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CHAPITRE V

LES PRODUITS DE L EXPLOITATION d'uN ÉTAT POLITIQUE

Que les co-partageants d'un domaine politique liraient leurs moyens de subsistance du produit du travail et des redevances qu'ils imposaient à la population assujettie. — Que leur intérêt bien entendu les obligeait à modérer leurs exigences et à perfectionner leur régime d'expioilalîon. — Transformalion progressive de ce régime. — Que la politique des propriétaires dÉtats avait pour objectif Taugmentation de leur puissance et de leur richesse.

Lorsque le partage d'un domaine conquis eut éie effectué, chacun des co-partageants s'établit dans le lot qui lui était échu avec des compagnons plus ou moins nombreux qui préféraient s'attacher à sa fortune et vivre dans sa manse, plutôt que d'entreprendre l'exploitation d'un des petits lots assignés aux simples ouvriers de la conquête. La population de chacun de ces lots avait à pourvoir ù la subsistance de son seigneur et propriétaire, soit qu'il la réduisit en esclavage et l'appliquât aux métiers et professions dont les produits ou les services lui étaient nécessaires, en se chargeant de leur fournir les nécessités de la vie,

36 r.RANnEi'R et décadence de la guerre

soit qu'il leur laissAl la jouissance de leurs terres et de leurs métiers, en leur imposant des redevances en travail, en produits de leur industrie ou en argent. Comme les propriétaires seigneuriaux étaient les plus forts, ils dictaient leurs conditions, et les plus avides ne manquaient pas d'abuser de leur pouvoir. Cependant, l'expérience leur démontra qu'en exagérant leurs prélèvements sur le travail et ses fruits, ils affaiblissaient la capacité productive de la population assujettie et diminuaient par là même, à la longue, les revenus qu'ils on tiraient. Les plus intelligents s'appliquèrent à proportionner ces prélèvements aux forces contributives des sujets, esclaves, serfs ou colons, et à perfectionner le régime d'exploitation de leurs facultés productives : les esclaves furent employés aux travaux auxquels ils étaient les plus propres, et ceux qui exerçaient des métiers ou des professions dont les produits ou les services excédaient les besoins du maître et de sa maison furent autorisés k se créer, moyennant redevance, une clientèle extérieure ; ils constituèrent des corporations et s'affranchirent 'généralement par voie de rachat. Le seigneur se réserva encore le monopole de certains produits ou services, tels (|ue la fabrication de la monnaie et la mouture du blé ; il établit des droits de douane ou des péages à l'entrée et à la sortie de son domaine, etc., etc. Kn même temps, lanéce.ssitéde

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Tordre et surtout de l'obéissance à l'autorité du maître déterminait dans chacjue domaine l'établissement d'un code, — cuiprunté d'ailleurs le plus souvent aux coutumes de la population assujettie, — d'une justice et d'une police, avec la sanction de pénalités graduées d'après la gravité des délils ou des crimes, et particulièrement rigoureuses pour ceux qui attentaient à la sécurité du seigneur et de son « État ». C'était, en un niot, une organisation naturelle qui répondait aux nécessités de la conservation et de l'exploitation du domaine seigneurial. Le revenu de ce domaine était d'autant plus élevé que le sol était plus fécond, la population plus laborieuse et industrieuse, l'administration seigneuriale plus intelligente, les charges mieux proportionnées à la capacité des contribuables. A côté des sei§;neuries les plus riches, d'autres, moins favorisées par la nature et plus niai administrées demeuraient pauvres, mais la classe conquérante, propriétaire du sol, n'en posséda pas moins longtemps avec la supériorité du rang celle des revenus, en comparaison des autres classes de la population.

C'était sur le produit de leurs domaines que vivaient tous les membres de l'armée qui avaient obtenu un lot immobilier dans le partage, à commencer par le chef lui-même. Il n'y avait que des redevances, des iiApûts et des monopoles locaux.

Lorsqu'une guerre survenait, soit que rétablissement commun, l'État, subit une agression, soit qu'une entreprise de conquête parut avantageuse, tous les propriétaires de domaines y concouraient par l'apport de leurs contingents de forces et de ressources. Ils supportaient leur part des frais de la campagne, et, en cas de victoire, ils recevaient une part du butin proportionnée à leur apport.

