Les Faicts du preux Hector j précités
ment de terre'. Effectivement, on comprend qu'une secousse, assez violente pour lézarder la Gîralda, ait pu faire sauter certains livres hors des rayons et jusque dans la rue par un soupirail grillé. C'est même un des phénomènes dont les savants ne désespèrent pas de déterminer un jour les principes, — si principes il y a. Mais n'appuyons pas. Evitons surtout d'être plus royalistes que le roi^...
Notre tâche serait imparfaitement remplie si nous négligions de parler des manuscrits,, — ces fameux manuscrits venus à Paris à Tétat de tampons et de remplissage dans un colis expédié par petite vitesse. Nous n'avons pu en découvrir qu'une douzaine, mais ils sont du xiv* ou du xv* siècle et méritent d'être signalés. Le lecteur en jugera.
Aci comenjfa la ijloria de la filla del emperador Contajli qui fo lo primer emperador de Roma , la quai lo pare per mala iniquitat, con no H volch confentir que jagms ab ella la mana ociura a dos fcudes,
1. Et voyez les progrès accomplis dans les moyens de locomotion. La première secousse du tremblement de terre fut ressentie à Séville le 25 décembre 1884, vers 9 heures du soir. Le 14 novembre 1884, à 10 heures du matin, on colportait déjà sur le quai Voltaire des livres et des manuscrits provenant de la Colombine.
2. On lit dans la Galette de Hollafide qu'un consciencieux acquéreur ayant appelé , sur ces déprédations , Tattention d'un éminent personnage espagnol, qui a voix au chapitre , et proposé de rétrocéder les mss. contre remboursement , en réponse, il lui fut donné à entendre qu'une enquête ne saurait aboutir et qu'on n'éprouvait pas un besoin extrême de rentrer en possession de toutes ces paperasses : Cosas de Espanaï II paraît que, depuis, le malheureux chapitre est encore l'objet d'offres semblables , venues d'autres pays.
los quais no la volgueren ociure e materen la en una nau e puys fou
muller del Rey Defpanya.
Les flf. 22-35 contiennent :
Afi comenjfa la iftoria de Jacob Xalabinffill del almorat fenyor de la Turquia^ on Je conte quines auenturesji uengueren en lajua vida y ne con ne en quai manera Jina Jos dies per mans de Bejeyt bey Jon Jrare bajlarty qui afi mateix aucisjon parejegons que hoyrets,
%* Petit in-fol. (192 X 272 millim.) de 37 fF. Ce nis. est un fragment d'un ms. plus considérable. Les ff. i à 16 portaient jadis une numération en chiffres romains qui a été grattée ; mais le gratteur a oublié un feuillet , le feuillet actuel 7 qui porte en beaux chiffres romains lxvii. Il manque donc au commencement exactement 60 feuillets. A partir du fol. 17, les traces de grattage disparaissent.
Ce manuscrit est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds espagnol, n© 47$.
La Somme de Philosophie de Guillaume de Conches, en langue catalane. Commence ainsi :
In nomine d[omi]ni noftriy q[ui] Jecii celum & terra[m]; & béate glorioje Jemp[er] q[u]e virginis incipit Juma dephilojofia in uulgari. En nom del pare e del Jil e del Jant ejperit tu honrador duc de Normandia e conte d'Anyaus,
%* In-folio de 89 ff., 300 X 220 millim., chiffrés originairement en chiffres arabes. Manquent à la fin qq. feuillets.
Grattage très fort au haut du f. i, à droite, si fort que le papier a été troué. Lavages au bas du même f. dans la marge.
Aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds espagnol, no 473
Trois fragments de recueils d'airs notés sur portées de 5 lignes
pour chansons latines, italiennes et françaises.
V In-4. Ms. de la fin du xve siècle, sur papier; 3 cahiers, le premier, de 42 ff., 208 X 154 millim.; le second, de 26 ff., 211 X 144; le troisième, de
23 fF., 220 X i$o. Le premier et le dernier feuillet de chaque cahier, qui sans doute portaient des timbres ou des rubriques, ont été arraches.
