‹ Grandeur et décadence de la guerreChapitre 8 sur 42 · C.RANDKUH UK LA (.l'EKKK · texte numérisé non relu

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manière à donner en sus de la somme nécessaire à la subsistance et à la reproduction du travailleur, un « produit net >>. Ce produit net constitua le profit de la société conquérante, et le prix dont elle faisait payer la sécurité à la population assujettie qu'elle était désormais intéressée à préserver de la destruction et du pillage. Ce même intérêt lui commandait de ne pas exiger, sous forme de corvées et d'autres redevances, au delà du montant du produit net, sous peine d'entamer et de détruire le capital de forces productives dont l'exploitation lui fournissait ses moyens de subsistance. Il lui commandait même d'abandonner une part de ce produit net à la population assujettie, afin de la stimuler à augmenter le produit brut par un emploi plus assidu et plus actif de ses forces productives. Cependant, les membres de la société conquérante et propriétaire de lÉtat étaient naturellement portés à abuser de leur pouvoir et ils auraient fini par épuiser le fonds d'où ils tiraient leur subsistance, si la concurrence des autres sociétés en quête d'agrandissements de territoire ne les avait obligés à aviser aux moyens les plus propres d'augmenter la puissance de leur État, sous la plus efficace des sanctions : l'extermination ou, tout au moins, l'expropriation et l'assujettissement. La concurrence les a excités à perfectionner leurs institutions militaires, politiques et économiques, et celte excitation

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élail d'autant plus vive et p!us féconde que la pression de la concurrence était plus constante et plus forte. Les sociétés qui ont réalisé ces progrès nécessaires à un plus haut degré (jue leurs concurrentes sont devenues les plus puissantes, elles ont agrandi leurs domaines aux dépens des moins capables de progrès, et en les agrandissant, elles ont étendu l'aire de la sécurité.

Knfln, en transformant l'art et le matériel de la destruction, le progrès a assuré, d'une manière définitive, la victoire à la supériorité de la science, du capital et de la valeur morale, c'est-à-dire à des éléments de puissance qui sont le produit de la civilisation, et que les peuples barbares ou arriérés ne peuvent acquérir qu'en s'élevant au niveau des nations les plus avancées sous ce triple rapport. Le monde civilisé étant devenu ainsi le plus fort, la sécurité est désormais assurée et la concurrence sous sa forme destructive de guerre a cessé d'être nécessaire pour la produire.

Cependant, la concurrence est l'instrument nécessaire de la conservation et du progrès de l'espèce humaine comme de toutes les autres. On pourrait donc se demander si la guerre, après avoir assuré la sécurité de la civilisation, n'aurait pas encore une autre tâche non moins indispensable à remplir, celle d'empêcher l'engourdissement de l'activité humaine

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et l'arriH du progrès. Il en serait ainsi si la guerre, en étendant et en consolidant la sécurité, n'avait pas l'ait surgir une autre forme, non inoins énergique et plus économique de la concurrence vitale : la concurrence productive ou industrielle.

Celle-ci est née des progrès politiques et économiques déterminés par sa devancière, Résumons-en brièvement la genèse. De même que la concurrence destructive nait lorsipie deux ou plusieurs individus convoitent la même proie et entrent en lutte pour se l'approprier, la concurrence productive ou industrielle apparaît lorsque deux ou plusieurs individus entrent en lutte pour se procurer par voie d'échange le produit ou le service dont ils ont besoin. Ils offrent un produit ou un service en échange de celui qu'ils demandent. Lequel d'eiilre eux l'emporte et réalise l'échange? Le plus fort, c'osl-à-dire celui qui peut fournir la plus grande (juanlilé du produit (pi'il offre à l'échange. Mais qu'est-ce qui lui permet de fournir une quantité supérieure à celle de ses concurrents ? C'est sa capacité de créer le produit ou le service, avec une moindre dépense, aulrement dit, à meilleur marché, en employant dos instrumonfs et des procédés plus enicaces el plus économiques. La concurrence productive a donc pour effet de déterminer, en le rendant nécessaire, le progrès de Toutillage et des procédés de la production, de même que la concur-

l'I (.HANDEUH KT DÉCADE.NCIi DE LA GLEUHE

rencc destruclive a pour elVet de susciter le proj,'rès do ceux de la destruction.