11 en alla ainsi jusqu'à ce que le plus fort eut assujetti à son autorité la généralité des propriétaires de seigneuries, et qu'au morcellement féodal succéda une domination unique. Alors , aux revenus de son domaine particulier, qui constituaient auparavant ses seuls moyens de subsistance, le cbef, le roi , joignit une partie des impôts que percevaient les seigneurs et qui servaient à rétribuer des services désormais unifiés'. 11 s'attribua, notamment en France, le monopole de la fabrication et de l'émission de la monnaie, l'impôt sur le sel, les droits de douane établis aux frontières de l'Êlat. Toutefois, il ne pouvait dépouiller les seigneurs de cette portion de leurs revenus qu'à la condition de diminuer les charges que nécessitait la sécurité commune. Ces! ainsi qu'il exonéra les seigneuries de la fourniture de leurs contingents de forces et de ressources, en instituant

* Voir L'Èvoliilion politique et la Hécolulion. chap. m tt L'njjrandisscment et iVxpl«tit«lioii de l'ÉUt »,

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une armée permanente, à lenlrelien de laquelle il était pourvu au moyen d'un impôt général, l'impôt des aides.

Mais que l'Étal fut morcelé entre une multitude de seigneuries indépendantes ou rattachées par les liens de la féodalité, ou qu'il fut entré dans sa période d'unilication, ceux qui le possédaient obéissaient, comme les autres propriétaires d'entreprises industrielles ou autres, au mobile de l'intérêt et à l'appât du prolit. Ils s'efforijaient incessamment d'augmenter l'importance de leurs établissements, et, par conséquent, leur puissance et leur richesse. C'était l'objectif de leur politique et le fondement de cette morale particulière que l'on a désignée sous le nom de raison d'État.

CHAPHRK VI

LA iMJLlTlgUE ET LA MOIJALE DE l'ÉTAT 1»E (UEKKE

Les riâ(|ucs auxquels les sociélés propriétaires des Klats p«3litiqucs avaient A pourvoir. — L'iuitagonisiiic naturel <lc ces sociétés et les prati(|ues quil nécessitait. — Les alliances politiques. — Pourquoi elles étaient précaires — Les alliau-:cs inatrimouiales et les niotirs qui ilélorininaient ît les conclure ou il les empêcher. — La nn>rale politi(|ue, fondée sur la raison d'Ktat. — Ce qui la différencie de la morale ordinaire. - Que la différence ou même lopposition de ses pratiques avec celles de la morale ordinaire est déterminée par l'état de guerre. — (^»u"ellc ne se justifie qu'autant que la guerre c>[ utile, c'est-à dire conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce.

.\insi que nous l'avons remarqué, la fondation cl re.xploilation d'un êlablisseinunl politique, d'un «< Klal », il la suile d'une con(|uèle — cl lollc a élé l'origine de la généralité des filais — élait une entreprise comme une autre. C'était, sans doute, une entreprise naturellement aléatoire, mais qui procurait, par là môme, à la société conquérante des bénéfices supérieurs à ceux de toute aulre industrie, l'n filât élait une vaste ferme dont les propriétaires recueillaient

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le produit - déduction faite du minimum de subsistance qu'ils ne pouvaient se dispenser d'accorder à leur personnel d'exploitation, — et ce produit net, dans les contrées favorisées par la nature, telles que l'Egypte, la Mésopotamie, l'Inde, pouvait s'élever fort haut et fournir d'amples moyens de subsistance à la société propriétaire de l'fitat. Cependant, il ne suffisait pas de conquérir un domaine territorial, il fallait le conserver et au besoin l'agrandir, quand la société s'était multipliée de manière à dépasser le nombre des emplois supérieurs qui constituaient son débouché. Or, toute société, en possession d'un établissement politique, d'un État, était continuellement exposée à deux sortes de risques. Au dehors, elle se trouvait en butte aux agressions des autres sociétés guerrières, en quête des ^^énéfices du pillage ou de l'exploitation. Au dedans, la société conquérante pouvait avoir à réprimer les révoltes de celle qu'elle avait vaincue et dépossédée, si elle n'avait pas pris la précaution de l'exterminer, et même de la multitude des esclaves et des serfs attachés à la glèbe ; enfin elle pouvait s'affaiblir par les divisions et l'ambition de ses membres, leurs querelles et leurs tentatives d'usurper la direction suprême de l'État. L'objet principal de la politique consistait à pourvoir à ces risques extérieurs et intérieurs ; il consistait encore à aviser aux moyens les plus propres à augmenter les

i-i cnANUKLH i-rr hécauençe i>k la glerke

forces et les ressources de l'État en vue de sa défense et de son a}j;randissement.

