‹ Grandeur et décadence de la guerreChapitre 7 sur 42 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

LES l'ROGHÈS DK l'iNDUSTHIE DE LA DESTHUCTION ET LEUKS RÉSULTATS

Hôle croissant de rinlelliyence dans l'art de lagucrro. — (ùiusis qui donnaient la victoire aux hordes de chasscurset de guerriers dans leurs luttes avec les peuples en voie de civilisation. — Pourquoi ces hordes conqui'rautcs perdaient ensnitc leura qualités guerrières. - Les guerres des Grecs et des Perses. — Causes déterminantes de l'agrandissement, de la décadence et de la chnto de l'Élnt romain. — L'origine de l'invention de la poudre. — Pourquoi cette invention a assuré la prépondérance des peuples civilisés dans l'art de la guerre. — Que celle prépondérance est devenue décisive depuis les nonvcau.v progrés réalisés dan» larmement. — Transformation qnc ces progrès ont («péréc dans les élémonl* constitutifs de la valeur militaire. — Que ces progrés ont assuré les peuples civilisés contre le risqne des invasions barbares et leur ont permis d'envahir à leur tour le domaine des peuples barbares ou arriérés, — Que la s-'-curité de la civilisation se trouvant ainsi assurée, la guerre a perdu sa raison d'être.

Dans les lonips ptiinilirs, lorsqiu; l'art de la guerre est encore dans l'enfance, c'est la vip:ueur el le courage physique des coniballants qui apparaissent comme les facteurs déterminants de la victoire ; mais bientôt l'intelligence acquiert une influence prépon-

GKANHEUH l»E LA tiUKRHE 50

déraille en organisant et en disciplinant les forces, en combinant et en ordonnant leurs mouvements sous une direction unique et souveraine. Alors une troupe disciplinée, hiérarchisée et commandée, l'emporte sur une foule confuse et anarchiquc, — celle-ci fut-elle supérieure en nombre, en vigueur et en courage.

La supériorité de l'armement, due, de même, à l'inlervention de l'intelligence, exerce aussi sa part d'influence sur le résultat de la lutte ; mais c'est seulement à dater de l'invention des armes à feu que cette inlluence s'accroît et acquiert, tous les autres facteurs étant supposés égaux, une importance décisive. Quant aux avances de capital nécessaires à la formalion du personnel apte u la guerre, à la création du matériel, à l'entretien et à la mise en œuvre de l'armée, elles sont, à l'origine, relativement peu considérables. On s'explique donc que des hordes de chasseurs ou de pasteurs aient pu vaincre les armées bien plus nombreuses des empires qui s'étaient constitués dans les bassins fertiles des grands ileuvesde l'Inde, de la Mésopotamie et de l'Eygypte. Ces barbares l'emportaient sur leurs adversaires par la supériorité de la vigueur physique et des facultés de combat et ne leur étaient pas sensiblement inférieurs sous le rapport de la discipline et de l'armement ; enfin l'abondance des ressources alimentaires dans les contrées qu'il?» envahis-

60 (iKANDEUK ET UÉCADENCK DE LA (il ERHE

saient, suppléait à l'insuftisance de leurs avances de subsistance. On s'explique encore qu'après avoirconquis un État florissant et se l'être partagé, ces barbares se soient montrés, plus tard, impuissants à résister aux invasions d'autres Barbares accoutumés comme ils l'étaient eux-mêmes auparavant, à mener une vie dure. L'abondance des biens dont ils jouissaient et abusaient, en exploitant une contrée fertile et une population laborieuse, leur faisait perdre peu il poules facultés les plus nécessaires à la lutte. Les guerres entre les Grecs et les Perses nous fournissent à cet égard un exemple caractéristique. Grâce à la supériorité de leur vigueur pbysique et de leurs aptitudes de combat, accrues parle dressage et entretenues par leurs luttes intestines, les Grecs repoussèrent les armées des Perses, dix fois plus nombreuses. Kncouragés par ce succès, les Grecs de la Macédoine envahirent à leur tour les États du grand roi et en liront la conquôle avec une facilité extraordinaire, malgré l'énorme inégalité du nombre.