Fol. I : O rosa beîla, o doî:(e anittta mea.
Fol. 2 : Seule esgarée le malheureux hahaiiàoni a Dieu tant que je vous reveoie reponsons nous au sault du haing.
Fernand Colomb avait une prédilection pour ces recueils de romances. Nous avons relevé dans son catalogue {Regist, B) : 2054, Canciofiero de copias de mano hechas poi- diverses autores, in-fol. 2230, Copias an liguas del Conde Hernando Gon:^aleSy ms. in-4; 2526, Copias en catalan de Miraglos^ in-4; 2526, Liber ms., et est Cancionero de canto de ôrgano, que contiene diversas canciones apuntadas , y es viejo y mutilado , y parece ser bueno. Costô en Roma €2 cuatrines , por Setiembre de ijis. Es eti 40, y ternd en todo 164 hojas. Littera : I. « Senor, etc, » D. « Si je me plains, j'ai bien raison. » In principio est tabula carminum. It. sunt nonnulle figure mtisica. Peut-être doit-on voir dans notre ms. 3, des fragments de celui-ci.
Le présent manuscrit est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris ; nouvelles acquisitions, fonds français, no 4379.
Le Roman de Brut.
%* Grand in-4 > sur peau de vélin , de 109 ff. non chiffrés. Au commencement du premier feuillet on lit :
Ki volt oir et voltfaveir De rei en rei et de eir en eir Ki il furent et dont il vindrent Ki Engleterre primes cuidrent,
(In fine) Cifault la gefte des Bretons Et les lignages des barons Ki del lignage Bruti vindrent Puis que Deus encarnaciun Prift pur noftre redemptiun Mil et cent et cinquante et cinc an:(^ Fift maiftre Wace ceft romani^ Deogratias. Amen,
Cest une copie des premières années du xve siècle faite par un Italien , sur un bon texte normand , et présentant dans Torthographe un certain nombre de
formes italiennes. A cet égard , ce ms. est unique. Il a été d'abord mentionné de visu , comme se trouvant à la Colombîne , par M. Pascual de Gayangos , alors qu*on lisait encore sur un feuillet , aujourd'hui gratté ou lavé : Este libro costo )6 quatrines en Milan a )i de enero de 7/2 1, y el ducado de oro vale 440 quatrines '. Le titre de ce ms. a été ensuite relevé en 1876 sur le catalogue de la Biblioteca Colombina de Tabares par Charles Graux *, en ces termes : Ms, AA, i44'iç, Wace, Rhytma de geftis Bretonum & Baronum genealogiis, prafertim de Bruti genealogia : fermone lemojinoiy codex metribranaceus, in-40 maj. U fut également signalé par M. Paul Ewald, en 1879, sous la rubrique moderne : S'4'37' tnembr, qu, : Wace\, Enfin, M. Francisque Michel a compulsé le ms. même à la Colombine, en 1879, ^^ ^^ ^ donné des extraits >. Notons aussi , pour mémoire, que ce beau ms. porte, au i» f., les traces du cachet moderne de la Biblioteca Colombina, sous lesquelles on discerne encore le sommet de la Giralda. Il est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, nouv. acq., fonds français, n© 141$.
Qviejio libro fi parla de lo viado mifer fan brandan lo quai fo defcoçia àltra le parte de Spagna, lo quai fe parti fuora de lofuo monejîiero con arquanti fuo frari lo quale fe parti con una foa nauefela
*/ In -4 , sur papier, de 37 ff. non chiffrés et 3 ff. tout blancs à la fin, dont deux portent encore un commencement d'annotation , de la main de Fernand Colomb : Questo libro. Lavages au haut du premier f. Ce ms. a été vu à la Colombine même, en 1879, par M. Francisque Michel^. Il faisait alors partie d'un recueil désigné ainsi : Ms, 204, Opuscula varia, mss., t, IV, et portait encore une note de Don Fernand , rappelant que ledit ms. avait été acheté à Milan, en février 1521, pour 20 quattrines, le ducat d'or valant à l'époque 440 quattrines. Dans ce même recueil se trouvait la Passion , en vers catalans,
