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Les trois jeunes gens mangeaient comme des lions, buvaient comme des Suisses, et se grisaient du futur succès de l'huile céphalique. |
— Cette huile porte à la tête, dit Finot en souriant.
Gaudissart épuisa les différentes séries de calembours sur les mots huile, cheveux, tête, «etc. Au milieu des rires homériques des trois amis, au dessert, malgré les toasts et les souhaits de bonheur réciproques, un coup de marteau retentit et fut entendu. |
— C’est mon oncle! Il est capable de venir me voir, s’écria Popinot.
— Un oncle? dit Finot, et nous n’avons pas de verre!
— T'oncle de mon ami Popimot est un juge d’instrüiction, dit Gaudissart à Finot, il ne s’agit pas de le mystifier, il m'a sauvé la vie. Ah! quand on s’est trouvé dans la passe ‘où j'étais, en face de l’échafaud, où kouwik, et adieu les cheveux! fit-il en imitant le fatal couteau par un geste, on se souvient du vertueux magistrat à qui lon doit d’avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s’en souvient ivre-mort. Vous ne savez pas, Finot, si vous n’aurez pas besoin de M. Popinot. Saquerlotte, il faut des saluts, et des six à la livre encore.
Le vertueux juge d'instruction demandait, en effet, son neveu à la portière. En reconnaissant la voix, Anselme descendit un chandelier à la main pour éclairer.
— Je vous salue, messieurs, dit le magistrat.
L'illustre Gaudissart s'inclina profondément. Finot examina le juge d’un œil ivre, et le trouva passablement ganache.
— [l n’y a pas de luxe, dit gravement le juge en regar-
dant la chambre; mais, mon enfant, pour être quelque chose de grand, il faut savoir commencer par n'être rien.
— Quel homme profond! dit Gaudissart à Finot.
— Une pensée d'article, dit le journaliste.
—- Ah! vous voilà, monsieur, dit le juge en reconnaissant le commis voyageur. Eh! que faites-vous ici?
, — Monsieur, je veux contribuer de tous mes petits moyens à la fortune de votre cher neveu. Nous venons de méditer sur le prospectus de son huile, et vous voyez - en monsieur l’auteur de ce prospectus, qui nous paraît un des plus beaux morceaux de cette littérature de perruques.
Le juge regarda Finot.
— Monsieur, dit Gaudissart, est M. Andoche Finot, un des jeunes hommes les plus distingués de la littérature, qui fait dans les journaux du gouvernement la haute politique et les petits théâtres, un ministre en chemin d’être auteur,
* Finot tirait Gaudissart par le pan de sa redingote.
— Bien, mes enfants, dit le juge, à qui ces paroles expliquèrent l’aspect de la table où se voyaient es restes d’un régal bien excusable. — Mon ami, dit le juge à Popinot, habille-toi, nous irons ce soir chez M. Birotteau, à qui je dois une visite. Vous signerez votre acte de société, que j'ai soigneusement examiné. Comme vous aurez la fabrique de votre huile dans les terrains du faubourg du Temple, je pense qu’il doit te faire bail de l'atelier, et peut avoir des représentanis; les choses bien en règle épargnent des discussions. Ces murs me paraissent humides : Anselme, élève des nattes de paille à l’endroit de ion lit,
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— Permettez, monsieur le juge d’instruction dit Gaudissart avec la patelinerie d’un courtisan, nous avons coilé nous-mêmes les papiers aujourd’hui, et... ils... ne sont pas... secs.
— De l’économie! bien, dit le juge.
— Écoutez, dit Gaudissart à l'oreille de Finot, mon ami Popinot est un jeune homme vertueux, il va avec son oncle ; allons achever la soirée chez nos cousines. :
Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinot vit le geste, il glissa vingt francs à l’auteur de son prospectus. Le juge avait un fiacre au bout de la rue, il emmena son neveu chez Birotteau. Pillerault, M. et madame Ragon, Roguin, faisaient un boston, et Césarine brodait un fichu, quand le juge Popinot et Anselme se montrèrent. Roguin, le vis-à-vis de madame Ragon, auprès de laquelle se tenait Césarine, remarqua le plaisir de la jeune fille quand elle vit entrer Anselme; et, par un signe, il la montra rouge comme une grenade à son premier clerc. |
— Ce sera donc la journée aux actes? dit le parfumeur quand, après les salutations, le juge lui eut dit le motif de sa visite.