Entre les sociétés en quête ou en possession d'Étals, il y avait un anlaj,'onisme naturel car elles ne pouvaient acquérir un domaine ou l'agrandir qu'aux dépens les unes des autres. La politique de chacune devait donc avoir pour objet d'affaiblir ses rivales, soit en fomentant dans leur sein des luttes intestines, soit en restreignant ou en fermant les débouchés de leurs industries et en diminuajil ainsi les ressources qu'«*lles pouvaient appliquer à une guerre toujours imminente ou tout au moins probable. Cependant, il était des circonstances où les intén'ts de deux sociétés propriétaires d'Êlals pouvaient s'accorder d'une manière temporaire; c'était, par exemple, quand elles se trouvaieiU menacées par une troisième, supérieure en forces à chacune d'elles, ou quand elles se proposaient de s'agrandir à ses dépens. Elles concluaient alors une association temporaire ou une alliance jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le but qu'elles avaient en vue. Enfm, dans les pays où la propriété des seigneuries et de l'État était héréditaire dans la même maison, et parfois partageable entre les héritiers comme toute autre propriété, les alliances matrimoniales acquirent une importance considérable. .\u mode primitif d'agrandissement d'un État par la guerre vint s'ajouter l'agrandissement par héritage

CHAMtfcllH l>K LA t'.lfclHKE 43

C'est ainsi, en particulier, que se conslitaèrent les vastes domaines de la maison d'Autriche. De là le distique :

Tu felix Austria nube.

Ce mode d'agrandissement n'était toutefois pacifique qu'en apparence. Les successions d'États, en raison de leur importance, devinrent une source féconde de procès. Entre les particuliers, les procès de ce genre se vidaient devant les tribunaux. Entre les maisons propriétaires d'États, ils se vidaient par la guerre. Outre l'avantage d'un agrandissement, les alliances matrimoniales pouvaient procurer encore le concours de la maison alliée, en cas do guerre, bien que l'expérience démontrât fréquemment que les liens du sang étaient faibles en comparaison de ceux des intérêts. Jusqu'à une époque récente, l'art de conclure des alliances matrimoniales ou bien encore d'en empêcher la conclusion a ligure au nombre des mérites principaux des professionnels de la politique. De nos jours, la souveraineté de la plupart des maisons ayant passé, nominalement du moins, aux nations, et les domaines politiques ne pouvant plus être légués, quoiqu'on admette encore qu'ils puissent être vendus ou échangés, les alliances matrimoniales ont perdu la plus grande partie, sinon la totalité, de leur importance politique. Est-il nécessaire de dire

qu'aussi longtemps qu'elles l'ont conservée, les convenances privées des futurs conjoints ont été subordonnées aux intérêts politiques, ou, pour mieux dire, n'ont été comptées pour rien. Au temps où nous sommes, les alliances politiques sont déterminées seulement par les intérêts réels ou supposés de la défense des nations ou de l'extension de leur domination ; mais k aucune époque, elles n'ont eu un caractère de persistance ou même de durée. Aucun propriétaire d'État ne s'est jamais fait scrupule de renoncer à une alliance pour en conclure une autre qu'il jugeait plus avantageuse, et de traiter en ennemi son allié de la veille. H est d'ailleurs assez rare que les engagements publics ou secrets, stipulés dans une alliance , soient fidèlement exécutés. Ils ne le sont d'habitude qu'autant et aussi longtemps que chacune des parties contractantes les juge conformes à son intérêt.

