‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · III. H · texte numérisé non relu

III. H

Ifiî GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

bruyamment par ses amis, qui cherchaient à entraîner ainsi les gens incertains (1); d'autres parlèrent aussi; mais ce jour-là non plus, nous ne savons pour quelles raisons, on ne put aboutir à une conclusion (2). Il fut nécessaire de se réunir encore une fois le 4, et alors, après un discours de Pison, on finit par prendre un parti intermédiaire : on décida d'envoyer une ambassade composée de Servius Sulpicius, de Pison et de Lucius Marcius Philippus, non pour traiter de la paix, mais pour enjoindre à Antoine de sortir de la Cisalpine et de rentrer en Italie; s'il n'obéissait pas, on proclamerait le tumidtus. En attendant, on continuerait les armements et un des consuls prendrait le commandement suprême de l'armée qu'Octave préparait déjà à Arezzo, et la conduirait du côté de la Gaule (3). On révoqua également, sur la proposition de Lucius César, la loi agraire de Lucius Antonius (4).

Le même jour, au forum, devant une foule immense, Cicéron prononça sa sixième philippique, et raconta ce qui s'était passé; il prévint les citoyens que la guerre était inévitable; età l'imitation de ce qu'Aristote avait écrit au sujet des Grecs à Alexandre, il dit que les autres peuples pouvaient vivre dans l'esclavage, mais que les Romains ne pouvaient se passer de la liberté (5). Ainsi se terminait, après cinq jours, le premier engagement de la lutte parlementaire, qui à ce moment se déroule à Rome, comme pro* logue à la guerre civile qui va bientôt s'allumer dans la plaine du Pô. Comme il arrive toujours, après cet

(1) Apfiex. B. c. III, 54.

(2) Cicéron, Phil., VI, i, 3.

(3) GicÉHON, VI, III, 9; VU, iv, 11-14; Vil, ix. 26. (l) Cicéron, Phil., VI, v, 14.

(5) CicBRON. Phil., Vi, vu. 1».

LA FIN D'UNE ARISTOCBATIE 16â

engagement, il y eut une trêve pendant laquelle Hirlius, désigné par le sort, quitta Rome, bien qu'il fût à peine convalescent, pour rejoindre Octave; Pansa resta à Rome pour y recruter quatre nouvelles légions et pour chercher à s'y procurer de l'argent; et Gicéron devint, en fait sinon légalement, le chef de la république. Après les grands discours du 20 décembre et du 1" janvier, le vieil orateur avec son audace se dressait, au milieu de l'universelle incertitude, comme dans la plaine un énorme bloc erratique. On s'adressait à lui de toute part pour dévoiler les dangers, indiquer des précautions, demander des conseils; et il était obligé d'intervenir lui-même dans toutes les affaires publiques, pour veiller à l'exécution de ses décrets, qui autrement auraient été lettre morte. Ainsi, bien que le sénat eût, sur sa proposition, annulé la répartition des provinces faite le 27 novembre, Gaïus Antonius était déjà parti pour la Macédoine, Calvisius Sabinus était sorti de Rome et envoyait des légats dans sa province. Gicéron, qui était sur ses gardes, protesta à diverses reprises au sénat contre cette usurpation de Galvisius, mais en vain et sans pouvoir faire voter une mesure rigoureuse (1). En outre, il échangeait avec Octave une grosse correspondance. Il comprenait que la responsabilité des honneurs extraordinaires accordés au jeune homme retombait sur lui, bien plutôt que sur Servilius et sur Sulpicius, après le grand discours du premier janvier où il avait fait un si grand éloge d'Octave, se portant garant de ce qu'il ferait. Il cherchait donc à le diriger de loin, en lui adressant une infinité de lettres pleines de sages conseils, et arrivant ainsi à assumer

0) CicÉRON, F. XII, XXV, 1; XIL xxx 7. Voy. Gicéhon, Phil., Ili, X, 26.

indirectement une partie de la direction et de la responsabilité de la guerre. Il avait en somme, dans cette confusion universelle, à suppléer aux innombrables manquements de tous les organes de l'État. Ce travail, du reste, le passionnait; et l'enthousiasme redoublait les forces; il n'avait jamais eu à recevoir tant de visites, à écrire tant de lettres, à faire tant de dis-^ eours (1); mais il se sentait comme rajeuni, infatigable et plein d'une ardeur qui s'exaltait chaque jour davantage et qui tournait presque à l'idée fixe. Aussi, quand Pansa, dans la seconde moitié de janvier, convoqua le sénat pour traiter certaines questions administratives au sujet de la voie Appienne, de la frappe des monnaies, de la fête des Lupercales, le vieil orateur en profita pour inviter les sénateurs, dans un discours véhément, la septième philippique, à s'occuper non de la frappe des monnaies, mais de la guerre inévitable. « A aucune condition, disait-il, je ne veux faire la paix avec Antoine (2)... t Si nous ne pouvons vivre libres, il faut mourir (3). t Malheureusement tout le monde ne partageait pas son ardeur. Les deux consuls n'en écrivaient pas moins des lettres amicale? à Antoine, où ils se déclaraient disposés à la paix (4); parmi les sénateurs qui louaient tout haut le courage de Gicéron, beaucoup en secret en faisaient autant; les ambassadeurs, qui n'avaient accepté leur mission que pour terminer d'une façon quelconque le long débat qui fatiguait le sénat, se disposaient à changer en route Vultimatum en une occasion d'entamer des négo-

(1) CiQÉaoN, F., X, XXVIII, 3 : tram maximit oecupationibui impeditus.

(2) CicKRON, Phil., VII, III, 8.

(3) CicÉHON, Phil., VII, V, 14.

(4) Dion, XLVI, 35.

LA FIN D'Ui^E ARISTOCRATIE 165

ciations pour la paix. Le plus âgé des trois, Servus Sulpicius RufaSj qui était déjà malade, succomba en voyage (1); et seuls Pison et Philippe se présentèrent au camp d'Antoine, où ils Durent voir de leurs yeui que l'homme que Cicéron leur avait décrit comme une bête altérée de sang romam dirigeait le siège d'une façon fort singulière. Il avait échelonné son armée depuis Glaterne jusqu'à Parme, et, comme si c'était à dessein, il cernait la ville si mollement et avec Si peu de soldats que les vivres continuaient à y entrer (2). Antoine attendait le printemps et des renforts pour faire sérieusement la guerre, si cela était nécessaire; en attendant, il tâchait d'augmenter ses forces, en se donnant partout pour le vengeur de César et pour le défenseur de la cause de ses soldats. Il avait envoyé des émissaires aux légions d'Asinius (3), et peut-être à celle de Plancus, pour les amener, avec la promesse de deux milles sesterces, à passer de son côté. Il tâchait également par des lettres et des m.essages de décider Lepide et Plancus à s'unir à lui; il faisait recruter une légion de nouveaux soldats dans la Cisalpine et il arrivait à faire pénétrer dans Modène des émissaires pour dire aux soldats de Décimus qu'il ne voulait pas combattre contre eux, mais seulement punir Décimus Brutus, qui avait pris parta l'assassinat du dictateur. S'ils voulaient l'abandonner et faire cause commune avec tous les vétérans de César, ils en seraient récompensés (4). Mais toutes ces manœuvres

(1) CiCBRON, Phil., IX, I, 1»

(2) Dion, XLVI, 36.

(3) Voy. Cicéron, F. X, xxxii, 4,

(4) C'est ce que l'on peut voir en comparant Dion, LVI, 36 et ce que dit Antoine dans la lettre à Hirtius et à Octave. Cicéron, PItil., XIII, XVII, 3Ò : Nihil moror eût (lea soldats de Modëno),

étaient secrètes, tandis que les ambassadeurs purent voir la mollesse avec laquelle Antoine menait la guerre. Philippe et Pison, naturellement, ne voulurent pas irriter un adversaire si complaisant; ils se présentèrent à lui avec tout le respect dû à un aussi grand personnage, et au lieu de lui communiquer l'ultimatum du sénat, ils engagèrent avec lui une discussion amicale sur la situation. De son côté, Antoine fut très aimable, et s'il ne les autorisa pas à transmettre à Décimus Brutus les décisions du sénat, il leur fit cependant de raisonnables propositions de paix (4). Il céderait la Gaule cisalpine, mais on lui laisserait la Transalpine pendant cinq ans, avec les trois légions qu'il avait et les trois légions que recrutait Ventidius : on ne reviendrait pas sur ce que Dolabella et lui avaient fait; la lex judiciaria ne serait pas abrogée, on ne ferait pas d'enquête au sujet des sommes prises dans le trésor par les membres de la commission chargée d'appliquer la loi agraire de Lucius; ses six légions, sa cavalerie et sa cohorte prétorienne recevraient des terres (2). Tant il est viai qu'Antoine ne visait qu'à obtenir une riche province I Pison et Philippe s'en allèrent, heureux de ces propositions, avec Lucius Varius Gotila, qui devait représenter Antoine dans la suite des pourparlers. Cependant Hirtius et Octave partaient d'Arezzo et, franchissant l'Apennin, arrivaient à Rimini ; ils remontaient la via ^Emilia jusqu'à Forum Corneli, dans le voisinage d'Imola, où ils campèrent pour attendre le printemps (3). Hirtius chassa même

talvos Cite et ire quo lubet, $i tantum modo patiunlur perire «um qui rneruit (Décimus Brutus). Voy. aussi Dion, XLVI, 35.

(1) Cicéron lui-même le reconnaît, Phil., XII, v, 11 ; videbatk' tur... aliquo modo posse concedi.

(2) C^cÉHo^f, Phiì., Vili, vm-ix.

(3) Dion. XLVI, ài..

de Claterne, au bout de quelques jours, les avant-postes d'Antoine (1).

Les ambassadeurs arrivèrent à Rome dans les premiers jours de février (2), et aussitôt Pansa convoqua le sénat. La séance allait-elle être décisive? Gicéron, qui, dans ses lettres privées, avait traité les deux ambassadeurs de misérables (3), l'espérait. En effet, dans cette séance, estimant qu'un discours n'était plus nécessaire, il dit brièvement son avis : Antoine n'avait pas obéi, il fallait le déclarer hostis (4). Mais son ardeur le trompait sur les intentions des autres. Le plus grand nombre des consulaires ne désespéraient pas après cette ambassade de s'entendre avec Antoine (5);

(1) CicÉRON, Phil., VIII, II, 6 : à ranciexme Claterne correspond aujoui'd'hui Quaderna, à 19 kilomètres de Bologne, où le professeur Brizio a i'ait en 1890 des fouilles intéressantes. Voy. E. RosETTi, La Romagna, Milan 1894, p. 625.

(2) Il me semble que la date de la dixième philippique est placée d'une façon assez juste par Schmidt, De epistolis et a Cassio et ad Cassium datis, p. 27, aux ides de février; pourvu qu'on accepte cette date comme approximative sans trop vouloir préciser. Les considérations de Ganter, Neue Jarhrbiicher fur Philologie und Paedagogik 1894, p. 613 et suiv., sont très ingénieuses et en grande partie acceptables, mais il me semble mettre trop peu d'espace entre les événements en voulant préciser, et il arrive ainsi que sa théorie ne se tient plus, si on n'admet pas que de gros événements, comme la révolution de Brutus en Macédoine, soient arrivés avec ime précision matbématicpie. Il vaut mieux, à mon avis, laisser un peu plus de champ à l'imprévu et espacer im peu les dates ; d'autant plus que rien ne s'oppose à ce que la dixième philippique ait été prononcée vers le milieu de lévrier et non le 4 février.

(3) Gicéron, F., XII, iv, 1.

(4) Nous n'avons en effet aucun discours prononcé par Gicéron dans cette séance, où cependant : dixit tententiara : Cicb- RON, Phil., VIII, I, 1 : vieta e$t... propter verbi asperitatem... HOitra sententia.

(5) Gicéron, F., X, xxviii, 3 : habemus fortem senatum, consulares partim timido», partim maie sentientes : F., XU, v, 3 : par' tim inerte», partim imyrobet : Cicbron, PhiL^ Vili, vu, S9

Fufius Galénus proposa d'envoyer d^ nouveaux ambassadeurs; Lucius César, le vieil oncle d'Antoine, conservateur farouche, vaincu peut-être par les prières de ses amis, demanda une atténuation à la proposition de Cicéron : on déclarerait non pas la guerre, mais li tumultus; ce serait reconnaître que l'ordre public était troublé, mais non qu'une véritable guerre civile avait éclaté. Pansa, qui cherchait toujours à faire la cour aux césariens, et qui voulait même proposer une loi aux comices des centuries pour confirmer les décisions prises par César (i), se rangea à la proposition de Lucius César et dirigea si bien les débats que cette proposition fut approuvée (2). Cicéron, exaspéré, se prépara à un nouvel assaut plus vigoureux pour la séance du lendemain, où Pansa devait communiquer la lettre de Hirtius relatant l'escarmouche de Claterne, et proposer de restituer enfin aux Marseillais tout ce que César leur avait enlevé en 49 (3), et qu'ils avaient tant de fois réclamé pendant les derniers mois. Sans se borner exclusivement à ce sujet, Cicéron prononça la huitième philippique; il y blâma les délibérations du jour précédent, démontra qu'il s'agissait bien d'une guerre et non d'un tumultus, attaqua violemment Galénus, les consulaires, les ambassadeurs et prédit des confiscations et des carnages, si Antoine l'emportait. Il se plaignit aussi qu'on laissât, par une inaction coupable, refroidir le zèle des villes italiennes et gauloises, qui étaient toutes bien disposées à l'égard du sénat. 11 proposait en terminant que Ton accordât jusqu'au 15 mars aux soldats d'Antoine pour l'abandonner : après cela ils seraient considérés comme rebelles. Son

(1) CicÉROW, Phil., X. VIII, 17; vûv. XII, iv, 3i.

(2) GiCBRON, Phil., VIU, I, 1.

(3) CiCBBON, PNl , Vili, VI, 18.

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vigoureux discours produisit de l'effet, et la proposition fut approuvée. Mais Pansa, qui voulait peut-être donner une compensation aux conservateurs qu'il avait trahis le jour précédent, mettait en avant une autre proposition : il demandait que l'on élevât à Servius Sulpicius un petit monument funèbre aux frais de l'État et une statue équestre sur le forum, comme c'était la coutume pour les ambassadeurs qui avaient été tués pendant leur mission. Mais Servilius, qui dans les petites choses était un observateur méticuleux de la légalité^ objecta que Servius n'avait pas été tué, mais avait succombé à une maladie. Alors l'infatigable vieillard prononça la neuvième philippique, pour soutenir la proposition de Pansa, en disant d'une façon fort sophistique qu'il fallait considérer les causes qui avaient amené la mort et non le genre de mort. Au sujet de Marseille on ne décida rien (1).

En réalité. Cicéron était le seul à vouloir véritablement la guerre. Tous les autres parlaient en faisant d'hypocrites réserves, ou agissaient avec l'intention secrète de ne pas pousser les choses jusqu'au bout. Tel était le cas non seulement de Hirtius, mais d'Oc* tave lui-même, qui pourtant aurait vu très volontiers Antoine anéanti, et bien que son arrivée sur le théâtre de la guerre eût rendu très défavorable pour Antoine la situation militaire. Avec trois légions et une cohorte, Antoine assiégeait deux légions de vétérans et cinq légions de nouvelles recrues, et il avait à tenir tête à une armée de quatre légions de vétérans et d'une légion

(1) C'est ce que montre la lettre écrite en mars par Antoine à Ilirtius et à Octave ; Cicéron, Phil., XIII, xv, 32 : Massilirmibus jure belli ademjHa reddituros vot pollicemini. 11 est vraisemblable de supposer, comme le fait Ganter, JVeue Jahrbûchtr fur Philologie und Paedagogik 1894, p. 616, que la huitième et la neuvième philippique furent prononcées le même jour.