César, Anselme et le juge allèrent au second, dans la chambre provisoire du parfumeur, discuter le bail et l’acte de société dressé par le magistrat. Le bail fut consenti pour dix-huit années, afñn de le faire concorder avec celui de la rue des Cinq-Diamants, circonstance minime en apparence, mais qui plus tard servit les intérêts de Birotteau. Quand César et le juge revinrent à l’entre-sol, le magistrat, étonné du bouleversement général et de la
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présence des ouvriers un dimanche chez un homme aussi religieux que le parfumeur, en demanda la cause, et le parfumeur l’attendait là.
— Quoique vous ne soyez pas mondain, monsieur, Vous ne trouverez pas mauvais que nous célébrions la délivrance du territoire. Ce n’est pas tout. Si je réunis quel-
ques amis, C’est aussi pour fêter ma promotion dans l’ordre de la Légion d'honneur.
— Ah! fit le juge, qui n’était pas décoré.
— Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal... oh! consulaire, et en combattant pour les Bourbons sur les marches.
— Oui, dit le juge. |
— .… De Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon.
— Volontiers, dit le juge. Si ma femme n’est pas souffrante, je l’amènerai.
— Xandrot, dit Roguin, sur je pas de la porte, à son. clerc, ne pense en aucune manière à épouser Césarine, et dans six semaines tu verras que je t'ai donné un bon con-
:seil.
LAURE Pourquoi ? dit Crottat.
— Birotteau, mon cher, va dépenser cent mille francs pour son bal, il engage sa fortune dans cette affaire des terrains malgré mes conseils. Dans six semaines, ces
gens-là n’auront pas de pain. Épouse mademoiselle Lourdois, la fille du peintre en bâtiments, elle a trois cent mille francs de dot, je Tai ménagé ce pis-aller! Si tu me comptes seulement cent mille francs en achetant ma ! charge, tu peux l’avoir demain.
- Les magmificences du bal que préparait le parfumeur, - annoncées par les journaux à l’Europe, étaient bien autre- | ment annoncées dans le commerce par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de jour et de nuit. Ici, . l’on disait que César avait loué trois maisons; là, il faisait dorer ses salons: plus loin, le repas devait offrir des plats inventés pour la circonstance; par là, lesnégociants, disait- , on, n'y seraient pas invités, la fête était donnée pour les gens du gouvernement; par ici, le parfumeur était sévèrement blämé de son ambition, et l’on se moquait de ses prétentions politiques, on niait sa blessure ! Le bal :engendraït plus d'une intrigue dans le deuxième ‘arrondissement; les amis étaient tranquilles, maïs les exigences des simples connaissances étaient énormes. Toute faveur amène des courtisans. Il y ‘eut bon mombre de gens à qui eur invitation coûta plus d’une démarche. Les Birotteau furent stupéfaits du nombre des ‘amis qu'ils ne se connaissaient point. Cet empressement :effrayait madame Birotteau, son air devenait chaque jour de plus en plus sombre à l'approche de cette solennité. D’abord, elle avouait à César qu'elle ne saurait jamais quelle contenance tenir, elle s’épouvantait des innombrables détails d’une pareïlle fête : où trouver l’argenterie, la verrerie, les rafraîchissements, la vaisselle, le service? Et qui donc surveillerait tout? Elle priait Birotteau de :se ametire à la porte des appartements et de ne laisser entrer que des invités, elle avait entendu raconter d'étranges choses sur les gens qui venaient à des bals bourgeois en se réclamant d'amis qu'ils ne pouvaient nommer. Quand, dix jours auparavant, Braschon, Grindot, Lourdois et Chaffaroux,
l'entrepreneur en bâtiments, eurent affirmé que l’appartement serait prêt pour le fameux dimanche du 17 décembre, il y eut une conférerfce risible le soir, après diner, dans le modeste petit salon de l’entre-sol, entre. César, sa femme et sa fille, pour composer la liste des invités et faire les invitations, que le matin un imprimeur avait envoyées imprimées en belle anglaise, sur papier rose, et suivant la formule du code de la civilité puérile et honnête.
