EE AO SET ER ON TEEN RER ARE AL INR ENT DIE EURE TRE UT
ae"
autres commis disaient : «Césarine ‘épouseralepremier clerc de M: Roguin, » Anselme-pauvre, boïteux et à cheveux roux, ne désespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve un’gramd'amour:
— Où va-t-1l? demanda Césarine-à son père’en essayant
de prendre un‘aïr "indifférent!
— Il's'établit rue des-Cimq-Dirrmants!tet, mafoi, à la grace de Dieu, dit Birotteau; dont l'exclamation ne fut comprise-ni par sa fémme;-nr'par’sa fille:
Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait comme les‘msectes- devant un‘obstacle, il se jetait
à gauche ou à droite; 11 changea donc de conversation’en
se promettant de causer de Césariie avec sa femme.
— J'ai raconté tes craintes-et ‘tes idées-sur Roguin à ton oncle, il s'est mis à’rire, dit-il à Constance.
— Tu ne dois ‘jamais révéler ce ‘que nous nous disons entre nous, s’écria Constance. Ce pauvre Roguin est peutêtre le plus honnête homme du monde, il a:cinquantehuit-ans et ne pense ‘plus-sans doute. |
Elle s'arrêta court en voyant Césarine attentive, et la montra par un coup d'œil à César.
— J'ai donc'bien fait de conclure, dit Birotteau.
— Mais tu es le maître, répondir-elle.
César prit sa femme par les mains'et la baïsa au front: Cette réponse était toujours chez elle um consentement tacite aux projets de son mari.
— Allons, s’écria le parfumeur en descendant’ à ‘son magasin et parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main! I! s’agit de ransporter pendant là nuit tous les meubles du premier
rt
au'second! Il faut mettre, comme:on dit, les petits pots dans les grands; afin de laisser demain à mon: architecte à les coudéesfrandhes: —Popinot'est:sorti:sans:permission, » ditGésar-enrne le voyant pas. Eh! mais ilne couche pas “ici, je l’oubliais. — Il est allé, pensait:il, :ouwrédiger les idéés ‘de M: Vauquelin, ou louer‘une boutique.
—‘Nous connaissons: la cause de ce déménagement, dit Célestin-en parlantau nom des deux autres:commis:et de Raguet, groupés derrière lui. Nôus sera-t-il permis de féliciter: monsieur'sur’un honneur qui rejaillit sur: toute la boutique? Popinot nous a:dit que monsieur...
| — Eh bien, mes enfants; que vouléz:vous! on m'’a-décoré: Aussi, non-seulement à cause dé:ladélivrance du *rerritoire, mais encore pour fêter! mar promotion dans:la Légion d'honneur, réunissons-nous:nos::amnis. Je: me suis peut-être rendu digne de cette insigne et royale faveur - en siégeant autribunal:corisulaire et: emcombattant pour - la cause royale que j'ai défenaue:.…., à votre âge, sur les - marches de Saint-Roch, au 43 verndémiaire:; et, ma foi, Napoléon, dit l’empereur, m'a blessé! J'aiiété blessé à la - cuisse ‘encore, etrmadame Ragon: m'a pansé. Ayez du coù- » rage, VOUS serez récompensés! Voilà,;:mestenfants, comme * un:malheur n’est jamais perdu.
|: — Onnese: battraiplus dans les rues, :dit-Gélestin..
. — Il faut l’espérer, dit César, qui partit delà pour faire à ses:commis-une:mercuriale-qu’il termina par une - invitation. ch “ La perspective-d'un bal anima:les’trois commis, Raguet - et Virginie d’une ardeur qui leur donna:laidextérité. des - équilibristes. Tous allaient, et: venaient chargés: par les
TP M PR CO CAUSE DR a ue OU TS M MON de MO D Ra RU NC
PS TE PU EME EE ETS Pate EU A 2 COUR CPAM DEC PP TIEE CYPNERNE NES Net 1 1e IE)
“escaliers sans rien casser ni rien renverser. À deux heures
du matin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot devint celle de Célestin et du second commis. Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.
Possédé de cette magnifique ardeur que produit l’affluence du fluide nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les gens ambitieux ou amoureux agités par des grands desseins, Popinot, si doux et si tranquille, avait piaffé comme un cheval de race avant la course, dans la boutique, au sortir de table.
