PRÉFACE
Ce volume contient l'histoire de la dernière révolution de la république. C'est une des époques les plus obscures de l'histoire romaine. Les documents que nous possédons sont relativement nombreux, mais extrêmement confus et contradictoires, et l'on a pu dire de cette période qu'elle était un labyrinthe.
J'aiiait ce que j'ai pu, après tant d'autres, pour en trouver le fil d'Ariane. Le lecteur dira jusqu'à quel point mon exposition des faits lui semble plus claire et plus compréhensible que celles qui ont été données jusqu'ici. Mais pour arriver à une conclusion vraisemblable, j'ai dû faire un long travail de confrontation et de critique, sur beaucoup de points obscurs.
Parmi les plus importants, je puis citer : les événements de Rome pendant les deux jours qui ont suivi la mort de César ; la distribution des provinces entre les chefs des deux partis en 44 ; les lois proposées par Antoine, cette même année, leur date et leur portée ] l'augmentation et la répar-
lì GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
tition des légions de l'an 44, à l'an 41 ; la distribution des terres aux vétérans, après la bataille de Philippes.
Il m'aurait été impossible d'exposer tout le travail de critique et de reconstruction qui m'a conduit aux conclusions que j'ai adoptées, sans ajouter à ce livre un volume presque aussi gros d'appendices. Je ne donne, à la fin de ce tome, que deux appendices où j'ai traité les deux premières questions.
Le lecteur pourra ainsi se faire une idée de la méthode que j'ai suivie pour me guider dans le labyrinthe. Pour ce qui est des autres questions, je me réserve de les traiter dans des Revues spéciales, et de justifier toutes mes conclusions en y apportant les détails nécessaires.
Je signale, à ceux qui s'occupent spécialement de cette période, une de ces conclusions, qui a trait aux distributions de terres faites aux vétérans après la bataille de Philippes. Je crois avoir rectifié là une erreur, de peu d'importance en elle-même, mais qui en a entraîné d'autres beaucoup plus graves. Tous les historiens ont admis que les villes italiennes furent alors dépouillées de leur territoire pour récompenser les légions qui avaient combattu à Philippes. J'espère démontrer que, dans la fameuse distribution de terres qui fît perdre leurs biens à Virgile et à Horace ne furent admis que les vétérans de Jules César, ce qui restait des glo-
PRÉFACE m
rieuses légions qui avaient conquis la Gaule, et combattu pendant la première partie de la guerre civile contre Pompée, c'est-à-dire un nombre d'hommes relativement restreint.
Guglielmo Ferrerò.
Turin, li mars 1906
TROIS JOURS DE TEMPÊTB (15, 16, 17 mars de l'an 44 avant J.-C.)
Les conjurés, les principaux personnages de Rome et Antoine ne tardèrent paa à se remettre de la stupeur où les avait plongés l'assassinat de César. Les meurtriers, qui avaient dû pendant la conjuration être très prudents et se communiquer furtivement leurs messages, étaient tombés d'accord sur la façon de tuer César; mais au sujet de ce qu'il faudrait faire ensuite, ils n'avaient réussi à bien arrêter qu'un seul projet, qui était de proposer aussitôt au sénat la restauration de la république. Ils avaient échoué, et ils se trouvaient soudain seuls sur le Capitole désert, dans cet abattement qui suit les grandes émotions, effrayés par la panique qu'ils avaient vue dans les rues de Rome, tu demandant comment on allait juger ce qu'ils venaient de faire, quelle serait l'attitude des vétérans et du petit peiîple. Quel parti falla't-ji prendre? On comprend faci-
lement que dans de telles circonstances et dans un tel état d'esprit les conjurés n'aient rien voulu faire avant de s'être entendus avec les hommes les plus en vue du parti conservateur, et qu'ils aient décidé d'en» voyer les esclaves, qui les avaient accompagnés, chez leurs amis les plus éminents pour les inviter à venir sur le Capitole. A la même heure, les grands personnages du parti aristocratique, remis de leur première stupeur, cherchaient à avoir des nouvelles des conjurés, et déjà Gicéron, extrêmement ému et rempli d'impatience, écrivait à Basilus un billet laconique (1) pour le féliciter et ui demander ce qu'on allait faire. Antoine aussi, comme tout le monde, désirait des nouvelles et des conseils. Qui avait tué César? Quels personnages consulter dans cette dangereuse aventure? C'est ainsi que l'après-midi des messagers commençaient à se croiser dans les rues de Rome, s'informant des nouvelles, portant des lettres de tous les côtés.
Le mécontentement qui s'était depuis quelques années amoncelé au fond des âmes contre César était si grand qu'il fut facile de trouver un certain nombre de sénateurs assez hardis pour oser se rendre l'après-midi même au Capitole. Parmi eux était Cicéron, qui arriva en proie à une joie très bruyante et à une excitation extraordinaire ; l'érudit mécontent et fatigué sortait enfin de sa torpeur. Et tous ensemble se mirent à dèli* bérer. Il fallait convoquer au plus vite le sénat : cela était évident, mais qui pouvait le convoquer? D'après la constitution, c'était l'affaire du consul survivant. Certains sénateurs proposaient en effet d'avoir recours
(1) Cicéron. F., VI, 15 (à Basilus). « Tibi gratular; mihi gaudeo; le amo; ttta tueor; a te amari et quid agas, quidque agatur certior (ieri volo. » On croit généralement que ce billet a été écrit le IS mars, aussitôt après la nouvelle de la mort de César.
à lui; et la chose était moins déraisonnable qu'elle n'a semblé à certains historiens modernes, qui oublient trop qu'il est plus difficile de se rendre compte des choses au milieu des événements eux-mêmes que de les juger sainement à distance. Quelques mois avant l'assassinat, Antoine n'était encore qu'un césarien modéré comme Brutus, Cassius, Trébonius; et s'il avait fini par passer dans la faction opposée, ses dettes, l'obscurité à laquelle le dictateur l'avait condamné, l'influence de sa femme Fulvie pouvaient lui servir d'excuse, donner à ses amis, César étant mort, l'espoir de le voir revenir de ses errements passagers. Cicéron, au contraire, dont l'enthousiasme avait encore grandi quand il avait trouvé sur le Capitole, au nombre des conjurés, ses meilleurs amis et les hommes les plus éminents des deux partis naguère si opposés, en vint à faire une proposition plus hardie. Il n'était pas prudent de se fier à Antoine ; il fallait profiter des événements et précipiter les choses en faisant un coup d'État; Brutus et Cassius, qui étaient préteurs, convoqueraient le sénat en usurpant les pouvoirs d'Antoine; ils appelleraient les citoyens aux armes, comme au temps de Catilina,et s'empareraient aussitôt de l'État; cependant ils resteraient tous sur le Capitole, comme un petit sénat, en attendant que l'on convoquât le sénat véritable. Comment se partagèrent les avis? Nous ne le savons pas; mais il semble que Brutus et Cassius inclinèrent pour la première proposition; et il n'est point douteux que le conseil de Cicéron ne fut pas suivi. Tous ces hommes d'épée eurent moins d'audace que l'écrivain; ils craignirent que le peuple, trop attaché à César ou trop apathique, ne voulût pas se lever à leur appel, ou même qu'il se levât contre eux; tous se répandirent en félicitations auprès des meur-
triers, mais personne ne voulut rester pour prendre part à Fexécution du coup d'État. On discuta longuement, mais le temps passait : les jours en mars ne sont pas longs, et la nuit approchait : on finit par conclure qu'ayant mené à bien l'entreprise de tuer César, il ne fallait pas gâter ce succès par une nouvelle audace, qui pouvait échouer. On résolut donc d'entamer des négociations avec Antoine : on l'inviterait à venir sur le Capitole pour discuter au sujet de la convocation du sénat et de la restauration de la république sans nouvelle effusion de sang. Quelles seraient les conditions et comment se ferait la chose, personne ne pouvait le dire clairement; on promettait seulement de ne rien retirer à Antoine des honneurs que lui avait accordés César. On décida en outre de préparer des démonstrations populaires pour le jour suivant, de façon à bien disposer l'opinion publique; et différents sénateurs furent chargés des négociations avec Antoine. Cicéron toutefois ne voulut pas y prendre part.
Il semble au contraire que seul Lèpide, le magister equitum de César, ait osé se rendre l'après-midi auprès d'Antoine, et que, quand il arriva à la maison du coU' lui, celui-ci n'avait pas encore de renseignements pré- ;is sur les conjurés. Les nouvelles recueillies l'aprèsmidi par les serviteurs et les appariteurs ne pouvaient être que confuses et incertaines. Et pourtant il n'étail pas possible à Antoine de juger la situation avant de savoir par qui César avait été tué. Il est donc assez probable que. tandis que les conjurés di^cutaienî sur le Capitole, Antoine et Lèpide se retrouvaient enseri»ble, seuls, en proie à des incertitudes non moins graves, épouvantés par la solitude, dont ils se sentaient environnés. Où étaient les amis de César? Ces incertitude» durèrent jusqu'à l'heure où vinrent à eux les amliassa-
(leurs des tyrannicidcB. Ceux-ci, pour donner de la force eux propositions de paix qu'ils apportaient, donnèrent il'abord les noms des conjurés; et Antoine alors, avec épouvante, put se rendre compte de l'étendue et de la ;;ravité de la conspiration, et comprendre pourquoi Lèpide seul était venu le trouver. César était tombé sous les coups des hommes les plus éminents du parti césarien et du parti pompéien, qui s'étaient réconciliés pour former un nouveau parti. Les écrivains modernes sont d'avis que, César mort, Antoine n'eut d'autre préoccupation que de prendre sa place. Il me paraît plus vraisemblable au contraire que, ce soir-là du moins, après avoir appris ce qu'avait été véritablement cette conjuration, il dut se demander, avec épouvante, s'il n'était pas destiné à suivre César à peu de distance dans sa chute. La mort de César était pour lui un malheur terrible Les petits avantages qu'il avait tirés de sa dernière conversion non seulement étaient perdus, mais allaient se retourner contre lui. Les conservateurs et les césariens modérés, encouragés, et rendus puissants par le succès de la conjuration, avaient toutes les chances pour s'emparer de nouveau du pouvoir; s'ils y réussissaient, qu'adviendraitil de lui, que les conjurés devaient considérer comme un traître? Il est vrai que les ambassadeurs apportaient des propositions amicales; mais Antoine, qui ne savait pas que les conjurés étaient hésitants et perplexes, qui 'es croyait au contraire résolus et farouches, se méfiait, voyant en ces propositions de paix une embûche, r'allait-il se rendre sur le Capitole, au milieu des conjurés, qui ne devaient avoir d'envie plus grande que de le mettre à mort comme César? Antoine ne pouvait cependant repousser absolument les propositions de paix, et précipiter une rupture définitive, alors qu'il
était sans défense et n'avait que Lepide avec lui. Dans ce grand embarras, il fit comme on fait d'ordinaire quand on ne sait quel parti prendre : il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain soir.
A sa grande joie, les ambassadeurs acceptèrent, et quand ils furent partis, Antoine et Lepide, mieux instruits de la situation, purent reprendre leur entretien. Ils savaient maintenant que les chefs du parti conservateur étaient à la tête de la conjuration; ils s'entendirent donc bien vite pour mettre tous les conjurés, césariens ou conservateurs, sous la même étiquette, pour dénoncer au peuple le meurtre de César comme l'effet d'un complot, qui visait à annuler tout ce que le dictateur avait fait; pour réunir par ce moyen les restes des collegia de Clodius, rechercher les hommes les plus éminents de leur parli, et qui étaient restés fidèles à César, appeler les vétérans qui étaient dans le voisinage, et former avec eux une petite troupe dont Lèpide prendrait le commandement, et qui leur servirait à se défendre eux-mêmes au besoin. Ces décisions prises, Lèpide alla lui-même recruter ses soldats; et Antoine, pensant enfin à son collègue mort, quand la nuit fut tombée, se rendit, accompagné d'esclaves, au forum, dans la domus jmhlica, où trois esclaves avaient porte sur une civière le corps de César. Il vit alors inanimé et immobile le corps de cet homme, dont depuis plus de dix ans il avait observé tous les jours la prodigieuse activité. Antoine alla voir aussi Calpurnie, et n'eut probablement pas de difficultés à se faire remettre par elle les papiers de César, une somme de cent millions de sesterces et les objets précieux que César avait chez lui. Il se peut même que Calpurnie lui ait elle-même offert tout cela, n'ayant pas le courage de garder chez elle dans un moment si critique les archives de César,
et ne pouvant imaginer qu'aucun des conjurés n'eût encore songé à s'en emparer. Mais très souvent il arrive, dans ces grandes convulsions, que personne ne pense aux choses les plus simples; Antoine, d'ailleurs, à titre de consul, avait pour ainsi dire le droit de s'emparer des papiers; César lui-même, avant de partir, lui en avait confié un grand nombre qui contenaient des instructions à suivre pendant son absence. Quoi qu'il en soit, Antoine emporta tout chez lui, et là, avec une activité merveilleuse, il se mit à envoyer de tous les côtés des esclaves, des affranchis et des clients : il en envoya dans Rome pour donner l'alarme aux chefs des collegia et aux agents électoraux, dans Rome et dans les cités voisines pour rechercher les vétérans et les inviter à venir chez Lepide, pour aller trouver aussi les amis les plus influents de César, ses colons et ses obligés, pour les inviter tous à courir à Rome sans retard, en leur disant que le parti conservateur voulait annuler tout ce qu'avait fait César, reprendre les biens qu'il avait vendus, les dons qu'il avait faits, les droits qu'il avait accordés... Pendant ce temps, du haut du Capitole, les conjurés, bien qu'ils eussent mal compris la réponse d'Antoine, s'occupaient à préparer les démonstrations populaires qui devaient avoir lieu le jour suivant; ils envoyaient partout des esclaves, des affranchis, des clients pour demander leur appui à des gens de toute sorte et pour soudoyer des agents électoraux. C'est ainsi que Rome qui, comme toutes les villes de l'antiquité, n'était pas éclairée et par suite était déserte et silencieuse après le coucher du soleil, fut cette nuit-là pleine d'agitation et de trouble. César seul, pour la première fois depuis bien longtemps, dormait en paix.