— Ah çà! n'oublions personne, dit Birotteau.
— Si nous oublions quelqu'un, dit Constance, il ne s’oubliera pas. Madame Derville, qui ne nous avait jamais fait de visite, est débarquée hier au soir en quatre bateaux.
— Elle était bien jolie, dit Césarine, elle m’a plu.
— Cependant, avant son mariage, elle était encore moins que moi, dit Constance; elle travaillait en linge, rue Montmartre, elle a fait des chemises à ton père.
— Eh bien, commençons la liste, dit Birotteau, par les gens les plus huppés. Écris, Césarine : M. le duc et madame la duchesse de Lenoncourt..,
— Mon Dieu! César, dit Constance, n’envoie donc pas une seule invitation aux personnes que tu ne connais qu’en qualité de fournisseur, Iras-iu inviter la princesse de Blamont-Chauvry, encore plus parente à feu ta marraine, la marquise d’Uxeiles, que le duc de Lenoncourt ? Inviterais-tu les deux MM. de Vanderesse, M. de Marsay, M. de Ronquerolles, M. d’Aiglemont, enfin tes pratiques? ie Tu'es fou, les grandeurs te tournent la tête...
— Oui! mais M. le comte de Fontaine et sa famille. Hein! celui-là venait sous son nom de Grand-Jacques, avec
le Gars, qui était M. le marquis de Montauran, et M. de la Billardière, qui s’appelait Le Nantais, à la Reine des roses, avant la grande affaire du 13 vendémiaire. C'était alors des poignées de main! « Mon cher Birotteau, du courage! faites-vous tuer comme nous pour la bonne cause! » Nous “sommes d’anciens camarades de conspiration.
4 — Mets-le, dit Constance. — Si M. de la Billardière et son fils viennent, il faut qu’ils trouvent à qui parler.
L — Écris, Césarine, dit Birotteau. — Primo, M. le préfet de la Seine : il viendra ou ne viendra pas, mais il com- “mande le corps municipal : à tout seigneur, tout honneur ! — M. de la Billardière et son fils, maire. Mets le chiffre “des invités au bout. — Mon collègue M. Granet, l’adjoint, “et sa. femme, Elle est bien laide, mais c’est égal, on ne “peut pas s’en dispenser! — M. Curel l’orfévre, le colonel de la garde nationale, sa femme et ses deux filles. Voilà sce que je nomme les autorités. Viennent les gros bonnets! VW M. le comte et madame la comtesse de Fontaine, et “eur fille mademoiselle Émilie de Fontaine.
— Une impertinente qui me fait sortir de ma boutique “pour lui parler à la portière de sa voiture, quel que soit le temps, dit madame César. Si elle vient, ce sera pour se moquer de nous.
E — Alors, elle viendra peut-être, dit César, qui voulait absolument du-monde. Continue, Césarine. — M. le comte et madame la comtesse de Granville, mon propriétaire, la plus fameuse caboche de la cour royale, dit Derville, — Ah çà! M. de la Billardière me fait recevoir chevalier “lemain par M. le comte de Lacépède lui-même. Il est fonvenabe que je coule une invitation pour bal et diner
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au grand chancelier. — M. Vauquelin. Mets bal et diner, Césarine. Et, pour ne pas les oublier, tous les Chiffreville et les Protez. — M. et madame Popinot, juge au tribunal de la Seine. — M. et madame Thirion, huissier du cabinet du roi, les amis des Ragon, et leur fille qui va, dit-on, épouser l’un des fils du premier lit de M. Camusot.