1. Ticknor, Historia de la Literatura espahola, Madrid, 1 831, tome I, p. 520.
2. Archives des Missions scientifiques y 3* série, tome V, page 129.
3. En Espagne, tout ce qui est écrit en vieille langue française, d'oc ou d'oïl , c'est toujours du limousin.
4. Neues Archiv der Gesellschaft fur altère deutsche Geschichtskunde, Hannover, i83o, tome VI, page 373.
5. Archives des Missions scientifiques , 3« série, tome VI, page 270.
6. Archives des Missions scientifiques, 3e série, tome VI, page 277.
décrite ci-dessous, et qui est effectivement de mêmes dimensions, et un tarif de droits d'octroi, en ry chapitres, qui ne nous est pas parvenu. Ce ms. est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds italien, n» 1708.
Récit de la Passion de J.-C, en vers catalans octosyllabiques.
%* In-4, de 23 ff., dessins à la plume sur presque tous les feuillets. Ce curieux récit rimé est malheureusement incomplet du commencement. Les premiers vers sont :
Q[ue] fi noy prenem qml[que] co{n]seîl Tota lagent creura en eîî. etc.
Le ms. aété vu à la Colombine même, en 1879, par M. Francisque Michel '. Il précédait, dans le tome IV de mss. rubrique Opuscula varia , le San Brandan en catalan précité. On le conserve aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds espagnol, n© 472.
Per ço que lo libre feguent lo quai feu lo glorios doélor Boeci , Jia
mils entes com la mayor raho que lom ha de player fe miferia es corn
fens colpa ahom tribulacio e per tal cove a fi pofar la ifioria de
Teodorich Rey dels gotSy lo quall per la fua gran cruel tat feu mètre
en prefo epuys ociure aqueft doâor.
%* In folio, de 119 ff., sur 2 col., chiffrés. Grattages, trous et traces de cachet sur le titre.
La pagination ancienne du 119 et dernier f. est cxxx. Il manque donc II ff., par suite de l'arrachement en diverses parties. Le format est de 22 X 29 centim. Ce ms. a été remboîté anciennement dans une reliure en parchemin, laquelle porte au dos, en gothique :... aria, histor, eu,., spiritual , et , d'une écriture qui rappelle celle de Loaisa , Este lïbro es, , , Boecio, Ce Boêce a été vu à la Colombine même, par Haenel, qui le décrit en ces termes : Bibliotheca Coîumbina, Z. 137. 18. Boëtius de consoJatione, Catalaunice , sac, xw, membr, fol, (^Catalogus librorum mamiscriptorum , col. 979.) Il a été également
I. Arcinves des Missions scientifiques , 3e série, tome VI, page 275.
VU à la Colotnbine, le i«>' octobre 1880, par M. Pio Rajna, sous la rubrique moderne 5.5.26. Sous les grattages au haut du titre, on discerne encore des traces d'écriture. En appliquant du sulfhydrate d'ammoniaque (aux douces senteurs), on a pu faire revivre des débris de chiffres et de lettres paraissant être ... Tab, 137, AT» ..., de la grosse écriture de Tabares. Aujourd'hui, les curieux peuvent le consulter à la Bibliothèque Nationale de Paris, nouv. acq., fonds espagnol, n» 474.
Chronica de Lotnbardia y métro italico ^ cumfiguris,
%* In-fol. sur papier, de 141 ff. chiffrés, 169 y compris 3 ff. blancs, dont le dernier, celui qui sans doute portait la notule de Colomb, est déchiré au bas. Dessins enluminés dans le corps de l'ouvrage, notamment aux ff. 73, 81 et 92.
