‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 2)Chapitre 2 sur 14 · CE FILS DE CESAB · texte numérisé non relu

CE FILS DE CESAB

Caïus Octavius n'avait pas encore dix-neuf ans. Dans quelle mesure les renseignements fragmentaires qui nous sont parvenus sur son caractère et ses mœurs à cette époque sont-ils exacts? Il est malaisé de le dire. Mais ses faits et gestes nous portent à supposer que ce protégé de César n'était pas seulement un jeune homme d'une intelligence vive, mais aussi un de ces vewTspot, comme les appelait Gicéron qui les détestait tant^ un de ces jeunes gens qui affectaient en toutes choses le mépris des vieilles traditions latines et l'admiration de toutes les choses étrangères. Choyé par l'homme le plus puissant de Rome, mis au nombre des patriciens, revêtu de charges honorifiques et même fait magister equitutn à cet âge, le jeune homme devait avoir conçu de grandes ambitions et s'être habitué à considérer comme faciles et sans importance bien des choses dont le temps et l'expérience seuls devaient lui apprendre la difficulté et la valeur.

Octave était arrivé juste à temps à Rome. Les conjurés avaient fui, les sénateurs les plus en vue étaient partis, le sénat était en vacances, le parti conservateiu avait pour ainsi dire disparu, les vétérans et la plèbe, satisfaits de leur victoire et un peu tranquillisés, étaient les maîtres de Rome. Survenant à ce court moment de

satisfaction et de tranquillité, le fils de César avait été accueilli avec joie par tous ceux qui avaient fait des manifestations contre les conjurés, par les deux frères d'Antoine qui cherchaient à se faire bien voir par les vétérans et par la plèbe, par le peuple qui depuis quelque temps déjà attendait l'héritier du dictateur, celui qui devait payer à chacun les trois cents sesterces légués par César. On allait donc enfin avoir l'argent. Les conseils que lui avait donnés son beau-père, et que sa mère à Rome lui avait répétés, n'avaient pas ébranlé la résolution d'Octave (1); sans perdre de temps, il s'était aussitôt m.ontré partout comme étant le fils de César; il était allé un matin avec une grande suite d'amis auprès du préteur Caïus Antonius pour déclarer qu'il acceptait l'héritage et l'adoption (2); et, sans attendre que les formalités de l'adoption fussent remplies, il avait pris le nom de Caïus Julius CaesarOctavianus (nous continuerons à l'appeler Octave pour éviter toute confusion entre lui et son père adoptif) et il avait voulu parler au peuple. Il n'était pas magistrat, mais, comme il devait payer trois cents sesterces à tous les plébéiens, Lucius Antonius avait consenti volontiers, comme tribun, à le présenter au peuple. Et Octave avait fait un discours dans lequel, sans faire Aucune allusion à l'amnistie, il exaltait la mémoire du dictateur et déclarait qu'il paierait sans tarder le legs de César, qu'il s'occuperait immédiatement de préparer pour le mois de juillet les jeux en ITionneur des victoires de César, comme c'était son. ; devoir, à titre de membre du collège chargé de les ■célébrer (3). Le silence sur l'amnistie semble avoir

(i) Appien. B. C, III, 13; Sdétone, Aug., 8; Dion, XLV, 3.

(2) Appien, £. C. III, 14.

(â) Dio.N, XLV, 6; il se tromj^e cependant en donnant le uosa

déplu à Atticus et à Cicéron (4). Mais le discours, au contraire, avait plu beaucoup au petit peuple. Les trois cents sesterces allaient donc enfin être distribués! Mais il fallait pour les payer de l'argent comptant. Octave avait lui-même de la fortune, — son grand-père nous l'avons vu, avait été un riche usurier de Velletri, — et le testament de César le faisait entrer en possession des trois quarts de l'immense fortune que le dictateur avait accumulée pendant les dernières années, grâce aux dépouilles des guerres civiles, et qui comprenait probablement un grand nombre de maisons à Rome, de vastes terres en Italie, et, propriété plus précieuse, de très nombreux esclaves et affranchis, car les droits que le patron avait sur eux passaient à l'héritier. Comme argent comptant, César n'avait cependant laissé que les cent millions de sesterces que Calpurnie avait remis à Antoine. Octave était donc obligé d'attendre le retour d'Antoine et de lui demander son argent.

Mais le joyeux accueil fait à Octave ne pouvait durer très longtemps. Si la lutte entre les conservateurs et le parti populaire s'était un peu calmée après la fuite des conjurés, les soupçons et les rancunes^ que les récents tumultes avaient avivés encore, devaient bientôt la rallumer. L'arrivée des vétérans en grand nombre, le passage de tant de litières chargées d'armes ("2), les dilapidations des fonds de l'aerarium, changeaient en une aversion chaque fois plus amère et violente les bons sentiments que les conservateurs avaient d'abord

du tribim, et il fait une confusion avec des événements qui se sont passés plus tard comme nous le verrons. Le tribun qui présenta Octave fut Lucius Antonius, comme le prouve un passage de Cicéron, A., XIV, xx, 5.

(1) GiCBRON, A., XV, II, 3.

(2) CiCBRON, Phil. II, xLii, 108 : Seniovwoi Ueticat portait vtdemui.

eus pour Antoine, après le 17 mars (4), D'autres, au contraire, surtout les nombreux parents, et clients des conjurés, s'irritaient contre Octave à cause de ses premières menées, redoutaient qu'il ne voulût pas respecter l'amnistie. Ainsi, même pendant ces jours de tranquillité relative, les incidents se multipliaient à chaque instant. Un jour que Dolabella se montra au théâtre après la destruction de l'autel, il fut salué par les ovations enthousiastes de la partie la plus distinguée du public (2); et un autre jour où Octave — à ce qu'il semble, aux jeux que l'édile Gritonius donnait avec un retard de plus dun mois, à cause des désordres du mois d'avril — voulut apporter le siège doré de César, il en fut empêché par quelques tribuns, aux applaudissements des sénateurs et des chevaliers (3). En somme,

(1") CicÉRON, A., XV, III, 2, répondant à une lettre d'Atticus du 21 mai, qui l'informait du retour d'Antoine dit : Anioni» §uaTO nX (ou, comme on a corrigé, tnale quoniam est) volo pejus esse. Il me semble que ces mots font allusion à cette mauvaise disposition du public à son égard, dont Atticus lui avait parlé dans une lettre.

(2) CicÉRON Phil., I, XII, 30.

(3) Du passage de Cicéron, A., XV. m, 2 (de uUa Caesaru bene tribuni...) on peut conclure que dans la troisième décade de mai, avant qu'Antoine fût revenu, ou dès son retour et avant qu'ait commencé le litige avec Octave, il y eut un incident à propos du siège de César avec certains tribims du peuple. C'est à cela que fait allusion Appien, III, 28, en parlant lies jeux de Critonius en l'honneur de Gérés? Cela ne me parait pas invraisemblable, bien que ces jeux aient dû être célébrés entre le 12 et le 19 avril (C. /. L., P, p. 315); mais il est plus que probable qu'ils furent reportés, cette année-là, à plus tard, à cause des désordres qui troublèrent Rome au mois d'avril. Il faut alors corriger le récit d'Appien avec Cicéron et admettre qu'Antoine n'y prit pas part, et que ce ne fut pas Critonius, mais, comme le dit Cicéron, certains tribuns du peuple qui firent opposition. La chose est vraisemblable, puisque Critonius était césarien. Les tribuns agirent seuls, poussés par les ccnservateurs. Appion a pu faire une confusion avec les incidents des Ludi Vieta na Caesaris, dont il sera question plus loin.

la situation était tellement tendue, que si des relâchements passagers étaient possibles, on ne pourrait espérer un apaisement définitif. L'oligarchie qui était maitresse de la grande république se composait de deux groupes ennemis, dont l'un était mécontent de la part qui lui était échue, dans le partage du butin, et dont l'autre était inquiet de voir les mécontents convoiter sans cesse la leur; et tous les deux étaient soupçonneux, disposés à la violence et retenus seulement par une peur réciproque, par une espèce de délire mutuel de la perse'cution qui les faisait s'accuser tour à tour et se considérer comme capables des projets les plus louches. Le premier groupe comprenait ce qui restait des tout petits propriétaires qui. en Apulie par exemple, travaillaient encore la terre de leurs propres bras, à la façon du légendaire Cincinnatus, derniers vestiges d'une époque disparue (i); il comprenait les travailleurs libres de la campagne qu'on prenait à gages pour la vendange, pour la moisson ou pour les travaux malsains (2), les paysans, les coloìii ou petits fermiers qui çà et là cultivaient les terres dautrui avec des baux assez semblables à ceux du métayage moderne (3); il comprenait le petit peuple misérable des capite censi, qui vivait à Rome et dans les petites villes de métiers, de petits commerces, de mendicité, et où les plus obscures victimes de la conquête romaine, les affranchis misérables de toute nationalité et de toute langue, se confondaient avec la plèbe des conquérants, celle qui avait apporté au parti de César la force des soldats et les troupes vénales des comices. L'autre groupe

(î) Varron, R. R.. I, ivn, 2; I, xxix, 2.

(2) Varron, R. R., I, xvii, 2.

(3) On trouve des allusions à ces colons dans Cicsnon, Pro. Cœc, 94; César, R. C, l. 34.

comprenait la véritable aristocratie des conquérants. Dans tous les pays soumis à Rome elle avait pris à bail les domaines publics; elle avait acheté de vastes étendues de terrain dans les provinces; elle avait prêté des capitaux considérables à des souverains, à des villes, à des hommes privés un peu partout; elle occupait les charges de lÉtat et commandait dans les légions; elle possédait la plus grande partie des terres d'Italie et les faisait cultiver par des esclaves oa par des colons. Il ne faudrait pas toutefois s'imaginer que toute cette oligarchie se composât de gens véritablement riches. Il y avait, avant tout, de nombreux degrés, dans cette oligarchie; car de modestes propriétaires, des chevaliers et des marchands aisés qui vivaient dans les villes secondaires y coudoyaient les grands propriétaires qui faisaient partie du sénat et les très riches capitalistes qui étaient ou chevaliers comme Atticus, ou sénateurs comme Marcus Grassus, ou affranchis comme bon nombre de ces usuriers ignorés et opulents, qui savaient attendre à Rome, et dépouiller à leur tour ceux qui dépouillaient le monde. En outre, beaucoup d'entre eux. dans la hâte de gagner et de jouir, s'étaient laissés prendre dans ce filet de dettes et de créances qui enserrait toute l'Italie. Les grandes familles aristocratiques possédaient de vastes domaines; mais, en général, elles manquaient d'argent, si bien que non seulement Octave, mais même Brutus. Gassius et leurs amis se trouvaient dans une grande pénurie de numéraire (4); le capital était presque tout entre les mains d'un petit groupe de personnes; on était au contraire très obéré et sur le point de succomber sous le poids des dettes dans une grande partie de l'ordre des chevaliers et des

(i) Cornélius iNbios, AU., 8.

sénateurs, c'est-a-arre dans cette classe de propriétaires, de marchands, d'hommes politiques et d'intellectuels qui, entre la ploutocratie et la noblesse d'une part, et le petit peuple pauvre d'une autre, aurait dû former ce qu'est aujourd'hui chez nous la bourgeoisie aisée. Le patrimoine de Cicéron est un document précieux sur les conditions économiques des classes supérieures de cette époque. Cicéron avait grossi sa fortune avec tous les moyens les moins illicites qui fussent alors; il avait accepté les dons importants que lui faisaient les souverains, les villes étrangères, les clients qu'il avait défendus avec éloquence devant les tribunaux; il avait contracté des mariages avec des femmes riches; il avait fait de nombreux héritages que lui avaient laissés des amis et des admirateurs inconnus; il avait aussi spéculé en achetant et en vendant des terrains et des constructions; il avait prêté un peu d'argent, mais plutôt pour rendre service à des amis que pour faire un profit, et il s'en était fait prêter beaucoup par de véritables usuriers et par des amis, comme Atticus et Publius Sylla, qui n'exigeaient pas d'intérêts (1). II possédait donc un patrimoine considérable, composé de maisons à Rome, de domaines d'un bon rapport et de riches villas en Italie. Mais malgré cela il se trouvait pris dans un réseau de dettes et de créances où il ne savait plus se débrouiller lui-même, et où se débrouillait mal son négligent comptable, l'esclave Érotès. Celui-ci lui avait naguère présenté un beau budget, d'après lequel le 15 avril, ses créances une fois recouvrées et ses dettes payées, il aurait dû y avoir un reliquat

(1) Voy. au sujet du patrimoine de Cicóron : LicHTENBEncER, De Ciceronis re privata, Paris 1895 : La fortune de Cicéron, dans la Hevue internationale de Sociologie, 1896, p. 90 et suiv.

