LE MASSACRE DES RICHES ET LA BATAILLE DE PHILIPPES
Que se dirent sous cette tente les trois personnages pendant les deux ou trois jours (1) que dura la discussion? Les contemporains n'en ont rien su, et naturellement nous n'en savons rien non plus. Des informations exactes n'auraient pu être données que par ces personnages eux-mêmes, et chacun d'eux eut dans la suite trop de raisons pour rejeter sur les deux autres la responsabilité des décisions prises. On est donc obligé de se borner à rapporter les résultats de l'entretien, et ils ne sont que trop connus. La situation devait sembler terrible aux trois généraux, et elle l'était en réalité. Ils avaient, comme disaient les anciens, à résoudre le « problème d'Archimede », ce que nous appellerions aujourd'hui la quadrature du cercle. Après la lex Pedia et la révolte de tant de légions, la guerre avec Brutus et Cassius, c'est-à-dire avec la dernière armée du parti conservateur, devenait inévitable. Ils ne pouvaient donc pas congédier une seule des quarante-trois légions à la tête desquelles ils se trouvaient; ils étaient obligés de tenir les promesses extravagantes que, dans la fureur de
(\) Deux jours, selon Appiei*, B. C- ïV, 2, — Trois jours selon Plutarque, Cic, 44.
la lutte, ils avaient faites à ces 200,000 hommes; ils avaient aussi à entretenir les 30 ou 40,000 hommes de troupes auxiliaires et de cavalerie qui suivaient leur armée; ce qui, d'après leurs calculs, comportait une dépense de plus de 800 millions de sesterces, — environ 200 millions de francs (1); et les triumvirs n'avaient pas d'argent. Le trésor public qu'Octave avait dévalisé au mois d'août, pour payer les soldats et la plèbe, était vide. Les provinces les plus riches de rOrient, et surtout l'Asie, étaient au pouvoir de l'ennemi; les provinces pauvres de l'Europe ne pouvaient suffire à payer des soldes aussi élevées; on ne pouvait non plus compter sur l'Italie qui, depuis plus d'un siècle, avait perdu l'habitude de payer des impôts, et qui se montrait si réfractaire au trihutum rétabli par le sénat. En somme, cette grande révolution dans les commandements militaires des provinces de l'Europe n'avait réussi que grâce aux promesses dont les troia chefs avaient été si prodigues, et qu'ils ne pouvaient pas tenir en ayant recours aux moyens ordinaires. Craignant d'être abandonnés par leurs soldats, s'ils manquaient d'argent, poussés en partie par le sentiment qui fait le plus facilement accomplir des actes téméraires, la peur, en partie par cette nécessité fatale qui oblige si souvent les chefs des révolutions à se précipiter en avant parce qu'ils ne peuvent plus reculer, ils en vinrent à prendre des résolutions terribles qui, quelques mois auparavant, les auraient sans doute épouvantés tous les trois. Ils résolurent de s'emparer à eux trois du pouvoir absolu et de se le partager; devenus maîtres souverains, ils confisqueraient les biens des classes riches, et ils les emploieraient à payer
(1) Aphk.n, b. c, IV, 31.
tant bien que mal les soldats; puis ils se hâteraient d'aller porter la guerre en Orient contre Brutus et Cassius, si ceux-ci, comme il était probable, ne commettaient pas l'erreur de venir les attaquer en Italie pour sortir vite de cette situation si dangereuse. Ces décisions se tenaient étroitement : sans le pouvoir dictatorial on ne pouvait faire d'aussi grandes confiscations, et sans ces confiscations il n'était pas possible de faire la guerre. Octave déposerait donc le consulat; ils prendraient tous les trois non pas le titre de dictac teurs (4), mais celui de triumviri reipublicae costituendae^ et ils s'attribueraient pour cinq ans, outre la fin de l'année déjà commencée, jusqu'au l"" janvier de l'aa 37 (2), un pouvoir semblable à celui de Sylla et de César, qui comprendrait la faculté de faire des lois (3), la juridiction criminelle sans restrictions, sans appel et sans procédure (4), la puissance souveraine des consuls sur tout l'État (5), le droit d'imposer des taxes, d'ordonner des levées, de nommer les sénateurs, les magistrats de Rome et des villes, les gouverneurs des provinces (6), le droit d'exproprier, de distribuer des terres, de fonder des colonies (7), de faire frapper des monnaies à leur effigie (8). Ils se répartiraient les
(1) Appibn, b. c, IV, 2.
(2) Fasti Colotiani, in C. /. L., L p. 466.
(3) MoMMSEN, Le Droit public romain, IV, 451. D'autres, tels que Ganter, Die Provinzialvertoaltung der Triumvirn, Strasbourg, 1892, p. 49, le nient.
(4) MoMMSEN, D. P. R., IV, 461.
(5) Appien, B. c. IV, 2; IV, 7; voy. Mommsen, D. P. R., IV,
(6) Appien, B. C, IV, 2; Dion, XLVI, 55; Mommsen, D. P. /?., IV, 456-464.
(7) Mommsen, D. P. R., IV, 463.
(8) Mommsen, D. P. R., IV, 454; Herzoo, Gesehichte und System dtr rômiichen Staattverfauang, Leipzig, 1891, II, 96.
provinces, mais ils gouvernerateni tous les trois de concert Rome et l'Italie. Octave, qui avait l'armée la moins nombreuse et l'autorité la plus faible, à cause de son âge, aurait la moins bonne part (1) : l'Afrique, la Numidie et les îles; Antoine aurait la Gaule chevelue et la Cisalpine; Lepide la Gaule narbonaise et les deux Espagnes (2). Lèpide cependant, qui était le beau-frère de Brutus et de Gassius, ne pouvait prendre part à la guerre contre les deux conjurés : Antoine et Octave prendraient donc le commandement de quarante des quarante-trois légions dont ils disposaient, ce qui leur en ferait vingt à chacun, tandis que Lèpide resterait avec trois légions pour veiller sur l'Italie. Puis on fit une liste d'une centaine de sénateurs et d'environ deux mille chevaliers, choisis parmi les plus riches; on y ajouta un certain nombre d'adversaires politiques, pour enlever au parti conservateur les quelques hommes restés en Italie, qui avaient encore de l'énergie et de l'habileté; on condamna les uns et les autres à mort et à la confiscation de leurs biens. (3) Il semble
(d) Pline, H. N., VII, xlv, 147; Gardthausen, Auguslus und itine Zeil, I, 130. Au contraire Drumann, G. R., P, 264 et Schiller, Geschichte der rômischen Kaiserzeit, I, 60, attribuent ce choix à la prévoyance d'Octave, qui voulait avoir une flotte, ce qui lui fut en eliTet très utile plus tard dans sa guerre contre Antoine. C'est là un éloge exagéré. La hâte avec laquelle Octave construisit sa flotte, et seulement plusieurs années plus tard, est une preuve certaine qu'il ne pensait nullement alors à devenir puissant sur mer et qu'il se contenta au contraire des provmces qu'Antoine lui laissa. « Nous construisons trop souvent après coup, a dit ti'ès spirituellement M. Viollet, dans la Revue hippique, vol. 40, page 14, des prodiges, j'allais dire des monstres de perspicacitó et de prévovance, qui n'ont jamais eu d'existence réelle. »
(2) Dion. XLVI, 55 ; Appien, B. C. IV, 2.
(3) C'e.st à tort que l'on a considéré les proscriptions des années 43 et 42 comme une vengeance politique des triumvirs. Leur but principal lut de dépouiller les plus riches propriétaires d'Italie. Il est remarquable que le nombre des sûnateure»
qu'il y eut à ce sujet de nombreuses discussions, car chacun voulait sauver des amis et des parents. Mais Antoine était trop plein de haine et de rage; Lèpide et Octave avaient trop peur. Ils finirent par composer une liste sur laquelle ils choisirent, les uns disent douze, les autres dix-sept (1) victimes qui devaient passer les premières et dont la mort était absolument décidée. Parmi eux était Cicéron, qu'Octave abandonnait à Antoine. Ils donnèrent même àQuintus Pédius l'ordre de faire mettre à mort immédiatement ces proscrits, avant que la loi sur le triumvirat leur eût donné le droit de condamner à mort les citoyens. Ils décidèrent aussi de promettre solennellement qu'une fois la guerre terminée, ils donneraient aux vétérans de César, qui n'avaient rien reçu, les terres que leur avait promises le dictateur; mais il est peu probable qu'ils aient
proscrits, qui varie d'ailleurs avec les historiens (300, Appien, B. C. IV, 5, et Pldtarque, Ant., 20; 140, Florus, IV, vi; 132, Orosb, VI, XVIII, 10; 130, TiTE-LivE, Per., 120; environ 200, Plutarqub, Cic, 46; Brut., 27), est beaucoup moindre que celui des chevaliers qui, selon Appien, B. C, IV, 5, furent 2000, et selon Tiib- LiVE, Per., 120 plurimi. Dans Orose, VI, xviii, 12, il y a certainement une erreur. Dion dit que les ennemis des triumvirs fui-ent en même temps que les riches les victimes des proscriptions : 47, 5 : ol êx^P* «wfûv î| xaî oi îtXoOstot... et il ajoute, 47, 6, que ce fut par besoin d'argent que les triumvirs devinrent les ennemis des riches. Klœvekorne, De proscriptionibus, a. 43, Kœnigsberg, 1891, a relevé 98 noms de proscrits, presque tous liOnateurs et dont 54 furent ensuite épargnés; c'est là encore une preuve que les triumvirs ne les redoutaient pas tant et n'avaient pas non plus contre eux des rancunes si grandes, puisque, quand ils eurent abandonné à la révolution une partie de leurs biens, ils leur laissèrent la vie sauve. Enfin un certain nombre de sénateurs ne peuvent avoir été proscrits qu'à cause de leurs richesses, Verres par exemple, qui depuis vin^-sept ans s'était retiré dans la vie privée, et Varron, qui était très âgé, et presque absolument inactif.
(1) Appien, B. C, IV, 6. Ces douze ou dix-sept proscrits étaient probablement de véritables ennemis politiijues.
arrêté à ce moment-là dans ses détails la distributioa des terres, qui fut faite réellement dans la suite. Ils nommèrent enfin les magistrats pour l'année suivante, choisissant pour toutes des amis : Ventidius Bassus allait remplacer au consulat pour les derniers mois de l'année Octave qui donnerait sa démission (1), Planeur et Lèpide seraient consuls l'année d'après. Il fut égale ment convenu, et, à ce qu'il semble, sur la demande des soldats, qu'Octave épouserait la fille de Clodius et deFulvie (2).
C'est ainsi que le despotisme militaire, qui deux années auparavant avait été exercé par un homme d'une haute intelligence, était rétabli, et partagé entre trois personnages dont Antoine seul était un homme remarquable malgré ses défauts. Octave n'était qu'un jeune homme de vingt ans, et Lèpide un homme médiocre et obscur, qui devait sa situation à un coup de fortune. Pour réconcilier Antoine avec Octave et refaire l'unité du parti césarien, il avait fallu un médiateur : Lèpide seul avait pu rendre ce service, et il en était payé en ayant sa part du triumvirat. Il est à remarquer, cependant, que les trois complices n'osèrent pas prendre le titre de dictateurs, qu'ils se donnèrent comme les réorganisateurs de l'État, et qu'ils prirent le pouvoir pour une durée de cinq ans, voulant indiquer par là que leur despotisme ne serait qu'une parenthèse dans la longue histoire constitutionnelle de Rome. Ils n'osèrent donc pas affronter la superstition républicaine, et cet attachement à la constitution qui était devenu encore plus vif dans les hautes classes, après la mort du dictateur; et ils rendirent pour cela,
(1) Appien, 9. C, IV, %.
(S) DiOK, XLVI. 5Ô.
LA PIN D'UNE ARISTOCRATIE £3â
au moment même où ils détruisaient la république, un hommage platonique aux principes républicains en respectant la re'cente loi d'Antoine qui abolissait la dictature. Mais le public n'eut guère le temps d'admirer ces subtilités. On plaisanta d'abord en voyant nommer consul ce Ventidius Bassus qui avait débuté comme muletier, car jamais homme venu d'aussi bas n'était arrivé au consulat, et quand, à peu de temps de là, Ventidius éleva dans un temple une statue aux Dioscures, un bel esprit écrivit contre lui une parodie mordante de la célèbre poésie de Catulle :
Phaselu» ille quem videtit, hospitet... (i)
Mais on ne plaisanta plus, quand, vers le 15 novembre, quelques jours après avoir reçu la nouvelle de l'établissement du triumvirat, Quintus Pédius, effrayé lui-même le premier d'un ordre aussi cruel, dut envoyer des sicaires pour tuer les douze condamnés, dont quatre furent trouvés immédiatement et mis à mort. Une terreur folle s'empara de Rome à ce premier éclat de la tempête que l'on redoutait. Pédius fut obligé de sortir de chez lui et de parcourir la ville toute la nuit pour tranquilliser la population, et le lendemain, ne sachant que faire, il publia, sur sa propre initiative, un édit dans lequel il assurait que douze citoyens seulement avaient été condamnés. Mais, comme pour accroître l'épouvante, le jour suivant Quintus Pédius mourut subitement (2). L'orage alors se déchaîna. Le 24, le 25 et le 26 novembre, l'un après l'autre. Octave, Antoine et Lèpide entrèrent à Rome, chacun avec une légion et la cohorte prétorienne : ils firent approuver
(1) La pièce VIII des Calalteta attribués a Virgile. (fj AmsK, B.C., IV, 6.
le jour suivant, le 27, sur la proposition de L. ïitius, et sans la promulguer, la lex Titia, qui établissait le triumvirat jusqu'au 31 décembre de l'année 38 (1); ils nommèrent un ancien officier de César, Gaïus Carrinas, consul à la place de Pédius; puis ils se mirent à publier la liste des proscrits^ en promettant de belles récompenses à tous ceux qui, hommes libres ou esclaves, les dénonceraient ou les mettraient à mort; en menaçant de la mort et de la confiscation quiconque les cachait ou les aidait à fuir, fût-il un de leurs proches parents; en brisant en somme d'un coup tous les liens de fidélité, de respect et d'affection existant entre le maître et le serviteur, le patron et le client, l'ami et l'ami, le mari et la femme, le père et les enfants. Le désordre qui en résulta fut terrible. Les habitudes invétérées par l'éducation furent écartées subitement, ainsi que l'hypocrisie inconsciente ou la simulation étudiée; chacun s'abandonna à ses instincts; de même que, dans une nuit sombre, l'éclair qui soudain remplit le ciel d'un grand éclat fait voir avec une netteté extraordinaire le tronc et les branches des grands arbres, ainsi à ce coup de foudre on vit nettement les rameaux des nouveaux vices et des nouvelles vertus qui avaient poussé sur le tronc vigoureux de l'ancienne vie romaine, transformée par la richesse, la puissance et la culture intellectuelle (2). Chez les uns Tégoïsme, la falci) c. /. L., I, 466.