Il commence en ces termes :
Orne rechiaino al redentor deî monâo
Creator di jafchaduna cïjofa
Doneme gracia al tnto penfier profondoy etc.
La dernière stanze nous donne le nom de l'auteur, d'ailleurs inconnu :
Che quefta ijloria efcrita in verfi con rima Ogniobon Conte ela mefo in quaderna.
Cette chronique curieuse et inédite, relatant les événements qui se passèrent en Lombardie, de 1420 à 1438, a été vue et soigneusement analysée à la Colombine même, le ler octobre 1880, par M. Pio Rajna, le savant professeur florentin. Le ms., qui a été depuis fortement lavé et gratté au haut et au bas du i^^ f., portait, au bas du dernier f. qui a été arraché, l'annotation suivante, de la main de Fernand Colomb : Este lihro costo 20 be:(os en padtta. a, i^. de abriî de ij2i. y et ducado de oro vale 280 heços. Il était mentionné sur le catalogue de la Colombine sous le titre ci-dessus , et suivi de la rubrique : Ms, in-fo Sac. xv. Cod. 7. 4 (ou /). 7. C'est aussi la rubrique donnée par M. Paul Ewald , qui Ta également relevée sur le catalogue de cette bibliothèque; Neiies Archiv précité, page 379.
Ce précieux manuscrit, dans une reliure espagnole en parchemin du siècle dernier, portant, au dos, Chronica de Lomhardia. En métro, Af5.,est aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, fonds italien, n© 1709.
Ce prefent livre compofa fainct Pierre de Lucembourg lequel ii envoya a danuiifelle Jehenne de Lucembourg en la manière que /enfuit.
A partir du f. 85 :
Cy commence le livre du Tre/or de fapience lequel fit & compofa
vénérable doâeur & maijire Jehan Jarfon [sic] chancellier de Noftre
Dame de Paris,
%* Petit in-4, sur papier, de 128 fF., en assez bon état, bien que taché. Forts grattages au haut et au bas du le^ f. Ce ms. a été exammé à la Colombine même, en 1879, par M. Francisque Michel qui le mentionne, Archives des Miss, scient. ^ 3* série, tome VI, page 278, comme étant désigné ainsi : 5. Petrus de Lucembourg^ î«-^°, ^s. sac, xv ad initium, lectu 7... 7^. Ce volume , conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, nouv. acq. fr., n» 4382, est dans une reliure espagnole en parchemin, et porte au verso de la couverture, d'une écriture peu ancienne: /<> Pedro de Luxemhurg à su hermana ; 2° Libro del principio del siglo xv. Del canciller Juan Gerson,
Six, au moins, de ces manuscrits ont donc été vus à la Biblioteca Colombina même, et décrits sur place, d'abord par Haenel, ensuite par Charles Graux, par M. Francisque Michel, par M. de Gayangos, par M. Paul Ewald, par M. Pio Rajna, en 1875, 1879 et 1880, et, très probablement, par d'autres savants plus récemment encore. Dans ces conditions, il est difficile d'admettre que les petites irrégularités signalées ici remontent au temps de Charles-Quint, comme Tinsinue agréablement M. le bibliothécaire en chef de la Colombine ^
I . Se àbren paso con frecuencia lamentables equivocaciones , que proceden , unas de dar coma existentes lihros que solo constan en Indices primitivos de Colon y que aquinunca vinieron. Voir El Porvenir, Se ville, n© du 30 mai 1885.
Ce conservateur modèle, qui ignore évidemment qu'il ne
suflSt pas toujours d'enlever les timbres et d'effacer les rubriques
pour rendre un manuscrit méconnaissable , vient même de faire
savoir, urbi et orbiy qu' « il n^est pas un seul des manuscrits
vendus à Paris qui ait jamais appartenu à la Bibliothèque Colom-
bine ^ ». Comment concilier une aussi audacieuse assertion avec
le témoignage contraire de deux savants français, d'un savant
altemand, d'un savant italien, voire d'un savant andalou, tous
spécialistes compétents, d'une véracité incontestable, et dont les
descriptions sont consignées dans des rapports officiels parus
antérieurement à la polémique ?