à son actif (1); mais, soit que les créances ne fussent pas rentrées, soit que le comptable se fût trompé, Cicéron se trouvait alors tout à fait à court d'argent, avec de nombreuses dettes à payer, entre autres plusieurs é.héances de la dot de Térentia, la pension de son fils qui étudiait à Athènes, une dette aux habitants d'Arpinum, qui lui redemandaient une somme qu'ils lui avaient prêtée autrefois, à une époque où la ville s'était trouvée avoir de l'argent disponible (2). Dans de pareilles conditions, et contraints comme Cicéron à se creuser la tête pour trouver des expédients, mais sans les ressources que valaient à Cicéron son nom et ses amitiés, se trouvaient un grand nombre de gens en Italie, dans cette classe moyenne qui aurait dû sauver la république, en s'interposant entre les conservateurs intransigeants et la démagogie révolutionnaire, et qui au contraire était poussée par les événements vers une crise formidable; désunie, découragée, diminuée, mécontente du présent, sans argent, sans courage, sans confiance dans lavenir.

Le retour d'Antoine augmenta l'agitation. Dans dix jours on serait au Ì" juin, et on était curieux de savoir quels étaient les vrais projets du consul pour la première séance du sénat. Les imaginations allaient leur train et l'on épiait les moindres gestes d'Antoine. Mais celui-ci, depuis son arrivée, semblait vouloir se soustraire à toute curiosité. Il ne se montrait plus en public qu'entouré de vétérans et d'une garde d'Arabes ituréens qu'il avait achetés sur le marché aux esclaves; il faisait bien garderies portes de son palais et il n'admettait les étrangers qu'avec beaucoup de difficulté (3).

(1) Cicéron, A., XV, xv, 3.

(2) Cicéron, A., XV, xv.

(3) Cicéron, A., XV, viii, 1; aditui aà eum (Aut.) difficilior.

74 GRANDEUR ET DïrrADENCE DE ROME

Quelles pouvaient être les raisons de tant de précautions? L'incertitude était grande, mais au bout de deux ou trois jours, un bruit très grave se répandit à Rome, et remplit d'effroi les conservateurs, les parents et les amis des conjurés : non seulement, disait-on, Antoine voulait avoir les Gaules, mais il voulait les avoir immédiatement, sans même attendre à l'année suivante; il revenait à son projet du 16 mars d'enlever la province à Décimus Brutus, pour abattre ainsi le plus grand soutien du parti conservateur (1); malgré l'amnistie, disait-on encore, Lucius Antonius allait intenter un procès contre Décimus Brutus à cause de la mort de César, et d'autres accuseraient Brutus et Cassius (2). L'inquiétude des classes supérieures s'accentua : tout le monde oublia les menées d'Octave; on se demandasi le danger n'était pas ailleurs, si Antoine, pour se rendre populaire, ne complotait pas contre l'amnistie du 17 mars, plus secrètement que le soi-disant fils de César. 11 y avait néanmoins de l'exagération dans tous ces bruits, qui transformaient en projets bien arrêtés l'écho confus des discussions qui avaient lieu, depuis son retour, dans la maison du consul. Il est probable en effet que, enhardis par le succès du recrutement, Lucius et Fulvie incitaient alors Antoine à profiter du désordre dans lequel était le parti des

(1) Un passage de Cicéron, A., XV, iv, i, nous montre que le 23 mai Atticus lui avait écrit qu'il était bruit à Rome de celte intention : Si quidem D. Bruto proiùicia ei-ipitur.

{"2) CiGÉRON, A., XV, V. 3 (écrite le 27 ou le 28 mai : Ruete, Cor. C, p. 20). Quod si, ut icribis, L. Antonius in D. Binitum, reliqui in nostros, ego quid faciamJ Cette phrase trop concise tait allusion aux accusations judiciaires contre les conjurés et non aux guerres ou aux expéditions. Pourquoi L. Antonius devait-il marcher contre D. Brutus, alors que tout le monde disait que Marcu.s voulait la GauJe? Et commont pouvait-il être quc-^ttonde faire la guerre à Brutus et à Cassius, puisqu'ils n'avaient pas d'armée?

grands, à déchirer l'amnistie, à faire passer en jugement les tyrannicides, à se poser ouvertement en vengeur de César, en lui démontrant que, quand il serait parvenu à disperser et à exiler tous les conjurés, il se trouverait, grâce à l'appui des vétérans, plus puissant que ne l'était César en 59 à la tête des collegia de Clodius. D'ailleurs le moment semblait excellent; car Antoine disposait des légions de Macédoine que le sénat avait mises sous ses ordres, et il pourrait recruter autant de soldats qu'il voudrait parmi les vétérans de César, le jour où il les appellerait pour venger le général et défendre son œuvre, si les conservateurs osaient résister avec l'armée de Décimus Brutus. Mais si Fulvie et Lucius insistaient, Antoine hésitait beaucoup plus que le public ne croyait. Il redoutait encore trop les conservateurs; il voyait un grand obstacle en Dolabella qui était son ennemi; il savait que, parmi les tribuns du peuple, Lucius Cassius, Tibérius Cannutius et jusqu'à Carfulénus, un brave soldat de César, s'étaient déclarés contre lui (1); que Hirtius lui-même hésitait de nouveau, effrayé par les vols faits par Antoine dans le trésor public (2); que Fufius Calénus, lui aussi, qui depuis quelque temps était mal avec Cicéron, écrivait à celui-ci en lui proposant une réconciliation (3). En outre le bruit courait que Brutus et Cassius voulaient quitter l'Italie pour tenter une révolution dans les provinces (4). Antoine s'efforçait

(1) CicKHON, A., XV, IV, 1; Phil. Ili, ix, 23 (il n'est cependant pas certain que Cannutius et Cassius se soient tournés contre lui à ce moment).

(2) Cicéron, A., XV, ii, 4 : IlevTÉXotKoç désigne Hirtius (bien que le mot soit un peu ambigu), comme le prouve le passage de CicÉRo.N, A., XIV, XXI, 4

(3) Cicéron, A., XV, iv, 1.

(4) Bruit recueilli par lîirtius • CicÉaoN, A., XV, vi, 2-3.

de gagner Dolabella et de faire courir des bruits inquiétants pour détourner les sénateurs de revenir à Rome. Mais à combien d'entre eux saurait-il inspirer une frayeur suffisante? Gicéron viendrait-il? Pourrait-il se risquer à détruire l'amnistie, c'est-à-dire à provoquer la guerre civile, au bout de sept ou huit jours, pour le 1" juin qui approchait? Autrefois il n'aurait peut-être pas hésité à commettre cette folie, mais maintenant qu'il se trouvait seul à la tête du gouvernement, entre les dangers et les responsabilités d'une situation inattendue, exposé aux critiques et à la haine de tous, il se sentait intimidé; et pour la première fois de sa vie peut-être, il agissait avec bon sens et pondération.

Au milieu de ces discussions, Antoine reçut d'Octavs la demande d'un entretien. Même si le jeune homme ne dit pas quel en était le sujet, il ne fut pas difficile à Antoine de le comprendre. Rien ne porte à croire qu'il fût disposé à restituer l'argent de César à son héritier légitime, et il n'est même pas vraisemblable qu'il considérât la personne, les prétentions et les menées de ce jeune homme comme sérieuses. Il est probable au contraire que les revendications d'Octave firent naître en lui une autre idée : puisque César l'avait nommé avec Décimus Brutus second héritier, et que Déciraus Brutus ne pourrait jamais faire valoir ses droits, il chercherait à amener Octave à abandonner son héritage, et lui, il en prendrait sa part (1). Il pensa donc effrayer le jeune homme en le rudoyant un peu; et quand Octave se présenta au palais de Pompée, il commença par le faire attendre longtemps; puis l'ayant enfin admis en sa présence, il le laissa à peine prononcer quelques mots et Tiuterrompit brusquement, en lui

(i) Flohus, IV, IV, i

disant qu'il était fou s'il pensait, jeune comme il était, pouvoir accepter la succession de César. Et il partit, sans lui donner le temps de répondre et en le laissant confus et mortifié (1). Il avait à s'occuper de bien d'autres choses que des demandes de ce jeune homme. Les jours passaient, on arrivait à la fin de mai : Antoine avait bien réussi à la fin à faire passer de son côté Dolabella en lui donnant une somme considérable, prise dans le trésor public, et en lui promettant de faire prolonger pour lui aussi le pouvoir proconsulaire; mais tandis que tout le monde pensait qu'il proposerait sa demande au sénat le l"" juin, il n'arrivait pas encore à prendre une résolution au sujet du moment où il faudrait commencer à agir. Dans les derniers jours de mai, il reçut une lettre de Brutus et de Cassius qui lui demandaient dans quel but il recrutait tant de vétérans : le prétexte d'assurer les récompenses promises par César était futile, disaient-ils, puisque personne parmi les conservateurs ne prétendait les leur enlever (2). Antoine voulut alors les tranquilliser, et il leur fit savoir par l'intermédiaire de Hirtius et de Balbus que, dès la rentrée du sénat, ils leur ferait donner les provinces auxquelles ils avaient

(1) Le récit de l'entretien qui est dans Appien, B. C. III, 14 et suiv. est tiré, siiivant Soltau, Suppl. au Philologui, VII, p. 604 et suiv. des mémoires d'Auguste, et par conséquent il dit la Térité en retranchant les détails humiliants. La vérité entière il faut la chercher dans Velleius, II, lx, 3, et dans Nicolas dk Damas, 28, où il est fait allusion k nn premier entretien d'Antoine et d'Octave dont le récit était compris dans le texte précédent qui s'est perdu et où Antoine fut grossier avec Octave. Ce premier entretien est certainement celui auquel fait allusion Velleius. Plctarqok, Ant., 16, donne xm résumé des paroles échangées entre Antoine et Octave qui parait très vraisemblable.

