‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 28 sur 45 · LS TRE ES ? / SR A 2 AE NT A · texte numérisé non relu

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Héro et Léandre, Anselme Popinot, à qui Constance accordait une haute intelligence et de grands moyens, lui avait affirmé le succès de l'huile céphalique, auquel il travaillait avec un acharnement sans exemple. L’amoureux avait promis que, malgré la rondeur du chiffre auquel s’élèveraient les folies de Birotteau, dans six mois ces dépenses seraient couvertes par sa part dans les bénéfices donnés par l'huile. Après avoir tremblé pendant dixneuf ans, il était si doux de se livrer un seul jour à la joie, que Constance promit à sa fille de n’empoisonner le bonheur de son mari par aucune réflexion, et de s’y laisser aller tout entière. Quand, vers onze heures, M. Grindot les quitta, elle se jeta donc au cou de son mari et versa quelques pleurs de contentement en disant :

— César! ah! tu me rends bien folle et bien heureuse.

— Pourvu que cela dure, n'est-ce pas? dit en souriant César.

— Cela durera, je n'ai plus de crainte, dit madame Birotteau.

— À la bonne heure, dit le parfumeur, tu m’apprécies enfin.

Les gens assez grands pour reconnaître leurs faiblesses avoueront qu'une pauvre orpheline qui, dix-huit ans auparavant, était première demoiselle au Petit Matelot, île Saint-Louis, qu'un pauvre paysan venu de Touraine à Paris avec un bâton à la main, à pied, en souliers ferrés, devaient être flattés, heureux de donner une pareille fête pour de si louables motifs.

— Mon Dieu, je perdrais bien cent francs, dit César, pour qu’il nous vint une visite.

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— Voilà M. l'abbé Loraux, dit Vir ginie.

L'abbé Loraux se montra. Ce prêtre était alors vicaire. de Saint-Sulpice. Jamais la puissance de l’âme ne se révéla mieux qu’en ce saint prêtre, dont le commerce laissa de profondes empreintes dans la mémoire de tous ceux qui le connurent, Son visage rechigné, laid jusqu’à repousser ia confiance, avait été rendu sublime par l’exercice des vertus catholiques : il y brillait par avance une splendeur céleste. Une candeur infusée dans le sang reliait ses traits disgracieux, et le feu de la charité purifiait les lignes incorrectes par un phénomène contraire à celui qui, chez Claparon, avait tout animalisé, dégradé. Dans ses rides se jouaient les grâces des trois belles vertus humaines, l’espérance, la foi, la charité. Sa parole était douce, lente et pénétrante. Son costume était celui des prêtres de Paris, il se permettait la redingote d’un brun-marron. Aucune ambition ne s'était glissée en ce cœur pur, que les anges durent apporter à Dieu dans sa primitive innocence. Il fallut la douce violence de la fille de Louis XVI pour faire accepter une cure de Paris, encore une des plus modestes, à l'abbé Loraux. Il regarda d’un œil inquiet toutes ces munificences, sourit à ces trois commerçants enchantés et hocha sa tête blanchie.

— Mes enfants, leur dit-il, mon rôle n’est pas d’assister à des fêtes, mais de consoler les affligés. Je viens remercier M. César, vous féliciter. Je ne veux venir ici que

pour une seule fête, pour le mariage de cette belle enfant.

Après un quart d'heure, l'abbé se retira sans que le parfumeur ni sa femme osassent lui montrer les appartements. Cette apparition grave jeta quelques gouttes

froides dans la joie bouillante de César, Chacun se coucha dans son [uxe, en prenant possession des bons et jolis petits meubles qu’il avait souhaités. Césarine déshabilla - sa mère devant une toilette à glace en marbre blanc. César s'était donné quelques superfluités dont il voulut user aussitôt. Tous s’endormirent en se représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées à la messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s’habillèrent sur les quatre heures, après avoir livré l’entresol au bras séculier des gens de Chevet. Jamais toilette n’alla mieux à madame César que cette robe de velours-

cerise, garnie en dentelles, à manches courtes ornées de

jockeys : ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine étincelante de blancheur, son cou, ses épaules d’un si joli dessin, étaient rehaussés par cette riche étoffe et par cette magnifique couleur. Le naïf contentement que toute femme éprouve à se voir dans toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de la parfumeuse, . dont la beauté parut dans toute sa finesse de camée. Césarine, habillée de crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches sur la tête, une rose à son côté; une écharpe lui couvrait chastement les épaules et le corsage; elle rendit Popinot fou. |

— Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en parcourant l'appartement.