Si nous examinons de même les causes de l'agrandissement successif du petit État fondé par une troupe de brigands du Latium, jusqu'aux proportions du plus vaste empire de l'antiquité, si nous recherchons ensuite comment cet empire, malgré les nombreuses armées qu'il pouvait mettre sur pied et les immenses ressources dont il disposait, a pu être envahi et dépecé

par des troupes de Barbares inférieurs en nombre et en ressources de tous genres, nous en trouverons encore la cause dans la comparaison des éléments de puissance qui déterminent la victoire. Les Romains possédaient à un haut degré les qualités qui constituent la valeur militaire, la vigueur, la combativité, auxquelles se joignaient chez les soldats l'endurance et le sentiment de l'obéissance, chez les chefs, l'aptitude à commander et fréquemment le génie de l'art de la guerre. La constitution politique de Rome, en concentrant le pouvoir dirigeant entre les mains d'un patriciat particulièrement apte au gouvernement, contribuait encore à lui donner la victoire dans ses luttes avec des Étals moins solidement constitués et moins habilement dirigés. Enlin, jusqu'au siècle d'Auguslw, Rome fut continuellement en guerre et, pendant cette longue période, les aptitudes natives de combat de ses citoyens se conservèrent et se développèrent par un constant exercice. Il en alla autrement lorsque le temple de Janus eut été fermé. Alors et pendant plus de trois siècles, la paix romaine ne fut plus troublée que par des guerres partielles. Les qualités guerrières que des luttes séculaires et presque ininterrompues avaient développées chez les armées romaines s'all'aiblirent, sous l'intluence énervante de Toisiveté à laquelle les condamnait la paix, tandis que les Barbares qu'elles avaient vaincus s'instruisaient à

leur école. Si Marius avait pu délruire les hordes indisciplinées des louions et des Cimbres et César les armées encore imparfaitement organisées des Gaulois, les Franks et les autres Barbares qui fournirent plus tard des recrues aux armées impériales, apprirent il les vaincre en leur empruntant leur organisation et leur tactique. A ces causes d'allaiblissement de Tinstrumpnt de guerre s'ajoutait la situation précaire du pouvoir dirigeantd'un empire, dontles limites s'étaient d'ailleurs étendues à l'excès, et la diminution des ressources, causée par l'excès de la liscalité et la concentration excessive des propriétés entre les mains d'une aristocratie oisive et dégénérée. Sous l'influence de ces causes d'affaiblissement, l'empire romain succomba sous l'effort des Barbares comme avaient succombé avant lui les anciens empires. Mais il était trop étendu et attaqué par une trop grande diversité de peuples pour continuer à former un seul Ktat.^ Les Barbares s'y taillèrent des États nombreux, qui entrèrent en concurrence, et c'est de leurs luttes (|u'ont surgi les progrès militaires; politiques et économiques, qui ont changé les conditions d'existence des sociétés et préparé l'avonoment d'une ère nouvelle dans la vie de l'humanité.

Les peuples de races germanique et slave qui s'étaient partagé la plus grande partie des domaines de l'empire romain eurent dans les premiers siècles