(3ii UlCfiRON,F., II, 2.

droit, sans dire lesquelles (1). En somme il ne se décidait pas à entrer en guerre ouverte avec les meurtriers de César, redoutant encore la puissance du parti conservateur. Cependant Cicéron écrivait à Atticus que le parti conservateur n'était malheureusement plus ce qu'il avait été cinq ans auparavant, quand il avait avec tant de hardiesse déclaré la guerre à César (2) I L'orateur jugeait la situation mieux que le consul. La présence des vétérans, les bruits alarmants épouvantaient ceux qui étaient restés; Hirtius qui était revenu à Rome en repartait et allait à Tusculum (3) pour y écrire, sur le conseil de Balbus, la continuation des commentaires de César (4); on disait que les consuls désignés ne seraient pas présents à la séance du 1" juin (5). Tout cela ne pouvait guère encourager à revenir à Rome ceux qui en étaient déjà sortis; et on engageait de divers côtés Cicéron à ne pas remettre le pied à Rome. Il s'en était rapproché cependant; il était allé à Arpinum, et puis, après le 25, à Tusculum, et il écrivait à Atticus que de toute façon il voulait se rendre bien compte de ce qui allait se passer (6); mais à Tusculum il avait trouvé Hirtius, qui l'avait conjuré de ne pas aller plus loin (7). Brutus et Cassius étaient, eux aussi, ces derniers jours de mai, dans une grande indécision, et ballottés par le flux et le reflux de nou-

(!) Cicéron, A., XV, v, 2.

(2) Cicéron, A., XV, m, 1 : nec causa eadem est née simile t«mpus. Causa, signifie ici « parti politique » comme dans Cicéron, A., XV, VI, 1 : causœ... amicissiinus ; et dans Cicéron, A., VII, III, 5 : causam soluvi. illa causa non habet.

(3) Cicéron, A., XV, vi, 2; XV, v, 2 : j'adopte poui- ce texte la correction heoi-euse : qui quidem, se afutwum.

(4) HiRTins, B. C, VIII, prœf.

(5) Cicéron, Phil., I, ii, 6,

(6) Cicéron, A., XV, m. 1.

(7> CicÉBON, A., XV, V. 2

velles contraires. On leur disait tantôt qu'Antoine allait leur faire attribuer leurs provinces, et tantôt qu'il leur tendait des embûches; ils demandaient conseil à tous, ils faisaient venir de Rome Servilia, ils écrivaient et faisaient écrire à des amis, à Gicéron et à Atticus, pour qu'ils vinssent à Lanuvium s'entretenir avec eux (1); ils décidaient enfin d'inviter Atticus à prendre l'initiative d'un emprunt auprès des riches chevaliers de Rome pour fournir à Brutus et à Cassius l'argent, qui est le nerf de la guerre. Un ami de Brutus, Caïus Flavius, était allé à Rome pour traiter avec le richissime financier (2). Cassius, en outre, écrivait lettres sur lettres (3) à Gicéron, en le priant de s'employer en leur faveur auprès de Ilirtius et de Pansa, les deux consuls de l'année suivante. Gicéron, qui ne savait quels conseils donner, se disposait à se trouver à Lanuvium le 29 ou le 30 (4), bien qu'il craignît de donner lieu à trop de bavardages par ses allées et venues (5); Atticus consentait aussi à y venir (6), mais après avoir refusé de

(1) Gicéron, A., XV, iv, 2 et 5.

(2) Cornélius Népos, Alt., 8. C'est une conjecture que ces négociations aient eu lieu à ce moment-là. Le fait qu'un tiers, C. Flavius, se rendit auprès d' Atticus donne à penser que Brutus et Cassius n'étaient pas à Rome. Il y a peut-être en outre une allusion au refus d' Atticus dans Gicéron, XV, iv, 5 (lettre écrite à cette époque, et qui est certainement le commencement d'une petite lettre, qui s'est trouvée par erreur réunie à la précédente) : quant vellem Bruto studium tuum navare potuiises? BoissiER, Cicéron et nés amis, Paris 1902, p. 158, place ces négociations plus tard, quand Brutus était en Macédoine. Mais il me paraît peu probable que, alors qu'il pouvait comme proconsul pressurer la province ou demander de l'argent au sénat, il ait eu recours à Atticus,

(3) Gicéron, A., XV, v, 1 ; XV, vi, 4.

(4) RnEïE, Con'espondants de Cicéron, p. 23.

(5) Gicéron, vl., XV, iv, 2: Lanuvium eundum... non sine lavito sermone.

(ti) Cicéron, XV, xx. 2 : L'eutretien de Lanuvium auquel U

êO GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

prendre l'initiative de l'emprunt auprès des chevaliers de Rome (1). Il n'avait peut-être pas voulu trop se compromettre; peut-être aussi avait-il désespéré d? réussir dans l'entreprise, parce que les hommes qui possèdent de l'argent, tout en désirant le maintien de l'ordre public, n'aiment pas à dépenser de l'argent pour le maintenir. Et quand, vers le 30 mai probablement, Atticus et Gicéron se rencontrèrent à Lanuvium avec Brutus et Cassius, ils en furent réduits, après de longs discours, à reconnaître qu'Antoine était désormais le maître de la situation, et qu'il pouvait leur faire tout le mal qu'il voulait (2).

Mais Antoine était au contraire bien loin de former les projets terribles qu'on lui prêtait, et il ne s'aperçut qu'il était le maître de la situation, comme Brutus et Cassius l'avaient dit quelques jours auparavant, que le 1" juin, quand, à son grand étonnement, il vit que ni Cicéron, ni les consuls désignés, ni les hommes les plus éminents n'étaient venus au sénat (3). La journée fut bizarre. Antoine n'avait trouvé à la séance que des sénateurs obscurs, disposés à le laisser dire et faire ce qu'il voulait. Tout le monde s'attendait donc à ce qu'Antoine présentât au sénat ses prétentions sur les provinces; et tout le monde fut étonné de voir que le consul dans cette séance ne traita que d'affaires ordinaires, sans faire aucune allusion aux projets attendus. Avait-on calomnié Antoine ? Vers le soir, les conservateurs semblaient se ressaisir. Mais après la séance,

est fait allusion est certainement celui-ci, et c'est à lui que se rapporte le commencement de la lettre de Cickron, A.. XV, VIII, 1 : pott tutim diicesium.

(1) Cornélius Nepos, Att. 8.

(2) CicÉRON, A., XV, XX, 2 : Lanuvii... vidi nostro» tantum tpai habere ad viveiidum, quantum accepiisent ab Antonio.

(3) CiCBRON, Phil. I. II. 6.

enhardi par l'absence des chefs éminents, et comme il arrive sourent quand on a longtemps hésité, Antoine résolut d'agir en toute hâte, de convoquer à l'improviste une réunion populaire pour le lendemain matin, sans qu'il y eût entre la promulgation et l'approbation l'intervalle légal du trimim nundinum (1); d'empêcher par ce moyen ses adversaires d'envoyer des tribuns contraires interposer leur veto, et de faire proposer dans cette réunion, par quelques tribuns amis, la loi qui prolongeait de six ans, y compris celui du consulat, pour lui et pour Dolabella, le commandement proconsulaire de la Syrie et de la Macédoine. Même dans cette précipitation cependant il cherchait à être prudent, à ménager les conservateurs, à leur offrir quelque compensation pour ce vote peu légal. 11 renonçait en effet pour l'instant à demander les Gaules, il fixait au 5 juin la séance où serait rendu le décret attribuant leurs provinces à Brutus et à Cassius; il proposait de faire changer en loi, sur la proposition des mêmes tribuns et dans les mêmes comices, le sénatus-consulte qui instituait une commission pour l'examen des papiers de César. Les instructions furent donc données le soir aux vétérans et aux amis; le matin, le consul, les magistrats qui lui étaient favorables et un certain nombre de citoyens se trouvèrent sur le forum pour représenter les tribus; et pendant la journée un grand nombre de gens qui ne savaient même pas qu'il se fût tenu une assemblée ce jour-là apprirent que la tex de promnciis et la lex de actis Cœsaris cum Consilio cognoscendis avaient été approuvées à la hâte (2). Le même jour probablement, Balbus apprit, non sans quelque

(4) CiCBBON, Phil., V, lu, 7 et suiv, (2) CicÉBON. Phil., V, m. 7.

la.

étonnement, qu'Antoine songeait à envoyer Brutus en Asie et Gassius en Sicile pour acheter du blé (1). C'était là une manœuvre des plus habiles, car si les deux conjurés refusaient, ils pouvaient être accusés d'être cause de la demi-famine qui sévissait continuellement sur Rome; et s'ils acceptaient, ils étaient obligés de se séparer et d'interrompre, pour aller traiter avec les marchands de blé, tout ce qu'ils pouvaient faire pour la défense du parti conservateur. Une tranquillité relative parmi les conservateurs et les conjurés avait succédé à l'inquiétude des derniers jours de mai, quand on avait vu que l'amnistie au moins était respectée. Cicéron lui-même, à peine arrivé à Tusculum, avait demandé à Dolabella de le choisir comme légat pour son proconsulat, mais avec la faculté de rentrer à Rome quand il voudrait (2). Il lui semblait, après son inutile entretien avec les héros, que le meilleur parti à prendre était de voyager aux frais de la république. Mais quand on eut connaissance des intentions d'Antoine sur les provinces de Gassius et de Brutus, tout le monde se fâcha (3); pouvait-on donner une mission aussi humble aux deux libérateurs de la patrie I G'était là un exil déguisé et non une mission; Antoine voulait les éloigner de l'Italie et enlever à Décimus sa province (4). Brutus fit appeler de nouveau sa mère, Cicéron, Atticus, ses amis de partout, et les invita à se réunira Antium pour «ne nouvelle conférence. Cependant de nouveaux dissentiments éclataient à Rome,

(1) CicÉBON, A., XV, IX, 1 : il reçut la lettre de Balbus avec la nouvelle le soir du 3, probablement à Tusculum.

(2) Cicéron, A., XV, 8.

(3) Cicéron, A., XV, 9.

(4) Cicéron, A., XV, 10 : Si vero aliquid de Decimo yraviut... D'onis legatio.

mais cette fois entre Antoine et Octave. Irrité de l'atfront qu'il avait subi, celui-ci se mettait à agiter les masses, à dénoncer le consul comme un ennemi du peuple, en rappelant les cruelles répressions de l'année 47 (1), en l'accusant de trahir la mémoire et le parti de César, de rempécher de payer le legs fait par lui. Il accompagnait ses discours d'un beau geste en annonçant qu'il vendrait tous les biens de César, ses biens et ceux de sa famille, dans le but de payer promptement les trois cents sesterces (2). Antoine, par représailles, mettait sournoisement obstacle à ce que la lex curiata qui ratifiait l'adoption fût approuvée (3), et il était en cela favorisé par les parents des conjurés, qui désiraient qu'il n'y eût à Rome aucun fils de César. Octave n'en mit que plus d'ardeur à agiter le peuple; il réunit une bande de partisans et, nouvel Érophile, il parcourut les rues de Rome en prononçant partout des discours contre Antoine, en cherchant à émouvoir les vétérans eux-mêmes, en réclamant de nouveau la vengeance de César, en accusant Antoine de ne pas vouloir venger le dictateur et de trahir son parti (4). Il écrivit aussi à ses amis des légions de Macédoine pour leur faire connaître la façon infâme dont Antoine traitait le fils de César.

