CHAPITRE II
RAISON d'ÈTHE de LA GUERRE DANS LES SOCIÉTÉS EN VOIE DE CIVILISATION
La capacité de produire, propre à l'espèce humaine. — L'épargne et les progrès qu'elle a suscités dans l'acquisition des moyens de subsistance. — Augmentation de la productivité de l'industrie alimentaire et ses conséquences. — Comment elle a déterminé la fondation des États politiques. — Que la concurrence s'imposait à eux sous sa forme destructive de guerre. — Les deux sortes de luttes qu'ils avaient à soutenir. — Objectif de ces luttes. — Quelles impliquaient la nécessité de développer la puissance destructive de l'État, sous la plus efficace des pénalités : l'extermination ou l'asservissement.
Ce qui distingue, au point de vue économique, l'espèce humaine des espèces inférieures, c'est que l'homme est pourvu de la capacité de produire, tandis que les végétaux et les animau.x ne possèdent que celle de détruire. Il peut, en conséquence, augmenter la quantité des articles nécessaires à sa subsistance et à la satisfaction de ses autres besoins, tandis que les espt'ces inférieures sont obligées de se contenter de ceux que la nature met à leur disposition.
Cependant, cette capacité de produire, due à une
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mentalité supérieure à celle de l'animalité, ne s'est manifestée et développée que par une lente gradation. A l'origine, les hommes comme les animaux demandaient leur subsistance à des industries purement destructives : la chasse, la pêche, la récolte des fruits naturels du sol. Seulement, ils accrurent successivement le rendement de ces industries qui leur étaient communes avec l'animalité, en inventant des armes et des procédés de destruction ou de capture qui leur permirent à la fois de se débarrasser de leurs concurrents des autres espèces et d'obtenir une plus grande quantité de subsistances en échange d'une moindre somme de travail et de peine.
Mais il importe de remarquer que si ces engins et ces procédés permettaient d'atteindre plus facilement le gibier et les autres aliments, ils ne les multipliaient point. Ils en rendaient au contraire la destruction plus rapide. Ce fut, selon toute probabilité, ce qui détermina les individus les plus intelligents à les multiplier artificiellement. Ils conservèrent un certain nombre d'animaux comestibles pour les reproduire et mirent en réserve, pour les ensemencer, une partie des grains qu'ils récoltaient à l'état sauvage, au lieu de consommer en totalité les uns et les autres. C'est de cette « épargne » que sont nées les industries de l'élève du bétail et de la culture végétale et qu'est issu le phénomène de la civilisation.
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Aussitôt que ce progrès eût été accompli dans l'acquisition de ses moyens de subsistance, un changement complet s'opéra dans les conditions d'existence de l'espèce humaine. Jusqu'alors les sociétés d'hommes ne s'étaient point sensiblement diflérenciées des sociétés animales. Elles pourvoyaient aux mêmes besoins d'assistance mutuelle et de coopération matérielle. Leur activité était entièrement absorbée par le soin de leur sécurité et la recherche toujours précaire de la subsistance. Comme la plupart des sociétés animales encore, elles étaient étroitement limitées en nombre, car il fallait pour nourrir une tribu d'une centaine d'individus, dans les cantons les plus giboyeux, une étendue d'un millier de kilomètres carrés '.
Lorsque l'agriculture eut reniplacé la chasse comme industrie alimentaire, les sociétés purent devenir incomparablement plus nombreuses sur un territoire
* On estime tout au plus ;i un individu par dix kilomètre» carrés le maximum de densité possible d'une population vivant de la chasse ou de lu récolte des fruits naturels du sol. (Voir Sir John Lubbock, L'Homme avant r/iisloire ) Mais aussitôt qu'apparaît la petite industrie, la population possible s'acrroit dans une proportion énorme : dix kilomètres carrés peuvent fournir des moyens d'existence, non plus h un individu, mais ù 1,000, 2.000 et même davantage. Il est tel canton dos Flandres ou de la Lombardie et telle province de la Chine où la petite culture nourrit 300 habitants et au delà par kilomètre carré.
(L'Évoliiliçîi économique dtt xix' siècle, p. 181.)