11 y a un autre petit fait qui a bien son importance : les principaux détails et les points de repère signalés par ces savants : époque, calligraphie, orthographe, divisions, formats, lacunes, illustrations, etc., etc., correspondent aux manuscrits tels qu'on peut les consulter aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, où ils ne sont entrés, d'ailleurs, qu'après en avoir loyalement référé aux parties intéressées à Séville.
Quant à l'idée bizarre de reculer de trois cents ans l'époque où les déprédations que nous signalons furent commises, le
I. Ni uno siquiera de los cinco manuscritos puestos à la venta en Paris ha pertenecido jamâs à la Bibîiotecade D. Fernando. {El Parvenir, no précité.) Le docte bibliothécaire vise , nécessairement, les mss. cités dans l'article de la Reinie critique (n® du i8 mai 1885), cause première de tout ce tapage, et ceux que, dans une lettre particulière, on proposait de rétrocéder à la Colombine. Or, parmi ceux-ci, on relève les mentions suivantes: 1° Ch-onique du xve siècle , en vers italiens , in-folio ; 2° Le livre de Pierre de Luxembourg , en français , in- 40; 30 Roman de Brut avec des ierminaisotts italiennes; 40 Vie de Jésus-Christ , en catalan; 50 Version italienne du voyage de Saint-Brandan , c'est-àdire les cinq mss. que des savants , dignes de foi , déclarent avoir palpés , décrits et vus, depuis quelques années seulement, sur lesraj^ons mêmes de la Colombine et figurer sur les catalogues de cette bibliothèque !
lecteur nous pardonnera de rappeler que les deux premiers lots
de plaquettes et les manuscrits mentionnés ci-dessus , sont venus à Paris en ligfie directe de Séville, ensemble y dans le fntme paquei, et que le tout fut adressé par le minu expéditeury au mime desti-. na taire y et seulement à la fin de l'automne dernier. On notera aussi que six, au moins, des manuscrits envoyés avec les plaquettes étaient encore sur les rayons de la Bibliothèque Colombine, à une époque aussi rapprochée de nous que iSjjy 187^ et 1880, et, très probablement, depuis. Tous les livres ou opuscules et tous les manuscrits dont nous venons de faire mention ont donc été tirés du même tonneau, et ce, avec les unités de temps et de lieu voulus pour démontrer, clair comme le jour, que les voleries en question ne remontent pas au delà de l'année dernière.
Cependant, pour être juste, nous devons dire que la remarquable concordance relevée dans notre raisonnement est susceptible d'une autre interprétation. Par exemple, on peut admettre, et les ingénieux défenseurs du bibliothécaire de la G>lombine le laissent à entendre , que les plaquettes furent d'abord soigneusement remisées, l'une après l'autre, dans quelque endroit bien clos de Séville, à l'abri, surtout, des tremblements de terre, au temps de Charles-Qiaint ou de Philippe II; ensuite, que les manuscrits, par intuition, trois siècles après, allèrent rejoindre les susdites plaquettes qui les attendaient dans le lieu mystérieux, où plusieurs générations de détenteurs (pour nous servir d'un euphémisme) les gardaient avec une sollicitude qu'eussent pu leur envier MM. les conservateurs (toujours pour employer un euphémisme) de la Biblioteca Colombina. Les opuscules et les manuscrits auraient alors été envoyés de compagnie à Paris , en temps utile pour le jour de l'an. Rien de plus simple.
