‹ Grandeur et décadence de la guerreChapitre 25 sur 42 · V. — U.N SVNDIOAT I>K LA l'AIX. A l'HOl'OS DE LA VISME · texte numérisé non relu

V. — U.N SVNDIOAT I>K LA l'AIX. A l'HOl'OS DE LA VISME

DES MAKi.Ns KUssEs EN Fkance [Tiuics du l" novembre 1893).

Les manifestations enthousiastes auxquelles a donné lieu la visite des marins russes me fournissent une occasion opportune pour revenir sur un projet d'établissement d'une Ligue des Neutres que Le Times a publié il y a six ans (n° du 28 juillet 1887). Tous ceux qui ont observé de près ces manifestations peuvent attester qu'elles ont eu un caractère absolument pacilique. Sans doute, la France n'a pas pris son parti de la perle de l'Alsace et de la Lorraine, mais l'innnense majorité de la population répugne autant à l'idée de courir la terrible aventure d'une guerre pour les reprendre qu'à celle de les abandonner. Ce n'est donc pas, quoi qu'on en ait pu dire à l'étranger le désir de la revanche qui était le véhicule caché des acclamatiuus mille fuis rcpéléL'> dont la foule t-aluail à

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Toulon et à Paris ramiral Avellan et ses compagnons. Non! cette foule obéissait à un sentiment dont il est facile de se rendre compte pour peu qu'on connaisse le tempérament de la nation française et qu'on pourrait qualifier assez exactement de « sentiment d'une sécurité honorable ». Pendant les années qui ont suivi la funeste guerre de IS'ÎO, la France s'est sentie à la merci du vainqueur, et celle situation potivait, à bon droit, paraître insupportable à un peuple fier de son passé et particulièrement soigneux de son honneur. A quoi il faut ajouter que l'attitude du vainqueur n'était point propre à calmer les appréhensions et les susceptibilités du vaincu. En 1875, par exemple, n'at-il pas été bien près de céder à la tentation d'abuser de sa supériorité "? N'est-ce pas grâce à l'intervention bénévole de l'Angleterre et de la Russie que la France, à peine convalescente, a pu échapper au péril d'une guerre inégale ? Et lorsqu'elle est parvenue, au prix de quels sacrifices! à reconstituer son établissement militaire, la formation de la Triple Alliance a, de nouveau, fait pencher la balance des forces du côté de l'Allemagne. A la vérité, la Triple Alliance s'est annoncée au monde comme une « Ligue de la paix » et l'Allemagne, devenue plus calme en cessant d'être isolée, a renoncé à prendre l'initiative d une guerre préventive de la « revanche » ; elle a même fait preuve d'une louable modération dans ce dangereux incident de frontière connu suus le nom d'affaire Schnu-belé. Mais la modération d'un adversaire qu'on sent plus fort que soi n'est-elle pas presque aussi ])éniblc à supporter que son insolence? De là, un étal de malaise et d'irritabilité nerveuse qui se reflétait journellement dans le langage de la presse. Cette mauvaise humeur, si conlraire au tempérament français, l'alliance franco-russe, ébauchée à Cronstadt, cimentée à Toulon et à Paris, y a mi^ un terme. I,a France unie ,i la Hu.ssie se sent assez foi et pour lutter avec l'iMlemagiieunie à FAutricbe et à Fllalie.

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Elle ifest plus à la merci de personne. Elle a receuvré son indépendance morale. Elle veut la paix sans être obligée de la vouloir.

Qu'elle la veuille sincèrement aujourd'hui, cela ne peut faire l'objet d'un doute. Je crois qu'on peut en dire autant de l'Allemagne, de l'Autriche et même de l'Jtalie, malgré l'esprit remuant et intrigant de certains hommes d'État italiens. En ce moment, les dispositions des gouvernements et des peuples du continent sont certainement aussi pacifiques que possible. Mais est-ce à dire que la paix européenne se trouve assurée même pour une courte période ?