(2) Il serait impossible d'examiner un à un les nombreux récits qui furent laits sur la façon dont certains proscrits échappèrent ou furent mis à mort. Pendimt las dix années qui suivirent, on écrivit un grand nombre de livres sur ces aventures (Appien, B. C, IV, 16), et dans ces récits la fable se mêla à la vérité. Mais on peut cependant, d'après l'ensemble, se faire une idée générale assez exacte sur ce qui dut se passer. Comme document authentique sur ces proscriptions nous avons l'éloge de Turia (C. /. L., VI, 1527) qui toutefois, comme l'a démontré
blesse nerveuse, et cette soif ardente de vivre que fait naître la civilisation en multipliant à la fois les plaisirs intellectuels et les plaisirs sensuels, éclatèrent soudain dans des cruautés et des lâchetés sans exemple. On vit d'orgueilleux sénateurs qui avaient porté le paludamentum consulaire et qui, avec l'autorité de rois, avaient gouverné d'immenses provinces, se déguiser en vidangeurs et en esclaves, embrasser les genoux de leurs serviteurs, en les suppliant de ne pas les trahir, se tacher sous les planchers, dans les égouts. dans les tombes abandonnées. Les uns s'oublièrent dans leur trouble, se perdirent en soupirs et en lamentations et îse laissèrent prendre. D'autres coururent au-devant de leurs bourreaux pour être plus tôt délivrés de l'attente de la mort, plus douloureuse que la mort elle-même. Il y eut des serviteurs qui tuèrent leur maître de leurs propres mains, des femmes qui parvinrent à faire inscrire sur la liste fatale des maris qu'elles détestaient, ou qui, leur faisant croire qu'elles voulaient les sauver, les livrèrent elles-mêmes aux bourreaux. Il y eut même des fils qui dénoncèrent l'endroit où était caché leur père. Les jeunes gens surtout firent preuve d'une abominable lâcheté dans ces moments terribles (1). La génération de ceux qui étaient nés vers l'an 60, comme Octave, avait une peur plus grande de la mort et de la pauvreté, et se montra encore plus farouche et plus lâche que. celle des contemporains de César. D'autres, au contraire, sentirent se réveiller en eux, devant le danger, ce qui leur restait de l'ancienne férocité romaine; ils se barricadèrent dans leurs maisons; ils armèrent leurs esclaves et firent du massacre avant
Vaglieri, a une appellation inexacte. Voy, Notizie degli ieavi, OcT. 1898, p. 412 et suLv.
(i) Veli,e;ius, h, 67 : fidem... filiorum nullam.
d'être tués eux-mêmes. Un vieux Samnite qui avait pris part jadis à la guerre sociale et qui était proscrit maintenant à quatre-vingts ans, à cause de sa fortune, fit jeter par ses esclaves aux passants de la rue l'or, l'argent et tous les objets précieux qu'il possédait, afin d'en frustrer les bourreaux; puis il mit le feu à sa maison et se jeta dans les flammes. Chez d'autres, au contraire, on vit briller la bonté, la générosité, l'abné* gation, les belles vertus humaines que la civilisation rend plus fortes encore, en donnant aux esprits d'élite une conscience plus vive de leurs devoirs. C'est ainsi que l'on vit d'humbles serviteurs, de jeunes enfants sans expérience, des femmes timides lutter de ruse avec les bourreaux, cacher leur maître, leur père, leur mari, en risquant leur tête, préparer leur fuite, obtenir leur pardon des triumvirs, et parfois s'immoler à leur place. Un serviteur fidèle alla jusqu'à prendre les vêtements de son maître pour se faire tuer à sa place par les bourreaux pressés. Enfin la plupart des proscrits essayèrent de s'enfuir et de gagner la mer pour y trouver quelque navire qui les conduisît en Orient ou auprès de Sextus Pompée, qui était accouru avec sa flotte en Sicile, avait tâché de persuader au gouverneur de reconnaître le haut commandement sur les côtes que le sénat lui avait attribué (4)^ et de là cherchait à venir en aide aux proscrits, en publiant dans toutes les villes d'Italie des édits par lesquels il promettait à ceux qui sauveraient un proscrit une récompense double de celle qui était promise pour le mettre à mort. Il envoya même le long des côtes d'Italie de nombreux vaisseaux pour recueillir les fugitifs ou pour indiquer leur chemin aux embarcations conduites par
(1) Appikn, B, C, IV, 8i; Ciok, XL Vili, i7.
des pilotes inexpérimentés (1). Malgré son aide, un grand nombre de proscrits étaient cependant pris en route. Tous les jours et de tous les points de l'Italie arrivaient des troupes de soldats apportant dans des sacs les têtes coupées des nobles sénateurs ou des riches financiers proscrits, qu'ils allaient exposer sur le forum, horribles trophées de cette épouvantable guerre civile. Ceux qui réussissaient à fuir et qui, après bien des aventures, trouvaient un refuge momentané en Ori^'nt ou en Sicile, savaient que leurs terres étaient confisquées, leurs maisons envahies par les usurpateurs et dévalisées, leurs familles dispersées, et qu'ils ne pourraient plus rentrer en Italie qu'après une nouvelle guerre civile.
La grande propriété et la haute ploutocratie étaient presque entièrement exterminées; les biens des classes riches d'Italie, qui constituaient une partie considérable des dépouilles faites par lìome dans le monde entier, tombaient au pouvoir de la révolution populaire victorieuse. On laissait seulement leur dot aux veuves des proscrits, la dixième partie de leur fortune à leurs fils et la vingtième à leurs filles (2) . Partout, à Rome et en Italie, les triumvirs recueillaient un énorme butin : tout l'or et tout l'argent trouvé dans les maisons des riches chevaliers; les autres objets de valeur, la vaisselle, les statues, les vases, les meubles, les tapis qui ornaient les demeures élégantes, et aussi les esclaves; un grand nombre de maisons de rapport et de palais à Rome; les plus belles villas du Latium et de la Campanie; un nombre infini de propriétés éparses dans toute l'Italie et cultivées par des colons; les grands
(4) Appien, B. C, IV, 36.
(2) Dion, XLVII, 44.
domaines de l'Italie méridionale et de la Sicile intérieure qui appartenaient pour la plupart aux riches chevaliers de Rome; de vastes terres que possédaient des sénateurs et des chevaliers dans la Cisalpine et en dehors de l'Italie, surtout en Afrique; des bêtes de somme et des instruments, des bœufs, des chars, des chevaux, des esclaves habiles dans certains arts et dans certains métiers; enfin des créances que beaucoup de ces che-' valiers avaient sur des tiers et qui étaient aussi confisquées. Toutes ces valeurs devaient petit à petit être mises en vente. Mais les triumvirs furent les premiers à se servir, et tous les trois voulurent en quelques jours se créer un patrimoine considérable; en éloignant des enchères les concurrents et achetant pour presque rien tous les biens qui leur plurent (1). La vente sérieuse eût dû alors commencer. Mais l'exemple des triumvirs fut imité par les officiers les plus influents, tels que Rufrénus et Canidius, qui avaient risqué leur vie pour entraîner les légions à la révolte. Comme leurs chefs, ceux-ci envoyèrent aux enchères des soldats pour éloigner les acheteurs étrangers; et si quelque maladroit s'obstinait à vouloir acheter quelque chose, ils faisaient aussitôt monter les prix, l'obligeant à acheter dans des conditions ruineuses (2). Ne voulant pas mécontenter les soldats, les triumvirs durent les laisser faire (3); et bientôt, au milieu de bandes joyeuses et insolentes de soldats venus de tous les points de l'Italie, des petites villes florissantes de la Gaule cisalpine, des montagnes d'Apulie ou de Lucanie, des villes en décadence de l'Italie méridionale, les crieurs pubhcs annoncèrent, dans tous les quartiers de Rome et dans
(1) Dion Cassids, XLVII, 14.
(2) Dion. XLVII. 14.
(3) Voy. App.. B. C, IV. 35, et Dion, XLVII, 14.
beaucoup de villes d'Italie, la vente à l'encan des dépouilles de ces aristocrates et de ces financiers qui par les armes et l'usure avaient saccagé tous les domaines de la république. Ceux qui avaient dépouillé le monde étaient dépouillés à leur tour; et tandis qu'un ancien muletier exerçait le consulat et montrait aux yeux de tous la victoire politique des classes pauvres sur les classes riches, les immenses patrimoines amassés par celles-ci dans l'enceinte de Rome sur les décombres de tant de civilisations détruites étaient la proie d'une horde ivre de pillage. Cependant les familles de l'aristocratie romaine avaient entre elles tant de liens d'amitié et de parenté que pour beaucoup, il ne fut pas impossible de trouver, au milieu même de toutes ces rapines, des protecteurs cachés parmi ceux qui, pour le public naïf, semblaient devoir être leurs féroces ennemis. C'est ainsi que Calénus sauva Varron (1); et qu'Octavie, sœur d'Octave et femme de Marcellus, douce, belle et intelligente matrone, intercéda auprès de son frère en faveur de nombreux proscrits. Atticus, le fidèle ami de tout le monde, ne fut pas inquiété : Antoine lui-même, qui lui était reconnaissant d'avoir secouru sa femme et ses amis aux heures difficiles, s'opposa à sa proscription (2). Mais ni Verres ni Cicéron ne purent échapper; et ils se retrouvèrent tous les deux^ l'accusateur et l'accusé, au bout de vingt sept ans, sur le bord du même abîme. Verres fut proscrit à cause de ses richesses, bien qu'il fût vieux et qu'il se tînt depuis tant d'années en dehors des affaires publiques, jouissant en paix de ses anciennes rapines (3). Quant à Cicéron, malgré son nom glorieux,
(1) AjfPiEN, B. C, IV, 47.
(2) Cornélius Nepos, Att. 10.
(3) Pline, N. H., XXXIV, ii, 8.
il devait être la victime, en môme temps que son frère et que son neveu, de la haine d'Antoine. Si son fils ne se fût trouvé alors en Grèce, la famille aurait été anéantie tout d'un coup. Lui du moins, il mourait, son œuvre achevée et après avoir acquis le droit d'être considéré, avec César, comme la plus grande figure de cette grande époque de l'histoire de Rome. Les historiens d'aujourd'hui ont à coup sûr beau jeu, quand ils s'appliquent à nous montrer les faiblesses, les hésitations et les contradictions de Cicéron ; mais ils oublient qu'on eût pu probablement en dire autant de ses contemporains et de César lui-même et que si la chose est plus facile avec Cicéron, c'est qu'il nous les a racontées lui-même. Il y a cependant autre chose à voir dans Cicéron, et dans le rôle historique qu'il a joué. Dan» cette société romaine où depuis tant de siècles personne n'avait pu devenir un homme d'État, à moins d'appartenir à la haute noblesse, d'être un riche seigneur ou un illustre général, Cicéron le premier, bien qu'il ne fût ni noble, ni riche, ni homme d'épée, entra dans la classe dirigeante, y occupa les premiers postes et gouverna la république avec les nobles, les millionnaires et les généraux, et cela parce qu'il parlait et écrivait d'une façon admirable, parce qu'il savait exposer au grand public dans un style clair les idées complexes et profondes de la philosophie grecque. Dans l'histoire de Rome et par suite dans l'histoire de la civilisation européenne dont Rome est l'origine, il fut le premier homme d'État appartenant à la classe des intellectuels ; et par conséquent le chef d'une dynastie aussi corrompue, vicieuse et malfaisante que l'on voudra, mais dont l'historien, même s'il la déteste, doit reconnaître qu'elle a duré plus longtemps que celle des Césars, car, depuis Cicéron jusqu'à nous, elle n'a jamais
cessé de dominer l'Europe pendant vingt siècles. Cicéron fut le premier de ces hommes de plume, qui dans toute l'histoire de notre civilisation ont été tantôt les soutiens de l'État et tantôt les artisans de la révolution; rhéteurs, jurisconsultes, polygraphes dans l'empire payen; apologistes ensuite et pères de l'Église; moines, légistes, théologiens, docteurs et lecteurs au moyen âge; humanistes à l'époque delà Renaissance; encyclopédistes en France au dix-huitième siècle; et de nos jours avocats, journalistes, publicistes et professeurs. Cicéron a pu commettre de graves erreurs politiques; mais son importance historique n'en est pas moins égale à celle de César, et de peu inférieure à celle de saint Paul ou de saint Augustin. 11 faut aussi dire de Cicéron qu'il eut toutes les grandes qualités de la dynastie qu'il fonda et qu'il n'en eut que les défauts les plus légers. C'était un de ces hommes comme il ne s'en rencontre que rarement, même dans le monde des penseurs et des écrivains, qui n'ont ni l'ambition du commandement, ni la soif des richesses, mais seulement le désir, beaucoup plus noble, même s'il entraîne une certaine vanité, d'être admirés. De tous les hommes qui gouvernèrent alors le monde romain, Cicéron seul ne perdit pas entièrement dans l'affreuse politique de son époque cette conscience du bien et du mal qui, si elle ne met pas l'homme à l'abri des petites faiblesses, l'empêche cependant de commettre les grands crimes; et il fut le seul à essayer de gouverner le monde, non pas avec le fol entêtement de Caton ou le cynique opportunisme des autres, mais d'après une méthode réfléchie, en s'efforçant de rester fidèle au milieu des désordres de son temps aux traditions républicaines, de concilier les austères vertus latines avec les arts «t la sagesse des Grecs, de répandre
dans toute la société romaine un esprit d'équité et de douceur qui rendit partout plus humaine l'application trop souvent aveugle et brutale du droit d&s forts. Les historiens ont pu plaisanter à la légère le bon Gicéron au sujet de ses utopies : ses contemporains durent les apprécier autrement, puisque quinze ans plus tard ils tâchèrent de réaliser une grande partie de ces prétendues utopies.