— César, n’oublie pas le petit Horace Bianchon, neveu de M. Popinot et cousin d'Anselme, dit Constance. - — Ah ouichel Césarine a bien mis un quatre au bout des Popinot. — M. et madame Rabourdin, un des chefs de bureau dans la division de M. de la Billardière. —
M. Cochin, du même ministère, sa femme et leur fils, les
commanditaires des Matifat, et M., madame et mademoiselle Matifat, puisque nous y sommes.
— Les Matifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour M. ‘et madame Colleville, M. et madame Thuillier, leurs amis, et les Saillard.
— Nous verrons, dit César. Notre agent de change.
M. et madame Jules Desmarets.
— Ce sera la plus belle du bal, celle-là! dit Césarme;
elle me plaît, oh! mais plus que toute autre. — Derville et sa femme.
— Mets donc M. et madame Coquelin, les successeurs
de mon oncle Pillerault, dit Constance. Ils comptent si.
bien en être, que la pauvre petite femme fait faire par. ma couturière une superbe robe de bal : pardessous de! satin blanc, robe de tulle brodée en fleurs de chicorée. . Encore un peu, elle rauraït pris une robe larnée comme pour aller à la cour. Si nous manquions à Cela, nous au
rions en eux des ennemis acharnés.
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» — Mets, Césarine ; nous devons honorer le commerce, nous en sommes. — M. et madame Roguin.
— Maman, madame Roguin mettra sa rivière, tous ses » diamants et sa robe garnie de Malines.
E —Met madame Lebas, dit César. — Puis M. le président du tribunal de commerce, sa femme et ses deux filles. Je les oubliais dans les autorités. — M, et madame -Lourdois et leur fille. — M. Claparon, banquier, M. du Tillet, M. Grindot, M. Molineux, Pillerault et son propriétaire, M. et madame Camusot, les riches marchands de soie, avec tous leurs enfants, celui de l’École polytechnique et l'avocat : il va être nommé juge, à cause de son mariage avec mademoiselle Thirion.
à — Mais en province, dit Gésarine.
— M. GCardot, le beau-père. de Camusot, et. tous les enfants Cardot. Tiens! et les Guillaume, rue du Colombier, le beau-père de Lebas, deux vieilles gens. qui feront | tapisserie; — Alexandre Crottat, — Célestin. — Papa, n'oubliez pas M. Andoche Finot et, M. Gaudis- sart, deux jeunes gens qui sont très-utiles à M. Anselme. — Gaudissart? Il a été pris de justice. Mais c’est égal; il part dans quelques jours et va voyager pour notre huile... mets! Quant au sieur Andoche Finot, que nous > est-il ?
— M. Anselme dit. qu'il deviendra un personnage, il a de l'esprit comme Voltaire.
— Un auteur? Tous athées.
» — Mettez-le, papa; il n’y à pas déjà tant de danseurs. D’ailleurs, le beau prospectus de votre huile. est de lui. > — Il croit à notre huile, dit César, mets-le, chère enfant.
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— Je mets aussi mes protégés, dit Césarine.
— Mets M. Mitral, mon huissier ; M. Haudry, notre médecin, pour la forme, il ne viendra pas.
— Il viendra faire sa partie, dit Césarine.
— Ah çà! j'espère, César, que tu inviteras au diner M. l'abbé Loraux?
— Je lui ai déjà écrit, dit César.
— Oh! n'oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augustine de Sommervieux, dit Césarine. Pauvre petite femmel elle est bien souffrante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas.
— Voilà ce que c’est que d’épouser des artistes, s’écria le parfumeur. — Regarde donc ta mère qui s’endort, ditil tout bas à sa fille. La, la, bien le bonsoir, madame César. — Eh bien, dit César à Césarine, et la robe de ta mère?
— Oui, papa, tout sera prêt. Maman croit n’avoir qu’une robe de crêpe de Chine, comme la mienne: la couturière est sûre de ne pas avoir besoin de l'essayer.