C'est l'échange qui engendre la concurrence productive, et l'échange, à son tour, naît de la division du travail, laquelle est déterminée par la loi de l'économie des forces et l'appât d'un profit. Le travail se divise lorsqu'il devient plus économique et proHtablo de produire un article de consommation en quantité supérieure au besoin qu'on en a, et de se procurer, en échange de l'excédent, un autre article dont la production coûterait plus de travail et de peine si on le produisait soi-même. Cependant, la division du travail et l'échange ne sont devenus possibles qu'après que l'industrie alimentaire, qui pourvoit au premier besoin de l'homme, eut été rendue assez productive pour lui fournir un excédent d'aliments en échange de la quantité de travail qu'il pouvait dépenser, c'està-dire lorsqu'il ont appris à multiplier les malériaiix de sa subsistance. Alors, les producteurs de cet article de première nécessité pouvant disposer d'un excédent trouvèrent profit à échanger cet excédent contre d'autres produits ou services.

Mais il ne suilisait pas que l'homme eût appris à produire, il fallait encore qu'il fût assuré de jouir au moins d'une partie des produits de son industrie- Cette assurance, les plus foris l'établiront, comme nous l'avons vu, par la conqu(!^to et l'appropriation

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d'un lerriluire, la constituli jn d'un État et l'asservissement de la population vouée aux travaux de la production. Dans la période initiale de la conquête, chacun des co-parlageanls du territoire vivait des produits de son domaine et ne se procurait, par voie déchange, qu'un petit nombre d'articles dont les matériaux n'existaient pas dans l'enceinte de ce domaine. La sphère de l'échange ne dépassait que par exception les limites de chaque seigneurie. Le défaut de sécurité et de moyens de communication opposait encore à son extension des obstacles dilTiciles à franchir, mais que l'appât d'un profit élevé finissait cependant par surmonter.

Le commerce se développa, en dépit de ces obstacles, et multiplia les marchés d'échange. Les progrès politiques qui déterminèrent la constitution du régime féodal, puis l'unification des États, élargirent successivement ces marchés et, à mesure qu'ils s'élargissaient, la concurrence y devenait plus active. Le nombre des concurrents, dans chaque branche de la production, allait s'augmentant, et les profits que les échangistes pouvaient obtenir en réalisant les progrès qui rendent plus fort s'accroissaient avec l'extension des marchés. Enfin, lorsque la sécurité et les moyens de communication eurent commencé à s'internationaliser cl à créer, en dépit des obstacles de la fiscalité et de la protection, un <- marché général »

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d'une étendue illimitée, la concurrence productive se généralisa à son tour et devint, sur toute la surface du globe et dans toutes les branches de la production, le stimulant énergique du progrès. A mesure, en effet, quelle se développe, toutes les sociétés sont excitées à réaliser les progrès nécessaires pour la soutenir. — sous peine d'être exclues d'un marché de plus en plus unifié, et expropriées de leurs moyens de subsistance comme elles l'étaient auparavant par la guerre.

Ainsi, la guerre a achevé son œuvre, en suscitant une série de progrès qui ont assuré la sécurité des sociétés en voie de civilisation et fait surgir une autre forme plus économique et plus ellicace de la concurrence vitale : la concurrence productive.

Lorsque la supériorité des peuples civilisés dans l'art de la guerre devint manifeste, l'idée de l'établissement d'une paix universelle et permanente commença à germer dans les intelligences les plus ouvertes à la conception du progrès. Ainsi que toutes les idées nouvelles, elle fut considérée d'abord comme une pure utopie. Elle se propagea néanmoins dans le cours du xviii*' siècle, elle inspirait au début de la Révolution française, les apôtres généreux de la fraternité des peuples et elle provoquait un peu plus tard la fondation des sociétés de la paix '. Cependant

' Ai'i'K.MurK. Suie II. Les sorit'-trs «le la paix.

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la réalisation de celle ulopie élail subordonnée à des progrès encore en germe, et la guerre, avant de disparaître, allait entrer dans une période de recrudescence. Ce n'en était pas moins une période de décadence, car en cessant d'être utile, la guerre était devenue nuisible, et elle devait infliger désormais, sans la compensation d'une augmentation de sécurité, des dommages croissants k l'ensemble de la communauté civilisée.