Cicéron cependant avait reçu le 7 juin (5), peut-être un peu en retard, une lettre de Dolabella qui lui disait l'avoir nommé son légat le 2 juin, c'est-à-dire aussitôt après l'approbation de la lex de provinciis, mais pour

(1) Voy. Diox, XLV, 6.

(2) Appiex, B. C, III, 21.

(3) Dion, XLY, 5. Dans ce que raconte Appien, B. C, III, 2 et ïuiv. il me -semble qu'il y a beaucoup d'exagération.

(4) Appien, /?. C, III. 28.

(5) Cicéron, XV, xi, 4 : td miht Iteri vesperi nuntiatum est (la lettre est du S).

cinq ans et non pour deux, comme l'avait pensé Cicéron (1). Dolabella avait immédiatement donné satisfaction à son ancien beau-père, pour l'obliger ainsi à reconnaître la légalité très douteuse de la loi. De fait, cette nomination avait amené l'inquiet Gicéron à un certain apaisement philosophique, et le jour suivant, le 8, il était allé à Antium, cédant aux sollicitations de Brutus et de Cassius. Sur la belle plage d'Antium il trouva réunis Brutus et sa femme Portia, Servilia, Tertulla, femme de Cassius et sœur de Brutus, Favonius et beaucoup d'autres amis, Atticus n'était pas là : il n'avait pas voulu quitter Rome. Gicéron eut à dire son avis devant cette réunion d'hommes et de matrones, et il conseilla d'accepter la mission. La léga tion de Dolabella avait pour quelque temps calmé U conservateur furieux, qui voulait exterminer tout le parti populaire. Mais Gassius, hors de lui, déclara bien haut que jamais, au grand jamais, il n'irait en Sicile et qu'il irait plutôt en exil en Achaïe. Brutus, au contraire, malgré son découragement, disait qu'il voulait retourner à Rome, où il devait, comme préteur, donner au peuple les jeux apoUinaires. Gicéron chercha à l'en dissuader; Servilia, qui voulait sauver, non pas la république, mais son fils et son gendre, conseillait d'accepter la légation, où elle s'arrangerait pour faire supprimer la charge désagréable de l'achat du blé. La conversation s'égara : on se répandit en d'inutiles regrets sur tant de choses que l'on aurait dû faire et auxquelles personne n'avait pensé; on déplora que. sur le conseil de Décimus Brutus, on n'eût pas tué Antoine, lui aussi, aux Ides de mars; la discussion semble même avoir été si vive sur ce point que Gicéron

<1) Gicéron, A., XV, ix, 4.

et Servilia auraient eu une querelle. A la fin, Brutus céda et re'solut de ne pas aller à Rome et de faire célébrer les jeux par son collègue Caïus Antonius, qui le remplaçait. Mais la question de la légation resta en suspens : Cassius, s'il ne protestait plus avec la même véhémence, ne disait pas encore qu'il était disposé à partir. Brutus parut au contraire à Cicéron plus porté à accepter la mission (1). En somme, ce fut encore un Yoyage inutile. Cicéron se consola, en pensant qu'il avait du moins fait son devoir et il se décida à partir pour la Grèce (2).

(1) Voyez toute la belle lettre de Cicéron, A., XV, xi, avec toutes les explications et tous les détails ajoutés dans la 12* sur la demande d'Atticus. — Les mots : amissas oceasiones JJecimumque Brutum graviter accutabant du § 2 indiquent, à mon sens, un regret de n'avoir pas tué Antoine aux Ides de mars, sur le conseil de Décimus et non de Marcus, comme on le croit généralement d'après Plutarque et Appien. Cela est vraisemblable parce que Décimus et Antoine avaient été compagnons d'armes, tandis que Marcus Brutus et Antoine se connaissaient a peine; et cela est confirmé clairement par ce passage qui sans cela est inexplicable. On ne peut entendre par amusas oceasiones l'inertie où se tenait Décimus en Gaule avec les légions : Antoine n'était guère plus actif à Rome, et Décimus avait mk core le temps d'agir.

(2) Cicéron, A., XV, xi, 3.

LA LOI AGRAIRE DK LUCIUS ANTOMUS

Encouragé par le premier succès de la lex de provm dis, Antoine se décida à reconstituer le parti césarien que les Ides de mars avaient désorganisé, et à présenter, en bon élève de César, une série de lois populaires pour préparer l'approbation de la loi sur les Gaules. Ces deux tentatives étaient une conséquence nécessaire de la nouvelle politique vers laquelle Antoine s'était tourné après le 15 avril. Pour rassurer et flatter les colons et les vétérans, et pour montrer que, dans les choses importantes, les décrets du sénat ne suffisaient pas, il ferait convertir en deux lois par les comices le sénatus-consulte du 17 mars sur les actes de César et la partie qui maintenait les colonies. En même temps, pour démentir les conservateurs qui l'accusaient de vouloir être dictateur lui-même, il proposerait de convertir en loi le sénatus-consulte du mois d'avril qui abolissait la dictature. D'autre part, Lucius Antonius allait proposer, comme avaient fait tous les chefs du parti populaire depuis Tibérius Gracchus, une grande loi agraire. Malheureusement,, en ce qui concerne les dispositions de la loi agraire, nous n'avons que les détails épars et les invectives de Gicéron; il n'est donc pas possible d'en reconstituer le texte avec ces frag« ments; et nous devons nous borner 4 dire que, pour

hâter la distribution des terres aux vétérans, elle ordonnait le dessèchement des marais pontins dont César avait déjà eu l'idée (1), et qu'elle instituait une commission de sept membres (2) chargée du partage des terres publiques et de l'achat de terres privées en Italie (3). Dans la première moitié du mois de juin, ces lois furent promulguées par Marcus et Lucius Antonius. Mais à la grande agitation que réclamait le succès de ces lois, à l'effort qu'il fallait pour dominer avec vigueur toute la république, Antoine ne pouvait suffire, n'ayant avec lui que ses deux frères et les vétérans : il lui fallait des aides plus puissants, des agents plus nombreux et de nouveaux collaborateurs. Pour les trouver, il vit que son seul recours était de reconstituer non pas tout le parti de César, mais son aile de gauche, celle qui contenait les éléments populaires et révolutionnaires. Antoine ne pouvait compter sur les césariens célèbres, rassasiés jusqu'à la satiété, tels que Ilirtius, Pansa, Balbus, Pison, Salluste, Calénus, qui ne voulaient plus se compromettre ni rien risquer; il ne pouvait pas non plus espérer trouver des partisans dans les classes supérieures, d'où, vers l'année 70, après la mort de Sylla, étaient sortis tant d'illustres champions du parti populaire. Les temps étaient trop changés; les hautes classes, usées par les grandes luttes qu'avaient endurées les générations précédentes, décimées par les guerres civiles et par la stérilité, énervées par la richesse, par le plaisir et par le pouvoir, effrayées par les malheurs qui venaient de les accabler, divisées, orgueilleuses, malveillantes,

(1) Dion. XLV, 9.

(2) CicÉRON, Phil, VI, V, 14; VIII, ix, 36.

(3) Cela est prouvé par le passage de Cicého.n. Phil , Vin.jx,

n'avaient pius la force de combattre même pour se défendre; elles ne donnaient plus d'hommes nouveaux au parti conservateur, et elles laissaient les derniers contemporains de César livrer seuls ce combat suprême. Les fils mêmes des grands hommes qui avaient été au premier rang du parti conservateur pendant la génération précédente, tels que le fils d'Hortensius, le fils de LucuUus, le fils de Gaton, se tenaient à l'écart, et tandis que l'imminente catastrophe de leur classe se préparait, étaient tout à leurs plaisirs, à leurs jeux ou à leurs études. Ces classes pouvaient encore moins donner des hommes au parti populaire, qui était devenu nettement révolutionnaire. Antoine, en somme, était obligé de se tourner vers ce qu'il y avait de moins riche et de plus mécontent dans le parti de César; vers ces hommes obscurs et ces artisans, ces petits propriétaires et ces marchands, ces soldats et ces centurions, ces Italiens et ces étrangers parmi lesquels César, pendant les dernières années, avait cherché de préférence des officiers, des magistrats et des sénateurs. Ceux-ci étaient naturellement opposés aux conjurés, presque tous nobles, qui les considéraient comme des intrus et comme les usurpateurs des dignités qui leur étaient dues; ils redoutaient de se voir enlever les grades ou les biens qu'ils avaient acquis, ou du moins de voir se briser leurs espérances et leurs ambitions. Il était donc plus facile de s'entendre avec eux; et si des difficultés restaient encore, Antoine avait en main deux moyens puissants pour les vaincre : les papiers de César et le trésor de l'État où il continuait à puiser largement. Aussi, par les flatteries, les promesses, et, au moyen de fausses délibérations attribuées à César, par des distributions d'argent, de magistratures et des nominations de sénateurs^ il s'efforça de réunir autoui* de liii

\e8 plus intelligents des césariens qui étaient encore trop peu satisfaits pour se ranger avec les conservatears : Ventidius Bassus, l'ancien muletier entrepreneur de transports ; Décidius Sacsa, un Espagnol que César avait fait citoyen, metator castrorum — le chef des sapeurs de l'époque — et tribun du peuple cette année-là (1); TuUus Hostilius et un certain Instéius, tous les deux désignés comme tribuns du peuple pour l'année suivante^ et dont on disait que le second avait été baigneur dans des thermes de Pesaro (2); un ancien acteur du nom de Nucula; Césennius Lento, officier de César qui s'était signalé dans la dernière guerre d'Espagne, mais d'humble origine — Gicéron prétend qu'il avait été mime (3); — Gassius Barba, Marcus Barbatius Philippus (4), Lucius Marcius Censorinus (5), Titus Munatius Plancus Bursa. Ce dernier avait été exilé après les funérailles de Clodius, puis il était revenu au milieu des guerres civiles, et par suite il redoutait fort d'être chassé de nouveau (6). A ces hommes, Antoine joignait bon nombre de ses amis et de ses compagnons de plaisirs. C'était un sybarite, et à ce moment même, entre une affaire et une autre — Cicéron le raconte et on peut le croire bien qn'il exagère un peu — il employait l'argent de César et celui du trésor public à mener la vie joyeuse, à jouer, à donner des fêtes et des banquets, à entretenir une cour de parasites (7), parmi lesquels il trouva aussi des collaborateurs; entre autres Séius Mustèla et Numi-

(1) Cicéron, Phil., XI, v, 12; XIÎI, xiii, 27.

(2) Cicéron, Phil., XIII, xiii, 26.

(3) Cicéron, Phil, XI, vi, 13; Dion, XLIII, 40; Orosb, VI, ivi, 9.

(4) Cicéron, Phil., XIII, ii, 3.

(5) Cicéron, PhiL, XI, v. 11.

(6) Cicéron, Phil., XIII, xii, 27.