— Combien de personnes? dit César à haute voix en voyant sa femme rouvrir les paupières.
— Cent neuf, avec les commis, dit Césarine.
— Où mettrons-nous tout ce monde-là? dit madame Birotteau. Mais enfin, après ce dimanche-là, reprit-elle naïvement, il y aura un lundi.
Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui montent d'un étage social à un autre. Ni madame Birotteau, ni César, ni personne ne pouvait s'introduire sous aucun prétexte au premier étage, César avait promis à Raguet, son garçon de magasin, un habitlement neuf pour. le jour du bal, s’il faisait bonne garde et s’il exécutait
bien sa consigne. Birotteau, comme l’empereur Napoléon à Compiègne lors de la restauration duichâteau pour son mariage avec Marie-Louise d'Autriche, voulait ne rien voir partiellement, il voulait jouir de la surprise. Ces deux ‘anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur insu, non sur un champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité bourgeoise. M. Grindot devait donc prendre César par la main et lui montrer l'appartement, comme un cicerone montre une galerie à un curieux. Chacun dans la maison avait, d’ailleurs, inventé sa surprise. Césarine, la chère enfant, avait employé tout son | petit trésor, cent louis, à acheter des livres à son père. M. Grindot lui avait, un matin, confié qu’il y aurait deux | corps de bibliothèque dans la chambre de son père, laquelle formait cabinet, une surprise d'architecte. Césarine avait jeté toutes ses économies de jeune fille dans le comptoir d’un libraire, pour offrir à son père : Bossuet, Racine, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Montesquieu, Molière, Buffon, Fénelon, Delille, Bernardin de Saint- Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La Harpe, enfin cette bibliothèque vulgaire qui se trouve partout et que son père ne lirait jamais. Il devait y avoir un terrible mémoire de reliure. L’inexact et célèbre relieur Thouvenin, un artiste, avait promis de livrer les volumes le 18, à midi. Césarine avait confié son embarras à son oncle Pillerault, et l'oncle s’était chargé du mémoire. La surprise de César à sa femme était une robe de velours-cerise garnie de dentelles, dont il venait de parler à sa fille, sa complice. La surprise de madame Birotteau pour le nouveau chevalier consistait en une paire de boucles d’or et
un solitaire en épingle. Enfin, il y avait pour toute la famille la surprise de l’appartement, laquelle devait être suivie, dans la quinzaine, de la grande surprise des mémoires à payer.
César pesa mûürement quelles invitations devaient être faites en personne et quelles portées par Raguet, le soir. 1 prit un fiacre, y mit sa femme enlaidie d’un chapeau à plumes et du dernier châle donné, le cachemire qu’elle avait désiré pendant quinze ans. Les parfumeurs en grande
tenue s’acquittèrent de vingt-deux visites dans une matinée.
César avait fait grâce à sa femme des difficultés que présentait, au logis, la confection bourgeoise des différents comestibles exigés par la splendeur de la fête. Un traité diplomatique avait eu lieu entre l’illustre Chevet et Birotteau. Ghevet fournissait une superbe argenterie, qui rapporte autant qu'une terre par sa location; il fournissait le diner, les vins, les gens de service commandés par un maître d’hôtel d'aspect convenable, tous responsables de leurs faits et gestes. Chevet demandait la cuisine et la salle à manger de l’entre-sol pour y établir son quartier général, il devait ne pas désemparer pour servir un diner de vingt personnes à six heures, et à une heure du matin un magnifique ambigu. Birotteau s'était entendu avec le café de Foy pour les glaces frappées en fruit, servies sur de jolies tasses, cuillers en vermeil, plateaux d'argent. Tanrade, autre illustration, fournissait les rafraichissements. |
— Sois tranquille, dit César à sa femme en la voyant un peu trop inquiète l’avant-veille, Ghevet, Tanrade et le
café de Foy occuperont l’entre-sol, Virginie gardera le second, la boutique sera bien fermée. Nous n’aurons plus
. qu’à nous carrer au premier.