Il n'était pas facile cependant, ni pour l'un ni pour
l'autre parti, d'émouvoir le public. Les quelques ennemis impitoyables de César exultaient de joie et ses quelques amis dévoués déploraient sa mort; mais la plupart des gens ne savaient que penser. Un grand nombre étaient satisfaits de cet assassinat, à cause de leurs vieilles rancunes, à cause des souvenirs douloureux des guerres civiles, à cause aussi de l'envie qui s'attache toujours aux hommes puissants. Beaucoup d'autres, au contraire, comme il arrive souvent dans de pareilles tragédies, s'apitoyaient sur cet homme attaqué seul et égorgé par soixante forcenés : oubliant que cette fois l'homme attaqué était le chef d'un parti et d'un empire, et que, s'il avait vécu, il aurait pu en une heure exterminer ses ennemis. Cependant ces sentiments d'indulgence et de pitié étaient moins forts que la frayeur qui s'emparait des esprits. On ignorait que les conjurés et les césariens fussent alors les uns et les autres désorientés et perplexes; tout le monde leur prêtait des plans bien arrêtés et des forces considérables; de sorte que la plupart des gens ne savaient s'ils devaient aller vers les uns ou vers les autres. Aussi les conjurés réussirent à grand'peine pendant la nuit à soudoyer quelques manifestants; et Lèpide ne parvint qu'à recruter une petite troupe de soldats. Cependant avec cette petite troupe il put, à l'aube du 16, occuper le forum, et permettre à Antoine de se présenter, et d'exercer, comme à l'ordinaire, ses fonctions de consul, entouré de quelques magistrats qui n'avaient pas pris part à la conjuration Ce fait avait une certaine importance, car les deux préteurs, et les autres magistrats qui étaient sur 1( Capitole ne s'étant pas présentés, le publie put croire, ce matin-là, que le pouvoir était encore aux maini des césariens. C'était là un avantage; en efl'et, à la
vue de ces soldats et du consul, beaucoup de vétérans, de chefs des collegia et de partisans de César qui étaient jusque-là hésitants reprirent courage : les uns coururent chez eux pour prendre leurs armes, les autres allèrent exhorter leurs amis et les membres ds leur colleqium à faire cause commune avec eux. Làdessus la première bande de manifestants soudoyés par les conservateurs fit son apparition sur le forum et y rencontra les patrouilles des vétérans... Mais à cette vue le zèle des mercenaires tomba brusquement; personne n'osa, en présence des vétérans de César, applaudir ses meurtriers. Seul le préteur Cinna eut i'audace de jeter ses insignes, en disant qu'il voulait les tenir du peuple et non d'un tyran. La foule effrayée osait à peine crier : paix! paix! Bientôt les uns se tournant d'un côté, les autres d'un autre, tous se dispersèrent, redoutant quelque violence de la part des vétérans de César. Mais ceux-ci n'osèrent rien faire; tout le monde était perplexe; et dans cette perplexité universelle recommencèrent, entre le Capitole et la maison d'Antoine, des allées et venues continuelles de sénateurs. Antoine avait pu dans la nuit réfléchir plus à l'aise à la situation, et il eu était venu à se dire que la chose la plus dangereuse pour son parti était qu'un des conjurés les plus éminents. Décimus Brutus, devait cette année-là, d'après les dispositions prises par César, être gouverneur de la Gaule cisalpine; c'est-àdire demeurer à la tête d'une armée dans la vallée du Pô, à quinze journées de marche de Rome. Antoine en conclut facilement que l'armée de la Gaule allait constituer l'appui le plus solide du nouveau gouvernement, le grand épouvantail avec lequel les conjurés tiendraient le sénat docile à leurs volontés; et il décida ie tout essayer pour obtenir que Décimus Brutug
renonçât à son commandement. Malheureusement, si le 16 au matin les vétérans et les colons de César commençaient à arriver des environs de Rome, il semble que parmi les césariens éminents on n'ait pu retrouver que Hirtius. Les autres, Balbus, Pansa, Oppius, Calénus et Salluste, demeuraient cachés dans les villas voisines. Gomment Antoine pourrait-il, à lui tout seul, arracher cette renonciation aux conjurés?
11 fallait pour cela une grande habileté. Et voilà que tout à coup, dans la matinée du 46, les conjurés, qui n'attendaient les communications du consul qu'au soir, virent Antoine leur faire des avances encourageantes; leur assurer qu'il était disposé à leur venir en aide dans la mesure de ses forces pour restaurer la république; ajouter, à ce qu'il semble, qu'ils auraient dû charger des négociations avec lui son ancien ami et camarade Décimus Brutus, en l'autorisant à quitter le Capitole et à rentrer chez lui. Antoine espérait probablement l'intimider plus facilement, une fois séparé des autres conspirateurs, et l'amener à renoncer à sa province. Ces avances étaient faites à un bon moment. Les conjurés avaient été un peu découragés par l'insuccès de leur première démonstration : des personnages considérables s'étaient, il est vrai, après cette démonstration, rendus sur le Capitole pour les trouver, mais ils étaient eux aussi troublés par la froideur du public, par les soldats de Lèpide, par les colons et les vétérans de César, qui arrivaient à chaque instant. Ainsi on était de nouveau plongé dans l'incertitude sur le Capitole; on faisait des projets divers; on songeait à faire descendre Brutus et Cassius au forum pour haranguer le peuple; mais l'hésitation était grande. Ne serait-ce pas s'exposer à être tous mis en pièces? Les avances d'Antoine
furent donc accueillies avec joie; Décimus Brutus quitta aussitôt le Capitole pour entamer les négociations; et l'on donna à l'aveuglette dans le piège que tendait le consul. Aucun des deux partis n'avait encore le courage d'aller le premier à l'attaque; tous les deux se tenaient sur la défensive, en attendant que la situation fût devenue un peu moins obscure.
Il était du reste impossible aux conjurés de cacher pour longtemps leurs hésitations et leurs craintes. Antoine, qui s'étonnait déjà de trouver Décimus Brutus et les conjurés si conciliants, allait bientôt se rendre compte que ses ennemis avaient peur. Cependant, le matin même, un incident imprévu vint tout brouiller. Dolabella, parut au forum, à la tête d'une bande de vétérans et avec les insignes de consul; il fit dans un discours l'éloge des meurtriers du tyran, puis il monta au Capitole pour les saluer. Le fait était significatif. Dolabella, un des favoris de César, qui l'avait nommé consul suffectus, aurait été consul à sa place, après la mort du dictateur, si Antoine n'avait empêché que l'on accomplît toutes les cérémonies liturgiques obligatoires pour qu'une élection fût valable. Dolabella, comme il n'était pas homme à renoncer au consulat pour une question de forme, s'était pendant la nuit décidé à ratifier lui-même son élection, espérant pouvoir se maintenir dans sa charge avec l'appui des conjurés qui auraient trouvé très avantageux d'avoir avec eux un consul, même peu authentique. Ce petit coup d'État ne manqua pas de causer en ville une grosse émotion et il parut rendre les conjurés plus hardis. Les manifestants, qui avaient échoué le matin, reprirent courage et tentèrent une nouvelle manifestation sur le forum, en appelant à grands cris Brutus, Cassius et leurs compagnons. Les conjurés décidèrent que Brutus,
i2 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
Cassius descendraient pour parler au peuple, et qu'ils arrêteraient ainsi les négociations ou qu'ils diminueraient leur importance. Mais qui les accompagnerait? Sur ce point encore on semble s'être mis à discuter. On finit par décider que, seuls des conjurés, Brutus et Cassius descendraient au forum; mais que les plus notables des sénateurs et des chevaliers qui se trouvaient alors sur le Capitole les accompagneraient solennellement, comme on avait fait pour Cicéron à l'époque de Catilina, pour les protéger si cela était nécessaire contre les violences de la populace. Dès que cette décision fut connue au forum, le doute fut de nouveau dans tous les esprits!; on se souvenait que le parti conservateur avait trop souvent mis en déroute le parti populaire en faisant une de ces démonstrations théâtrales; Antoine et Lèpide, bien qu'ils dussent désirer de voir échouer la démonstration, n'osèrent pas, surtout après la trahison de Dolabella, s'interposer par la violence; ils préférèrent attendre et voir ce qui allait se passer. Enfin, dans l'après-midi, le cortège solennel se forma sur le Capitole, descendit lentement sur le forum, et s'avança à travers la multitude qui était accourue pour l'attendre; Marcus Brutus, quand le cortège eut atteint les rostres, monta à la tribune. Quand la foule l'eut aperçu, il se fit dans tout le forum un grand silence. Brutus commença son discours, et, sans être interrompu, il put expliquer le meurtre et les raisons qui l'avaient fait commettre. !.e petit peuple avait encore au fond du cœur un respect pour les grands; Brutus jouissait d'une grande considération; dans la foule les césariens se laissèrent impressionner par les autres. Mais à la fin il n'y eut ni sifflets ni applaudissements ; le public resta froid ; la réunion prit fin sur une impression indécise, et les
conjurés avec le cortège des conservateurs remontèrent 8ur le Capitole.
L'incertitude cessa alors. Antoine et tout le monde avec lui comprit que les conjurés avaient peur. Depuis toîUe une journée on s'attendait d'heure en heure à les voir tenter quelque coup de force : ils n'avaient pas même osé descendre tous sur le forum, et, le discours à peine terminé, ceux qui étaient venus regagnaient vite leur refuge. Au contraire, les colons et les vétérans continuaient à arriver; le petit peuple de Glodius et de César s'enhardissait; autour d'Antoine non seulement on oubliait la trahison de Dolabella, mais il était déjà question de venger le dictateur. Le soir cependant approchait, et avec lui le terme fixé par Antoine pour la réponse. Encouragé par la peur des conjurés e« par l'empressement des vétérans et des colons, le consul prit le soir la résolution de rompre les pourparlers et de convoquer le sénat pour le lendemain matin, non pas à la Curie, qui était trop voisine du Capitole, mais dans le temple de Tellus, qui était près de chez lui; d'inviter les conjurés à s'y rendre; d'organiser aussi avant la séance une réunion de césariens; d'envoyer Hirtius auprès de Décimus pour lui dire que, puisque le peuple et les vétérans étaient indignés contre eux, il ne pouvait consentir à ce que Décimus eût sa province; il devait même, pour leur bien, conseiller à tous les conjurés de quitter Rome. Il espérait^ en précipitant les choses, que les conjurés, effrayés, n'assisteraient pas à la séance du jour suivant et qu'il pourrait faire approuver par le sénat ce qui lui semblerait le plus opportun pour les affaiblir, sans se déclarer leur ennemi, sans avoir recours à la violence et en se retranchant derrière l'autorité légale de l'assemblée. La menace était lancée à un moment si
opportun que Décimus fut un instant ébranlé : croyant que tout était perdu, il se déclara prêt à quitter Rome, pourvu qu'on lui accordât une légation libre.
Le soir tombait; l'obscurité se faisait dans les rues étroites et dans les carrefours; l'activité laborieuse de la journée aurait dû, comme à l'ordinaire, s'éteindre dans l'obscurité silencieuse et solitaire, où passait seulement de temps en temps une bande portant des torches, un passant muni d'une lanterne, ou quelqu'un d'égaré allant à tâtons dans les ténèbres. Mais sur le Capitole, où personne n'avait envie de se rendre au temple de Tellus, les conjurés avaient aussitôt compris pourquoi Antoine, au lieu de continuer les négociations avec les conjurés, avait soudain confié tout au sénat, où il ne leur était pas possible de venir discuter; et, poussés par le danger imminent, ils avaient décidé de tout faire pour envoyer à la séance du sénat une majorité qui leur fût favorable. De leur côté, Antoine et Lèpide, anxieux aussi d'avoir la majorité au sénat, se proposaient de réunir autour du temple de Tellus tous les vétérans et tous les colons qu'ils pourraient, pour intimider les conservateurs. Il fallut donc, celte nuit-là, à Rome, poursuivre dans l'obscurité les travaux et les démarches de la journée. Le consul fit allumer de grands feux sur les places, dans les carrefours, dans les rues, pour donner un peu de lumière et pour permettre de sortir à ceux qui n'avaient pas d'esclaves pour porter leurs lampes; et à la lumière vacillante de ces grands feux on put voiries messagers des conjurés qui passaient en toute hâte, se rendant chez les sénateurs pour les supplier de ne pas manquer de venir le jour suivant à la séance; les groupes de vétérans arrivés à une heure tardive des contrées voisines; les magistrats, les hauts personnages qui se cherchaient
pour se consulter; les patrouilles de soldats, les bandes d'artisans, d'affranchis, de plébéiens, qui se groupaient pour les collegia. Ce fut probablement dans la maison d'Antoine et à une heure très avancée de la nuit qu'eut lieu la réunion des césariens. Il semble qu'il n'y ait pas eu à cette réunion d'autres grands personnages que Hirtius, Lèpide et Antoine, et que la discussion ait été longue. Certains césariens voulaient que l'on permît aux conjurés de sortir de Rome, mais avec la promesse de ne pas susciter de troubles; Hirtius proposa de faire la paix et d'accueillir l'invitation des conjurés de travailler d'un commun accord à la restauration du gouvernement républicain, en s'en remettant aux décisions de la majorité du sénat; Lepide, au contraire, à qui les événements favorables de la veille avaient sans doute trop monté la tête, fit aux césariens une proposition comparable à celle que Cicéron avait faite aux conservateurs : il fallait oser un coup d'Etat, monter à l'assaut du Capitole, et, aux applaudissements du peuple, mettre à mort les conjurés, au nombre desquels était son beau-frère. Mais, de même que Brutus et Cassius avaient repoussé la proposition de Cicéron, Antoine n'approuva pas non plus le conseil de Lèpide et il fit prévaloir la proposition de Hirtius. Il savait que dans toute l'Italie les classes aisées et riches étaient favorables aux conjurés, et il lui semblait imprudent d'en venir à la violence, alors qu'il était possible, grâce aux clameurs et aux menaces de la foule des vétérans, de tout obtenir de l'organe légal, c'est-à-dire du sénat.
On s'en remettait donc au sénat pour résoudre la difficulté, mais personne ne savait quel parti y aurait la majorité. Lèpide et Antoine croyaient l'avoir entre leurs mains, et ils coulinuaient d'envoyer des vétérans
et des colons dans le voisinage du temple de Tellus. Les coniurés, toujours dominés oar la peur, craig-naient que cette majorité ne leur fût pas lavorable, et ils suppliaient leurs amis de se rendre à la séance. Tous les partis et tous les sénateurs se proposaient du reste d'y prendre part, mais sans intentions bien arrêtées, et sans qu'il y eût une entente bien certaine. Que résulterait-il de tant d'incertitude? Que déciderait-on dans cette séance? Beaucoup de sénateurs se le demandaient anxieusement, tandis qu'ils se rendaient au temple de Tellus, le matin du 47, en passant entre les rangs des soldats qu'Antoine et Lèpide avaient disposés pour maintenir l'ordre et au milieu de la foule inquiète et tumultueuse des admirateurs de César. Les sénateurs passaient, et l'agitation de la foule, les cris et les sifflets allaient croissant. A l'intérieur du temple les sénateurs formaient des groupes et parlaient avec inquiétude, tout en prêtant l'oreille au mugissement de la tempête qui sévissait au dehors, et ils se demandaient si à la fln quelque malheur n'allait pas arriver. Tout à coup on entendit un tumulte plus violent. Quelqu'un était sans doute mis en pièces. C'était Cinna qui pasî»ait, le préteur qui la veille avait insulté César sur le forum et que l'on accueillait ainsi. Toutefois la foule n'avait pas osé lui faire violence, et, comme tous les sénateurs, il arriva sain et sauf. Dolabella vint à son tour et il alla occuper le siège du consul. Enfin^ au railieu des applaudissements du peuple, Lèpide et Antoine arrivèrent; mais aucun conjuré ne parut.
