‹ Grandeur et décadence de la guerreChapitre 26 sur 42 · VI. — L'ASsi:nANCR de la paix [Timesdu 21 octobre · texte numérisé non relu

VI. — L'ASsi:nANCR de la paix [Timesdu 21 octobre

Un journal de la Triple Alliance, le Wiener Tagbiatt, disait, à l'occasion de la réception enthousiaste qui a été faite au Tsar, que l'amour des Français pour la Hussie était une autre forme de la haine de l'Allemagne, et il y voyait une menace pour la paix du monde.

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Celle appi-écialioii et celte conclusion sont certainement erronées et l'explicalinn de l'enthousiasme populaire est h. la fois plus simple et plus rassurante. Depuis la funeste guerre de 1870, la France affaiblie et isolée s'est tiouvée d'aboid à la njerci de rAllemagno, et c'est yràce à l'intervention de l'Angleterre et de la Itussie qu'elle a pu l'cliapper au péril d'une seconde invasion. Plus tard, lorsqu'elle eut reconstitué sa puissance militaire, elle est demeurée dans un é(al d'infériorité manifeste en présence de la Trlitle Alliance. Kn rétablissant l'équilibre des forces, l'alliance russe, délinilivement scellée par la visite du Tsar, a mis fin à une situation cruellement blessante pour l'amour-propre national, et dont toutes les classes de la population ressentaient vivemont l'amertume. Voilà l'explication fort naturelle de la Joyeuse satisfaction qu'épionvait la foule et des acclamalions reconnaissantes qui saluaient l'allié de la France.

Mais si ces manifestations exhubérantes du sentiment public n'avaient rien de menaçant pour la paix, peut-on affirmer que l'alliance des deux grandes puissances militaires de l'Orient et de l'Occident de l'Kurope ait pour résultat nécessaire de la consolider? Si les puissances associées de la Triple Alliance ne peuvent plus Hre tentées d'abuser de la supériorité de leurs forces, le rétablissement de l'équilibre est-il bien de nature à écarter ou même à diminuer sensiblement le dangei- d'un conflit européen".' Kn d'autres termes, le risque de guerre qui pèse sur l'Europe cl qui u déterminé, sinon justifié, dans tous les pays du continent, le développement extraordinaire de l'appareil d'assurance adapté à ce risque, s'est-il abaissé? l'eut-on espérer, en consé(|uence, <jue les gouvernements se décident à réduire leurs budgets de la guerre? A cet égard, on ne peut se faire aucune illusion : il est évident que les propositions de désarmement n'ont pas plus de chances d'élre prises en considération aujoui-

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dliiii (lu'elles n'en avaient hier. Si les urmemeiils n'élaicnt point portés à peu prt''s partout à leur maximum possible, il y a mt^me apparence qu'on continuerait encore à les augmenter. C'est que la paix de l'Europe est, malgré tout, demeurée précaire. Sans doute, les souverains et les hommes d'État de la Double et de la Triple Alliance n'ignorent pas à quelle lourde responsabilité ils s'exposeraient en engageant une lutte qui mettrait aux prises des millions d'hommes et causerait une perturbation désastreuse dans l'ensemble de la communauté des peuples civilisés dont les intérêts sont, maintenant plus que jamais, solidarisés par les liens multiples de l'échange des produits et du prêt des capitaux; mais qui peut répondre de la sagesse humaine? Malgré le développement des institutions constitutionnelles et l'accroissement de l'influence de l'opinion publique jusque dans les pays les moins libres, le pouvoir exhorbitant de déchaîner le fléau de la guerre n'a pas cessé d'élre concentré en un très petit nombre de mains. Ceux qui détiennent ce pouvoir ont beau appartenir à l'élite raisonnable des nations, ils ont leurs passions comme le commun des hommes; les plus puissants d'enlre eux sont des chefs d'armée en même temps que des chefs de peuple, ils portent l'uniforme de préférence au costume civil et vivent dans un milieu où l'esprit et les intérêts mililaires conservent une large part d'influence.

L'équilibre des forces est une garantie de paix, soit! mais cet équilibre existait ou semblait exister en 1870 enire la France et l'AIIeniagne. Il n'en a pas moins sufli de la pression d'une camarilla belliqueuse sur la volonté chancelante d'un souverain affaibli pour imposer la guerre à deux nations qui ne demandaient qu'à vivre en paix. Le danger est-il moindre aujourd'hui, et ce danger toujours subsistant, malgré les déclarations et les manifestations pacifiques les plus sincères, les amis de la paix ne doivent-

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ils pas chercher les moyens les plus propres à l'écarler?