— Qu’as-tu donc? lui dit Célestin.
-— Quelle journée ! mon cher, je m’établis, lui dit-il à l'oreille, et M. César est décoré.
— Vous ètes bien heureux, le pairon vous aide, s écria Célestin.
Popinot ne répondit pas, il disparut, poussé comme par un vent furieux, le vent du succès!
— Oh! heureux! dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un commis occupé à mettre des gants par douzaines; le patron s’est aperçu des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et, comme il est très-fin, le patron, il se débarrasse d’Anselme ; il serait difficile de le refuser, rapport à ses parents. Célestin prend cette rouerie pour de la générosité.
Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue des Deux-Écus, pour s’emparer d’un jeune homme que sa seconde vue commerciale lui désignait comme le principal instrument de sa fortune. Le juge Popinot avait rendu service au plus habile commis voyageur de Paris, à.
celui que sa triomphante loquèle et son activité firent plus Mtard surnommer l’illustre. Voué spécialement à la chapellerie et à l’article Paris, ce roi des voyageurs se nommait encore purement et simplement Gaudissart. À vingtdeux ans, il se signalait déjà par la puissance de son ma- “ gnétisme commercial. Alors, fluet, l’œil joyeux, le visage
contré Gaudissart, qui s'était dit sur le point de partir; “l'espoir de le trouver encore à Paris venait donc de lancer l'amoureux sur la rue des Deux-Écus, où il apprit que le voyageur avait retenu sa place aux messageries. Pour faire kses adieux à sa chère capitale, Gaudissart était allé voir une pièce nouvelle au Vaudeville : Popinot résolut de l’at- “tendre. Confier le placement de l’huile de noisette à ce “précieux metteur en œuvre des inventions marchandes, “déjà choyé par les plus riches maisons, n’était-ce pas tirer “une lettre de change sur la fortune? Popinot possédait \Gaudissart. Le commis voyageur, si savant dans l’art d’eniortiller les gens les plus rebelles, les petits marchands de province, s'était laissé entortiller dans la première con- “spiration tramée contre les Bourbons après les Cent-Jours. “Gaudissart, à qui le grand air était indispensable, se vit en prison sous le poids d’une accusation capitale. Le juge *Popinot, chargé de l'instruction, avait mis Gaudissart hors “de cause en reconnaissant que son imprudente sottise
D EP CP TS PAR SA OR TN EL Res TU A OT CE ERA A CAN D
expressif, une mémoire infatigable, le coup d’œil habile (, à saisir les goûts de chacun, il méritait d’être ce qu'il fut / “depuis, le roi des commis voyageurs, le Français par |
le malheureux‘commis allait à l’échafaud: Gaudissart, qui croyait devoir'la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond désespoir de nepouvoir porter à son sauveur qu'une stérilé-reconnaissance. Ne dévant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, il était allé chez’ lès Ragon se déclarer homme lige des Popinot: En attendant, Popinot ‘alla naturellement revoir ‘sa boutique de la rue des Cinq-Diamants, demander l'adresse du propriétaire, afin de traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de ‘la grande Halle, en pensant aux moyens d'organiser: un rapide: succès, Popinot saisit, rue Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle ïl comptait régaler César le lendenrain. En faction à la porte: de l'hôtel du Commerce, au bout de‘la rue des Deux-Écus, vers minuit, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final chanté ‘par Gaudissart, avec accompagnement de canne significativement traînée: sur les pavés.
— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte’et se montrant soudain, deux mots?
— Onze, si vous voulez, dit le commis voyageur en levant sa canne plombée sur l’agresseur.
— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme.
— Suffit, dit Gaudissart' en le reconnaissant. Que vous: faut-il? de l'argent? Absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour'un'duel? Tout à vous, des pieds à: l'occiput.
Et il chanta:
Voila, voilà Le: vrai soldat français!
-— Venez causer avec .moi.dix minutes, non pas.dans votre. chambre, on, pourrait nous écouter, mais.sur le quai de Horloge: à.cette.heure il n’y a personne, dit Popinot ; il s'agit de quelque chose de plus important.
. — Ça chauffe .donc?.Marchons!
. En dix. minutes, Gaudissart, maître des.secrets de Popinot, .en avait reconnu l'importance.
— Paraiïssez, parfumeurs, coiffeurs‘et débitants!