Cependant, dès le début. Antoine dut reconnaître qu'il s'était trompé : malgré les vétérans et les soldats, malgré l'absence des conjurés, la majorité du sénat était si ouvertement favorable aux meurtriers de César^ qu'il jugea impossible de faire aj>prouver
LA PIN D'UNE ARISTOCRATIE il
des mesures qui leur fussent cuuU uir es, et qui auraient surtout causé du préjudice à Décimus. En effet la proposition d'inviter les conjurés à prendre part à la séance, c'est-à-dire à siéger parmi leurs juges, fut aussitôt approuvée sans difficulté. Il s'était amoncelé trop de haines contre César; les traditions républicaines étaient encore trop vives, même dans ce sénat que César avait lui-même manié et remanié; les tyrannicides, déjà si nombreux, avaient là trop de parents et trop d'amis. Si Antoine et Lèpide avaient pu entourer le sénat d'une foule d'amis de César, dans le sénat il n'y avait presque que ses ennemis : les arais s'étaient abstenus devenir, ou n'osaient prendre la parole. Mais quand on en vint à parler du meurtre, la discussion s'égara bientôt dans une grande confusion d^avis contraires. Certains sénateurs, et parmi eux Tibérius Claudius Néron, prétendirent qu'il fallait considérer ce meurtre comme un tyrannicide et par suite, suivant le vieil usage, décréter des récompenses à ses auteurs, comme on avait fait autrefois pour les meurtriers dss Gracques. D'autres, plus prudents, voulurent bien convenir que les conjurés avaient certainement accompli une belle œuvre, mais que c'était aller trop loin que de leur décréter des récompenses : des éloges ne suffiraient-ils pas? Il y avait enfin des sénateurs qui cherchaient à concilier l'horreur qu'ils ressentaient pour l'assassinat et le respect que leur inspirait l'opinion de la majorité, en déclarant que des éloges même étaient inopportuns et que l'impunité suffisait. Mais les premiers répliquèrent en proposant un dilemme inévitable : ou César avait été un tyran ou ses meurtriers méritaient un châtiment. On resta longtemps à ergoter sur ce thème, signe évident que si les propositions extrêmes étaient applaudies
bruyamment, elles ne donnaient pas pleine satisfaction à l'assemblée; et peu à peu la discussion amena les contradicteurs à la question essentielle, d'où tout dépendait. Oui ou non, César avait-il été un tyran? L'assemblée finit par comprendre qu'il était nécessaire de fixer d'abord ce point douteux : elle décida donc de discuter la question, d'une façon impartiale, en considérant comme nuls tous les serments que César avait exigés des sénateurs. Une nouvelle discussion s'engagea; de nombreux orateurs prirent la parole; du dehors les rumeurs de la foule tumultueuse arrivaient de plus en plus fortes, et c'étaient des imprécations contre les assassins de César; l'assemblée, très partagée, ne semblait pouvoir s'arrêter à aucune opinion. Mais Antoine qui, assez embarrassé, avait jusque-là gardé le silence et laissé les orateurs divaguer à leur aise, intervint alors dans la controverse et ramena très habilement la discussion sur le point essentiel; si le sénat déclarait que César avait été un tyran, il fallait mesurer les conséquences de cette déclaration : nécessairement alors la loi exigerait que son corps fût jeté dans le Tibre et que tous les actes qu'il avait accomplis fussent annulés. En d'autres termes, toutes les terres vendues ou données par César seraient reprises; tous les magistrats nommés par lui, et même ceux d'entre eux qui avaient été ses meurtriers perdraient leurs charges; enfin tous les sénateurs, si nombreux, qui avaient été choisis par César cesseraient de faire partie du sénat. Cet argument ne pouvait manquer de produire un grand efTet : les ennemis aussi bien que les amis de César lui avaient presque tous, ces années-là, arraché quelque chose, si bien que les uns n'étaient pas moins empressés que les autres à conserver son œuvre, à commeacerpar Brutua
lui-même, qui était préteur et dont la mère avait obtenu de Ce'sar une immense propriété en Campanie. Et cependarit, comme pour donner plus de force à l'argument, la rumeur de la fouie arrivait du dehors toujours plus forte. N'allait-elle pas essayer de prendre le sénat d'assaut? Antoine et Lèpide durent sortir pour la calmer, et Antoine commença à la haranguer; mais on entendait difficilement; on se mit donc à crier : Au forum! au forum! Antoine dut se rendre au forum avec Lepide, et là recommencer son discours et promettre au peuple que ses désirs seraient exaucés. Cependant la discussion au sénat continuait sous la présidence de Dolabella; mais l'habile intervention d'Antoine avait eu pour effet d'encourager les opportunistes à mettre en avant des propositions, absurdes peut-être, mais aptes à concilier l'intérêt avec la passion, et seules capables, à l'inverse des propositions extrêmes, de satisfaire l'assemblée. Allait-on jeter dans le Tibre le cadavre de cet homme dont la foule réclamait à grands cris la vengeance? L'aristocratie romaine avait eu la force de jeter au Tibre les cadavres des Gracques; mais à quatre-vingts ans de distance on voyait maintenant hésiter et trembler ce faible club d'hommes d'affaires, de politiciens, de dilettanti, dont chacun avait ses intérêts et son ambition, et où Dolabella, craignant de perdre encore son consulat, menaçait de devenir de nouveau l'admirateur de César, si on ne ratifiait pas les actes du dictateur. 11 était si nécessaire de respecter les droits acquis, qu'à la même heure les conjurés, impatientés par la durée de la séance, faisaient répandre dans le peuple des billets où ils promettaient que toutes les mesures prises par César seraient respectées. Ce fut en vain qu'un intran- '.ij^eant propesa d'annuler les charges qui avaient été
données par le tyran, pour les laire restituer par h peuple; la première honte passée, les hommes conciliants s'encourageaient les uns les autres, et le partdes mesures violentes perdait du terrain. Cependant Antoine et Lèpide étaient revenus, mais la discussion se prolongea encore, bien que désormais tout le monde fût d'accord sur l'opportunité de ne pas annuler les actes de César, sans cependant déclarer que l'assassinat était un crime. Il fallait trouver une formule pour résoudre cette absurde contradiction, et la chose n'était pas facile. A la fin, Cicéron, dont l'ardeur révolutionnaire s'était un peu calmée depuis le 13, se souvint à propos que les Athéniens, pour mettre une trêve à leurs guerres civiles, avaient de temps en temps recours à l'amnistie, c'est-à-dire à l'oubli et au pardon réciproque de toutes les actions contraires à la loi. Il proposa donc de ratifier, en vue du bien public, tous les actes du dictateur, non seulement ceux qui étaient déjà devenus publics, mais aussi les décisions que l'on trouverait dans les papiers de César, rédigées sous une forme officielle et prises en vertu d'un pouvoir qui lui avait été conféré par le sénat ou par les comices; il proposa aussi de confier le soin de faire un choix dans ses papiers à Antoine; et enfin de proclamer une -amnistie, d'interdire de porter une accusation contre qui que ce fût, au sujet de la mort de César. La proposition fut adoptée avec une disposition spéciale, concernant les colonies projetées par César. 11 semble que pour tranquilliser les vétérans, le sénatus-consulte Ait déclaré qu'elles seraient toutes fondées. Le sénat se sépara ensuite; les décisions prises furent communiquées aux conjurés, qui les approuvèrent; et vers le soir, quand Antoine et Lèpide eurent envoyé en otages leurs fils sur le Capitole, Brutus Cassius et les autres
LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE Si
en descendirent. César n'était plus; mais les conjurés, après avoir tué l'homme et réalisé ce qu'ils considéraient comme le plus difficile dans leur entreprise, avaient vu soudain se lever devant eux, barrant leur chemin, son œuvre, la coalition des intérêts qui s'étaient constitués pendant la guerre civile et pendant la dictature. Ne pouvant renverser l'obstacle, ils avaient Gû le tourner; mais par quels moyens! La restauration de la république légale sur les ruines de la dictature révolutionnaire commençait à son tour par me mesure révolutionnaire telle que l'amnistie,, insiitution grecque, étrangère aux lois et aux traditions juridiques de Rome, et que la majorité du sénat avait introduite ainsi tout d'un coup, un beau matin, pour résoudre uns difficulté politique.
LES FUNÉIiAILLES DE CÉSAR
Tous les historiens modernes s'accordent à admettre que les vieilles institutions républicaines de Rome étaient à l'époque de César épuisées et mortes; que les contemporains devaient s'en rendre compte; que par suite, tout acte destiné à rétablir la république ou même simplement à montrer du respect pour ses institutions et ses traditions séculaires doit être considéré comme sottise et folie. C'est à mon avis une très grave erreur, qui rend presque impossible à comprendre la dernière révolution de la république romaine. Je crois (et j'espère le démontrer dans la suite de ce récit) que la république était plus vivante que l'on ne croit; mais, même si l'on admet qu'elle était morte, il faut considérer que les hommes s'aperçoivent très souvent de? transformations sociales et politiques seulement beaucoup de temps après qu'elles ont eu lieu; qu'il sont toujours portés à considérer toute chose existante, surtout dans la politique, comme indispensable. Il est donc beaucoup plus probable que les institutions fondamentales de l'ancienne république, qui avait eu un succès si prodigieux, étaient considérées par les contemporains comme immortelles, le sénat surtout, qui avait conquis et gouverné un immense empire; qui symbolisait aux yeux des vaincus la force dominalrice
de Rome; qui avait entin tué Jules César, parce que, même après tant de victoires, il lui avait, dans les derniers temps, manqué de respect. Comment un homme intelligent pouvait-il ne pas sentir qu'il fallait compter avec cette institution formidable, et comment pouvaitil, si téméraire qu'il fût, lui faire la guerre à la légère, sans y être contraint par la nécessité?
Il n'y a donc pas à s'étonner si, après la séance du 47 mars et la décision à laquelle avaient abouti les incertitudes et les fluctuations du 15 et du 16, Antoine demeurait très soucieux. La situation n'était pas bonne pour lui. Contre son attente et malgré l'absence des conjurés, la majorité des sénateurs avait résisté aux menaces des vétérans et ratifié le meurtre de César; les conjurés, maintenant qu'ils pouvaient venir siéger librement au sénat, allaient s'unir à ce qui restait des pompéiens pour ne former qu'un seul parti; et ce parti deviendrait le maître dans la république, ayant avec lui les hautes classes, un consul, différents préteurs, de nombreux gouverneurs et le sénat. De fait, parmi les partisans éminents de César qui n'avaient pas pris part au complot, Dolabella avait déjà trahi, et les autres, à l'exception de Hirtius, avaient disparu. Le petit peuple de Rome était inquiet et irrité contre les conjurés; mais Antoine, comme tout le monde, ne comptait pas beaucoup sur cette agitation; il croyait qu'elle passerait, ainsi qu'à l'ordinaire, comme un feii de paille. En somme, le 17 mars, Antoine considérait l'ancien parti pompéien comme maître de la situation; et puisqu'il avait réussi à gagner par les discours conciliants prononcés à la séance du matin la bienveillance de ses chefs les plus remarquables (1), il sedeman-
(1) FLUXAaaQE;, Ant., li. — Voï. i'LCTAr.gcs, Lrui., 19.
dait s'il ne pourrait trouver quelque moyen de se réconcilier avec ce partie qu'il avait lâché au moment où il allait reconquérir tout son prestige. Antoine était certainement un des plus remarquables parmi les politiciens de la vieille noblesse ruinée qui se jetaient alors dans la politique comme dans une glorieuse piraterie. De corps robuste, d'esprit actif, audacieux et généreux, mais sensuel, imprévoyant, orgueilleux et violent, intelligent mais peu rusé, capable de se laisser entraîner aux plus grosses erreurs par ses passions et par sa témérité, il avait jusque-là mené une vie vagabonde, pleine d'aventures téméraires et illégales, de dangers effrayants, de chances et de malchances extraordinaires, depuis l'expédition clandestine de Gabinius en Egypte jusqu'au siège d'Alésia, depuis le tribunat révolutionnaire de 49 jusqu'au passage de l'Adriatique en 48, depuis Pharsale jusqu'à la dictature de 47. Mais même les hommes les plus téméraires, s'ils ne sont point fous, savent quelquefois se modérer et devenir prudents, quand ils se voient sur le bord de l'abîme. Tel était justement le eas d'Antoine, qui pouvait constater alors, d'une manière bien décourageante, que tous ses efforts, comme ceux d'un Sisyphe, avaient jusqu'alors échoué auprès du but. Il avait amassé une grosse fortune, mais il l'avait toute dissipée, si bien qu'aux Ides de mars son patrimoine Était en grande partie composé de dettes; il avait à diverses reprises risqué sa vie pour le parti populaire, mais il avait aussi plusieurs fois perdu son prestige auprès des siens, en se laissant aller brusquement à des extravagances ou à des violences, comme il était arrivé en 47, alors qu'après la grande victoire du parti populaire, il avait réprimé les désordres de Dolabella &vec l'énergie d'un consul du temps des Gracg;ues.
C'est ainsi qu'il se trouvait à trente-neuf ans (i) avec une fortune précaire, avec peu d'amis et beaucoup d'ennemis, avec une faible popularité et dans un«* condition de choses incertaine, obscure et très péri, leuse. Déjà rendu plus sage depuis quelque temps — sa dernière réconciliation avec César le prouve — ■par les années et par les mésaventures, la catastrophe subite des Ides de mars et la situation périlleuse où il se trouva tout à coup l'avertirent définitivement d'être plus prudent qu'il n'avait été jusque-là. Il se décida donc à temporiser, ini, l'homme des décisions brusques, pour voir quelle tournure prendraient les événements; à ne pas entrer en guerre avec le nouveau parti conservateur, à le bien traiter, au contraire, pour ne pas rendre impossible une entente, dans le cas où le parti populaire semblerait destiné à succomber; mais prudemment, sans rompre avec le parti populaire, qui pouvait un jour ou l'autre revenir au pouvoir. On avait vu, ces dernières années, tant de choses étranges et inattendues!
Le 18, Antoine et Lèpide invitèrent à un grand dîner Brutus et Cassius; et le 49, le sénat se réunit de nouveau (2) pour régler des questions particulières qui s'étaient déjà présentées ces deux jours-là, comœe
(1) Antoine dut naître en 671/83. Voy. GARDTHAuaBN, Augustus und seine Zeit, Leipzig, 1891, II, p. 5, n. 22.