Dans une lettre que le Times a publiée il y aura bientôt dix ans (n" du 28 Juillet 1887), j'appelais Tattention publique sur l'état d'impuissance politique où se trouvent réduits les États secondaires du continent, tels que le Danemark, la Hollande, la Belgique, la Suisse, etc., et l'impossibilité dans laquelle ils sont d'intervenir pour empêcher la guerre d'éclater entre les grandes puissances, quoiqu'ils soient exposés à subir leur part des désastres économiques et financiers qu'elle occasionnerait, quoique les États neutres eux-mêmes ne puissent, sans compromettre leur sécurité, s'exonérer du fardeau de la paix armée. Je constatais encore que l'Angleterre, maigre les ressources colossales dont elle dispose et l'ascendant moral qu'elle exerce, n'aurait peut-être point à elle seule le pouvoir de prévenir un cataclysme européen, et qu'elle serait d'ailleurs probablement peu disposée à sanctionner par l'emploi de la force une intervention qui lui attirerait plus de rancunes d'un côté qu'elle ne lui vaudrait de gratitude de l'autre.

Mais la situation ne serait -elle pas fort différente si les Etals continentaux, restés en dehors de la Double ou de la Triple -Alliance se joignaient à l'Angleterre pour constituer un troisième groupe de forces?

Ces États qui sont dans leur isolement de simples nonvaleum politiques possèdent cependant, réunis, un contin* gent de forces au moins égal à celui de chacun des deux groupes actuels des grandes puissances continentales. D'après les statistiques officielles, les cinq États mentionnés plus haut pourraient mettre sur piedi en temps de guerre, un effectif de 1,09.'»,000 hommes; ils auraient à leur service une marine formidable et leur puissance financière ne serait pas inférieure à leur puissance militaire. Dans le cas d'un conflit, comme celui qui a menacé en 187;» la paix de l'Kurope, leur intervention morale,

appuyée sur ce contingent respectable de forces matérielles, ne rendrait-elle pas la puerre impossible? Ne leur sufflrait-il pas de manifester leur ferme volonté de mettre au besoin leur épee dans un des plateaux de la balance? Toute velb''il<'' d'afiression ne serait-elle pas découragée si l'agresseur se trouvait en présence d'une coalition de forces doubles des siennes?

On a fait, je ne l'ignore pas, à la constitution de cette tierce alliance des objections de diverses sortes. On a dit que les États neutres, la Belgique et la Suisse, perdraient 'e bénéfice de leur neutralité, en entrant dans une association qui les exposerait, le cas échéant, à prendre une part active à une guerre européenne. Mais, dans la situalion présente, la garantie de leur neutralité ne les obliget-elle pas à supporter les frais d'un armement aussi considérable que celui des autres Ktats? En fait, ce bénéfice n'est-il pas plus nominal que réel? On a dit encore que des Étals géographiquement séparés ne pourraient en cas de guerre joindre utilement leurs forces; mais la constitution d'une tierce puissance ayant pour objet le maintien de la paix ne réduirait-elle pas au minimum les risques d'une confiagration, en admettant qu'elle ne les supprimAt point tout à fait, et d'ailleurs la distance qui sépare la France et la Russie affaiblit- elle l'efficacité de leur alliance?

Enfin ne voit-on pas surgir tous les jours des questions qui inU'ressent l'ensemble de la communauté européenne, question d'expansion coloniale, question de la dissolution progressive et inévitable de l'empire ottoman, aggravée par des massacres abominables que les grandes puissances, divisées entre elles, ont été incapables d'empêcher? Ces questions, n'est-ce pas l'Europe entière qui devrait être appelée à les examiner et à les résoudre? Les « petits actionnaires » de la société européenne n'ont- ils pas, comme les grands, le droit de participer à leur exa-

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mon et à leur solution? Ce droit qui demeure à IVlat de lettre morte, l'associiilion de leurs forces ne leur permettrait-elle pas de le revendiquer, et leur adjonction aux puissances dirijîeantes n'augmenterait-elle pas l'autorité des conseils de l'Kurope et la force de ses injonctions?

Je pourrais ajouter qu'en abaissant le risque de j^'uerre, le groupement des Ktats les plus intéressés au maintien de la paix rendra possible l'allégement du lourd appareil qui a pour objet sinon pour effet de préserver l'Europe de ce risque, mais je ne veux pas abuser de la patience do vos lecteurs et je me borne à soumettre à leur appréciation le court exposé des motifs qui peuvent être invoqués en faveur d'un complément du système actuel d'assurance de la paix.

(î. DE MOLI.NARI.

Reproduite en Suisse par le Journal de Génère, en Holgique par la Meuse, cette lettre a soulevé des objections de diverses sortes dans le Journal de Genève, Vlndépenilance belge, le Patriote de Normandie, le Siècle, etc. A la « Ligue des Neutres », recourant, au besoin, à la force matérielle, notre collègue et umi, M. Frédéric Passy, a opposé les moyens purement moraux (jue préconisent les sociétés des amis de lu paix. Nous reproduisons son éloquente lettre au Siècle, en laissant à nos lecteurs le soin de choisir entre ces deux systèmes d'assurance de la paix.