La notaresse était furieuse de ne pas être aussi belle que madame César, car toute femme sait toujours en elle-même à quoi s’en tenir sur la supériorité ou l'infériorité d’une rivale.

— Bah! ça ne durera pas longtemps, et bientôt tu A

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| boysseras la pauvre femme en la rencontrant à pied dans

… les rues, et ruinée! dit Roguin bas à sa femme.

Vauquelin fut d’une grâce parfaite, 1l vint avec M. de Lacépède, son collègue à l’Institut, qui l'était allé prendre en voiture. En voyant la resplendissante parfumeuse, les deux savants tombèrent dans le compliment scientifique.

— Vous avez, madame, un secret que la science ignore, pour rester ainsi jeune et belle, dit le chimiste.

— Vous êtes ici un peu chez vous, monsieur l’académicien, dit Birotteau.— Oui, monsieur le comte, reprit-il en se tournant vers le grand chancelier de la Légion d'honneur, je dois ma fortune à M. Vauquelin. J’ai l’honneur de présenter à Votre Seigneurie M. le président du tribunal de commerce. — C’est M. le comte de Lacépède, pair de France, un des grands hommes de la France; il a écrit quarante volumes, dit-il à Joseph Lebas, qui accompagnait le président du tribunal.

Les convives furent exacts. Le diner fut ce que sont les diners de commerçants, extrêmement gai, plein de bonhomie, historié par de grosses plaisanteries qui font toujours rire. L'excellence des mets, la bonté des vins, furent bien appréciées. Quand la société rentra dans les salons pour prendre le café, il était neuf heures et demie. Quelques fiacres avaient amené d’impatientes danseuses. Une heure après, le salon fut plein, et le bal prit.un air de raout. M. de Lacépède et M. Vauquelin s’en allèrent, au grand désespoir de Birotteau, qui les suivit jusque sur l'escalier en les suppliant de rester, mais en vain. Il réussit à maintenir M. Popinot le juge et M. de la Billar-

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dière. A l’exception de trois femmes qui représentaient l’aristocratie, la finance et l'administration : mademoiselle de Fontaine, madame Jules, madame Rabourdin, et dont l'éclatante beauté, la mise et les manières tranchaient au milieu de cette réunion, les autres femmes offraient à l'œil des toilettes lourdes, solides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses bourgeoises un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois femmes faisaient cruellement ressortir.

La bourgeoisie de la rue Saint-Denis s'étalait majestueusement eu se montrant dans toute la plénitude de ses droits de bouffonne sottise. C'était bien cette bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier ou en garde national, qui achète Victoires et Conquêtes, le Soldat laboureur, . admire le Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une maison de campagne à soi, s'inquiète d’avoir l’air distingué, rêve aux honneurs muni- Cipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, serviable, dévouée, sensible, compatissante, souscrivant pour les enfants du général Foy, pour les Grecs dont les pirateries lui sont inconnues, pour le Champd’Asile au moment où il n'existe plus, dupe de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cœur précisément parce qu’elle ignore les convenances ; cette vertueuse bourgeoisie qui élève des filles candides rompues au travail, pleines de qualités que le contact des classes supérieures diminue aussitôt qu'elle les y lance, ces filles sans esprit parmi lesquelles le bonhommie Chrysale aurait pris sa femme; enfin une bourgeoisie admirablement représentée par les Matifat,