(2) Pldtarqhe, Brut., 19-20, nous a conservé de nombreux et précieux renseignements siu" cette séance que Ihne, Rom. Gesch. Leipzig 1898, VII, 265, suppose avec vraisemblómce s'être tenue le 19, et où lurent ratifiées les décisions de César concernant les ■ ipovinces et les magistratures, et où on délibéra au sujet des tunérailles. App., B. C, II, 135, 136, place la délibération sur las funérailles dans la séance du 17, mais d'une façon peu claire : la date donnée par Plutarque me paraît plus vraisemblable, parce que la question des iunérailles dut paraître secondaire, tant (ju« l'accord ne fut pas faJl»
conséquences nécessaires de l'amnistie générale du 17. Il fallait avant tout, après les avoir approuvées toutes dans leur ensemble, ratifier une à une les dispositions prises par César pour les provinces et les magistratures, dont un certain nombre avaient déjà' été publiées, et dont les autres étaient contenues dans les papiers remis par César à Antoine. En outre, les parents de César, et surtout Pison son beau-père, qui le 47 avaient gardé le silence, reprenaient courage maintenant pt demandaient que l'on ouvrît le testament et que l'on fît à César des funérailles publiques (1). La demande était habile, parce qu'elle mettait en échec le projet des pompéiens de faire confisquer le patrimoine du dictateur, presque entièrement formé des dépouilles des guerres civiles. D'ailleurs, cette demande, une fois proposée^ pouvait bien difficilement être repoussée. Puisque César n'avait pas été considéré comme ua tyran, pourquoi ses funérailles seraient-elles celles d'un simple particulier? Si l'on ratifiait toutes ses décisions, pouvait-on annuler son testament? On commença donc par reconnaître les proconsuls et les propréteurs, qui étaient déjà dans les provinces ou qui s'y rendaient : Lucius Munatius Plancus dans la Gaule chevelue, AsiniusPollion dans l'Espagne ultérieure, Manlius Acilius Glabrion en Achaïe, Quintus Hortensius en Macédoine, Publius Vatinius en Illyrie et peut-être Lucius Statius Murcus en Syrie. Il en fut de même pour les charges à exercer dans le courant de l'année par des gouverneurs, qui étaient encore à Rome, et dont certains étaient au nombre des conjurés. Décimus Brutus reçut le gouvernement de la Gaule cisalpine, Quintus Cornificius celui de l'Afrique, Tullius Cimber
(1) Svt-ioiiSr Cats., S3.
cp'iui de la BiLhynie, Trébonius celui de l'Asie, Lepide ceux de la Gaule narbonaiseet de l'Espagne ultérieure. On ratifia aussi les décisions prises par César touchant des charges et des commandements à venir. Hirtius et Pansa seraient consuls en 43, Décimus Brutus et Munatius Planciis en 42; différents autres personnages, parmi lesquels le conjuré Publius Servilius Casca, seraient tribuns en 43 ou en 42. Antoine aurait pour province la Macédoine et Dolabella la Syrie. César n'avait malheureusement encore choisi aucune province pour Brutus ni pour Cassius, quand il mourut. On aborda enfin la question du testament et celle des funérailles. Personne n'osa proposer que le testament fût annulé; mais Cassius et beaucoup d'autres sénateurs s'opposèrent au projet de funérailles publiques Ils se souvenaient trop vivement des violences qui s'étaient produites à celles de Clodius. Si la plèbe de Rome s'était alors abandonnée à de tels désordres, que ne ferait-elle pas pour César? (4) Mais les parents de César protestèrent et Antoine fit habilement observer que, si l'on refusait de faire des funérailles publiques, on risquait d'irriter encore davantage le petit peuple. Brutus, plus faible que Cassius, finit par être de cet avis; on décida qu'Antoine ouvrirait le testament que César avait remis à la grande vestale, et qu'on lui ferait des funérailles publiques (2). Et le jour même, probablement, en présence des amis et des parents de César, Antoine ouvrit chez lui, devant les assistants stupéfaits, le testament le plus extraordinaire qui eût encore été écrit à Rome. César instituait comme héri-
(1) Voy. dans Cicéron, A., XIV, xiv, 3, l'opinion d'Atticus, qui était aussi certainement celle de beaucoup d'autres conservateurs.
(2) Plctarqck, Bru\., 20.
tiers de toute sa fortune trois neveux, fils de ses deux sœurs, Caïus Octavius pour les trois quarts, Lucius Pinarius et Quintus Pédius pour l'autre quart; plusieurs des conjurés étaient nommés tuteurs de son fils, s'il en naissait un; Décimus Brutus, Marc Antoine et quelques autres figuraient comme seconds héritiers pour le cas où l'un des neveux ne pourrait pas recueillir l'héritage ; enfin il y avait un grand legs fait au peuple : 300 (d'après une autre source 120) sesterces par personne, et les jardins immenses situés au-delà du Tibre, avec les collections artistiques qui y étaient réunies. Enfin, dans un codicille. César adoptait pour fils Caïus Octavius (1).
Ce testament émut d'une façon incroyable le petit peuple de Rome (2), qui le 17, le 18 et le 19 semblait s'être calmé. Le fait n'est point étrange. Cette foule d'artisans, d'affranchis, de petits marchands qui vivaient à Rome au jour le jour, la plupart d'entre eux sans avoir une famille, sans être sûrs de leur pain ni de leur gîte, sans pouvoir compter sur l'appui d'institutions publiques qui leur vinssent en aide dans les difficultés de la vie, avait des raisons toutes spéciales et bien profondes pour être touchée d'un pareil testament. Assurer à cette plèbe le moyen de vivre e. l'égayer par quelque amusement, c'était désormais chose nécessaire pour la paix du monde. Les chefs du
(1) SoÉTONï, Caes., 83; Vell., u,59; Liv. Per.. ii6; Dion.XLIV, 35; Plut., Cae$., 68; Brut., 20; App., B. C, II, 143; Cic, Phil.- II, XLii, 109. — Selon Dion, XLIV, 35, Auguste, peut-être dans ses Mémoires, aurait dit que le legs était de 120 sesterces. Dans le Mon. Ane. 3, 7. Auguste dit au contraire qu'il en paya 300. Ihne, Rom. Gesch. VII, 263 n, cherclie à mettre les deux affirmations d'accord en supposant qu'Auguste paya 300 sesterces, pour indemniser le peuple en raison du retai'd.
(2) l'LDTAROHB, Brut , 20; Dion. XLIV, 35; App., B. C, II, 143.
parti populaire, surtout César et Glodius, l'avaient s: bien compris que, pour organiser ces secours, en partie à leurs frais, en partie aux frais de l'État, ils en étaient arrivés à ruiner le trésor public, à entraîner Rome dans des guerres téméraires, à dénaturer les institutions républicaines. Mais la crainte de ces dangers et la haine du parti populaire avaient amené le parti conservateur à s'opposer même aux secours les plus nécessaires, comme l'organisation des collegia et les distributions de blé. C'est ainsi que, pendant les vingt dernières années, cette misérable chiourme de la grande nef romaine avait reçu des secours intermittents, distribués tantôt avec une trop grande prodigalité, tantôt avec avarice; et elle s'était habituée à se considérer comme toujours menacée par le mauvais vouloir des grands, et protégée au contraire par les chefs populaires : par Clodius, par Crassus, par Pompée, par César. Et César qui, avec les distributions d'argent, les t'êtes, les grandes promesses, avait réussi à gagner toute la confiance de la foule, avait pu, lui tout seul, pendant les dernières années, contenir l'impatience et le mécontentement de cette plèbe pleine de haine contre les riches, besogneuse et irritée par la longue misère, et que la guerre civile avait exaspérée. Mais maintenant que son grand protecteur était disparu, cette multitude se trouvait abandonnée à elle-même, sans chefs, sans autre appui que les faibles débris des associations de Clodius, qui n'avaient plus maintenant ni union ni vigueur. On s'imagine donc facilement quelle impression le testament dut faire sur le petit peuple, qui avait déjà été remué le ■Î6 par les menées d'Antoine et de Lepide et excité les jours suivants parles colons et les vétérans, qui étaient accourus à Rome pour défendre leurs droits. Non : on
30 TtRandeur et décadence de rome
Eiavait jamais vu à Rome un noble répandre ainsi ses richesses dans le peuple, laisser à tant de milliers de personnes, non seulement des jardins magnifiques» mais 300 sesterces par personne : un petit trésor, dans la disette générale d'argent, que la Fortune offrait à tant de plébéiens comme un secours et juste à temps. César terminait sa vie en faisant encore une fois honte à cette oligarchie que le peuple accusait d'êire si avare et si féroce; qui l'avait fait mourir, lui, comme elle avait déjà fait mourir Giodius et les Gracques, comme elle avait proscrit Marins et persécuté tous les défenseurs des pauvres. L'agitation qu'Antoine et Lèpide avaient fomentée le 46 s'accentua vite, grâce surtojit aux vétéx-ans; on pleura César poignardé si lâchement par des hommes qu'il aimait tant, comme le prouvait son testament; on maudit ses meurtriers; on commença à dire qu'il fallait venir tous en foule aux funérailles du grand bienfaiteur des pauvres et l'ensevelir comme Giodius (1).
Les conservateurs furent bientôt inquiets, et Antoine se vit très embarrassé. Si les esprits s'enflammaient, s'il survenait des émeutes, comment ferait-il pour continuer à louvoyer entre les hommes du parti populaire et ceux du parti conservateur? Il chercha donc à rassurer les conservateurs par des discours et en prodiguant au sénat les témoignages du plus respectueux empressement; il consulta en toutes circonstances les sénateurs les plus éminents; il ne fit rien sans avoir demandé d'abord au sénat son approbation; il arriva même à rassurer les sénateurs qui l'interrogeaient au sujet des papiers de César. Ils n'avaient pas à s'inquié-
(1) Plotarqde, Brut., 20, fait observer que la raison principale des désordres aux funérailles de Cùsar fut le souvenir des fiméraiiles de Clodius, et la chose me paiait vraisemLIaLlô,
ter : il n'y avait dans ces papiers aucune disposition grave, et aucune immunité n'était accordée; des nombreux exilés que le parti conservateur avait fait condamner après les funérailles de Clodius, un seul était rappelé (1). Mais in même temps Antoine se gardait bien de froisser les parents et les amis de Cicéron, dont le ressentiment augmentait à mesure que la crainte diminuait; et il leur laissait préparer les funérailles de façon à en faire une grande démonstration de sympathie pour la victime et de haine pour les meurtriers. Le cadavre serait placé sur un lit d'ivoire, recouvert d'une pourpre brodée d'or; on placerait en tête, sur un trophée, la toge ensanglantée dans laquelle il avait été tué, de vieux magistrats porteraient le corps de la domus publica jusqu'aux rostres, où l'éloge serait prononcé, un cortège immense, composé des amis, des vétérans, des affranchis et de tout le peuple viendrait prendre le corps et l'emporter au champ de Mars, où il serait brûlé; on enverrait d'abord, les uns après les autres, au champ de Mars, pour abréger le cortège, les hommes portant les trophées de ses campagnes; on les rangerait autour du bûcher, et le corps du grand capitaine disparaîtrait au milieu des trophées de ses victoires (2). Mais qui prononcerait le discours? Le fils adoptif de César, Octave, était en Macédoine; les autres héritiers étaient des hommes trop peu connus, parmi les héritiers qui venaient en seconde ligne plusieurs avaient pris part à la conjuration. D'ailleurs, ce n'était pas chose facile que de parler de César devant ses meurtriers et devant ses vétérans, après l'amnistie. On fut d'avis à la fin qu'Antoine, à titre de consul, d'ami et de second héritier pourrait se charger
(1) Cicéron, Phil.. I. i, 3-3
(2) Suétone, Céi., U.
de ce pieux devoir; et, bien qu'à contre-cœur, Antoine dut y consentir, pour ne pas trop mécontenter le parti populaire. Mais le petit peuple et les vétérans devenaient de plus en plus hardis; l'exaltation populaire augmentait; beaucoup de riches et de citoyens paisibles prenaient le parti d'abandonner Rome à la canaille, le jour des funérailles. Bientôt les funérailles de César devinrent la préoccupation de tous les esprits à Rome, et pour cette journée-là (on ne peut en fixer la date qu'entre le 20 et 23 mars) (1), tout le monde s'attendait à quelque chose de beau ou de terrible. Antoine savait que ce serait pour lui une journée fatigante, car il avait à prononcer cet éloge si difficile et à empêcher des troubles trop violents, sans toutefois sévir contre la foule; les conjurés les plus connus prévoyaient des scènes de violence et Igrtifiaient leurs maisons (2); les conservateurs redoutaient la révolu* tion; le petit peuple s'attendait à des désordres magnifiques et à un incendie grandiose, comme celui qui avait été allumé pour Clodius.
Le jour redouLé et désiré à la fois finit par poindre. Bientôt le forum, les marches des temples, les monuments, les rues voisines furent envahis par la foule du peuple et des vétérans; une foule agitée, prête à la violence, venue sans intention précise, pour brûler César comme Clodius, dans uu édifice public. Les un.s pensaient pour cela au temple de Jupiter Capitolin. les autres à la Curie de Pompée. Cependant les amis
(1) Les fun^'railles de Ciisar ne peuvent pas avoir eu lieu avan-: le 20. parée que le IS était un jour de feriœ ■publicœ où les cérémonies funèbres ne pouvaient avoir lieu. Après le 20, n'importe quel jour est possilile, mais il est évident que César étant mort le 15, on ne peut pas aller plus loin que le 22 ou le ââ.
(2) Pj-UTarooe, brut., 20
LA rîN D'UNE ATtîSTOCÏlATîE 83
emplissaient pea k peu la domus puhlica, et au dehors de la domus publica iusqn' aux rostres, se rangeaient, du mieux qu'ils pouvaient dans cet espace étroit, ceux qui devaient former le cortège. Il semble qu'Antoine ait posté dans le voisinage, on ne sait au juste en quel endroit, une petite troupe. Enfin, ia couche d'ivoire que des amis portaient sur leurs épaules, parut sur ie forum; et le cortège s'avança lentement dans une grande confusion, accompagné par les nénies des chanteurs qui répétaient surtout un vers d'Attius, choisi habilement par les organisateurs des funérailles . « J'ai sauvé ceux qui m'ont donné la mort. » Le cadavre fut ainsi porté jusqu'aux rostres, dont l'archéologue romain Boni croit avoir dernièrement découvert les restes (1). Le moment était venu pour Antoine de monter à la tribune et de parler... Mais le consul se tira habilement d'embarras; il fit lire par le crieur public le décret rendu par le sénat au commencement de l'année, qui accordait à César de si nombreux et si grands honneurs, et la formule du serment que les sénateurs s'étaient engagés à lui prêter; il ajouta quelques mots et descendit (2). En se servant ainsi
(1) Mais il y a à faire de fortes objections. Voy. Vaglieri, Gli
icavi recenti nel Foro romano, Rome, 1903, p. 452 et suiv.
(2) Suétone, Cces., 84. « Laudationis loco consul Antonius per praeconem pronunciavit Senatus consultum, quo omnia ei divina sjmul atquo humana decreverat : item jusjm-andimi, quo se cuncti p»*o salute unius adstrinxerant : quifausperpaucaase verbaaddidit. I» — Suctone nous doime donc ime version bien différente de celle des autres historiens qui font prononcer à Antoine un grand discours contre les meiu'triers, dont les émeutes populaires n'auraient été que la conséquence directe. Mais il est certain que vSiiétone seul nous dit la vérité. En effet Cicéron ne fait aucune allusion au grand discours subversif d'Antoine dans les lettres de cette époque ; il en parle seulement dans les Philippiques, c'est-à-dire après que la rupture d'Antoine avec le parti des conjurés fut complote. D'ailleurs il est très peu probable
ni. ft
Si GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
des termes mêmes du sénat pour faire l'éloge du défunt, il contentait les hommes du parti populaire sans que les conservateurs, qui avaient approuvé ces décrets quelques mois auparavant, pussent se plaindre. Le discours fini, le cortège devait se reformer et se diriger vers le champ de Mars, et déjà les magistrats ■se disposaient à reprendre le corps. Mais à ce moment quelques-uns des spectateurs se mirent à crier : t Au temple de Jupiter Capitolin, à la Curie de Pompée! » D'autres voix répondirent; les cris se partagèrent et bientôt de toute part on cria confusément; quelqu'un ayant fini par s'avancer, beaucoup en firent autant, et bientôt la foule tout entière s'avança comme une grande vague vers le lit funèbre. Ceux qui étaient autour essayèrent de résister; il se fit bientôt un grand tumulte; quelqu'un eut l'idée de faire le bûcher sur le forum même; on fit un peu écarter les gens, et dans l'espace libre on commença à jeter des morceaux de bois. En un instant tout le monde eut compris; on courut à travers le forum pour chercher du bois, on prit les sièges, les bancs, les tables; on dévalisa tout, pour trouver ce qu'il fallait pour brûler un cadavre. En peu de temps le bûcher s'éleva à cet endroit du forum qui est encore marqué par les restes
qu'Antoine ait prononcé un grand discours dains un moment où comme consul il avait des préoccupations Lien plus graves; et il est impossible qu'il ait provoqué si ouvertement les conservateiu-s, à ^xa moment où il cherchait encore âne se compromettre avec aucun parti. Le discours que lui prête Suétone correspond au contraire parfaitement à toute la politique qu'il faisait en ce moment. En somme, les troubles qui suivirent les fimérailles de César furent l'effet d'une situation tendue depuis longtemps; mais le parti des conjurés, quand il se fut brouillé avec Antoine, accusa celui-ci de les avoir provoqués par son discours et ses intrigues. Voilà l'origine de la légende, que les historiens postéfieuTB, surtout Dion C&ssius. ont beaucoup amplifiée.
du temple du Divus Julius. Un grand nombre de ceux qui étaient autour du corps de César, voyant le désordre augmenter de violence, se retirèrent; et le corps finit par tomber au pouvoir de lafçule, qui le porta sur le bûcher : le feu fut allumé; les flammes s'élevèrent, et alors le peuple, dans une frénésie sauvage, se mit à tout jeter dans le feu. Les vétérans jetaient leurs armes; les musiciens jetaient leurs instruments; le peuple jetait ses vêtements (1). Bientôt le corps du conquérant de la Gaule disparut dans un immense tourbillon de flamme et de fumée, au milieu des cris de la foule amoncelée sur les degrés des temples, s'agrippant aux colonnes et aux monuments pour voir cette grande flamme. Mais la victoire, le feu, l'agitation, les cris augmentèrent encore l'exaltation de la foule; le bûcher ne suffisait pas; des bandes abandonnèrent le forum et se dirigèrent vers les maisons des conjurés pour y mettre le feu; ceux qui restèrent sur le forum, en proie à une excitation grandissante, continuèrent à jeter du bois dans le bûcher, pour faire un immense incendie. Inquiets de la tournure que prenaient les choses, les magistrats et les personnages se retiraient à la hâte; le consul restait seul à la tête de quelques soldats et aux prises avec une émeute qui, commencée sur le forum, semblait devoir gagner la ville tout entière. Antoine ne voulait point répéter l'erreur de l'an 47, en faisant une répression cruelle; mais voulant au moins empêcher qu'on mît le feu à quelque grand édifice du forum, comme il était arrivé aux funérailles 3e Glodius, il finit par faire saisir par ses soldats, porter sur la roche Tarnéienne et précipiter quelques
(1) C'est dajtts Suét., Caest.,8i,que l'on trouve le meilleur récit des funérailles. Eion, XLIV, 50, donne certains détails importants. — App.>fi. C'y", 143-148. est plein de choses inexactes.
