CÉSAR AS RATE
— Oh! dans le commerce, c’est bien différent, et surtout dans la parfumerie, où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec.un sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, rien n’est indifférent. Tenez, j'ai eu un locataire, rue Montorgueil.…..
— Monsieur, dit: Birotteau, je serais désespéré de retarder votre déjeuner : voilà les actes, rectifiez-les, tout ce que vous me demandez est entendu; signons demain, échangeons aujourd’hui nos paroles, car demain mon architecte doit être maître. des lieux.
* — Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand Êde parapluies, il y a:le.terme échu, M.-Cayron ne veut | pas le payer, nous le joindrons aux-petits effets pour que e bail aille de janvier en janvier. Ge sera plus régulier. — Soit, dit Birotteau.
— Le sou pour livre au portier...
}. — Mais, dit Birotteau, vous me privez de l’escalier, de l'entrée, il n’est pas juste...
— Oh! vous êtes locataire, dit d’une voix péremptoire e petit Molineux, à cheval sur le principe, vous devez les impositions des portes et fenêtres et votre part dans les harges. Quand tout est bien entendu, monsieur, il n’y a plus aucune difficulté. Vous vous agrandissez beaucoup, monsieur: les affaires vont bien ?
… — Oui, dit Birotteau. Mais le motif est autre, Je réunis quelques amis autant pour célébrer la délivrance du tertoire que pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion d'honneur...
— Ah!ah! dit Molineux, une none bien méritée! . — Oui, dit Birotteau, peut-être me suis-je rendu digne
SN EN ge “7 Po] 4 Dir sh m
de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon ; ces titres. |
— Valent ceux de nos braves soldats de l’ancienne armée. Le ruban est rouge, parce qu’il est trempé dans le sang répandu.
A ces mots, pris du Constitutionnel, Birotteau ne put s'empêcher d'inviter le petit Molineux, qui se confondit en remercîiments et se sentit prêt à lui pardonner son dédain. Le viellard reconduisit son nouveau locataire jusqu'au palier en l’accablant de politesses. Quand Birotteau fut au milieu de la cour Batave avec Cayron, il regarda son voisin d’un air goguenard.
— Je ne croyais pas qu’il pût exister des gens si in= firmes! dit-il en retenant sur ses lèvres le mot béte.
— Ah! monsieur, dit Cayron, tout le monde n’a pas vos talents.
Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de M. Molineux; la réponse du marchand de parapluies le fit sourire agréablement, et il le salua d’une façon royale.
— Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l'affaire des noisettes. |
Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames de la Halle à la rue des Lombards, où se consommaient les noisettes pour les dragées, apprit par ses amis les Matifat que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, demeurant. rue Perrin-Gasselin, seule maison où se trouvassent la
LOS CAL ÉÉR RD EE + h TR: OP SRE Or EEE NP Nr
| A, rt UE AN APRES OS ES CMP 8 TER NE APN AE TEEN * > rad *s CE K L A LA de 1
véritable aveline de Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.
La rue Perrin-Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et la rue de la Monnaie, et qui est comme les entrailles de la ville. Il y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées, puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels, les beurres et les tulles, surtout beaucoup de petits commerces dont ne se doute pas plus Paris que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui se cuit dans leur pancréas, et qui avaient alors pour sangsue un certain Bidault, dit Gigonnet escompteur, demeurant rue Grenétat, Ici, d'anciennes écuries sont habitées par des tonnes d'huile, les remises contiennent des myriades de bas de coton. Là se tient le gros des denrées vendues en détail aux Halles. Madame Madou, ancienne revendeuse de marée, jetée il y a dix ans dans le fruit sec par une liaison avec l’ancien propriétaire de son fonds, et qui avait longtemps alimenté les commérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante, alors disparue dans un excessif embonpoint. Elle habitait le rez-de-chaussée d’une maison jaune en ruine, mais maintenue à chaque étage par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de ses concurrents et à convertir son commerce en monopole; malgré quelques légers défauts d'éducation, son héritière pouvait donc le continuer de routine, allant et venant dans ses magasins, qui occupaient des remises, des écuries et d'anciens ateliers où elle combattait les ‘insectes avec succès. Sans comptoir, ni caisse, ni livres,
car elle ne savait ni lire'ni écrire, elle ‘répondait par:des coups de poing à une lettre, en la regardant comme’une insulte. Au demeurant, bonne femme, haute en couleur, ayant sur la tête un foulard par-dessus'son bonnet, se conciliant par son verbe d’ophicléide l'estime des charretiers qui lui apportaient ses marchandises, et’avec lesquels ses castilles finissaïent par une bouteille de: petit blanc. Elle ne pouvait avoir aucune- difficulté ‘avec les cultivateurs qui lui expédiaient ses fruits, ils-correspon- | daient avec de l’argerit comptant, seule manière de # en- | tendre entre eux, et la mère Madou les allait voir pen- : dant la belle saison. Birotteau apérçut cette sauvages marchande au milieu de sacs de noisettes, de marrons | et de noix.
— Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d’un 4 léger. | — Ta chère! dit-elle. Eh! mon fils, tu me connais donc” pour avoir eu avec moi des rapports agréables ?. Est-ce qe nous avons gardé des rois ensemble?
— Je suis parfumeur et, de plus, adjoint au maire du deuxième arrondissement de Paris; aïnsi, comme magis- trat et consommateur, j'ai droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.
— Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à la mairie et'ne fatigue pas les adjoints: Quant à ma pratique, a m’adore, et je leux parle à mom idée. S'ils ne sont pas contents, ils vont'se faire enfiler alieurs. Es — Voilà les effets du monopole ! murmura Birotteau. M — Popolel c’est mon filleul :'il aura fait des sottises
| | Fa TE APANE. EN venez-vous pour lui,:mon respectable: magistrat? dit-elle en adoucissant sa voix.
| —— Non, j'ai eu‘l’honneur de:vous'dire que je venais en qualité de consommateur.
. — Eh biex, comment te nommes-tu, mon gars? Je:t’ai pas core vu Venir. |
) — Avec ce ton-là, vous devez vendre vosinoisettes à “bon marché? dit Bivotteau,:qui se nomma et: donna ses qualités.
… —Ah! vous êtes le fameux Birotteau’ qu'a une belle “femme. Et combien en: voulez-vous, de ces sucrées de “noisettes, mon cher amour ?
— Six mille pesant.
— C'est tout ce que j'en ai, dit la marchande en par- “ant commeune. flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéants pour marier les filles et les parfumer! Que Dieu vous bénisse, vous'avez de l’occupation. Excusez du peu! Vousallez êtreiune fière pra-
\j aime le mieux au monde...
» -— Qui donc?
* — Eh bien, la chère madame Madou.
M — Combien vos noisettes?
| (4 — Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, | si vous prenez le tout.
h — Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents francs! r il m’en faudra peut-être des cent milliers par an!
… — Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans | souliers! dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d'avelines. Et pas creuse! mon cher monsieur. Pensez
CT PCR PE PE PO ER OS ET ER ER EE EEE Fu ARE
tique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que 7
ir ARE
donc que les épiciers vendent leurs mendiants vingtquatre sous la livre, et que, sur quatre livres, ils mettent plus d’une livre de noisettes eu dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes genti, mais vous ne me plaisez pas core assez pour ça! S'il vous en faut tant, on pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer un adjoint, ça porterait
malheur aux mariés! Tâtez donc la belle marchandise, et lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c'es plein, le ver n’y est pas!
— e envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du- Temple, à ma fabrique, demain, de grand matin.
— On sera pressé comme une mariée. Eh bien, adieu, monsieur le maire, sans rancune. Mais, si ça vous était égal, dit-elle en suivant Birotteau dans la cour, j'aime Amieux vos effets à quarante jours, car je vous fais (rop bon marché, je ne peux pas core perdre l’escompte! Avec ça qu’il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il nous suce l'âme comme une araignée sirote une mouche.
— Eh bien, oui, à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres, afin de ne pas avoir de creuses: Sans cela, rien de fait.
— Ah! le chien, il s'y connaît, dit madame Madou; of ne peut pas lui refaire le poil. C'est ces gueux de la ruëé des Lombards qui lui ont dit ça! Ces gros loups-là s’en tendent tous pour dévorer les pauvres igneaux.