Ns’écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du: Gid. Je vais empaumer tous les. boutiquiers.de. France:.et de Navarre. Oh! une. idée! J'allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la parfumerie parisienne, __— Et pourquoi?
» — Pour étrangler vos rivaux, innocent! En ayant leurs commissions, je puis faire.boire de l’huile à leurs perfides cosmétiques, en.ne parlant et ne m'occupant que Mde la vôtre. Un. fameux tour de: voyageur ! Ahl!:ah! nous sommes les diplomates du commerce. Fameux! Quant. à | voire prospectus, je m'en charge. J'ai pour ami: d’enfance Andoche Finot, le fils du chapelier de Ja rue du Coq, le vieux qui m'a lancé dans le voyage pour la chapellerie; ÉAndoche, qui a beaucoup. d'esprit, il.a-pris.celui. de. toutes les têtes que coiffait son père, il est.dans la. littérature, il! ; ait les petits théâtres au Courrier des Spectacles..Son-père, vieux chien plein de raisons pour.ne, pas aimer l’esprit, ne croit pas à l'esprit : impossible de lui prouver que lesprit se vend, qu’on fait fortune. dans l'esprit. En fait d'esprit, il ne connaît. que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot. par famine..Andoche, homme capable,
mon ami d’ailleurs, et je’ne fraye avec les sots que com mercialement, Finot fait des devises pour le Fidèle Berger qui paye, tandis que les journaux où il se donne un me de galérien le nourrissent de couleuvres. Sont-ils jaloux dans cette partie-la! C’est comme dans l'article Pari Finot avait une superbe comédie en un acte pour made moiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ah! en voil une que j'aime! Eh bien, pour se voir jouer, il a été forc de la porter à la Gaieté. Andoche connaît le prospectus, entre dans les idées du marchand, il n’est pas fier, limousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu, avec u bol de punch et des gâteaux, on le régalera; car, Popinoi pas de farces : je voyagerai sans commission ni frais, vo concurrents payeront, je les dindonnerai. Entendons-nou bien. Pour moi, ce succès est une affaire d'honneur. M récompense est d’être garçon de noces à votre mariage \ J'irai en Italie, en Allemagne, en Angleterre! J'emport javec moi des affiches en toutes les langues, je les fai /apposer partout, dans les villages, à la porte des églises à tous les bons endroits que je connais dans les villes d province! Elle brillera, elle s’allumera, cette huile, el] sera sur toutes les têtes. Ah! votre mariage ne sera pa un mariage en détrempe, mais un mariage à la barigoule Vous aurez votre Césarine ou je ne m’appellerai pas lu LUSTRE! nom que m’a donné le père Finot, pour avoir fa: réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je rest dans ma partie, la tête humaine; l’huile et le chapea sont corinus pour conserver la chevelure publique. Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher dans une telle fièvre, causée par sa prévision du succès
DER, 2 à @ ne. PR M SR RAT TER Fa Va: Ni
CÉSAR BIROMTEAU, 2: {45
- L: que les rues lui semblaient être des ruisseaux d'huile. Il . dormit peu, rêva que ses cheveux poussaient follement, - et vit deux anges qui lui déroulaient, comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile césarienne. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve, et résolut de nommer ainsi l’huile de noisette, en considérant cette fantaisie - du sommeil comme un ordre céleste.
César et Popinot furent dans leur atelier, au faubourg du Temple, bien avant l’arrivée des noisettes; en attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta : Tes son traité d'alliance avec Gaudissart, DE — Nous avons l’illustre Gaudissart, nous sommes mil- - lionnaires! s’écria le parfumeur en tendant la main à son : caissier de l’air que dut prendre Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.
. — Nous avons bien autre chose encore, dit l’heureux commis en sortant de sa poche une bouteille à forme + écrasée en façon de citrouille et à côtes; j'ai trouvé dix - mille flacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout ; prêts, à quatre sous et six mois de terme.
1 — Anselme, dit Birotteau contemplant la forme miri- . fique du flacon, hier (il prit un ton grave), dans les Tuile- … ries, oui, pas plus tard qu'hier, tu disais : « Je réussirai. » » Moi, je dis aujourd’hui : « Tu réussiras! » Quatre sous! » six mois de terme! une forme originale! Macassar branle - dans le manche; quelle botte portée à l’huile de Macas- . sar! Ai-je bien fait de m’emparer des seules noisettes qui + soient à Paris ! Où donc as-tu trouvé ces flacons ? » —- J'attendais l'heure de parler à Gaudissart et je flànais.…..
