèt, qui fait vos délices, je vous pardonnerais de It garder, dit Blondet. Mais, mon cher, si vous êtes au pain sec matériellement parlant; sous le rapport de l'esprit, vous n'avez même pas de pain...

Cette petite guerre amicale durait depuis quelques mois entre Daniel et ses amis, quand madame d'Espard pria Rastignac et Blondet de déterminer d' Arthez à venir dîner chei elle, en leur disant que la princesse de Cadignan avait un excessif désir de voir cet homme célèbre. Ces sortes de curiosités sont, pour certaines femmes, ce qu'est la lanterne magique pour les» enfants, un plaisir pour les yeux, asseï pauvre d'ailleurs, et plein de désenchantement. Plus uo homme d'esprit excite de sentiments à distance, moins il j répondra de près; plus il a été rêvé brillant, plus terne il sera. Sous ce rapport, la curiosité déçue va souvent jusqu'à "'injustice. Ni Blondet ni Rastignac ne pouvsdent tromper

LES SECRETS DE LA PRINGESSi; DB GADIGNillf 87

d'Arlhez, mais ils lui dirent en riant qu'il s'offrait pour lui la plus séduisante occasion de se décrasser le cœur et de connaître lee suprêmes délices que donnait Tamour d'une grande dam^ parisienne. La princesse était positivement éprise de lui, il n'avait rien à craindre, il avait tout à gagner dans cette entrevue; il lui serait impossible de descendre du piédestal où madame de Gadignan Tavait élevé. Blondet ni Rastignac ne virent aucun inconvénient à prêter cet amour à la princesse, elle pouvait porter cette calomnie, elle dont le passé donnait lieu à tant d'anecdotes. L'un et l'autre, ils se mirent à raconter à d'Arlhez les aventures de la duchesse de Maufrigneuse ; ses premières légèretés avec de Marsay, ses secondes inconséquences avec d'Adjuda qu'elle avait diverti de sa femme en vengeant ainsi madame de Beauséant; sa troisième liaison avec le jeune d'Esgrignon qui l'avait accompagnée en Italie et s'était horriblement compromis pour elle ; puis combien elle avait été malheureuse avec un célèbre ambassadeur, heureuse avec un général russe; comment elle avait été TÉgérie de deux ministres des affaires étrangères, etc. D'Arthez leur dit qu'il en avait su plus qu'ils ne pouvaient lui en dire sur elle par leur pauvre ami, Michel Ghrestien, qui l'avait adorée en secret pendant quatre années, et avait failli en devenir fou.

— J'ai souvent accompagné, dit Daniel, mon ami aux Italiens, à l'Opéra. Le malheureux courait avec moi dans les rues en allant aussi vite que les chevaux, et admirant la princesse à travers les glaces de son coiipé. C'est à cet amour que le prince de Gadignan a dû la vie, Michel a empêché qu'un gamin ne le tuât.

— Eh bien, vous aurez un thème tout prêt, dit en sonriant Blondet. Voilà bien la femme qu'il vous faut, elle ne sera cruelle que par délicatesse, et vous initiera très-gracieusement aux mystères de l'élégance; mais prenez gardel elle a aévoré bien des fortunes I La belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime, et pour laquelle on dépense des millions. Donnez-vous corps et âme; mais gardez à la main votre monnaie, comme le vieui du Déltige de Girodet.

;S8 SCÈNES pS LA YIE FARTSIEF^NK

Après eette conversation, la princesse avait la profondeur d'un abtme, la grâce d'une reine, la corrtrption des diplomates, le mystère d'une initiation, le danger ^ime sirène. Ces deux hommes d'esprit, incapables de prévoir ^le dénouaient de eette plaisanterie, avaient fini par faire de Diane d^Uxellcs la plus monstrueuse Parisienne, la phts habile eoqnette, la plu3 enivrante courtisane du monde. Quoiqu'ils eussent raison, la femme qu'ils traitaient si légèrement était sainte et sacrée pour d'Artbez, dont la curiosité n'avait pas besoin d'être excitée; il consentit à venir de prime abord, et (es deux amis ne voulaient pas autre chose de Mi.

Madame d'E^rd alla voir la princesse dès qu'elle ent h réponse.