Ceci nous amène à examiner en quoi consiste la morale politique et ce qui la différencie de la morale ordinaire. L'une et l'autre ont le même objectif, savoir : l'intérêt général et permanent de l'espèce humaine ; mais sous le régime de l'état de guerre elles comportent un ensemble de règles différentes et même opposées. La morale politique est celle de la société propriétaire de l'Ktat et du gouvernement qui exerce le pouvoir en son nom et dans son

intérêl. Or, cet inlérêt implique en premier lieu l'adoption et la mise en vigueur des règles les plus propres à assurer la sécurité de possession du domaine politique et, au besoin, son agrandissement. En second lieu, Tintérét de la société ou de la maison commande encore de maintenir dans l'obéissance la population assujettie du domaine, et cela avec d'autant plus de rigueur que la sécurité de possession de l'État est menacée davantage par la concurrence extérieure. Ces règles de conduite qu'impose la conservation de cette sorte de propriété , et qui sont mises en pratique par les gouvernements, ont leur raison d'être dans les nécessités de l'état de guerre ; elles ont pour objet d'y pourvoir, tandis que la morale dont les gouvernements prescrivent l'observation individuelle, a pour objet le maintien de la paix dans l'intérieur de leur domaine. On conçoit donc que les règles de la raison d'État et celles de la morale ordinaire soient fréquemment en désaccord, quoiqu'elles aient finalement le même objet, savoir : la conservation et la prospérité de l'État. C'est ainsi que le maintien de la paix entre les hommes commande le respect de la vie et de la propriété d'autrui, tandis que la guerre implique la destruction de la vie et la confiscation de la propriété de l'ennemi par voie de pillage ou de conquête. De même, la conservation et l'agrandissement d'un domaine poli-

i(» GHAMIKUK ET DKCADENCK hK LA <iUKKKK

tique peuvent nécessiter des mesures et des régies que la raison d'État approuve et que la morale ordinaire condamne. La sécurité de possession de ce domaine peut commander, par exemple, des restrictions de toutes sortes à l'exercice de la liberté et de la propriété, ou même des dérogations formelles aux prescriptions de la morale ordinaire : Tespionnage, la délation, pour prévenir les complots ou les révoltes des sujets ou se prémunir contre l'hostilité des sociétés ou des maisons concurrentes.

Cependant, la morale a pour objectif non pas seulement l'intérêt général et permanent d'un État ou d'une nation, mais de l'espèce humaine tout entière. Les pratiques que nécessite la guerre ne se justifient donc au point do vue moral, qu'autant que la guerre elle-même est morale, c'est-à-dire conforme à l'intérêt de l'espèce. Du moment où la guerre cesserait d'être utile, la raison d'État et les pratiques qu'elle autorise devraient être et seraient condamnées comme immorales. Il en a été ainsi d'ailleurs pour un grand nombre de pratiques considérées et commandées même comme morales, telles que l'anthropophagie, l'infanticide, le rapt, l'esclavage, etc., jusqu'à ce que les progrès réalisés dans les conditions d'existence des sociétés leur aient enlevé leur caractère d'utilité.

11 s'agit donc de savoir si la guerre a continué d'être conforme à l'intérêt général et permanent de l'espèce,

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et, par conséquent, si la morale de la raisoti d'Étal a conservé sa raison d'être. L'examen des progrès que les sociétés ont accomplis sous la pression do cette forme primitive de la concurrence nous fournira la réponse à cette question.

CHAPITRK VII

LES CAUSES DÉTERMINANTES DE LA GUERRE APRÈS LA CONSTITUTION DES ÉTATS POUTIQUES

Cause des iiiva!>ioD$ des hordes asiatiques eu Europe. — Pourquoi elles ont cessé. — Mobiles déterminants des croisades.

— Les guerres des peuples de l'Europe jusqu'à l'époque moderne. — Les guerres de conquête intérieure et extérieure.

— Les guerres de succession. — Les guerres de religion.

— La lutte du Paganisme et du Christianisme. — 1^ Réforme. — RAIe du mobile économique dans les guerres de religion. — Que ces différentes guerres ont déterminé des progrés qui ont enlevé à la guerre sa raison d'être.