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de nouvelles recrues : si Hirtius et Octave Tattaquaieni, il se trouverait pris entre eux et Décimus, et il serait ou écrasé ou obligé de s'enfuir vers le nord(i). Au lieu de cela, après Tescarmouche de Claterne, Uirtius et Octave avaient ramené leurs soldats dans leur camp, et n'avaient plus rien fait, parce qu'Antoine avait paralysé Octave, Décimus et Ilirtius, en leur montrant ce qui était comme la tête de Méduse pour tous les hommes politiques d'alors : la vengeance de César. L'opinion des vétérans était de nouveau dans toute l'Italie tellement favorable à Antoine, que Ventidius avait réussi sans difficulté à rappeler sous les armes presque tous les soldats congédiés des septième, huitième et neuvième légions, de sorte quìi y avait alors deux légions qui s'appelaient la septième et deux qui s'appelaient la huitième légion de César : celles de Ventidius et celles d'Octave. Et la faveur des vétérans valait pour Antoine, en ce moment, autant qu'une grande armée. Décimus, que les intrigues secrètes d'Antoine inquiétaient,, était si occupé à surveiller ses soldats pour les empêcher de se révolter (2), qu'il n'osait plus sortir pour attaquer; Hirtius, affaibli par la maladie, n'osait pas se mesurer avec son ancien ami, qui assiégeait Décimus pour venger leur commun bienfaiteur; Octave, épouvanté lui aussi par le vague danger d'une révolte militaire, gêné par l'inertie de Hirtius, ne savait que faire; et pour passer le temps, il reprenait ses exercices littéraires favoris; il déclamait et écrivait toute la journée (3). Cependant, à

(i) CicÉRON, F., XII, V, 2 remarque avec raison qu'en février Antoine était à la merci de Décimus Brutus, de Hiitius et d'Octave.

(2) Dion, XLVI, 36.

(3) ScÉTONB, Aug., 84.

quelques jours de là, un véritable coup de Uiéâtre inattendu détourna pour quelque temps à Rome l'attention publique des affaires de Modène. Un jour, vers la mi-février, les sénateurs, qui ne s'y attendaient pas, sont avisés que Pansa convoque le sénat pour le jour suivant : on a reçu de Brutus des lettres si importantes, qu'on ne peut plus différer la réunion de l'assemblée (1). Le jour suivant le sénat était bondé; et à la stupéfaction générale on lut des lettres qui racontaient cette histoire presque invraisemblable. Arrivé en automne à Athènes, Brutus était descendu chez un ami et s'était mis, comme un homme privé quelconque, à suivre les cours de deux philosophes, Théomneste et Gratippe, avec beaucoup d'autres jeunes étudiants romains (2), parmi lesquels Gnéus Domitius Ahénobarbus, le fils de Cicéron, et un jeune homme de vingt ans, originaire de Venouse, qui s'appelait Quintus Iloratius Flaccus. Le père de ce dernier était un affranchi honnête et intelligent; sa profession de collecteur d'impôts lui avait permis de faire quelques économies; il avait acheté un petit bien, et comme il aimait beaucoup son fils, il lui avait fait faire ses études. Ces jeunes gens, qui appartenaient presque tous à de grandes familles, avaient fait un accueil très chaud au tyrannicide; il avait aussi été bien accueilli par Athènes, la république déchue qui prodiguait avec une si grande facilité des honneurs à tous ses hôtes de marque. Les esprits s'étaient bientôt échauffés, et au milieu des lamentations, des fêtes, des conversations, on s'était mis à ourdir une conspiration révolutionnaire. On ne saurait dire qui en eut le premier l'idée;

(1) Cicéron, Phil, X, i, 1.

(2) Plutàhqde, Brut., 24.

il2 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

et il n'est pas vraisemblable que Brutus en ait été l'auteur (1); bien qu'il ait dû à la fin en prendre la direction, comme chef. Son autorité personnelle, le rôle joué par lui dans la conjuration, ses arnis, et enfin un incident survenu peu après son arrivée, l'obligèrent, bon gré mal gré, à se mettre à la tête du mouvement. Les jeunes gens de l'entourage de Brutus ayant appris que Trébonius envoyait à Rome de l'Asie 16.000 talents (2), et que la personne chargée de porter le tribut devait aborder en Grèce, ils démontrèrent à Brutus qu'il était nécessaire d'arrêter cette somme en route, sans quoi, une fois en Italie, elle tomberait au pouvoir de leurs ennemis, et que lui seul avait l'autorité nécessaire pour persuader à l'envoyé de Trébonius de lui confier ce trésor. Brutus se laissa persuader; il alla à la rencontré de l'envoyé en Eubée, et le décida à lui remettre l'argent (3) ; mais une fois en possession de cette somme énorme, il se sentit alors obligé de l'employer au profit de la cause conservatrice. C'était le moment où, au mois dé novembre de l'année 44, Dûlabella passait comme un tourbillon à travers la Macédoine, ordonnant à une partie de la cavalerie de le devancer, emmenant avec lui une légion, et donnant l'ordre à la cavalerie qui rebtait de former deux corps et de le suivre en Asie (4). Aussitôt 'que Dolabella fut parti, les jeunes amis de Brutus se mirent à suborner les soldats avec l'argent de Trébonius; Domitius détourna de sa route un corps de cavalerie; un autre, un certain Cinna, à ce qu'il

(1) Voy. BoissiBR, Cicéron et ses amis, Paris, 1902, 370.

(2) Environ huit millions de francs.

(3) Pldtarque, Brut., 24.

(4) Dion, XLVII, S6 et 29; Cickron, Phil., X, vi, 13; PLCTAnocc, Lrul., ^3.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE iVô

gemble, réussit à gagner l'autre corps à la cause de lîrutus; le fils de Cicéron amena encore à se révolter en laveur de Brutus la dernière légion de Macédoine, que le Icgat de Marc Antoine était venu prendre (4). Brutus s'était donc trouvé en décembre à la tête d'une petite armée et entouré d'une cohorte de jeunes admirateurs, au nombre desquels était Horace; il s'était rendu avec eux tous à Thessalonique, où le gouverneur de la Macédoine, Hortensius, qui n'avait plus un soldat, l'avait reconnu pour son successeur; il avait alors sans retard envoyé des troupes pour s'emparer du dépôt d'armes établi par César à Démétriade, et avec l'aide d'Hortensius il s'était mis à recruter une nouvelle légion parmi les nombreux vétérans de Pompée, qui étaient restés en Macédoine et en Thessalie après Pharsale (2). Mais au milieu de ces préparatifs, dans les premiers jours de janvier, il avait appris que Çaïus Antonius, nommé gouverneur de la Macédoine, était débarqué à Dyrrachium (3). Craignant que Caïus Antonius ne s'entendît, pour lui faire la guerre, avec le gouverneur de riUyrie, Vatinius, qui était un césarien, Brutus aussitôt avait bravé avec sa petite armée les rigueurs de l'hiver, et parcouru à marches forcées les 270 milles qui séparent Thessalonique de Dyrrachium, arrivant sur les bords de l'Adriatique vers le 20 janvier (4). Par bonheur pour lui, Vatinius malade, inhabile, détesté des soldats, n'avait pas su empêcher après la mort de César la révolte générale des populations illyriennes, qui ne payaient plus leur tribut; il

(1) CicÉnoN, Phil, X, VI, 13.

(2) Dion, XLVII, 21; Plutarque, Brut., 25.

(3) Plutarque, Brut., 2b; Dion, XLVII, 21.

(4) Ganter, dans Neue Jahrbiicher fur Philologie und Pœdagogih 489o. p. 620 et suiv.

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avait même perdu cinq cohortes dans une embuscade; l'armée, qui ne recevait plus un sou, était donc mécontente et irritée (1). L'arrivée de Brutus, qui était si bien pourvu d'argent, avait produit une scission : deux des trois légions de Vatinius avaient passé du côté du meurtrier de César; une autre avait suivi Caïus Antonius^ qui cherchait à se retirer du côté de l'Épire. Mais en route il avait perdu trois cohortes, et il avait fini par se jeter avec les sept dernières dans Apolionie, où Brutus le tenait assiégé. Brutus concluait ses lettres en demandant que tout ce qu'il avait fait fût approuvé par le sénat (2).

On peut imaginer quelle émotion ces nouvelles produisirent à Rome. Leur importance était vraiment immense, car elles valaient mieux qu'une victoire, pour remonter le courage du parti conservalòur. Cette révolution dans l'ordre légal des commanûements militaires et des gouvernements, accomplie par un homme qui était parti d'Italie comme un fuyard avec quelques navires, quelques amis et 400,000 sesterces empruntés à Atticus, prouvait que les conservateurs avaient eu tort de croire toutes les armées tellement imbues de l'esprit césarien qu'ils ne pourraient jamais espérer en avoir une à leur service. A la fin on avait une armée, une bonne armée, une armée sûre! Pour la même raison, ces nouvelles causèrent une grande déception aux amis d'Antoine. A la hâte, pendant la nuit, ceux-ci décidèrent de faire une tentative désespérée pour empêcher que le sénat approuvât les actes de Brutus. Et, en effet, le matin suivant, après qu'on eut donné lecture des lettres de Macédoine, Calënus demanda la

(i) Aphen, III, 13.

(2) CrcÉivoN, Phil., X, vi, 13; Tite-Livb, Per., H8; Dion, XLVII, 2J; l'LUTiKQUE, Brut.. 26; Appien, B. C, III, 79- IV. 75.

parole; il commença par faire un grand éloge du style dans lequel elles étaient écrites (l),mais il s'appliqua à démontrer qu'on ne pouvait pas approuver les actes de Brutus, parce qu'ils étaient illégaux, et il essaya de dresser encore une fois l'épouvantail des vétérans. Les vétérans, selon lui, n'avaient pas confiance en Marcus Brutus; si le sénat se rendait à ses demandes, il risquait de les détourner tous de lui (2). Mais cette fois Cicéron, en faisant dans la dixième philippique un éloge emphatique de la révolution accomplie par Brutus. fit approuver sans difficulté une proposition d'après laquelle Brutus serait investi d'un haut commandement proconsulaire sur la Macédoine, l'IUyrie et la Grèce, avec la recommandation de se tenir dans le voisinage de l'Italie (3). Chose plus grave, encouragé parle succès de Brulu?, le sénat annula dans cette même séance probablement, toutes les lois d'Antoine (4). Mais si les nouvelles avaient donné du courage aux conservateurs, elles redoublèrent aussi l'activité d'Antoine et de ses amis. Les probabilités dun accord étaient maintenant diminuées; il fallait donc se préparer à une lutte éventuelle. Antoine, qui commençait à perdre l'espoir d'amener à la révolte les légions de Décimus, quitta Bologne vers la fin de février et porta toutes ces forces autour de Modène, qu'il voulait véritablement bloquer; il donna à Ventidius Bassus, qui se dirigeait sur Ancône, l'ordre d'arriver vite avec ses trois légions; il se résolut enfin à faire sérieusement la guerre et à prendre Modène (5). En môme temps, les amis d'An-

(1) CrcÉROS, Phil., X, 11, 5.

(2) CicÉp.oN. Phil., X, 7, 15.

(.S) CicfiRON, riiil, X, XT, 2o-26.

(4) Voy. CicKKcx, Phil., XI!, v, 2. Au sujet de la dato, voyea Lange, Rômisclm Alterthume, Berlin, 187i, III, 515. (5> Dion, XLVI, 36.

toiue reciouiilaient leurs efforts pour retenir à Rome Pansa, qui se préparait, mais avec une grande lenteur, à se porter au secours de Modène. Là-dessus, dans les premiers jours de mars (le 1" ou le 2 probablement) arriva la nouvelle que Dolabella, qui était entré en Asie avec sa légion et son corps de cavalerie, s'était emparé traîtreusement à Smyrne de Trébonius et l'avait fait mourir, après l'avoir torturé pendant deux jours pour savoir où était l'argent (i). C'était du moins ce que racontaient les lettres, qui exagéraient peut-être à desgein la scélératesse de Dolabella. La perte de la province d'Asie, la grande mine d'or de Rome, était un malheur pour le parti conservateur; mais ce malheur était compensé par latrocité du meurtre, qui souleva une indignation très vive dans l'opinion publique, et fit par contre-coup du tort à Antoine, que tout le monde savait être d'accord avec Dolabella, et que bien des gens accusaient même de l'avoir poussé à ce meurtre. L'habile Calénus tâcha toutefois d'exploiter même cet événement; et quand le sénat se réunit, il fit un discours sévère contre Dolabella, en disant qu'il était prêt à le déclarer ennemi public (2), mais en même temps il proposa de confier la guerre contre lui aux deux consuls, quand ils auraient délivré Modène (3). Par ce discours le parti d'Antoine désavouait le cora* promettant Dolabella et tâchait de faire perdre du temps aux consuls, en les obligeant à préparer une nouvelle guerre. La proposition souleva une vive opposition : d'autres sénateurs demandèrent, au contraire, que l'on envoyât contre Dolabella un général avec un com-

(1) Dion, XLVII. 29; Tite-Livb, Per., 119; Appien. B. C, UÌ, 26; Orose, VI, xviii, 6; Cicéron, Phil., XI, ii, 4; m, 9,

(2) Cicéron, Phil., XI, vi, 15.

(3) Cicéron, PM., XI, ix, 21 et suiv.

mancK ment extraordinaire (1); et Gicéron fit une propusilion plus audacieuse, qui fut le sujet de sa onzième philippique: il demanda que la guerre contre Dolabella fût coniiée àCassius, avec le proconsulat de la Syrie et des pouvoirs trèse'tendus sur l'Asie, sur la Bithynie et sur le Pont. Il ne savait encore rien de précis sur Cassius; mais, exalté par les bonnes nouvelles qu'on avait reçues de Brutus, il ne doutait pas que Cassius aussi n'eût réussi dans le dessein qu'il avait formé en quittant l'Italie; et, pour soutenir sa proposition, il affirma avec assurance que Cassius était déjà maître de la Syrie, qu'il avait déjà repris l'Asie, et qu'on en serait bientôt informé officiellement (2). Cette fois cependant Pansa, qui servait les conservateurs mais qui ne voulait pas les voir trop puissants, fit une vigoureuse opposition et empêcha le vote. Cicéron alors chercha à violenter les hésitations du sénat en suscitant une agitation populaire; il fit convoquer une réunion du peuple par un tribun et il exposa de nouveau sa proposition au milieu de grands applaudissements. Mais Pansa intervint et fit une nouvelle opposition, en disant que la proposition déplaisait à la mère de Cassius, à ses sœurs et à Servilia(3). Au bout de plusieurs jours et de longues discussions, ce fut la proposition de Calénus qui finit par être adoptée (4). Cicéron, très irrité contre Pansa, laccusa de nouveau de trahir la cause conservatrice : et l'accusation qui n'était pas encore entièrement injustifiée, car l'adroit consul qui, en réalité, ne voulait pas voir les conservateurs devenir maîtres de la situation,

(i) Cicéron, Phil., XI, vu, 10 et suiv

(2) Cicéron, Phil., XI, xi, 26 et suiv.

(3) Cicéron, F., XII, vu, 1.

(4) Cicéron, F., XII, xiv.4 : Contulibus dea-etaetl Asia : Dior, XLVli, 29.

refusait depuis quelque temps d'envoyer à Brutus une partie des soldats nouvellement recrutés en Italie, et cherchait môme à empêcher bien des gens, et surtout les jeunes hommes des classes aisées, d'aller servir sous les ordres du chef de la conjuration (1). Beaucoup parlaient cependant, et entre autres Marcus Valérius Messala Corvinus, le fils de Lucullus, le fils de Caton, le fils d'Hortensias, le fils de Bibulus.