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les droguistes de la rue des Lombards, dont la maison fournissait la Reine des roses depuis soixante ans. Madame Matifat, qui avait voulu se donner un air digne, dansait coiffée d’un turban et vêtue d’une lourde robe ponceau lamée d’or, toilette en harmonie avec un air fier, un nez romain et les splendeurs d'un teint cramoisi. M. Matifat, si superbe à une revue de garde nationale, où l'on apercevait à cinquante pas son ventre rondelet sur lequel brillait sa chaîne et son paquet de breloques, était dominé par cette Catherine IT de comptoir. Gros et court, harnaché de besicles, maintenant le col de sa chemise à la hauteur du cervelet, il se faisait remarquer par sa voix de basse-taille et par la richesse de son vocabulaire. Jamais il ne disait Corneille, mais « le sublime Corneille. » Racine était « le doux Racine. » Voltaire! oh! Voltaire, « le second dans tous les genres, plus d’esprit que de génie, mais néanmoins homme de génie! » Rousseau, « esprit ombrageux, homme doué d’orgueil et qui a fini par se pendre. » Il contait lourdement les anecdotes vulgaires sur Piron, qui passe pour un homme prodigieux dans la bourgeoisie. Matifat, passionné pour les actrices, avait une légère tendance à l’obscénité; on disait même qu’à l’imitation du bonhomme Cardot et du riche Camusot il entretenait une maîtresse. Parfois, madame Matifat, en le voyant près de conter quelque anecdote, s’empressait de l’interrompre en criant à tue-tête: « Mon gros, fais attention à ce que tu vas nous dire : » Elle le nommait familièrement son gros. Cette volumineuse reine des drogues fit perdre à mademoiselle de Fontaine sa contenance aristocratique; l’orgueilleuse fille ne put s’em-

pêcher de sourire en lui entendant dire à Matifat :

— Ne te jette pas sur les glaces, mon gros! c’est mauvais genre. |

H est plus difficile d'expliquer la différence qui distingue le grand monde de la bourgeoisie qu’ii ne l’est à la boargeoisie de l’effacer. Ces femmes, gênées dans leurs toilettes, se savaient endimanchées et laïssaient voir naïvement une joie qui prouvait que le bal était une rareté dans leur vie occupée; tandis que les trois femmes qui exprimaient chacune une sphère du monde étaient alors comme elles devaient être le iendemain, elles n’avaient pas l’air de s’être habillées exprès, elles ne se contemplaient pas dans les merveilles inaccoutumées de leurs parures, ne s’inquiétaient pas de leur effet; tout avait été accompli quand, devant leur glace, elles avaient mis la dernière main à l’œuvre de leur toilette de bal; leurs figures ne révélaient rien d’excessif, elles dansaient avec la grâce et le laisser aller que des génies inconnus ont donnés à quelques statues antiques. Les autres, au contraire, marquées au sceau du travail, gardaient leurs poses vulgaires et s’amusaient trop; leurs regards étaient inconsidérément curieux, leurs voix ne conservaient point ce léger murraure qui donne aux conversations du bal un piquant inimitable ; elles n'avaient pas surtout le sérieux imupertinent qui Contient l’épigramme en germe, ni cette tranquilie attitude à laquelle se reconnaissent les gens habitués à conserver un grand empire sur eux-nêmes. Aussi madame Rabourdin, madame Jules et madeinoiselle . de Fontaine, qui s'étaient promis une joie infinie de ce bal de rarfumeur, se dessinaient-elles sur toute la bour-

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geoisie par leurs grâces molles, par le goût exquis de

leurs toilettes et par leur jeu, commé trois premiers sujets de l'Opéra se détachent sur la lourde cavalerie des comparses. Elles étaient observées d’un œil hébété, ja- Joux. Madame Roguin, Constance et Césarine formaient comme un lien qui rattachait les figures commerciales à ces trois types d’aristocratie féminine. Comme dans tous les bals, il vint un moment d'animation où les torrents de lumière, la joie, la musique et l’entrain de la danse causèrent une ivresse qui fit disparaître ces nuances dans le crescendo du tutti. Le bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut se retirer; mais, quand elle chercha le bras du vénérable Vendéen, Birotteau, sa femme et sa fille accoururent pour empêcher la désertion de toute l'aristocratie de leur assemblée.