(;|{AM»KL'IJ UK LA UUbIHHb: 03

de la fondation de leurs États ù les défendre contre d'autres envahisseurs, les Huns puis les Sarrasins. Après avoir repoussé ces invasions, ils s'unirent à leur tour, sous la double impulsion d'une passion religieuse et de l'appât d'un profit, pour conquérir les régions occupées par les ennemis de leur foi et dont on leur vantait la richesse. C'est à ces tentatives de conqu«^te renouvelées pendant deux siècles qu'on doit faire remonter l'origine des progrès qui ont transformé l'art de la destruction, et assuré aux peuples civilisés la prééminence dans cet art comme dans les autres branches de l'activité humaine. Selon toute apparence, l'invention de la poudré procède de celle du feu Grégeois, mais, quelle qu'en soit l'origine, elle a profondément modifié les conditions delà lutte. Avant cette invention, les peuples les moins avancés en industrie pouvaient fabriquer des armes dont l'efficaciié n'était guère inférieure à celle des engins de destruction des peuples civilisés, lances, arcs, flèches, javelots, etc. La fabrication des armes à feu exigea des connaissances spéciales et un outillage industriel que ne possédaient point les peuples barbares ou arriérés. En même temps, la constitution de ce matériel perfectionné impliquait une avance décapitai considérable. Non seulement les fusils et les canons coûtaient plus cher que les lances, les arcs, les flèches, les javelots, mais la poudre et les projectiles augmen-

64 C.HANDEUK ET DÉCADENCE DE LA T.UEKKE

laif^nt d'autant les frais de leur emploi. D'un autre côté, si les armes à feu rendaient inutiles les cuirasses et les boucliers, elles nécessitaient des fortifications plus coûteuses; il fallait remplacer les simples murailles par des remparts assez épais pour résistor à l'artillerie.

De nos jours, un progrès plus décisif encore a été réalisé par l'invention des explosifs et des armes à longue portée. Non seulement le nouveau matériel, dont la puissance destructive va s'augmentant tous les jours, exige un surcroit de science et de capital, mais il a opéré, à l'avantage des peuples civilisés, un changement radical dans la proportion des éléments constitutifs de la valeur militaire. La vigueur et le courage physique, qui sont communs à l'homme et aux animaux carnassiers et qui décident de la victoire dans les luttes corps à corps ou à des distances qu'un court élan peut franchir, ne jouent plus qu'un rôle secondaire depuis que la zone dangereuse qu'il faut parcourir pour faire reculer l'ennemi et demeurer maitre du champ de bataille a triplé ou quadruplé d'étendue. C'est la force morale puisée dans le sentiment du devoir, qui peut seule maîtriser l'instinct physique de la conservation dans cette épreuve prolongée '. Or la science, le capital et la force

* Appendice. Note A. Les zones dangereuses d'un champ de bataille.

(i HA NI) Kl! H 1»E LA OUKRKB (>0

morale sont Ins fruits d'une civilisation supérieuro.

Les résultats de ces progrès successifs de l'outillage de l'industrie de la destruction se sont développés et accenlués depuis quelques siècles. Après avoir étéconlinés dans les domaines étroits où ils étaient établis en Europe, les peuples appartenant à notre civilisation ont envahi les vastes domaines occupés par les peuples inférieurs ou arriérés ; ils ont soumis à leur domination l'Amérique, l'Océanie, la plus grande partie de l'Asie et ils s'emparent aujourd'hui de l'Afrique. Le temps n'est pas éloigné où ils seront les maîtres incontestés du globe. La facilité avec laquelle ils étendent leurs conquêtes et viennent à bout des résistances des peuples les plus belliqueux, atteste que le péril des invasions a complètement disparu, en un mot que la civilisation est désormais pleinement assurée contre la barbarie. La guerre a achevé cette œuvre d'assurance de la sécurité qu'elle pouvait seule accomplir, ou du moins il ne lui reste plus que peu d'efforts à faire pour la compléter, et en cessant d'être « utile » elle a perdu sa raison d'être.

Elle subsiste cependant et elle semble môme menacer plus que jamais la prospérité des peuples civilisés. Mais nous allons voir qu'après avoir transformé l'industrie de la destruction, elle a déterminé, dans les industries productives, des progrès qui agissent pour la rendre impossible.