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moins vaste. La même étendue de terre qui suffisait à peine à la nourriture d'un seul chasseur, put nourrir plusieurs centaines d'agriculteurs et, en même temps, la somme de travail que devait dépenser chaque individu pour se procurer sa subsistance se trouva réduite dans une proportion presque aussi considérable. En employant toute sa journée à la poursuite du gibier, le chasseur n'obtenait guère que la quantité de subsistance nécessaire à la nourriture de Irois ou quatre individus. Un agriculteur, en dépensant la môme somme de travail sur une terre de fertilité moyenne, pouvait produire assez de blé pour en alimenter un nombre décuple. En conséquence, il pouvait employer une partie de son temps à la satisfaction d'autres besoins ou bien y pourvoir plus économiquement encore en échangeant son excédent de blé contre les produits ou les services d'autres individus. C'est ainsi qu'à des tribus de quelques centaines de chasseurs éparses sur de vastes territoires, on vil, loi*sque l'agriculture eût été inventée, succéder des nations de plusieurs millions d'hommes, concentrées dans des régions d'une étendue beaucoup moindr»'.
Ce progrès de 1 industrie alimentaire des sociétés primitives n'eut pas seulement pour effet d'augmenter leur nombre et les matériaux de leur bien-être, il détermina un autre progrès dans les formes de la propriété et de la famille, dans l'organisation poli-
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tique et économique. Les entreprises agricoles et industrielles nécessitèrent Tindividualisation de la propriété avec celle de la famille et déterminèrent l'organisation de la société en corporations ou en castes, les unes souveraines, les autres assujetties, entre lesquelles se partagèrent, conformément à leurs aptitudes, les fonctions et les industries.
Cependant, les sociétés, troupeaux, clans ou tribus de chasseurs d'hommes, d'animaux ou de végétaux qui abandonnaient pour l'agriculture ces industries primitives d'alimentation, et qui acquéraient ainsi une abondance extraordinaire de moyens de subsistance, en un mot, qui s'enrichissaient, tandis que celles qui n'avaient pas réalisé ce progrès demeuraient pauvres, devenaient pour celles-ci une proie de plus en plus tentante à mesure que leur richesse allait croissant. C'était aussi une proie facile, car des populations adonnées aux travaux paisibles de la production ne pouvaient résister à des sociétés dont l'industrie spéciale était la chasse aux animaux et aux hommes. Elles devaient fatalement succomber dans la lutte. La civilisation aurait donc succombé dés sa naissance si un autre progrès n'était intervenu pour la sauver : au lieu de massacrer les populations vaincues et de faire main basse sur les richesses mobilières qu'elles avaient accumulées, les sociétés les plus intelligentes de chasseurs et de pillards corn-
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prirent qu'elles trouveraient plus de profit à occuper d'une manière permanente les territoires sur lesquels elles opéraient des razzias et à obliger les vaincus à partager régulièrement avec elles les produits de leur industrie. C'est ainsi que se fondèrent, par la transformation des brigands primitifs en gendarmes, le plus grand nombre des établissements ou des États politiques. Cependant, la société conquérante ne pouvait conserver son État qu'à la condition de rester organisée comme une armée, toujours prête à repousser les agressions du dehors et à réprimer les révoltes du dedans. A cette société, corporation ou caste, d'hommes de guerre, se joignit, pour remplir les fonctions non moins nécessaires du gouvernement et de l'administration du domaine conquis, une caste qui entra en partage de pouvoir avec elle, soit qu'elle se recrutât dans son sein ou dans l'élite intelligente de la nation conquise. Ces deux corporations ou ces deux castes, tantôt de même souche, tanttU de souche différente, se partagèrent la possession et l'exploitation de l'État.
Mais leur possession demeurait toujours précaire. Selon les lieux et les époques, les sociétés propriétaires et gouvernantes des États ont eu à soutenir des luttes plus ou moins fréquentes et qu'il n'était pas, le plus souvent, en leur pouvoir d'éviter, contre deux sortes de concurrents.
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En premier lieu, contre des sociétés moins avancées dans les arts de la production, mais en possession des aptitudes particulières qu'exige la guerre. Elles sortaient Iréquemment de régions inconnues, on ignorai! leur origine et leur nombre. Celles qui confinaient encore à ranimalité s'abattaient, à l'improviste comme un troupeau de sauterelles, sur une région populeuse et riche et ne s'en retiraient qu'après l'avoir transformée en une solitude dévastée. Celles qui avaient un commencement de civilisation, — et tels étaient, par exemple, les Hyksos, qui envahirent l'Egypte , — massacraient ou réduisaient en esclavage les propriétaires des États qui tombaient en leur pouvoir et prenaient leur place.
