‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 34 sur 45 · F, DU TILLET · texte numérisé non relu

F, DU TILLET

Du Tillet ne mit pas de point sur l’i de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des affaires, cette erreur volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Une telle lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était alors arrachée par des considérations puissantes; il n’avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant l’? sans point, son ami donnait alors de l’eau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde, et des plus considérables, sont joués ainsi. comme des enfants par les gens d’affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double signature, l’une morte, l’autre vivante. Les plus fins y sont pris. Pour reconnaitre cette ruse, il faut avoir éprouvé le double effet d’une lettre chaude et d’une lettre froide.

— Vous me sauvez, du Tillet ! dit César en lisant cette leitre.

— Mon Dieu, dit du Tillet, allez demander de l'argent, Nucingen en lisant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement, mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela, je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les

Keller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen. C’est Law reparaissant en Nucingen. Avec ma lettre vous serez en mesure le 15 janvier, et nous verrons après. Nucingen et moi, nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un million.

— C'est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau, qui s’en alla pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh bien, pensait-il, un bienfait n’est jamais perdu!

Et il philosophait à perte de vue. Néanmoins, une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sur le dos de Célestin en l’aidant, il avait pu vouloir que sa femme et sa fille eussent la jouissance du bel appartement qu’il leur avait arrangé, meublé; mais, ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birotteau serait morte plutôt que äe renoncer à voir par elle-même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expression, la queue de la poële. Birotteau se trouvait au bout de son latin: il avait usé tous ses artifices pour dérober à sa femme la connaissance des symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé l'envoi des mémoires, elle avait grondé les commis, et [ACCUSÉ Célestin de vouloir ruiner sa maison, croyant que Célestin seul avait eu cette idée. Célestin s'était laissé gronder par ordre de Birotteau. Madame César, aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa situation à sa femme, car le compte

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avec du Tillet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vit pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le livre d’échéances et faisant sans doute le compte de la caisse.

— Avec quoi payeras-tu demain? lui dit-elle à l'oreille quand il s’assit à côté d'elle.

— Avec de l'argent, répondit-il en tirant ses billets de banque et en faisant signe à Célestin de les prendre.

— Mais d’où viennent-ils?

— Je te conterai cela ce soir. — Célestin, inscrivez, fin mars, un billet de dix mille francs, ordre du Tillet.

— Du Tillet! répéta Constance frappée de terreur.

— Je vais aller voir Popinot, dit César. C’est mal à moi de ne pas encore être allé le visiter chez lui. Vendon de son huile ?

— Les trois cents bouteilles qu’il nous a données sont parties. |

— Birotteau, ne sors pas, j'ai à te parler, dit Constance en prenant César par le bras et l’entraînant dans sa chambre avec une précipitation qui dans toute autre circonstance eût fait rire. — Du Tillet! dit-elle quand elle fut seule avec son mari et après s’être assurée qu’il n'y avait que Césarine avec elle, du Tillet qui nous a volé mille écus! Tu fais des affaires avec du Tillet, un monstre. qui voulait me séduire, lui dit-elle à l'oreille.

— Folie de jeunesse, dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort.

— Écoute, Birotteau, tu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. Il y a quelque chose, je le sens! Tu vas me le dire, je veux tout savoir.

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. — Eh bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous l’étions même encore ce matin, mais tout est réparé.

Et il raconta l’horrible histoire de sa quinzaine.

— Voilà donc la cause de ta maladie! s'écria Constance.

— Oui, maman, s’écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout ce que je souhaite est d'être aimée comme il t'aime. Il ne pensait qu’à ta douleur.

— Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pâle, blême, épouvantée. J'avais prévu tout. Je te l’ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvre Césarine! je.

— Allons, te voilà, s'écria Birotteau. Ne vas-tu pas m'ôter le courage dont j'ai besoin!

— Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu’au cœur du pauvre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine de force. Non, tu n’entendras jamais une plainte.

Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant :

— Courage, mon ami, courage! J'en aurais pour deux s’il en était besoin.

— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.

— Que Dieu nous protége! dit Constance.

— Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père? dit Césarine.

— Je vais le voir, s’écria César, trop ému par l'accent . déchirant de sa femme, qui ne lui était pas connue tout entière même après dix-neuf ans. Constance, n’aie plus

aucune crainte. Tiens, lis la lettre de du Tillet à M. de Nucingen, nous sommes sûrs d’un crédit. J'aurai d'ici là gagné mon procès. D'ailleurs, ajouta-t-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault; il ne s’agit que d’avoir du courage.

— S'il ne s'agissait que de cela! dit Constance en souriant.

Birotteau, soulagé d’un grand poids, marcha comme un homme mis en liberté, quoiqu'il éprouvât en luimême l’indéfinissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide nerveux, plus de volonté qu’on ne doit en émettre journellement, et où l’on prend, pour ainsi dire, sur le capital d’exis-

tence. Birotteau était déjà vieilli. LS me

La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis deux mois. La boutique était repeinte.

Les casiers, réchampis et pleins de bouteilles, réjouis

saient l’œil de tout commerçant qui connaît les symp-

tômes de la prospérité. Le plancher de la boutique était

encombré de papier d'emballage. Le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot par le dévoué Gaudis-

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