— Ma chère, vous sentez-vous en beauté, en coquetterie? hiî dit-elle, venez dans quelques jours dîner chez moi; je vous servirai d'Arthez. Notre homme de génie est de la nature la plus sauvage, il craint les femmes, et n'a jamais aimé. Faites votre thème là-dessus. 1! est excessivement spirituel, d'une simplidté qui vous abuse en ôtant toute déêanee. Sa pénétration, toute rétrospective, agit après coup el dérange tous les calculs. Vous l'avez surpris aujourd'hui, demain il n'est plus la dupe de rien.

— Abl dit la princesse, si je n'avais que trente ans, je m'amuserais bien! Ce qui m'a manqué jusqu'à présent, e^était un homme d'esprit à jouer. Je n'ai eu que des parteaaires et jamais |i'advefsaires. L'amour était un jeu au lieu d'être un combat.

— Chère princesse, avouez que je suis bien généreuse; ear enfin I... charité bien ordonnée...

Les deux femm^ se regardèrent en riant, et se prirent

les mains en se les serrant avec amitié. Certes elles avaient

toutes deux l'une ^ l'autre des secrets importants, et n'en

'' * * ns douic ni à un homme près, ni à un service à

ir, pour faire les amitiés sincères et durables entre

1 faut qu'elles aient été cimentées par de petits

land dexa amies peuvent se tuer réciproquement,

ml un poignard empoisonné dans la main, elles

spectacle touchant d'une harmonie qui ne m

LES SECRETS DK LA PB(NCBSSB BE CADIGIf AN 89

trouble qa'au moDrent où roue cTelles », par ntégarde, Iftcbé son anse.

Donc, à hoii jomrs de là, il y eut chez Is marqmse 4ne de ces soirée» &tes de petits jours, réservées pour les intimes, auxquelles personne ne Tient qi»e sur une invitation verbale, et pendant lesquelles )a porte est fermée. Cette soirée était donnée pour cinq personnes : Emile B4ondet et madame de Montcornet, Daniel d'Ar^z, Rastignae et la princesse de Gai^natt. En comptant la maltresse de la maison, il se trouvait autant d'hommes que de femmes.

Jamais le hasard ne iTétait permis de préparations phts savantes que pour la rencontre de d^Arthez et de madame de Cadignan. La princesse passe encore aujourd'hui pour use des phis JRxrtes sur la toilette, qni, pour les femmes, est le premier des arSs. Elle avait mis une robe de vdiours bleu à grandes manches blanches traînantes, à corsage apparent; ime de ces guimpes en tnlle légèrement froncée et bordée de bleu, montant à quatre doigts de son cou, et couvrant les ép«ilesy comme on en voit dans quelques portraits de Bapbaft. Sa femme de diambre l'avait coiffée de quelques bruyères biancbes habilement posées dans ses cascades de dieveux blonds, Tune des beautés auxquelles elle devait sa célébrité. Certes Diane ne paraissait pas avoir vingt-cinq ans. Quatre aninées de solitude ei de repos avaient rendu de k vigveur à son teint. Kj a-t-i) ff$& d'ailleurs des moments où le désir de plaire donne un surcroît de beauté aux femmes? La volonté n'est pas sans influence sur les variations du visage. Si les émotions yiolentes ont le pouvoir de jamnr les tons blancs chez les gens d'un tempérament sanguin, mélancolique, de verdir les figures lymphatiques, ne fant-41 pas accorder au désir, à la joie è l'espérance, la faf:\ihe d^éclairciv ie teint, de dorer le regard d'un vif édat, d'animer la beauté par un jour piquant comme celui d'une ^Ue nuÉnée? La blancheur si célèbre de la princesse avait pris une teinte nàrie qui lut prêtait un air auguste. En ce inoment de sa vie, frappée par tant de retours sur ellemême et par des pensées sérieuses, son front rêveur el sublime s^aeeofdail admirablement avec son regard bleu, lent