RE dé à A > CS
+ Lt k
— Comme moï jadis, s’écria Birotteau.
— En descendant la rue Aubry-le-Boucher j’aperçois chez un verrier en gros, un marchand de verres bombés et de cages, qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah! ïl m'a crevé les yeux comme une lumière subite, une voïx m'a crié : « Voilà ton affaire! »
— Né.commerçant! Il aura ma fille, dit César en grommelant.
— J'entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses.
— Tu t'en mformes?
— Vous ne me croyez pas si gniolle! s'écria douloureusement Anselme. | :
— Né commerçant ! répéta Birotteau.
— Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à une confession générale, mon marchand avoue de fil en aïguille que Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange; il se, méfiait d'eux, il exige moitié comptant ; Faille et Bouchot, dans l’espoir de réussir, lächent l’argent; la faillite éclate pendant la fabrication; les syndics, sommés: de payer, venaient de transiger avec lui en laissant les flacons et l'argent touché, comme indemnité d’une fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre. Dieu sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n’est pas de vente. « Voulez-vous vous engager: à en fournir par dix mille à quatre sous? Je puis vous”
CÉSAR BIROTTEAU. ‘ 147 débarrasser de vos flacons, je suis commis chez M. Birotteau. » Et je l’entame, et je Je: mène, et je domine mon homme, et je le chauffe, et.1i est à nous.
; — Quatre sous! dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons imeure l'huile à trois francs et gagner trente sous en en ? laissant vingt à nos détaillants?
— L'huile césarienne! cria Popinot.
— L'huile césarienne 2... Ah! monsieur l’amoureux, vous voulez flatter le père et la fille. Eh bien, soit, va pour l'huile césarienne! Les Césars avaient le: monde, ils devaient avoir de fameux cheveux.
| — César était chauve, dit Popinot.
-— Parce qu’il ne s’est pas servi de notre huile, on le dira! À trois francs l'huile césarienne; Vluuile de Macassar coûte le double. Gaudissart est là, nous aurons cent mille francs dans l’année, car nous imposons toutes les têtes qui se respectent de douze flacons: par an, dix-huit francs! Soit dix-huit mille têtes, cent. quatre-vingt mille francs. | Nous sommes millionnaires.
Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César, : en épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla prél |senier le produit. à Vauquelin, qui fit présent à Popinot Ld une formule pour mêler l'essence de noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d'invention et » de perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l'argent 4 pour le droit fiscal à Popinot, qui avait l'ambition de payer a moitié dans les frais d'établissement.
| La prospérité porte avec elle une ivresse à laenelle les
ME RO Qc at à MES dan" sd ta it in le
hommes inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat facile à prévoir. Grindot vint, il présenta le croquis colorié d’une délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles. Birotteau, séduit, consentit à tout. Aussitôt les maçons donnèrent les coups de. pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre en bâtiments, M. Lourdoiïs, un fort riche entrepreneur qui s’engageait à ne rien négliger, parlait de dorures pour le salon. En entendant ce mot, Constance intervint.
— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille livres de rente, vous habitez une maison à vous, vous pouvez y faire ce que vous voulez; mais, nous autres.
— Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà, d’ailleurs, M. Birotteau dans le gouvernement, il est en évidence.
— Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses commis et les cinq personnes qui l’écoutaient ; ni moi, ni lui, ni ses amis, ni ses ennemis ne l’oublierons. { Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retom- ‘bant sur ses talons à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.
— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la prospérité. D'ailleurs, tant qu’un homme est dans le commerce, il doit être sage en ses dépenses, réservé dans son luxe, la loi lui en fait une obligation, il ne doit pas se livrer à des dépenses excessives. Si l'agrandissement de mon local et sa décoration dépassaient les bornes, il serait imprudent à moi de les excéder ; vous-même, vous me blämeriez, Lourdois. Le quartier a les yeux sur moi, les gens qui réussissent ont des jaloux, des envieux! —
2, ee d LC'ALA" D
Ah ! vous saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à Grindot; s’ils nous calomnient, ne leur donnez pas au moins lieu de médire.