Cependant, quand le grand écrivain tomba sous les sicaires des triumvirs auprès de Formie, quelques citoyens seulement le pleurèrent en secret. Au milieu de cette tempête effroyable, chacun songeait à se sauver sans s'inquiéter du voisin qu'il voyait sombrer. L'épouvante grandissait encore le danger dans les imaginations; les bruits les plus alarmants couraient; on disait que les trois tyrans voulaient tout dévaliser; Octave, qui était arrivé au pouvoir avec une rapidité sans exemple dans l'histoire de Rome, se transformait pour le peuple en un monstre hideux de cruauté. On pouvait à la rigueur se résigner à la dictature d'un homme comme Antoine qui avait depuis longtemps fait ses preuves, ou à celle d'un grand seigneur comme Lèpide; mais en quoi ce jeune homme de vingt et un ans, ce fils d'un usurier, — car, dans la haine qu'on lui portait, on confondait son père avec son aïeul — avait-il mérité d'être le maître de Rome? Bientôt, les rues de Rome furent couvertes d'inscriptions injurieuses pour ses ancêtres et pour lui (1); on raconta sur son compte les histoires les plus affreuses; on prétendit qu'il dictait à table, étant ivre, les condamnations à mort (2); qu'il s'opposait à ce que l'on mît lin aux
(1) Suétone, Aug., 70,
(2) Senèque. de clem., I, ix, 3.
massacres, comme l'auraient voulu les deux autres triumvirs (1), qu'il avait mis sur la liste des proscrits des infortunés à qui il voulait simplement voler de magnifiques vases grecs (2). C'étaient sans doute là des exagérations, mais la plupart des gens y croyaient, et c'est pourquoi un grand nombre de ceux qui n'avaient pas été proscrits et qui avaient de la fortune ou un grand nom fuyaient et quittaient l'Italie, comme Livius Drusus et Favonius et beaucoup d'autres. S'ils avaient été respectés jusqu'alors, les violences dont ils avaient été témoins ne faisaient-elles pas croire que d'autres allaient suivre, plus terribles encore? Et leurs jraintes n'étaient que trop fondées, car les triumvirs, ne pouvant plus contenir les soldats, étaient obligés de les suivre, emportés eux-mêmes par cette force des événements qui, dans les révolutions surtout, conduit Bi souvent à des résultats qui dépassent de beaucoup les intentions des hommes à qui on en attribue plus tard la gloire et l'infamie, comme s'ils en étaient véritablement les auteurs. Quand les triumvirs se mirent à vendre les maisons, les terres, le mobilier des proscrits, ils s'aperçurent bientôt que les confiscations ne leur apportaient pas autant d'argent qu'il leur en fallait pour la guerre, et que la valeur marchande de cette proie immense était presque nulle. Peut-être un grand nombre des proscrits étaient-ils moins riches que le public ne l'imaginait; peut-être aussi étaient- ils parvenus, au milieu de la grande panique, à cacher leurs capitaux, à les confier à des clients sûrs, ou à les déposer entre les mains des Vestales (3). Beaucoup d'argent fut aussi sans doute détourné par les esclaves,
(1) Voy. Suétone, Aug. 27.
(2) ScÉTONE, Aug. 70.
(3) Plutarquk, Ant. 2J.
tu GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
par les affranchis, par les parents, par les sicaires, et, à cause du manque d'argent, bien peu de gens étaient en mesure d'acheter les biens mis en vente. On n'osait guère d'ailleurs acheter les biens des proscrits; on redoutait les persécutions, la haine du peuple, les officiers qui s'entendaient pour accaparer ce qui était bon, et pour écarter les concurrents dangereux. Ainsi, au fur et à mesure que les confiscations continuaient et que le nombre des biens mis en vente augmentait, les acheteurs sérieux diminuaient (1); et la vente donnait de si petits bénéfices que les triumvirs ne tardèrent pas à la suspendre et à laisser dans l'abandon ces propriétés immenses en attendant des temps meilleurs. II fallait, toutefois, trouver un peu d'argent... Faute de meilleurs moyens, les triumvirs eurent recours à de nouvelles spoliations au commencement de l'année 42. Us ordonnèrent la confiscation des sommes déposées par les particuliers dans le temple de Vesta (2); ils augmentèrent le tributum déjà imposé par le sénat; ils ordonnèrent que tous les citoyens, tous les étrangers, tous les affranchis qui possédaient plus de 400,000 sesterces déclareraient leur patrimoine et prêteraient à lÉtat une somme égale aux deux pour cent de leur valeur et le revenu d'une année, qui fut calculé, à ce qu'il semble, dans les cas douteux au dixième du capital : ils comprirent même dans ce calcul les maisons habitées par les propriétaires, dont on voulut bien n'évaluer que le revenu probable de six mois (3); ils imposèrent à ceux qui possédaient moins de
(1) Dion Cassius, XLVII, 17; Appibn, B. C. IV, 8!.
(2) Pldtarqde, Ant. 21.
(3) Il me semble que l'on peut de la sorte concilier ce que dit AvpiEN, IV, 34, que l'on fit un emprunt forcé du cinquantième et que l'on imposa la contribution du revenu d'une annfc. avec
400,000 sesterces une contribution égale à la moitié du revenu d'une année (4); ils allèrent enfin jusqu'à inviter treize cents des plus riches matrones d'Italie à déclarer la valeur de leurs dots (2). 11 fallait pressurer ritalie sans pitié pour en tirer tout l'or et l'argent qu'elle pouvait encore contenir. On décida aussi la confiscation des biens de ceux qui, bien que n'étant pas proscrits, prenaient la fuite; dans l'espoir d'arrêter ainsi l'exode des « émigrés » de ce temps-là (3). Au milieu de tous ces vols et de tous ces meurtres, Rufrénus, cet officier qui avait débauché les légions de Lepide, proposa aux comices une loi qui déclarait Jules César divîis, et par laquelle on décidait non seulement de relever l'autel d'Erophile (4), mais de fermer la curie de Pompée, et d'élever à César un temple sur le forum, à l'endroit même où il avait été brûlé. C'était ainsi que le parti victorieux donnait satisfaction aux confuses aspirations du petit peuple, qui, depuis la mort de César, avait une vénération pour l'endroit où s'était élevé son bûcher. Mais il introduisait en même temps dans l'État une nouveauté révolutionnaire extrêmement grave : le culte d'un citoyen que tout le monde avait vu vivant, comme cela se faisait en Orient pour les rois (5).
ce que dit Dion, XLVII, 16, que l'on prit à tout le monde, même aux affranchis, la dixième partie du patrimoine. Cette dixième pai'tie était peut-être le revenu supposé d'une année. Il me semble en outre vraisemblable que l'impôt sur les maisons dont parle Djon, XLVII, 14, ait été compris dans cette môme disposition.
(1) Une phrase vague de Dion, XLVII, 14, semble indiquer que dans certains endroits les propriétaires durent donner la « moitié » du revenu.
(2) Appien, B. C, IV, 32.
(3) C'est ce qui résulte de la clause du traité de Misène qui restituait leurs biens à ceux ôaoi xaTà çoêov lyeu-yov.
(4) On peut, depuis les fouilles faites par l'archéologue Bonii en voir les restes sur le forum.
(6) Diojr.XLYII, 18-19; C. I. L., VI, 872; IX, 5136.
Une épouvantable dissolution sociale était la conséquence des proscriptions. Les triumvirs eux-mêmes, saut Antoine, en étaient épouvantés. Grisé par le succès, les richesses et l'esprit de vengeance, Antoine gaspillait l'argent des fortunes confisquées dans des fêtes et des orgies de mimes, de chanteuses et de courtisanes, tandis que Fulvie se vengeait des humiliations qu'elle avait subies en s'abandonnant à ses instincts de rapine et de tyrannie. Mais Lepide nous apparaît dans un document contemporain comme un homme coléreux et brutal, en proie lui-même au dégoût età la peur(l). Quant à Octave, il semble atteint par une espèce de folie passagère, dans laquelle il passait par des alternatives de clémence et de férocité. Le fait n'est pas du reste difficile à expliquer chez un jeune homme si peu fait pour de telles tourmentes. C'était depuis son jeune âge un de ces enfants nerveux et délicats, comme en produisent les civilisations corrompues, raffinées et lasses, d'une complexion maladive et faible, et d'une intelligence précoce, que sa mère et sa grand'mère avaient entouré de soins délicats. A treize ans il s'était déjà montré dans ses études un petit prodige et avait même prononcé un discours public; puis il était devenu très vite un jeune homme réfléchi et très studieux, qui veillait sur sa santé, buvait peu de vin (2), et quittait le moins qu'il pouvait ses livres et les maîtres qu'il aimait, Athénodore de Tarse et Didymus Aréus. Mais soudain ce jeune homme élevé par des femmes, maladif et délicat, s'était trouvé lancé par le hasard au milieu d'une révolution; et alors, brusquement, il était devenu ce que nous appellerions aujourd'hui un
Cl) Suétone, Aug. 77.
(2; C. /. L.. VI, 1527, p. 335, »r, lO-li.
LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE îil
« arriviste » féroce, un de ces jeunes gens, comme il 8*en trouve tant dans les civilisations raffinées et riches, que l'ambition, l'impatience de réussir, le manque de fermeté, la lâcheté font capables de commettre les plus grandes bassesses et les plus grandes cruautés. Il n'est donc pas surprenant que, faible et impressionnable, il 88 soit conduit de façon à ce que les historiens aient pu apporter à son sujet des récits très contradictoires, qui cependant demeurent vraisemblables, précisément parce qu'ils sont contradictoires. On comprend qu'aux moments les plus calmes, sa sœur, qu'il aimait, ait pu agir auprès de lui et sauver certains proscrits; et qu'au contraire, aux heures troublées, quand il avait peur, il 88 soit montré cruel et ait même fait tuer diUérentes personnes qu'il soupçonnait d'attenter à sa vie (1).
La situation, du reste, devint bientôt si grave que même Antoine dut s'en préoccuper. Il était évident qu'après cet affreux pillage, les triumvirs ne pourraient vaincre lïmmense dégoût qu'inspirait leur gouvernement à l'Italie, que s'ils détruisaient au plus vite l'armée de Cassius et de Brutus. Ce succès seul pouvait calmer un peu le mécontentement violent de l'Italie, qui, même s'il ne réussissait pas à renverser leur gouvernement, l'aurait toujours affaibli et paralysé. Déjà au commencement de l'an 42, Antoine avait envoyé à Brindes huit légions sous le commandement de L. Décidius Saxa et de C. Norbanus Flaccus et leur avait ordonné d'envahir au printemps la Macédoine, que Brutus, à la fin de l'année (2), avait, après avoir par
(1) Suétone, Aug., 27.
(2) Plutarque, Brut., 28. — Selon Gardthausen, Brutus serait passé beaucoup plus tôt en Asie, et la seconde rencontre do Brutus avec Cassius aurait eu lieu à Sardes, au commencement de l'annóe 42 (A. Z., l, 667). Mais, otitre qu'elle est eu contre-
représailles fait tuer Caîus Antonius, évacuée pour aller avec toute son armée en Asie, dans le but peut-être de recueillir de l'argent et de prendre ses quartiers d'hiver dans un pays plus riche et plus éloigné de l'Italie. Mais il était évident qu'après cette avant-garde il fallait envoyer le corps d'expédition, faire un effort beaucoup plus considérable ; ce qui signifiait abandonner l'Italie en proie au mécontentement et à Tanarchie. Préoccupés de ce danger, les triumvirs se décidèrent à accomplir un acte de tyrannie tel que César n'en avait jamais osé de pareil : ils abolirent entièrement les droits électoraux des comices et ils désignèrent d'avance les magistrats qui rempliraient les charges pendant les cinq années du triumvirat (1). C'était un moyen pour intéresser beaucoup de personnes à la stabilité du triumvirat. Mais tandis que Décidius et Norbanus débarquaient en Macédoine, Brutus et Cassius se rejoignaient à Smyrne avec leurs •rmées. BrutuS;, qui était le plus près de l'Italie et qui était le mieux renseigné sur tout ce qui passait, avait pris l'initiative de cette rencontre, en écrivant à Cassius qu'il fallait unir leurs armées et combattre ensemble les triumvirs, comme les décrets du sénat les autorisaient à le faire (2). Cassius, qui songeait à ce moment à marcher sur l'Egypte pour châtier Cléopâtre, toujours fidèle au parti césarien, y avait consenti; il avait laissé en Syrie une petite garnison sous les ordres de son neveu, et envoyé en Cappadoce un gros détache-
diction avec le récit de Plutarque, la chose est invraisemblable, car la bataille de Philippes n'ayant eu lieu qu'à la fin d'octobre, on ne saurait comment expliquer cette longue perioda d'inactivité.
(1) Dion, XLVII, 19; ApprBN, H. C, IV. %.