Cet insuccès découragea un peu le vieil orateur, et stimula au contraire les amis d'Antoine, qui tentèrent aussitôt une nouvelle manœuvre. Le 7 ou le 8 mars on vit soudain les partisans les plus connus d'Antoine sortir tristes et mornes, former des conciliabules, recevoir et expédier à la hâte des messages, demander en particulier aux sénateurs ce qu'ils feraient si Antoine levait le siège de Modène. Tout le monde crut qu'Antoine revenait à résipiscence; Pansa voulut immédiatement s'entremettre pour négocier la paix; la fatigue fit un instant perdre à Cicéron lui-même sa lucidité habituelle. Il y eut un moment de faiblesse générale, dans lequel le sénat décida d'envoyer à Antoine une nouvelle ambassade composée de cinq personnages de tous les partis, parmi lesquels Cicéron lui-même (2). Cependant Octave, redoutant que Modène ne tombât véritablement, avait décidé Hirtius, toujours incertain, à sortir de ses quartiers d'hiver, à s'emparer de Bologne et à s'avancer jusqu'au Panaro, en vue de Modène, pour informer Décimus qu'ils étaient là et lui donner du

(4) Cicéron ad Brut., II, vi, 1. Je fais remarquer ici une fois pour toutes que les deux lettres ad Brut. II, 3 et 5 sont les deux parties d'une même lettre écrite par Brutus à Cicéron, lo 1" avril; que les deux lettres ad Brut., II, 4 et S sont les deux parties de la même réponse, écrite le 12 avril.

(2) Cicéron, PUH., XII, i. 1 et suiv.

courage (4) , sans toutefois attaquer Antoine. Ni l'un ni l'autre ne l'osait. Leur embarras augmentait, car les événements de Macédoine, l'annulation des lois d'Antoine, les décisions du sénat au sujet de Marcus Brutus donnaient une confirmation éclatante aux accusations d'Antoine, qui prétendait que Hirtius et Octave défendaient la cause des meurtriers de César contre celle des vétérans. Octave se décida à apaiser les scrupules césariens de ses soldats en leur promettant, au 'ieu de deux mille, vingt mille sesterces (2); mais malgré ce beau présent il n'osa pas les conduire au combat, et au lieu d'attaquer Antoine il se mit, arec Hirtius, presque à le courtiser. Ainsi Hirtius, qui de Bologne pouvait couper les communications entre Antoine et ses amis de Rome, envoyait avec une extrême amabilité à Rome, à leur adresse, toutes les lettres d'Antoine qu'il interceptait (3) ; et quand lui et Octave apprirent, le i2, que l'on envoyait de Rome une nouvelle ambassade à Antoine, ils se bâtèrent de lui écrire une lettre sur un ton très humble. Dans cette lettre, ils lui racontaient la mort de Trébonius et l'horreur qu'elle avait soulevée; ils l'informaient que le sénat avait décidé d'envoyer cette nouvelle ambassade; ils s'excusaient presque de lutter contre lui, disant que leur but n'était pas de lui nuire ou de secourir Décimus, mais seulement de sauver les soldats de César enfermés à Modène; ils lui demandaient de ne

(1) Dion, XLVI. 36.

(2) Dion, XLVI, 35.

(3) Appien, B. C, III, 48 : il fio trompe cependant sur la date de cette augmentalioa, en la plaçant avant le vote du sénat du 2 janvier. C'est une erreur évidente, car alors il ne se serait pas élevé dans la suite entre Octave et le sénat le différend au sujfìt de la Romme due aux soldats dont nous parlerons au chapitre suivant.

pas les mettre dans l'obligation de l'attaquer; car ils n'étaient pas ses ennemis, et ils le laisseraient en paix s'il cessait d'assiéger Décimas, ou même seulement s'il faisait entrer du blé dans Modène (1). Pouvaient-ils être plus conciliants? Ils auraient pu l'anéantir, et ils le priaient de se montrer raisonnable, et d'être assez bon pour laisser pénétrer des vivres à Modène en attendant l'arrivée des ambassadeurs. Mais Antoine^ qui devinait les raisons de cette modération, saisit l'occasion de se donner encore une fois aux soldats de Hirtius et d'Octave pour le vrai et le seul vengeur de César; et il leur répondit par une lettre pleine de violence et d'outrages, qui nous est parvenue, et qui, si elle fut réellement écrite par lui, nous prouve qu'Antoine avait un talent littéraire remarquable. Il approuvait dans cette lettre, comme un superbe exploit, l'assassinat de Trébonias; il déclarait que, voulant poursuivre tous les meurtriers de César, il resterait jusqu'au bout fidèle à Dolabella; il reprochait à Hirtius et à Octave de trahir la cause césarienne, et de lutter pour la défense des meurtriers et du parti qui voulait dépouiller les vétérans de leurs récompenses; il se déclarait prêt à laisser sortir de Modène les soldats, s'ils voulaient lui livrer Décimus; il affirmait que Lèpide et Plancus étaient d'accord avec lui ; il se disait tout prêt à recevoir les ambassadeurs, s'ils venaient; car il était toujours disposé à faire la paix, mais il ajoutait qu'il ne pensait pas qu'ils viendraient. Hirtius et Octave acceptèrent sans rien dire ni rien faire cette réponse insolente; et ils se contentèrent d'envoyer la ettre à Rome, où elle arriva le 18 ou le 19, quand une

(l) Le contenu de cette lettre peut se déduire de la réponse d'An' ci ne, dont la treizième philippique nous donne des fragments.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE i8i

partie des prévisions d'Antoine s'était déjà vérifiée. L'ambassade, entre le 10 et le 14 probablement, avait été annulée. Les amis d'Antoine s'étaient trop pressés ie montrer leur grande joie; Cicéron et les autres avaient compris aussitôt qu'ils avaient été dupes d'une feinte (1); on parlait déjà à Rome d'une trahison; et dans la première séance qui fut tenue, Cicéron avait prononcé la douzième philippique, où il avouait qu'il s'était trompé. Le sénat avait annulé sa décision précédente. Cependant, avec la belle saison, les lettres des provinces commençaient à arriver plus nombreuses, et Pansa, n'ayant plus de prétexte pour différer, dut fixer son départ au 19 mars. C« jour même cependant, avant de partir, il présida une séance au sénat où on lut des lettres de Cornificius qui se plaignait des difficultés que lui causaient les légats envoyés par Galvisius. Le sénat ordonna que le gouverneur de laNumidie,T. Sextius, fournît à Cornificius une légion pour rétablir l'ordre et qu'il en envoyât deux autres en Italie pour la guerre de Modène; mais quelqu'un ayant proposé de punir les faux légats de CalvisiuSj Pansa s'y opposa (2). Puis il partit à la tète de quatre légions nouvelles et prit, pour éviter 'Ventidius, la via Cassia, qui, par Fiesole et l'Apennin, débouchait dans la via iEmilia au dessous de Bologne. Avec les trois légions d'Octave et les quatre légions de Décimus, cela faisait déjà quatorze légions ou nouvellement recrutées ou rappelées sous les drapeaux en quelques mois; les trente-six légions laissées par César étaient devenues cinquante dans cette Italie, qui depuis si longtemps ne fournissait plus de soldats. Les aptitudes guerrières

(1) Cicéron, Phil.. XII, vu, 18.

(2) Cicéron, F., XII, xsv, 1.

si effacées despopulations d'itaiie allaient-elles renaître? L'exemple des soldats de César qui s'étaient enrichis, une folie contagieuse d'espérances chimériques, et la misère aussi poussaient vers le métier de soldat beaucoup d'artisans qui ne trouvaient plus de travail à Rome ou dans les autres villes^ beaucoup de fils de colons lassés de la pénible pauvreté de leurs pères, et beaucoup de travailleurs endettés et désespérés. Les rivalités politiques de l'oligarchie romaine leur permettaient seules de trouver à vivre à ce moment de crise Cependant personne ne se demandait comment on ferait face aux dépenses militaires si rapidement augmentées : et on avait même de la peine à trouver des armes pour tant de soldats. C'est ainsi que dans le camp d'Antoine les nouvelles recrues de la Cisalpine restaient les mains vides; Antoine avait même pensé un instant à faire venir des armes de Démétriade (1); et Pansa avait dû à Rome recruter des armuriers de tous les côtés (2).

Mais la situation restait toujours incertaine. Le 20 mars le préteur Aulus Cornutus lut en l'absence des consuls des lettres de Lèpide et de Plancus qui exprimaient au sénat leur grand désir de voir la pais se rétablir. Plancus spécialement avait écrit avec beaucoup de prudence, en chargeant C. Furnius, qui portait les lettres, d'ajouter de vive voix des déclarations plus explicites de dévotion à la constitution (3). Tout le monde savait que Lèpide étaient favorable à Antoine; mais l'un et l'autre cherchaient à tromper les deux partis de façon à ne se compromettre ni avec l'un, ni ^vec l'autre; Lèpide avait mêmefait mieux : il rappelait

(1) PtUTAnQUE, Brut. 25.

(5) CicÉRON, l'hil., VII, IV, 43.

(3) ClCKRON, F., X, VI, 1.

80US les armes la dixième et la sixième légions que César avait établies à Narbonne et à Arles, et il en formait une troisième, nous ne savons de quels soldats (1); il avait même envoyé à Modène des renforts, en donnant à l'officier Marcus Junius Silanus, fils de Servilia, et par suite son beau-frère, des ordres très équivoques, de façon à pouvoir prétendre qu'il l'avait envoyé contre Antonie (2). Irrité de ces lettres, qui trahissaient à chaque ligne le souci de ne pas se compromettre, pensant qu'elles décourageraient le sénat déjà si indécis, Gicéron, pour exciter les sénateurs à la guerre, et pour demander que l'on décrétât des honneurs pour Sextus Pompée, prononça la treizième philippique, ce chef-d'œuvre d'éloquence furieuse et rugissante. Puis il écrivit deux lettres très sèches et très violentes à Plancus et à Lèpide (3). Chercherait-on encore à mettre de nouveaux empêchements? Mais les derniers jours de mars et les premiers jours d'avril furent pour tout le monde pleins d'inquiétude et de malaise. On se demandait ce qui se passait autour de Modène, ce que machinaient en Orient Dolabella et Gassius. A Rome, à certains moments, on croyait tout perdu : on disait que Modène était à toute extrémité, que les consuls trahissaient la cause du sénat (4). Gicéron était obligé de se montrer en public le visage serein, de rassurer tout le monde et de montrer une confiance qu'il n'avait peutêtre pas lui-même. Le 7 avril (5) on lut au sénat de nouvelles lettres de Plancus (6), qui, ayant appris sur

(1) Kromater, dans Hermes, vol. XXXI, p. 1 et suiv.

(2) Dion, XLVI, 38.

(3) Gicéron, F. X, vi; F., X, ixvii,

(4) Gicéron ad Br. Il, i, 1.

(5) Gicéron, F., X, xn, 2-3.

(S) Gicéron, F., X. H.

ces entrefaites que les secours de Pansa partaient véritablement, s'était empressé d'écrire qu'il avait jusque-là dissimulé se dévotion républicaine pour s'assurer de la fidélité des légions qu'Antoine cherchait à entraîner à la révolte. Mais Cicéron ayant proposé certains honneurs pour lui, le sénat discuta avec violence pendant deux jours, parce que Servilius, tenace dans ses haines, ne voulait pas donner des honneurs à un ancien partisan de César (1). Par bonheur, le 9 avril on reçut enfin de divers côtés de bonnes nouvelles de Gassius. Débarqué dans la province d'Asie avant Dolabella, il avait reçu de l'argent de Trébonius; et de Lentulus, qui l'avait détourné en route, le corps de cavalerie envoyé en avant par Dolabella; puis, ayant recruté de nouveaux soldats en Asie et recueilli de l'argent, il avait envahi la Syrie, où les cinq légions des gouverneurs de la Syrie et de la Bithynie qui assiégeaient Cécilius Bassus à Apamée étaient passées de son côté, suivies bientôt de la légion de Cécilius Bassus. Le parti conservateur avait donc maintenant une nouvelle armée en Orient, et Dolabella était perdu. Mais d'autre part, deux jours après ces heureuses nouvelles, Cicé ron recevait de Brutus une lettre bien étrange, datée du i" avril. Dans cette lettre, le célèbre conjuré se montrait effrayé et demandait conseil : ayant perdu l'Asie et ses subsides, il se trouvait sans argent (les seize mille talents étaient déjà épuisés); il ajoutait qu'à son avis il était opportun de bien réfléchir avant de divulguer les nouvelles que l'on recevait de Cassius; il avouait enfin qu'il ne savait comment traiter Caïus Antonius, le frère de Marcus, qui s'était rendu à lui peu de temps au]jaravant à ApoUonie. Ses prières

(1) CicBROH, F., X, xii, 3-4.

l'avaient « trop touché » (1). En réalité, Brutus, comme tous les hommes d'études égarés dans la vie active» était un homme simple, et tandis qu'il s'amusait â frapper des pièces de monnaie ornées du béret phry-* gien, des poignards et de l'inscription EID-MAR (Idus Martiae), le rusé Gaïus Antonius s'était mis à le berner par mille flatteries, et cherchait à le brouiller avec Cicéron, en lui disant que celui-ci mettait au désespoir les césariens, avec qui il était cependant possible de s'entendre; qu'il était absurde de se fier à Octave au lieu de chercher à s'accorder avec son frère. Il avait en somme réveillé les anciennes défiances du conjuré à l'égard du fils de César. C'est ainsi que te faible Brutus avait fini par devenir son ami et par rêver d'une alliance avec Antoine contre Octave; qu'il avait même fait une chose qu'il n'osait pas raconter à Cicéron : il l'avait pris sous ses ordres, comme gouverneur de rillyrie, à la place de Vatinius. Cicéron lui répondit sèchement le lendemain que l'on n'avait pas d'argent à lui envoyer, que l'on ne pouvait plus enrôler de soldats; qu'il fallait garder Caïus Antonius en otage jusqu'à ce que Décimus fût délivré (2) et que, en ce qui concernait les nouvelles de Cassius, il convenait de les publier bien haut de tous les côtés, au lieu de les tenir secrètes. Mais le lendemain matin, le 43 avril, Cicéron eut au sénat une autre surprise, plus grande encore: deux messages, l'un de Caïus Antonius, l'autre de Brutus, étaient arrivés le matin et avaient été portés directement au sénat, sans qu'on les eût, comme de coutume, donnés d'abord à lire à Cicéron ou à quelque autre personnage. Dans ces lettres, Caïus Antonius

(1) Cicéron ad Br., II, v, 2.

(2) Les lettres de Cic:éRON ad Br. II, 4 et II 6 sont la réponse unique de Cicéron, do^t on a fait deux lettres.

demanda la paix pour lui et pour son frère; et Brulus non seulement recommandait que l'on fit bon accueil à cette demande, mais il avait même laissé César mettre en tête de sa lettre le titre de proconsul. Cicéron, absolument stupéfait, sutpourtant se contenir; mais quand la séance fut levée, il courut en conférer avec d'autres sénateurs, et on décida d'avoir recours à un expédient extrême. Le lendemain le sénateur Labéon déclara quïl avait examiné avec soin les cachets de la lettre de Brutus et qu'il était persuadé qu'elle était fausse. Le même jour Cicéron écrivait à Brutus une longue lettre sur un ton poli mais résolu; il lui racontait tout et lui faisait comprendre, sans le lui dire clairement, qu'il ne fallait pas qu'il donnât un démenti à Labéon; il lui déclarait enfin que dans une guerre où il n'y avait qu'à mourir, si l'on n'était pas vainqueur, il fallait montrer une énergie implacable et non une molle clémence (1). C'était là un avertissement dora Brutus put bientôt vérifier la justesse; car Gains Antonius le récompensa bientôt de ses bons traitements en tramant contre lui une révolte de soldats, qui fut heu reusement connue et arrêtée à temps (2).