— Il y a dans cet appartement un parfum de bon goût qui vraiment m'étonne, dit l’impertinente fille au parfumeur, et je vous en fais mon compliment.

Birotteau était si bien enivré par les félicitations publiques, qu’il ne comprit pas; mais sa femme rougit etne sut que répondre.

— Voilà une fête nationale qui vous honore, lui disait Camusot.

— J'ai vu rarement un si beau bal, disait M. de la Billardière, à qui un mensonge officieux ne coûtait rien. Birotteau prenait tous les compliments au sérieux.

— Quel ravissant coup d’œill et le bon orchestre! Nous donnerez-vous souvent des bals? lui disait madame Lebas.

— Quel charmant appartement{ c’est de votre goût? lui disait madame Desmarets,

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Birotteau osa mentir en lui laissant croire qu’il en était

l'ordonnateur. Césarine, qui devait être invitée pour toutes les contredanses, connut combien il y avait de délicatesse chez Anselme.

— Si je n’écoutais que mon désir, lui dit-il à l'oreille en sortant de table, je vous prierais de me faire la faveur d'une contredanse ; mais mon bonheur coûterait trop cher à notre mutuel amour-propre.

Césarine, qui trouvait que les hommes marchaient sans grâce quand ils étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec Popinot. Popinot, enhardi par sa tante, qui lui avait dit d’oser, osa parler de son amour à cette charmante fille pendant la contredanse, mais en se servant des détours que prennent les amants timides.

— Ma fortune dépend de vous, mademoiselle.

— Et comment?

— Il n’y a qu’un espoir qui puisse me la faire faire.

— Espérez.

— Savez-vous bien tout ce que vous venez de dire en un seul mot? reprit Popinot.

— Espérez la fortune, dit Césarine avec un sourire malicieux.

— Gaudissart! Gaudissart! dit après la contredanse Anselme à son ami en lui pressant le bras avec une force . herculéenne, réussis, ou je me brûle la cervelle. Réussir, ; c'est épouser Césarine, elle me l’a dit, et vois comme elle est belle! |

— Oui, elle est joliment ficelée, dit Gaudissart, et riche. Nous allons la frire dans l'huile. |

La bonne intelligence de mademoiselle Lourdois et »

d'Alexandre Crottat, successeur désigné de Roguin, fut remarquée par madame Birotteau, qui ne renonça pas sans de vives peines à faire de sa fille la femme d’un notaire de Paris. L’oncle Pillerault, qui avait échangé un salut avec le petit Molineux, alla s'établir dans un fauteuil auprès de la bibliothèque : il regarda les joueurs, écouta les conversations, et vint de temps en temps voir à la porte les corbeilles de fleurs agitées que formaient les têtes des danseuses au moulinet. Sa contenance était celle d’un vrai philosophe. Les hommes étaient affreux, à l’exception de du Tillet, qui avait déjà les manières du monde; du jeune la Billardière, petit fashionable en herbe; de M. Jules Desmarets et des personnages officiels. Mais, parmi toutes les figures plus ou moins comiques auxquelles cette assemblée devait son caractère, il s’en trouvait une particulièrement effacée comme une pièce de cent sous républicaine, mais que le vêtement rendait curieuse. On a deviné le tyranneau de la cour Batave, paré de linge fin jauni dans l’armoire, exhibant aux regards un jabot à dentelle de succession attaché par un camée bleuâtre en épingle, portant une culotte courte en soie noire qui trahissait les fuseaux sur lesquels il avait la hardiesse de se reposer. César lui montra triomphalement les quatre pièces créées par l'architecte au premier de sa maison. — Ehl eh! c’est affaire à vous, monsieur, lui dit Molineux. Mon premier ainsi garni vaudra plus de mille écus. Birotteau répondit par une plaisanterie, mais il fut atteint comme d’un coup d’épingle par l'accent avec lequel le petit vieillard avait prononcé cette phrase. « Je rentrerai bientôt dans mon premier, cet homme se ruine! »

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