(7) CicÉRO.x, Phil., XIII, u, 3.

sius Tiron, à qui il fit partager avec Cassius Barba le commandement de sa petite garde de vétérans (1), un certain Pétusms d'Urbin, qui avait dissipé tout son bien (2), Publius Volumnius Eutrapélus, le patron de cette Citbéride qui avait été la maîtresse d'Antoine jusqu'à son mariage avec Fulvie et qui était alors une des courtisanes les plus à la mode ; l'Athénien Lysias, iils de Phèdre (3)

Cependant la promulgation des lois avait donné lieu à une nouvelle agitation populaire, qui entraîna dans son courant les restes de l'agitation d'Érophile. Le petit peuple et les vétérans, qui auparavant allaient en foule assiéger les maisons des conjurés, accouraient aux réunions où l'on discutait la loi agraire; ces réunions, où l'on faisait naturellement de grands éloges de César et où l'on invectivait ses meurtriers, prirent bientôt un caractère très violent; de nouveau, les classes riches, les conservateurs, les conjurés s'alarmèrent, et l'alarme augmenta à mesure qu'ils comprirent mieux la portée de la loi agraire, des autres lois proposées et de la nouvelle agitation du parti populaire. Cette nouvelle agitation ne cherchait pas seulement à porter les derniers coups à l'amnistie; elle visait à une véritable mainmise du parti césarien sur le budget de la république. La situation était grave. Pendant trois mois, les conservateurs s'étaient flattés secrètement de mettre la main sur les sommes accumulées par César dans le trésor public pour indemniser — puisqu'on ne pouvait rendre les terres — les familles qui avaient perdu des biens dans la guerre civile (4),

(1) CiCÉRON, Phil., V, VI, 18.

(2) CicÉRON, Phil., XII, VIII, i9

(3) CicÉRON, Phil , V, V, 13.

(4) Voy. CicÉRON, Phil., I, vu, 17.

Au contraire, le parti de César, le prétendu parti des pauvres, non seulement détenait ces biens, non seulement puisait déjà à pleines mains, par l'intermédiaire du consul, dans le trésor public; mais bientôt, quand la loi agraire serait approuvée, il disposerait légalement "du trésor, au moment où le manque d'argent mettait les conservateurs dans un embarras de plus en plus grand. Par une contradiction singulière, le parti des riches allait manquer d'argent au moment décisif de la lutte, si la caisse de l'État tombait au pouvoir des adversaires. Les ressources privées étaient presqu'épuisées, et de nombreux conservateurs se réfugiaient à la campagne, non seulement par peur, mai? parce que l'amitié des conjurés menaçait de ruiner ceux qui n'avaient pas la fortune d'Atticus; car non seulement Brutus et Cassius, mais beaucoup d'autres conjurés pressuraient leurs amis et leurs admirateurs pour la défense de la bonne cause. Les ressources publiques aussi manquaient. Décimus Brutus était poussé par ses amis, qui lui dénonçaient les menées d'Antoine, à grossir son armée et à recueillir de l'argent dans la Cisalpine (1). Et au contraire il lui fallait désormais payer ses soldats avec son argent à lui, et demander du secours à tous ses amis (2). Il eût été dangereux de pressurer la Gaule cisalpine, parce qu'elle n'était plus une province. Le malaise et le découragement étaient donc grands dans les classes supérieures. A Rome, dans la haute société, on disait que c'en était fait de la répubUque (3). Pansa et Hirtius, en voyant kj parti césarien se reformer autour d'Antoine, recommencèrent à tergiverser; Cicéron, fatigué et dé-

(1) Appien, B. C, III, 27.

(8) Voy. CicÉP.ox, F., XI, x, 5.

(3} Cicéron, A., XY, xx. 2.

goûté (1), se décidait définitivement à partir pour la Grèce et il pria Dolabella de lui donner une mission pro forma (2); Atticus désespe'rait de recouvrer ses terres de Buthrote. Alors que le parti populaire triompiiant promettait de fonder tant de colonies, comment lui enlever ce territoire sur lequel il avait déjà mis la main (3)? On savait déjà que Lucius Antonius était opposé à sa demande (4). « Nous sommes à la veille d'un massacre, » écrivait Cicéron (5). Là-dessus, le bruit courut que Gartéia, importante ville d'Espagne sur le golfe de Gibraltar, s'était rendue à Sextus Pompée. Le fils de Pompée avait donc un port à lui; il allait certainement embarquer aussitôt son armée pour venir en Italie et commencer la guerre. Mais cette nouvelle, au lieu de remonter les esprits, fit craindre à tous qu'Antoine brusquât les choses. Cicéron se disposa à partir d'autant plus vite (6); le bruit courut que Brutus luimême était sur le point de partir pour l'Asie afin de remplir sa mission annonaire (7); d'autres conjurés aussi, tels que Domitius Ahénobarbus, fils de lancien consul mort à Pharsale, préparaient des vaisseaux auprès de Pouzzoles, pour être prêts à quitter l'Italie, comme ils avaient quitté Rome, si l'amnistie était abolie (8). Cicéron demanda à Atticus s'il devait s'embarquer à Pouzzoles ou à Brindes; et Atticus, qui semble avoir été très irrité contre Antoine à cause de ses terres

(1) Cicéron, XV, 22.

(2) CicÉROiV, A.. XV, XIV, 2.

(3) Voy. Cicéron, XV, xix, 1.

(4) Cicéron, A., XV, xv, 1; XV, xvii, 1

(5) Cicéron, ^., XV, xviii, 2; XV, xix 1; XV, xx, 4.

(6) Cicéron, XV. ix, 3.

(7) CicBRON, XV, xz, 3. Brutut qutdem tubito (sous-entendu partira).

(8) Cicéron, A., XVI, iv, 4.

de Buthrote, le supplia de ne pas aller à Brindes : le consul avait arrêté sur la voie Appienne une légion, la cinquième, celle de l'alouette, qui était en route pour la Macédoine (1), et avec tant de bandes de vétérans farouches, les routes ne semblaient pas sûres (2). Mais les journées passaient; le trinum nundinum allait finir; les conservateurs se lamentaient et ne faisaient rien. Dans cette obscurité, un seul rayon d'espoir subsistait encore, mais bien faible I Quelques-uns commençaient à se demander si en excitant Octave contre Antoine on ne pourrait pas mettre la division dans le parti de César. Octave continuait sa campagne contre Antoine, en faisant partout des discours, en cherchant à démontrer au peuple qu'il ne fallait pas se fier à lui, parce que sa conduite avait été très contradictoire pendant les derniers mois; en lui reprochant d'avoir jusque-là favorisé secrètement les conservateurs et les meurtriers de César, alors qu'il osait maintenant se mettre à la tête du parti césarien. Cependant, comme il était apparenté avec les plus nobles familles de Rome, Octave, tous les soirs, après avoir fait au dehors le démagogue toute la journée, rentrait dans son milieu aristocratique, retrouvait chez lui les amis de sa famille, qui étaient tous des amis des conjurés. Or, ceux-ci lui tenaient des propos bien singuliers : oui, Antoine était un aventurier dangereux; tous avaient intérêt à le perdre; si Octave voulait bien ne pas se défier des conservateurs et des conjurés, il trouverait parmi eux des aides sûrs et loyaux contre l'ennemi commun.

(1) C'est là une supposition de Domaszewski, Neue Heidelberger Jahrb., vol. IV, p. 176, qui me paraît nécessaire, car on ne peut pas expliquer auti-ement la présence de cette légion pendant la guerre de 43.

(2) CicÉRON, A., XV, XX. 3; A., XV, xxi, 3; F., XVI, xxiii, 2.

Parmi ces conseillers, le plus zélé semble avoir été Caïus Glaudius Marcellus, l'aristocrate intransigeant qui, consul de l'année 50, avait provoqué la guerre civile et qui était ou allait devenir son beau-frère, en épousant sa sœur Octavie (1). Marcellus croyait voir que le jeune homme prêtait volontiers l'oreille à ses conseils (2). Cependant, bien qu'Antoine fût ennuyé par ces intrigues, le temps légal pour la promulgation étant écoulé, la loi agraire et les autres lois turent approuvées, probablement en plusieurs jours, dans la seconde moitié de juin, sans opposition et par suite sans violence; la commission fut aussi choisie, mais Marc Antoine, Lucius Antonius, Caïus Antonius et Dolabella en composaient la majorité, ayant pour collègues Nucula, Césennius Lento et un septième dont le nom est inconnu (3). Ce puissant instrument de domination et de lucre était entre les mains de la famille d'Antoine.

Par l'approbation de ces lois, Antoine avait pris une grande avance sur Octave et sur le parti des conjurés, qui désormais allait à la débandade. Ainsi l'impression générale, une fois les lois approuvées, fut qu'Antoine était le maître de la situation; qn'Oo-

(1) Je déduis cela du fait que lem- fils Marcellus naquit en iil cependant, le 20 décembre, quand Cicéron prononça la troisième philippique, le mariage avait déjà eu lieu. Voy. Phil., Ili, VI. 17.

(2) Voy. Cicéron, A., XV, xii, 2. Je suis la leçon : Si praecipit nostro et nostris: c'est-à-dire si praecipit deditum esse nostro Bruto, nostris heroibus. Elle n'est cependant pas certaine. De toute façon ces allusions aux conseils que Marcellus et les auti'es donnaient à Octave sont importantes^ parce qu'elles indiquenl l'origine de l'intrigue qui fît qu'à la fin de l'année Octave se rangea du côté du parti conservatexir. Voy. Nicolas de Damas,

(3) La.nge, Romische Allevlhiimer, Berlin, 1871, III, 493; Diic- BANN, G. R. P, 82 et suiv.

tave ne pouvait plus être considéré que comme un brouillon peu sérieux; qu'il n'y avait plus rien à faire pour personne. Cicéron, à qui Dolabella avait donné sa mission, pouvait partir. Mais des hésitations et des scrupules le prenaient (1). Il aurait voulu s'en aller; mais il était retenu par le souci de sa gloire, par la crainte de perdre l'occasion de quelque action magnifique analogue à la répression de la conjuration de Catilina, par quelque remords et quelque honte. Son départ ne serait-il pas considéré comme une fuite'? Il s'était mis à prendre les avis de différentes personnes, à examiner les choses en conscience, à se demander s'il ne pourrait partir pour revenir au 1" janvier, quand Antoine ne serait plus consul et que le sénat pourrait délibérer librement (2). Il était encore retenu par ses affaires privées (3), toujours embrouillées. Peu auparavant, il avait envoyé son lidèle Tiron pour essayer de tirer au clair les comptes d'Érotès (4); et il demandait à Atticus de l'aider à sortir de cet embarras, bien qu'il n'osât plus lui demander de nouveaux prêts d'argent. Atticus avait les épaules solides, mais tant d'autres avaient recours à lui! C'était encore Iniqui avait à pourvoir pour la plus grosse part à la dépense des jeux apoUinaires de Brutus (5). Il est vrai que tant de dépenses et une générosité si inépuisable allaient recevoir en ce moment une récompense éclatante : la commission sénatoriale chargée d'examiner les papiers de César vers la fin de juin, au moment même ofi Atticus se désespérait, dé-

(1) Cicéron, A., XV, 25.

(2) Cicéron, A., XV, 25.

(3) Cicéron, ^., XV, xx, 4.

(4) Cicéron, A., XV, xv, 3; XV, xviu, i ; XV, ir, 4.