— Ni la calomnie ni la médisance ne peuvent vous
atteindre, dit Lourdois; vous êtes dans une position hors
ligne, et vous avez une si grande habitude du commerce,
que vous savez raisonner vos entreprises, vous êtes un malin. Me
— C'est vrai, j'ai quelque expérience des affaires; vous savez pourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativement à l’exactitude, c’est que...
— Non.
— Eh bien, ma femme et moi, nous réunissons quel-
ques amis autant pour célébrer la délivrance du territoire
que pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion d'honneur.
— Comment, comment! dit Lourdois, ils vous ont donné la croix?
— Oui; peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire, et en
. combattant pour la cause royale au 13 vendémiaire, à
Saint-Roch, où je fus blessé par Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoiselle.
— Enchanté de l’honneur que vous daignez me faire, dit le libéral Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau; vous voulez être sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà pourquoi vous m’invitez. Eh bien, je prendrai mes plus habiles ouvriers, nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures; nous avons des procédés dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un
UE i
Lee
brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôter
toute odeur.
Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l’annonce du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait, d’ailleurs, voir lesétais extérieurs nécessités par le changement rapide de l'escalier, les tuyaux carrés en bois par où tombaïent les décombres dans les tombereaux qui Stationnaient. Les ouvriers pressés qui travailaient aux flambeaux, car il y eut des ouvriers de jour et. des ouvriers de nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la-rue,et les commérages s’appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptuosités.
Le dimanche indiqué pour la conclusion de l’affaire, M. et madame Ragon, l’oncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres. Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter ce jour-là que Charles Claparon, Crottai et Roguin. Le notaire:appontale Journal des Débats, où M. de la Billardière avait fait insérer l’article survant :
«Nous apprenons que la délivrance du territoire sera
| fêtée avec enthousiasme dans toute la France: mais, à
Paris, les membres du corps municipal ont senti que de moment était venu de rendre à la capitale cette splendeur
qui, par un sentiment de convenance, avait cessé pendant : l'occupation étrangère. Chacun des maines et des adjoints se propose de donner un bal : l'hiver promet donc-d'être très-brillant; ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup question du bal de M. Birotteau, nommé chevalier de la Légion d'honneur, et si connu par son dévouement à la cause
TE : Î x AE 7 vd »t nude Le à #4 ces Plon ORAN Ps OPET Ed:
+, SN es Ps TOME Ci caler gi 0 C1 et 8e ET A LD RAT PR he 2 AE CU A EE AE PTE RE + LV SEE
royale. M. Birotteau, blessé à l'affaire de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, et l’un des juges consulaires les plus estimés, a doublement mérité cette faveur. »
— Comme on écrit bien aujourd’hui! s’écria César, — On parle de nous dans le journal, dit-il à Pillerault. | — Eh bien, après? lui répondit son oncle, à qui le
Journal des Débats était particulièrement antipathique.
— Cet article nous fera peut-être vendre de la pâle des sultanes et de l’eau carminalive, dit tout bas madame César à madame Ragon sans partager l'ivresse de son mari,
Madame Ragon, grande femme sèche et ridée, au nez pincé, aux lèvres minces, avait un faux air d’une marquise de l’ancienne cour. Le tour de ses yeux était attendri sur une assez grande circonférence, comme ceux des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait, d’ailleurs, en elle ce je ne sais quoi d’étrange
qui saisit sans exciter le rire, et que sa mise, ses façons
expliquaient : elle portait des mitaines, elle marchait en tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon; sa robe, dont la couleur favorite était ce brun pâle nommé feuille-morte, s’étalait aux hanches par des plis inimitables, et dont les douairières d’autrefois ont emporté le, secret. Elle conservait la mantille noire garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, de forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les déchiquetures des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec cette exquise propreté et en faisant
M ee EST PR TS CRC NS AP PRE EE DV ET RUES - \ 3 1 SA AIN L RAT es
ces gestes dont peuvent se souvenir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand’tantes et leurs grand'/mères remettre solennellement des boîtes d’or auprès d'elles, sur une table, en secouant les grains de tabac égarés sur jeur fichu.
Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de casse-noisette, où l’on ne voyait que ‘des yeux, deux pommettes aiguës, un nez et un menton; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d’une conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du sourire qu’il prenait pour recevoir les belles dames que différents hasards amenaïient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait sur son crâne une neigeuse demi-lune bien ratissée, flanquée de deux aïlerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portait l’habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la culotte et les bas de soie, des souliers à boucles d’or, des gants de soie noire. Le trait le plus saillant de son caractère était d’aller par les rues tenant son chapeau à la main. Il avait l’air d’un messager de la Chambre des pairs, d’un huissier du cabinet du roi, d’un de ces gens qui sont placés auprès d’un pouvoir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en restant fort peu de chose.
— Eh bien, Birotteau, dit-il d’un air magistral, te repens-tu, mon garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avons-nous jamais douté de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains?
— Vous devez être bien heureuse, ma chère petite, dit madame Ragon à madame Birotteau.
— Mais oui, répondit la belle parfumeuse toujours sous
Lt La e DMC ur MONA" Be PURE QE et PE Te, Ces PT TRS Ne ET EN 71 58 CUT BON DETENTE t
mel DL es MARS PE TRE, ENT ESA UT EE AE AN AE DES A NRA QE CG A LE J ii 1x8 ; VA 4 F Ab ri pe Rat & FTIJ É ACL al
1 7 gé 4 ; É HEAR ï 1 <# 4 SRE
le charme de cette ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches justes et du grand fichu à la Julie que portait madame Ragon.
— Césarine est charmante, — Venez ici, la belle enfant, . dit madame Ragon de sa voix de tête et d’un air protecteur.
- — Ferons-nous les affaires avant le dîner? dit l’oncle Pillerault.
. — Nous attendons M. Claparon, dit Roguin, je l’ai laissé - s’habillant.
— Monsieur Roguin, dit César, vous l’avez bien prévenu - que nous dînions dans un méchant petit entre-sol.… — ]l le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en murmurant.
— … Au milieu des décombres et parmi les ouvriers? — Bah! vous allez voir un bon enfant qui n’est pas difficile, dit Roguin.
— J'ai mis Raguei en faction dans la boutique, on ne » passe plus par notre porte; vous avez vu tout démoli, dit | César au notaire. | > — Pourquoi n’avez-vous pas amené votre neveu? dit » Pillerault à madame Ragon.
* — Le verrons-nous? demanda Césarine.
à — Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme tra- - vaille, le cher enfant, à se tuer. Cette rue sans air et sans. - soleil, cette puante rue des Cinq-Diamants m'effraye; le » ruisseau est toujours bleu, vert ou noir. Jai peur qu'il » n’y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose + nn tête! dit-elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot tête par le mot cœur.
2 à Er, de ss tp dé 2
— Il a donc passé son baïl? demanda César.
— D'hier et par-devant notaire, reprit Ragon. Il a obtenu dix-huit ans, mais on exige six mois d'avance.
— Eh bien, monsieur Ragon, êtes-vous content de moi ? fit le parfumeur. Je lui ai donné le secret d’une découverte. enfin!
— Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant :avec une religieuse amitié.
Roguin n’était pas sans inquiétude sur l’entrée en scène de Claparon, dont les mœurs ‘et le ton pouvaient effrayer de vertueux bourgeois : il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.
— Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant; car, d’une position très-inférieure, ii s’est fait jour par ses idées. Il prendra sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant, débraïllé, jouant au billard : il a l'air du plus grand flandrin.. Eh bien, nor, il étudie, et pense alors à remuer l’industrie par de nouvelles conceptions.
— Je comprends cela, dit Birotteau; j'ai trouvé mes
! meilleures idées.en flânant, n'est-ce pas, ma biche?
— Claparon, reprit Roguiu, regagne talors pendant da nuit le temps employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous cesigens à grand talent ont une wie bizarre, inexplicable. Eh bien, à travers ce décousu, j’en suis téruoin, il arrive à son but : il'a fini par faire céder tous nos propriétaires, ils.ne voulaient pas, ils se doutaient
PONT LE JE LS RE. PÉTER EN TRE ET re RS ER TS Pt DR En a
ie BIROTTEAU. “id 155
| de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est allé les voir tous.les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain.