'i) ArpuN, B. C, IV. 6i; Vlvtauqvk, Brut., S8.
ment de cavalerie pour mettre à mort le roi qui avait trabi et pour recueillir des métaux précieux (i); puis, avec le gros de son armée, il était allé au devant de Brutus jusqu'à Smyrne (2). Un conseil de guerre y fut tenu. Brutus aurait voulu que Gassius et lui retournassent en Macédoine pour détruire les huit légions d'avant-garde et empêcher les autres de débarquer (3) : Gassius, au contraire, proposait un plan plus vaste, plus lent et plus habile, que Brutus finit par accepter. Ils n'étaient pas encore sûrs d'être partout les maîtres en Orient; Rhodes, les républiques de la Lycie et d'autres villes étaient encore douteuses; il y avait toujours à redouter une invasion des Parthes en Syrie, et en Egypte des intrigues nouvelles. Si, tandis qu'ils feraient la guerre en Macédoine, de grands troubles se produisaient en Orient, et si l'ennemi, qui disposait d'un plus grand nombre de soldats, tentait de les surprendre par derrière avec l'appui de l'Egypte, tout pouvait être perdu pour eux. Il valait mieux abandonner la Macédoine à l'ennemi, négocier avec les Parthes pour s'assurer leur neutralité, devenir avec les armes les maîtres de la mer et de l'Orient, réunir une grande flotte, soumettre Rhodes et la Lycie, reeueillir en Orient le plus d'argent qu'il leur serait possible, puis se rendre maîtres de la mer, couper les communications entre l'Italie et la Macédoine, et envahir la Macédoine. Il ne serait pas possible aux triumvirs d'y amener quarante légions, car les communications par mer étant coupées ou menacées, ils ne pourraient avoir amassé en Macédoine que la petite armée qu'on pourrait faire vivre sur le pays même et sur la Thessalie,
(1) Appien, B. C. IV, 63; Drdmann. G. R.. II, 133.
(2) l'i.UTARQUE, Brut., 28.
(3) Aphkn, B. C, lY, dS.
qui étaient également stériles, dépeuplés, appauvris par les récentes guerres. En outre, si les hostilités se prolongeaient, le manque d'argent se ferait sentir, 1 Italie en souffrirait encore, et le mécontentement grandirait parmi les soldats dont les appétits ne seraient pas satisfaits (1). Brutus ayant accepté ce plan, Cassius céda une partie de son trésor à Brutus; Labiénus, le 111s de l'ancien général de César, fut envoyé à la cour du roi des Parthes (2); il fut décidé que Brutus ferait la conquête de la Lycie, tandis que Gassius irait soumettre l'île de Rhodes.
Ces expéditions entreprises par l'ennemi obligèrent Antoine à retarder la guerre contre Brutus et Gassius (3). Mais c'était pour lui un grand péril, car l'inertie à laquelle il était condamné énervait les soldats, encourageait le mécontentement du public, aug mentait les difficultés politiques et financières au milieu desquelles le triumvirat se débattait. A n'importe quel prix, les triumvirs avaient besoin de faire quelque chose qui donnât à l'Italie l'impression de leur puissajnce. Antoine imagina alors d'envoyer Octave avec une partie de la Gotte pour reprendre la Sicile. Sextus Pompée, qui, au commencement de l'année 42, avait
(1) Voy. Appien, B. C, IV, 65 et le discours de Cassius, ArpiEN, D. C, IV, 90-100; ce discours correspond si exactement aux circonstances, qu'il doit résumer les idées véritaJbles de Cassius.
(2) Dion, XLVIII, 24. On prétend que Cassius demamda aux Parthes de venir à son aide, mais c'est là probablement \me invention de ses ennemis. La chose était si impossible, qu'il ne me paraît pas vraisemblable que Cassius y ait jamais pensé.
(3) Dion, XLVII, 36, dit que les triumvirs envoyèrent Nor- Lanus et Décidius en Macédoine pour profiter des expéditions de Cassius et de Brutus en Asie. Il me paraît plus exact de mettre à cette époque l'expédition d'Octave en Sicile, car il est plus vraisemblable, comme le dit Appien, que les huit légions étaient déjà en Macédolue.
fait mettre à mort le gouverneur de l'île et s'en était coriaplètement emparé, commençait à devenir gênant. Il réunissait des navires, recrutait des marins, organisait des légions ; il dévastait les côtes d'Italie et interceptait sur merles chargements de blé destinés à Rome; il pourrait venir en aide aux flottes de Brutus et de Cassius et empêcher dans l'Adriatique le transport de troupes et de vivres en Macédoine. C'est ainsi qu'au printemps de l'année 42 la guerre commença en Sicile et en Orient. Entre le printemps et le commencement de Tété, Cassius fit la conquête de Rhodes (1); il trouva dans les trésors publics et privés 8,500 talents qu'il confisqua (2); il fit payer aux villes d'Asie un tribut de dix ans (3) ; il réunit des navires venus de tous les côtés et organisa dans tout TOrient un grand nombre de garnisons sur terre et sur mer; il envoya Murcus avec soixante navires au cap Ténare pour empêcher que les secours préparés par Cléopâtre pussent arriver jusqu'aux triumvirs (4). Pendant ce temps, Brutus faisait aussi une campagne heureuse et soumettait les républiques de la Lycie, où il mettait les principales villes à contribution. Les deux chefs de l'armée républicaine purent donc, au commencement de l'été, se retrouver à Sardes et prendre des dispositions pour envahir la Macédoine. Octave, au contraire, avait pitoyableme^at échoué dans ses tentatives; et la Sicile n'avait pas encore été conquise au moment où Brutus et Cassius dirigeaient leur armée sur Abydos pour lui faire passer le Bosphore et pour prendre à Sextos la via Egnatia qui conduisait au cœur de la Macédoine. L'échec d'Octave
(1) Appien, B. C. IV, 66-67.
(2) Plutarque, Brut., 22.
(3) Appien, B. C, IV, 74.
(4) AppiJiN, B. C, IV, 74.
devait embarrasser beaucoup Antoine, car la marche de Brutus v^t de Gassius l'obligeait à secourir Norbanus et Décimus. A la fin, espérant toujours qu'Octave viendrait bientôt à bout de son entreprise, Antoine se décida à le laisser dans les eaux de la Sicile et à aller seul en Macédoine avec douze légions (1) engager le dernier combat de cette lutte suprême, qui n'était pas seulement la lutte du parti césarien et populaire contre le parti aristocratique et conservateur, mais aussi la lutte de l'Occident contre l'Orient. Brutus et Gassius, qui s'étaient appuyés sur les provinces asiatiques, avaient un moins grand nombre de soldats qu'Antoine et Octave, parce qu'il se rencontrait moins d'hommes de guerre dans l'Orient civilisé, pays de commerçants et de capitalistes, aimant la paix et n'ayant plus de vie poUtique. Mais ils disposaient de la grande force que l'Orient civilisé et industriel représentait dans le monde ancien, l'argent; ils emportaient dans leur marche contre l'ennemi, renfermés dans de grandes amphores, chargés dans des chars, les produits de leurs pillages, les trésors de métaux précieux que l'Orient, dans les quarante années de paix et d'ordre relatif qui avaient suivi la grande guerre contre Mithridate, avait réussi à entasser de nouveau, malgré les exactions des publicains et des gouverneurs, en reprenant même une partie considérable de l'or et de l'argent que les Italiens lui avaient volés, en échange des produits agricoles ou industriels exportés en Italie (2). L'Italie,
(1) Ce qui indique que c'est bien douze légions qu'Antoine fit passer en Orient, c'est qu'à Pliilippes les triumvirs en avaient dixneuf et qu'ils en avaient laissé une à Amphipolis (Appien, B. C, IV, 107 et 108). Comme il y en avait déjà huit sous le commandement de Norbanus et de Décidius, il laut bien que lors de cette expédition douze légions Douvelles aient débarqué en Macédoine.
^2) Voy. ArpiBîf, B. C, IV, 73.
LA FIN D'UNK AHISTOGRATIE 253
au contraire, bien que depuis deux siècles elle tirât à elle de toutes les parties du monde les objets les plus utiles et les métaux précieux, continuait à souiïrii d'une pénurie générale, à manquer surtout d'or et d'argent, tant elle engloutissait de richesses dans le luxe public et privé, dans le renouvellement de son agriculture, dans l'accroissement du bien-être de toutes les classes, dans les spéculations téméraires, dans les révolutions et les guerres civiles, dans une politique d'affaires et de clientèles à l'intérieur, de rapine et de conquête au dehors. Elle avait des soldats plus qu'il ne lui en fallait; elle pouvait envoyer en Orient des armées formidables; mais elle était obligée de les envoyer par delà la mer presque en haillons, sans argent, sans l'attirail nécessaire, sans une flotte suffisante pour défendre leurs communications et leur porter des vivres. L'issue de la guerre devait montrer quel métal avait le plus de valeur dans cette guerre civile, l'or ou le fer.
Les débuts de la campagne furent assez faciles et encourageants pour Brutus et Gassius. Ils firent aisément passer le Bosphore à leurs armées ; ils les dirigèrent le long de la côte, sur le cap Serrheion et sur l'étroit passage entre la montagne et la mer, que Norbanus occupait; et ils obligèrent sans difficulté celui-ci à se retirer, tandis qu'ils envoyaient Tullius Gimber avec la flotte le menacer par derrière. Norbanus fut obligé de se retirer jusqu'au col de Burum Calessi, que l'on considérait comme le seul endroit par lequel une grosse armée pût passer d'Asie en Europe, et trop bien fortifié pour qu'on pût le forcer (1). Antoine, au contraire, avait
(1) Heuzey et Daumet {Mission archéologique de Macédoine, Paris, 1876, p. 99) ont cru reconnaître dans le col qui s'appelle aujourd'hui Burun-Calessi le passage Sapœicut dont parlent les ancieus.
été arrêté au commencement de son expédition par un obstacle imprévu : la flotte de Murcus. Le secours de Cléopâtre ayant été dispersé par une tempête sur les tôtes de l'Afrique, Murcus était venu aussitôt bloquer Brindes pour empêcher Antoine de traverser l'Adriatique. Antoine fit plusieurs tentatives pour forcer le passage; mais ayant toujours échoué, il finit par appeler Octave à son secours, lui faisant interrompre son entreprise de Sicile, qu'il n'avait pu encore mener à bien (1). Il n'était guère bon de laisser derrière soi Sextus Pompée, puissant dans l'île; mais quel autre parti pouvait-on prendre? De fait, quand Octave vint dans l'Adriatique surprendre Murcus qui n'avait que soixante navires, celui-ci fut obligé de se retirer (2) ; et ies deux triumvirs purent ensemble débarquer à Dyrrachium avec les douze légions. Mais c'est à partir de Dyrrachium que l'expédition rencontra le plus de peines et de dangers. Des courriers envoyés à la hâte par Norbanus et par Décidius vinrent bientôt annoncer qu'ils avaient dû abandonner les positions inexpugnables qu'ils occupaient. Un chef thrace avait révélé à Brutus et à Cassius un autre passage plus étroit et plus abrupt, par lequel l'armée, à la condition d'emporter de l'eau, aurait pu franchir la montagne en trois jours. Aussi Norbanus, qui s'attendait à une attaque de front, avait su tout à coup que les ennemis allaient déboucher derrière lui dans la plaine de Philippes, et avait dû se retirer en toute hâte jusqu'à Amphipolis, pour ne pas être cerné. En somme, les portes de la Macédoine et les communications avec la Thrace étaient tombées au pouvoir de l'ennemi, et Amphipolis, qui
(1) Appibn, B. C IV, 82; Polyen, Slrat., Vili, xxiv, 7.
(2) Appien, B. C, IV, 80.
n'était défendu que par huit le'gions, pouvait être attaqué d'un moment à l'autre par des forces presque doubles. La situation semblait très dangereuse; et une maladie soudaine qui immobilisa Octave à Dyrrachium augmenta encore le danger. Résolu à défendre Amphipolis, Antoine laissa son collègue malade à Dyrrachium et se dirigea rapidement avec ses légions sur la ville; mais une fois arrivé, il ne tarda pas à s'apercevoir que ses lieutenants avaient eu peur d'un fantôme, comme il arrive si souvent à la guerre. Brutus et Cassius ne s'étaient pas mis à la poursuite de Norbanus et de Décidius; ils s'étaient arrêtés au dessous de Philippes, dans une position formidable, se retranchant sur la via Egnatia dans deux camps, Brutus au nord, au pied des collines Panaghirdagh; Cassius au sud, du côté de la mer, dont il était séparé par un vaste marais impraticable, au pied de la colhne de Madiartopé (1). Les deux camps étaient réunis par une palissade, derrière laquelle courait une eau limpide et abondante, leGangas; et ils communiquaient par la via Egnatia avec le port de Néapolis, où les navires apportaient d'Asie et de l'île de Thasos, que les conjurés avait choisie comme magasin général, des vivres, des armes et de l'argent. Établis dans cette position si forte, Brutus et Cassius voulaient attendre l'attaque des ennemis et prolonger la guerre jusqu'à ce que la faim eût eu raison de l'armée ennemie, qui se trouvait enfermée dans une région étroite et stérile, et ils cherchaient à lui rendre les communications par mer encore plus difficiles, en envoyant Domitius Ahénobarbus prêter son appii à Murcus avec une flotte. Dès qu'An-
(i) Voyez dans Duruy, Hittoire de» Romaint, Paris 1881, III. •83, ia petite carte de Philippes prise dans Heuzey-Daumet,
toine eut compris qu'il ne serait pas attaqué à Amphipolis, il n'y laissa qu'une légion et marcha avec les autres vers la plaine de Philippes, où il campa, en face des ennemis, pour y attendre Octave, qui était en convalescence et qui arriva au bout de quelques jours, porté dans une litière. Gassius alors, pour empêcher qu'Antoine n'essayât de lui couper les communications avec la mer, réunit aussi son camp au marais par une palissade. De longues journées, troublées et inquiètes, commencèrent alors pour les deux armées, qui campaient en face Tune de l'autre dans la plaine de Philippes, pendant le gris, pluvieux et venteux mois d'octobre de l'année 42 (1). Le combat décisif de la longue lutte approchait; tous les combattants auraient dû faire l'effort suprême, déployer toutes leur énergies, se sou • mettre avec patience aux derniers sacrifices, pour recueillir le fruit de tant de fatigues. Il n'en fut rien. A ce moment suprême, la dissolution universelle des lois, des traditions, de l'État, de la famille, de la propriété, de la morale qui avait bouleversé tout l'Empire, emporta dans ses tourbillons les deux armées, les arrachant à l'autorité de leurs chefs. La discorde, la hâte et la fatigue de ceux-ci, l'impatience et l'indiscipline des soldats, amenèrent une telle confusion et un tel désordre, qu'il n^y eut bientôt plus des deux côtés aucune volonté capable de rien diriger. Brutus et Gassius étaient liés entre eux par une confiance réciproque absolue; mais cela n'empêchait pas qu'ils fussent souvent d'avis différents. Brutus, qui n'était qu'un faible et
(1) Les deux batailles de Philippes sont assez bien décrites dans Plutarque, Brut., 40 et suiv.; un peu moins bien dans Appikn, B. C, IV, 108 et suiv. ; d'une façon très négligée dans Dion, XLVII, i2 et suiv. Mais il subsiste encore bien de» obscurités et des lacunea.