et majeslueux. Il était impossible au physionomiste le plut habile dlmaginûr des calculs et de la décision sous cette inouïe délicatesse des traits. Il est des yisages de femmes qui trompent la science et déroutent Tobservation par leur calme et par leur finesse; il faudrait pouvoir les examiner quand le?^ passions parlent, ce qui est difficile; ou quand elles ont parlé, ce qui ne sert plus à rien*, alors la femme est vieille et ne dissimule plus. La princesse est une de ces femmes impénétrables, elle peut se faire ce qu'elle veut être : folâtre, enfant, innocente à désespérer; ou fine, sérieuse et profonde à donner de Tinquiéicde . £lle vint chez la marquise avec l'intention d'être une femme douce et simple à qui la vie était connue par ses déceptions seulement^ une femme pleine d'âme et calomniée, mais résignée, enfin un ange meurtri. Elle arriva de bonne heure, afin de se trouver posée sur la causeuse, au coin du feu, près de madame d'Espard, comme elle voulait être vue, dans une de ces attitudes où la science est cachée sous un naturel exquis, une de ces poses étudiées, cherchées, qui mettent en relief cette belle ligne serpentide qui prend au pied, remonte gracieusement jusqu'à la hanche, et se continue par d'admirables rondeurs jusqu'aux épaules, en offrant aux regards tout le profil du corps. Une femme nue serait moins dangereuse que ne Test une jupe si savamment étalée, qui couvre tout et met tout en lumière à la fois. Par un raffinement que bien des femmes n'eussent pas inventé, Diane, à la grande stupéfaction de la marquise, s'était fait accompagner du duc de Maufrigneuse. Après un moment de réflexion, madame d'Espard serra la main de la princessi d'un air d'intelligence.

i— Je vous comprends! En faisant accepter à d'Arthef toutes les difficultés du premier coup, vous ne les trouvereL pas à vaincre plus tard.

La comtesse de Montcomet vint avec Blondet. Rastignac amena d'Arthez. La princesse ne fit à l'homme célèbre aucun de ces compliments dont Taccablaient les gens vulgaires ; mais elle eut de ces prévenances empreintes de grâce et de respect qui devaient être le dernier terme de ses con*

cessions. Elle était sans doute ainsi avec le roi de France, avec les princes. Elle parut heureuse de voir ce grand homme et contente de l'avoir cherché. Les personnes pleines de goût, comme la princesse, se distinguent surtout par leur manière d'écouter, par une affabilité sans moquerie, qui est à la politesse ce que la pratique est à la vertu. Quand l'homme célèbre parlait, elle avait une pose attentive mille fois plus flatteuse que les compliments les mieux assaisonnés. Cette présentation mutuelle se fit sans emphase et avec convenance par la marquise. Â diner, d'Arthez fut placé près de la princesse, qui, loin d'imiter les exagérations de diète que se permettent les minaudières, mangea de fort bon appétit, et tint à honneur de se montrer femme naturelle, sans aucunes façons étranges. Entre un service et l'autre, elle profita d'un moment où la conversation générale s'engageait, pour prendre d'Arthez à partie. •

— Le secret du plaisir que je me suis procuré en me trouvant auprès de vous, dit-elle, est dans le désir d'apprendre quelque chose d'un malheureux ami à vous, monsieur, mort pour une autre cause que la nôtre, à qui j'ai eu de grandes obligations sans avoir pu les reconnaître et m'acquitter. Le prince de Gadignan a partagé mes regrets. Tai su que vous étiez l'un des meilleurs amis de €3 pauvre garçon. Votre mutuelle amitié, pure, inaltérée, était un titre auprès de moi. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire que j'aie voulu savoir tout ce que vous pouviez me dire de cet être qui vous est si cher. Si je suis attachée à la famille exilée, et tenue d'avoir des opinions monarchiques, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient qu'il est impossible d'être à la fois républicain et nobje de cœur. La monarchie et la république sont les deux formes de gouvernement qui n'étouffent pas les beaux sentiments.