Après la révolution de Février 4848, tous les Parisiens valides ont été enrôlés dans la Garde nationale, ce qui faisait dire à l'honnête et excellent («arnier Pages : — Quand tout le monde sera arme on ne se battra plu)<. Quelques jours plus tard, la dissolution des ateliers nationaux faisait éclater la terrible insurrection de Juin. Tout le monde est aujourd'hui armé en Europe. Déjà il y a six ans, lorsque je vous adressais ma première lettre, les effectifs militaires qu'elle maintenait sur pied s'élevaient à 3,860,000 hommes, et ils pouvaient être portés, en temps de guerre à 12,4."}j,000. L'entretien de ces elTectifs, sans compter les frais de construction des forteresses et de la réfection périodique du matériel, nécessités par le perfectionnement continu des instruments d'attaque et des appareils de défense, absorbaient annuellement une somme de 4,600 millions. Les revenus ordinaires des Etats n'y pouvant suffire, de 1870 à 1887 les dettes des nations européennes se sont élevées, sous l'influence de cette cause, de 7o milliards do francs ù ii.'i. Effectifs, dépenses et dettes se sont encore accrus depuis cette époque. Dans une telle situation, ne peut-on pas dire que l'Europe n'est pas seulement un camp, <|u'elle est un magasin à poudre que le frottement d'une allumette peut

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faire sauter? Je sais l)ie:i que la perspective d"uii si elTroyable désastre est de nature à engager les gardiens du magasin à surveiller leurs allumettes. Mais il y a des accidents qui déjouent toutes les précautions de la sagesse humaine. Quel que soit le désir de conserver la paix qui anime, d'un côté, la France et la Russie, d'un autre côté, la Triple Alliance, un incident imprévu peut survenir qui réveille les passions belliqueuses, maintenant assoupies et provoque une guerre que les énormes effectifs en présence et la puissance plus énorme encore des instruments de destruction perfectionnés rendront la plus cruelle et la plus désastreuse de toutes celles qui ont affligé Thumanité.

Voilà la catastrophe qu'il s'agirait de prévenir. Mais à quels moyens préventifs pourrait-on recourir ? Serail-ce au procédé de l'arbitrage que préconisent avec ardeur mes vaillants amis des sociétés de la paix? Sans contester Teflicacité de ce procédé dans certains cas, il est permis de douter que des grandes puissances armées jusqu'aux dents et qui ont ou croient avoir de vieux comptes à régler, consentent, dans un moment d'excitation, à ajourner ces vieux comptes et à soumettre leur différend à un arbitre. Si les juges n'avaient point de policemen à leur service, réussiraient-ils facilement à faire exécuter leurs sentences et à maintenir la paix dans l'intérieur des États ? N'en déplaise aux amis de la paix, une justice sans policemen ne me paraît pas beaucoup plus efficace au dehors.

Mais où trouver des policemen capables de sauvegarder la paix de l'Europe ?

Sans parler de l'Angleterre, il y a, en dehors de la Double et de la Triple-Alliance, une série d'Klats, (els que la Hollande, lu Helgitiue, la Suisse, le Danemark, la Suède, 1.1 Tunprn', etc., qui sont intéressés — quelques-uns au |this liant point — au maintien de la paix, mais qui n'onl

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pas voix au chapitre et sont, dans leur isolement, impuissants à empêcher les grandes puissances de déchaîner la guerre. On pourrait les comparer aux petits actionnaires des compagnies linancières ou industrielles auxquels on refuse toute participation aux affaires dans lesquelles leurs capitaux sont engagés, sous le prétexte qu'ils ne possèdent point le nombre d'actions exigé par les statuts. Quoique le nombre total de leurs actions égale ou même dépasse "parfois celui des forts actionnaires, ils ne comptent point et sont obligés d'accepter passivement les décisions de ces « gros bonnets » et d'en subir les conséquences, bonnes ou mauvaises. Il en est ainsi pour les petits actionnaires de la société européenne. Ils n'ont aucune influence sur la direction de ses alTaires et il n'est pas en leur pouvoir d'empêcher une guerre, bien qu'ils ne puissent échapper à la ciise et aux autres dommages que toute guerre inflige aujourd'hui aux neutres aussi bien qu'aux belligérants.