Le 16, à deux heures, M. de la Billardière vint prendre César pour le mener à la chancellerie de la Légion d’honneur, Où 1} devait être reçu chevalier par M. le comte de Lacépède, avec une dizaine d’autres chevaliers. Le maire trouva le parfumeur les larmes aux yeux : Constance venait de lui faire la surprise des boucles d'or et du solitaire.
— Ilest bien doux d’être aimé ainsi, dit-il en montant en fiacre en présence de ses commis attroupés, de Césarine et de Constance.
Tous, ils regardaient César en culotte de soie noire, en bas de soie, et le nouvel habit bleu-barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon Molineux, était trempé dans le sang.
Quand César rentra pour dîner, il était pâle de joie, il regardait sa croix dans toutes les glaces; car, dans sa première ivresse, il ne se contenta pas du ruban, il fut glorieux sans fausse modestie.
— Ma femme, dit-il, M. le grand chancelier est un homme charmant; il a, sur un mot de la Billardière, accepté mon invitation; il vient avec M. Vauquelin. M. de Lacépède est un grand homme, oui, autant que M. Vauquelin; il a fait quarante volumes! Mais aussi est-ce un auteur pair de France. N'oublions pas de lui dire : « Votre Seigneurie, » ou : « Monsieur le comte. »
— Mais mange donc, lui dit sa femme. — Il est pire qu'un enfant, ton père, dit Constance à Gésarine,
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— Comme cela fait bien à ta boutonnière, dit Césarine. On te portera les armes, nous sortirons ensemble.
— On me portera les armes partout où il y aura des factionnaires.
En ce moment, Grindot descendit avec Braschon. Après diner, monsieur, madame et mademoiselle pouvaient jouir du coup d'œil des appartements, le premier garçon de Braschon achevait d’y clouer quelques patères, et trois hommes allumaient les bougies.
— ]l faut cent vingt bougies, dit Braschon.
— Un mémoire de deux cents francs chez Trudon, dit madame César, dont les plaintes furent arrêtées par un regard du chevalier Birotteau.
— Votre fête sera magnifique, monsieur le chevalier, dit Braschon.
Birotteau se dit en lui-même :
— Déjà les flatteurs! L'abbé Loraux m'a bien engagé à ne pas donner dans leurs piéges et à rester modeste. Je me souviendrai de mon origine.
César ne comprit pas ce que voulait dire le riche tapissier de ja rue Saint-Antoine. Braschon fit onze tentatives inutiles pour être invité, lui, sa femme, sa fille, sa bellemère et sa tante. Braschon devint l'ennemi de Birotteau. | Sur le pas de la porte, il ne l’appelait plus « monsieur le chevalier ».
La répétition générale commença. César, sa femme et Césarine sortirent de la boutique et entrèrent chez eux
par la rue. La porte de la maison avait été refaite dans un !
grand style, à deux vantaux, divisés en panneaux égaux et carrés, au milieu desquels se trouvait un ornement archi-
tectural de fonte coulée et peinte. Cette porte, devenue si commune à Paris, était alors dans toute sa nouveauté. Au fond du vestibule, se voyait l'escalier divisé en deux rampes droites entre lesquelles se trouvait ce socle dont s’inquiétait Birotteau, et qui formait une espèce de boîte où l'on pouvait loger une vieille femme. Ce vestibule, dallé en marbre blanc et noir, peint en marbre, était éclairé par une lampe antique à quatre becs. L'architecte avait uni la richesse à la simplicité. Un étroit tapis rouge relevait la blancheur des marches de l'escalier en liais poli à la pierre ponce. Un premier palier donnait entrée à l’entre-sol. ‘La porte des appartements était dans le genre de la porte de la rue, mais en menuiserie.
— Quelle grâce! dit Césarine. Et cependant il n’y a rien qui saisisse l'œil.