Le mobile de la politique et de cette morale particulière que l'on a désignée sous le nom de raison d'Ëtat, c'est l'intérêt des associations propriétaires et exploitantes des établissements, autrement dit des « Ëtats politiques ». Ce même mobile se traduisant par Tappàt d'un profit apparaît dans toutes les guerres qui ont éclaté entre elles ou qu'elles ont eu à soutenir contre des envahisseurs barbares. C'est, pour ne pas remonter plus haut, l'appât d'un profit qui a attiré en Europe les invasions successives des hordes

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asiatiques. Si ces invasions ont cessé, c'est parce que la puissance des États européens est devenue telle que les entreprises d'invasion de leurs territoires en vue du pillage ou de la conquête ont fini par se terminer par une perte au lieu d'aboutir à un profit. Si les sociétés propriétaires des États du moyen âge ont envahi à leur tour les domaines des peuples asiatiques, si elles se sont associées pour entreprendre les croisades, c'est en vue d'un profit à la fois moral, — savoir la satisfaction du sentiment religieux — et matériel, savoir l'acquisition des richesses fabuleuses que l'imagination prêtait aux contrées d'où le commerce retirait ses articles les plus précieux. Lorsque l'expérience eût démontré que les croisades ne payaient pas, suivant l'expression américaine, on y renonça et les guerres d'expansion des peuples de l'Europe ne recommencèrent qu'après la découverte de l'Amérique et de la nouvelle route de l'Inde. Nous retrouvons le même mobile dans toutes les guerres que les castes ou les « maisons » propriétaires des États ont engagées ou soutenues jusqu'à l'époque moderne : guerres de conquête intérieure ou d'unification, guerres de conquête extérieure, guerres do religion, guerres de succession, guerres coloniales ou commerciales. Nous pourrons nous assurer, en les passant rapidement en revue, qu'elles n'ont pas eu d'autre objectif que l'acquisition ou la conservation

ùi) (IHANbKLU KT DKCAUK.N»:!: UK LA GUEKIth:

de moyens de subsistance ou du moins que cet objectif, si dissimulé qu'il pût être, a toujours été prépondérant.

Il apparaît visiblement dans les guerres intérieures qui ont précédé et déterminé l'établissement du régime féodal et dans celles qui ont mis lin à la féodalité par l'absorption des seigneuries dans l'État unifié. Lorsque les Franks, les Burgondes et les autres tribus barbares se furent partagé la plus grande partie de l'Ktat romain, lorsque, d'une autre part, les invasions ayant cessé, les liens qui rattachaient les armées conquérantes à leurs chefs se furent relâchés, chacun des co-partageants des domaines conquis s'efforça d'agrandir son lot aux dépens de ses voisins. De là, les guerres locales qui se multiplièrent sous les faibles successeurs de Charlemagne et aboutirent à la constitution du système d'assurance des plus faibles par les plus forts qui a pris le nom de féodalité. Mais si ce système avait pour résultat de réduire le nombre des concurrents en lutte pour l'agrandissement de leurs Étals et l'augmentation de leurs revenus, il laissait en présence les plus forts et devait nécessairement aboutir à l'absorption de leurs domaines politiques, partant des revenus qu'ils en tiraient par la percepception des impôts, l'exploitation des monopoles etc., dans le domaine du plus fort de tous, c'est-à-dire du chef héréditaire de l'armée conquérante. En France,

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ce travail d'absorption a été la préoccupation principale sinon exclusive de la « maison » propriétaire du domaine politique de l'Ile-de-France qu'elle a successivement agrandi jusqu'aux limites de la France moderne par la conquête intérieure des seigneuries féodales, les conquêtes extérieures et les héritages.