— Michel Ghrestien était un ange, madame, répondit Daniel d'une voix émue. Je ne sais pas, dans les héros de l'antiquité, d'homme qui lui soit supérieur. Gardez-vous de le prendre pour un de ces républicains à idées étroites, qui voudraient recommencer la Convention et les gentillesses du Comité de salut public ; non, Michel rêvait la fédération

V/pfwiJlWf

SGEKES »E LA VIB FARrSFEfCBiB

I appliquée à fonte FEurope. Avcmons-le, entre flO«* : après le mafirîfîqiTe goureniemeirt d'un senî^ qm; Je cro», c®fEfi«Bt pit» partietrKèreiiieiit à notre pavs, le sj^tëtste âe Miebe) esl k si!q)pres6ien die ft^ giterre êsos Ye TÎeïR inondé et sa reefmstmctkHi snir de» bases antres eçaie cefle» de la conquête qui fafwt jadîsf fëbdalisé. L06 rëfwrbfieain» êlmeoÊ, à ce litre, les gen» î^ plus voisins de son idée,- voilà ponnrquoi il leur a prêté 9m bras en Judl^ ef à Siaint^ierri. {jffmt^e entièrenieiit dh'Séii d'opinfoUj mma sonraes resMs étrohoneiit unis.

— C'est le pins bel" éToge de vos d'cmc caractères, dit tX" mid«nrent madame de Cadignan.

— Dans les quatre dernières années de sa. vie, reprit Daniel, il ne fît qju'à moi seul la confidenee de son amour pour vous, et cette confîdènce resserra les nœuds déjà bien forts de notre amitié fraternelle. Lui seul, madame, vouf ««ara aimée comme vous devriez Têtre. Combien de fois n'ai-je pas reçu la pluie en accompagnant votre voiture imsque chez vous, en luttant de vitesse avec vos chevaiUL, pour nous maintenir au même point sur une lig^e parallèle, afîn de vous voir... de vous admirer.

— Mais^ monsieur, dit la princesse, je vais être tenue à vous indemniser.

— Pourquoi Michel n*»;Mi pas làl répondit Daniel d'un accent plein de mélancolie.

— fi ne m'aunuA peul-ètre pas aimée longtemps, dit k princesse en remua&t la tète paor ubi geste plein de Irisèesse. Les républicains sont encore pkts absolus dans leurs idées que nous autres absolutistes^ qui péchons par Tindnlgenee Il m'avait sans doute rêvée parfaile, il aarùl été eruellemeiÉ détrompé. Nous sommes poursuivies, omis antres femmes^ par autant de ci^omnies que vous en avez k supporter dam la vie littéraire, et eous ne pouvons nous défendre ta par h gloire^ ni par nos oeuvres. On ne nous croit pa» ce que dobs sommesy mais ce que l'on nous fait. Oa lui aurait bientôt caché ta femme inconnue qvn; est en moi, sons le £euii por Irait de la femoi» ima^nure^ qui est la vraâe panrk monde.

LES SfiCftKTft OE Là PfilKCCSSE DM CAHIGNAIt fi^

Il m'aurait crue indigne des senùmeaiM sobtes qu'il mt portait, incapable de le comprendre»

loi la priscease hocba la léte en êpbmi sm èeKes bouelea bloiMleB pleMBa 4e l)niy ères par «o ^este siMme. €e (fu'eUe expnmail dedoales désotots, de mieèFei eacbéet, est indicible. Daniel 'Cftni^it lout, el rt^/méai k prinœiaeayec une vne émotion.

— Cependant le jour où je le revis, longtemps après la révdtttii» 4e im\kL, iwfirit-^lle, je te but le p^nt de succomber a» désir que j'avais de lin pmndne ta «lain, de la lot aen^er devant tout le mDnde, sous le pérîstyk du Tké&lare» Italien, en lui donnant mon bouquet. J'ai peusé^pieee téNMignage de reconnaissance serait mai îaterprété, «omme tant d'âutres cbmes «obliestqui passent au^onrd'tiiii pour les folies de madame de MauMgneuse, et que je ne pourrai jama»^ expliquer, car il n'y a que mon fils et Dieu qui me coaoaltrant jamais.

€e6 faroles, «oufllées t roreSTIe (te Técoutenr de manière^ à être dérol»ëes à 4a oonoaissaBce des convives, et avec im aco^t -digne de la plus hidiile comédienne, devaient aller an <ne«r; aussi atteignirent-^lles h celui de d'Arthez. Il ne s'agissait point de l'écrivain célèbre, cette femme cherchait à se réhabilitier en faveur d*un mort, fille avait pu être calomniée^ elle ▼oulait savoir si rien ne favait teniie auK yeux de celui qui l'aimait. Ëtait-il mort avec toutes ses ilènsiaiis?