Tous les manuscrits que nous venons de décrire portent
les traces de la main brutale qui a aussi lacéré les livres pour les démarquer, les soustraire et les vendre. Cependant le texte est à peu près intact, et ces épaves, recueillies avec soin dans une de nos bibliothèques publiques S sont désormais à l'abri de tels méfaits. N'étant pas ornés de belles images, on ne les croyait bons à Séville, ce semble, qu'à faire des sacs de pois chiches. L'apparence modeste de ces cahiers les a sauvés d'une destruction immédiate. Malheureusement, d'autres manuscrits, que leur beauté eût dû préserver de toute atteinte , n'ont pu , justement parce que c'étaient des œuvres d'art, échapper au vandalisme des gens qui les guettaient. Comment parler avec calme de l'ignorance barbare et des déprédations éhontées que ces nobles écrits, par leurs feuilles en lambeaux, attestent et dénoncent à l'animadversion de tous les honnêtes gens ? Et l'on ne connaît pas encore, on ne saura peut-être jamais l'étendue de ce désastre.
Il y avait à la Colombine une collection remarquable de manuscrits enluminés sur vélin, exécutés au xiv« et au XV* siècle, en Italie, par des scribes et des miniaturistes inspirés de l'école bourguignonne. C'étaient non seulement des livres d'Eglise , comme des missels , des psautiers et des pontificals, mais aussi des traités de droit canonique et des commentaires sur les œuvres d'Aristote, par Albert le Grand et autres philosophes scholastiques.
I . Bibliothèque Nationale de Paris , cabinet des mss., où ils ne furent admis qu'après offre dûment faite au chapitre de la cathédrale de Séville , de les rétrocéder au prix coûtant , — très minime d'ailleurs. Notre ami M. Alfred Morel-Fatio se propose de donner sous peu une description détaillée des manuscrits catalans faisant partie de ce lot.
Il est difEcile de s'imaginer une calligraphie plus pure, des
lettres initiales et des miniatures plus fines que celles qui ornaient ces superbes manuscrits. Sait-on ce que les plus beaux sont devenus? Des impies cachés dans l'ombre de la vieille cathédrale ont porté les feuilles enrichies d'ornements, après les avoir lacérées, chez des brocanteurs de Séville qui, il y a un mois à peine, les débitaient encore à la brassée. Un Français , qui passait dans le quartier, vit cette masse de raretés gisant dans un coin, acheta pour un prix dérisoire un monceau de ces feuilles de vélin superbement enluminées, et les apporta à Paris. Nous en avons vu de nos yeux et touché de nos mains plus de cent. En ce moment même, dix feuillets, chacun digne d'un musée, sont sur notre table ^ et c'est le cœur navré, que nos regards s'arrêtent sur tant de chefs-d'œuvre mis en pièces, flétris et destinés, hélas ! à être déchiquetés encore par des revendeurs.
Ces magnifiques in-folios sont en partie les manuscrits mêmes que des papes, par leurs bulles protectrices, espéraient sauver des entreprises d'ignares dont ils avaient prévu Tinca-
I. Un de ces feuillets porte : Alberti magni episcop. raiisbonensis phyloso' phorum grauiss. Super libro de anima senteticia féliciter explicit. Un autre : Incipit liber de intellectu. Un troisième : Cornent. Albert. Magni Sup. primo Ubro de Sensu et sensato Aristo^ Tractattis primus. Un quatrième : Sompno et Figilia, Un cinquième : Liber nietheorum tercius. Celui-ci est chiffré au recto : fo^, 201^. Tous ces ff. appartenaient donc à un ms. de plus de 400 pages , de 43 X 34 1/2 cent, sur 2 cols., avec large bordure richement enluminée, style franco-bourguignon , mais seulement sur la marge de droite au commencement des chapitres ; grandes lettres initiales rehaussées d*or et couleurs. Autant que nous pouvons nous le rappeler, ces manuscrits sont décrits , mais d'une façon fort succincte , dans l'inventaire accompagnant la remise faite de l'ancien fonds à Alfonso de Ordiales, en date du 19 décembre i$;«2. (Archives de la cathédrale de Séville, Cax. 47, Leg, 2, no 3.)
pacité et l'incurie. Pendant cinq siècles, ces modèles d'un
art dont le secret est perdu ont échappé aux ravages du temps , aux guerres civiles, aux déprédations de toutes sortes, voire aux tremblements de terre. Par un hasard providentiel, on ne les a pas laissés croupir sous la gouttière avec les autres codices précieux dont Tabares déplorait la perte. Et c'est de nos jours, dans une cité de cent vingt mille âmes, à quelques pas d'une Société de bibliophiles, riche, prospère et reconnue d'utilité publique^, que ces livres et ces manuscrits sont enlevés de leur asile, démarqués, mutilés, souillés, vendus et dispersés aux quatre vents du ciel.