Mais ce même jour du 14 avril, ou le jour suivant car la date est incertaine (3), les deux armées en venaient enfin aux mains à Castelfranco, qui s'appelait alors Forum Gallorum. Antoine disposait de forces peu considérables; mais, sûr de l'appui de Lèpide après que Silanus lui eut apporté ses soldats, et con*

(1) C'est la lettre de Ctcéron ad Br. II, 7. Je crois avec Gurlitt qu'elle a été écrite non pas le 19 avril, comme le disent les manuscrits, ou le 16, comme le pensent Schraidt et Meyer, mais le 14. Voy. Supp. Phil., IV, 564.

(2) Appien, B. C, IV, 79; Dion, XLVII. 23.

(3) Voy. Cicéron, F., X, xxx, 1; Ovide, Fast., IV, 625.

LA FIN D'ONK ARISI OCIIÀTIE 187

fiant dans son prestige de vengeur de César, il osa prendre l'offensive. Depuis quelque temps déjà, ayant laissé une partie de ses troupes pour continuer le siège de Modène, il était venu mettre son camp auprès de celui d'Hirtius et d'Octave, et il les harcelait de petites attaques; mais comme Ventidius approchait, quand il sut que Pansa allait quitter Bologne pour rejoindre Ilirtius et Octave, il eut l'idée de l'attaquer en route, tandis que son frère Lucius aurait détourné l'atlention de Hirtius et d'Octave en simulant une attaque contre leur campement. Mais Hirtius, qui avait envoyé un certain Galba au devant de Pansa pour lui dire de se hâter, se doutait de Tintention d'Antoine et, pendant la nuit du 13 au 44, il envoya à sa rencontre la légion de Mars et deux cohortes prétoriennes sous les ordres de Carfulénus. Garfulénus traversa pendant la nuit Forum Gallorum et continua son chemin, en marchant toujours à la rencontre de Pansa; et quelques heures après Antoine, qui ignorait tout cela, arrivait et cachait deux légions et deux cohortes prétoriennes à Forum Gallorum : puis il envoyait à la rencontre de Pansa, sur la via ^Emilia, de la cavalerie et de l'infanterie légère, pour attirer par des escarmouches les soldats jusque sous les murs de Castelfranco. Son plan réussit; mais ce qu'il attira au combat^ ce ne furent pas, comme il pensait, une ou deux légions de recrues, mais les douze cohortes des vétérans de Garfulénus, qui marchaient à la tête de l'armée, à une certaine distance des légions nouvelles. Pendant un certain temps, la via Jîmilia se déroulant entre des bois et des marais, il ne fut pas possible d'en venir aux mains; mais quand, dans le voisinage de Forum Gallorum, se trouvant dans un terrain plat et libre, les douze cohortes se déployèrent en ordre de bataille, alors les vingt-deux

cohortes d'Antoine sortirent du village et attaquèrent ;a légion de Mars. L'engagement fut violent. Pansa ordonna à deux des quatre légions nouvelles de préparer à la hâte le campement; il envoya les deux autres au secours; il lança des messagers pour demander du renfort à Hirtius, et il se rendit lui aussi sur le front de la bataille. Mais les légions nouvelles ne servirent à rien; la cohorte prétorienne de César fut détruite et Pansa fut blessé; la légion de Mars elle-même finit par se replier vers le camp, poursuivie par l'ennemi, qui fit un grand massacre de vétérans et de recrues. Les soldats d'Antoine se croyaient déjà victorieux; mais l'après-midi, après avoir contraint toute l'armée ennemie à se réfugier dans son camp, comme ils se retiraient fatigués sur Modène, soudain Hirtius apparut avec deux légions de vétérans. Il n'était pas possible d'engager une nouvelle bataille avec des troupes fraîches, et les deux légions se dispersèrent en désordre dans les forêts et les marais du voisinage. Par bonheur, la nuit qui tombait et l'absence de cavalerie ayant empêché Hirtius de poursuivre les fuyards, Antoine, pendant la nuit, les fit recueillir par la cavalerie et ramener dans leurs campements de Modène. Octave cependant avait défendu le camp contre les attaques simulées de Lucius. Ce fut là son premier fait d'armes, facile du reste, mais qui pourtant lui valut, comme aux deux consuls, une ovation de l'armée (1). Ni î'ua ni l'autre des deux adversaires ne pouvait se dire ah» solument vainqueur ou vaincu.

A Rome l'inquiétude était grande. Vers le 17 ou le 48 le bruit courait que l'armée du sénat avait été

(i) CicÉBON, f„ X, 30; Diop, 4Ô, 37; kenw, B. C, III, 67 70,

détruite (1). A la fin, les lettres d'Hirtius arrivèrent. Les partisans d'Antoine s'enfermèrent chez eux désespérés; une grande démonstration populaire fut faite devant la maison de Cicéron; on le conduisit au Capitole et on l'obligea à parler au milieu des applaudissements (2); bien des gens ordinairement prudents ou indifférents, cédant à l'entraînement, manifestèrent leur haine pour Antoine. Cicéron, dans la séance du 21 avril, prononça la quatorzième et dernière philippique, où il demandait que l'on décrétât une supplication de quarante jours, aux soldats tombés dans la bataille l'érection d'un monument, aux parents l'abandon des sommes et des privilèges promis aux soldats de l'armée du sénat. Tout le monde croyait que le parti conservateur avait remporté une grande victoire. Mais la bataille n'avait pas été décisive. Antoine, redevenu prudent après son échec, avait ramené son armée dans son camp pour continuer le siège; Ventidius approchait sur la via ^Emilia derrière Hirtius et Octave. Ainsi ceux-ci, qui étaient devenus plus hardi» en voyant que les vétérans combattaient, se décidèrent le 21 avril à essayer de rompre la ligne d'investissement, pour envoyer en ville un convoi de vivres. Antoine envoya pour les repousser sa cavalerie d'abord^ puis, comme elle ne suffisait pas, deux légions. Hirtiu? profita du moment pour se jeter avec la quatrième légion sur le camp que défendait la cinquième légion; et Décimus Brutus osa enfin faire sortir quelques cohortes de Modène, sous le commandement de Pontius Aquila. Il y eut alors deux mêlées terribles dans le camp et sur les tranchées. Hirtius et Pontius Aquila

(1) Cicéron ad Br. J, m, 2»

(2) Cicero.^ ad Br. l, m, 2

furent tués; la quatrième légion reculait déjà quand Octave accourut à son secours; la bataille recommença si violente qu'Octave lui-même se trouva au milieu de la mêlée et dut combattre comme un soldat. Il sauva le corps d'IIirtius, mais il ne put ou ne sut pas conserver le camp, et il donna l'ordre de la retraite. Les soldats de Décimus revinrent aussi à Modène; et le soir la ligne d'investissement ne semblait pas avoir été rompue. L'armée d'Antoine cependant avait beaucoup souffert. Antoine réunit pendant la nuit un conseil de guerre, où presque tous furent d'avis qu'il fallait continuer le siège. Si Antoine avait su qu'Hirtius était mort, il aurait certainement attaqué le lendemain l'armée, qui n'était plus commandée que par Octave, et peut-être, avec l'aide de Ventidius, qui était arrivé à Faenza, eût-il anéanti pour toujours l'héritier de César. Mais pendant les révolutions le sort d'un homme tient souvent à des fils bien ténus. Antoine, ignorant ce qui s'était passé, craignit de plier le lendemain, avant que Ventidius n'arrivât, sous une nouvelle attaque; i[ se souvint de ce que César avait fait sous les murs de Gergovie, et il prit le parti de se retirer dans la Gaule narbonaise auprès de Lèpide. Il envoya pendant la nuit des messagers à Ventidius Bassus pour lui ordonner de franchir l'Apennin et de le rejoindre dans la Narbonaise; il donna des ordres pour lever le siège et il partit pendant la nuit (1).

(1) La meilleure reconstitution et la meilleure chronologie d» la seconde bataille de Modène me semblent avoir été données par ScHMiDT, Neue Jahrbùcher fur Philologie und Pœdagogii. ISàjJ, ;p. 323 et suiv.

TRIUMVIRI REIPUBLTCAK CONSTITUSND Aâ

Les nouvelles des événements de Modena arrivèrent à Rome, à ce qu'il semble, le 25 avril, mais très exagérées; et le 26 le sénat se réunit. Sous l'impression de ces nouvelles, l'exil d'Antoine et de ses partisans fut décrété sans opposition (1); et les propositions les plus diverses furent faites par différents sénateurs. En l'hon-

(1) La comparaison des passages des lettres ad Br. I, 5 et I, 3, me semble bien indiquer que la proscription d'Antoine fut décrótóe le 26, comme le dit Lange, R. A., III, 524. La lettre I, 3 se compose, comme le démontre Scumidt, /. P. P. 18^, p. 331 de deux lettres : l'une composée des paragraphes 1, 2 et 3, et qui fut écrite après la bataille de Forum Gallorum et dont la date est peut-être celle placée au bas de toute la lettre; l'autre composée du paragraphe 4 et écrite après l'arrivée de la nouvelle de la mort de Pansa. Il est question dans cette lettre d'ime séance où Antoine et les siens furent déclarés ennemis de la république. Dans la lettre I, 5, du 5 mai Cicéron parle à Brutus d'une séance du 27 avril où il fut question des moyens de poursuivre Antoine et qui semble différente de celle où Antoine fut proscrit. C'est pourquoi je suppose qu'il y eut une séance le 26 et une autre le 27. La nouvelle de la mort de Pansa, qui parvint entre le 26 et le 27, rendit nécessaire la séance du 27; Appien, III, 74, dit en effet que dans la première séance on ne voulut pas donner à Décimus le commandement suprême. La lettre de Cicéiîon, ad Br. I, 3 § 4, fut donc écrite après la séance du 26, et avant la séance du 27, et à un moment où la nouveHe de la mort de Pansa, que l'on ignorait le matin, venait d'aiTiver, par conséquent dans la journée du 26. Cela démontre enfin que là nouvelle de la mort do Pan^a arriva à Rome le soir du 26.

neur de Décimus Brutus, qui semblait alors avoir contribué plus que tous les autres à la victoire avec sa résistance opiniâtre, on proposa les décrets les plus extravagants : une supplication de cinquante jours, le triomphe et jusqu'à l'inscription de son nom dans le calendrier, le jour où la nouvelle était arrivée, et qui se trouvait justement être le jour anniversaire de la naissance de Brutus (1). Tel était l'égarement général (2). On décida de rendre aussi des honneurs à ceux qui étaient tombés sur le champ de bataille; quelqu'un demanda que l'on accordât aussi aux soldats de Modena les récompenses promises aux soldats d'Octave (3); Gicéron, qui estimait qu'il ne fallait pas perdre de temps, proposa de confier à Décimus, puisque Hirtius était mort et que Pansa demeurait blessé à Bologne, le commandement suprème de l'armée (4). Natu-

(i) Dion, XLVI, 39-40; Appikn, B. C, III, 74;Cicéron, ad Br., I, XV, 8.

(2) En racontant ces événements, les historiens modernes se sont laissés tromper par les récits tendancieux qu'en ont fait dans l'antiquité les amis d'Auguste et dont on trouve de nombreuses traces dans Tite-Live, Per., CXIX; Velleids, II, 62; Dion, XLVI, 39-40 et Appien, B. C. III, 74. Ces récits cherchent à justifler l'abominable conduite d'Octave envers le parti conservateur, en la considérant comme une conséquence de la mauvaise foi et de l'opposition du sénat. Nous verrons que cela n'est vrai qu'en partie. Nous y trouvons aussi une tendance à représenter les honneurs attribués à D. Brutus après sa délivrance, comme ime offense voulue à l'égard d'Octave. Mais cela est absurde, et c'est en vain que les historiens de l'antiquité remarquent que Décimus Brutus ./avait rien fait, alors qu'il avait résisté avec courage au lieu de capituler. Dans toutes les guerres où on envoie une armée pour délivrer une autre armée assiégée les premiers honnem'S sont pour ceux qui sont déli- TPés : on veut les récompenser de leur ténacité et consoler letu-s souffrances. En rendant des honneiu-s à Décimus Brutus oa n'avait donc pas l'intention d ì faire im affront à Octave.

(3) Dion, XLVI, 40.

(4) C'est ce que dit Appien. B. C, HI, 74 et la chose me paraît

follement ces propositions ne furent pas approuvées toutes; l'inscription du nom de Brutus dans le calendrier fut combattue (4), et la proposition de Gicéron au sujet de Pansa fut certainement repoussée (2). Mais, dans la journée, on apprit que Pansa étaît mort pendant la nuit du 22 au 23 (3). 11 fallut convoquer le sénat le 27, pour s'occuper des légions et de la guerre contre Dolabella, qui avait été confiée aux consuls. Dans cette séance, Servilius reprit et fit approuver l'ancienne proposition de Cicéron, d'après laquelle on confiait à Cassius la guerre contre Dolabella, avec le proconsulat de la Syrie et le haut commandement sur tous les gouvernements des provinces asiatiques (A); on décida de délier Marcus Brutus de l'obligation où il ait de se tenir non loin de l'Italie, en le laissant libre de veiiii en aide à Cassius^ s'il jugeait la chose opportune, on proscrivit aussi Ventidius, qui, le jour précédent, dans la hâte et dans la joie oh l'on était, avait été oublié (5). L'Italie était en sécurité — tout le monde le croyait du moins — maintenant qu'Antoine s'enfuyait avec quelques troupes épuisées et en déroute (6). Il semble aussi que, pour la direction de la guerre contre Antoine, on ait eu recours à une demimesure, et qu'on ait mis les quatre légions de Pansa

vraisemblable. En effet Décimus Brutus (F., XI, x, 1) dans une lettre datée de Tortone et du 5 mai, se plaint que certains citoyens s'opposent à ce qne des honneurs lui soient rendus et cherchent même, dit-il, quo minus respublica a me commode administrari possit, ce qui est probablement une allusion à la proposition de Cicéron qui ne fut pas approuvée, (i) Voy. Cicéron, ad Br., I, xv, 8.

(2) Voy, n. 2.

(3) Cicéron, F., XI. xiii, 2.

(4) CiCBRON, ad Br., I, v, 1; Dion, XLVI, 43.

(5) Cicéron, ad Br., I, v, 1.

(5) Voy. Cicéron, F., XI, xii, 1 ; XI, iiv, 3.

IW^ 18

80US le commandement de Décimus, propréteur plua ancien qu'Octave, mais qu'on ait toutefois laissé à celui-ci le commandement de ses cinq légions (1). Tout le monde à Rome pensait du reste que Décimus Brutus et Octave s'étaient déjà élancés à la poursuite d'Antoine (2), et l'on était persuadé que celui-ci, au bout de quelques jours, finirait comme Gatilina. Le parti conservateur semblait de nouveau à tout le monde, comme dans les premiers jours qui avaient suivi la mort de César, maître de la république; les amis, les parents, la femme du vaincu se virent accablés d'injures, de menaces, de procès; Fulvie, qui avait à ce moment à payer une propriété achetée à crédit, n'aurait pas pu trouver à emprunter un sesterce sans le secours de l'aimable Atticus, qui restait fidèle à son habitude de donner de l'argent à tout le monde (3).

Personne ne se doutait à Rome que toutes ces prévisions optimistes ne correspondaient nullement à la réalité. Contrairement à ce que tout le monde croyait à Rome, Décimus Brutus et Octave ne s'étaient pas mis à la poursuite d'Antoine le jour même de la libération et ensemble. Pendant la journée du 22 avril.