paisible homme d'études, entraîné par une destinée bizarre dans la vie d'action, était épuisé par l'effort si long, par tant de responsabilités, par la lutte continuelle que se livraient en lui Thomme politique et l'idéologue, obligé qu'il était à chaque instant de renoncer à faire des choses qui lui paraissaient conformes à son devoir, d'en faire d'autres qui étaient contraires à son devoir. Devenu très nerveux et très impressionnable, il pleurait continuellement; il souffrait d'insomnies, et, la nuit, dans sa tente, à la lumière de sa lampe, des ombres vagues lui apparaissaient, où il croyait reconnaître sa victime. Cassius, qui était un fervent disciple d'Épicure, cherchait à lui persuader que ce n'étaient là que des illusions de ses sens fatigués. Mais c'en était fini de son peu d'énergie (4); il n'avait plus qu'un désir, celui d'en finir au plus vite, de se débarrasser du grand poids sans cependant commettre une lâcheté ni fuir; et il était prêt à acheter cette délivrance au prix du plus grand sacrifice. Il proposait donc de livrer la bataille immédiatement : s'ils la perdaient, ne leur resterait-il pas, comme dernier refuge, la mort, avec laquelle tout serait fini? Cassius, au contraire, qui était un homme fort et qui voulait vaincre, conseillait d'épuiser les forces de l'ennemi par une sage inertie (2). S'ils avaient la patience d'attendre, ils pourraient compter sur deux alliés : la sédition et la famine. Malheureusement, l'armée était d'accord avec Brutus; elle désirait achever la guerre avant l'hiver, et rentrer aussi vite que possible en Italie avec l'argent amassé en Orient dans ses longues déprédations. Cassius ne pouvait imposer son idée à son collègue et à
(Ì) Pldtarque, Brut., 36-37, (i) Pldtahquk, Brut., 39.
i". il
son armée qu'auprix d'efforts inouïs. Antoine et Octavo avaient des troupes plus sûres^ mais Octave, fatigué par la maladie, épouvanté par cette guerre désespérée, passait son temps, sous le prétexte de recouvrer ses forces, en longues excursions hors du camp, et il abandonnait l'armée aux officiers. Antoine devait donc tout faire lui-même et assumer toute la responsabilité de la guerre. Préoccupé par le danger d'une disette, il offrait continuellement la bataille, cherchant à contraindre l'ennemi à l'accepter (1); mais Cassius refusait obstinément. Les journées se suivaient monotones et énervantes, dans une inertie qui affaiblissait les volontés et que le jeune Horace, qui avait un grade dans l'armée, a décrit admirablement dans une poésie composée plus tard mais dont l'idée lui vint probablement dans les loisirs de ces journées-là. « Une affreuse tempête a fermé le ciel, et Jupiter précipite la pluie et la neige; sur la mer et dans les forêts mugit le vent de Thrace. Saisissons, ô amis, l'occasion qui passe, et tandis que nos genoux sont fermes et que nous le pouvons, effaçons de nos fronts les rides de la vieillesse. Apporte une amphore où le vin a été mis l'année même où je suis né, et ne te soucie pas d'autre chose; un dieu viendra peut-être changer heureusement le cours des choses et tout remettre en place (2)...» Antoine finit par imaginer de construire une route avec des fagots, de la terre et des claies pour traverser le marais qui séparait le camp de Cassius de la mer, arriver ainsi à la via Egnatia, menacer les derrières de l'ennemi et l'obliger à livrer bataille. Et en effet, en déployant tous les jours dans la plaine, comme pour offrir la
(1) Appien, B. C, IV, 409.
(2) Horace, Épod., XIII, 1 et 8uW.
bataille, une grande partie de ses soldats et de ceux d'Octave qui soignait sa santé en faisant de longues promenades, il put détourner l'attention de l'ennemi, et pendant dix jours faire travailler ses soldats dans les hautes herbes du marais, sans qu'ils fussent inquiétés (1). Mais soudain, le onzième jour, les armées de Brutus et de Cassius firent une sortie: et celle de Brutus, qui était à l'aile droite, se jeta sur les légions d'Octave. Il est probable que Cassius s'était aperçu des travaux et des intentions d'Antoine, et que, se rendant aux conseils de Brutus, il avait voulu attaquer l'ennemi (2). On ne sait pas d'une façon bien nette ce qui se passa alors. Il semble qu'à ce moment-là justement Octave ait été occupé à faire une promenade pour sa santé dans le voisinage du camp, et que, les officiers de ses légions n'ayant pas d'ordres, elles aient été défaites quand les légions de Brutus tombèrent brusquement sur elles. Seule la quatrième légion aurait résisté vigoureusement. Antoine, au contraire, qui se tenait sur ses gardes, se jeta avec impétuosité sur l'aile gauche commandée par Cassius; il la fit reculer, la poursuivit dans la direction du camp et engagea sous les palissades une mêlée terrible. Si Brutus, qui pendant ce temps avait défait et presque anéanti la quatrième légion (3), était revenu en arrière pour porter secours à son collègue, et s'il eût cris l'armée d'Antoine par le
(1) Appien, B. C, IV, 109, et son récit est confirmé par celui de Plutarque, Brut., 41.
(2) Il est sur ce point impossible de concilier le récit d' Appien, B. C, IV, 110, avec celui de Pldtarqoe, 40-41. D'après Appien, en effet, ce fut Antoine qui attaqua le premier ; d'après Plutarque ce fm"ent Brutus et Cassius. C'est cette seconde version qui me paraît la vraie, car on ne comprend pas dans Appien comment Antoine aurait contraint Cassius à livrer bataille.
(3) Ceci d'après Appien, B. C, IV, 117; PLUiARonK dit en réalité trois légions.
flanc, la bataille eût été gagnée. Mais Brutus ne put pas retenir ses légions, qui poursuivirent les fuyards, entraînèrent avec elles les officiers, envahirent le camp des triumvirs, se livrèrent au pillage, et épouvantèrent Octave, qui se promenait à quelque distance de là, à un tel point qu'il s'enfuit dans un marais voisin (1). Aussi Antoine put forcer le camp de Cassius; mais ses soldats, comme ceux de Brutus, eurent à peine pénétré dans le camp ennemi, qu'ils n'écoutèrent plus les commandements et se répandirent comme des bandes de brigands pour saccager les tentes. Chacun se hâtant d'emporter dans son camp ce qu'il avait volé, la bataille se changea bientôt en un grand nombre d'escarmouches entre les petites bandes des soldats qui revenaient dans leur camp, chargés comme des portefaix, et elle se termina dans une confusion terrible où personne ne comprit plus rien et où Cassius mourut. La tradition raconte que ne pouvant pas bien distinguer les choses, de la hauteur sur laquelle il était monté, à cause du gros nuage de poussière qui s'était élevé, ii crut que Brutus avait été défait, et quii prit pour des ennemis un détachement de cavalerie qui venait vers lui et que Brutus lui envoyait pour lui annoncer sa victoire. Il aurait alors donné l'ordre à un affranchi de le tuer. Des historiens, cependant, trouvant étrange qu'un général aussi capable que Cassius ait aussi facilement perdu la tète, ont supposé qu'il fut tué dans le grand désordre par un de ces affranchis qui aurait été corrompu par les triumvirs. Ainsi périt, sans qu'on sache exactement quelle fut sa mort, le plus intelligent des conjurés (2). Lui seul avait su résister au découra-
(i) Plinb, N. h., vii, xlv, Ì4S.
(2) Appibn, B. C, IV, IIO-U*: Plutarodk, Brut., i!-45.
gement qui avait gagné tout le parti conservateur ea 44; lui seul, — et les e'vénements lui donnèrent raison — avait compris qu'il était possible de recruter une armée pour combattre le parti césarien; c'est donc à lui que revient le mérite d'avoir prolongé pendant deux années la défense de son parti. Cette défense fut très belle; si Cassius échoua à la fin, son insuccès ne doit pas nous faire oublier que cet homme, qui aurait pu être un des serviteurs les mieux récompensés par César, préféra mourir pour la défense de ces libertés républicaines, qui, bien qu'elles fussent réduites à un principe idéal et qu'elles couvrissent aussi des intérêts de caste, demeuraient cependant une grande tradition. Mais l'issue de la bataille était incertaine. Antoine avait eu des pertes doubles de celles de l'ennemi; tout son camp avait été mis à sac, tandis que ses soldats n'avaient pillé que le camp de Cassius (1); sa situation aurait été probablement compromise pour toujours, si la mort de Cassius n'avait été une perte irréparable pour l'armée ennemie. Cette première bataille décida de la guerre, parce que Cassius y périt. Les anxieuses journées d'attente recommencèrent dans la plaine de Philippes pour les deux armées. Persuadé par la bataille que Cassius avait raison, Brutus avait adopté ses plans et cherchait maintenant à retenir ses troupes en leur distribuant beaucoup d'argent. Si les soldats avaient eu la patience d'attendre, ils auraient remporté la victoire presque sans combattre. La famine commençait à se faire sentir dans les rangs des ennemis : un hiver précoce avec des vents glacés tenait transis dans leurs campements les soldats dont beaucoup avaient tout perdu dans le sac du camp ; les généraux
(1) Plotarqos, Brut., 45; Appisn B. C, IV, 112.
qui étaient à court d'argent ne pouvaient les dédommager que par des promesses (1). Il arriva bientôt encore une mauvaise nouvelle que les triumvirs s'efforcèrent de ne pas laisser arriver jusqu'à Brutus : les approvisionnements et les renforts qui devaient venir d'Italie avaient été attaqués par les flottes de Murcus et de Domitius Ahénobarbus et coulés au fond de l'Adriatique; deux légions, dont l'une était la légion de Mars, étaient allées dormir leur sommeil éternel au fond de la mer (2). Par bonheur pour les triumvirs, Brutus ne savait pas maintenir la discipline comme Cassius (3) ; il cédait trop facilement aux soldats et discutait avec eux au lieu de se faire obéir; si les soldats l'aimaient, ils ne le craignaient guère. Le commandement n'étant plus assez énergique, la discipline s'en ressentit immédiatement; des jalousies naquirent, et des discordes entre les anciens soldats de Cassius et ceux de Brutus. Bientôt, à peine remis de l'impression causée par la première bataille, on fut de nouveau impatient d'en finir avec la guerre; les chefs des alliés d'Orient, pressés de retourner chez eux, faisaient de continuelles démarches auprès du général pour l'amener à livrer bataille (4). Brutus ne sut pas faire cesser ces murmures ni calmer ces inquiétudes. Bien qu'il montrât encore au dehors son habituelle et aristocrate sérénité, il était épuisé. Obligé de déployer un efl'ort de volonté extraordinaire pour accomplir l'écrasante besogne de chaque jour; tourmenté par l'insomnie et les hallucinations, il se laissait gagner par
(1) Dion, XLVII, 47; Plutarque, Brut., 46-47; Appien, J3. C, IV, 122.
(2) Appien, B. C, IV, 115; Plotarque, Brut., il.
(3) Appien, B. C, IV, liîS.
(4) Appien, B. C '^ ^83-124.
ce fatalisme re'signé qui est la dernière paralysie de la volonté pour les esprits trop sensibles et épuisés par trop c'émotions et de fatigues. Il avait écrit à Atticus qu'il ïe sentait heureux, parce qu'il touchait à la fin de son éprQuve : s'il remportait la victoire, il sauverait la république; s'il perdait au contraire la bataille, il se tuerait et quitterait une vie qui lui devenait intolérable (1^. Ainsi préparé à la mort^ s'il était encore en personne au milieu de la mêlée et semblait diriger les derniers actes de la guerre, il avait, en réalité, déjà abandonna la lutte; il s'en remettait à la fortune, résis tant avec une faiblesse croissante aux efforts déses pérés que faisait Antoine pour le provoquer à la bataille. Tmdis que le triumvir envoyait ses soldats hors du valum pour traiter les ennemis de lâches et de poltrons,et qu'il leur faisait parvenir des notes pour les pousser \ la révolte, Brutus faisait de beaux discours à ses soldats pour les persuader qu'il fallait patienter enore; mais cela ne servait qu'à augmenter le mécontent ment, comme il arrive quand on veut apaiser par de paroles raisonnables les passions d'une foule en délire Bientôt les officiers, les rois d'Orient, tout le monde pressa Brutus et réclama la bataille; Brutus comproait que ce serait une faute, mais il était épuisé, et ;la fin, à contre-cœur, il se laissa arracher l'ordre d( livrer bataille. Antoine avait des troupes plus réistantes que les siennes, et il avait aussi plus d'éner^de : Brutus fut vaincu (2). S'étant retiré dans une petite -allée des collines voisines avec quelques amis, le mertrier de César se donna la mort sans une plainte, avec .a sérénité coutumière, en se faisant
(1) Plctarqoe, Bru., 29.