— Michd, répondit d'Ârthez, létait un de ces iKmunes qui fflment d'une manière absolue, et qui, s^'îls choisisseirt mal, peuvent en souffrir sans jamais renoncer à celle qu'ila Mil élue.

— Étais-je donc aimée ainsit... s'écrla-t-dle d'un air da béatitude exaltée.

— Oui, madame.

— J'ai donc fait son bonheur t —- Tendant quatre ans.

^^ Une femme n'apprend jamais une pareille chose sanséprouver une orgueilleuse satisfaction, dit-elle <ea touT >aat

son doux et noble visage vers d*Arthe:s par un mouvement plein de confusion pudique.

Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les yeux quand le discours est restreint. Ces habiles dissonances, glissées dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d'invincibles séductions.

— N'est-ce pas, reprit-elle en abaissant encore la voix et »près s'être assurée d'avoir produit de l'efiFet, n'est-ce pas avoir accompli sa destinée que de rendre heureux, et sans crime, un grand homme?

— Ne vous l'a-t-il pas écrit ?

— Oui, mais je voulais en être bien sûre, car, croyezmoi, monsieur^ en me mettant ^ haut, il ne s'est pas trompé.

Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière, elles leur communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens des idées et leur prête de la profondeur ; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu'elles ont dit, le but a été complètement atteint, ce qui est le propre de l'éloquence. La princesse aurait en ce moment porté le diadème de la France, son front n'eût pas été plus imposant qu'il l'était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet amour, comme un ange dans ses nimbes. Il n'y avait rien qui sentit ni la nécessité d'être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante ; ce fut simple et calme. Un homme vivant n'aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu'elle obtenait de ce mort. D'Arthez, travailleur solitaire^ à qui la pratique du monde était étrangère, et que l'étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises manières, il admira cette beauté parfaite, mûrie par le malheur, reposée 4ans la retraite ; il adora la réunion si rare d'un esprit fin

L|:S SECRETS DE LA PRINCESSE DE GADIOriAN 95

ti (l'une belle âme. Enfin il désira recueillir la succession de Michel Chrestien. Le commencement de celte passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de sa tète, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si finement modelées, à^ plus près qu'il ne Tavait fait en accompagnant son am'i dans ses foUes courses, il remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l'homme exalté par l'amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Michel Chrestien n'avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée par les feux de l'amour? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi t il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de d'Arthez un grand charme, elle était entourée d'une auréole de poésie. Pendant le dîner, l'écrivain se rappela les confidences désespérées du républicain, et ses espérances quand il s'était cru aimé; les beaux poèmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés par lui seul à propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces préparations dues au hasard. II est rare qu'un homme passe sans remords de l'état de confident à l'état de rival, et d'Arthez le pouvait alors sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et les femmes vulgaires, qu'il ne connais-* sait cependant encore que sur un échantillon ; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par l'impétuosité de ses idées à s'emparer de cette femme, il se trouva retenu par le monde et par la barrière que les manières , disons le mot, i^e la majesté de la pnncesse mettait entre elle et lui. Aussi pour cet homme !,iabitué à ne pas respecter -celle qu'il aimait, f eut-il là^je ne sais^quoi d'irritant, un appât d'autant plus puissant qu'il fut forcé de le dévorer et d'en garder les atteintes sans se trahir. La conversation,(qiii demeura sur Michel Chrestien jusqu'au dessert, fut un admirable prétexte à Daniel comme à la princesse de parlei a voix basse : amour, sympathie, divination ; à elle de se poser an femme méconnue, calomniée ; à lui de se fourrer

