‹ Grandeur et décadence de la ColombineChapitre 8 sur 8 · SI · texte numérisé non relu

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un coin isolé du magasin, et une lutte sourde s'engage. Le

bibliophile, — cela va de soi, — sort vainqueur d'un combat dont ce bouquin est le prix, et, après avoir fait jurer au libraire de ne jamais dévoiler le lieu où dorénavant le livre devra rester caché à tous les yeux, il s'éloigne rapidement.

Un savant quelconque a surpris le fatal secret. Ses travaux, le souci de sa gloire, l'amour de la science et de la vérité, le mettent dans la nécessité absolue de consulter ce livre unique. Que dans l'innocence de son cœur, il demande donc à l'étudier, à le voir seulement! On lui refusera, poliment d'abord , sèchement ensuite, et pour peu qu'il insiste, on l'éconduira avec les raisons employées par Sa Grandeur l'archevêque de Salzbourg à l'endroit ou à l'envers du divin Mozart.

Qjielle est alors la pensée qui obsède le possesseur de ces livres précieux ? Veut-il être seul à les lire ? Jamais de son vivant on ne les sort des rayons dans ce but. Serait-ce le désir patriotique de conserver sa bibliothèque afin de la léguer intacte et immaculée à quelque établissement public , comme font tant d'Américains arriérés et fantasques ? Non. L'orgueil qu'il caresse est tout autre.

Le rêve de l'amateur, l'espoir de sa vie c'est de faire une

belle vente! Parfois il a trop tardé. L'heure suprême est venue. Un pieux silence règne autour du chevet désolé, mais l'imagination défaillante du moribond se ranime à l'agréable pensée que bientôt ses chers volumes seront mis sur table et adjugés au plus offrant enchérisseur. En son esprit, il entrevoit une fois encore ces livres, dont l'âpre poursuite fut la grande occupation de son existence agitée. Soudain, une voix harmonieuse l'éveille. Il écoute, son cœur palpite : ce sont les accents du commissaire-priseur. La lutte est engagée ; on se dispute les

provenances et les maroquins. Le Pastissier français ^ de 1655, le

seul vrai, Tinimitable, atteint un prix inoui. L'émotion, la joie

et un hoquet font tressaillir le mourant, mais c'est pour la

dernière fois. Sa voix s'éteint, ses regards se voilent, un petit

souffle effleure ses lèvres décolorées , et son âme ravie lentement

s'élève dans l'espace, saluée par de bruyantes et nombreuses

enchères.

Henry Harrisse.

Paris, 15 juillet 1885.

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