N'en serait-il pas autrement si, au lieu de rester isolés, ils formaient un « Syndicat )> ".'Supposons que laUollande, la Helgique, la Suisse, le Danemark, auxquels pourraient se joindre encore d'autres petits actionnaires continentaux, se réunissent pour former, sous la direction de l'Angleterre, un Syndicat de la paix, autrement dit une « Ligue des Neutres », cette ligue, en supposant qu'elle lut composée seulement de ces cinq Ktats, pourrait mettre sur pied, en temps de guerre, un effectif de plus d'un million d'hommes, et elle disposerait de la marine militaire la plus puissante du monde. Si une querelle survenait entre la Double et la Triple-Alliance ne posséderaitelle pas toute l'inlluence et au besoin toute la puissance nécessaires pour empêcher cette querelle d'engendrer une gueire? Ne lui suffirait-il pas de déclarer à la puissance qui prendrait l'initiative de rompre la paix, sa résolution formelle de joindre ses forces à celles de la parti» ad vei se?

Cette résolution ne calmerait-elle pas, instantanément, les humeurs les plus belliqueuses, en rendant la lutte par Irop inégale pour Tayresseur?

Je n'if,'nore pas les obstacles que peut rencontrer cette constitution d'un Syndicat des Neutres, mais je ne les crois point insurmontables. t'iO sont des obstacles plutôt moraux que matériels. Les Ktats qui entreraient dans ce syndicat n'auraient pas besoin d'enrôler un soldat ni d'ajouter un shellinj,' de plus à leur budget de la guerre. 11 leur suffirait de s'associer pour acquérir la puissance médiatrice qu'ils ne peuvent avoir dans leur isolement. Les seuls obstacles à vaincre sont du ressort de l'opinion. Kti Angleterre, c'est la polilicjue de non- intervention dans les affaires du continent; en Belgique et en Suisse, c'est la politique de neutralité. Mais la politique de nonintervention, qui pouvait se juslilîer à l'époque où les événements du continent n'avaient qu'une faible répercussion en Angleterre, où ses relations commerciales et financières avec les nations continentales se chiffraient seulement par millions, n'est-elle pas devenue surannée depuis que ces relations se chiffrent par milliards ? Une guerre entre les grandes puissances continentales n'engendrerail-elle pas une crise commerciale et financière que n'arrêterait pas le canal de la .Manche ? N'est-ce pas une erreur dont les statistiques du Board of Trade ont fait justice, que l'Angleterre tire profit des désastres qui atteignent les nations continentales, ses clientes? Quant à la neutralité de la Belgique et de la Suisse, n'est-elle pas purement nominale ? L'appréhension constante d'une guerre, dont l'issue pourrait être funeste ù leur indépendance ou à l'intégrité de leur territoire, n'obligerait-elle pas ces Ktats soi-disant neutres à prendre les mêmes mesures de défense et à supporter les mêmes dépenses que les autres Ktats ? S'ils faisaient partie d'un Syndicat de neutralité, n'nuraient-ils pa5 du moins le pouvoir qu'ils

ne possèdent pas aujourd'hui, de contribuer à empêcher une guerre dont ils sont exposés à être victimes?

Knfin, et pour conclure cette trop longue lettre, la constitution d'une Ligue des Neutres n'aurait-elle pas, à la longue, pour conséquence d'exonérer l'Kurope du fardeau des armements qui écrasent ses finances et qui liniront par la mettre sur le chemin de la banqueroute? S'il était bien avt'ré qu'un État, si puissant qu'il soit, ne peut plus troubler la paix sans avoir affaire à une force supérieure à la sienne, qu'arriverait-il ? il se produirait alors dans l'Europe moderne le môme phénomène qui s'est produit à la Hn du moyen âge, au sein des États où le souverain était devenu assez fort pour contraindre les seigneurs à observer la paix ; les plus puissants et les plus ambitieux ont désarm»'', après avoir éprouvé à leurs dépens qu'ils ne pourraient désormais troubler l'ordre sans s'attirer un rude et inévitable chAliment. Chacun se trouvant protégé par une puissance supérieure à celle des plus puissants, les propriétaires de châteaux-forts ont comblé leurs fossés et les villes onl transformé leurs enceintes fortifiées en promenades.

N'en sera-t-il pas ainsi le Jour où les neutres consentiront à s'unir pour constituer cette puissance pacificatrice ? Et n'est-ce pas à un moment où tant d'acclamations retentissent en l'honneur de la paix, que l'opinion serait le mieux disposée à accueillir la formation d'un Syndicat ayant pour objet de l'assurer?

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