L’agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de V tour, elle ressemblait à une borne habillée de cotonnade à raies et sans ceinture.
RSR nr es
Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait, - en allant le long ‘de la rue Saint-Honoré, sur son duel | avec l’huile de Macassar, il raisonnait ses étiquettes , la forme de ses bouteilles, calculait la contexture du bou- ; chon, la couleur des affiches. Et l’on dit qu’il n’y a pas » de poésie dans le commerce! Newton ne fit pas plus de - calculs pour son célèbre binome que Birotteau n’en faisait | pour l'essence comagène, car l'huile redevint essence, et . il allait d’une expression à l’autre sans en connaître la » valeur. Toutes les combinaisons se pressaient dans sa - tête, et il prenait cette activité dans le vide pour la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation, il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur - ses pas en se rappelant son oncle.
* Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincail- - lier à l'enseigne de la Cloche d'or, était une de ces phy- * sionomies belles en ce qu'elles sont : costume et mœurs, intelligence et cœur, langage et pensée, tout s’harmoniait en lui. Seul et unique parent de madame Birotteau, Pil- » Jerault avait concentré toutes ses affections sur elle et sur Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa » carrière commerciale, sa femme et son fils, puis un enfant - adoplif, le fils de sa cuisinière. Ces pertes cruelles avaient ‘8 jeté ce bonhomme dans un stoïcisme chrétien, belle doc- trine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours ‘d’une teinte à la fois chaude et froide comme celle qui dore les couchers du soleil en hiver. Sa tête, maigre et creusée, d’un ton sévère, où l’ocre et le bistre étaient «harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie avec celle que les peintres donnent au Temps, mais en le
ot fi
vulgarisant: ‘car les habitudes de: la vie commerciale avaient amoïndri chez lui le caractère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres, les-statuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, Pillerault était plutôt trapu que gras; larnature l'avait taillé pour le travail et la longévité, sa”carrure accusait une forte charpente, car il était d’un tempérament'sec, sans émotion d’épiderme, mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l’indiquaient soniattitude calme et | sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout intérieure;
sans phrase ni emphase. Son ‘œil, à‘prunelle verte mé- .
langée de:points noirs, était remarquable par une inalktérable lucidité. Son:front, ridé par des lignes droites et … jauni par le temps, était.petit, serré, dur, couvert par des” cheveux d'un:gris argenté, tenus courts et comme feutrés. « Sa bouche fine:annonçait la, prudence et non l’avarice. La! 1 vivacité de l'œil révélait:une vie:contemne: Enfin la pro- : bité, le sentiment du devoir, une modestie vraie, lui fai- 3 saient comme une auréole en donnant à:sa figure 4 relief d’une belle santé. Pendant ‘soixante ans, il avait mené la-vie dure-«et:sobre:d’un'travailleur acharné. son. histoire ressemblait à celle: de César, moins les circonstances heureuses. Commis jusqu'àitrente:ans, ses fonds étaient engagés dans son commerce-au moment où César employaitises économies en rentes; enfin, il avait subi le” maximum,-ses: pioches:et ses fers-avaient été mis en 4 quisition: Sonicaractère:sage ebréservé, sa prévoyance et sa réflexion mathématique avaient agi sur sa manière de travailler. Larplupart de ses:affaires:s’étaient conclues sur
parole;:etuil avait rarement ewdes.difficultés. Observateur,
ga sen is Hu
(CÉSAR: BIROTTEAU. à 115
- comme tous les.gens méditatifs, il étudiait les gens en les . laissant sn refusait alors souvent des marchés avan-
. tageux pris.par ses voisins, qui.plus tard s’en repentaient
en se disant que Pillerault flairait les fripons. Il préférait y des gains minimes et. sûrs,à .ces.coups audacieux qui ; mettaient en question de grosses, sommes, Ii tenait les
plaques de cheminée, les, grils, les chenets grossiers, les. chaudrons;en-fonte.et..en.fer; les houes et.les fournitures.
* duipaysan; Cette partie assez ingrate exigeait un travail - mécanique excessif. Le gain n’était.pas en raison du la-
- beur, il y avait peu de bénéfice.sur ces matières. lourdes,
È 1 difficiies à remuer, à. emmagasiner. Aussi avait-il clou
- bien des caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu. à bien des voitures. Aucune fortune n’était ni plus noble-.