(2) Appien, B. C, n 128 suiv.; Plotaboce, Brut., 49.
aider par ud rhéteur grec^ Straton, qui avait été son maître d'éloquence (1). Brutus n'était ni un sot, ai un homme de génie, ni un scélérat, ni un héros, comme l'ont voulu la plupart des historiens, selon qu'ils «.ppartenaient à un parti ou à un autre. C'était un tomme d'études et un aristocrate que les circonstances amenèrent à jouer un rôle pour lequel il aurait feUu un homme supérieur, et à se charger d'une eitreprise pour laquelle ses forces n'étaient pas suffisantes. Il eut l'orgueil de soutenir jusqu'à la mort le poids de sa responsabilité, mais il en fut écrasé. Son sacriice cependant ne fut pas vain. Il dut à l'instant supreme se dire que la grande idée classique de la Réiublique à laquelle il donnait sa vie était morte désrrmais; que le monde qu'il quittait était trop coriompu pour ceux qui croyaient encore à cette idée. Bwtus ne pouvait guère deviner quel homme reprenditit cette idée et saurait l'adapter aux conditions louvelles du monde. Cet homme cependant n'était pa^ loin de lui : il avait combattu à Philippes, mais dansl'autre camp.
(4) Plutarque, Brut., 50-53; Apjisn, li. C, ^'» Î35
LA FIH d'une ARISTOCRATIB
Sur le champ de bataille de Philippes étaient veaues 6'éteindre un grand nombre d'illustres familles romaines. Outre Brutus qui ne laissait pas d'enfants, on vit périr là le fils unique de Caton, le fils unique de LucuUus. le fils unique d'Hortensius, Lucius, le neveu de Gassius. Un certain nombre de proscrits et de conjurés, faits prisonniers, y furent massacrés, et parmi eux Favonius (1). La plus grande partie de l'armée défaite se retira avec ses officiers vers la mer, s'embarqua sur les navires et se réfugia dans l'île deThasos. Elle aurait pu y rester quelque temps et essayer de relever ses esprits abattus, car les adversaires n'avaient pas de flotte. Mais le coup avait été trop rude et il n'était plus possible de vaincre l'universel découragement. Beaucoup de personnages illustres : Livius Drusus, Quintilius Varus, Labéon et beaucoup d'autres se tuèrent (2). Et quant à ceux qui ne désespérèrent pas à un tel point de l'avenir, bientôt chacun en vint à penser à soi-même et l'armée se débanda. Cnéus Domitius s'empara à Thasos d'un certain nombre de navires; il invita beaucoup de soldats de l'armée défaite à y
(1) Dion, XLVIl, 49.
(2) Appien, B. C , IV, 135; Velleius, II, 71.
monter, et partit bien re'solu, s'il ne trouvait pas d'autre moyen d'échapper^ à se faire pirate (1). Le fils de Cicéron se sauva en Orient, où se trouvait encore un détachemeut de la flotte et de l'armée sous les ordres de Gassius Parmensis, sur les côtes d'Asie; un autre, sous les ordres d'un certain Clodius et de Turullius, était à Rhodes; un autre encore, sous le commandement d'un certain Manius Lépidus, en Crète (2). Lucius Valérius Messala Corvinus et Lucius Bibulus, le beaufils de Brutus, restèrent à Thasos; et après avoir refusé d'assumer le commandement qui leur était offert par les soldats qui étaient encore dans l'île, ils se soumirent à Antoine, qui leur laissa la vie sauve, quand ils lui eurent livré le trésor et les provisions de l'armée (3). Les officiers obscurs furent pardonnes plus facilement, et ils purent, comme Quintus Horatius Flaccus, regagner tant bien que mal l'Italie. Quant aux soldats, la plupart se rendirent ou se dispersèrent.
Après cette victoire, l'opposition au gouvernement populaire et césarien parut à presque tout le monde vaincue pour toujours. Personne n'osa plus espérer que le petit nombre de désespérés qui avaient pris la mer, ou que Sextus Pompée, qui n'était maître que de la Sicile, pourraient changer la fortune de la guerre. La bataille de Philippes était venue confirmer définitivement ce qui s'était déjà décidé à Pharsale. La liberté était morte; les armées allaient maintenant reconnaître pour chefs les triumvirs qui;, pour cette raison, semblaient à tous tenir pour toujours le pouvoir, Antoine
(1) Vellkics, II, 72; Appien, B. C, V, i.
(2) Appien, B. C, V, 2.— Ce Lépidus est peut-être celui dont il est question dans l'inscription rapportée dans le Bull. Coir. Hi'.ll. 1879, iSl.
^3) Ai-fiEN, B. C. IV, 136.
surtout. Après la bataille, quand les sénateurs faits prisonniers avaient été conduits devant les triumvirs, plusieurs avaient invectivé Octave avec violence (1), mais tous avaient salué Antoine avec respect. Sur le point de mourir, ils anticipaient le jugement général. Les soldats savaient que la victoire était due à Antoine, tandis qu'Octave n'avait rien fait. Tout le monde estimait qu'Antoine était vraiment arrivé là où il s'était élevé par un effort dont la durée et la peine égalaient vraiment les résultats, tandis qu'Octave semblait plutôt un détestable intrus, un ambitieux cruel et pervers, qu'une fortune imméritée avait favorisé. Quant à Lèpide, il s'était trop discrédité en laissant durant le temps de la guerre l'autoritaire et intrigante Fulvie usurper ses pouvoirs de triumvir et de consul, gouverner l'Italie à sa place et s'imposer au sénat et aux magistrats (2). Maintenant que le parti conservateur était anéanti, et que la dernière bataille venait d'être remportée, Antoine était donc l'arbitre suprême d'un pouvoir plus grand et plus sûr que ne l'était celui de César après Thapsus; si en effet il lui fallait encore partager une partie de ce pouvoir avec son collègue discrédité, il pouvait du moins imposer à celui-ci toutes ses volontés (3). Il fut donc sans aucun doute l'auteur principal des nombreuses et graves décisions qui furent prises après Pbilippes par les deux triumvirs. Malgré la victoire, les difficultés étaient encore nombreuses. Il fallait payer aux sokiats les 20,000 sesterces qu'on leur avait promis et l'arriéré de leur solde; et l'argent manquait. Il fallait congédier une partie de l'armée, car on ne pouvait supporter
(1) SnÉTONE, Aug 12.
(2) DtoN, XLVIII, ..
(â) AniEN, B. C, V. 14.
plus longtemps les frais causés par l'entretien de quarante-trois légions. 11 fallait tenir à la un à ceux des vétérans de César, qui aux Ides de mars n'avaient encore rien reçu, les vieilles promesses que leur avait faites le dictateur, et que les triumvirs s'étaient engagés à remplir, comme continuateurs de la tradition césarienne. Il était donc urgent de rétablir l'autorité romaine dans la partie de l'empire d'où l'on pouvait tirer de l'argent, dans cet Orient que la guerre civile avait tout bouleversé. Les petits princes de Syrie et de Phénicie que Pompée avait dépossédés avaient reparu et en plus grand nombre pendant les deux dernières années, les uns encouragés par Gassius, les autres de leur propre initiative et en profitant de la confusion générale. La province s'était ainsi divisée en un grand nombre de petits États qui se faisaient la guerre entre eux, et dont un des plus importants, la ville de Tyr, était entré en guerre avec la Palestine et s'était emparé d'une partie de son territoire, d'accord avec Ptolémée^ prince de Chalcis, et avec l'aide d'Antigone, fils de cet Aristobule à qui Pompée avait pris le pouvoir en Palestine pour le donner à Hircanus. La guerre civile avait ainsi éclaté de nouveau en Palestine, en apparence entre les partisans des deux prétendants, en réalité entre le parti national et le parti romain. L'Asie était plus tranquille, mais les guerres et les rapines y avaient laissé un grand désordre. Dans presque toutes les monarchies et principautés dépendant de Rome, des discordes de castes, des rivalités de familles et de coteries, voire même de petites révolutions avaient éclaté. Il n'y avait donc pas à s'endormir sur les lauriers de Philippes. Antoine et Octave commencèrent par décider d'écarter Lèpide, qui, tandis qu'ils remportaient leur victoire, n'avait fait que des
sottises en Italie, et qui. ne disposant que de trois le'gions, ne pouvait pas songer à leur résister. Quant à l'armée, dont trois légions entières avaient péri pendant la guerre, elle se trouvait ainsi réduite à quarante légions. On décida de congédier les huit légions de vétérans de César qui avaient été rappelées sous les armes, c'est-à-dire les trois de Ventidius, les trois de Lèpide et les deux d'Octave. Des trente-deux légions auxquelles l'armée était ainsi réduite, les onze qui avaient combattu à Philippes allaient rester sous les armes en Macédoine et seraient renforcées par les soldats de Brutus et de Cassius. Antoine en prendrait six et Octave cinq; Octave aurait aussi les trois logions de Lèpide. Antoine commanderait donc à dix-sept légions, aux onze qui étaient restées en Italie et aux six de Macédoine; Octave commanderait à quinze légions, aux sept d'Italie, aux trois de Lèpide et aux cinq de Macédoine. Quant aux provinces de Lèpide, Antoine prendrait pour lui la Narbonaise, Octave l'Espagne, et il céderait en échange à Antoine la province d'Afrique (i), où une Detite guerre civile avait éclaté, tandis que les triumvirs combattaient à Philippes. Cornificius n'avait pas voulu reconnaître le pouvoir des triumvirs; Sextins, gouverneur de l'Afrique nouvelle, s'était déclaré en faveur d'Antoine ; il en était résulté une guerre où Cornificius avait été vaincu et tué. Il fut entendu en outre que s'il paraissait y avoir quelque danger à dépouiller complètement Lèpide, Octave lui céderait la Numidie et Antoine l'Afrique (2). Puis il fut décidé
(1) Appien, B. C, V, 3; Dion, XLVIII, 1.
(2) Dio.N-, XLVIII, 1, — Appien, B. C, V, 3, dit au contraire, et probablement d'apròs les mémoires d'Auguste, que ces provinces devaient être données à Lèpide, dans le cas où Octave
aurait trouvé injustes les soupvuus d'une traliison avec Sextus
qu'Antoine se rendrait en Orient, sous le prétexte de le pacifier, mais, en réalité, pour y chercher de l'argent, et qu'Octave irait en Italie pour faire la guerre à Sextus et pour distribuer enfin des terres aux vétérans de son père. Ce n'était pas là une entreprise facile. Les vétérans des guerres des Gaules qui n'avaient pas reçu satisfaction n'étaient probablement pas plus de sept à huit mille, depuis les nouvelles guerres, mais comme chacun d'eux devait avoir ce qui était donné de plus considérable comme concession, deux cents arpents, c'est-à-dire environ cinquante hectares, il fallait trouver de trois à quatre cent mille hectares de bonne terre en Italie, et c'était là une entreprise presque impossible avec les moyens ordinaires. L'expérience du passé le prouvait. A quoi avaient servi les lois agraires, approuvées en 64, en 60 et en 59, dans lesquelles le parti populaire avait dû respecter toutes les fictions de la légalité, proposer seulement de distribuer ce qui restait de Vager publicus et d'acheter des terres à des prix raisonnables, sine injuria privatorum (1)? Il en était résulté seulement que, Yager publicus étant insuffisant, quand on avait essayé d'acheter les terres des particuliers, personne n'avait voulu vendre, si ce n'est à des prix trop élevés, ce sol privilégié d'Italie qui ne payait pas d'impôts; et les recommandations, les prières, les
Pompée qui pesaient sur Lèpide. C'est Dion qu'il faut croire, car cette prétendue trahison n'était évidemment qu'un prétexte poiu- dépouiller Lèpide.
(1) J'appelle l'attention sur cette formule, contenue dans le sénatus-consulte proposé le 1" janvier 43 par Cicéron. Cicéron, Phil., V, XIX, 53 : agri... qui sine injuria privatoi-urr di^iidi posset. Il me paraît vTaisemblable qu'une formule analogue figurait dans toutes les lois agraires, même dans celles de César de l'année 59 avant J.-C. C'était xm moyen pour ne pas trop effrayer le public des classes moyennes. Malheureusement cette formule permettait aux propriétaires de rendre la loi inapplicable.
intrigues des propriétaires avaient enchaîné par des liens invisibles les bras des fondateurs de colonies, et ceux de César lui-môme. D'autre part, les triumvirs n'avaient pas d'argent; par conséquent, même s'ils l'avaient voulu, ils n'auraient pas pu acheter des terres. En revanche, après avoir entièrement anéanti à Philippes le parti conservateur, Antoine et Octave pouvaient user de procédés rapides et violents, auxquels César après Thapsus n'avait pas osé recourir contre les conservateurs défaits, mais non écrasés, et avec lesquels seulement il était possible de triompher des résistances occultes mais tenaces des intérêts privés. Antoine et Octave décidèrent donc de donner à ces sept ou huit mille soldats des terres dans le territoire de dix-huit des plus belles et des plus riches villes d'Italie (1), en prenant aussitôt dans chacune d'elles à tout propriétaire une partie de son bien, et en promettant une indemnité qu'ils fixeraient eux-mêmes et qu'ils paieraient quand ils pourraient. Ces colonies seraient toutes fondées par Octave et recevraient le nom de Juliae, car elles seraient composées tout entières de vétérans de César, et en les fondant on ne ferait qu'accomplir ses promesses (2). Il fut enfin décidé que l'on mettrait à exécution la loi de César qui accordait le droit de cité aux Cisalpins (3). Ce traité conclu entre eux secrètement ne serait soumis à l'approbation ni du sénat ni du peuple (4). Après Philippes, les hypocrisies constitutionnelles auxquelles il avait fallu avoir
(1) Appien, B. C, IV, 3.
(2) Apmen, B. C, V, 14.
(3) Appien, b. c, y, 3; Dion, XLVIJI, 12.