(1) TiTE-LivE, Per. 120. — Dion, XL VI, 40, dit que le commandement de ses légions ne fut pas retiré à Octave, et ceci est confirmé par les lettres de Cicéron, F., XI, xiv, 2; XI, xix, 1, qui montrent que la proposition de Drusus et de Paulus ne fut pas approuvée. Au contraire, U résulte des lettres de Cicéro.v, F., XI, XX, 4, que trois des quatre légions de Pansa furent envoyées par Octave à Décimus Brutus qui se plaint que la quatrième ne lui ait pas été remise ; cela signifie que son droit de commander les quatre légions était reconnu même par Octave, et que le sénat les avait mises sous le commandement de Décimua Brutus. C'est du reste ce que disent Dio.v, XLVI, 40 et Appikn, B. C, 111,76. Cette décision ne pouvait non plus être un auront pour Octave.

(2) OicEUON, ad Br., m, 4.

(3) COBNBLIUS Népos, AU. 9.

Décimus Brutus s'était rendu dans le campement de l'armée libératrice pour saluer Hirtius; là, apprenant la mort du consul et mis par Octave au courant de la situation militaire (1), il avait aussitôt compris que Ventidius Bassus essaierait de rejoindre Antoine sans donner dans leurs armées, en franchissant l'Apennin à la hâte et en descendant en Ligurie. Il avait donc tâché de décider Octave à passer la montagne avec ses légions pour fermer la route de Ligurie, tandis qu'il poursuivrait lui-même Antoine et tâcherait de le pousser dans les régions désolées de l'Apennin (2). Mais Octave ne s'était servi que timidement des légions, alors qu'il était, en partie au moins, soutenu par Tautorité d'un césarien aussi illustre qu'Hirtius; comment donc eût-il osé maintenant les conduire, en même temps qu'un des meurtriers de César, à l'anéantissement définitif d'Antoine et de ses vétérans (3)? Aussi Décimus n'avait point réussi à le convaincre (4) ce jour-là; et il songeait peut-être déjà à partir seul le lendemain, quand il avait reçu dans la nuit un message de Pansa qui l'appelait à Bologne. Il s'était donc dirigé le matin du 23 vers Bologne. Mais ayant appris en route que Pansa était mort, il était revenu sur ses pas; il avait pris ses dernières dispositions; et le 24 il avait marché avec ses légions à la poursuite d'Antoine. Ainsi. Antoine avait eu une avance

(1) CicÉRON, F., XI, XIII, 1. Tout ce que raconte au sujet do cet entretien Appien, B. C, III, 73 est une invention ou, à tout le moins, une exagération venant d'un homme favorable à Auguste. On peut s'en rendre compte en lisant la lettre de CicÉRON, F., XI, 13, qui en montre très nettement la fausseté. .

(2) CicÉRON, F., XI, x, 4.

(3) Décimus Brutus le dit clairement : Cicéron. F., XI, i, 4 ; Md neque Cœsari imperari potest, nec Cœsar exe»c»(w» tuo.

(4) CicÉuoN, F., XI, xni, 1.

196 GRANDEUR Et DÉCADENCE DZ ROUE

de deux jours (1), et n'était poursuivi qne par an seul général; c'était là une première déception; mais plus grave était l'autre déception qu'Antoine luimême préparait à ses ennemis de Ptome, en leur prouvant par les faits qu'il n'était ni abattu ni résigné à périr comme Catilina, bien qu'il fût abandonné de tous et n'eût plus avec lui que de faibles troupes. La rage de la défaite et l'imminence du danger avaient soudain surexcité dans cet homme, qui avait été si incertain pendant les derniers mois, rimagination et la volonté, et lui avaient fait concevoir et mettre aussitôt à exécution un projet vraiment césarien : il prendrait décidément, pour se rendre dans la Narbonaise, la route de la Ligurie; il irait immédiatement escalader cet Apennin escarpé, sauvage et désert dxîpuis Tortone jusqu'à Vado, où Décimus Brutus voulait le pousser à la mort comme un cerf blessé. C'était une entreprise audacieuse d'aventurer dans des montagnes désolées, où elle pouvait mourir de faim, une armée qui, si elle n'était pas défaite, comme on le disait à Rome, avait certainement souffert dans les dernières rencontres. Mais l'homme qui avait lutté avec César contre Vercingétorix n'hésita pas à choisir cette route, qui, si elle était plus difficile, était aussi plus courte que celle du petit Saint-Bernard et qui lui rendait beaucoup plus facile et plus rapide sa jonction avec Ventidius, à qui il avait ordonné de franchir l'Apennin. En prenant la route de la Ligurie, il allait justement au-devant de Ventidius; il pouvait se retrouver avec lui à Vado, il raccourcissait le chemin que son général aurait eu à faire seul, c'est-à-dire le plus dangereux et celui où les soldats et le chef, se

(1) CiCÉRON, F., XI, XIII, 2.

sentant loin de lui, se seraient le plus facilement découragés. Avec les quatre légions e! la cavalerie qui était encore en bon ordre, avec les troupes de soldats qu'il avait recrutés, mais qui n'étaient encore ni formés en légions ni armés, il avait donc franchi, le 22 et le 23, les trente milles qui séparent Modènede Parme. Le soir du 23 il avait fondu sur Parme comme un tourbillon, et abandonné la ville aux soldats, qui y avaient fait quelques dégâts (1); le 24 et le 25 il avait parcouru les quarante milles qu'il y a de Parme à Plaisance; le 26 il s'était dirigé sur la via Milvia, vers Dertona (Tortone), distante d'environ cent kilomètres, et où il arriva probablement le 28, pour faire reposer ses soldats un jour et entreprendre le 30 l'ascension des montagnes qui le séparaient de Vada Sabatia (Vado). Au contraire, Déciraus avait trop présumé des forces de son armée, qui était en partie composée de recrues, qui était épuisée par les privations du siège et dépourvue de tout, même de mulets et de chevaux (2), car on les avait mangés pendant le siège (3); il ne put donc, pendant les premiers jours, avaBcer que lentement. Pendant ce temps, Octave se rendait avec son armée à Bologne, pour préparer le retour solennel des dépouilles d'Hirtius et de Pansa.

Tout ceci fut connu à Rome dans les premiers jours du mois de mai, au moment où l'idée fausse que tout le monde se faisait sur la défaite d'Antoine créait une

(1) CicÉRON, F., XI, XIII, a. Voy. Cicéron, F., X, xxxiii, 4 : Parmavi direptam Les ennemis d'Antoine ont dû exagérer les choses pour faire de lui un brigand et un suborneur d'esclaves. Antoine n'avait pas assez de temps à perdre pour s'occuper à saccager les villes ou à. vider les ergctëtula.

(2) Cicéron, F., XI, xui, 2.

(3) Appien, B. C, III, 49.

nouvelle confusion. La victoire de Modène — et c'est là une contradiction curieuse qui montre à quel point de dissolution politique les hautes classes de Rome étaient arrivées — avait justement nui à l'autorité de l'homme à qui en revenait le mérite principal. Cicéron comprenait qu'il était nécessaire de profiter sans perdre un instant du grand désordre où se trouvait le parti césarien, pour le frapper à mort, en commençant par anéantir Antoine. Il était donc plein d'impatience et il rabrouait le sénat et les sénateurs, pour les empêcher de s'assoupir dans l'illusion béate d'une victoire qui était précaire; mais, les consuls étant morts, le gouvernement de la république était confié à un obscur propréteur, Aulus Cornutus, c'est-à-dire qu'il n'y avait personne à la tête des affaires. Pendant le siège de Modène, le danger avait rendu quelque vigueur à l'assemblée fatiguée, mais, maintenant, le plus grand nombre des sénateurs, qui n'avaient consenti à la guerre qu'à contre-cœur, et qui désiraient seulement se faire l'illusion qu'il n'y avait plus de motifs d'inquiétude, d'effort ni de lutte^ ne prêtaient plus la même attention à l'orateur des Philippiques et considéraient ses discours comme les folles harangues d'un vieillard exalté. On voyait en outre se ranimer dans l'ombre des querelles d'intérêt, de sourdes rivalités personnelles, de mesquines susceptibilités. On ne pouvait donc plus prendre aucune mesure sérieuse, car l'assemblée savait toujours faire traîner les discussions en longueur et les remettre à plus tard; elle n'approuvait que des expédients dilatoires. Gicéron ne se sentait plus le sénat dans la main, comme le mois précédent; et il s'apercevait que la mort de Pansa avait été pour lui-même un malheur, car, malgré ses tergiversations, l'illustre consulaire était du moins un homme d'énergie et de

bon sens (1). Mais dès qu'on apprit à Rome que Décimus marchait seul à la poursuite d'Antoine, de nouvelles difficulte's surgirent. L'ancienne discorde entre les partisans d'Octave et ses ennemis, qui s'était apaisée pendant la guerre, se ralluma. De nombreux membres du sénat s'indignèrent contre Octave, qui demeurait inactif à Bologne (2); les parents des conjurés, toujours inquiets, les ennemis, les jaloux du jeune homme — et ils étaient si nombreux! — profitèrent de ce mécontentement pour lui nuire; et deux scuateurs, Lucius TËmilius Paulus, frère de Lèpide, etLivius Drusus, proposèrent de donner à Décimus le commandement des légions de vétérans recrutés par Octave (3). C'était une politique de lutte qui, menée avec énergie et esprit de suite, aurait pu ôterà Octave toute possibilité de nuire. D'autres, au contraire, parmi lesquels Cicéron, qui comprenaient que la victoire n'était pas encore définitive, recommandaient la prudence, et conseillaient de continuer à flatter Octave et de se servir de lui pour défendre l'Italie (4).Gassius lui-même,

(1) Cicéron, F., XI, xiv, 1; Cicéron, ad Br., I, x, 1.

(2) Les historiens de l'antiquité trop attachés aux traditions favorables à Auguste n'ont pas compris que le refus d'Octave de prendre part à la poursuite d'Antoine fut la première cause de la discorde entre le sénat et Octave.

(3) Voy. dans Cicéron la tettre F., XI, xix, 1, qui fut écrite le 21 mai. Les propositions furent donc faites dans la première décade de mai, et non aussitôt après la nouvelle de la victoire de Modène. Cela montre que la proposition ne fut pas une provocation gratuite, comme le voudrait Dion, XLVI, 40, mais qu'elle fut faite, quand on sut, dans les premiers jours de mai, qu'Octave ne partait pas à la poursuite d'Antoine.

(4) Cicéron, XI, xiv, 1 : mirabiliter, mi Brute, lactor mea Consilia measque sentenliat probari de decemviris, de amando aduletcente. La lettre fut écrite à la fin de mai, en réponse à une lettre de Cicéron expédiée vers le commencement de mai. Ceci prouve : 1* que la proposition des decemviri fut faite par Cicéron : 2« qu'au conamencement de mai Cicéron était d'avis qu'il

le plus intelligent des conjurés, sennble n'avoir pas été éloigné à ce moment-là d'engager des pourparlers pour conclure un accord avec lui (1). Cette politique aussi, bien qu'opposée à l'autre, aurait pu amener à un résultat favorable, si on avait eu le courage de la suivre jusqu'au fond. Dans l'énervement universel, au contraire, le sénat ne sut se décider ni pour l'une ni pour l'autre politique; et il adopta une solution moyenne, qui avait les dangers des deux propositions, sans aucun avantage. La proposition d'iEmilius et de Livius fut jugée trop hardie : et le sénat ne l'approuva pas, craignant que les soldats ne voulussent pas obéir (2); mais on n'engagea pas non plus de pourparlers pour se faire d'Octave un allié et on l'abandonna à lui-môme, en le laissant sans ordres à la tête de ses légions. Mais le sénat se faisait illusion en croyant se débarasser par cette politique de tous les soucis que pouvaient donner Octave et son armée. Au bout de quelque jours, on reçut à Rome des lettres d'Octave où il priait le sénat de donner à ses soldats les récompenses qui leur avaient été promises (3); c'est-

fallait ornare aduleicentem et (puisqu'il se réjotiit de ce que Dcciiuus Brutus est d'accord avec lui) qu'il y avait des opposants.

(1) Cela semble résulter de Dio.v, XLVII, 28, selon lequel Cassius TCjS T£ Kaîjapi ïtspl Ttûv ffuvaXXaywv èitécz^ù.z.

(2) Dio.v, XLVI, 40, le dit, et Cicébon, F., XI, xix, 1 ; XI, xiv, 2, le conQnne.

(3) Appien, B. C, III, 86 et 88, parle de deux ambassades de soldats d'Octave à Rome, dont la première aurait eu lieu à ce moment-là. Mais j'ai peine à croiie qu'il ait eu recom-s deux fois à un procédé aussi révolutionnaire, et pour la première fois à un moment où la situation n'était pas encore désespérée. Toutefois, comme il n'est pas vraisemblable que le sénat, si inactif après la délivrance de Modène, ait pris l'initiative d'envoyer cette espèce de message aux soldats, je suppose que le message fut décidé & la suite de démarches faites par Octave.

à-dire non seulement les deux mille sesterces que le sénat avait décidé, le 4 janvier, de donner aux légions qui s'étaient révoltées, mais vingt mille sesterces promis par Octave si on était vainqueur à chaque soldat, non seulement des deux légions révoltées, mais des cinq légions tout entières (1). Chef inactif d'une armée inutile, confiné dans une petite ville de la Gaule, n'osant se révolter contre le sénat, qui de son côté n'osait pas lui donner des ordres, Octave se trouvait alors à Bologne dans un grand embarras, et ne savait véritablement que faire de son armée. 11 préparait les quatre légions de Pansa, pour les envoyer à Déciraus (2); il laissait en même temps à Ventidius le passage libre dans l'Apennin. Il voulait seulement montrer aux soldats par cette démarche auprès du sénat qu'il s'intéressait vivement à lear sort. C'est pour cela qu'il était aussi difficile au sénat de répondre oui que de répondre non. Des tiraillements aussi longs qu'inutiles recommencèrent. A la fin, ceux qui ne voulaient rien accorder aux soldats et ceux qui voulaient au contraire se montrer généreux, s'arrêtèrent encore une fois à des dispositions intermédiaires et contracdictoires : on décida que seules les deux légions révoltées, comme le portait le sénatus-consulte, recevraient une récompense, et non pas vingt mille, mais dix mille

(t) Dion, XLVI, 40; et Appien, B. C, III, 86, disent en substance la même chose en se complétant l'un l'autre. Dion dit que l'on décida de donner 10,000 sesterces à une partie des soldats et rien aux autres; Appien dit qu'on envoya aux deux légions révoltées la moitié du donativum qu'on leur avait promis. II faut donc admettre qu'il y eut désaccord sur l'interprétation da sénatus-consulte du 3 janvier; que le sénat l'appliquai la lettre pour ce qui concerne le nombre de ceux qui avaient droit au donativum, mais qu'il y eut pour la somme une transaction et que l'on décida de n'en donner que la moitié.