. ment gagnée, ni plus légitime, ni plus honorable que la - sienne. il:n’avait jamais surfait, ni jamais couru après les
Ë travailler:ses commis. En 1814, époque à laquelle il se » retira, sa fortune consistait d’abord.en soixante et dix A mille francs. qu’il plaça-sur le grand-livre, ‘et dont il eut - cinq mille et, quelques-cents francs de rente; puis en
trente ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d’affaires, il avait gagné, septipour.cent de cette somme, et sa vie-absorbaït la.:moitié de ses gains. Tel. fut son bilan. Ses-voisins, peu.envieux de cette médiocrité, louaient sa -sagesse.sans la comprendre. Au.coin de.la rue dela Mon- naie etde.la rue ,Saint-Honoré se trouve. le café David,
h affaires.. Dans les :derniers.jours, on le voyait fumant sa. « pipe devant sa porte, regardant les passants et voyant,
… quarante mille francs payables en cing ans sans intérêt, le prix de-son. fonds, vendu. l’un de.ses commis. Pendant,
OR ER RE MATE a ES PQ 1 2 0 AS CAC EE PL e°AS A, EN
RAA PRO DAT Le ne Ca NL VE RCE DO RE PO Eee SI UN et CN IR S PO EE TI ON RU EE EE TS
ù quelques vieux négociants allaient, comme Pillerault, prendre leur café le soir. Là, parfois, l’adoption du fils de la cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles qu’on adresse à ur homme respecté, car le quincaillier inspirait une estime respectueuse sans l’avoir cherchée : la sienne lui suffisait. Aussi, quand Pillerault perdit ce pauvre jeune homme, y eut-il plus de deux cents personnes au convoi, qui allèrent jusqu’au cimetière. En ce temps, il fut héroïque. Sa douleur, contenue comme celle de tous les hommes forts sans faste, augmenta la sympathie du quartier pour ce brave homme, mot prononcé pour Pillerault avec un accent qui en étendait le sens et l’ennoblissait. La sobriété de Claude Pillerault, devenue habitude, ne put se plier aux plaisirs d’une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son genre d'existence et anima sa vieillesse par ses convictions politiques, qui, disons-le, étaient celles de l'extrême gauche. Pillerault appartenait à cette partie ouvrière agrégée par la Révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son caractère était l’importance qu’il attachait à sa conquête : il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de Ja Révolution; il croyait son aisance et sa consistance politique compromises par les jésuites, dont les libéraux annonçaïient le secret pouvoir, menacées par les idées que le Constitu- « tionnel prêtait à Monsur. {1 était, d’ailleurs, conséquent « avec sa vie, avec ses idées : il n’y avait rien d'étroit dans sa politique, il n’injuriait point ses adversaires, il avait … ‘peur des courtisans, il croyait aux vertus républicaines : « il imaginait Manuel pur de tout excès, le général Foy k;
grand homme, Casimir Perier sans ambition, la Fayetteun prophète politique, Courier bon homme. Il avait enfin de : nobles chimères. Ce beau vieillard vivait de la vie de famille, il allait chez les Ragon et chez sa nièce, chez le juge Popinot, chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement, quinze cents francs faisaient raison de tous » ses besoins. Quant au reste de ses revenus, il lemployait - à de bonnes œuvres, en présents à sa petite-nièce ; il donnait à dîner quatre fois par an à ses amis chez Roland, - rue du Hasard, et les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent - des lettres de change à vue pour leurs fantaisies : une - partie de campagne, l'Opéra, les Montagnes-Beaujon. Pil- » Jerault était alors heureux du plaisir qu’il donnait, il jouissait dans le cœur des autres. Après avoir vendu son fonds, » il n'avait pas voulu quitter le quartier où étaient ses ha- Ë bitudes, et il avait pris ruc des Bourbonnais un petit ap- * partement de trois pièces au quatrième, dans une vieille |maison. De même que les mœurs de Molineux se peignaient dans son étrange mobilier, de même la vie pure [or simple de Pillerault était révélée par les dispositions intérieures de son appartement, composé d’une anti- Lo: d’un salon et d’une chambre. Aux dimensions bprès, c'était la cellule du chartreux. L’antichambre, au carreau rouge et frotté, n’avait qu’une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d’acajou “garnies de basane rouge et de clous dorés; les murs “étaient tendus d’un papier vert olive et décoré du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille d'Austerliuz. Le salon, sans doute & 1.