S6 eCÈNES DE LA VIB PAmSIIfKSS

es pieds ùaa» Im «oolien <hi républicain morL Pent-étr» œt hoame d'iofiénuité te Mirprii-il à zlouis regreUer son •mi. Au meaieai oàlesmtfVfiiJeiduéeosertrdwBiltaiiisitr la table, an Au des eandâabrea, 4 Tabri des boui^uetB de fleors natureUes 4iui séparaient ies «tofiTeB par une bue brillante, licbement colorée de firuilB et de «lereries, la princesse se pbit h dore cette snile de oonidenccs par «n mol délicienx, accompagné d'un de ces i^gaids à Taide desqadf. les feoiBies blondes paraissent être brunes, et dans lequel elle exprima finement celte idée qne Daniel et Mkhel étaient deux âmes jumelles. D'Arthez se rejeta dès lors dans iaeonyersation générale en y poitant une joie d'enfant et un petit air fat digne d'un écolier. La princesse prit de la façon la plus simple le bras de d'Artbez pour revenir au petit salon de la marqpiise. Bn traversant le grand salon, elle alla lentement ; et quand elle fut sépan^ de la marquise, à qui Blondet donnait le bras, par un intervalle assez considérabiei elle arrêta d'Artbez.

— Je ne veux pasétre inaccessible pour Tamide ce pauvre républicain, lui dii-elle. Et quoique je me sois fait une Un de ne recevoir personne, vous seul au monde pourrez titrer chez moi. Ne croyez pas que ce soit une faveur. La faveur n'existe jamais que pour des étrangers, et il me semble que nous sommes de vieux anus ; je veux voir en vous le frère de MicheL

D'Artbez ne put que presser le bras de la princesse, il ne trouva nen à répondre. Quand le café fut servi, Diane de Cadignan s'enveloppa par un coquet mouvement dans un grand châle, et se leva. Blondet et Rastignacétaient deshommes de trop haute poli tique et trop habitués au monde pour faire la moindre exclamation bourgeoise,et vouloir retenirla princesse; mais madame d'Espard fit rasseoir sonamie en la prenant parla main et lui diAsnt à l'oreilie : — Attendez que les gens aient dtné, la voiture n'est pas prête. Et elle fit un signe au valet de chambre qui remportait le plateau du café. Madame de Montcomet devina que la princesse et madame d'Espard avaient un mot à se dire et prit avec elle d'Arthez, Rastignac et Blondet, qu'elle amusa par une de ces folks atta»

ques paradoxales auxquelles s'entendent à merveille lef Parisiennes.

— £h bien I dit la marquise à Diane, comment le trouvez-vous ?

— Mais c'est un adorable enfant, il sort du maillot. Vraiment, cette fois encore, il y aura, comme toujours, ua triomphe sans lutte.

— C'est désespérant, dit madame d'Espard, mais ily a d« laressource.

— Comment I

— Laissez-moi devenir votre rivale.

— Comme vous voudrez, répondit la princesse, j'ai pris mon parti. Le génie est une manière d'être du cerveau, je ne sais pas ce qu'y gagne le cœur, nous en causerons plus tard.

En entendant ce dernier mot qui fut impénétrable, madame d'Espard se jeta dans la conversation générale et ne parut ni blessée du Comme vom votidrez, ni curieuse de savoir à quoi cette entrevue aboutirait. La princesse resta pendant une heure environ assise sur la causeuse auprès du feu, dans l'attitude pleine de nonchalance et d'abandon que Guérin a donnée à Didon, écoutant avec Fattenlion d'une personne absorbée, et regardant Daniel par moments, sam déguiser une admiration qui ne sortait pas d'ailleurs des bornes. Elle s'esquiva quand la voiture fut avancée, après avoir échangé un serrement de main avec la marquise el une inclination de tête avec madame de Montcornet. ^ La soirée s'acheva sans qu'il fût question de la princesse^ On profita de l'espèce d'exaltation dans laquelle était d'Ar» Ihez, qui déploya les trésors de son esprit. Certes, il avait dans Rasti^ac et dans Blondet deux acolytes de première force comme finesse d'esprit et comm^ portéed'intelligence. Quant aux deux femmes, elles sont depuis longtemps comptées parmi les pins spirituelles de la haute société* Ce âil donc une halte dans une oasis, un bonheur rare et bien apprécié pour ces personnages habitaellement en proie aa garde à vous du monde, des salons et de la politique. Il e^ des êtres qui ont le privilège d'être parmi leshommesc(m)iBe

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des astres bienfaisants dont la lumière éclaire les esprits^ dont les rayons échauffent les cœurs. D'Arthez était une de ees belles âmes. Un écrivain qui s'élève à la hauteur où il est, s'habitue à tout penser, et oublie quelquefois dans le monde qu'il i^ ^ut pas tout dire; il lui est impossible d'avoir la retenue des gens qui y vivent continuellement; mais comme ses écarts sont presque toujours marqués d'un cachet d'originalité, personne ne s'en plaint. Cette saveur si rare dans les talents, cette jeunesse pleine d^ simplesse qui rendent d'Arthez si noblement original, firent de celte soirée une délicieuse chose. Il sortit avec le baron de Rastignac qui, en le reconduisant chez lui, lui parla naturellement de la princesse, en lui demandant comment il la trouvait.