26 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE RCiîE
mutins (1). Cet acte de sévérité calma un peu l'ardeur des incendiaires; mais au même moment des bandes furieuses se pre'cipitaient sur les maisons de Brutus et de Cassius pour y mettre le feu, et tentaient de les prendre d'assaut, tandis que les habitants des maisons voisines sortaient de chez eux, et, se mêlant à la foule, la suppliaient de ne pas mettre le feu, pour que leurs maisons à eux ne fussent pas brûlées (2). On n'arriva qu'à grand'peine à apaiser ces forcenés et à les faire partir. Mais une de ces bandes rencontra en route un tribun du peuple qui, pour son malheur, s'appelai' Ginna, comme le préteur qui avait prononcé le 16 un discours sur le forum contre César. On le prit pour celui-ci; on se jeta sur lui; on le mit en pièces, et on hissa sa tête au bout d'une pique (3). Ainsi toute la nuit le bûcher brûla, alimenté par une foule qui ne quitta pas le forum (4); et la ville fut troublée dans chaque quartier par des désordres et des actes de violence.
Le lendemain, les affranchis de César cherchèrent au milieu des tisons et des cendres du bûcher les restes à demi consumés du corps (5); ils les recueillirent pieusement et les portèrent au sépulcre de famille (6), jui était situé à un endroit que nous ne connaissons pas. C'est ainsi que César, après tant de dangers, tant de fatigues, tant d'erreurs et tant de triomphes, après des funérailles si troublées, arriva enfin au dernier repos. Mais le petit peuple ne s'apaisa pas. Sa fureur,
(1) Dion, XLIV, 50.
(2) Appien, B. C, II, 147.
(3) Au sujet de ce Ciima, voyez Groebb, App. à Drumans»,!', p. 420.
(4) Appien, B. C, 2. 148.
(5) CicÉKox, Phil., II, XXXVI. 91 : $emv,slulaiut ille. m Dio.\. XLIV. 51.
au contraire, augmenta, excitée par les désordres de3 funérailles et de la nuit, par l'impunité et surtout par l'appui des vétérans, dont la colère grandissait tous les jours, attisée par la crainte de perdre les récompenses promises. Le lendemain des funérailles, l'agitation continua partout dans la ville, agitation désordonnée, sans chefs, sans entente, sans but déterminé. On tenta de nouveau de prendre d'assaut les maisons des conjurés (1); une foule énorme se pressa pourvoir les restes du bûclicr; il y eut de tous les côtés de tels désordres, que les conjurés jugèrent prudent dé rester encore chez eux ce jour-là. Antoine, toujours décidé à rassurer les classes conservatrices sans irriter le parti populaire, rendit un édit très sévère, interdisant à tout le monde, excepté aux soldats, de porter des armes (2); mais il ne prit aucune mesure sérieuse pour l'appliquer. Aussi l'émeute continua et prit des proportions de plus en plus grandes le troisième et le quatrième jour; après les citoyens les étrangers s'y mêlèrent, se portant aussi en foule à l'endroit où ou avait brûlé le corps de César pour lui rendre hàEimage à leur manière; les Juifs surtout y vinrent eu grand nombre rendre hommage à la mémoire fie l'homme qui avait vaincu Pompée, le conquérant dy la Palestine et leur avait accordé de nombreux privilèges (3). Les conjurés attendaient en vain chez eur^ l'heure où ils pourraient sortir en sécurité, ce qui senblait une précaution provisoire devenait ua confine ment forcé; Brutus, Gassius et les autres conjurés qui occupaient des magistratures durent renoncer à descendre au forum et à remplir leurs fonctions; beau- Ci) Appie.n, B. C, m, 15.
(2) Dion, XL! V, 51.
(â) SaïTo;iif, Cœi.. 84.
38 GRANDEUR ET DÉCAni.NCE DE ROME
coup de services publics furent entrave's et suspendus. Peu à peu, au milieu de ces désordres imprévus, tout le monde commença à se sentir dans un grand embarras. Les césariens les plus éminents, qui tous avaient fait fortune (1) et qui par suite désiraient simplement conserver ce qu'ils avaient acquis, craignaient tous les jours davantage de voir les conservateurs reprendre force à la suite de ces désordres, comme il était arrivé aux temps de Saturninus et de Catilina; mais ils n'avaient le courage de rien faire pour s'y opposer, ayant honte et peur du parti de César, qui se confondait maintenant avec les bandes révoltées de Rome. Presque tous continuaient à se tenir loin de P«,ome; les membres du collège formé par César pour célébrer tous les ans les jeux de la Victoire n'osaient pas commencei* leurs préparatifs (2); Oppius demandait à Cicéron son appui (3); Hirtius lui-même semble être reparti très vite (4); m(^rae Lèpide ne savait quel parti prendre. Un jour il craignait d"être assassiné comme César, le jour suivant, sollicité par sa femme Junia, la sœur de iirutus, il écrivait des lettres amicales aux chefs de la conjuration (5); si bien qu'Antoine, pour ne pas perdre son appui, lui promit de le faire élire grand pontife en remplacement de César (6). Abandonné de tous, Antoine, qui ne voulait pas sévir contre le petit peuple, et qui ne voulait pas non plus, comme Marins en
(1) Les richesses de Salluste sont proverbiales : au sujet ('e celles de Cornélius Balbus, voy. Dion, XLVID, 32.
(2) Dion, XLV, 6: Suét. Aug., 10.
(3) Cicéron, F., XI, xxix, 2.
(4) Après ce que dit de lui Nie. Dam., 27, on ne sait plus rien sur Hirtius jusqu'à la lettre de Cicércn à Atticus, XIV, xi, i (du 12 avril), où Hirtius semble être à Pouzzoles.
(5) Voy. Cic, A., XIV, VIII. 1.
(6) Dion, xliv, b'ò.
LA ì'iy D'UNE ARISTOCRATIE 39
l'an 100, être écrasé par une levée de conservateurs exaspérés, abandonnait Rome aux révoltés et aux vétérans furieux; et il s'ingéniait en même temps à gagner les faveurs des grands, en donnant des fleurs à ceux qui auraient eu besoin d'épées. Il soutint au sénat la proposition faite par Servius Suipicius d'annuler tous les privilèges et toutes le? immunités accordées par César qui n'avaient pas encore été mis à exécution avant le i5 mars (4); il fit encore plus : il proposa lui-même un sénatus-consulte qui déclarait la dictature abolie pour toujours, à la grande joie des conservateurs, qui s'imaginaient tuer ainsi une seconde fois César (2). Mais les conservateurs, que les césariens redoutaient tant, n'en étaient pas moins troublés par ces désordres. Les conjurés perdaient courage dans ce confinement forcé et dans cette longue inertie, Brutus surtout qui, faible et nerveux par nature, était probablement déjà tombé de l'exaltation des Ides dans cette prostration où nous le verrons bientôt; les désordres effrayaient beaucoup de monde, rendaient les entrevues et les ententes difficiles; les séances du sénat étaient rares; on attendait partout que l'émeute eût pris fin
(î) CicÉRON, Phil, I, I, 3; II, XXXVI, 91; Dion, XLIV, 53. Toutefois, le texte du sénatus-consulte n'est pas le même dans les deux passages de Cicéron; et Dion ne nous aide guère à connaître le texte exact et le but de cette délibération, qui reste peu claire.
(2) CicÉBON, Phil., I, I, 3: II, xxxvi, 91; Liv., Per., 416. Les historiens ont voulu expliquer cette façon d'agir d'Antoine comme ime feinte très habile pour tromper et tranquilliser le parti conservateur : mais il me paraît plus simple et plus vraisemblable de voir là l'effet des troubles de Rome qui contraignirent Antoine, peu sûr de pouvoir les dominer, à se rapprocher encore plus des conservateurs, pour n'être pas soupçonné de favoriser la révolte. D'un passage de Cicéron, Phil., II, xxxvx. 91, il réaulte que ces décrets furent rendus après les funérailles de César.
«0 GRANDEUU ET DÉCALEiN'CE DE ROME
pour prendre plus tranquillement sur tous les points les décisions nécessaires, et cependant les journées passaient et personne ne faisait rien. Dolabella redoutait, sans doute à cause de sa trahison (1), le sort de Cinna et il se cachait. Quant à Cicéron, après la grande joie que lui avaient apportée les Ides de mars et les émotions des journées qui avaient suivi, il commençait à s'impatienter à cause de la lenteur que l'on mettait à agir, bien qu'il fût courtisé par tous les partis. De nombreux cesari ens allaient jusqu'à refaire leurs testaments pour lui laisser quelque chose en héritage; et ils s'empressaient de le lui faire savoir (2). En somme, les hommes éminents des deux partis éprouvaient la même lassitude, et s'abandonnaient aux mômes prévisions fâcheuses, au même souci égoïste de leur fortune, dissimulant leurs craintes sous un dégoût pour toute chose. « Si César, qui avait un si grand génie, n'avait pas su trouver une issue à la situation, quel autre homme en serait capable (3)? » disait un ami fidèle du dictateur. C'était du reste l'opinion générale qu'un cataclysme était prochain. On disait qu'à l'annonce de la mort de César, les Gaulois allaient s'insurger (4), que les Gètes se préparaient à envahir la Macédoine (5) et que les légions allaient se révolter
(1) Supposition qui dérive dece fait qu'on n'entend plus paxler de Dolabella jusqu'à la fin d'avril.
(2) CicBRON, A., XIV, III, 2. Un autre passage de Cicéron. A., XIV, XIV, 5, montre que ces gens-là étaient surtout des cesari ens.
(3)CicKR0N. A., XIV, I, 1. nie, c'est Matius, comme le prouve le passage de Cicbrok, ^4., XIV, m, 1. — Il faut remarquer qii'aui premiers jours d'avril un ami dévoué et un fervent admirateur de César avouait que Céséir lui-même « exitutn no» repcriebat •
(4) Cicéron, A., XIV, iv, 1. Voy. XIV, 9, ?i.
(d) Àse.t £. C, ìli, a, où idD laits no «ont pas dcnnus « leujf
dans les provinces (i). Tout le monde était irrité et mécontent; chacun, redoutant un grand désastre, ne songeait qu'à sauver le plus qu'il pouvait sa fortune; on allait voir, on courtisait, on sollicitait ce même Antoine (2) à qui personne ne venait en aide pour gouverner la république. La mort de César et la validation de ses actes avaient fait venir en foule à Rome tous ceux qui avaient subi des dommages parce qu'ils avaient suivi Pompée et qui maintenant, pour être indemnisés, intriguaient auprès du parti conservateur redevenu puissant et auprès du consul qui semblait bienveillant; et ceux, d'antre part, — et ils étaient même plus nombreux — à qui César avait fait une promesse, dont Antoine devait leur trouver la preuve dans les papiers de César. Ainsi Atticus cherchait dans ces papiers l'annulation de la colonie de Buthrote Les ai;ents du roi des Galates Déjotarus et ceux des Marseillais demandaient la restitution des territoires qui leur avaient été enlevés par César, parce qu'ils s'étaient montrés favorables à Pompée. Des ambassadeurs siciliens, qui avaient déjà obtenu de César le droit latin, demandaient maintenant que les habitants de l'île fussent déclarés citoyens romains (3). Le fatras des réclamations, des demandes, des revendications grossissait tous les jours; et dans l'universel désordre la plupart des gens, renvoyés de l'un à l'autre, finissaient
place, puisqu'il résvilte du récit lui-même que le bruit d'une invasion des Gètes se répandit à peu près au moment où Antoine proposa le $en. cons. sur la dictature, c'est-à-dire au moment où couraient les autres bruits inquiétants rapportés par Cicéron. (i) Cicéron, A., XIV, v, 1.
(2) Cicéron, F., XI, xxvni, 7.
(3) Il me paraît vraisemblable que les décrets qu'Antoine rendit k ce sujet dans la seconde moitié d'avril aient f'ié précédés de pourparlers qui durent être faits à c« uxornuut-Mk.
42 GRANDEUR ET Dl^CADENCE DE ROME
par avoir recours à Antoine. Tout le monde réclamait, mais personne n'était disposé à prendre de la peine ni à s'exposer au plus petit danger pour le bien de la république; la machine de l'État, qui semblait bien remontée le matin du 17, était de nouveau démolie cinq ou six jours plus tard; Antoine seul travaillait infatigablement du matin au soir (1), mais il ne pouvait suffire à toute la besogne, alors qu'aucun homme éminent ne voulait prendre la moindre initiative au sénat et que l'on négligeait les mesures les plus urgentes. Il semble qu'on n'ait même pas pensé à annoncer officiellement à tous les gouverneurs Ja mort de César et le changement de gouvernement (2). Seul le bruit de l'invasion des Gètes en Macédoine parut un instant inquiéter le sénat. Ne pouvant, dans de telles difficultés, laisser les légions sous le commandement d'un propréteur, le sénat décida d'envoyer une commission en Macédoine pour étudier la situation, et il mit, en attendant, l'armée destinée par César à la campagne de Perse, sous le commandement du consul Antoine, qui devait, l'année suivante, être proconsul en Macédoine (3). De cette façon si l'invasion des Gètes so
(1) CicÉRON, A., XIV, xiii i4., 4 ; lettre d'Antoine où celui-ci fait allusion aux nombreuses occupationet qui l'empêchent de voir Cicéron.