arrangé par le tapissier, avait un meuble-jaune à rosaces, un tapis; la.garniture de.cheminée-:en bronze sans dorures, ua devant de cheminée peint, une:console-avec un vase à fleurs sous verre, une. table ronde à:tapis sur laquelle était un porte-liqueurs..Le-neuf,de cette pièce annonçait assez un sacrifice fait aux, usages du: monde \par le'vieux: quincaillier, qui recevait. rarement. Dans :sa-chambre,. simple comme celle d'un religieux ou d’un vieux soldat, [les deux hommes qui apprécient le-mieux la vie) un CrU+ “cifix à bénitier placé-dans:son alcôve frappait les. regards: Cette profession.de foiichez un, républicain:stoïque émou-. vait profondément..Une vieille femme:venaitfaire son ménage,.mais son respect pour les: fémmes était:si grand, qu'il ne lui laissait pas cirer ses:souliers, nettoyés par abonnement. avec un décrotteur. Son:costume était simple et-invariable: Il portait habituellement une redingote et. un pantalon: de drap: bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche et. des souliers: très-ouverts; les jours fériés, il mettait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour:sonlever, son-déjeuner, ses sorties;:son dîner, . ses. soinées et son-retour au logis: étaient. marquées au coin:de Ja plus stricte exactitude, car: la régularité desk mœurs: fait, la: longue vie et la santé. Il: n'était jamais question: depolitique-entre César, les Ragon, l’abbé Lo-. raux.et lui, .car-les gens \de:cette société se connaissaient. + trop. pour:en venir à des attaques sur: le:terrain du:pro-« sélytisme. Comme son neveu et comme les:Ragon, il avait” une grande. confiance en Roguin. Pour lui, le notaire: de Paris était toujours: un.être vénérable, une image vivantes dela, probité, Dans l'affaire des: terrains, Pillerault s'était" à
Ee
CÉSAR BIROMTEAU. 119:
livré ‘à un contre-examen: qui motivait la hardiesse avec laquelle: César-avait combattu les pressentiments de sa.
; femme.
1 Le-:parfumeur monta les.soixante-dix-huit, marches qui.
| menaient à la petite.porte brune de l'appartement de son
. oncle, en: pensant: queice. vieillard devait être-bien vert
4 pour toujours les monter sans se plaindre. Il trouva la re-
dingote.et le pantalon étendus:sur le porte manteau placé à
D madame:Vaillant les brossait et frottait pen-
. dant quece: vrai philosophe, enveloppé.dans une redingote
» en molleton:gris, déjeunaili au coin de.son feu, en lisant
les débats parlementaires, dans, Le Constitutionnel ou le
» Journal du Commerce.
* — Mon oncle, dit! César, l'affaire.est: conclue, on va
. dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes.
| ou des regrets, il est encore temps de rompre.
; — Pourquoiromprais-je? l'affaire est bonne,mais longue
» à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes cingrante
| mille francs sont à la Banque, j'ai touchéihier les-derniers
“à mille francs de mon fonds. Quant aux Ragon,.ils y, mettent toute-leur fortune.
— Eh bien, comment vivent-its ?
- — Enfin, sois tranquille, ils vivent.
— Mon oncle, je vous:entends, dit Birotteau:vivement
pur et serrant:lesimains-du:i vieillard'austère..
» — Comment se fera l'affaire? dit brusquement Pillerault.
: — J'y serai pour trois huitièmes, vous etiles Ragon pour
; un huitième; je-vous.créditerai sur mes-livres jusqu’à ce
: paul on ait décidé la question desiactesinotariés.
. .— Bon! Mon garçon, tu es: donc:hien miche; pour: jeter
AD CS 4 te a NS SL FRE), SN RS $ Î ep ;
là trois cent mille francs? Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de ton commerce; n’en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde. Si tu éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon : si tu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle tu toucherais là.
— Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses! vous me remuez le cœur.
— Le général Foy me le remuait bien autrement tout à l'heure! Enfin, va, conclus : les terrains ne s’envoleront pas, ils seront à nous pour moitié; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on ne peut donc rien perdre. Il n’y a qu’une chance, encore est-elle impossible, Roguin n’emportera pas nos fonds.
— Ma femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint...
— Roguin emporter nos fonds, dit Pillerault en riant, et pourquoi ?
— Il à, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tous les hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour.
Après avoir laissé échapper un sourire d’incrédulité, (Pillerault alla déchirer d’un livret un petit papier, écrivit |
Ja somme, et signa.
— Tiens, voilà sur la Banque un bon de cent mille francs pour Ragon et pour moi. Ces pauvres gens ont
pourtant vendu à ton mauvais drôle de du Tillet leurs
quinze actions dans les mines de Wortschin pour com-
pléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin! Leur frère Popinot le juge n’en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas l'empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé, comme moi, pendant trente ans...
— Dieu veuille donc que l'huile comagène réussisse!
. s’écria Birotteau, j'en serai doublement heureux. Adieu, . mon oncle; vous viendrez dîner dimanche avec les Ragon,
Roguin et M. Claparon, car nous signerons tous aprèsdemain, c’est demain vendredi, je ne veux pas faire
d'aff.…
— Tu donnes donc dans ces superstitions-là? — Mon oncle, je ne croirai jamais que :e jour où le fils de Dieu fut mis à mort par les hommes est un jour heu-
. reux. On interrompt bien toutes les affaires pour le > 21 janvier.
— À dimanche, dit brusquement Pillerault.
— Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en
. redescendant l'escalier, je ne sais pas s’il aurait son pa-
reil ici-bas, mon oncle. Qu'est-ce que lui fait la politique ?
> il serait si bien en n’y songeant pas du tout. Son enté-
tement prouve qu’il n’y a pas d'homme parfait. — Déjà
. trois heures, dit César en rentrant chez lui.
— Monsieur, vous prenez ces valeurs-là ? lui demanda | Célestin en montrant les Doi du marchand de para- . pluies.
— Oui, à six, sans commission. — Ma femme, ap-
» prête tout pour ma toilette, je vais chez M. Vauquelin,
. tu sais pourquoi. Une cravate blanche surtout.
Birotteau donna quelques ordres-à ses commis; iline: vit pas Popinot, devina que:son futur associé s’habillait, et remonta promptement dans sa chambre, où il trouva la Vierge: de: Dresde: magnifiquement ‘encadrée, selon ses ordres:
— Eh bien, c'est gentil? dit-il à:saïfille..
— Mais, papa, dis donc que c’est:beau; sans quoi, l'on se:moquerait.de toi:
— Voyez-vous cette fille: qui .gronde son pèrel... Eh bien, pour mon goût, j'aime autant: Héro et Lèandre. La Vierge est un sujet religieux: quipeuti:aller dans, une. chapelle; mais Hëéro et Léandre, ah! je l’achèterai, car le flacon d’huile-m'a:donné.desidées..
—-Mais; papa, jeme:te:comprendsipas.
— Virginie, un-fiacrel cria Gésar d'une voix retentissante:quand il eut:faitssarbarbe et que deitimide. Popinot parut en traînant le pied, à cause de Césarine.
L’amoureux:;ne-:s’était:pasencore aperqu que:son infirmité n'existait plus:pour-sa maîtresse. Déticieuse preuve d’amour que les igens.à qui le‘hasard'iniflge un vice-corporel quelconque: peuvent seuls:reoueillir.
— Monsieur, dit-il, la presse pourrammanœuvrer-: demain.
— Eh bien, .qu'as-tu, Popinot?:demandaGésaren voyant rougir Anselme.
— Monsieur, c’esile bonheur d’avoir trouvé:une:boutique, arrière-boutique, cuisine et des chambres au-des- . sus, et des:magasins, pour douze cents francs par an, rue des Cinq:Diamants. 2420 — Il faut obtenir un bail de. dixchuit ans,:dit: Rivotienus
TPSESEG OL PPS SET"