Les propriélaires de domaines politiques pouvaient sans doute augmenter leur puissance et leur richesse autrement que par des annexions de territoires, en adoptant un système plus économique d'exploitation des populations, en rendant leur fiscalité moins lourde, en protégeant mieux leurs sujets contre le vol et le brigandage, sans oublier les malversations de leurs fonctionnaires. Les propriétaires d'États les plus intelligents ne négligèrent point ce moyen, certainement le plus efficace, d'assurer leur domination et d'accroître leurs revenus. C'est ainsi qu'à la longue, et non sans de fréquents retours en arrière, l'esclavage fut transformé en servage, que les liens du servage se relâchèrent lorsque l'expérience eût démontré que ce régime d'exploitation était moins avantageux que la simple sujétion, que la régie des impôts fut remplacée par l'affermage, sauf ensuite à être rétablie comme un progrès lorsque l'affermage eut été vicié par la pratique des pots de vin ; mais, h l'exemple des propriélaires des établissements industriels ou commerciaux^ c'est à l'extension de leurs exploitations que

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les propriétaires des établissements politiques demandèrent toujours, de préférence, l'accroissement de leur puissance et de leur richesse. En vain l'expérience agissait pour les convaincre qu'en agrandissant leur État au delà de ce qu'on pourrait appeler les limites économiques de ce genre d'entreprise, ils en rendaient la gestion plus diflicile et moins productive, tout en accroissant les frais que nécessitait sa défense, ils mettaient leur orgueil à l'emporter sur leurs concurrents par l'étendue de leurs domaines. Et tel était l'objectif qu'ils poursuivaient invariablement, tant par la guerre que par le procédé des alliances matrimoniales. Celles-ci ont contribué pour une grande part à la formation des Étals actuellement existants mais non sans provoquer la longue série des guerres dites de succession.

Aux guerres de conquête intérieure et extérieure et aux guerres de succession se sont ajoutées, particulièrement à partir de la Réforme, les guerres de religion. Mais c'est une erreur de croire que ces guerres aient été le produit exclusif de la passion religieuse. Elles ont été déterminées, comme les autres, principalement par un intérêt de domination se résolvant eu un prolit purement matériel. Il suffit pour s'en convaincre d'examiner ce qu'ont été jusqu'à une époque récente et ce que sont encore dans quelques pays arriérés les rapports de l'Église et de l'État.

GHANDEUK DE LA (iUEKKE 5ii

Nous avons étudié ailleurs le rôle que la religion a joué dans la constitution des sociétés et des États '. C'est grâce à l'intervention des Divinités, dont le sentiment religieux suggérait le concept, plus ou moins élevé et pur selon le degré de développement intellectuel et moral des peuples, mais en attestant par son existence dans le cœur humain celle d'une puissance supérieure à laquelle l'homme était tenu d'obéir, c'est, disons-nous, grâce à l'intervention des Divinités, aux règles de conduite qu'elles commandaient, en les sanctionnant par des pénalités et des récompenses terrestres ou supra-terrestres, que les hommes ont pu être assujettis à remplir les devoirs qu'exige l'état de société et à se soumettre aux sacrilices qu'il peut nécessiter, à commencer par le sacrifice de la vie même. La religion a donc été de tous temps l'agent nécessaire du gouvernement des sociétés. Tantôt le pouvoir religieux et le pouvoir politique se trouvaient dans les mêmes mains, tantôt dans des mains différentes, mais étroitement unies en raison du concours mutuel qu'elles se prêtaient, et jusqu'à ces derniers temps cette union intime des deux pouvoirs qui pourvoyaient au maintien de l'ordre social était considéré comme indispensable. On ne concevait pas plus la coexistence de deux ou de plusieurs gouvernements religieux dans le même

' Voir Religion, chap. lu.

34 GKANIiELK KT UÉCADENCK DE LA GUEHKE

État (|ue celle de deux ou de plusieurs gouvernemeiitsj i)olili(jues. Que résullail-il delà? C'est qu'une religion nouvelle ne pouvait s'implanter dans un Klat que par voie de conquête et d'expropriation. Le clergé qui constituait l'armée du nouveau culte, s'emparait des lonclions et des propriétés du clergé de l'ancien culte et par conséquent de ses moyens d'existence. C'était la lutte pour la vie, et cette lutte impliipiait l'exterminalion ou tout au moins l'expulsion et la dépossession du vaincu. 11 est permis de conjecturer que cet intérêt temporel de conservation de ses moyens d'existence l'emportait chez les prêtres du paganisme sur l'inlérêl spirituel de leurs ouailles et mémo sur l'amour de leur Divinités. Quant aux empereurs, ce fut certainement leur intérêt qui guida leur conduite dans la lutte entre l'ancien culte et le nouveau ; ils défendirent le paganisme aussi longtemps qu'ils le crurent le plus fort, mais ils n'hésitèrent pas à l'abandonner et à prendre leur part dans ses dépouilles lorsque la victoire du christianisme leur parut assurée. Alors, le chrislianisme, a son tour, devint la religion de l'Étal, et il fit à ses persécuteurs la même guerre d'extermination qu'ils lui avaient faite. Il en usa de même dans les Klats qui se constituèrent sur les débris de l'empire romain, et jusqu'au xvr siècle il réussit, grâce à la coopération de son associé, le pouvoir temporel.