Un singulier broum ! broum ! particulier aux Le de petits verres d’eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus bizarre de cette histoire, et l'arbitre visible des destinées futures de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obscur, autant pour dire à
Raguet de fermer la boutique que pour faire à Glaparon ] ses excuses de le recevoir dans la salle à manger. | — Comment donc! mais on est très-bien là pour chiquer les lëg.., pour chiffrer, veux-je dire, les affaires.
Malgré les habiles préparations de Roguin, M. et madame Ragon, ces bourgeois de bon ton, l'observateur Pillerault, Césarine et sa mère furent d’abord assez désagréablement affectés par ce prétendu banquier de la | haute volée.
; A lâge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis : voyageur ne possédait pas un cheveu sur la tête, et por- | tait une perruque frisée en tire-bouchons. Cetie coiffure exige une fraîcheur de vierge, une transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines; elle faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun rouge, échauffé comme celui d’un conducteur de diligence, et dont les rides prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds et plaqués une vie libertine, dont les malheurs étaient encore attestés par le mauvais état |. des dents et les points noirs semés dans une peau rusœueuse. Claparon avait l’air d’un comédien de province qui sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel
le rouge ne tient plus, éreinté par ses fatigues, les lèvres pâteuses , la langue toujours aierte, même pendant l’ivresse, le regard sans pudeur, enfin compromettant par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse flamiberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer un maintien en harmonie avec son importance postiche. Du Tillet avait assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les habitudes grossières de cette vie insoucieuse ne vinssent à éclater à la surface du banquier.
— Parle le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne bavarde : il agit, pense, médite, écoute et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d’un banquier, ne dis rien, ou dis des choses insignifiantes. Éteins ton œil égrillard et rends-le grave, au risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et jette-toi dans les généralités comme : Le budget est lourd. Il n'y a pas de transactions possibles entre les partis. Les libéraux sont dangereux. Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est le manteau d'intérêts coalisès. Les Bourbons nous ménagent une ère de prospérüié; soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait assez d'expériences politiques, etc. Ne te vautre pas sur toutes les tables, songe que tu as à conserver la dignité d’un millionnaire. Ne renifle pas ton tabac comme fait un invalide; joue ‘avec ta tabatière, regarde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin donne-toi l’air profond. Surtout, défais-toi de ta malheureuse habitude ;de toucher à tout.
Dans le monde, un banquier doit paraître las dé toucher.
. Ah çà! tu passes les nuits, les chiffres te rendent brute, ii faut rassembler tant d’éléments pour lancer une affaire! tant d’études! Surtout, dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires sont lourdes, pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et ne spécifie rien. Ne va pas à table chanter tes farces de Béranger, et ne bois pas trop. Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te surveillera; tu vas te trouver avec des gens moraux, des bourgeois ver-
tüeux, ne les effraye pas en làchant quelques-uns de tes principes d’estaminet.
Cette mercuriale avait produit sur l’esprit de Charles Claparon un effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits neufs. Ce joyeux sans-souci, l’ami de tout le monde, habitué à des vêtements débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n'était pas plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des habits neufs que le tailleur avait fait attendre et qu'il essayait, raide comme un piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses phrases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou sur une boîte, de même qu’il s'arrêtait au milieu d’une phrase, se signala donc par un désaccord risible à l’observation de Pillerault. Sa figure
rouge, sa perruque à tire-bouchons égrillards, démentaient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais les bons bourgevis finirent par prendre ces continuelles dissonances pour de la préoccupation.
— I] a tant d’affaires, disait Roguin.
— Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon à Césarine,
ae ee ES
E. SCA D "7
M. Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres.
— il est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en.se baissant vers madame Ragon.
— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualités-la, dix Pillerault à Ragon.
— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin, nous sommes seuls.
Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contractants, Pillerauit, Ragon, César, Roguin «et Claparon, écouter la lecture que fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d’un client de Roguin, une obligation de quarante inille francs, hypothéqués sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il remit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sans reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille et les cent quarante mille francs de billets à l’ordre de Claparon.
— Je n’ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agissez de votre côté chez M. Roguin comnre nous da
nôtre. Nos vendeurs recevront chez Jui leur prix en :ar-
gent, qe ne m'engage pas à autre Chose qu’à vous faire trouver le complément de votre part avec vos cent quarante mille francs d'effets.
— C'est juste, dit Pillerault.
— Eh bien, messieurs, rappelons les dames, car al fait froid sans elles, dit Claparon ‘en regardant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n’était pas trop forte.