I,\ I.IMK DKS .NKITUES

Je viens de lire dans le Siècle les réllexious qu'a suggérées à M. fiarreau la If ttre de M. de Molinari au Times en faveur de la Ligue des Neutres. Quelque spécieuse que puisse paraître à beaucoup de personnes l'idée généreuse do M. de Molinari, quelque persistance qu'il mette depuis un grand nombre d'années déjà à reproduire celte idée,

Je crains bien, je l'avoue, que les objections présentées par notre dislinf?u«' collaborateur ne soient sérieuses. Et cependant, comment ne pas être frappé de la puissance que représenteraient, en réalité, si elles savaient s'unir, ces petites nations, isolément impuissantes. Comment ne pas se dire qu'elles ont toutes, au plus haut degré, intérêt à la conservation de la paix, et qu'elles doivent avoir un moyen de contribuer à en assurer le maintien.

Ne l'ont-elles pas, on efl'et, et sans être obligées de recourir à une action militaire, ou de so liguer en vue d'une action militaire?

I,a conférence interparlementaire, sur laquelle après les comptes rendus trop sommaires qu'en ont donnés les journaux, il y aurait beaucoup à dire, a paru le penser; et elle a fait un pas déjà dans cette voie.

On sait qu*'à Bruxelles, eu 189i), elle avait élaboré un projet de Cour internationale d'arbitrage que son bureau avait été chargé de soumettre aux gouvernements. On sait aussi, qu'en exécution de cette décision, le président de la réunion de Bruxelles, M. le Chevalier Descamps, a rédigé, sous le titre de : Mémoire aux pui>isances, un document de la plus haute valeur, qui a été, en efl'et, comme il devait l'être, communiqué aux puissances. A Budapest, il a été rendu compte, aux représentants de quatorze Parlements qui s'y trouvaient rassemblés, de cette communication et de l'accueil qu'elle avait reçu. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer à cet égard dans des détails qui nous entraîneraient trop loin. Mais une chose peut et doit être dite. C'est que, revenant à la charge avec insistance, la conférence a invité l'honorable sénateur belge et le comité permanent qui la représente dans l'intervalle de ses sessions à poursuivre activement les démarches commencées, et tout particulièrement de travailler à obtenir, des petites puissances, ou des deux ou trois d'entre elles qui y sont plus manifestement disposées, la constitution, par la

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nomination de délégués, d'un premier noyau de Cour d'arbitrage, que pourraient grossir ensuite d'autres adhésions.

Ne serait-ce pas là, par hasard, le commencement de la véritable ligue des Neutres ? Ligue toute morale ; et cependant assez el'licace pour devenir, rapidement peut-être, irrésistible. Plus d'une fois déjà (j'en ai fait pei-sonnellement l'expérience) dans ces réunions annuelles de membres de Parlements, que nous appelons les conférences interparlementaires, les votes réunis des représentants des petites puissances se sont trouvés faire la majorité à rencontre des votes des représentants de telle ou telle grande puissance. Kt ceux-ci — il faut le proclamera leur honneur — une fois le vote acquis, se sont toujours inclinés sans arrière-pensée.

Le jour où, une Cour internationale étant constituée par un certain nombre de puissances, et pour leur usage, l'appel à cette Cour, obligatoire pour elles, serait facultatif pour les autres; le jour où, grâce à leur initiative et à leur accord, il y aurait, en Europe, une autorité juridique internationale d'une impartialité reconnue, prête à accueillir et à examiner les griefs que pourraient avoir, les unes à l'égard des autres, les diverses nations civilisées ; ce jour-là, il deviendrait bien diflicile, même aux plus récalcitrantes, s'il y en avait, de se refuser à porter, devant cette juridiction, leurs litiges avant d'en demander la solution au cruel et ruineux hasard des champs de hatiiilles.

Ligue des Neutres donc, soit; mais par le droit et non par la force. Ce n'est pas à la guerre qu'il faut demander les moyens d'empêcher la guerre. C'est par les armes de la paix que la paix doit être garantie.

Fkkdkhk: Passv.

Terminons ces citations par un extrait du discours de Lord Salisbury au dernier banquet du Lord maire (10 no-

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vembre 1897), qui semble attester que Tidée d'une association des puissances pour garantir « collectivement » la paix a cessé d'être considérée comme une utopie par les hommes d'États eux-mêmes :

« J'exprime, a-t-il dit, l'espoir que l'entente des puissances continue et que les difficultés qu'elles ont à résoudre soient suffisamment prises en main. Souvenez-vous que cette Fédération de l'Europe est un embryon, et la seule chose qui ait sauvé la civilisation des désastreux résultats d'une guerre pleine de destruction.

« Le seul espoir qu'il y a d'empêcher que cette rivalité dans les armements des nations européennes conduise à une destruction mutuelle qui serait fatale à la civilisation, c'est que les puissances soient amenées graduellement à agir ensemble avec un esprit amical dans toutes les (|uestions qui peuvent être soulevées jusqu'à ce qu'enfin elles puissent être unies dans un même faisceau international, qui donnera définitivement au monde une longue ère de commerce prospère et de paix continue. »

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