(5) Cicero;^, A., XV, xviii. 2.

n GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

clarait sa réclamation fondée et donnait l'ordre à Gnéius Plancus de respecter le territoire de Buthrote (1). Atticus devait cette agréable surprise à lïntervention de Marc-Antoine, qu'il avait si maltraité dans ses lettres du commencement du mois. Lucius, plus téméraire et plus violent, avait proposé de partager entre les pauvres les grands domaines que le riche chevalier avait en Epire; mais Marc était plus prudent, et s'il continuait avec succès à réunir autour de lui les anciens césariens et à se faire partout des amis, grâce à la concussion et aux promesses, il s'appliquait à rassurer les conservateurs, à empêcher que les esprits les plus échauffés ne fissent tenter un coup de main par Décimus. On fut bien aise dans les hautes classes de la bienveillance que le consul témoignait à Atticus ; d'ailleurs, après l'approbation des lois, une détente s'était produite; il n'était survenu ni le massacre ni les autres violences que les conservateci r s avaient prédites. Rome était devenue plus tranquille; juillet approchait, mois de fêtes, où l'on devait célébrer d'abord les jeux apollinaires et puis les jeux de la victoire de César. Des souffles de paix passèrent sur le forum. Tandis qu'au milieu du mois on croyait que Sextus Pompée s'attaquerait à l'Italie, on disait vers la fin du mois qu'il voulait déposer les armes, et cela causait maintenant quelque ennui à Cicéron, qui aurait souhaité que Sextus conservât son armée pour le parti conservateur (2). Bien des gens se prenaient même à espérer que la loi agraire ne serait qu'un leurre pour le peuple et qu'An-

(4) CicÉRON, A., XVI, SVI c, H; A., XV, 14. Cette lettre, comme l'a démontré Grdber, Q. C, p. 31 n'est pas à sa place et elle a été écrite le 26 ou le 27 juin. Elle nous aide k déterminer la date de délibération.

(2) CiCÉRON, A., XV, 3XII. 1.

toine ne la prenait pas au sérieux. En somme, un grand apaisement survint rapidement. Cassius seul continuait à s'agiter. Plus e'nergique et plus intelligent que Brutus, fatigué et énervé par l'inertie et par l'attente, il ne se procurait pas seulement des navires pour aller acheter du grain en Sicile; mais il tramait patiemment de plus grands desseins et en tourmentait en secret son ami. Il fallait, sans attendre, penser à se préparer dans les provinces des refuges et des armées pour l'attaque peut-être imminente et en tout cas inévitable qu'Antoine dirigerait contre eux à la tête du parti démagogique. En Italie on ne pouvait plus rien faire; il n'y avait pas à espérer reconquérir le pouvoir avec les consuls nommés pour l'année suivante. Ils avaient au contraire dans la Gaule cisalpine Décimus Brutus, qui, s'il était à court d'argent, était du moins un ami sûr, et qui, ayant recruté une troisième légion, se disposait à tenter une expédition dans certaines vallées des Alpes pour entraîner ses soldats et faire du butin. On pouvait aussi peut-être compter sur Plancus (1). En Orient, les amis étaient encore plus nombreux et il serait facile de s'entendre avec eux. Trébonius gouvernait l'Asie et y amassait de l'argent; TuUius Cimber commandait des légions en Bithynie et réunissait une flotte. Quatre légions étaient cantonnées en Egypte; les anciens soldats de Pompée y étaient nombreux et ils n'avaient pour ainsi dire pas pris part aux guerres civiles. En Syrie il avait lui-même laissé une bonne renommée, et Cécilius Bassus disposait encore d'une légion à Apamée, où on l'assiégeait en vain. Si l'on entamait en secret des

(1) Voy. CicÉRON, F.. XI, IV, 1. CicÉRON, A., XV, xxix, 1 : dt Fianco et Decimo, sane velim, fait peut-être allusion aux pourparlers secrets avec Décimus Brutus et Plancus

pourparlers, en montrant aux amis d'Orient le danger où leur parti pouvait se trouver, ils auraient un jour une armée à opposer à la révolution populaire. Mais Brutus hésitait, en songeant à la difficulté qu'il y avait à envoyer des messagers fidèles; il se disait aussi que si Antoine venait à connaître ou même à soupçonner ces intrigues, il pourrait précipiter les choses; enfin il n'espérait plus que le parti conservateur pût amener une armée à défendre la cause des meurtriers de César. Tous les soldats étaient trop pleins de l'esprit césarien. C'était là une impression pessimiste, mais qui était générale dans le parti des grands (1).

(1) A l'exception des vagues allusions, déjà citées, de Cicéron dans ses lettres, il n'est resté aucune trace des pourparlers et des négociations qui ont précédé le départ de Cassius pour la Syrie. Toutefois — et nous le verrons dans la suite de ce récit — Il est évident que Cassius est parti pour la Syrie avec le plan bien arrêté de s'en emparer. Il est donc vraisemblable que pendant ce temps, Cassius et les hommes les plus énergiques du parti des conjurés aient cherché à nouer des relations avec les gouverneurs, qu'ils pouvaient supposer plus favorables à leur cause. C'est seulement ainsi que le départ de Cassius devient explicable autrement que comme un coup de tòte soudaia, et extravagant.

LA « LSX DE PERMUTATIONE »

Cicéron cependant, après avoir fini son livre sur îa Gloire, avait presque achevé son livre sur la Vieillesse, et il avait été informé par Atticus que pour équilibrer son budget, il serait obligé d'emprunter 200,000 sesterces pour cinq mois, c'est-à-dire jusqu'au 1" novembre. Ce jour-là son frère Quintus devait lui verser une somme s'élevant à ce chiffre (1). Comme Atticus voulait bien se charger de lui chercher quelqu'un qui lui prêtât de l'argent, il était désormais libre de partir quand il voulait. En effet, il se rendit de nouveau à Pouzzoles dans les derniers jours de juillet, par petites étapes, s'arrêtant à Anagni (2), à Arpinum (3), à Formia (4). Il comptait partir de Pouzzoles pour l'Orient; mais il était en proie à la plus grande indécision. 11 n'était pas encore sûr de bien faire; il demandait à tout le monde son avis; il ne savait même pas s'il devait s'embarquer à Pouzzoles ou aller par terre jusqu'à Briodes. Il avait un instant songé à faire It;

(1) Cicéron, A., XV, ix, 4.

(2) Cicéron, A., XV, xxvi, 1. Tahellarius... in Anagninum ad me venit inea noctequae proximaante Kal. ^«tt. Sur les difficultés de ce passage voyez Ruete, Conespondenz Ciceroi, p. 27.

(3) CicÉHON, A., XV, XXVI, 5 : ex Arpinate. (i) CicÉROx, A., XV, xiix, 3.

voyage avec Brutus, qui avait l'intention de partir bientôt comme Cassius, pour aller acheter du blé, et qui, s'étant rendu dans la petite île de Nisida, sur le golfe de Naples, dans la villa de Lucullus, louait aux marchands de Pouzzoles et de Naples tous les navires qu'ils pouvaient lui fournir.

Cependant des bruits divers commençaient à circuler et parfois à troubler la tranquillité survenue après les approbations des lois d'Antoine. On confirmait que Sextus Pompée était disposé à faire la paix, et là-dessus Cicéron jugeait perdu son dernier espoir de la liberté (1). De temps en temps, au contraire, des bruits inquiétants au sujet des intentions d'Antoine couraient de nouveau : on allait jusqu'à prétendre qu'il voulait faire venir en Italie les légions de Macédoine, qui avaient au mois de mars été mises par le sénat sous son imperium, et qu'il les ferait débarquer à Brindes (2). Cicéron considérait la chose comme peu probable (3), mais il n'était pas absolument rassuré, et craignait, en se rendant à Brindes, de rencontrer ces légions. Il valait mieux prendre la mer. Mais il y avait à cela un nouveau danger : on disait que les pirates infestaient les côtes (4). Cicéron se dit qu'en faisant route sur mer avec Brutus et toute une petite flotte, il serait plus en sûreté. Il se rendit donc le 8 juillet à Nisida; il vit avec plaisir, dans les anses de la jolie petite île, les nombreux navires de Brutus, de Cassiusde Domitius Ahénobarbus et des autres conservateurs et conjurés qui se tenaient prêts à partir, si l'amnistie était abolie; il chercha à faire comprendre à Brutus

(1) Cicéron, A., XV, xxix, 1; XVI, l, 4.

(2) Cicéron, A., XVI. iv, 4.

(3) Cicéron, A., XVI, iv, 4 : videtur... dicuntur.

(4) Cicéron, A.. XVI, iv, 4; XVI. u, 4.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE lOi

son désir de partir avec lui. Mais Brutus ne comprit pas ou il feignit de ne pas comprendre. Brutus était encore plus indécis que Gicéron. Il désirait se rendre aux exhortations de Cassius, mais il désirait aussi la paix; il désirait partir, mais avant de se résoudre à lever l'ancre, il voulut savoir ce qui se passerait à Rome à l'occasion des jeux, espérant qu'ils détermineraient un revirement de l'opinion publique et qu'il pourrait rester. Justement alors on venait de recevoir les premières nouvelles sur la représentation de la comédie grecque où ne s'était rendu qu'un public très peu nombreux; mais Cicéron expliquait la chose en disant que ce genre de spectacle ne plaisait guère au peuple de Rome. Ce n'était qu'à la comédie latine et à la chasse aux bêtes qu'il pourrait y avoir des manifestations. Là-dessus arriva Scribonius Libon avec les premières lettres authentiques de Sextus Pompée, qu'un affranchi venait d'apporter d'Espagne : Sextus se déclarait prêt à déposer les armes, si on lui restituait les biens de son père et si les autres chefs du parti renonçaient aussi à leurs commandements. Il devenait manifeste qu'il était plutôt disposé à la paix qu'à la guerre (4). Aussi Cicéron revint, sans avoir rien

(1) Cicéron, A., XVI, 5 et XVI, 4, (il faut lire ces lettres en entier). Dans les premières lettres du XVI= livreàAtticus, il y a un certain désordre. La 5' a été écrite avant la 4«; en effet, dans toutes les deux, il est question de la visite faite par Cicéron à Brutus le 8 juillet, mais au commencement de la 4' {ita ut heri tibi narravi), il est fait allusion à la 5«. La 4* fut écrite le 10 juillet ; hodie; Quintus enim (qui était parti le 8 juillet de Nisida, Cicéron, A., XVI, w, 2), altero die se aiebat. Par conséquent la 5« est du 9. Les lettres 5« et *' furent donc écrites après la 1", mais avant la 2« et la 3«, puisque dans la 2" il est question de la seconde visite faite à Brutus le 10 juillet : voy. g 1er ■ yj [dus fiuat epistolas accepi... § 3: Fui enim apud illum (il s'agit de Brutus) multas horas in Nitide, qxmm paulo ante

conclu avec Brutus, à Pouzzoles, où il resta le 9 et le 10, pensant toujours partir avec Brutus, même si Brutus ne partait pas immédiatement (1); le iO, i! reçut une lettre d'Atticus dans laquelle il lui disait qu'à Rome tout le monde l'approuvait de partir en voyage, pourvu qu'il fût de retour le 1" janvier (2); et le jour même il fit une nouvelle visite à Nisida. Il y trouva tout le monde ravi des nouvelles de Reme. Le Térée d'Accius avait attiré un public très nombreux et obtenu un grand succès. Gicéron s'en réjouit, lui aussi, bien qu'il fût d'avis que le peuple, pour défendre la République, ferait mieux de prendre les armes que d'applaudir des acteurs (3); mais revenu à Pouzzoles, il fut repris par son impatience, et il voulut partir immédiatement, sans attendre Brutus, et en se rendant par terre à Brindes. En ce moment, les légions lui paraissaient moins à craindre que les pirates (4). Le H juillet, il avait donc écrit à Atticus en le chargeant de l'administration générale de sa fortune, en le conjurant de bien lui faire tenir ses promesses auprès de tous ses créanciers, en l'autorisant à contracter des emprunts et même à vendre des propriétés, si cela était nécessaire, pour tout payer (5). Atticus était un si excellent ami : il songeait même à ce moment-là à publier une collection de lettres du grand orateur et i) lui avait demandé toutes celles qu'il possédait (6)1

tuas littertu aeeepissem. Cicéron écrit la lettre A., XVI, 3 {% 6). cnnscendent e Pompeiano, c'est-à-dire plusieurs jours après. L'ordre des lettres est donc : l", 5% 4», 2«, 3».