Jusqu'à une époque récente, les peuples civilisés sont demeurés exposés à ces invasions des peuples barbares. C'était un péril auquel il ne dépendait pas d'eux de se soustraire, contre lequel ils devaient se prémunir, sous peine d'être détruits ou asservis, et qui devait continuer à les menacer jusqu'au jour où leur puissance de résistance serait assez grande pour enlever aux envahisseurs toute chance de succès et de profit, et les obliger, par conséquent, à renoncer à une industrie devenue improductive.
Ces luttes contre les Barbares avaient un caractère défensif. Même quand les peuples civilisés avaient recours k l'offensive, c'était en vue de prévenir des
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incursions, toujours à craindre, et d'assurer ainsi leur sécurité. Toutefois, il était rare qu'ils poussassent si loin la prévoyance, car les guerres contre des barbares pauvres ne couvraient pas leurs frais.
Il en était autrement pour les guerres qui avaient lieu entre les sociétés en possession, chacune, d'un domaine territorial mis en valeur par la population assujettie.
En ce cas, l'objectif ordinaire de la lutte était l'agrandissement du domaine, en vue du prolit qu'il était dans la nature do cet agrandissement de procurer, sous forme d'impôts et de redevances en nature, en travail ou en argent, fournis par la population assujettie, s^ns oublier les richesses accumulées par les vaincus et sur lesquelles les vainqueurs faisaient main basse, en vertu du droit de la guerre. Il arrivait encore que la lutte s'engageât entre des sociétés propriétaires d'Étals en concurrence pour l'agrandissement de leurs domaines aux dépens d'autres États convoités par elles. Telle a été la cause de la lutte engagée entre Rome et Carthage, lutte dont l'objet n'était autre que le monopole de la domination et de l'exploitation du monde méditerranéen.
Mais pour l'emporter dans ces luttes, les unes onéreuses, mais inévitables, les autres prolitables, que fallait-il? Il fallait développer au plus haut point possible la puissance de l'État. C'était là une condi-
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tion sine quà non de conservation, de vie ou de mort pour ses propriétaires, et plus ils étaient exposés à la pression de la concurrence guerrière, plus ils étaient excités à accroître cette puissance de laquelle dépendait non seulement leur bien-être, mais leur liberté et leur existence même.
CHAFITUE III
LA CONSTITUTION u'UN ORGANISME DE COMBAT
OU d'une armée
Nécessité vitale qui détcruiina la création d'uu organisme de combat. — Les éléments conslitulifs de cet organisme. — Le personnel. — Comment se produit et se cou.scrve la valeur militaire. — Le matériel. — Le commandement, la hiérarchie et la discipline. — L'avance de capital uécespaire à la formation et il la mise en œuvre d'un organisme de combat. — Que cette avance ne peut se produire «juavcc l'auxiliaire de la sécurité et nécessite Tiustitution d'un gouvernement.
L'existence d'une sociét»^ propriolairo d'un domaine politique, soit que ce domaine eût été acquis par la conquête ou autrement, dépendait, comme on v'ent de le voir, de la puissance (ju'elle pouvait déployer dans les luttes de la concurrence sous sa forme destructive de guerre. Les sociétés les plus i'ortes remportaient sur les autres, conquéraieni un domaine territorial ou agrandissaient le leur en se substituan k ses propriétaires, qu'elles exterminaient ou réduisaient il l'état d'esclavage ou de sujétion. Il fallait donc que toute société propriétaire d'un FJal possé-
dât, SOUS peine d'élrc dépossédée el exterminée ou assujettie, un organisme de combat dans lequel se trouvât investie la plus grande somme possible de puissance destructive.