(4) Comme on peut le voir dans ArpiEx, B. C, Y, <2 et Dion, XLyilI, 11-12. Voy. Ganter, Die Prucinzial-verwallung dsr Tììumvirn, Strasboui'g,1892, p. 2.
recours au début du triumvirat ne semblaient plus nécessaires, et le pouvoir personnel pouvait faire plus ouvertement violence aux traditions républicaines. Antoine se fit encore donner par Octave deux autres légions qui étaient en Macédoine, et il lui promit de lui faire céder deux de ses légions qui étaient en Italie (1).
Beaucoup d'historiens modernes ont prétendu qu'Antoine avait préféré l'Orient à l'Italie par un sot désir de voluptés faciles; il me semble bien plutôt que son projet était de réorganiser cette partie du domaine romain qui, à lui comme à tous ses contemporains, sans en excepter César, paraissait la meilleure. Les provinces de l'Europe, en effet, étaient pauvres, peu peuplées et à demi barbares, en comparaison de cet Orient si vaste, plein de richesses et si hautement civilisé, où étaient les grandes villes industrielles, les grandes routes commerciales, les centres d'études les plus importants et les terres les mieux cultivées. L'Italie elle-même passait par une crise économique et politique si grave, si longue et si compliquée, que la plupart des gens désespéraient de jamais voir se rétablir l'ordre et la paix. Si César s'était tourné du côté du Rhin pour étendre la domination romaine, c'était presque par hasard et parce qu'aucune autre occasion de conquêtes ne s'était présentée à la fin de son consulat; mais il avait, lui aussi, toujours considéré l'Orient comme la vraie proie de l'Italie; et il était mort au moment où il préparait une nouvelle expédition contre la Perse. Les progrès du mercantilisme disposaient d'ailleurs, naturellement, les esprits à grossir l'importance de la richesse dans les choses humaines,
(1) ÛioN, XLYllI, 2: Appibjî, B. C, V. Ì.
et par suite à considérer les pays les plus riches comme les meilleurs et les plus parfaits. Les triumvirs n'avaientils pas failli échouer dans la guerre à cause du manque d'argent? César n'avait-il pas dit qu'il fallait pour gouverner le monde des soldats et de l'or? Antoine, qui était son fidèle disciple, voulait, maintenant qu'il avait une armée, s'emparer avant tout des pays les plus riches. Il semble donc que là, comme dans tout le reste de la convention de Philippes, Octave dut se plier aux conditions qu'il plut à Antoine de lui imposer (1).
C'est ainsi que vers la fin de l'année 42, Antoine partait avec huit légions pour la Grèce, tandis qu'Octave revenait avec trois légions en Italie, précédé et suivi de la foule des vétérans licenciés qui rentraient dans leurs foyers. Mais ils retrouvaient l'Italie dans la plus désastreuse des situations. Au point de vue économique, l'Italie semblait être ruinée. Il n'y avait plus d'argent en circulation; et ce manque d'argent avait entraîné une espèce de faillite universelle. En exigeant des impôts si élevés à une époque où les métaux précieux étaient si rares, les triumvirs avaient jeté dans le gouffre de la faillite beaucoup de propriétaires, bien qu'ils leur eussent accordé un tiers de Targent produit par la vente de leurs biens. Les propriétés étaient vendues à un prix si bas, que presque tous étaient tombés dans le dénuement (2) . C'est ainsi quune grande partie de ces très petites propriétés qui, à force de
(1) Seeck, Kaiser Augustus, Leipzig, 1902, p. 63 et suiv., s'est bien rendu compte de co fait. Que certains événements aient rendu avantageuses quelques-unes des clauses défavorables du traité de Philippes qu'Octave avait dû subir, cela est évident et nous le montrerons dans la suite ; mais il est puéril d'en conclure comme le font beaucoup d'historiens, qu'Octave ait dès le premier instant su prévoir et vouloir tout cela.
(2) DiON, XLVII, 17.
travail, avaient, au milieu du siècle précédent, fini par se constituer à côté des grands patrimoines publics et privés, étaient de nouveau ruinées. Mais la situation morale était encore plus affreuse. La noblesse avait disparu; le parti populaire n'existait plus; le sénat était réduit à une obscure assemblée d'aventuriers; les magistratures n'avaient plus aucun prestige, les lois aucune force. Il n'existait plus rien; ni classes, ni partis, ni institutions, ni traditions capables de diriger la société; c'était le désordre universel, l'anarchie révolutionnaire complète, avec sa conséquence inévitable : les tyrannies personnelles, formées au hasard, exercées par les moyens les plus étranges. L'Italie avait vu la plus monstrueuse et la plus bizarre de ces tyrannies : celle de Fulvie. Dans l'immense désordre, une femme s'était emparée du pouvoir; elle avait nommé les magistrats, dirigé le sénat, fait les lois, dans une nation où l'État avait toujours eu un caractère si masculin. Le gouvernement de Fulvie représentait, à lui seul, un immense bouleversement des traditions romaines. Mais il n'était pas le seul. Les classes et les institutions, qu'avaient soutenu par-dessus tout la tradition, une fois détruites, des courants révolutionnaires envahissaient tout, le droit privé comme la famille, l'éducation comme la littérature. Le sens de la dignité de la classe se perdait tellement que cette année on vit des citoyens appartenant à l'ordre équestre abattre dans le cirque des bêtes féroces (1). C'est au milieu de cet épouvantable désordre, qu'on allait approuver, l'année suivante, une des lois les plus importantes pour l'organisation économique de la famille latine : la lex Falcidia (2).
(1) Dion, XLVIH, 23.
(2) Dio.N, XLVIII, 33; Gaïvs, Imi , II, Stî,
Cette loi, qui devait être la base du droit héréditaire pour des siècles, limitait définitivement la liberté entière, dont les testateurs avaient joui dans l'ancien droit; elle les obligeait à laisser un quart du patrimoine à leurs héritiers, leur accordant la faculté de disposer seulement des autres trois quarts, pour les legs, comme ils voulaient. Fulvie était certes une exception; mais bien des gens retrouvaient un esprit ambitieux et autoritaire analogue au sien chez leurs femmes et chez leurs filles. Dans toute la haute société, les femmes recevaient une culture littéraire et y prenaient des habitudes de libe»rté et de plaisir de plus en plus grandes. Au lieu de rester chez elles pour élever leurs enfants et surveiller leurs serviteurs, elles aimaient à sortir, à jouir des spectacles du dehors, à se faire admirer, tandis que les hommes énervés par le vice, par les études et par d'étranges idées philosophiques, devenaient souvent leurs esclaves ou leurs victimes. L'autorité avait faibli dans la famille, comme elle avait faibli dans TÉtat : le pater familias, qui était autrefois un despote, se résignait maintenant à partager avec la femme son pouvoir, comme il arrive dans les civilisations intellectuelles, raffinées et voluptueuses où l'homme se laisse arracher des mains le bâton, cet instrument le plus efficace de la domination masculine. De même que dans la famille et dans l'État, on voyait sévir dans la littérature la lutte entre les idées antiques et les idées nouvelles. La passion de l'étude, si répandue déjà dans les hautes classes et dans les classes moyennes de la génération précédente, se répandait encore plus dans la génération nouvelle. Cicéron avait vraiment fondé en Italie la dynastie des hommes de plume; le talent littéraire devenait une force sociale de plus en plus grande, à mesure aue l'aristocratie dispa-
laissait et que le pouvoir et la richesse tombaient entre les mains de familles obscures. Au milieu de la crise universelle des métiers et des possessions, l'enseignement, qui était alors une entreprise privée, faisait des affaires excellentes. Les étudiants devenaient de plus en plus nombreux chez les maîtres et dans les écoles. Les fils des propriétaires aisés des petites villes y coudoyaient les fils, les affranchis ou les esclaves des chevaliers qui s'étaient faits dans l'agriculture ou le commerce une petite aisance du temps de César. Rome était pleine de poètes qui lisaient leurs poésies au public, et jusque dans les bains (1). C'est à ce momentlà que le fils d'un riche seigneur de Padoue, Tite Live, faisait à dix-sept ans ses études; c'est à cette époque aussi que commençaient à étudier les nombreux poetae minores de Tépoque d'Auguste, et tous les affranchis que nous verrons sous son gouvernement enseigner la rhétorique et la grammaire. Il se formait ainsi, d'hommes libres, d'esclaves et d'affranchis une classe moyenne d' t intellectuels » comme nous dirions maintenant, qui allaient bientôt disputer le champ des professions intellectuelles aux rhéteurs et aux philosophes de l'Orient, mais pour ajouter au triomphe de la culture de leurs rivaux sur la culture nationale. La chute de l'aristocratie, la victoire du parti révolutionnaire à Philippes, avait une répercussion même dans le monde des lettres. La vieille Uttérature classique romaine était méprisée et négligée; l'hellénisme triomphait partout. Autour d'Asinius Pollion, qui gouvernait la Gaule cisalpine, et qui, jeune, cultivé, très riche, composait lui-même des carmina nova (2), c'est-à-dire des poésies en style nou-
(1) Horace, Sat., \, iv, 73 et siiiv.
(2) YiRGiLB, Bue, III, 86.
veau, se formait un groupe de jeunes poètes hellénisants, ennemis de'clarés des imitateurs d'Ennius, et passionnés pour les innovations helléniques les plus audacieuses. Parmi ces jeunes poètes était Virgile, qui avait alors vingt-huit ans, et qui, encouragé par Asinius, méditait une œuvre plus originale que les petites compositions poétiques où il s'était essayé jusque-là. Il allait écrire en hexamètres des églogues à l'imitation de Théocrite, mais pour cacher dans ses bergers de Sicile des hommes de son temps, pour mettre dans des scènes bucoliques des allusions aux événements contemporains; et pour intercaler dans les paysages traditionnels de la bucolique grecque des descriptions du doux paysage de la vallée du Pò, dont ce fils de paysan, élevé sur les bords du Mincio, sentait si profondément le charme. Vers la fin de l'année 42, il travaillait déjà à la seconde églogue, la première qu'il ait composée, où il chante les amours du berger Corydon pour le bel Alexis, habillant ainsi en vers bucoliques, s'il faut du moins en croire les anciens, son admiration pour un jeune esclave dont Asinius Pollion lui avait fait présent; et à la troisième où, imitant la quatrième idylle de Théocrite, il met en scène deux bergers qui commencent par se quereller, et qui s'étant défiés à un combat poétique lancent dans des vers amébées des invectives aux poètes de la vieille école latine, et célèbrent Pollion comme un poète qui sait cultiver le nouveau style. Les polémiques littéraires contemporaines se glissaient ainsi dans les chants des bergers d'Arcadie. A la même époque l'esprit bouillant et bilieux de Salluste s'attaquait pour la ruiner à une autre antiquité séculaire, celle des Annales. Salluste avait refait sa fortune pendant la guerre civile de César, en volant beaucoup en Numidie; il avait pu à son retour déployer un grand
luxe, faire bâtir des villas et des palais, et jouir d'une fortune et d'un pouvoir que Tamitié de César semblait devoir rendre éternelle. Mais les Ides de mars étaient venues tout bouleverser. Après cette catastrophe^ Salluste s'était enfui précipitamment de la vie politique devenue trop dangereuse pour un homme aussi riche que lui] mais il ne s'était cependant pas réconcilié avec les conservateurs, et la victoire de Philippes ayant fait disparaître tout danger d'une restauration conservatrice, il avait pris la plume pour déverser ses rancunes, et il s'était mis à composer une série d'histoires où il voulait étaler la honte et les fautes du parti conservateur. La première, celle à laquelle il travaillait à ce moment-là, avec l'aide d'un affranchi grec du nom d'Attéius, rhéteur et grammairien de profession (1), était une histoire paradoxale de la conjuration de Catilina. Pour donner une réplique très hardie aux conservateurs qui ne cessaient d'accuser les hommes d>i parti populaire d'avoir été les complices du terribla criminel, il s'appliquait à démontrer que cette conjuration avait été tramée par la noblesse dévouée à Sylla, qui s'était appauvrie après avoir dissipé trop vite le butin sanglant de la guerre civile. La conjuration était donc une honte pour le parti conservateur, et la mère d'un des héros de ce parti, d'un meurtrier de César, de Décimus Brutus, y avait elle-même pris part. Salluste apportait trop de passion dans cette œuvre pour ne pas embrouiller et altérer les faits; mais en même temps il rendait à la culture latine un grand service en renouvelant dans l'histoire artistique, psychologique et rationnelle, le maigre récit des annales, qui constituait depuis des siècles l'histoire de
(1) SuÉTONB, m. Gr. 10.
Rome, histoire aussi aride et aussi ridicule que cette prétendue histoire critique et scientifique à laquelle certains pédants voudraient encore la ramener aujourd'hui. Atticus et Cornélius Népos eux-mêmes^ pour raconter les grands faits de l'histoire de Rome, avaient suivi la méthode séculaire et ils avaient donné les faits sèchement, année par année, comme si les personnages de l'histoire n'étaient que des ombres et les événements un simple sujet d'énumérations monotones. Sali luste, au contraire, à l'imitation des Grecs et surtout de Thucydide, écrivit une histoire psychologique et artistique, où les passions des hommes sont analysées, où les personnages sont mis en relief d'une façon vigoureuse, el où les événements racontés dans un ordre rationnel sont l'objet de considérations philosophiques et morales.