(1) Cicéron, A., XVI, iv, 4.

(2) Cicéron, A., XVI, ii, 4; XVI, vi, i.

(3) Cicéron, A., XVI, ii, 3.

(4) Cicéron, .4., XVI, ii, 4.

(5) Cicéron, A., XVI, ii, 2.

(6) CiCïuoN, A„ XVI. V, S.

Et Cicéron partit pour Pompei. A Rome cependant, les jeux apollinaires étaient terminés. Ils avaient eu un grand succès, au dire des conservateurs; les amis d'Antoine et les adversaires des conjurés prétendaient, au contraire, que le public avait été froid (1). C'était donc maintenant d'après le succès d'un acteur que l'on jugeait des destinées de la République! Mais cette fois les amis de Brutus avaient certainement raison, parce qu'au théâtre et au cirque, le peuple romain ne connaissait plus les partis et applaudissait tous les spectacles qui lui plaisaient. Octave n'apporta que plus d'attention à bien préparer les jeux de la victoire de César, en cherchant à ce qu'il se produisît en faveur du fils de César de grandes démonstrations qui rendraient Antoine furieux. Celui-ci, cependant, ne restait pas inactif; il travaillait sans relâche à relever lô vieux parti de César, avant de proposer la loi sur la Gaule; il accordait des faveurs, il semait l'argent, il inventait toujours de nouvelles décisions de César; il faisait entrer au sénat les sénateurs de Caronte, comme le peuple les appelait, c'est-à-dire d'obscurs individu» qui étaient sous sa dépendance, des centurions de César dont il prétendait avoir trouvé la nomination dans les papiers du dictateur (2). Et ainsi non seulement il avait réuni autour de lui tous les hommes capables du parti césarien qui étaient d'origine obscure, mais il avait aussi gagné à lui certains césariens de plus haute origine et même quelques conservateurs, tel que Lucius Trémellius, qui en 47, comme tribun du peuple, avait combattu avec tant de vigueur la révolution de Dola-

(1) La première version est donnée par PLUTARona, Brmt. 21, par Cicéron, Phil., I, xv, 36; la seconde par Appien, B. C, III,

(â) pLiiT.uii)VS, Ani., 13.

bella. Les temps étaient durs; ïrémellius, comme tant d'autres, avait des soucis d'argent; il s'était donc décidé à se ranger du côté d'Antoine, comme l'ancien édile Lucius Varius Cotila (1). Antoine essayait, en outre, de corrompre le neveu de Gicéron (2), et aussi, à ce qu'il semble, Pison lui-même, le beau-père de César (3); il s'était peut-être mis alors en relations avec Lèpide pour un projet de fiançailles entre un des fils de Lèpide et une de ses filles à lui (4), encore en bas âge tous les deux; et enfin il ne négligeait point, là où il pouvait, de maintenir de bonnes relations avec les conservateurs. En rendant son décret sur l'affaire de Butbrote, il avait si bien gagné les bonnes grâces d'Atticus que le ricbe financier était allé exprès à Tivoli pour le remercier (5). Pendant ce temps, Lucius Antonius s'occupait de faire exécuter la loi agraire; il faisait arpenter les terres publiques; il cherchait à acheter des terrains privés, à des prix plus ou moins élevés, selon qu'ils appartenaient à des amis ou à des ennemis. 11 eut bientôt tant d'adulateurs autour de lui, que quelqu'un finit par proposer de lui faire ériger par les trente-cinq tribus un monument équestre sur le forum (6). Appuyée sur tant d'intérêts, la puissance d'Antoine semblait

(1) CiCKRON, Phil, VI, IV, 11.

(2) Voy. CicÉRON, A., XV, xxi, 1 (mais le passage n'est pas bien clair).

(3) Voy. Gicéron, A., XV, xxvi, 1.

(4) Dion, XLIV, 53, qui cependant confond les dates en mettant ensemble l'offre du pontificat et ce mariage. Gicéron, P., XII, II, 2 (la lettre est écrite dans la dernière décade de septem.bre), dit, en faiscmt évidemment allusion à Lèpide que affinitate nova delectatur. Comme Lèpide était dans la Narbonaise, les poiirparlers au sujet de ce mariage doivent avoir été engagés à peu près à cette époque,

(5) Gicéron, A., XVI, m, 1.

<û> Voy. GiciRO.N, Phil., VI, v, IS.

inébranlable, comme un rocher; et tous les efForts dOctave paraissaient destinés à échouer. Cependant Octave avait de grandes sympathies parmi les vétérans, la plèbe, les amis mêmes du consul et tout le parti populaire reconstitué par Antoine. Le fanatisme césarien était devenu si violent, que le nom seul de César aurait suffi à le faire aimer, s'il n'avait d'ailleurs été assez habile pour s'insinuer dans les bonnes grâces des gens. On regrettait donc généralement, parmi les césariens, les différends qui s'étaient élevés entre le consul et lui; on allait jusqu'à trouver qu'Antoine s'était montré trop dur. Pouvait-on dans le parti césarien refuser un poste au fils de César, dont la présence serait vraiment une force pour ce parti (1)?

Cependant la politique sommeillait, et quand, le t7 juillet (2), Cicéron quitta sa villa de Pompei pour se mettre définitivement en route, il put calmer les scrupules de sa conscience et se persuader qu'il ne fuyait pas. Il partait quand tout était tranquille; il reviendrait pour le 1" janvier, époque où probablement les troubles recommenceraient (3). Il avait cependant en route changé encore une fois d'idée : il n'irait pas par terre, mais par mer, avec trois petits vaisseaux à dix rames qu'il avait loués à Pompei (4); une fois a Pthégium, il verrait s'il devait s'embarquer sur un eros vaisseau marchand et faire voile directement sur Patras, ou suivre les côtes avec ses petits vaisseaux jusqu'à Leucopetra des Tarentins (5), et de là aller tout

(1) Nicolas dk Damas, 29.

(2) Cicéron, à., XVI, vi, 1, dit que le 24 juillet, le huitième jour après son départ, il était à Vibona : U partit donc le 17.

(3) CicÉHON, A., XVI, III, 4; XVJ, vi, 2.

(4) CicÉBON, A., XVI, m, 6.

(5) CiCËRON^ A., XYI, VI, 1, la nomme ainsi, mais U désigne

droit sur Gorcyre (1). 11 n'était cependant pas pleinement satisfait de sa résolution : au fond même il était mécontent, ne sachant trop s'il faisait bien ou mal, et emportant avec lui ses grands soucis d'argent. Dettes et créances se balançaient clans les comptes refaits avant son départ avec l'aide d'Atticus, mais il y avait à l'actif des créances très peu sûres de Dolabella, que celui-ci avait cédées à Cicéron au lieu d'argent comptant pour le paiement de la dot de TuUie. 11 craignait tellement que, lui parti, l'équilibre établi d'une façon si subtile ne vînt à se rompre, qu'il avait voulu confier tout le soin de ses affaires à Atticus; il avait aussi chargé le richissime Balbus de veiller à son bon renom d'homme honorable (2). Mais en somme, à la fin, bon gré mal gré, il était parti, et peu de temps après son départ, dans la troisième décade de juillet, ou célébra à Rome les jeux de la Victoire de César, après toutefois une vive querelle entre Antoine eft Octave. Celui-ci avait voulu faire porter au théâtre le siège doré de César; certains tribuns, subornés par Antoine, l'en avaient empêché; Octave avait eu recours au consul, qui non seulement avait approuvé les tribuns, mais avait même menacé Octave de le mettre en prison, s'il ne demeurait pas tranquille (3). Malgré cela, le peuple et les vétérans, qui regrettaient ces scandales, firent au jeune homme de grandes démonstrations pendant les jeux qui durèrent trois ou quatre jours (4). Il arriva même qu'une grande comète apparut

certainement Leuca, et non Leucopetra, près de Khégium, dont il parle dans la lettre suivante.

(1) Cicéron, A., XVI. vj, 1.

(2) Cicéron, A., XVI, a, t; XYI, m, 5.

(3) Dion, XLV, 6; Appikn, B. C, III, 28; Nicolas dk Damao. £8; Pltjtarque Ant. 16.

(4) NicuLAS ou Dauas, uviii. — Voy. aciiMiOT dans A'fiM

le soir du dernier jour; et Octave, pour rendre encore plus ardente cette adoration religieuse que le peuple de Rome avait déjà pour César^ affirma que c'était l'âme de César qui. montée au ciel, avait pris sa place parmi les dieux. Dans le temple de Vénus il mit une statue de César qui avait sur la tête une comète d'or (1 ) . Mais les jeux terminés, la paix dans laquelle Rome semblait s'endormir fut avant la fln du mois brusquement rompue. Tout à coup Antoine et Dolabella promulguèrent une lex de permutatione provinciarum (2), qui enlevait à Décimus Brutus, le meurtrier de César, la Gaule cisalpine, et la donnait immédiatement à Antoine, avec les légions qui étaient en Macédoine, et la Gaule chevelue (3) à partir de l'année suivante. Décimus recevait en échange la Macédoine pour le reste de l'année. Gicéron étant parti et Décimus se dirigeant avec son armée vers les Alpes, Antoine avait choisi ce moment pour obtenir les Gaules jusqu'à l'année 39 et pour répondre en même temps aux accusations d'Octave, en donnant satisfaction aux vétérans qui s'indignaient de l'amnistie du 17 mars. Antoine, cependant, ne voulait pas provoquer une nouvelle guerre civile, et tout en cédant au courant césarien et révolutionnaire, il cherchait encore à ménager le plus qu'il pouvait les adversaires. Il ne proposait pas en effet d'abolir l'amnistie, mais seulement d'enlever la Gaule à Décimus pour les quelques mois qui restaient; et s'il comptait présenter cela aux vétérans comme une grande humiliation pour le parti des conjurés, il espé-

Jahrbûcher fur Philologie und Pœdagogik, 4883, I, p. 864.

(1) Dion, XLV, 7; Sdétone, Cœs. 88.

(2) TiTB LiVB, Per. CXVII.