— Michel avait raison de Taimer, répondit d'Arthez, c'est une femme extraordinaire.

— Bien extraordinaire, répliqua railleusement Rastîgnae. A votre accent, je vob que vous l'aimez déjà; vous serez chez elle av^int trois jours, et je suis un trop vieil habitué ée Paris pour ne pas savoir ce qui va se passer entre vous. Eh bien, mon cher Daniel, je vous supplie de ne pas vous laisser aller à la moindre confusion d'intérêts. Aimez la princesse si vous vous sentez de l'amour pour elle au cœur; mais songez à votre fortune. Elle n'a jamais pris ni demandé deux liards à qui que ce soit, elle est bien trop d'Uxellet et Cadignan pour cela ; mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, laquelle était très-considérable, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment? pourquoi? par quels moyeus? personne ne le sait, elle ne le sait pas elle-mêmel Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, la fortune d'un diar mant garçon et celle d'un vieux notaire en vingt mois.

— Il y a treize ans! dit d'Arthez, quel âge a-t-elle donc? *

— Vous n'avez donc pas vu, répondit en riant Rastignac, à table son fils, le duc de Maufrigneuse? un jeune homme de dix-neuf ans. Or, dix-neuf et dix-sept font...

— Trente-six, s'écria l'auteur suipris, je lui donnais vingt ans.

— Elle les acceptera, dit Rastlgnac; mais soyez sans in-

quiétude là-dessus; elle n'aura jamais que vingt ans pour TOUS. Vous allez entrer dans le monde le plus fantastique. Bonsoir, vous voilà chez vous, dit le baron en voyant sa voiture entrer rue de Bellefond od demeure d'Arthez dans une jolie maison à lui, nous nous verrons dans la semaine ehez mademoiseDe des Touches.

I>^Ârthez laissa Famour pénétrer dans son ccem* à la manière de notre oncle Tobie, sans faire la moindre résistance; il procéda par l'adoration sans critique, par Fadmiration ex* clusive. La princesse, cette belle créature, une des plus remarquables créations de ce monstrueux Paris où tout est possible en bien comme en mal, devint, quelque vulgaire que le malheur des temps ait rendu ce mot. Fange rêvé. Pour bien comprendre la subite transformation de cet illustre auteur, il faudrait savoir tout ce que la solitude et le travail constant laissent d'innocence au cœur, tout ce que Famour réduit au besoin et devenu pénible auprès d'une femme ignoble, développe de désirs et de fantaisies, excite de regrets et feit naître de sentiments divins dans les plus hautes régions de Fâme. D'Arthei était bien Fenfant, le collégien que le tact de la princesse avait soudain reconnu. Une illumination presque semblable s'était accomplie chez la belle Diane. Elle avait ofonc enfin rencontré cet homme supérieur que toutes les femmes désirent, ne fût-ce que pour le jouer; cette puissance à laquelle elles consentent à obéir, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de la maîtriser; elle trouvait enfin les grandeurs de l'intelligence unies à la naïveté du cœur, au neuf de la passion; puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues dans une forme qui lui plaisait. I^Arthez lui semblait beau, peut-être Fétait-il. Quoiqu'il arrivât à Fàge grave de lliomme, à trente-huit ans, il conservait noc Ceur de jeunesse due à la vie sobre et chaste qu'if avait menée, et comme tous les gens de ci^inet, comme les hommes d'État, il atteignait à on embonpoint raisonnable. Très-jeune, il avait offert une vague ressemblance avec Bonaparte général. Cette ressem- ' blance se continuait encore, autant qu'un homme auxyeax noir), A 1a chevelure épaisse et bnme, peut ressemblera un

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