CHAPITRK IX

LES PROGRKS DES INDUSTRIES PRODUCTIVES. — LA GENÈSE DE LA CONCURRENCE INDUSTRIELLE

Récapitulation des causes qui ont fait naitre la guerre et des progrès qui lui ont enlevé sa raison d'être. — Qu'elle aurait continué toutefois à être nécessaire si elle n'avait pas été remplacée par une forme supérieure de la coucurrcnce vitale, la concurrence productive. — Genèse de la concurrence productive. — La division du travail et l'échange. — Les obstacles naturels à l'extension de l'échange. — Comment ces obstacles ont été successivement aplanis. — Comment l'extension des marchés de l'échange a développé et généralisé la concurrence productive. — Qu'elle s'est substituée à la gnerre comme véhicule de conservation et de progiés.

Naissance de l'idée de la paix et décadence de la gnerre.

Avant d'e-xaminer pourquoi la guerre est destinée à disparaître après avoir rempli un rôle nécessaire, récapitulons les causes qui l'ont fait naitre et celles qui ont agi pour lui enlever sa raison dVtre.

Los lois naturelles qui gouvernent la vie végétale et animale, lois de Téconomie des forces et de la concurrence vitale, ont pour objectif la conservation et le progrès des espèces, — progrès limités, d'ailleurs, par la destination assignée à chacune. Cet objectif.

ClKANUmit UI-: LA (Il EHKb* G7

elles l'atteignent en donnant la victoire aux plus forts, en d'autres termes, aux plus aptes à conserver l'espèce et à la faire progresser.

Sous la pression de la concurrence vitale, les hommes, comme la plupart des autres espèces, forment des associations d'assistance mutuelle. Ces associations entrent en lutte pour l'acquisition de la subsistance. Les plus fortes, celles qui ont acquis la plus grande somme de puissance, en se conformant plus exactement que les autres à la loi de l'économie des forces, dans les manifestations de leur activité, l'emportent et subsistent à l'avantage de l'espèce. Mais la lutte a suscité, en les rendant nécessaires, des progrès qui modifient les éléments constitutifs de la puissance. C'est d'abord la supériorité do la force et du courage physique qui donne la victoire. Mais l'intelligence intervient : elle invente un armement artificiel qui accroît progressivement la capacité destructive des lutteurs, et elle crée l'art d'employer et de combiner leurs forces de manière à leur faire produire le maximum d'effet utile. Alors la victoire cesse d'appartenir à la force physique, elle passe à la supériorité mentale.

Cependant, l'intelligence ne se borne pas à augmenter la capacité destructive de l'homme, elle s'applique à créer et k développer sa capacité productive. Après lui avoir fait découvrir les procédés les

plus efficaces pour s'emparer des subsistances que la nature a mises à sa disposition, elle lui enseigne les moyens de les multiplier. Les industries productives prennent naissance, mais leur existence et leur développement sont subordonnés à une condition : la sécurité. Qu'est-ce que la sécurité? Cest l'assurance de la vie, des instruments et des produits qui servent k l'alimenter. Lorsque cette assurance fait défaut, lorsque le plus faible est continuellement exposé à être dépouillé des produits de son industrie par le plus fort, il n'est point excité à dépenser le travail que nécessite toute production et à endurer la peine que cette dépense implique. Car le mobile de son activité, c'est le profit, autrement dit l'excédent de la jouissance sur la peine. La sécurité est donc la condition indispensable de la production. Mais qui peut la procurer au plus faible, sinon le plus fort? Kt qu'estce qui peut déterminer les plus forts à s'imposer la peine et à courir les risques qu'implique la production de la sécurité, sinon encore Tappâtd'un profit? Ils s'y sont déterminés par l'appât d'un profit supérieur à celui que leur procurait la destruction des plus faibles et l'appropriation de leurs moyens de subsistance. Co profit supérieur, ils l'ont obtenu par la conquête d'un territoire et l'assujettissement de sa population, lorsque l'agriculture et les autres industries productives eurent augmenté la productivité du travail de

Page 1