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sart. Les livres et la comptabilité, la caisse, étaient au-
dessus de la boutique et de l’arrière-boutique. Une vieille
cuisinière faisait le ménage des trois commis et de Popinot. Popinot, confiné dans un coin de sa boutique ét
dans un comptoir fermé par un vitrage, se montrait avec
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un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n’était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau ‘et pendant lequel il dépouillait son courrier, plein de
traites et de lettres de commande. À ces mots : « Eh bien,
mon garçon ? » dits par son ancien patron, il leva la tête, ferma sa cabane à clef, et vint d’un air joyeux, le bout du nez rouge. Il n'y avait pas de feu dans la boutique, dont la porte restait ouverte.
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d’un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l’adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages flattèrent le parfumeur. Birotteau,
naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de les imiter : il se caressa le menton, sursauta vaniteusement - à l’aide de ses talons, en disant ses banalités.
— Eh bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure? lui demanda-t-il.
— Non, l’on ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès.
— Eh bien, que disais-je? mon huile est une fortune. — Oui, monsieur, mais les moyens d'exécution y sont our quelque chose : je vous ai Les monté votre diamant.
| — Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?
— Au bout d’un mois! s'écria Popinot, y pensez-vous? L’ami Gaudissart n’est en route que depuis vingt-cinq jours, et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh!
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il est bien dévoué. Nous devrons beaucoup à mon oncle! Les journaux, dit-il à l'oreille de Birotteau, nous coûteront douze mille francs.
— Les journaux!... s’écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus?
— Non.
— Vous ne savez rien, alors, dit Popinot. Vingt mille | francs d'affiches, cadres et impressions! cent mille bouteilles achetées! Ah! tout est sacrifice en ce moment.
La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg, où j’ai souvent passé les nuits,
vous auriez vu un petit casse-noisette de mon invention qui n’est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait ces cinq derniers jours trois mille francs rien qu’en commissions sur les huiles de droguerie.
— Quelle bonne tête! dit Birotteau en posant sa main sur les cheveux du petit Popinot et les remuant comme si Popinot eût été un bambin, je l’ai devinée.
Plusieurs personnes entrèrent,
— À dimanche, nous dinons chez ta tante Ragon, dit Birotteau, qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraiche qu’il était ‘enu sentir n’était pas découpée. — Est-ce extraordinaire ! an commis devient négociant en vingt-quatre heures, pencait Birotteau, qui ne reve-. nait pas plus du bonheur et de l’aplomb de Popinot que du luxe de du Tiüllet. Anselme vous a pris un petit air pincé quand je lui ai mis la main sur la tête, comme s’il était déjà François Keller.
Birotteau n’avait pas songé que les commis le regardaient, et qu’un maître de maison a sa dignité à con-
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- server chez lui. Là, comme chez du Tillet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de cœur, et, faute de re- :
tenir un sentiment vrai, bourgeoisement exprimé, César ÿ
aurait blessé tout autre homme qu’Anselme. Î Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage | de Birotteau, joie complète d’ailleurs. Ragon demeurait rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice, à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence, dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce xvie siècle dont la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée au souverain et à l’Église, était admirablement représentée par les Ragon. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout semblait être patriarcal, à formes neuves par leur vieillesse même. Le salon, tendu de vieux damas, orné de rideaux en brocatelle, offrait des duchesses, des bonheurs-du-jour, un superbe Popinot, échevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Ragon, un bonhomme excellent en peinture, et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit chien anglais de la race de ceux de Charles If, qui faisait un merveilleux effet sur son petit sofa dur, à forme rococo, qui certes n'avait jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se dns par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs de madame Anfoux, que des gens assez entêtés pour aimer (sans espoir, disait-on)
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la belle madame Ragon lui avaient apportées des Iles. Aussi leurs petits diners étaient-ils prisés! Une vieille cuisinière, Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement, elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures! Loin de porter son argent aux caisses d'épargne, elle le mettait sagement à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres. Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était, malgré ses soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Contat dans son rôle de Suzanne du Mariage de Figaro.
Les invités étaient le juge Popinot, l'oncle Pillerault, Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et l’abbé Loraux. Madame Matifat, naguère coiffée en turban pour danser, vint en robe de velours bleu, gros bas de coton et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche verte et un chapeau doublé de rose, orné d’oreilles-d’ours. Ces dix personnes furent réunies à cinq heures. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d’être exacts. Quand on invitait ce digne ménage, on avait soin de faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante et dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton.
Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d’Anselme : toutes les femmes, même les dévotes et les sottes, s'entendent en fait d'amour, La fille du parfumeur s'était donc mise de manière à tourner la tête à Popinot. Constance, qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d’un prince hé-
réditaire, contribua, non sans d’amères réflexions, à cette toilette. Cette prévoyante mère descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules de Césarine
et laisser voir l’attache du cou, qui était d’une remar-
quable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à droite, à cinq plis, pouvait s’entr’ouvrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bordés d’agréments verts dessinait nettement une taille qui ne parut jamais si fine ni si souple. Les oreilles étaient ornées de pendeloques en or travaillé. Les cheveux, relevés à la chinoise, permettaient au regard d’embrasser les suaves fraîcheurs d’une peau nuancée de veines où la vie la plus pure éclatait aux endroits mats. Enfin, Césarine était si coquettement belle, que madame Matifat ne put s'empêcher de l'avouer, sans s’apercevoir que la mère et la fille avaient compris la nécessité d’ensorceler le petit Popinot.
Birotteau, ni sa femme, ni madame Matifat, personne ne troubla la douce conversation que les deux enfants enflammés par l’amour tinrent à voix basse dans une embrasure de croisée où le froid déployait ses bises fenestrales. D'ailleurs, la conversation des grandes personnes s’anima quand le juge Popinot laissa tomber un mot sur la faite de Roguin, en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était jadis inconnu. Madame Ragon, au nom de Roguin, avait poussé le pied de son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui montraient madaine Birotteau.
— Je sais tout, dit Constance à ses amis d'une voix à la fois douce et peinée.
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— Eh bien, dit madame Matifat à Birotteau qui baissait humblement la tête, combien vous emporte-t-il? S’il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu'il m'a fait imaginairement prêter par un de ses clients dont l'argent était dissipé par lui, nous sommes en procès.
— Vous le verrez juger cette semaine, dit Popinot. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'expliquer votre situation à M. le président; il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la chambre du conseil, afin d'examiner depuis quelle époque les fonds du prêteur étaient détournés et les preuves du fait allégué par Derville, qui a plaidé lui-même pour vous épargner des frais. (
— Gagnerons-nous? dit madame Birotteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j’appartienne à la chambre où l'affaire est portée, je m’abstiendrai de délibérer, quand même on m’appellerait.
— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si simple? dit Pillerault. L’acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le prêieur à l’emprunteur? Roguin irait aux galères s’il était sous la main de la justice. | — Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pour-
voir contre Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement; mais, en des affaires encore plus claires, quelquefois, à la cour royale, les conseillers se trouvent six contre six. |
— Comment, mademoiselle, M. Roguin s’est enfui? dit
Popinot entendant enfin ce qui se disait. M. César ne -m’en a rien dit, à moi qui donnerais mon sang pour lui... Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce pour lui, car, si l’innocente fille eût méconnu laccent, elle ne pouvait se tromper au regard qui l'enveloppa d’une flamme pourpre.
— Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma mère et ne s’est confié qu’à moi.
— Vous lui avez parlé de moi, dans cette circonstance, dit Popinot; vous lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?
— Peut-être.
— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m’ôter toute crainte, dans un an je serai si riche, que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas de mal, dit Césarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.
— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens s'aiment.
— Eh bien, tant mieux, dit Constance d’un son de voix grave, ma fille serait la femme d’un homme de tête et plein d'énergie. Le talent est la plus belle dot d’un prétendu.
Elle se hâta de quitter le salon et d’aller dans la chambre de madame Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d’ignorance, et qui rap-
pelèrent à cette malheureuse femme combien son pauvre mari se trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elle se défait
instinctivement de du Tillet, car toutes les mères savent
le Timeo Danaos et dona ferentes, sans savoir le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans vouloir avouer la cause de sa peine.
— C’est nerveux, dit-elle.
Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu’ils couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les Matifat se mêlèrent des petits jeux.
— César, dit Constance én revenant, va dès le 8 chez M. le baron de Nucingen, afin d’être sûr de ton échéance du 15 longtemps à l'avance. S'il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au lendemain que tu trouverais des ressources?
— J'irai, ma femme, répondit César, qui serra la main de Constance et celle de sa fille en ajoutant : — Mes chères biches blanches, je vous ai donné de tristes étrénnes! :
Dans l'obscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami, dit Constance.
— Tout ira bien, papa; M. Anselme Popinot m'a dit) qu’il verserait son sang pour toi. f
— Pour moi, reprit César, et pour la famille, n’est-ce pas? dit-il en prenant un air gai.
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