(3i II ne s'agissait pas seulfiment de la Cisalpine, comme le croit Kiause; voy. Scumidt, N. 1. P. P. Suppl. vol. XIII, p. 714.

rait aussi que les conservateurs accepteraient la chose, puisque Décimus recevait en compensation la Macédoine; il espérait peut-être enfin, il le semble du moins, s'entendre secrètement avec son vieil ami de la guerre des Gaules et amener Décimus à accepter cette permutation (i). Au fond, ce changement de province, bien que peu favorable aux intérêts du parti conservateur, était beaucoup moins grave que iabolition de l'amnistie. Mais il ne tarda pas à perdre ces illusions, car, dès que la loi fut connue, une vive panique, à la fois politique et financière, éclata à Rome. De nouveau on s'alarma pour l'amnistie, on prêta à Antoine les intentions les plus sombres; on considéra la guerre civile comme inévitable, et il ne fut plus possible de trouver à emprunter de l'argent (2); les quelques hommes de marque du parti conservateur qui étaient encore à Rome secouèrent leur longue paresse et cherchèrent à s'entendre entre eux, ainsi qu'avec Brutus et Gassius. Il y eut même des césariens éminents qui se rangèrent du côté des conservateurs et, parmi eux, Pison, le beau-père de César, qui se déclara prêt à prendre la parole au sénat pour une proposition qui semblait pouvoir résoudre pour toujours la question de la Gaule cisalpine : puisque le droit de cité avait été accordé aux Cisalpins, il était temps d'assimiler complètement cette région à l'Italie et par conséquent de ne plus y envoyer ni proconsul ni propréteur. On s'entendit pour que le !•' août le plus grand nombre des sénateurs vinssent à la séance, pour refuser l'auc-

(1) C'est du moins ce que semble indiquer un passage de Dion, XLV, 14 : Kai aûxoù (de Décimus) ó'AvTwvto? ilniòa. uoX).y|v ilyz^..,

(2) CicÉRON, A., XVI, vil. 6 : nirifica e»«n SytrxpYio-x:* fitpropter metum armorum.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE lOft

toritas à la proposition si Antoine la demandait; et s'il ne la demandait pas, pour prier les deux ou trois tribuns du peuple opposés à Antoine d'interposer leur veto (1). Au milieu de ces préparatifs, l'opinion publique, qui comprenait combien le départ de Cicéron avait contribué à augmenter l'audace du consul, se fâcha contre lui. Gomment donc avait-il pu s'en aller voir les jeux olympiques dans un moment si grave? Car on disait partout à Rome que c'était là le but de son voyage. On se demandait si l'ancien consul était devenu fou ou imbécile. Atticus effrayé lui écrivit en le suppliant de revenir et lui expédia sa lettre en toute hâte à Leucopetra, espérant qu'elle lui parviendrait à temps (2).

Cependant Cicéron^ qui ne savait rien de tout cela, longeait les côtes de l'Italie méridionale; continuait à bord à écrire ses livres, et reprenait sans cesse sa difficile querelle avec lui-même. Avait-il agi sagement en partant? Il était plein de repentir et plein d'hésitation; il avait honte de rebrousser chemin, mais il avait peur de mal faire en continuant sa route. Ainsi, le 1" août, il arriva à Syracuse, et le 6 à Leucopetra; mais à peine reparti de Leucopetra un vent contraire fort violent l'obligea à débarquer presque aussitôt à la villa de Publius Valérius,un de ses amis, et à attendre que le vent changeât. On sut bientôt dans tout le voisinage et jusqu'à Rhégium que Cicéron était dans cette villa, et de nombreux citoyens appartenant à cette bourgeoisie aisée qui, même quand elle n'agissait pas, se montrait favorable au parti des conjurés, vinrent le trouver. Ils arrivaient de Rome, qu'ils avaient quittée

(1) Appien, B. C, m, 30.

(2) Cicéron, A., XVI, vu, 2.

le 29 ou le 30 juillet, et ils lui racontèrent ce qui s'était passé depuis son départ : la promulgation de la loi, la panique, ce que l'on disait de lui et aussi une amélioration de la situation qui s'était produite depuis. Antoine semble avoir été un instant alarmé par l'agitation des conservateurs, qu'il ne prévoyait pas aussi grande, et par l'intervention de Pison. Il avait en effet prononcé un discours plus conciliant et laissé comprendre qu'il ferait donner à Brutus et à Cassius des provinces plus importantes à la place de la mission annonaire, et qu'il était disposée chercher une entente dans la question des Gaules. Brutus et Cassius avaient alors publié un édit où ils se déclaraient prêts à abandonner leurs charges et à aller en exil, si cela était nécessaire pour la paix de la République, et pour démentir lescésariens qui soutenaient la loi en les accusant de fomenter une nouvelle guerre civile (i). On s'était mis là-dessus à espérer, et les habitants de Rhégium qui revenaient de Rome entretenaient Gicéron de cet espoir. Antoine était mal conseillé, mais il était prudent; on pensait donc que la paix se ferait, et que Brutus et Cassius reviendraient à Rome (2). Cicéron, cependant, avait reçu les lettres d'Atticus (3), et il se décida aussitôt à revenir.

Mais tandis que Cicéron était en voyage, les événements prenaient à Rome une tournure bien différente

(1) L'édit de Brutus et de Cassius dont paiîe Cicéron, Phil ,

I, III, 8 et il., XVI, VII, 1, est probablement celui dont Velleus,

II, LUI, 3, donne une partie et dont on peut deviner la teneur en comparant ce passage avec Cicéron, F., XI, 3. Grcebe, App., à Drumann G. R., I', p. 430 suppose que dans l'cdit ils demandaient au.-si les provinces qu'ils devaient avoir comme pruteiu'S pendant lannée suivante, mais cela me paraît peu probable, car ie Lut de lï'dit était d'obliger Antoine à renoncer à la Gaule.

(2) Cicéron, Ph L, I. i\i. S; a., XVI, vu, 1,

(3J CiLÉRO.x, A., XVI, vu, 2 : ler.i't veio luis littmit.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE Hl

do celle qu'il avait espérée. Les hésitations d'Antoine avaient peu duré, car il avait été poussé à agir non seulement par les objurgations habituelles de Fulvieet de Lucius (1), mais par l'enthousiasme de ses vétérans. Ceux-ci avaient interprété la lex de per 7nutat ione selon leurs désirs et leurs intérêts, bien plus que selon les intentions d'Antoine. Ils se disaient que le proconsulat de la Gaule, dont dépendait la domination de l'Italie, était la meilleure garantie pour le parti césarien; que quand cette province serait enlevée aux conjurés et donnée à un césarien, ils seraient tranquilles pour leurs intérêts, et la vengeance de César deviendrait facile; qu'Antoine, le fidèle ami du dictateur, accomplirait cette vengeance et rétablirait la puissance des vainqueurs de Pharsale et de Munda. Un tel élan d'enthousiasme devait forcément entraîner le consul, le sénat et tout le monde. Le l"août, Pison prononça au sénat un vigoureux discours contre Antoine, et il fit sa proposition au sujet de la Cisalpine; mais le sénat, impressionné par les vétérans, l'écouta froidement (2), et se contenta de donner de nouvelles provinces à Brutus et à Cassius, qui ne valaient pas mieux que les précédentes. L'une était la Crète; l'autre, à ce qu'il semble, Cyrène (3). Antoine, de son côté, ne pouvait plus tergiverser; il dut, pour contenter les vétérans, entrer en guerre ouverte avec les conjurés, et répondre aux propositions généreuses de Brutus et de Cassius par une lettre et un édit violent, en leur reprochant de vouloir abandonner leurs charges, et de

(1) CicÉRON, Phil., I, III, 8 : malts sucisoribus : ce qui est une allusion évidente à Fulvie et à Lucius.

(2) CicÉRON Phil., I, IV, 10; I, vi, 14; .4., XVI, vu, 7.

(3) C'est seulement une conjecture que ces provinces aienJ été attribuées à cette séance-là.

préparer une guerre civile. Brutus et Cassius répondirent le 4 août par des plaintes aussi violentes : non, ils ne fomentaient pas une guerre civile, mais ce n'était pas qu'ils eussent peur d'Antoine; c'était par amoui pour la république (4). Mais au milieu de ces querelles, l'enthousiasme césarien des vétérans de César s'exalta tellement, qu'il créa à Antoine de nouveaux embarras. Comme on devait élire un tribun du peuple à la place de ce Cinna qui avait été tué le jour des funérailles de César, Octave, encouragé par le succès des jeux, avait eu ridée de se faire proposer par le peuple, bien qu'il fût patricien. Antoine s'y opposa et finit par reporter les élections à une date ultérieure (2). Mais les vétérans continuaient à déplorer ces différends entre Antoine et Octave, et quelques-uns d'entre eux, grisés par les espérances qu'apportait la lex de permutatione, dirent bien haut qu'il était temps de mettre fin à ces discordes funestes, que les vétérans avaient à s'interposer comme pacificateurs. Un jour donc, dans la première quinzaine d'août, on vint annoncer à Octave qu'une bande de soldats se dirigeait vers sa maison. Ses serviteurs et ses amis furent effrayés; on ferma précipitamment les portes; Octave monta au haut de la maison pour se rendre compte de ce qui se passait sans être vu lui-même de la foule. Mais cette foule se mit à pousser des acclamations ; Octave, enhardi, se montra à tous et fut salué par de grands applaudissements. Les soldats voulaient une réconciliation définitive entre lui et Antoine; ils étaient venus le chercher tandis que d'autres étaient allés chercher Antoine (3).

(1) CicBRON, F., XL 3.

(2) ScÉTONE, Aug., 10; Dion, XLV, 6; Appien, B. C, III, 31. La date cependant n'est qu'une conjecture.

(3) Dion, XLV, 8; Nicoï.af de Damas. 29; Plutabqbk, Ant., Ì6

Proposée de cette façon et par ces pacificateurs, le vote de la loi de permutatione étant imminent, ni Octave, ni Antoine n'osèrent repousser la réconciliation. La paix se fit donc ainsi. Antoine et Octave se rendirent visite et échangèrent des propos aimables : Octave se déclara même tout prêt à favoriser la loi, qui fut approuvée à peu de temps de là, dans la seconde moitié du mois d'août. Une partie des tribuns qui y étaient opposés se laissa probablement corrompre (1), et on sut se défendre des tribuns incorruptibles en bloquant toutes les entrées du forum, de façon à ne laisser passer que des amis (2). Gicéron eut connaissance de tous ces événements à Velia, où il rencontra Brutus, qui descendait lentement avec sa flotte le long des côtes d'Italie, résolu désormais à partir. La conversa-

ne parlent que d'une seule réconciliation entre Octave et Antoine : selon Appikn. III, 30 et 39, il y eut, au contraire, deux réconciliations. Mais même si Appien ne s'est pas trompé, cette seconde réconciliation, comme cela résulte du récit même d' Appien, tut chose de peu d'importance. La réconciliation importôuite fut la premièie ; et on peut en déterminer la date, car les historiens se trouvent d'accord, si on admet que la lex de permutatione fut approuvée au mois d'août. Dion en effet la place après les Ludi V. G. ; Appien, III, 30, peu après le vote de la lex de perm.; Nicolas de Damas également, contrairement à ce que pense Schiller, Geschichte der Rômisehen Kaiserzeit, Gotha, 1883, R. K., I, 29, n. 5. Nicolas ne place pas cette réconciliation avant le voyage d'Antoine à Brinda s, mais avant V échange det provinces (chap. xxx); et il n'en dit que quelques mots, parce que dans sa biographie d'Auguste il ne donne qu'un résumé des faits qui n'ont pas trait & son héros. Plutarqde, Ant., 16 se trompe évidemment quand il place cette réconciliation à l'époque où un accord fut conclu entre Octave et Gicéron. On ne voit plus alors où la placer. Les textes s'accordent à merveille si on place la lex de permutatione au mois d'août; ce qui est un nouvel argument en faveur de cette h3rpothèse..

(1) Appien, B. C, III, 30.

(2) Livins, Per., 117, quum... legem... ver rim tuUssit. Yov. CiCBRON, Phil., V, IV, 9.

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