— Précisément, mademoiselle, la grâce vient des proportions exactes entre les stylobates, les plinthes, les corniches et les ornements; puis je n’ai rien doré, les couleurs sont sobres et n’offrent point de tons éclatants.
— C’est une science, dit Césarine.
Tous entrèrent alors dans une antichambre de bon goût, parquetée, spacieuse, simplement décorée. Puis venait un salon à trois fenêtres sur la rue, blanc et rouge, à corniches élégamment profilées, à peintures fines, où rien ne papillotait. Sur une cheminée en marbre blanc à colonnes était une garniture choisie avec goût, elle n’offrait rien de ridicule, et concordait avec les autres détails, Là régnait
enfin cette suave harmonie que les artistes seuls savent
établir en poursuivant un système de décoration jusque dans les plus petits accessoires, et que les bourgeois igno-
rent, mais qui les surprend. Un lustre à vingt-quatre bougies faisait resplendir les draperies de soie ronge, le parquet avait un air agaçant qui provoqua Césarine à danser. Un boudoir vert et blanc donnait passage dans le cabinet de César.
— J'ai mis là un lit, dit Grindot en dépliant les portes d’une alcôve habilement cachée enire les deux bibliothèques. Vous ou madame, vous pouvez être malade, et alors chacun a sa chambre.
— Mais cette bibliothèque garnie de livres reliés. Oh! ma femme! ma femme! dit César.
— Non, ceci est la surprise de.Césarine.
— Pardonnez à l'émotion d’un père, dit-il à l’architecte en embrassant sa fille.
— Mais faites, faites donc, monsieur, dit Grindot. Vous êtes chez vous.
Dans ce cabinet dominaient les couleurs brunes, relevées par des agréments verts, car les plus habiles transitions de l'harmonie liaient toutes les pièces de l’appartement l’une à l’autre. Ainsi la couleur qui faisait le fond d’une pièce servait à l'agrément de l’autre, et vice versa.
La gravure d'Héro et Léandre brillait sur un panneau dans le cabinet de César.
— Toi, tu payeras tout cela, dit gaiement Birotteau.
— Cette belle estampe vous est donnée par M. Anselme, dit Gésarine. |
Anselme aussi s'était permis une surprise.
— Pauvre enfant, il a fait comme moi pour M. Vauquelin. 6
La chambre de madame Birotteau venait ensuite. L’ar-
chitecte y avait déployé des magnificences de nature à plaire aux braves gens qu'il voulait empaumer, car il avait tenu parole en étudiant cette restauration. La chambre était tendue en soie bleue, avec des ornements blancs, le meuble était en casimir blanc avec des agréments bleus. Sur la-cheminée en marbre blanc, la pendule représentait la Vénus accroupie sur un beau bloc de marbre; un joli tapis en moquette, et d’un dessin turc, unissait cette pièce à la chambre de Césarine, tendue en perse et fort coquette : un piano, une jolie armoire à glace, un petit lit chaste à rideaux simples, et tous les petits meubles qu’aiment les jeunes personnes. La salle à manger était derrière la chambre de Birotteau et celle de sa femme, on y entrait par l'escalier, elle avait été traitée dans le genre dit Louis XIV, avec la pendule de Bouile, les buffets de cuivre et d’écaille, les murs tendus en étoffe à clous dorés. La joie de ces trois personnes ne saurait se décrire, surtout quand, en revenant dans sa chambre, madame Birotteau trouva sur son lit la robe de velours-cerise garnie en dentelles que lui offrait son mari, et que Virginie y avait apportée en revenant sur la pointe du pied.
— Monsieur, cet appartement vous fera beaucoup d’honneur, dit Constance à Grindot. Nous aurons cent et quelques personnes demain soir, et vous recueillerez les éloges de tout le monde.
— je vous recommanderai, dit César. Vous verrez la tête du commerce, et vous serez connu dans une seule soirée plus que si vous aviez bâti cent maisons.
F Constance, émue, ne pensait plus à la dépense ni à
{critiquer son mari. Voici pourquoi. Le matin, en apportant
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