Lorsqu'on assiste à un pareil spectacle , qu'on voit ces œuvres uniques de l'art , de l'esprit et de la science aussi indignement sacrifiées, si même leurs gardiens ne les laissent pas manger aux vers, pourrir dans l'humidité ou servir aux usages les plus vils, on arrive à se demander si le malheureux en guenilles qui vole des livres pour les vendre parce qu'il a faim, n'est pas, en somme, un bienfaiteur de l'humanité. Ces livres, il en soupçonne au moins la valeur, et ce n'est pas lui qui les mettra jamais en morceaux. Il se hâte de les "donner tels quels pour une
I. Nous adjurons la Sociedadde hihliàfilos andalucesy s'il en est temps encore, de publier au moins le catalogue de la Colombine, rédigé par Femand Colomb lui-même, et que nous avons décrit sous le titre de Registrum B. Il est incomplet, car Fernand mourut avant de pouvoir le terminer, et s'arrête au feuillet 130 (Fernand Colomb, appendice IV, page 166),. mais on peut le compléter par les titres abrégés qui se trouvent dans les Abecedarium A et B. Les annotations ajoutées par Fernand à ses livres sont reproduites dans les 4,231 descriptions du Registrum B, et contiennent une masse de renseignements bibliographiques du plus haut intérêt pour Thistoire littéraire dans la première moitié du xvie siècle , en France , en Espagne et en Italie , et qu'on
chercherait vainement ailleurs.
— So — pièce de monnaie , et le produit de ses larcins arrive intact aux mains de l'étalagiste ou du brocanteur.
Le livre est alors sauvé. On le purifie, on rhabille, on l'exhibe, on le vend et on le revend. Il acquiert ainsi des conditions de durée qui peuvent se prolonger pendant des siècles. Un volume rare, après que l'amateur l'a fait encoller, relier en maroquin et monter dans une vente publique jusqu'au prix de dix ou de quinze mille francs, ne court guère plus le risque de servir à allumer le brasero ou à essuyer les lampes. Au contraire, laissez ce livre précieux entre les mains des infirmes que Ton sait , et il ne tardera pas à disparaître pour toujours et sans profit pour personne. Au risque d'être envoyé à Mazas, comme accusé d'avoir fait l'apologie d'un acte qualifié crime, nous avouerons sans détour qu'en considérant ces choses, il nous arrive par moments d'être pris d'une certaine tendresse pour les intelligents détrousseurs de bibliothèques exotiques. Et cependant, on ne voit pas clairement de quelle façon de pareilles voleries profitent aux savants qui n'ont pas 100,000 livres de rente. Pour nous autres , c'est sauter du fourneau dans la poêle à frire. En effet, cts livres deviennent la proie de riches amateurs. Or nos lecteurs ont-ils une idée bien nette des vertus de l'amateur, — de celui, s'entend, qui a le feu sacré ?
L'amateur a flairé un livre de prix. Il avise la boutique et il entre, non sans avoir jeté de tous côtés des regards inquiets. D'une voix qu'il s'efforce de rendre naturelle , mais que sa gorge desséchée par l'espoir ou la crainte affaiblit, il s'enquiert des nouvelles du jour. Le libraire, toujours de Caen ou de Falaise, et qui de loin Ta vu venir, prend un air mystérieux, chuchotte quelques paroles et , enfin , tire lentement le livre du fond d'un tiroir. Son client s'en empare aussitôt, l'emporte vivement dans