La constitution el la mise en œuvre de cet organisme exigeaient la réunion et la coopération d'un personnel apte aux travaux de la guerre et d'un matériel adapté de même à l'œuvre de destruction qu'elle implique. Les qualités qui constituent l'aptitude a la guerre sont les unes physiques, les autres morales : la vigueur nécessaire pour supporter la fatigue, la combativité, le mépris du danger, etc., et elles produisent par leur combinaison la valeur militaire. Comme toute autre valeur, celle-ci se mesure à son utilité. On conçoit donc qu'elle ait été placée dans l'estimation universelle, au point le plus élevé, car elle répondait au besoin le plus urgent des sociétés, — le besoin de se préserver de la dépossession et de l'extermination. Mais la production delà valeur militaire exigeait avec un fonds de ([ualités naturelles un dressage artiliciel. Les qualités naturelles étaient une affaire de race; elles abondaient dans certaines races, — celles qui tenaient de la nature des animaux de proie ; elles étaient absentes ou moins développées dans les autres; elles se transmettaient par l'hérédité, et se perdaient ou s'aflaiblissaient par des croisements avec des races qui en étaient dépourvues. Il fallait donc que la
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société conquérante et propriétaire de llîltat, au sein de laquelle se recrutait l'armée, interdit à ses membres de contracter avec les éléments inférieurs de la population des unions qui auraient altéré la pureté du sang. Quant au dressage, il consistait dans une éducation destinée à développer par l'exercice, les qualités physiques et ^lorales constitutives de la valeur militaire, et à enseigner la mise en œuvre des engins de destruction, des procédés ou des méthodes de combat.
Un personnel possédant au plus haut degré la valeur militaire, voilà quel était le premier agent de la production de la puissance destructive. Mais encore fallait-il que ce personnel fût muni d'un armement artificiel qui suppléât à rinsuftisanco de son armement naturel. Le rcMe de l'outillage nt-sl pas moindre dans la guerre (jue dans l'industrie. Quelle que soit la valeur du personnel d'une armée, s'il ne possède qu'un armement inférieur en puissance destructive, il n'aura que de faibles chances de l'emporter dans la lutte.
Cependant, la valeur du personnel et la puissance du matériel ne suffisent pas encore pour donner la victoire. Il faut que ces agents et ces instruments de destruction soient organisés et mis en œuvre de manière à produire la plus grande somme possible de puissance destructive, l/organisation d'une armée
implique l'établissement d'un commandement, d'une liiérarchie et d'une discipline, qui coordonne les forces et les fasse agir avec la moindre déperdition et le plus grand effet utile. Le but que l'on poursuit dans un combat consiste dans la destruction ou le refoulement de la force opposante, et ce but ne peut être atteint que par des mouvements combinés de fa^on k mettre sur chacun des points de la lutte un contingent de forces supérieures à celles de l'ennemi. Le commandement doit discerner les points faibles des deux armées aux prises et ordonner les mouvements qui réparent les uns et fassent brèche aux autres. Enfin, pour que ce commandement ait toute l'eflicacité nécessaire, il faut qu'il soit exercé par un chef ayant l'aptitude requise, que ses ordres soient communiqués rapidement à une hiérarchie intelligente et exécutés passivement par une troupe disciplinée. Telles sont les conditions de réussite d'une opération de guerre.
Ce n'est pas tout. Comme toutes les autres entreprises, la guerre exige une avance de capital. En quoi consiste cette avance ? D'abord dans la somme nécessaire pour former le personnel et créer le matériel, ensuite dans l'entretien de l'un et de l'autre, jusqu'à ce que la guerre ait donné un rendement qui couvre ces doux sortes de frais. Or les entreprises de guerre sont essentiellement aléatoires. Quand elles
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se terminent par une déraitc, r£tat vaincu subit une perle plus ou moins considérable. Kn revanche, la vicloire procure un prolil, le«iuel doit être proportionné aux risques de perle pour que l'entreprise soit réellement profitable.
Mais en attendant que ce profit se réalise, sous une forme ou sous une autre, butin, tributs, acquisition et exploitationd'unsupplémcntde« sujets», etc., la constitution et la mise en œuvre de l'instrument de guerre ont exigé une avance de capital. Cette avance, il faut que la société propriétaire do l'État possède les ressources nécessaires pour la fournir. Ces ressources, ce sont les industries productives qui les créent, et ces industries ne peuvent naître et subsister qu'à la condition déposséder, dans quelque mesure, la sécurité. De là, la nécessité d'ungouvernement ayant pour objet de l'assurer.