(2) GicÉRON, F., XI, XX, ♦

sesterces; on décida aussi que cette réponse serait communiquée aux légions directement par une ambassade du sénat, comme pour leur faire voir qu'elles dépendaient effectivement du sénat et non d'Octave (1); on décida enfin comme compensation et sur la proposition de Gicéron, qui ne voulait pas irriter les soldats, de nommer une commission de dix membres, parmi lesquels serait Gicéron, pour payer aussitôt le donativum et chercher des terres à distribuer à quatre légions. Deux de ces légions étaient certainement les légions révoltées; les deux autres, que nous ne connaissons pas, pouvaient être celles des vétérans de Décimus Brutus (2). C'était aussi peut-être pour montrer quel intérêt il portait aux vétérans que le sénat, à cette séance, chargea Lèpide et Plancus de fonder au confluent du Rhône et de la Saône cette colonie qui plus tard devint Lyon. En somme le sénat répondait aux soldats par des décisions équivoques qui devaient inspirer des soupçons au général, et par de nouvelles promesses qu'il n'était pas en état de tenir, car les terres que l'on pouvait distribuer en Italie étaient peu nombreuses, à moins qu'on ne voulût les acheter à un prix très élevé, et le trésor public était vide, les tributs des riches provinces de l'Orient ayant été séquestrés en route par Brutus, par Gassius et par Dolabella. Gicéron pensait avec effroi que pour tenir les promesses

(1) Dion, XL VI, 40; Appien.B. C, III, 86.

(2) Décimus Brutus. dans la lettre F., XI, 20, écrite le 25 mai d'Ivrea, parle, en même temps que des décemvirs, des distributions de terres et du paiement des sommes en aigent, ainsi que des plaintes des soldats à ce sujet. Cela semble indiquer quo toutes ces décisions furent prises en même temps, dans la première décade de mai : c'est pourquoi je les rattache aux démcrches d'Octave. Appien, B. C, III, 86, dit d'ailleurs que les décemvirs devaient s'occuper de paj'ep les sommes d'argent.

faites aux soldats il faudrait imposer à l'Italie le tributum ou emprunt de guerre forcé, et qu'il faudrait contraindre les gens à cet impôt au moment où l'or et l'argent se faisaient rares en Italie et où le crédit devenait très difficile, car, même dans la classe aisée, beaucoup de gens, pour se procurer de l'argent comptant, étaient obligés de vendre au rabais leurs maisons, leurs fermes, leurs champs, leurs objets d'art, leurs créances.

Tandis que le sénat prenait ces décisions à Rome, l'infatigable Antoine avait gravi, le 30 avril, les montagnes de la Ligurie; il avait pendant six jours avancé sur la route d'Acquae Statiellse à Vado, dans les montagnes sauvages et désolées, en se demandant si Ventidius ne s'arrêterait pas, s'il ne serait pas défait, ou s'il ne le trahirait pas en route. Son sort dépendait en partie de Ventidius et du succès de sa mission. Le

5 mai, Antoine arriva enfin à Vada Sabatia (Vado). Il n'y trouva pas Ventidius, qui, ayant cinquante milles de plus que lui à parcourir, ne pouvait pas encore être arrivé; mais il y trouva probablement des nouvelles de lui qui avaient été expédiées à l'avance, et qui le décidèrent à envoyer en avant-garde Lucius avec un corps de cavalerie (1) et quelques cohortes, et à l'at tendre à Vado, pour empêcher que l'armée de Décimus pût s'interposer entre eux, si elle arrivait à Vado avant Ventidius. C'était là maintenant la grosse question : Ventidius arriverait-il avant Décimus? Celui-ci avait réorganisé du mieux qu'il avait pu son armée, tout en avançant, et il en avait accéléré la marche. Le

6 mai, lin peu avant l'arrivée d'Antoine à Vado, il

(1) CicÉRON, F., X; XXXIV, 1; i**. X, xv, 3; L., Anlonium, praC' mifsum cum equitibus.

était à Tortone, où il apprenait la fausse nouvelle, répandue par hasard ou avec intention, que Ventidius avait rejoint Antoine à Vado (1). Décimus y ajouta foi un instant; il écrivit une lettre désolée à Gicéron, en le priant aussi de lui faire envoyer de l'argent, parce qu'il se trouvait à court (2). Mais pendant la nuit, il put sans doute se convaincre que la nouvelle n'était pas vraie, car le lendemain matin il fit avancer son armée dans la direction d'Acqui, et le 6, le 7 et le 8 mai il marcha sans s'arrêter et arriva dans la journée du 9 à trente milles de Vado (3). Il eut enfin là des renseignements plus exacts sur Antoine. Ventidius était arrivé, probablement le 7, et Antoine avait pu un instant se croire en sécurité. Mais au bout de quelques heures il avait eu une amère déception : les trois légions étaient très fatiguées, et quand, le 8, Antoine leur avait parlé, en déclarant que son intention était de rejoindre Lèpide, l'idée qu'il faudrait faire encore plus de cent railles dans ces régions sauvages les avait tellement effrayées, qu'elles s'y étaient refusées, en disant bien fort qu'elles voulaient rentrer en Italie^ même au risque d'y mourir. Antoine avait dû leur promettre de les diriger dès le lendemain sur PoUenzo, tandis qu'il se rendrait lui-même avec ses troupes dans la Gaule narbonaise (4). Décimus Brutus, informé de tout cela, changea son itinéraire, et marcha en toute hâte sur Pollenzo, où il arriva en effet une heure avant l'avantgarde de Ventidius, en rendant ainsi un grand service à Antoine (5). En effet, se voyant repoussées de Fol-

(1) CiCÉRON, F., XI, X, 3.

(2) CicÉRON, F., XI, X, 5.

(3) CicÉRON, F., XI, XIII, 3.

(4) CicÉRON, F., XI, XIII, 3.

(5) CiCBRON, F., XI, XIII, 4.

Lk Fin D'UNE ARISTOCRATIE 205

I enzo, les trois légions se re'signèrent à reprendre le chemin de la Gaule, et elles suivirent Antoine à deux jours de distance (1).

Quand ces choses furent connues à Rome, dans la troisième décade de mai, Gicéron fut de plus en plus d'avis qu'il fallait ménager Octave; mais les ennemis d'Antoine et les envieux qui jalousaient Décimus accusèrent celui-ci d'avoir maladroitement laissé échapper le fugitif (2). Leur irritation fut d'autant plus vive qu'au bout de quelques jours d'autres lettres de lui arrivèrent, où il conseillait, comme Gicéron, de se montrer prévenant pour Octave et d'appeler en Italie Marcus Bru tus (3). Gette proposition avait été mise en avant à Rome aussi ces jours-là, pour calmer l'inquiétude qu'avaient apportée les nouvelles d'Antoine, et il était également question de faire venir en Italie la légion qui était en Sardaigne et de hâter le voyage des légions d'Afrique (4). On apprit sur ces entrefaites que Lucius Antonius était arrivé le 8 mai à Forum Juin (5). Et l'irritation grandit encore, quand, sur la fin de mai, revinrent les ambassadeurs qui s'étaient rendus au camp d'Octave pour parler aux soldats. Le fils de Gésar leur avait ménagé un accueil fort étrange. On les avait fait entrer dans le camp et on avait réuni les soldats, mais ceux-ci s'étaient refusés à entendre les ambassadeurs, si Octave n'était pas présent; il avait fallu y consentir; Octave était venu et les ambassadeurs avaient exposé les décisions du sénat : mais l'esprit

(1) CicÉRON, F., XI, XIII. 4 : voy. Cicéron, F., X, xvii. 1: Ventidius bidui spatio abest ab eo.

(2) Cicéron, F., XI, xiv, 3.

(3) Cicéron, F., XI, xiv, 2. La lettre a dû être écrite à la fin de mai.

(4) Cicéron, F., XI, 26, prouve que le 3 juin Décimus Brutus 64vait que cette proposition était dans l'air.

(5^ Cicéron, F., X, iv. 3,

de corps était à cette époque-là si puissant entre les ctmpagnons d'armes, qu'il y avait eu unp protestation générale, et que ceux à qui l'on offrait unt récompense s'étaient indignés avec plus de violence que ceux qui étaient privés (1). Ils n'étaient pas satisfaits non plus de la loi agraire : ils se plaignaient qu'Octave n'eût pas été choisi pour en faire partie (2). C'était là un premier signe du danger qui menaçait du côté d'Octave. Malgré les illusions que se faisaient bien des gens à Rome, celui-ci ne pouvait rester longtemps sans agir. Si la force des choses n'y suffisait pas, il serait entraîtié à l'action par son entourage, qui était tout composé d'anciens officiers et d'anciens soldats de César. Bien q\'ils eussent pris les armes contre Antoine, ils avaient tous pour les conservateurs une haine très vieille et très forte, et ils avaient très peur qu'il se fît une restauration conservatrice sur les ruines du parti césarien. Beaucoup d'entre eux cherchaient à brouiller Octave avec Cicéron; on allait jusqu'à lui conter que Cicéron aurait dit qu'il fallait le faire tuer (3), et on l'engageait à montrer de l'audace (4). Les conservateurs qui l'avaient fait propréteur allaient, lui disait-on, chercher à se débarrasser d**. lui, comme ils cherchaient déjà à le discréditer en l'appelant l'enfant. Puisque Antoine était presque abattu par la mauvaise fortune, il fallait qu'Octave se mît bien vite à la tète du parti césarien, qui n'avait plus de chef. N'avait-il pas lui-même, en suivant

(1) Dion, XLIV, 41; ApriE.x, B. C, III, 86.

(2) Cicéron, F., XI, xx, 1.

(3) Cicéron, F., XI, xx, 1; Voy. Vellbids, II, lxii, 6.

(i) Cicéron, ad Br. I, xxx, 3, dit qiie ce furent les anis d'Octave qui le poussèrent à briguer le consulat, et la chose paraît très vraiseaiLlablo.

l'exemple d'Érophile, donné le branle à cette agitation pour la vengeance de César, qu'Antoine avait continuée si heureusement? Lui, le fils adoptif et l'héritier de César, n'était-il pas l'homme le mieux fait pour continuer ce mouvement avec efficacité? Les deux charges de consul étaient vacantes : des difficultés légales et les intrigues des aspirants trop nombreux avaient retardé les élections : il fallait qu'Octave se portât candidat au consulat, en se présentant au peuple comme le fils de César, et en disant qu'il était prêt à reprendre, pour le bien du peuple et des soldats, tous les projets que la conjuration avait empêché son père d'accomplir. On n'avait pas encore vu à Rome de consul de dix-neuf ans, mais les temps étaient ss étranges I II serait sûrement élu, et il deviendrait ainsi le chef du parti césarien. Octave n'était pas insensible à ces projets flatteurs; il conservait auprès de lui une des légions de Pansa et il était occupé à en recruter deux autres; mais il hésitait. Il se rendait compte que certains conservateurs cherchaient à lui enlever son armée, et il en était inquiet (1). Mais pouvait-il à lui seul se mettre à la tète du parti de César, sans être aidé au moins par quelqu'un des plus puissants gouverneurs des provinces voisines de l'Italie? Il se demandait parfois s'il ne pourrait pas se réconcilier avec Antoine; il traitait bien les soldats d'Antoine qu'il avait fait prisonniers; il remettait en liberté certains de ses officiers, après leur avoir fait entrevoir qu'il ne serait pas très éloigné d'en venir à un accord (2). Mais à Rome, bien peu de gens se doutaient de tout cela; on se plaignait au contraire que le jeûna

(1) PLCTAnQUE, C'JC. -45.

(2) ÀPPiEN. B. C, m, 80,

homme fût obligé de rester inactif à Bologne; et vers la fin de mai, tout le monde perdit l'espoir de voir Décimus infliger à Antoine le sort de Gatilina. Son projet d'empêcher la jonction d'Antoine et de Ventidius ayant échoué, Décimus n'avait pas osé aventurer ses légions nouvellement recrutées dans la Ligurie sauvage; il s'était dit que si les fuyards étaient bien accueillis par Lèpide, il faudrait aussi faire la guerre à celui-ci; et il avait décidé d'aller rejoindre Plancus dans les Gaules, en revenant dans la Cisalpine, et en traversant la région qui s'appelle maintenant le Piémont, Plancus devait être consul avec lui l'année suivante; ils pouvaient donc déjà se considérer l'un et l'autre comme collègues et agir d'un commun accord. Il avait écrit aussitôt à Plancus et il avait laissé reposer quelque temps à Pollenzo son armée, qui souffrait de la dysenterie (4); puis, vers le 40 mai, tournant le dos à la Ligurie, il s'était acheminé vers la vallée du Pô. Il était donc désormais certain qu'Antoine pourrait arriver sain et sauf jusqu'auprès de Lèpide, Tout le monde à Rome commença alors à se demander avec anxiété ce que Lèpide allait faire. Traiterait-il Antoine en ennemi comme il le disait dans ses lettres (2)? Où était-il déjà a'accord avec lui comme l'affirmaient de méchantes langues (3)? Il était vraiment difficile de deviner d'après ses actes les intentions du proconsul. Comme Lucius Antonius approchait, son officier Culléon, qui gardait la frontière de la province, s'était réuni à lui au lieu de s'opposer à son passage (4); mais à la même époque, Lèpide écrivait à Plancus, en

(1) Appien, b. C, III, 81.

(2) CiCÉRON, F., X, xxxiv, 1.

(3) CicÉRON, F., X, XXXIV, 3.

(6) Appun, B.c., m, 83 cor,firmépar Cicérov V , X, vtïiv, S

lui disant qu'il était résolu à combattre Antoine, et en lui demandant des renforts de cavalerie. Que prétendrait-il donc faire? Plancus, au contraire, semblait être pour les conservateurs un soutien fidèle : il avait descendu le cours de l'Isère jusqu'à Gularo (Grenoble); il avait construit un pont, et le i2 mai il avait fait passer l'armée, et envoyé à la hâte en avant 4^000 cavaliers, dès qu'il avait été informé de l'arrivée de Lucius à Forum Julii (4). Mais tandis qu'à Rome tout le monde s'occupait de Lèpide, Octave, comprenant qu'il était dangereux de perdre encore du temps, et ne pouvant arriver à prendre un parti décisif, cherchait de nouveau à jouer un double jeu. Il écrivait d'une part à Lèpide et d'une autre à Asinius, pour savoir s'ils seraient disposés à le reconnaître pour chef du parti césarien (2); et d'une autre à Cicéron en lui conseillant de briguer le consulat et de le prendre pour collègue : il était si jeune qu'il se laisserait guider par lui sous tous les points, et qu'il l'aiderait à sauver la république (3)1 Et cette proposition ne déplaisait pas à Cicéron, mais il se sentait déjà découragé et comme paralysé par l'aversion et le mépris que les conservateurs témoignaient de plus en plus à l'égard du jeune homme; et il n'osait pas se prononcer.

Dans cette confusion universelle personne ne savait plus ce qu'il voulait. Antoine seul courait droit à son

(1) Cicéron, F., X. xv, 2-3.

(2) Appien, B. C, III, 81.

(3) Appien, B. C, III, 82; Plutarque, Cic, 45. Appien place ces tentatives avant la jonction d'Antoine et do Lèpide; Dion, XLVI, 42 les place après. Dion est confirmé par Cigébon dans sa lettre ad Br., I, x, 3, qui l'ut écrite après la trahison de Lèpide. Mais on peut mettre d'accord les deux récits, en supposant que les négociations furent engagées une première l'oie, Duis suspendues, puis reprises.

lii. li

but. Tandis que Décimus Brutus, rejoint par trois des quatre légions de Pansa, se dirigeait lentement par Verceil et Ivrée vers le Petit Saint-Bernard (1), Antoine, arrivé le 15 mai à Forum /u/u (Fréjus) (2), se dirigeait hardiment dans la direction de l'armée de Lèpide, composée de sept vieilles légions de César, et qui était à Forum Voconti, à vingt-quatre milles de distance (3). Le moment critique approchait. Ces légions pouvaientelles prendre les armes contre leur ancien général, qià à la tète de tant de vieux compagnons d'armes venait, vengeur persécuté de César, demander du secours pour lui-même et pour le parti qui réclamait le maintien des anciennes promesses et qui en ajoutait de nouvelles, à une époque où l'esprit de solidarité était devenu si puissant dans les armées du dictateur? En réalité le proconsul de la Narbonaise désespérait de pouvoir résister à l'inclination des légions pour Antoine; mais, homme faible et médiocre, il voulait se faire forcer la main par ses soldats, donner aux autres et se donner à lui-même l'illusion qu'il agissait par contrainte. Antoine sut seconder habilement ce désir secret de son collègue, et il se mit à jouer une comédie fort étrange, quand les deux armées, entre le 15 et le 20 mai, se trouvèrent sur les deux rives d'un petit cours d'eau appelé l'Argenté (4). Antoine ne fit même pas camper ses soldats, comme pour offrir sa poitrine à l'ennemi, s'il avait le courage de frapper; Lèpide, au contraire, se fortifia dans son camp, comme s'il avait en face de lui un nouvel Annibal (5). Quand

(1) Voy. CicÉRON, F., XI, 19; XI, 20; XI, 23.