(2) Voy. CicÉaoN, F.. X, xxxi, 4.
(3) App., B. C , III, 25, que confirme en partie une affirmation contenue dans le pseudo-discours de CaJénus dans Dion, XLVI, 24. J'accepte la version d'Appien, d'après qui ce sénatus-consulte fut fait à ce moment-là (c'est-à-dire peu après le sénatusconsulte sur la dictature) : il me paraît impossible, en effet, qu'il y ait im rapport, comme l'ont voulu beaucoup d'historiens, entre les bruits que l'on faisait courir sur les Gètes et la loi qui donnait la Gaule à Antoine. Antoine aurait alors travaillé contre lui-même, car la peur d'une invasion des Gètes en Macédoine aurait été un argument excellent pour les adversaires de la loi «ur les G&ulos. Comment pourrait-on retirer les légions de la
LA FIN L» LxNE ARISTOCRATIE *3
produisait, le consul aurait pu immédiatement pourvoir à la défense.
On ne tarda guère cependant à se fatignor de cette pénible incertitude; et vers la fin de mars Antoine commença à voir les deux partis se dissoudre autour de lui. Un grand nombre de conjurés s'enfuirent de Rome les uns après les autres. Décimus Brutus et TuUius Cimber partirent pour leurs provinces (i), heureux d'avoir un bon prétexte pour quitter Rome. Dès les premi-ers jours d'avril, beaucoup de sénateurs se rendirent dans leurs villas du Latium et sur le golfe de Naples; le 6 ou le 7 le personnage le plus considérable du sénat, Gicéron, partit lui aussi pour Pouzzoles. Il ne devait y avoir cette fois, comme tout le monde s'y attendait, aucune réaction conservatrice contre les désordres. Depuis la guerre civile dans laquelle il avait perdu tant d'hommes, tant de richesses et, ce qui est le plus précieux des biens, la confiance en soi, le parti conservateur n'avait plus de force. Mais le parti césarien lui-même n'était pas moins atteint, car il était réduit maintenant à une bande de révoltés et de vétérans forcenés qui, sans chefs et sans trop savoir ce qu'ils voulaient, mettaient le trouble dans Rome. Tant-il est vrai que César n'avait rien pu fonder de vraiment durable, et qu'en disparaissant il laissait l'État comme une grande ruine suspendue au-dessus d'un abîme. Pour comble de malheur, au milieu de ces désordres^ le 8 ou le 9, le petit peuple en révolte finit par trouver un chef»
Macédoine, si les Gètes étaient sur le point de l'envahir? Ceci se fit donc à un moment où Antoine ne pensait pas encore aux Gaules. (1) App., B. C, m, 2 qu'il faut cependant rectifier par Cicéron, A., XIV, ï, i, qui montre que Trébonius partit un peu plu.<j tard, en même temps que Brutus et Cassius. La nouvelle que Décimus Brutus était arrivé auprès de ses Ji^gions était déjà connue à Rome le 1» avril. — Voy. Gicéko>, A., XiV, xm, Û.
Ce fut Érophile, le faux neveu de Marius que César avait banni. César tué, il était aussitôt revenu à Rome; ii avait élevé un autel à l'endroit où Césaravait été brûlé, et ayant réuni autour de lui une poignée d'aveûturiers^ il allait d'un quartier à l'autre dans Rome, en réclamant la vengeance du dictateur et en poussant le petit peuple à tuer Brutus et Cassius (i). L'agit^'ition se propagea avec une telle violence, que Brutus et Cassius, après avoir fortifié leur maison, se fatiguèrent à la fin de vivre toujours comme dans une prison, avec l'appréhension constante d'être assaillis, et se décidèrent à quitter Rome, si du moins Antoine promettait à Brutus de lui faire obtenir le congé nécessaire. En qualité de préteur urbain il ne pouvait quitter la vilk pour plut> de dix jours sans y être autorisé par le sénat. Ils firent donc appeler Antoine, qui se montra bien disposé à l'égard des chefs de la conjuration et promit de leur donner satisfaction (2); mais avant de quitter Rome il? voulurent faire encore une tentative pour ramener à eux les plus violents des révoltés, les vétérans, et lans un édit ils promirent aux colons de César de les iibérer de l'obligation où ils étaient de ne pas vendre avant vingt ans les terres qui leur avaient été accor. dées (3). C'était là jeter un peu d'eau sur un torrent de lave. L'admiration populaire pour César s'exaltait et dégénérait en un véritable fanatisme religieux. Il y
(1) CicÉRO\, Â., XfV, vî, 1; Liv., Per., 116; Appien, D. C, 3,2.
(2) CicsRON, A., XIV, VI, 1 . Antonii conloquium cum heroibus nottris pro re nata non incommodufti. Fut-il question dains cet entretien de l'autorisation à demander au sénat? C'est une supposition rendue vraisemblable par ce fait qu'Antoine, comma sous le verrons, fit à peu de temps de là accorder cette autorisation.
(3) Ag^'J^u. B. C. ili. S,
avait dans le petit peuple de Rome de nombreux Orientaux habitués à adorer les rois comme des dieux; mais à ce moment de folie leur singulière superstition gagna mêmes les Romains, si bien que tous les jours on venait en foule à l'autel apporter des vœux, faire des sacrifices, régler des litiges en jurant par César (4), et César devenait ainsi un dieu protecteur pour les pauvres et pour les misérables. Le désordre s'accrut à un tel point, la situation devint si dangereuse, qu'au bout de quatre ou cinq jours, le H ou le 42 avril probablement (2), Antoine, redoutant de voir les choses prendre une tournure encore plus fâcheuse, fil saisir et mettre à mort Érophile.
(1) SCÉTONE, Cet., 85.
(2) Liv., Per. H6; Apiien. B. C, III. 3; Cicéron, Phil., I, ii, 5. — Voici comment s'établit la date du 12. D'après Cicéron, A., XîV, vili, 1, Cicéron reçut a Smuessa, le 15, une lettre d'Atticus ijù celui-ci lui apprenait la mort du faux Marius, sans cependant lui parler encore du départ de Rome de Brutus et de Cassius, dont Atticus' n'informa Cicéron que dans une des lettres suivantes. Voy. Cicéron, A.,XÏV,x, 1. Brutus et Cassius quittèrent donc Rome après que le faux Marius eut été mis à mort, c'està-dire au moins tm jour après, puisque Atticus eut le temps d'écrire, entre la lettre à laquelle Cicéron répond dans sa huitième et celle à laquelle il répond dans sa dixième, ime autre lettre à laquelle il répond dans sa neuvième. On voit d'autxe part (Cicéron, j4., XIV, vu, 1), que par d'autres voies, le 15 au matin, Cicéron avait appris que Brutus et Cassius avaient déjà été Vus à Lanuvium, ce qui signifie qu'ils devaient être partis de Rome, le 12 ou le 13. Voyez Rcete, Die Correspondenz Cicero» »n den lahren 44 und 43, Marburg, 1883, p. 18. Erophile fut donc mis à mort le 14 ou le 12. La date du 14 avril, supposée par Lange, Rómische A Ite'thûmer, Berlin, 1871, III, 483, est trop tardive.
HI
BÎSSOLUTÎO-N CNIVERSELLB
Les conservateurs louèrent fort la sévérité d'Antoine (4), qui fut félicité par Brutus (2). Mais ce fut un répit de peu de durée. Le petit peuple s'agita encore davantage et fit des démonstrations contre le meurtrier d'Érophiîe; il incendia jusqu'à la boutique d'un statuaire, où l'on changeait la tête des statues de César. Antoine dut en venir à de nouvelles rigueurs : il fit crucifier les esclaves et précipiter de la roche Tarpéienne les affranchis qu'il surprit dans ces violences (3). Mais ce fut inutile : le jour suivant, le 13 avril, Brutus et Cassius, fatigués de vivre dans une crainte continuelle, et énervés par l'inertie et la solitude à laquelle ils étaient condamnés, sortirent de Rome pour se rendre à Lanuvium. Antoine, en voyant croître les troubles dans Rome, se rapprocha encore davantage des conservateurs : il proposa d'accorder à Brutus la permission de rester plus de dix jours en dehors de Rome (4); il proposa aussi
(1) Appien, b. c, III, 3.
(2) CicÉRON, A., XIV, VIII, 1.
(3) Appien, B. C, III, 3.
(4) CicÉRON, PhiL, II, XIII, 31 : il semble résulter de ce passage que cette autorisation fut donnée avant les jeux apoUinaires, c'est-à-dire avant juillet, puisque l'énumération des laveurs accordées par Antoine à Brutus sviit évidemment l'ordre chroiiologiqi!.e. Il nir parait vraisemblable qu'elle ait ét(- dnp.^^n
que l'on chargeât Lèpide de négocier la paix avec Sextus Pompée, qui était encore puissant en Espagne avec ses sept légions, et de lui offrir de rentrer à Rome (4); il donna une autre satisfaction au parti conservateur, en faisant suspendre par un sénatus-consulte l'élection populaire du jjontifex maximus (2). Et là-dessus le collège des pontifes reconnut Lepide comme grand pontife. Malgré cela, quand Brutus et Gassius furent partis, l'exode des grands se changea en fuite précipitée : l'un après l'autre les conjurés qui restaient encore se mirent à l'abri; Trébonius se décida à partir pour sa province, mais sans rien dire, en homme privé, redoutant quelque acte de violence de la part du petit peuple (3). Cléopâtre s'enfuit aussi de Rome; et Lèpide, quand il eut été élu pontifex maximus, prit la route de la Narbonaise. Antoine restait presque seul à Rome, dans cette sorte de cratère, qui fumait, grondait, tressaillait, et semblait prêt à une épouvantable éruption.
Combien les choses avaient changé, et de quelle façon imprévue, pendant ce mois, depuis les Ides de
k ce moment-là parce qu'on ne reprocha jamais à, Brutus da
s'être absenté illégalement.
(1) Appien, JS. C, m, 4; la décision au sujet de la flotte fut cependant, comme nous le verrons, prise plus tard qu'il ne le dit. ^
(2) Dion, XLIV, 53, nous fait vaguement conjecturer que l'élection eut lieu à ce moment-là, mais il ne nous renseigne en rien gur la façon dont elle fut faite. Je ne crois pas, comme le suppose Lange, qu'Antoine ait proposé au peuple une lex. Evidemment il ne voulait pas faire élire par les comices le pontifex viaximu», car il n'avait pas confiance dans les dispositions du peuple : pouvait-il se fier à lui pour faire approuver une loi aussi réactionnaire que celle-là ? En outre, si la suspension de l'élection populaire avait été approuvée par une loi, on n'aurait pas pu dans la suite prétendre que ce pontificat de Lèpide était illégitime. Voy. Mon. Ane. (Gr.) 6, 1-2. C'est pour ces raisons que je suppose qu'il y eut un sénatus-consulte.
(3) CiCKKON, XIY, X, 1 ; Appien, B. C, III, 6.
mars! On avait pensé réconcilier les partis et reconstituer un gouvernement républicain raisonnable ; au lieu de cela, ce n'était partout- que défiance et désorganisation. Pour un instant cependant, après les troubles et les éoieutes qui duraient depuis un mois, cette désorganisation put donner à tout le monde l'iJlusion d'un apaisement, et faire croire que le calme allait revenir. Les conservateurs qui s'enfuyaient avaient certainement éprouvé, à peine sortis de Rome, le bien-être que l'on ressent quand, après avoir été dans une chaleur accablante, on arrive au sommet d'un pic où l'on respire un air frais et limpide. Dans les petites villes italiennes, comme Lanuvium, la plèbe des artisans était peu nombreuse, et n'avait ni eollegia, ni chefs, ni cette audace turbulente que donnaient à celle de Rome le nombre et la puissance; les propriétaires aisés et les marchands riches, il étaient au contraire presque tous, à ce moment surtout où l'on redoutait une révolution à Rome, favorables uu parti de Tordre, c'est-àdire aux conservateurs et aux conjurés (1). Ces derniers, après la haine violente à laquelle ils avaient été în butte à Rome, retrouvaient donc dans ces villes le respect et l'admiration qu'ils ambitionnaient; et ils se laissaient facilement aller à l'illusion que le danger était passé. Brutus et Gassius eux-mêmet ne déployaient pas une grande activité; ils s'étaient arrêtés à Lanuvium et de là ils se bornaient à lancer un appel, dans tous les municipes du Latium, aux jeunes gens de? familles qui avaient avec eux des liens de parenté, d'amitié ou de clientèle, en les invitant à former en-
(1) Voy. CicÉRON, A., XIV, vi, 2, Jcllun, Les irantformationi politiques de Vltalie, p. 11-13, a démontré, en citant de nombreux faits, que les classes aisées en Italie se sont montrées, pendant cette crise, favoraìiles aux coniiirés.
semble atte sorte de garde avec laquelle ils pourraient rentrer dans Rome (1). Trébonius, Décimus Brutus, Tullius Cimber étaient en voyage; les autres conjurés et conservateurs éminents, dispersés dans les villas et Iss petites villes, ne faisaient plus rien, ils n'écrivaient même pas. A Rome aussi le peuple, peu à peu, se calmait, n'ayant plus personne à persécuter ou à menacer. Le seul qui s'agitait et se remuait encore était le vieux Gicéron, qui, recevant partout des hommages, était arrivé, après un voyage agréable de huit jours, « dans ses domaines de Gumes et de Pouzzoles, » où il avait trouvé de nombreux membres de la haute société de Rome, et presque tous les chefs du parti de César, Bal bu s, Hirtius et Pansa (2). Mais il ne pouvait cependant pas bien goûter le beau soleil, le ciel pur, les premières fleurs du golfe, car il était en proie à une agitation extraordinaire qui, à son âge — il avait alors soixante-deux ans, — lui donnait tout l'enthousiasme et toute l'exagération d'un jeune homme sans expérience. Toujours actif, il recevait et expédiait un grand nombre de lettres, faisait des visites, accueillait s-es amis et ses admirateurs, écrivait à la hâte un livre sur la Divination et un autre surla Gloire; il lisait des livres grecs et en commandait à Rome; il prenait des notes, s'occupait de ses affaires privées, méditait un grand traité sur le Devoir, qui, dans un cadre de doctrines grecques, présenterait une théorie sur le relèvement moral et politique de la République; il discutait avec tout le monde, dans les conversations privées.
(1) Un passage de Cicéron, A., XÎV, xviii, 4, fait voir que dans la première moitié de mai les amis des conjurés espéraient encore que Brutus et Cassius seraient de retour à Rome pour le 1" juin.
(2) CicERON, A., XIV, XI, 2; F., IX. xiv, 1.
dans les lettres, sur la situation politique. Maintenani qu'il était loin des vétérans, il deyenait un conservateur furieux, intransigeant, fanatique, qui, tout en usant encore de prudence en public, disait toute sa pensée dans ses lettres et dans ses discours. Il regrettait de n'avoir pas été invité à ce qu'il appelait d'une façon sauvage « le magnifique banquet des Ides de mars » ; il qualifiait toujours Brutus et Cassius, à la manière grecque, de « héros » (1); il aurait voulu pouvoir exterminer tout le petit peuple turbulent de Rome; il voyait partout des césariens en embuscade pour do nouveaux carnages et de nouvelles rapines (2); il soupçonnait Antoine de jouer un double jeu et le qualifiait de joueur écbevelé (3) ; il se plaignait que le meurtre de César n'eût servi à rien. Ne continuait-on pas à obéir aux volontés du dictateur? Enfin il ne cessait de répéter qu'il fallait avoir des armes et de l'argent; il disait que la république allait à sa perte avec des magistrats aussi indolents, avec tous ces vétérans insurgés, avec tant de césariens dans les charges de l'État (4) ; il enrageait de voir les nouveaux propriétaires qui avaient acheté les biens de ses amis ou les centurions de César qui s'étaient enrichis (5); il s'indignait du demi-exil de Brutus et de Cassius (6); et, chose incroyable, il allait jusqu'à s'irriter des héritages que lui laissaient des césariens (7). De temps en temps, dégoûté et découragé, il songeait à chercher un refuge
(1) CicÉROX, A., XIV, IV, 2; XIV, vi, 1.