— Mesdames! Oh ! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit Claparon en se tenant droit «et regardant
: L'ILE + ERA ER RTE E AEU
ND 9 PUR AE OA PS EEE ER UT APR re Bebe Ve OA CE LE RES LA Pen Ps Ve Ty Pre # ji x ae La BE à Ch
si
D PANNES PSE AR De RE NO Te D
Birotteau. Eh bien, vous n’êtes pas maladroit. du des roses que vous avez distillées ne peut lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des roses que.
— Ma foi, dit Roguin en interrompant, j'avoue ma faim.
— Eh bien, dinons, dit Birotteau.
— Nousallons diner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.
— Vous faites beaucoup d’affaires ? dit Pillerault en se mettant à table auprès de Ciaparon avec intention.
— Excessivement, par grosses, répondit le banquier : mais-elles sont lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh! ies canaux ! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend. Le gouvernement veut des canaux. Le canal est un besoin qui se fait généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les commerces, vous savez! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. Il faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d'effroyables terrassements; le terrassement regarde laclasse pauvre, de là les emprunts qui, en définitive, sont rendus aux pauvres! Voltaire a dit: Canaux, canards, canaille ! Mais le gouvernement a ses ingénieurs qui l’éclairent ; il-est difficile de le mettre dedans, à moins de s'entendre avec eux; car Ja Chambre! Oh! monsieur, la Chambre nous donne un mal! elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. I] y a mauvaise foi de part et d'autre. Croirez-vous une chose? Les Keller, eh bien, François Keller est un orateur, il attaque de gouvernement à propos de fonds, à
ne A STEP au MU MER ONE 2 LS CRE VENUS RS CP CN DS OP NE EE PT SR MU a Me NE *4 + sJ Û RER FPS La EE , s "3 ET D ee NEO SL PA Ve te à A \ & * pu 3 HF
propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions, elles sont favorables, il faut s'arranger avec ce gouvernement dito, tout à l'heure insolemment attaqué. L'intérêt de l’orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes entre deux feux! Vous
comprenez maintenant comment les affaires deviennent
épineuses, il faut satisfaire tant de monde : les commis, les Chambres, les antichambres, les ministres.
— Les ministres? dit Pillerault, qui voulait absolument pénétrer ce coassocié.
— Oui, monsieur, les ministres.
— Eh bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.
— Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, M. Claparon lui fait bouillir du lait.
— Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux! Monsieur, les journaux nous embrouillent tout; ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j'aimerais mieux les passer autrement; enfin j'ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.
— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des
révélations.
— Les ministres ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu'est-ce que je mange là, de l’ambroisie? dit Claparon en s’interrompant. Voilà de ces sauces qu’on ne mange que dans les maisons bourgeoises ; jamais les gargotiers.…,
À ce mot, les fleurs du bonnet de madame Ragon sau-
ièrent comme des béliers. Claparon comprit que le mot
était ignoble, et voulut se rattraper.
— Dans la haute banque, dit-il, on appelle gargotiers
| ML ns e TR - à 1 + + (ALA à
les chefs de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh bien, ni ces infàâmes gargotiers ni nos savanis à cuisiniers ne nous donnent des sauces moelleuses ; les uns . font de l’eau claire acidulée par le citron, ies autres font de la chimie.
Le diner se passa tout entier en attaques de Pillerault, qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide; il le regarda comme un homme dangereux. — Tout va bien, dit Roguin à l'oreille de Charles Claparon. — Ah! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Claparon qui étouffait.
— Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés ce faire de la salle à manger le salon, c’est que nous réunissons dans dix-huit jours quelques amis, autant pour célébrer la délivrance du territoire.
— Bien, monsieur; moi, je suis aussi homme du gouvernement. J’appartiens, par mes opinions, au S{atu quo du grand homme qui dirige les destinées de la maison d’Autriche, un fameux gaillard! Conserver pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver. Voilà le fond de mes opinions, qui ont l’honneur d’être celles du prince de Metternich.
— …. Que pour fêter ma promotion dans l’ordre de Ia Légion d'honneur, reprit César. 6 ! — Mais oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela? les Keller ou Nucingen?
Roguin , surpris de tant d’apiomb, fitun geste admiratif.
— Eh! non, c’est à la Chambre.