CIIAPITRK PREMIER

l'ancien HÉr.IMK DES ÉTATS CIVILISÉ^. — CE OU'iL ÉTAIT A LA FIN nr XVIIl* SIÈCLE

(^ouiment la sécurité s'e<:t produite par i'assujeltisseuaenl des pins faibles aux pins forts. — Qu'elle ne pouvait se produire autrement.—Que les producteurs de sécurité n'obtenaient à l'origine que la rétribution nécessaire de leur industrie. — Cau?es de l'augmeutation progressive du prix de la sécurité. — Couinient les classes assujetties ont réussi à le limiter. — Lutte entre les classes assujetties cl les sociétés propriétaires des États politiques. — Péripéties de cette lutte. — Les révolutions et les guerres d'émancipation, — dans les Pays-Bas, — en Angleterre, — en Amérique. — Situation politique des États civilisés à la veille de la Hévolution française. — Décadence de l'état de guerre. — Sa recrudescence provoquée par la subversion prématurée de l'ancien régime en France.

Condition nécessaire des progrès qui ont élevé l'espèce humaine au-dessns de l'animalilé, la sécurité s'est créée par l'assujettissement des plus faibles aux plus forts. Etant donné , la nature de l'homme, l'inégalité des variétés de l'espèce et la diversité de leurs aptitudes, pouvait-elle <e créer autrement? Les plus forts n'auraient-ils pas continué h dépouiller les plus faibles et à en faire Inur proie s'ils n'avaient pas

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trouvé plus de profit à exploiter leurs facultés productives, ce qui impliquait la nécessité de les protéger après les avoir assujettis. Celte protection coûtait cher, sans doute, aux races qu'elle préservait des périls qui menaçaient leur existence, îi une époque où la force ne pouvait être refrénée que par ellemême. Elles la payaient au prix de leur liberté, et de la plus grande partie sinon de la totalité du produit not de leur travail, mais peut-on dire qu'elle leur coûtât trop cher? Que seraient devenues ces races incapables de se défendre si elles n'avaient pas trouvé des défenseurs? Si élevé que pût être le prix du service de sécurit»! qui leur était fourni, il demeurait inférieur à la valeur de ce service, puisqu'elles ne pouvaient ni s'en passer ni le produire elles-mêmes. Pourrait-on aflirmer d'ailleurs qu'il dépassât les frais et le profit nécessaire de la production de la sécurité? Les associations d'hommes forts qui assurèrent la vie des plus faibles par la fondation des Ëtats politiques exerçaient une industrie naturellement dangereuse et aléatoire. La conquête et la conservation d'un territoire et de sa population impliquaient des risques qui menaçaient continuellement l'existence de la société conquérante et gouvernante. Comme dans toute autre industrie, les profits devaient être proportionnés aux risquos. A la vérité, les membres de la société propriétaire de l'État étaient naturellement portés à

abuser du pouvoir discrétionnaire qu'ils possédaient sur la population assujettie. Mais, d'abord, leurs intérêts de propriétaires agissaient pour les empêcher d'appesantir le fardeau des corvées, des redevances, des impôts et monopoles, de manière à épuiser les forces de leurs sujets et, par conséquent, de tarir la source môme de leurs revenus; ensuite, le pouvoir dirigeant de la société, le « Gouvernement », était intéressé à empêcher des abus d'exploitation qui avaient pour résultat d'affaiblir la puissance de l'État en diminuant ses ressources, et l'action modératrice de cet intérêt supérieur se faisait surtout sentir lorsque la concurrence, sous sa forme destructive de guerre, était continue et pressante. Si l'on songe encore que la productivité de la généralité des industries demeura très faible aussi longtemps que le peu d'étendue des marchés fit obstacle aux progrés de la division du travail et à l'emploi d'une machinerie perfectionnée, on reconnaîtra que les frais de nourriture, d'entretien et de gouvernement de la population assujettie, si réduits qu'ils pussent être, ne laissaient à la classe des propriétaires de l'État qu'un minimum de produit net, en sorte qu'en fait, sauf de rares exceptions, elle n'obtenait guère que la rétribution nécessaire de ses services. La situation changea lorsque l'extension de la sécurité eût déterminé celle des marchés, et provoqué les progrès qui