(2) CicÉRON, A., XIV, IV, 1; XIV, xm, 2.
(3^ CicÉRON, A., XIV, V, i : ab aleatore ç'jpiJioc toXoç.
(4) CiCEROx, A., XIV, iv, 2; XIV, v, i\ XIV, i, 1; XIV, zn, 1.
(5) CicÉRO>f, .4., XIV, VI, 1 ; XIV, x, 2. (8) CicÉRox, A., XIV, X. 1.
{'i) GiCERON, A.. XIV, u\, 2; XIV, xiv, ».
en Grèce (1). Mais il suCisait d'un rien, de la moindre nouvelle, du moindre incident pour changer son humeur, et pour lui faire voir l'avenir plus riant; alors tout allait pour le mieux; les légions ne s'insurgeaient plus; la Gaule ne se révoltait pas (2); Antoine était un ivrogne inoffensif (3). Mais au fond Cicéron ne faisait que parler et écrire; et ses boutades, ses invectives, ses ^exagérations ne sortaient pas du petit cercle de ses intimes, ne contribuaient point à rallumer le feu des haines civiles. Un observateur superficiel aurait pu croire que la situation s'améliorait. Au contraire, ce calme apparent ne faisait que préparer un changement décisif dans la politique d'Antoine. Il n'est pas téméraire de supposer que déjà, pendant les continuelles oscillations qui s'étaient produites depuis la mort de César, Antoine ne se soit avisé que ni l'un ni l'autre parti n'étaient plus en état de gouverner la République : mais quand il se trouva à la tête dun gouvernement mutilé^ auquel manquaient tant de magistrats et jusqu'au préteur urbain, avec les hommes de son parti aux bains de mer et un collègue |ui n'osait plus paraître en public, avec un sénat incertain, hésitant, et dont le printemps et la peur éclaircissaient les rangs tous les jours; quand il se vit en somme le maître de la république abandonnée par tous, il se décida enfin à faire brusquement une nouvelle volte-face^ plus audacieuse que les nombreuses manœuvres par lesquelles, le mois précédent, il s'était arrangé pour se trouver toujours du côté des plus forts. Deux personnes restées jusque-là dans l'ombre, semblent s'être appliquées cette fois à vaincre ses
(1) Cicéron, A., XIV, xin, 4.
(2) CiCKROx, A., XI Y, IX, 3.
(3) Cicéron, A., XIV, m, 2.
dernières hésitations : sa femme Fulvia et son frère Lucius. Il est arrivé fréquemment à des personnages historiques plus grands même qu'Antoine de demeurer hésitants au moment de tenter le coup suprême dont dépendait leur fortune future et de ne s'y être résolus que parce qu'ils y ont été poussés par des personnes plus obscures, moins intelligentes, qui, étant moins connues, se rendant moins bien compte des dangers, avaient au moment critique conservé du sang-froid et du courage. C'est ce qui arriva alors à Antoine. Lucius semble avoir été un jeune homme d'un caractère très analogue à celui de son frère, plein d'audace et d'ambition, mais que son manque d'expérience rendait moins réfléchi. Fulvie, au contraire, était une de ces femmes ambitieuses chez qui la passion virile du pouvoir semble abolir toutes les vertus de leur sexe et en accroître tous les défauts. Opiniâtre, intrigante, avide, cruelle, autoritaire et téméraire, elle avait d'abord été la femme de Glodius, puis celle dv Gurion, devenant, avec son caractère et à cette école, une sorte de muse de la révolution : puis elle avait épousé Antoine, comme si sa destinée eût été d'avoir tour à tour pour maris tous les grands agitateurs do Rome; et elle avait bientôt pris sur Antoine le pouvoir que les femmes de son espèce exercent toujours sur les hommes violents, inégaux et sensuels. Il n'est donc pas surprenant qu'au milieu de ces troubles un peu de l'âme de Glodius se soit réveillée en elle et que, d'accord avec Lucius, elle se soit mise à exciter Antoine, ne voulant pas qu'il laissât échapper cette occa sion de conquérir dans l'État une place à part et très élevée, comme l'avait fait César en 59. Érophile, simplement parce qu'il avait flatté cet ardent désir de venger César qui agitait les vétérans et le peuple, avait
bien pu accomplir ce que tout le monde considérait comme impossible un mois auparavant, chasser de Rome en peu de jours le parti conservateur au moment où tout le monde le croyait de nouveau maître assuré de la République après les Ides de mars. Un homme comme Antoine ne pourrait-il pas réussir dans l'entreprise plus facile de réintroduire dans la république ceux qui l'occupaient auparavant? N'avait-il pas encore la chance qu'un de ses frères, Caïus, fût prêteur; et l'autre, Lucius, tribun? Il n'était certes plus possible, comme l'avait fait César, de se servir pour dominer la république des sociétés d'artisans : elles étaient maintenant trop déchues; mais les vétérans pouvaient lui prêter un appui beaucoup plus sélieuî. Ils étaient nombreux, résolus, exaspérés contre les meurtriers de leur général; ils craignaient de perdre leurs récompenses; c'est à eux qu'étaient dus en grande partie les troubles du mois précédent et en conséquence la déroute du parti conservateur. En prenant l'attitude d'un continuateur de César et au besoin d'un vengeur, Antoine serait sûr de les avoir tous avec lui. Il est vrai que Rome n'était pas tout l'empire, et qu'il ne suffisait pas d'être maître de la métropole pour avoir les provinces en son pouvoir. Mais des bruits commençaient à courir, bien faits pour effrayer les conservateurs et pour encourager Antoine et ses conseillers. On disait que les armées des provinces, furieuses de la mort de César, étaient toutes sur le point de se révolter. Bientôt, poussé par Fulvie, par Lucius, par ses propres ambitions et par les éve'nements, Antoine se résolut, vers le milieu d'avril, sinon à changer ouvertement et entièrement de politique, à commencer une suite de manœuvres, confuses et contradictoires en apparence, mais qui s'expliquent
au contraire très clairement, si l'on suppose qu'il se proposait, non pas de succéder à César dans la dictature presque monarchique des derniers temps, mais d'imiter dans la mesure du possible son premier consulat, et d'acquérir un pouvoir plus large et plus durable que le pouvoir ordinaire d'un consul. Il mit cependant à tout cela une certaine circonspection, qui prouve qu'il n'était pas aussi sûr du succès que ses conseillers et ne considérait pas les conservateurs comme définitivement perdus.
Entre le 15 et le 20 avril, les premiers signes' du changement apparurent soudain aux conservateurs. Ce fut d'abord un discours adressé au peuple par le consul et où César était traité de » très grand citoyen (1) » ; puis deux documents singuliers trouvés, disait-on, vers le 18, dans les papiers de César. L'un de ces documents accordait le droit de cité aux Siciliens, et l'autre restituait à Déjotarus les royaumes qui lui avaient été enlevés par César. Il n'était pas nécessaire d'avoir beaucoup de finesse pour penser que ces deux documents étaient faux. A qui Antoine prétendait-il faire croire que César eût voulu restituer à Déjotarus, fidèle ami de Pompée, ce qu'il lui avait enlevé? Mais pour refaire ce que César avait fait pendant son premier consulat, il fallait beaucoup d'argent; et pour s'en procurer Antoine avait fini par céder aux sollicitations de Fulvie et il avait fait falsifier les deux documents par Fabérius, le secrétaire de César, recevant en échange une grosse somme d'argent des Siciliens et des représentants du roi de Galatie. Ces derniers, à ce qu'il semble, lui donnèrent une syngrapiuiy
H) CicÉRON, ^l.,XIV. XI, 1;XV, XX, 2. Au sujet de c« discour», voyez GnoiiBE, App. à Drumaa, I». d. 417 et suiv.
une traite, comme nous dirions aujourd'hui, de dix raillions de sesterces (i), sur le trésor du roi. Mais la fraude était si hardie, que Cicéron en fut hors de lui quand la nouvelle lui parvint à Pouzzoles (2), et qu'à Rome les sénateurs décidèrent aussitôt que les papiers de César ne seraient plus interprétés par Antoine tout seul, mais par les deux consuls assistés d'une commission, et seulement à partir du 4" juin, quand le sénat reprendrait ses séances et pourrait ainsi surveiller journellement la commission (3). On ne toucherait plus aux papiers de César pendant la période fériée. Cependant, sur le golfe de Naples où l'on était en villégiature, l'impression produite par ces nouvelles avait été un peu effacée par l'arrivée de Gaïus Octavius, le fils adoptif de César, ce jeune homme qui n'avait pas encore dix-neuf ans. Dès qu'il avait appris à Apollonio les événements des Ides de mars, il avait eu un instant l'idée de pousser à la révolte les légions de Macédoine; puis, n'ayant pas osé le faire, il était parti pour l'Italie. Il avait débarqué à Lupise, où il avait appris ce qu'était le testament de César et qu'il était déclaré son fils adoptif; il s'était aussitôt rendu à Brindes, d'où
(1) Cicéron, A., XIV, xn, 1; Cicéron, Phil., II, xxxvii, 93, et
8Uiv.
(2) Cicéron, A., XIV, xii, 1.
(3) Cicéron, A., XVI, xvi, 11; Cicéron, Phil., II, xxxix, 100; Dion, XLIV, 53. Je ne puis me résoudre à admettre avec Groebe, App. à Drumaim P, p. 423, que ce sénatus-consulte eût déjà été rendu en mars. On n'en verrait pas le motif et on ne s'expliquerait pas que la conmiission dût commencer à fonctionner le 1" juin. On ne peut expliquer la chose qu'en admettant que la loi fut approuvée par le sénat dans les derniers jours qui précédèrent la période fériée, et qu'on essaya ainsi d'empêcher des abus très faciles pendant les vacances du sénat. Il me paraît donc vraisemblable de placer le sénatus-consulte à cette époque et de le considérer eonune uno réaction contre les preuxieri abus d' Antoine.
il se dirigeait vers Rome, accompagné de quelques jeunes amis que César avait envoyés avec lui à Apollonie, entre autres un certain Marcus Vipsanius Agrippa et un certain Quintus Salvidiénus, tous les deux d'origine obscure (4). Tout le monde, naturellement, était curieux de voir l'héritier de César et de savoir quelles étaient ses intentions. En devenant le fils de César, il était par la tradition obligé à poursuivre en justice les meurtriers de son père : au contraire l'amnistie du
17 mars lui interdisait de le faire. Le jeune homme était-il disposé à accepter l'hérédité et le nom du dictateur? Avait-il conscience des graves obligations que lui imposait l'amnistie? Octave, arrivé à Naples le
18 avril, avait eu un entretien avec Balbus et lui avait déclaré qu'il acceptait l'héritage (2); il était allé à Pouzzoles voir son beau-père Lucius Marcius Philippus et Cicéron, qu'il avait déjà vu quelquefois à Rome, et avec lequel il se montra très aimable (3). Il évita de parler de l'amnistie ou il le fit de façon à n'offenser personne. Mais si le jeune homme n'avait pas produit une mauvaise impression à Cicéron, l'entourage qu'il s'était fait pendant son voyage lui en produisit une déplorable : c'était une bande de vétérans, de colons, d'afl'ranchis de César, véritables ou improvisés, qui se montraient mécontents d'Antoine, parce quii ne vengeait pas le dictateur, qui l'engageaient à aller de l'avant
(1) Nicolas de Damas, 17-18; Appiex, B. C, III, ix, 11; Dion, XLV, 3 ; Velleius, II, 59. Ce que l'on dit des offres que lui auraient faites des Logions de Macédoine pour le mettre à leur tête me paraît im récit exagéré à dessein pour montrer sa modération. Je trouve plus vraisemblable la version de SuÉTo>fK, Aug., 8, selon laquelle Octave n'osa pas exciter les légions à la révolte : consilium ut prœcept immaturumque omisit,
(2) CiCRRON-, -4., Xrv, I, 3,
{3) Cii.ÉRON, A., XIV, XI, 2 ; XIV, m, 2.
et qui ne manquaient pas de lui donner en toute occasion le nom de César, comme si ce nom était déjà un objet d'adoration. En revanche, Gicéron et son beau-père se bornèrent à l'appeler Octave (1); son beau-père lui conseilla même de ne pas accepter un héritage trop dangereux (2). Cependant Octave ne s'était pas attardé sur le golfe de Naples et il avait poursuivi sa route vers Rome, laissant Cicéron à ses livres, à ses alternatives de bonne et de mauvaise humeur, et aux surprises qui lui venaient de Rome. Le 19 avril, Atticus lui avait envoyé une bonne nouvelle qui l'avait fort réjoui : Déciraus Brutus, arrivé dans la Cisalpine, avait été reconnu sans difficulté général par les légions. Le bruit que les soldats allaient se révolter contre les conjurés était donc faux. Si Sextus Pompée ne faisait pas la paix, comme il l'espérait, les conservateurs pourraient disposer de deux armées puissantes (3). Mais une autre surprise, bien différente, lui arriva en même temps : Antoine lui écrivait d'une façon très aimable pour lui demander de vouloir bien l'autoriser à mettre à exécution une mesure décidée par César, le rappel de l'exil de Sextus Glodius, le client de Clodius qui avait été condamné après les funérailles de celuici (4). En réalité, cette fois encore, Antoine avait cédé â Fulvie, qui désirait le pardon de l'ami de son premier mari; mais il avait jugé bon d'écrire cette lettre pour ne pas offenser, pour une si petite affaire, le
(i) Cicéron, A„ XIV, xii. 2; Appien, B. C, III, 12.
(2) Nicolas de Damas, 18; Suétone, Aug., 8; Appien, B. C, il, 13. Les lettres de Cicéron prouvent que Philippe était alors
à Pouzzoles, et on peut en conclure que ces conseils fxu-ent donnés à Octave à Pouzzoles et non à Rome, comme le disent les écrivains. A Rome, Octave trouva sa mère,
(3) CrcÉBON, A., XIV, xm, g.
(4) GìcaHCN. A., XIV, 13.
58 GRANDEUR Eï DÉCADENCE DE ROMK
vieil et puissant ennemi de Clodîus. Gicéron fut fort étonné d'être ainsi pris pour arbitre au sujet d'une mesure de César qui, si elle était réelle, n'avait plus qu'à être exécutée; mais bien qu'il eût été facile de savoir par Hirtius, Balbus et Pansa que César n'avait jamais pensé à ce rappel (1), il répondit gracieusement que la chose ne lui était pas désagréable (2Ì. Cicéron non plus ne voulait pas se brouiller à la légère avec Antoine. En ce moment, Atticus se trouvait dans un grand embarras, car Cnéus Plancus, chargé par César de fonder une colonie à Buthrote, se mettait déjà en route; il demandait à Cicéron d'intervenir auprès d'Antoine; Cicéron ne pouvait manquer une aussi belle occasion d'obliger un homme qui lui avait rendu de si nombreux et si grands services. Il devait donc ménager le consul. Mais, vers le 27 avril, Atticus lui envoya des nouvelles plus graves : non seulement Antoine prenait de grosses sommes sur le trésor public déposé dans le temple d'Ops, en exhibant toujours de prétondus papiers du dictateur; mais le bruit courait que le 1" juin, jour de la réouverture du sénat, il demanderait la Gaule cisalpine et la Gaule chevelue en échange de la Macédoine et la prolongation de son proconsulat et de celui de Dolabella (3).