(2) CiCÉRON, F., X, XVII, 1.

(3) CicÉRON, F., X, XVII, 1; X, xxxiv, 1.

(4) CiCÉRON, F., X, xxxiv, 1.

(5) PtUTAROCE. Aïit., 18; Appien, B. C, III, S3.

Silanus et Culléon parurent au camp, Lèpide les réprimanda sévèrement de ce qu'ils avaient prêté leur aide à Antoine, mais, pour les punir, il se borna aies laisser en repos, par pitié pour eux, comme il l'écrivit au sénat (1). Il fit faire des démarches auprès de Plancus, qui, après avoir reçu la lettre de Décimus, s'était arrêté pour l'attendre à Grenoble; mais en même temps il laissait les deux camps communiquer l'un avec l'autre par un pont de bateaux (2); il accueillait un grand nombre de faux déserteurs qui, sous prétexte d'abandonner Antoine, venaient au contraire intriguer en sa faveur dans le camp de LépiJe, en feignant de les prendre pour de vrais déserteurs; il écrivait même au sénat que l'armée d'Antoine diminuait à vue d'oeil (3); il rassurait le sénat en disant que ses légions ne failliraient pas à leur devoir (4). Et cependant il laissait des officiers, et spécialement Ganidius et Rufrénus (5), faire auprès d'elles des appels à la révolte, et il laissait parvenir auprès des soldats des messages d'Antoine, apportés on ne savait par qui, et qui, chuchotes dans l'ombre, exaltaient les soldats (6). Antoine, croyant sans doute le moment venu, se rendit un jour, les cheveux en désordre, la barbe longue, et vêtu de noir, au bord de l'Argenté, à l'endroit où le ruisseau était le plus étroit, et il se mit à haranguer les soldats de Lèpide qui étaient de l'autre côté. Ceux-ci arrivèrent en foule et il se produisit un grand tumulte

(1) CicÉRON, F., X, XXXIV, 2; Dion, XLVI, 51 avec certaines inexactitudes que corrige la lettre de Lèpide qui est citée.

(2) Appien, B. C, III, 83.

(3) CiCÉRON, F., X, XXXIV, 1.

(i) CiCÉRON, F., X, XXXIV, 2.

(5) CiCÉRON, X, XXI, 4 : corrupti etiam per eot qui presunt, per

Canidios Rufrenos et ceteros...

(6) Dion-, XLVf, 51.

J12 GRANDEUR ET DECiDENCE DE ROME

dans le camp; mais Lèpide eut peur d'une trahison aussi manifeste; il accourut et fit sonner les trompettes de façon à ce qu'il fût impossible aux soldats d'entendre un mot de ce que disait Antoine (1). Les allées et venues d'un camp à l'autre et les intrigues recommencèrent; les soldats de la dixième légion faisaient tous leurs efforts pour gagner à eux leurs compagnons (2); le seul officier qui fût smcèrement dévoué à la cause conservatrice, Juventius Laterensis (3).. avertissait continuellement Lèpide du danger d'une révolte, et lui conseillait de prendre tantôt une mesure et tantôt une autre (4). Lèpide feignait d'avoir peur; il le remerciait, lui promettait de suivre ses conseils, mais ne faisait rien. Il écrivait au contraire à Plancus, qui était parti le 21 sans avoir détruit le pont qui devait servir à Décimus, de ne plus venir à son secours (5); il permettait aussi aux soldats de faire impimément des démonstrations en faveur d'Antoine, même en sa présence (6). Enfin, le matin du 29 mai (7), Antoine passa à gué le ruisseau avec une petite troupe de soldats; aussitôt, dans le camp de Lèpide, les soldats brisèrent la palissade, vinrent au devant d'Antoine et le portèrent en l'acclamant jusqu'à la tente de Lèpide : celui-ci, qui était encore au lit, vint sans prendre le temps de se vêtir embrasser Antoine (8). Au milieu du tumulte, Laterensis se tua sous les yeux des soldats (9). Lelen-

(1) PLtTARQCK, Allt., 18.

(2) Appien. B. C, III, 83.

(3) Dion, XLVI, 51; Appien, B. C, III, 84.

(4) Appien, B. C. Ili, 84.

(5) Cicéron, F., X, XXI, 2.

((i) Cicéron, F., X, xxi, 4.

(7) Cicéron, F., X, xxiii, 2; Appien. B. C, III, 84.

(8) Appien, B. C, III, 84; Plutarque, Ant., 18 : lea deux récits se complètent l'un l'autre.

(9) Dion, XLVI, 51.

demain Lepide écrivit au sénat une lettre très brève qu'on pourrait prendre pour une moquerie : il disait que la pitié était venus à bout des soldats et de lui, et qu'il espérait qu'on ne ferait pas un crime aux légions ni à lui d'avoir été miséricordieux (1).

L'événement fut connu à Rome vers le 8 juin. L'indignation et la frayeur furent immenses. Affolé, le sénat prit brusquement un grand nombre de décisions que l'on réclamait depuis longtemps. Marcus Brutus et Gassius furent appelés avec leurs soldats en Italie; on dépêcha des courriers aux légions d'Afrique pour bâter leur marche; Sextus Pompée fut mis à la tête de la flotte, avec le titre de praefectus classis et orœ marttimae et avec les pouvoirs qu'avait eus son père pendant la guerre contre les pirates (2); on établit le tributum ou emprunt obligatoire pour la guerre; enfin on confia à Octave le commandement de la guerre contre Antoine (3). Mais une nouvelle difliculté se présenta, au sujet de la proscription de Lèpide. Gicéron, toujours

(1) CicÉRON, F.. X, 33.

(2) Dion, XL VI, 51. Voy. Appien, B., C, IV, 84. — Il est vrai que Dion, XLVI, 40, dit qu'un décret semblable en faveur de Pompée avait été voté après la bataille de Modène, en même temps que celui qui donnait le commandement de la guerre contre Dolabella à Cassius et la Macédoine à Brutus. Mais Dion, qui confond déjà au sujet de Brutus la décision prise en février avec la faculté qui lui fut donnée alors de prendre part à la guerre contre Dolabella, se trompe aussi au sujet de Sextus. En effet la lettie de Cicéron, ad Br., I, v, 1-2, montre que dans la séance du 27 avril, où l'on prit des décisions au sujet de Brutus et de Cassius, il ne l\it pas question de Pompée. Cicéroa n'aurait pas manqué d'en parler à Brutus, cax il eût été important de lui faire savoir qu'ils pouvaient compter sur ime flotte. Le titre officiel de la charge confiée à Pompée nous a été conservé par les monnaies : voy. Cohen, M. R,., 1, p. 19, 20. Au sujet des légions d'Afrique, voy. Appien, III, 85.

(3) Appien, B. C, III, 85; Dion. XLVI, 42 et 51, confirmé par

CiCSRON, F., X, 2JS.1V, 4.

Si4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

porle à prendre des décisions énergiques, l'avait auisitôt demandée; mais Lèpide avait à Rome trop de parents et trop d'amis; et sa belle-mère, la puissante Servilia, travaillait de toutes ses forces à le sauver (1). On vint à bout de faire différer la délibération, et on perdit ainsi l'effet de la rapidité, qui est le plus puissant dans les révolutions. De meilleures nouvelles arrivèrent bientôt : Plancus^ ayant appris ce qui s'était passé le 29 mai sur les bords de l'Argenté, était revenu en arrière (2); Décimus, par Verceil et Ivrea, avait remonté la vallée d'Aoste, où les rusés Salassiens, en menaçant de lui barrer la route, lui avaient fait payer une drachme par soldat (3); après avoir passé le Pelit Saint-Bernard, il avait opéré sa jonction avec Plancus à Grenoble dans la première moitié du mois de juin. Mais un scandale inattendu éclata alors. Octave commettait à ce moment suprême une erreur très grave : il tournait de nouveau sa pensée vers un accord avec les conservateurs, et pensant qu'il pourrait à ce moment de terreur obtenir du sénat l'autorisation de présenter sa candidature au consulat, il engagea de nouveau Cicéron à en faire la proposition (4). Et Cicéron, séduit par l'idée de redevenir consul, y consentit. Mais cette fois, la nouvelle ambition d'Octave fut si mal jugée, non seulement par les conservateurs mais par tout le public impartial, qu'aucun magistrat n'osa prendre parti pour lui. Cicéron dut abandonner son idée, et cherchera dissuader Octave de briguer le consulat (5). Les esprits, déjà montés contre le jeune homme, s'irri-

(1) Cicéron, ad Br., I, xii, 1.

(2) Cicéron, F., XX, xxiii, 3.

(3) Stbabom, IV, VI, 7 (205).

(4) Dion, XL VI, 42.

(5) CicBRON, ad Br.. I. i. K

tèrent encore plus : on alla jusqu'à alfirmer qu'il avait fait assassiner Hirtius dans la bataille et qu'il avait fait empoisonner Pansa blessé, afin d'avoir plus de chances d'arriver au consulat (1). Mais l'impression de ce scandale une fois évanouie, tout le monde retomba bientôt dans l'indécision ordinaire et vers la fin de juin personne ne faisait plus rien. Plancus et Décimus attendaient Octave; celui-ci, ayant compris qu'il ne pouvait pour l'instant espérer le consulat, écrivait qu'il allait venir immédiatement, mais il ne bougeait pas (2); Antoine réorganisait ses légions avec l'aide de Lèpide et demeurait dans la Narbonaise. A Rome, on s'imaginait que Brutus et Cassius arriveraient d'un jour à l'autre, mais Cassius était loin et il avait à combattre Dolabella. Quant à Brutus, il était retombé dans une grande prostration physique et morale : il souffrait de l'estomac (3); il se laissait mener par le rusé Cai'us Antonius, au lieu de lui appliquer le décret de proscription rendu le 26 avril contre les partisans de son frère et, trompé par lui, il réprouvait la bienveillance que Gicéron témoignait à Octave (4). Il continuait à prétendre que le mieux était d'en venir à une entente avec Antoine. Il se préoccupait aussi beaucoup de la proscription imminente de Lèpide et il écrivait à ses amis de Rome en leur recommandant sa soeur et ses neveux qui seraient ruinés par cette proscription (5); enfin, au lieu de faire ses préparatifs pour passer la mer et venir en Italie, il songeait à faire une

(1) C'était là probablement l'origine des bruits que l'on faisait courir et dont parle Suétone, Aug. 11.

(2) ClCKRON, F., X, XXIV, 4.

(3) CicÉRON, ad Br., I, iiii, 2.

(4) Voy. sa lettre à Atticus, dans Cickhon, ad Br., I, 17. Voy,

aussi CicÉRON, ad Br., I, iv, 4 et sniv.

(5) CicÉRON, ad Br., 1, 13.

expédition contre les Basses. C'est ainsi que Cicéron avait à lutter contre ses amis les plus chers, contre Brutus lui-même. Le 30 juin, Lèpide fut enfin déclaré ennemi public; mais on mit un nouveau délai entre la menace et le châtiment : on voulut laisser aux soldats le temps d'obtenir leur pardon, et on leur accorda jusqu'au 1" septembre pour abandonner le proconsul (1). Les choses cependant en étaient arrivées à un point où les événements devaient forcément se précipiter, malgré les craintes, les hésitations, les incertitudes, et tous les efforts que l'on faisait pour les arrêter. Ce n'était pas sans raison qu'Antoine et Lèpide prolongeaient leur séjour dans la Narbonaise. Les conjurés et les conservateurs, malgré la frayeur à laquelle ils étaient en proie, avaient reconquis presque tout l'empire dont Antoine, au mois de juillet et au mois d'août précédents, semblait leur avoir enlevé la domination. Ils avaient en Europe les dix légions de Décimus en qui ils pouvaient avoir pleine confiance, les cinq légions de Plancus et les trois légions d'Asinius, qui paraissaient devoir leur rester fidèles; ils avaient en outre conquis TOrient, où Brutus avait recruté de nouveaux soldats et élevé à sept le nombre de ses légions, et où Gassius, avec ses dix légions, devait bientôt vaincre Dolabella. En outre, Sextus Pompée, à Marseille, se procurait des navires dans tous les ports de la Méditerranée; il achetait et enrôlait des marins en Afrique et préparait une flotte. Eux qui ne disposaient que de quatorze légions, que pouvaient-ils faire contre des ennemis si puissants? Il était nécessaire de reconstituer une grande armée césarienne en Occident, en amenant la plupart des généraux de l'Europe à s'unir

(1) CicÉnoN, J. XII, X. 1.

l,A FIN D'UNE ARISTOCRATIE 217

à eux, ou en leur enlevant leurs légions, s'ils refusaient. On ne pouvait donc plus s'obstiner à se montrer hostile à Octave. Heureusement, Lèpide (1) pouvait devenii l'honnête courtier de ce grand marché politique, et réconcilier les deux rivaux. II était le plus âgé des trois; il avait été le grand ami de César, et il était demeuré à l'écart de la querelle. On fit donc des démarches auprès de Plancus et d'Asinius, qui avaient été aussi les amis de César; on envoya auprès de leurs armées des gens chargés de répandre des invitations, des soupçons, des promesses, et de chercher à entraîner les soldats au moyen des généraux et les générauî au moyen des soldats; Lèpide fit en même temps, dans les premiers jours de juillet, des démarches pour une réconciliation avec Octave. Le moment était opportun. Octave venait d'être déçu dans ses espérances au sujet du consulat, et, ayant compris qu'il ne pouvait plus compter ni sur les conservateurs, ni sur le sénat, il se souvenait de nouveau qu'il était le fils de César, s'apprêtait à se montrer l'émule d'Antoine comme défenseur actif de la cause césarienne. D'ailleurs ses soldats, peu à peu gagnés eux aussi par cette espèce de folie césarienne qui envahissait les armées, faisaient continuellement des démonstrations dans lesquelles ils proclamaient qu'ils ne combattraient jamais contre des soldats de César (2). Si Octave avait eu encore quelque doute, ses soldats les auraient vit© fait disparaître. Il fit donc bon accueil aux propositions de Lèpide; il tint à ses soldats des discours enflammés, où il faisait l'éloge de son père; il leur promit qu'une fois élu consul, il leur ferait donner les récompenses promises.

(1) TiTE-LivE, Per., 119 et Eutr., VII, î, nous disent aue Lèpide fut l'agent de la réconciliation.