H'i UKANDEUH ET llÉCAIlKNCK llK LA i;LKItl(r-:

aup:mpni<^iont succossivoiueul la productivité du plus grand nombre des branches d'industrie. Alors le produit net s'accrut, et la société propriétaire de l'I^lal, son gouvernement aussi bien que ses membres, purent élever le taux de leurs prélèvements sur le produit brut. Mais alors aussi, l'augmentation de la productivité de l'industrie fit surgir de la multitude assujettie une classe intermédiaire dont la richesse, et l'influence attachée à la richesse, allèrent croissant. Dans les pays où cette classe ne réussit point à se débarrasser du joug de la servitude, où encore elle ne parvint point à associer ses forces, elle demeura, et avec elle la multitude dont elïe était issue, à la merci des exigences des propriétaires de l'État. Dans les pays, au contraire, où cette élite industrieuse et économe avait racheté sa liberté et groupé ses forces dans des corporations ou des communautés, elle put opposer un frein à ces exigences. Elle revendiqua d'abord le droit de consentir l'impôt et d'en débattre le montant, comme était consenti, après marchandage, le prix de ses propres produits ou services. Knfm, son ambition s'élevant à mesure que raccroissemenl de la productivité de son industrie la rendait plus riche et plus influente, elle voulut être admise à participer à la gestion même de l'établissement politique. De là, une série de réformes qui ont abouti à la transformation de la constitution des États et

DÉCAI)l!:NCb: liK LA tll'KlUtl': 81]

à l'inslilution du rôgiino rcprésontalif et parlementaire.

De tous temps, les abus du pouvoir de la Sociél(5 propriétaire de l'État et de ses membres, l'excès des charges et la dureté du régime auquel ils soumettaient la multitude assujettie pour la maintenir dans l'obéissance l'avaient excitée à secouer un joug trop lourd. Rome avait eu ses révoltes d'esclaves et les États du moyen âge leurs insurrections de paysans, serfs de la glèbe ; mais ni les uns ni les autres ne possédaient les ressources et la capacilé nécessaires pour l'emporter dans leur lutte contre la société propriétaire de l'État et constituer un gouvernement qui remplaçât le sien. Leurs séditions avaient été réprimées sans qu'ils eussent obtenu aucune garantie contre l'oppression et les exactions dont ils étaient victimes. Dans un cerlain nombre de foyers de production où des branches importantes d'indusirie avaient groupé une population entreprenante, énergique et économe, et où la richesse s'était amplement développée, l'issue du conflit entre les maîtres et les sujets avait été diflérent; les sujets avaient obtenu, de gré ou de force, des chartes qui limitaient le pouvoir de leurs maîtres, notamment en matière de redevances et de taxes, et leur conféraient le droit de pourvoir eux-mêmes h des services dont les propriétaires de l'État se réservaient auparavant le mono-

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pôle. Il convient de dire toutefois que dans les cités où ils réussirent à s'aflranchir d'une domination devenue trop oppressive et trop lourde, la leur ne le fut pas moins pour les couches inférieures de la population, et quand elle descendit davantage, elle aboutit, comme à Florence, a une anarchie qui fit regretter et restaurer le gouvernement des anciens maîtres, maisons ou oligarchies souveraines. Ce l'ut seulement lorsqu'une série d'inventions et de découvertes eurent agrandi les marchés de l'industrie et la sphère d'opération du commerce que la lutte entre les sujets et les maîtres de l'État recommença avec une nouvelle énergie, et que s'ouvrit l'ère des révolutions et des guerres d'émancipation. Dans les Pays- Bas, où le commerce et l'épargne avaient fait surgir une bourgeoisie puissante par sa capacité et sa richesse, la lutte s'engagea entre cet état-major de la multitude assujettie et la « maison » souveraine de l'Espagne ; elle se termina par la victoire de la révolution et la constitution d'un Klaf, appartenant non plus à une maison mais, nominalement du moins^ à la nation. En Angleterre où la concentration dictatoriale des pouvoirs du gouvernement ne s'était pas imposée, grâce à l'abri que la situation insulaire du pays conquis assurait aux conquérants contre le risque d'une dépossession, où, comme dans le» Pays-Bas, le développement rapide de l'industrie et