Cicéron déplora encore une fois que le meurtre de César restât ainsi sans résultat; il se confirma dans son idée que sans armée et avec la seule force des fictions légales on ne pouvait arriver à rien ; il abandonna son projet d'aller en Grèce et il écrivit à .^tiicus qu'il serait à Rome le 1" juin, si Antoine toutelois n^
(1) Cicéron, A., XIV, xiv, 2.
(2) CicÉRov, A., XIV. 13 li.
(2) CxcKBo.N, A,, XIV, xiT, 4-â.
mettait pas d'empêchement (1). Il pensait que celui-ci porterait sa demande au sénat. Antoine et Fulvie tramaient au contraire des projets bien différents. Si du vivant de César, la Macédoine pour deux ans aurait pu suffire comme province à Antoine, il ambitionnait maintenant, comme César dans son premier consulat, le commandement plus long d'une province plus vaste, et il avait jeté son dévolu sur ces provinces de la Gaule qui étaient autrefois échues à César et qu'il connaissait pour y avoir fait la guerre pendant tant d'années. Il voulait en d'autres termes, faire approuver, par le peuple une nouvelle lex Vatinia de provincia Caesaris. Mais il était nécessaire d'organiser auparavant d'une façon quelconque les vétérans, comme César avait organisé le peuple en 59, pour pouvoir se servir d'eux sûrement pour les élections et pour des coups de force; il était aussi nécessaire d'en augmenter le nombre, parce que les vétérans venus d'eux-mêmes à Rome ne suffiraient pas; il fallait soudoyer ces vétérans que César voulait emmener dans les colonies de ritalie méridionale, surtout en Campanie, et qui attendaient les terres qu'on leur avait promises; il fallait les faire venir à Rome, et leur donner, ainsi qu'à ceux qui étaient déjà à Rome, une sorte d'organisation militaire. Il se résolut donc à aller lui-même dans l'Italie méridionale; et il partit en effet, probablement le 24 ou le 25 avril, dès la clôture de la session du sénat (2).
Ce voyage étonna d'abord tout le monde et même Cicéron. Personne n'en devinait le but. Que pouvait bien machiner Antoine? Ce ne pouvait être assurément rien de bon ni d'utile pour la république (3). Atticus
(1) CiGÉRON. A., XIV. XIV, 4-6.
(2) Voy. Grcebb, App. à Drumann, G. R., I', p. 427. ^■^) Cicéron, A., XIV. xvii, 8.
écrivait que désormais la sagesse ne comptait plus pour rien et que tout dépendait de la fortune (1), bien ({ue pour ses affaires il ne se fiât pas seulement à la fortune et cherchât à profiter du voyage d'Antoine, en écrivant à Cicéron d'aller au-devant du consul pou?lui parler de cette fameuse affaire de Buthrote. Cependant, à peu de temps de là, tout le monde oublia Antoine et son voyage, quand Dolabella, profitant de l'absence de son collègue, sortit de sa retraite et se montra de nouveau, avec grand fracas. Le 26 probablement ou le 27 avril, il se rendit sur le forum avec une poignée d'hommes armés, il fit détruire le fameux autel construit par Érophile, il tua un grand nombre de séditieux, et donna l'endroit à repaver. Les conservateurs furent contents de la chose; et Cicéron écrivit aussitôt une lettre emphatique de félicitations au € merveilleux Dolabella », oubliant un instant que ce terrible homme avait, peu de temps auparavant, avec un faux document de César, volé une somme considérable dans le trésor de l'État (2), et qu'il lui devait encore la portion de la dot de Tullie échue en janvier. Il écrivit aussi une lettre à Cassius, en disant, sans toutefois nommer ni attaquer Antoine, que les affaires publiques allaient mieux ; qu'il leur fallait reprendre courage et ne pas laisser à moitié l'entreprise que les Ides de mars n'avaient fait qu'ébaucher (3). Mais tandis que
(1) Cicéron, A., XIV, xvn, 1.
(2) Cicéron, A., XIV, xv. 2-3 (cette lettre commence par le { 2 et les mots o mirificum Dolabellam : le § 1" est évidemment un post-sa-iptumde la lettre précédente). — Cicéron, A., XIV, xvii, A. C'est le 26 ou le 27 que Dolabella dut faire son coup de main, puisque Cicéron (A., XIV, xv, 4) en était déjà averti le l" mai.
(3) Cicéron, F., XII, 1. lettre écrite le 3 mai, conmie l'a démontré Ruete, Die Corretpondtnz Cieeros i« d«n lahrcn 41 v.nd 43, Marbourg 1883, p. £J,
cA FIN D'UNE ARISTOCRATIE 61
Cîcéroa se réjouissait de ce petit succès, Antoine, avant de commencer le recrutement de ses vétérans, écrivait à Brutus et à Cassius pour les prier poliment mais résolument de cesser de recruter des amis, comme ils avaient commencé à le faire, pour revenir avec eux à Rome (1). Antoine n'avait rien fait pour chasser de Rome Brutus et Cassius^ et même, avant qu'il n'eût encore changé de politique^leur départ, le 13 avril, lui avait certainement causé de l'ennui, parce que sa responsabilité en était augmentée; mais maintenant que leur absence favorisait ses nouveaux projets, il ne voulait pas qu'ils revinssent à Rome. Puis il se mit à envoyer des messages aux vétérans de Campanie, à les réunir, à les effrayer en leur disant que, s'ils n'y prenaient garde, les décisions de César seraient annulées (2) ; il se déclarait, quant à lui, prêt à les seconder afin que toutes les promesses de César fussent tenues et, pour bien prouver son zèle, il s'occupa de l'établissement d'une inouvelle colonie à Casilinum, où César en avait déjà fondé une. Enfin à ceux à qui il ne pouvait donner aussitôt des terres en Campanie, Antoine offrait de l'argent, à la condition qu'ils vinssent avec lui à Rome, pour le seconder dans la défense des dispositions prises par César, mais en apportant avec eux leurs armes, en s'engageant à les tenir prêtes, et en acceptant que deux inspecteurs vinssent vérifier chaque mois s'ils tenaient leurs engagements (3).
(î) CicÉuoN, F., XI, 2.
(2) Dans le récit de ce qu'Antoine fit en Campanie, je laisse de côté toutes les accusations lancées par Cicéron dans la seconde philippique, accusations qui sont évidemment exagérées au point de rendre impossible, en l'absence de documents pour les contrôler, de conjecturer ce qu'elles peuvent contenir de vrai.
(3) Cicéron, A., XIV, xxi, 2; pour ce passage je me range à la correction de Lambin, qui me paraît très heureuse : ui
Brutus et Cassius avaient au contraire cédé aux exhortations du consul, en publiant un édit par lequel ils déclaraient congédier volontairement leurs amis (1), En réalité ils n'avaient pas osé résister à Antoine, et continuer des recrutements qui se faisaient difficilement, car si la bourgeoisie italienne était républicaine et conservatrice, elle était surtout très indifférente. En outre, si Cassius était intelligent, résolu et énergique, son ami était plutôt fait pour l'étude que pour les révolutions ; nerveux et faible il gênait continuellement son compagnon ; il se décourageait et abandonnait les entreprises à peine commencées ; il allait demander conseil à tout le monde et jusqu'à sa femme et à sa mère, à celle-ci tout spécialement, ce qui irritait beaucoup Cicéron qui se fiait très peu à Servilia, la vieille amie de César (2). Brutus était à ce moment déjà si découragé qu'en réponse à une lettre qu'il avait écrite le 3 mai à Cassius, Cicéron en reçut une où Brutus lui disait qu'il voulait aller en exil (3). Avec un tel col-
« arma » omnes haberenl. La leçon ut « rata » omnes n'a pas de sens. La leçon proposée par Schmidt, Rh. Mu%. LUI, p. 223, ut « rata omnia » haherent, me païaît également impossible. 11 est vraisemblable que les vétérans aient juré de faire observer toutes les mesures prises pai- César, mais il me:paraît absurde qu'ils aient nommé deux commissaires pour inspecter tous les mois les papiers de César. 11 n'était pas nécessaire d'exercer ainsi une sui-veillance continuelle sur les archives de César. Au contraire, avec arma le sens est très clair : Antoine voulait qu'à tout liasard les vétérans eussent leurs armes prêtes, mais comme il ne pouvait les amener à Rome qu'à titre d'hommes privés et sans le serment militaire, il jugea bon d'avoir les duumviri pour veiller à ce qu'ils tinssent bien leur engagement de se tenu- prêts, avec leurs armes, à tout appel.
(1) CicÉRo.v. F., XI, I!, 1. Vedictum dont il est question ici est certainement le même que celui dont parle Cicéron,/!., XIV, u, 4.
(2) Voy. C:cÉBO.\, A, XV, x, 1.
(3) Cicéron, A,, XIV, xix, 4-
lègue, l'énergie de Gassius n« pouvait plus servir à rien : et le parti conservateur restait sans chef. La consternation fut d'autant plus grande pour les conservateurs vers le 7 ou le 8 mai (\), après la joie brève que leur avait causée le coup de main de Dolabella, quand ils apprirent les menées d'Antoine en Campanie. S'il réunissait un aussi grand nombre de ces vétérans qui l'accusaient de ne pas se soucier assez de venger César et qui demandaient la mort de ses meurtriers, il fallait nécessairement qu'il voulût annuler l'amnistie. On fut pris à Rome, à cette nouvelle, d'une grande panique, qui gagna tout le Latium et alla jusqu'à Naples. Servius Sulpicius quitta Rome en disant à Atticus que la situation était maintenant désespérée. Cicéron fut efl'rayé, perdit courage, se reprit à penser à son voyage en Grèce, devint très prudent en écrivant ses lettres, qui pouvaient être ouvertes par des étrangers, et il ne fit plus que des allusions très vagues aux menées d'Antoine ; mais il ne voulut pas le voir et il écrivit à Atticus qu'il n avait jamais pu le rencontrer (2). « La vieillesse me rend revêche. Tout me ré-
(1) Le 3 mai, quand il écrivait la lettre à Cassius, F., XII, 1, Cicéron ne savait encore rien des recrutements d'Antcioe, puisque dans l'énumération des malheurs de la république (voy. § 1") il n'y fait pas allusion, pas même dans des phrases un peu vagues comme celles dont il se sert plus loin : arma ad cœdem parantur. Au contraire, dans A., XIV, 19, Cicéron dit que Brutus songe à partir en exil; que, lui, il veut mourir; qu' Atticus s'attend à la guerre civile (| 1"); que Servius était effrayé et que perterriti omnes sumtis (| 4); dans A., XIV, xviii, 3, il dit que Servius est parti de Rome désespéré; dans A., XIV, xviii, 4, il dit que, quant à lui, il veut aller en Grèoe, Cette épouvante était causée par les recrutements des vétérans, eela est certain; ils étaient donc connus alors. La lettre 19 fut écrite vers le 8, et la dix-huitième vers le 9 mai. Voy. Rcîsts, Die Correspondenz Ciceros, p. 8.
(2) Cicéron écrit très souvent (A., XIV, xvii, 2; XIV, sx i;
pugne. ïlcurcusement que ma vie est finie (1), » écrivait-il à Atticus Dolabella répondait encore avec violence aux « afifreux discours » de Lucius Antonius (2) qui préparait Ronae à la nouvelle politique de son frère ; mais il était seul. Les autres et surtout les césariens les plus éminents quijusque~là avaient abandonné Antoine à lui-même, maintenant se rapprochaient de lui, en jouant un double jeu habile et qui indignait Cicéron. Pansa désapprouvait bien la conduite d'Antoine dans l'affaire de Déjotarus et de Sextus Clodius, mais il désapprouvait aussi Dolabella, qui avait ordonné de détruire l'autel de César (3). Balbus, dès qu'il avait eu connaissance des enrôlements d'Antoine, était allé tout inquiet trouver Cicéron pour l'en informer, pour, se plaindre de la haine si injuste que les conservateurs nourrissaient contre lui; mais il n'avait pas voulu désapprouver Antoine, du moins aussi clairement que Cicéron l'aurait souhaité (4). Hirtius, redevenu ardent césarien, disait que tout cela était nécessaire, parce que si les conservateurs étaient redevenus puissants, ils auraient annulé toutes les décisions de César (5) ; il admettait que les recrutements faits par Antoine étaient dangereux pour la paix publique, mais qu'ils ne l'étaient pas plus que ceux de Brutus et de Casfius (6). Cicéron ne cessait de s'en prendre à tout le
XV, I, 2) à Atticus qu'il n'a pas pu aller à la rencontre d'Antoine, parce qu'il est parti trop tôt. On peut supposer qu'il y avait là une vraie mauvaise volonté, qu'il cherche à dissimuleri son ami.
(1) Cicéron, A., XIV, xxi, 3.
(2) Cicéron, il., XIV, xx, 2.
(3) Cicéron, A., XIV, xix, 2.
(4) Cicéron, A., XIV, xxi, 2.
(5) Cicéron, ^4., XIV, xxii, 4; le meus discipuUis est certainement Hirtius, comme cela résulte de Cicéron, F , IX, xri. 7.
(6) Cicéron, A., XV. i, 3.
monde, et il déclarait que la guerre civile était imminente; mais en même temps il prêtait l'oreille à certains bruits inquiétants : les vétérans marchaient sur Rome pour relever l'autel renversé par Dolabella; ils avaient, lui, les conjurés et tous les conservateurs éminents, à bien se garder de se rendre au sénat le !•' juin, s'ils ne voulaient pas y risquer leur vie (-1). Atticus allait jusqu'à lui écrire, le 48 mars, que pour sauver la République, il fallait proclamer le senatusconsultum ultimum et l'état de siège, comme on avait fait en 49 avant la guerre civile (2).
Cependant Antoine, revenait à Rome, le 19 ou le 20 mai (3), amenant avec lui une dernière bande de vétérans outre les milliers qu'il y avait envoyés à l'avance (4). Mais à Rome il trouva Caïus Octavius déjà à l'œuvre et qui l'attendait.
(1) CicÉRON, A., XIV, xxn, 2.
(2) CicÉRON, A., XV, III, 1.
(3) Le passage de Cicéron, A., XV, ni, 4 et 2, fait voir qu' Atticus lui envoya deux lettres, l'une le 18 et l'autre le 21 mai. Dans la première il n'était pas question d'Antoine ; il en était question dans la seconde, comme on peut le voir par la réponse laconique. Atticus disait de quelle façon Antoine avait été accueilli par l'opinion publique à son retour {Antonio, quoniam maie ext, volo pejus etse). Le passage de Cicéron, A., XV, iv, 1, montre qu'Atticus lui écrivit le 22 et le 23 mai, en lui racontant ce qu'Antoine faisait et machinait à Rome. On est amené ainsi à conjecturer qu'Antoine revint à Rome le 19 ou le 20.
(4) Agmine quadrato, dit Cicéron, Phil., Il, xlii, 108, avec 8ùn exagération ordinaire.