GKANDELH l»K LA (JlEHHt; .M

auquel il accordait, par une juste réciprocité, l'appui de son pouvoir spirituel, h se préserver de toutes les tentatives de dépossession des sectes schisniutiques. Mais, tandis (juc le gouvernement politique subissait la pression salutaire de la concurrence sous forme de j^uerre, le g-ouvernement religieux, dépourvu de ce stimulant indispensable de conservation et de progrés se relâcha et se corrompit. Ceux d'entre ses sujets chez lesquels le sentiment religieux était le plus profond et le plus éclairé finirent par se soulever contre lui ; une demande de réforme se produisit, principalement dans les classes supérieures de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, et comme toute demande, celle-ci provoqua la création d'une entreprise destinée à y pourvoir. Les promoteurs et les directeurs de cette entreprise, les Luther, les Calvin, lesZwingle, les Mélanchton constituèrent des gouvernements religieux qui entrèrent en lutte avec le gouvernement de l'Église catholique. Dans les pays où le mouvement de la réforme ne gagna qu'un petit nombre d'adhérents, en Italie et en Espagne, le gouvernement politique n'hésita point à mettre son pouvoir au service du gouvernement ecclésiastique, et à lui prêter le concours du bras séculier pour exterminer les hérétiques; en France, où l'hérésie se propagea davantage, elle déchaîna une guerre civile, dans laquelle la religion

56 GRANDEUH ET DÉCADENCE DE LA GUEKHE

établie finit par l'emporter, mais non sans être obligée de supporter pendant près d'un siècle, jusqu'à la la révocation de l'édit de Nantes, la concurrence de l'hérésie. En Allemagne, en Angleterre, en Suède, au contraire, oi'i le mouvement réformateur avait gagné la majorité et surtout la partie la plus influente de la nation, le gouvernement temporel prêta de bonne heure son concours au nouveau gouvernement spirituel et il y fut môme d'autant plus disposé qu'il entra eu partage des dépouilles de l'ancien. Tout en laissant le clergé protestant s'emparer des édifices du culte, de la dime, etc., il confisqua à son profit les biens des couvents, et on peut conjecturer que Tappàt des immenses richesses du clergé régulier contribua, au moins autant que la passion religieuse, à décider le roi Henri VIII à entrer dans la réforme.

Sans doute, le clergé orthodoxe se préoccupait du salut des âmes en provoquant l'extermination des hérétiques, mais la conservation de ses moyens d'existence, dont le triomphe de l'hérésie l'aurait dépouillé, devait naturellement stimuler son zèle. Pour les soldats sinon pour les promoteurs de la réforme, la considération des biens matériels qui constituaient le butin du vain(|ueur ne devait pas non plus être tout à fait indifférente. Enfin, si les chefs d'£tat subissaient dans quelque mesure la contagion des passions religieuses, ils obéissaient avant tout à leur

intérêt Henri IV se convertissait à la religion la plus forte, en déclarant avec un cynisme naïf, que Paris valait bien une messe, et le très catholique cardinal de Richelieu s'alliait aux protestants de l'Allemagne, en subordonnant ainsi sans aucun scrupule l'intérêt religieux à l'intérêt politique.

En résumé, comme les guerres du premier âge, celles de celte période de l'existence des Ëtats, guerres de conquête, d'unification, de succession, de religion, ont eu invariablement pour mobile principal sinon unique, l'appât d'un profit. Mais quel qu'en ait été le mobile, elles ont déterminé une série de progrès, à la fois dans l'industrie destructive et dans les industries productives, qui ont eu pour résultat final d'enlever à la guerre sa raison d'être.

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