‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 3 sur 45 · MOT · texte numérisé non relu

MOT

sur dix-huit, reprit-il en continuant son monologue, nous

pouvons avoir un superbe salon.

D —4h cal Birotteau, te voilà donc en train de devenir

fou ? Rêves-tu?

— Non, ma femme, je calcule.

— Pour faire tes bêtises, tu devrais bien au moins

‘attendre le jour, s'écria-t-elle en rattachant son jupon.

sous sa camisole pour aller ouvrir la porte de la chambre ‘où couchait sa fille.

+ — Césarine dort, dit-elle, elle ne nous entendra point,

* Voyons, Birotteau, parle donc. Qu’as-tu ?

—- Nous pouvons donner le bal.

— Donner un bal! nous? Foi d’honnête. femme, tu

rêves, mon cher ami.

— Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Écoute, il

faut toujours faire ce qu’on doit relativement à la posi-

tion où l’on se trouve. Le gouvernement.m’a mis.en évi-

dence, j'appartiens au gouvernement; nous sommes obligés d’en étudier l'esprit et d’en favoriser les intentions en les

développant. Le duc de Richelieu vient de faire cesser

l'occupation de la France. Selon M. de la Billardière, les

fonctionnaires qui représentent la ville de Paris doivent.

se faire un devoir, chacun dans la sphère de ses influences, de célébrer la libération du territoire. Témoignons un vrai

patriotisme qui fera rougir celui des soi-disant libéraux,

ces damnés intrigants, hein? Grois-tu que je n’aime pas

mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à mes ennemis,

qu’aimer le roi, c’est aimer la France!

—Tu crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birot-

teau?

re SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Mais oui, ma femme, nous avons des ennemis. Et la moitié de nos amis dans le quartier sont nos ennemis. Ils disent tous : « Birotteau a la chance, Birotteau est un homme de rien, le voilà cependant adjoint, tout lui réussit. » Eh bien, ils vont être encore joliment attrapés. Apprends la première que je suis chevalier de la Légion d'honneur : le roi a signé hier l'ordonnantcé.

— Oh! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, mon bon ami. Mais qu’as-tu donc tant fait pour avoir la croix ?

— Quand hier M. de la Billardière m'a dit cette nouvelle, reprit Birotteau embarrassé, je me suis aussi demandé, comme toi, quels étaient mes titres; mais, en. revenant, j'ai fini par les reconnaître et par approuver le gouvernement. D'abord, je suis royaliste, j'ai été blessé à Saint-Roch en vendémiaire; n’est-ce pas quelque chose que d’avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause? Puis, selon quelques négociants, je me suis acquitté de mes fonctions consulaires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi accorde quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen fait des personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient être décorées, le préfet m'a porté le premier sur la liste. Le roi doit, d’ailleurs, me connaître : grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veuille faire usage: nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue reine, pauvre chère auguste victime! Le maire m’a violemment appuyé. Que veux-tu! si le roi me donne la croix sans que je la lui demande, il me semble que je ne peux la refuser sans lui manquer à tous égards. Ai-je voulu

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'être adjoint? Aussi, ma femme, puisque nous avons le vent en pompe, comme dit ton oncle Pillerault quand il est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous iout d'accord avec notre haute fortune. Si je puis être quelque chose, je me risquerai à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sous-préfet, si tel est mon destin. Ma femme, tu commets une grave erreur en croyant qu'un citoyen a payé sa dette à son pays après avoir débité pen- \dant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. Si l’État réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons, comme nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, et cætera. As-tu donc envie de -zoujours rester dans ton comptoir ? Il y a, Dieu merci, bien assez longtemps que tu y séjournes. Le bal sera notre fête à nous. Adieu le détail, pour toi s’entend. Je brûle notre enseigne de la Reine des roses, j'efface sur notre tableau CÉSAR BIROTTEAU, MARCHAND PARFUMEUR, SUC- | GESSEUR DE RAGON, et mets tout bonnement PARFUMERIES en grosses lettres d’or. Je place à l’entre-sol le bureau, la caisse, et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de Parrière-boutique, de la salle à manger et de la cuisine ‘actuelles. Je Joue le premier étage de la maison voisine, où j'ouvre une porte dans le mur, Je ROUE l'escalier,

afin d'aller de plain-pied d’une maison à l’autre. Nous aurons alors un grand appartement meublé aux oiseaux ! Oui, je renouvelle ta chambre, je te ménage un boudoir,

-et donne une jolie chambre à Césarine. La demoiselle de comptoir que tu prendras, notre premier commis et ; ta femme de chambre (oui, madame, vous en aurez Ê ne !) logeront au second. Au troisième, il y aura la cui-

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sine, la cuisinière et le garçon de peine. Le quatrièmo, sera notre magasin général de boutëilles, cristaux et porcelaines. L’atelier de nos ouvrières dans le grenier ! Les passants ne verront plus coller les étiquettes, faire des sacs, trier des flacons, boucher des fioles. Bon pour la rue Saint-Denis; mais, rue Saint-Honoré, fi donc! mauvais genre. Notre magasin doit être cossu comme un salon. Dis donc, sommes-nous les seuls parfumeurs qui. soient dans les honneurs? N’y.a-t-il pas des vinaigriers, des marchands de moutarde qui commandent la garde nationale, et qui sont très-bien vus au château ? Imitonsles, étendons notre commerce, et, en même temps, pous- sons-nous dans les hautes sociétés.

— Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t’écoutant ? Eh bien, tu me fais l'effet d’un homme qui cherche midi à quatorze heures. Souviens-toi de ce que je. tai conseillé quand il a été question de te nommer maire : ta tranquillité avant tout! « Tu es fait, t’ai-je dit, pour être en évidence, comme mon bras pour faire une aile de

| moulin. Les grandeurs seraient ta perte. » Tu ne m'as \ pas écoutée ; la voilà venue, notre perte. Pour jouer un rôle politique il faut de l’argent; en avons-nous? Commenti! tu veux brûler ton enseigne qui a coûté six cenis francs, et renoncer à {a Reine des roses, à ta vraie gloire? Laisse donc les autres être des ambitieux, Qui met la main à un bücher en retire de la flamme, est-ce vrai? la politique brûle aujourd’hui. Nous avons cent bons mille francs, écus, placés en dehors de notre commerce, de notre fabrique et de nos marchandises ? Si tu veux augmenter ta fortune, agis aujourd'hui comme en 1793 :

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