(2) Dion, XLVI, 42.

in GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

Il ameDa de cette façon les soldats à décider d'envoyer à Rome une députation composée de centurions et de soldats pour demander qu'Octave fût élu consul, et que la proscription d'Antoine fût annulée (1). L'ambassade arriva à Rome vers le 15 juillet (2), à un moment où les conser\rateurs étaient inquiets, parce qu'ils étaient sans nouvelles au sujet du retour de Rrutus en Italie, à un moment aussi où les menées de plus en plus suspectes d'Octave avaient tout à fait discrédité Cicéron, et où on apprenait que partout en Italie le tributum (3) avait causé dans les classes riches un grand mécontentement. La députation arriva ainsi jusqu'à Rome sans avoir rencontré aucun obstacle sur son chemin; et les centurions purent pénétrer dans la curia, où le sénat s'était réuni pour les recevoir, plein de crainte et de méfiance. Mais leur insolence fut telle qu'elle redonna de l'énergie et du courage même à ce sénat pusillanime, qui à la fin, irrité, les congédia brusquement (4). Octave eut connaissance de ce refus dans la troisième décade de juillet; et alors, enhardi par l'accord de plus en plus probable avec Antoine et avec Lèpide, il en vint à une audace suprême. Quand les soldats se rendirent auprès de lui pour lui offrir les insignes consulaires, il les accepta, en feignant d'y être contraint, et il se mit en marche avec ses huit légions. Si les premières menées de Lèpide et d'Antoine avaient poussé Octave à prendre de nouveau l'attitude

(1) Dion, XLVI, 42-4.3; Appikm, B. C, 111, 87-«8; Soéiorb, Aug., 26.

(2) PlaQcus, dains les Gaules, était informé de cette tentative I0 28 juillet. CicÉHON, F., X, xiiv, 6. Il y a peut-être une autre allusion dans la lettre de Cicéron ad Br., l, xiv, 2, qui fut ócrit« le 11 juillet. V07. aussi Cicsron, ad Br., l, ztiu, é.

(3) CicÉuov, ad Br., I, ittii, 5.

(4) Dion, XLVI, 4i.

d'un césarien et d'un démagogue, la nouvelle attitude, si nette et si hardie, prise par Octave poussa également Antoine et Lèpide à faire tous leurs efforts pour suborner les armées de Plancus et d'Asinius, et pour révolter celle deDécimus. Ils ne voulaient pas se laisser dépasser par leur ancien rival, devenu subitement leur ami. Dans toutes les armées les intrigues et le travail caché des agents du parti populaire redoublèrent d'intensité; le fanatisme césarien s'échauffa; la fidélité des légions chancela, sapée à ses fondements... Il ne fallait plus qu'une secousse pour précipiter les événements sur la pente fatale; et cette secousse c'était Octave qui devait la donner, par son expédition sur Piome. S'il réussissait à s'emparer de la ville et à se faire élire consul, le fanatisme césarien éclaterait dans toutes les armées avec une telle violence, qu'il emporterait tous les esprits. Ainsi il y eut à Rome, à l'approche de l'armée, une grande panique. On mit les femmes et les enlants à l'abri dans les villas du voisinage; onfermales maisons (1); le sénat, pour arrêter les légions, leur envoya des délégués avec l'argent qui leur était promis; le 25 juillet Casca, Labéon, Scaptius et Gicéron, qui était au désespoir, comprenant qu'il avait été le premier artisan de la puissance d'Octave (2), se réunirent pour étudier la situation dans la maison de Servilia, la Niobé de la dernière révolution de Rome, et qui symbolise avec sa famille la tragique discorde de l'aristocratie romaine. Elle avait à ce moment son gendre à la tête et un fiis dans l'armée césarienne, qui voulait la vengeance de son grand ami; un fils et un gendre à la tête du parti

(ri Appien, B., C. III. 89.

(i) CicéHON, ad Br., l, xviii, 1-3

de la conjuration. On décida, dans cette réunion, de faire un nouvel appel à Brutus, pour qu'il revint en Italie (1). Mais Octave sut persuader aux délégués du sénat de revenir sur leurs pas, en leur faisant croire que de nombreux sicaires étaient postés surla route (2). La majorité du sénat fut alors prise d'une telle frayeur qu'elle se tourna contre les Pompéiens, et dans un accès de lâcheté céda sur tous les points. Il fut décidé que l'on donnerait les vingt mille sesterces, non seulement à la légion de Mars et à la quatrième, mais à toutes les légions; qu'Octave ferait partie de la commission pour la répartition des terres; et qu'il pourrait demander le consulat, sans être à Rome. Des messagers furent envoyés en toute hâte pour avertir de tout cela le jeune général (3). Mais les messagers étaient à peine partis que l'on apprit que les légions d'Afrique étaient arrivées à Ostie (la légion de Sardaigne était sans doute déjà à Rome depuis quelque temps). Tout à coup les Pompéiens, les parents des conjurés et Cicéron reprennent leur ascendant sur la majorité pusillanime; et en l'effrayant de nouveau, ils lui font annuler les décisions prises. On ordonne une levée de soldats, on fortifie la ville ; on se met même à la recherche de la mère et de la sœur d'Octave pour les garder comme otages (4). Les premiers délégués du sénat étaient donc à peine arrivés auprès de l'armée qu'ils furent rejoints par d'autres

(1) Cicéron, ad Br., I, xviii, 4-2.

(2) Appikn, B. C, m, 88.

(3) Appien, m, 90; Dion. XLVI, 44 ; Dion se trompe certainemeat en disant que le sénat nomma Octave consul.

(4) Dion, XLVI, 44 et Appien, III, 90, parlent l'un et l'autre de ce revirement dans la politique du sénat, mais sans en donner la raison; Druhann, G. R., I*, 244, la trouve justement dans l'arrivée des légions d'Afrique dont parle Appien, B. C, III, 91.

délégués qui rétractèrent tout ce qui avait été dit, sans obtenir d'autre résultat que d'irriter encore plus vivement les soldats (1). Octave envoya alors à Rome des émissaires qui se mêlèrent au peuple dans les tavernes, sur le forum, dans les petites rues des quartiers populaires, pour rassurer les masses sur les intentions d'Octave, pour faire de grandes promesses aux légions d'Afrique qui étaient d'anciennes légions de César, et les pousser à la révolte. A son arrivée sous les murs de Rome, quand les légions d'Afrique et de Sardaigne se déclarèrent pour lui (2), l'entraînement fut général. La ville se rendit, les chefs du parti conservateur prirent la fuite; et le jour suivant le fils de César put entrer à Rome avec une escorte. Il embrassa sur le forum sa mère et sa sœur que les Vestales avaient cachées; il fit un sacrifice à Jupiter Capitolini il reçut de nombreux sénateurs et Cicéron, avec qui il semble avoir eu un entretien plutôt froid; puis il retourna auprès de son armée hors de la ville, tandis que le sénat préparait l'élection consulaire. Le 19 août, les formalités ayant été rapidement remplies. Octave et Quintus Pédius étaient élus consuls (3).

Ce que les conservateurs redoutaient depuis un an se produisit alors. Après avoir fait valider son adoption par les comices curiates, après avoir versé avec les deniers publics aux soldats une partie des récompenses et au peuple une partie du legs de César,

(1) Appien, B. C, III, 92.

(2) Appien, B. C, III, 92 ; cette révolte dut se produue au moment même de l'ariùvée d'Octave, sans quoi on ne comprendrait pas qu'il fût entré dans Rome sans coup férir.

(3) Dion, XLVI, 45-46; Appien, B. C, III, 92-94. La date du 19 août est donnée par Dion, LVI, 30, et Tacite, Ann., I, 9. Ce sera aussi la date de la mort d'Auguste. VELLEins, II, lxv. 2, se trompe. Voj. C. l. L. X, 3682.

Octave fit pleinement ce qu'Antoine n'avait osé faire qu'à moitié : il fit proposer par Quintus Pédius et Approuver facilement par les comices une loi qui déférait tous les auteurs de la mort de César et tous leurs complices à un tribunal spécial, pour être condamnés à Vinterdictio aqua et igni et à la confiscation (1). La fortune capricieuse avait une fois de plus relevé un parti pour abaisser l'autre; l'amnistie du 17 mars 44, le cbef-d'œuvre politique de Gicéron, était annulée; Érophile, cet obscur vétérinaire de la Grande Grèce qui, le premier, avait excité le petit peuple à la vengeance du dictateur assassiné, triomphait sur toute la ligne. En peu de jours, les amis d'Octave, alléchés par ce qui devait revenir à l'accusateur des biens du condamné, se répartirent les conjurés comme une proie, et chacun d'eux se chargea d'accuser tel ou tel. Ils furent donc bientôt tous condamnés par contumace. On ne fit d'exception ni pour Casca, qui était tribun; ni pour Brutus, qui combattait alors contre les Besses ; ni pour Cassius, dont Agrippa fut l'accusateur; ni pour Décimus, qui, s'étant uni à Plancus, attendait les secours d'Octave pour combattre Antoine; ni pour Sextus Pompée, qui n'était entré pour rien dans l'assassinat de César, mais qui, faute plus grande, avait reçu les mêmes pouvoirs extraordinaires que son père dans la guerre des pirates (2). Le parti césarien était le maîti-e à Rome et en Italie, avec Octave à la tête d'une armée de onze légions, et dans la Gaule narbonaise avec les quatorze légions de Lèpide et d'Antoine. L'effet de ce succès ne se fit pas longtemps attendre. Asinius Pol-

(1) Dion, XLVI, 47-48; Appien, B. C, III, 95; Titb-Livb, Ep., 120; Velleids, II, lxix, 5.

(2) Pldtarque, Brut., 27; Velleios, II, nix, 5; Dion, XLVI, 48-49.

lion, dont les soldats étaient déjà hésitants, était^ quant à lui, bien disposé à l'égard d'Octave par reconnaissance pour César; d'ailleurs seul au fond de l'Espagne avec trois légions, il ne pouvait rien faire. Il finit donc par se décider^, et au mois de septembre il partagea ses légions entre Antoine et Lèpide, en en donnant deux au premier et une au second (i). Restaient les deux armées de Brutus et de Plancus. Mais Plancus qui, dans la crainte de perdre le consulat pour l'année suivante, était demeuré jusque-là si fidèle au sénat, ne pouvait pas ne pas abandonner Décimus Brutus après sa condamnation, s'il ne voulait pas se brouiller à la fois avec Antoine, Lèpide, Octave et Asinius (2). Décimus et lui n'avaient que quinze légions, alors que les autres réunis en avaient vingt-huit; pouvait-il continuer la lutte dans des conditions si graves d'infériorité? Plancus trahit donc à son tour. De ses cinq légions, trois furent prises par Antoine et deux par Lèpide (3). Décimus, abandonné par Plancus et proscrit, essaya d'aller par voie de terre avec son armée rejoindre Brutus en Macédoine, et il se mit en marche; mais les promesses qui avaient déjà eu raison de tant d'armées, l'exemple et une sorte de folie césarieana qui s'emparait des troupes entraînèrent sur la pente commune ses légions, déjà effrayées du grand et pénible voyage qu'on leur demandait. Le long de la route les soldats, les uns après les autres, par petits groupes, par cohorte-s, se mirent à abandonner Décimus pour passer à Antoine et à Octave. L'armée finit par se débander : et les quatre légions anciennes, qui étaient

{{) Appien, B. C, III, 97.

(2) Pldtarque, Ant., 18; Dion, XLVI, 63; Vellmus, IÏ, Lxni, 3.

l») Appikn, JB, C, III, 97. \

les meilleures, se mirent en marche pour rejoindre Antoine et Lèpide, les six autres pour rejoindre Octave. Décimus, abandonné ainsi, et errant avec une escorte de quelques hommes seulement, fut pris dans les Alpes par un chef de barbares qui le mit à mort sur l'ordre d'Antoine, à qui Décimus avait cependant sauvé la vie pendant la conjuration (1). Ainsi le parti conservateur avait perdu la dernière armée et le dernier général qui lui restaient en Occident; il avait perdu l'Italie et les provinces de l'Europe, et cela définitivement s'il ne survenait pas de désaccord parmi les chefs de la nouvelle révolution césarienne. Mais cet espoir même, si certaines gens le nourrissaient, fut bientôt perdu. Quelque chose de plus fort qu'une volonté ou des caprices personnels imposait à ces chefs l'entente : les armées de Brutus et de Gassius, Celui-ci avait au mois de juin, à Laodicée, vaincu Dolabella qui s'était tué; il lui avait pris deux légions, ce qui portait à douze le nombre des siennes; Brutus et lui étaient donc, avec leurs dix-neuf légions, les maîtres de TOrient, c'est-à-dire de la partie riche de l'empire. Pendant tout le mois de septembre un grand nombre de messages durent être échangés entre Lèpide, Antoine et Octave; et peu à peu un projet d'accord se dessina dans ses lignes générales. Ils s'entendirent facilement à distance pour rétablir la dictature de César, qu'ils se partageraient entre eux, en se faisant nommer triumviri reipublicœ constituendœ, avec les pleins pouvoirs que César avait eus pendant les dernières années. Mais si l'accord pour le dessin général était facile, il leur fallait avant tout se rassurer mutuellement en se donnant des gages de paix; il y

(1) Dion-, XLVI, S3; Appien, B. C. II, 97-98; Veli.kius, II. 64.

avait en outre un grand nombre de questions secondaires, mais graves, à résoudre, et pour cela une rencontre était nécessaire. La chose n'était pas facile, car Octave et Antoine se défiaient l'un de l'autre. Où et comment les deux rivaux pouvaient-ils se rencontror? On commença cependant par se rapprocher. Octave partit de Rome avec ses onze légions, en disant qu'il allait combattre Antoine et Lèpide, selon les ordres du sénat (1); Lèpide et Antoine, après avoir laissé Varius Gotila avec cinq légions dans la Gaule transalpine, descendirent en Italie avec dix-sept légions et dix mille cavaliers (2). Tandis qu'ils avançaient. Octave fit proposer par Q. Pédius et approuver par le sénat une loi par laquelle la proscription prononcée contre Antoine et contre Lèpide était annulée (3). C'était leur donner une garantie considérable. 11 demeurait cependant toujours difficile d'organiser une rencontre où il n'y eiH place ni pour le soupçon ni pour la peur. L'endroit finit par se trouver; et il fut convenu que la rencontre aurait lieu, non loin de la via umilia et de Bologne, dans une petite île au confluent du Reno et du Lavino, qui sans doute, à cette époque-là^ se jetait non pas dans le Samoggia, mais dans le Reno. Cette petite île était reliée aux deux rives par deux ponts (4). Les trois chefs pourraient se rendre dans l'île en laissant leurs soldats au-delà des deux ponts, et ils dis-

(1) Dion, XL VI, 52; Aphsn, B. C, III, 96.

(2) Plutaroue, Ant., 18; Dion, XLVI, 54.

(3) Dio.\, XLVI, 52; Appien, B. C, III, 96.

(4) Les textes anciens où est décrit l'endroit de la rencontre sont : Sdétone, Aug., 96; Plutarque, Ant., 19 et Cicéron, 46; Dion, XLVI, 55; Appien, B. C, iv, 2; Flords, IV, 6. — On a beaucoup écrit au sujet de cet endroit. Voy. Giornale Arcadico du 1825; Borghesi, Œuvres, Paris, 1865, vol. 4, p. 91; Frati, dans les Atti della R. Deputazione di Storia patria delie Romagne, 1868, p. 1 et suiv.

"I. iS

Sìa GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

cuteraient sous les yeux des légions, sang pouvoir

tenter aucune violence ni aucune surprise. Vers la fie d'octobre, les deux armées arrivèrent l'une en face de l'autre, de chaque côté du fleuve; elles campèrent à une certaine distance; on disposa une tente sur l'île ou la presqu'île; et un naatin Octave d'un côté, Lèpide et Antoine d'un autre, s'approchèrent avec une escorte des deux ponts qui conduisaient sur ce continent minuscule. Lèpide y entra le premier et tout seul, il regarda s'il n'y avait rien de suspect, puis il fit signe à Octave et à Antoine de venir. Ils s'approchèrent, se saluèrent, se fouillèrent mutuellement avec soin pour s'assurer qu'ils n'avaient pas d'armes; puis ils pénétrèrent avec Lèpide sous la tente (1).

(4) Appikn. B. C. TV. 2; Dion, XLV't,55w

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