du commerce avait suscité, à partir du règne d'Elisabeth, une classe moyenne consciente de sa force, les tentatives imprudentes du chef de la maison souveraine à importer en Angleterre les pratiques de l'absolutisme continental provoquèrent une révolution, et après une dictature, suivie d'une restauration, rétablissement d'une monarchie dite constitutionnelle et parlementaire. Le trait caractéristique de ce régime qui a été successivement adopté par la plupart des États de l'Europe, réside, comme on sait, dans l'obligation imposée au souverain de confier la gestion de l'État à un ministère investi de la confiance de la majorité d'un parlement qui représente ou est censé représenter la nation. Enfin, en Amérique, où les gouvernements des peuples colonisaleurs avaient établi un système de sujétion et d'exploitation qui conférait à la classe gouvernante de la métropole le monopole des emplois civils et militaires, et réserrait de même le marché des articles d'importation et d'exportation, soit à la totalité, soit à une fraction privilégiée de la classe des industriels et des commerçants, où encore le gouvernement s'attribuait le droit qu'il avait conservé en Europe, — l'Angleterre exceptée, — de taxer ses sujets sans leur consentement, en Amérique, disonsnous, les sujets des colonies anglaises revendiquèreut ce droit dont leurs compatriotes jouissaient

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dans la métropole. N'ayant pu l'obtenir de gré, ils eurent recours à la force, et, avec le secours de la France, ils s'affranchirent de la domination de l'Angleterre.

Telle était la situation politique des Étals civilisés à la veille de la révolution française. L'État appartenait il une maison ou à une oligarchie qui le gouvernait souverainement, comme le propriétaire d'une maison de commerce ou le conseil d'administration d'une société gouverne son établissement, en s'appliquant à augmenter sa clientèle et à en tirer le profit le plus élevé possible. En Angleterre seulement les sujets avaient obtenu des garanties contre l'abus du pouvoir de leurs maîtres, et la bourgeoisie industrielle et commerçante était représentée dans le parlement. En fait toutefois, le gouvernement de l'État était demeuré entre les mains de l'aristocratie dont la richesse et l'inlluence étaient encore, à cette époque, absolument prépondérantes.

Mais dans toute l'Europe et particulièrement en France, ce régime adapté à l'état de guerre était en pleine décadence. Depuis la levée du siège de Vienne (1683), la supériorité mililaire des peuples civilisés étant devenue manifeste, le danger des invasions avait disparu, et les guerres intestines de la civilisation, rendues plus coûteuses par les progrès combinés des outillages de la destruction et de la production, et plus

I)ÉCAI>i£Nr.K liK LA (llICHUI-: Hl

dommageables par ceux de l'extension des marchés, no profitaient plus, visiblement, qu'à la classe gouvernante, tout en appesantissant le fardeau des impôts et des dettes sur la multitude. En même temps, la bourgeoisie laborieuse et économe s'enrichissait tandis que l'aristocratie s'appauvrissait par ses habitudes d'oisiveté et de dissipation. Le Tiers-État prenait conscience de sa force; il n'était rien, il aspirait à être tout. Les écrivains issus de son sein, et demeurés dans une condition subalterne malgré l'énorme accroissement d'influence qu'ils devaient à la découverte de l'imprimerie, partageaient et secondaient son ambition ; ils soulevaient les passions populaires en dénonçant les vices et les abus d'un régime qui avait cessé d'être adapté aux nouvelles conditions d'existence qu'une efflorescence extraordinaire de progrès commençait à faire aux sociétés. Grâce à la faiblesse et à l'impéritie du chef de la maison souveraine, au défaut d'entente et de cohésion d'une noblesse dont la monarchie avait détruit elle-même en se l'asservissant la force de résistance, ce travail de démolition, poursuivi avec une furie croissante, aboutit à la subversion prématurée de l'ancien régime. Prématurée, disons-nous, car les promoteurs et les auteurs de la révolution n'avaient et même ne pouvaient encore avoir aucune idée des institutions adaptées au régime de liberté et de paix qu'ils

voulaient fonder. Au lieu d'instituer la liberté, ils ressuscitèrent le despotisme, sous sa forme la plus brutale ; au lieu d'établir la paix, ils provoquèrent une recrudescence de la guerre.

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