Mais d'aussi grands contrastes dans les idées et dans la politique, joints à l'inquiétude des propriétaires qui craignaient de se voir dépouillés de leurs biens, ne pouvaient manquer d'amener dans toute l'Italie un grand malaise, et de toute part de la haine et des rancunes. Quand vers la fin de l'année 42 on sut qu'Octave était tombé gravement malade, tandis qu'il revenait en Italie, au point d'être en danger de mort (1), bien des gens souhaitèrent de le voir mourir. On savait d'avance qu'il ne revenait en Italie que pour commettre de nouvelles scélératesses aux dépens des riches et des hommes de bien. Mais le jeune triumvir ne mourut pas, et au commencement du printemps de l'année 4i, il revint à Rome à peu près rétabli, en croyant pouvoir commencer tout de suite la distribution des terres aux vétérans. Au contraire, une difficulté
(1) l'LUTARauE, Ani., 23; Dion, XLVIII, 3; Apfien, B. C, V,
iSO GRANDEUn ET DECADENCE DE ROME
imprévue l'y attendait. Fulvie, qui pendant la guerre avait gouverné l'Italie, n'entendait nullement remettre le pouvoir à son jeune gendre. La bataille de Philippes, en faisant d'Antoine le maître de la situation, avait augmenté l'influence et les ambitions de toute sa famille; cette année-là son frère, Lucius, était consul avec Publius Servilius; Lucius et Fulvie comptaient bien gouverner Rome et l'Italie, comme frère et femme du vainqueur de Philippes, à la place du jeune homme discrédité et maladif. Et en effet Octave^ qui était affaibli par sa récente maladie et qui était préoccupé ae sa lourde mission du partage des terres, se montra d'abord conciliant. Il donna à Salvidiénus l'ordre de se rendre en Espagne dans la province de Lèpide avec ses légions, mais n'ayant pas pu amener Lèpide à lui donner ses trois légions^ il se résigna à s'en passer pour le moment; il montra les lettres d'Antoine, et il obtint de Calénus la promesse de lui céder les deux légions (1), mais il n'insista pas quand il vit qu'il tardait à tenir cette promesse. Puis, sans donner aucun sujet d'inquiétude à Lucius ni à Fulvie, il commença les opérations du partage des terres, en nommant partout en Italie des commissaires chargés de les distribuer et ec recrutant des arpenteurs. Il était cependant trop intelligent et aussi trop ambitieux pour se laisser gouverner par Fulvie et pour ne pas faire valoir ses droits de triumvir. Il y eut donc bientôt des mécontentements et Lucius se mit à l'accuser de violer ses droits de consul (2). Mais Octave qui, tout en ayant de nombreux
(i) Appibn, B. C, V, i2. Appien se trompe cependant en disact que les légions furent restituées et Dion, XLVIII, 5, a raison de dire le contraire.
(2) Les clauses particuliòres de l'accord do Tóanum nous montrent bien que cette accusation ay&it été diiigée coulro
LA FfN D'UNE ARISTOCRATIE 281
^;ujet8 de plaintes (i), voulait distribuer sans retard les terres, supporta avec patience cette nouvelle vexatien. Bientôt dans beaucoup de villes d'Italie, parmi lesquelles nous pouvons compter avec certitude Ancóne, Aquin, Béne'vent, Bologne, Capone, Crémone, Fermo, Florence, Lucques, Pesaro, Rimini et Venouse, arrivèrent les commissaires, chargés de choisir les terres pour les vétérans, de dresser la liste des propriétaires, de répartir entre eux la contribution qui était probablement proportionnée à la fortune, et qui ne consistait pas seulement en terres, mais en bestiaux, en esclaves et en instruments agricoles; de terminer enfia pour chaque expropriation les indemnités, qui d'ai-.leurs ne seraient pas payées (2); et de répartir, avec l'aide des arpenteurs, les terres, ainsi que les esclaves et le bétail. Au printemps la grande spoliation commence. Les familles aisées, comme celle d'Albius Ti- 'auUus ou celle de Properce en Ombrie, perdaient une grande partie de leur patrimoine ; les petits propriétaires qui possédaient un terrain plus petit que la part la plus faible faite à un vétéran perdaient tout; la classe des propriétaires, cette bourgeoisie aisée de l'Italie qui avait si platoniquement favorisé le parti des conjurés, devait céder aux vétérans une partie dea terres où, pendant les dernières années elle avait si péniblement planté de la vigne et les oliviers, en empruntant de l'argent à des taux si usuraires; il lui fallut partager avec ces soldats qui revenaient de Philippee les troupeaux dont elle avait amélioré les races, les
Octave. Voy. Appien, B. C, V, 20 : tovç fièv (uiìtouc Ta icatpia StoixElv, [x:^ x(i>Xuo(tÉvou; uno tûv Tptûv àvSpùv.
(4) Dion, XLVIII, 5.
(2) Un passage d'AppiEN, B. C, V, 12, nous montre qu'on fixa les indemnités. Mais elles ne furent pas payées.
esclaves qu'elle avait achetés à des prix si élevés et qu'elle avait eu tant de peine à former. Les vétérans ne voulaient plus comme les soldats d'autrefois de terres incultes à défricher, mais des champs que le travail des autres avait déjà mis en rapport, et pourvus d'instruments, de troupeaux et d'esclaves; et c'était dans ces propriétés qu'ils voulaient finir tranquillement leur vie, comme de bons rentiers, meçabres d'un sénat municipal (1).
Mais une agitation redoutable éclata en Italie au moment où l'on commençait à faire ce travail de répartition. De partout, dans les premiers mois de l'an 41, les villes menacées envoyèrent des députations à Rome pour intriguer, supplier, et protester surtout contre le fait que cette spoliation ne frappait que dix-huit villes d'Italie. Si Tltalie devait nécessairement subir cette spoliation, n'était-il pas juste que tous les citoyens y prissent part (2)? Octave, qui était jeune, discrédité et malade, ne pouvait manquer d'être inquiété par cette agitation, ces plaintes et ces intrigues. Mais une autre difficulté bien plus grave, et très inattendue, survint encore. Fulvie et Lucius, irrités en voyant le jeune homme moins docile qu'ils l'auraient voulu, s'entendirent pour arrêter sous diflérents prétextes ce partage des terres qu'il faisait. Ils commencèrent par dire qu'il fallait attendre qu'Antoine fût revenu d'Asie; puis ils prétendirent que si le partage se faisait immédiatement, les vétérans de César, qui à Philippes avaient combattu sous les ordres d'Antoine,
(1) Dion, XL VIII, 6 ; y.s,tâ xe t>ìì SouXeîo^, xai [iztà t^ç óXXt;; 7.aTOffxeuîj4 TOÙçSeffTiOTa; Ó Kacaap àyçpeTxo. Voy. Viugile, Bue. l, 70:
Impius haec tam cuit* ooralia milM habebit
(2) AmsK, B. C, Y, lì.
devaient être conduits dans leurs colonies ou par Antoine lui-même, ou par ses représentants, afin que leur reconnaissance fût pour Antoine et non pour Octave (1). Celui-ci montra le texte de l'accord conclu à Philippes, mais Fulvie et Lucius ne cédèrent pas. Fulvie même semble avoir tant fait par ses objurgations et ses intrigues auprès des vétérans présents à Rome, qu'Octave finit par céder (2). Il chargea Asinius Pollion de diriger les commissions qui opéraient dans la Gaule cisalpine (3), et il mit dans les autres commissions diff'érents amis d'Antoine, tels que Plancus qui fut désigné pour la commission de Bénévent (4). Mais les difficultés allaient toujours croissant pour Octave, en dehors même des méchancetés de ses ennemis. Les vétérans, que le sentiment de leur puissance rendait insolents, s'emparaient de terres qui ne leur étaient pas destinées (5). Dans la classe aisét l'admiration que l'on avait pour Brutus et Cassius, la haine pour le triumvirat despotique, le désir des libres institutions étaient avivés par la colère que causaient la perte des biens et les indemnités non payées. Beaucoup de petits propriétaires, en se voyant dépouillés de tout, prenaient leurs armes et en venaient à la vioence et au meurtre (6); les uns allaient s'enrôler dans l'armée de Sextus Pompée (7) ; les autres s'adonnaient au brigandage; d'autres encore mettaient dans
(1) Appien, B. C, V, 14; Dion, XLVIII, 5 et 6.
(2) Appien, B. C, V, 14.
(3) Servius, ad Virg. Bue., II, 1.
(4) C. /. L., X, 6087. Qu'il ait été désigné pour cette mission à la suite des remontrances de Lucius et de Fulvie n'est qu'une supposition.
(5) Appie.v, b. c, V, 13.
(6) Dion, XLYIII, 8.
(7) Ajpibn, b. C„ V, 23
un char leurs enfants et leurs pénates et se rendaient à Rome avec l'espoir d'y trouver à vivre d'une façon ou d'une autre. Bientôt Rome, où se pressaient déjà les vétérans qui attendaient qu'on les conduisît dans les colonies, fut envahie par les bandes faméliques de leurs victimes qui se réfugiaient en gémissant dans les lemples (1). Le pire de tout, c'était le manque d'argent, Antoine n'envoyait rien (2); et cependant Octave avait à verser aux vétérans les sommes promises, à donner aux soldats plus pauvres un peu d'argent comptant, à leur fournir des esclaves et des instruments, quand les confiscations ne suffisaient pas; enfin les propriétaires expropriés ne cessaient pas de lui réclamer des indemnités. Il recommença à vendre les biens des proscrits et ceux des riches qui avaient succombé à Philippes, ceux de LucuUus et ceux d'Hortensius ; il put en tirer quelque argent (3); car beaucoup de vétérans et dofficiers, aussi bien de l'armée des triumvirs que de celle de Brutus et de Cassius, étaient revenus de Philippes avec un beau magot, et ils le plaçaient volontiers dans des biens achetés à vil prix. Octave mit en outre un impôt sur les villes exemptes de la confiscation des terres. Mais c'est de sommes bien plus fortes qu'il aurait eu besoin I Pour comble de malheur, au printemps, Sextus Pompée se mit à affamer Rome, en faisant sur mer la chasse aux vaisseaux qui apportaient du blé, tandis que Domitius demeurait le maître de r Adriatique. Tous les conjurés survivants, les restes
(1) Appibn, B. C, V, 12.
(2)Appibn, B. C, V, 13; V, 15.
(3) Aj-pien, b. c, V, 12. On voit cependant par Dion, XLVIII, 7 et par Ajppien, B. C, V, 72, que cette année-là et au moment de la paix de Misène, beaucoup de biens confisqués n'araient pu encore être vendus.
de la flotte et de l'armée de Brutus et de Cassius, Staïus Murcus, Cassius Parmensis, Glodius, avaient rejoint Sextus ou Domitius; et ainsi Sextus surtout était devenu plus fort et plus hardi (1).
Dans un si grand embarras Octave ne pouvait manquer d'être conciliant et modéré. Malheureusement la modération irrite les gens violents encore plus qu'une attitude provocatrice. Lucius et Fulvie, au lieu de cesser leurs vexations, ne firent que les augmenter; non seulement ils ne lui donnèrent pas les deux légions promises; mais Calénus et Asinius PoUion, sous l'instigation de la terrible femme à laquelle ils ne savaient pas résister, refusèrent de laisser partir les six légions que le triumvir voulait envoyer en Espagne sous les ordres de Salvidiénus (2). Enfin, Lucius machina contre lui une manœuvre d'une extrême audace; il essaya de tirer parti de la haine des propriétaires contre Octave, sans toutefois mécontenter les vétérans; et il soutint dans beaucoup de discours qu'il n'était plus nécessaire de procéder à de nouvelles confiscations, car on disposait encore d'une quantité de biens des proscrits avec lesquels on pourrait contenter les vétérans (3). L'aversion universelle que l'on avait pour Octave, la peur des confiscations, et le mécontentement général rendaient les gens crédules; l'on dit partout que Lucius Antonius avait raison, qu'Octave continuait les confiscations parce qu'il ne songeait qu'à gagner l'amitié des soldats en les enrichissant (4). Les discours que pro-
(1) Velukob, 2, 72; Dion, XLVIII, 7 et 19;Appibn, B. C, V, 2 et 25.
(2) C'est ce que nous montre la convention de Téanum : Appien, B. C, V, 20. Voy. Dion, XLVIIF, 10.
(3) Appibn, b. C, V, 19; Dion, XLVIJ\ 7.
(4) Dion, XLYIII, 7.
286 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROxME
nonçait Lucius n'étaient dans sa pensée que des feintes pour désorienter et troubler son adversaire, mais l'effet qu'ils produisirent alla bien au delà de ce qu'il avait imaginé. La bourgeoisie aisée s'imagina que Lucius était accord avec Marc Antoine pour désapprouver Octave ; ce qui restait du parti conservateur conçut bientôt pour Lucius une bienveillance inattendue et presque incroyable; les propriétaires menacés, se croyant protégés par le consul, reprirent courage et voulurent se défendre à main armée. Les bagarres se multiplièrent : il y en eut dans les campagnes, dans les petites villes (1), et même à Rome, où un très grand nombre de bandits chassés de toute part volaient et assassinaient; la misère et la famine croissaient à un tel point qu'un grand nombre d'artisans, affranchis ou étrangers, ne trouvant plus de travail, ne se sentant plus en sûreté, et souffrant de la cherté des vivres, fermaient leur boutique et s'en allaient à l'aventure dans d'autres villes (2). Bien des gens du parti d'Antoine et au début Fulvie elle-même furent effrayés en voyant une telle agitation, et ils eurent peur de s'aliéner les vétérans (3); mais Lucius se trouva entraîné par le mouvement qu'il avait lui-même fait naître, et trompé lui aussi par les apparences de cette agitation, il alla plus loin, et se posa nettement en défenseur des propriétaires dépouillés. 11 devenait ainsi Thomme le plus populaire en Italie, excepté auprès des vétérans. Lucius sou-
(4) Dion, XLVIII, 8-a.
(2) Appien, B. C, V, 18.
(3) Appien, B. C, V, 19. C'est là un fait important, parce qu'il montre que Lucius ne fut pas, comme le veulent certains historiens, un instrument entre les mains de Fulvie, mais qu'il agit poiir son compte et pour des motifs personnels, s'unissant dans la suite à Fulvie, quand celle-ci pour d'autres motifs fut amenée à faire de l'opposition à Octave,
tenait maintenant ouvertement que les terres ne devaient être données qu'à ceux des vétérans de César qui, après les Ides de mars, s'étaient enrôlés de nou veau et avaient combattu à Philippes ; quant à ceux qui étaient restés chez eux, ils ne devaient rien avoir (1). L'agitation que Lucius souleva, dans toute ritalie, avec ces déclarations fut si grande, qu'Octave, effrayé, s'efforça d'apaiser le public exaspéré par quelques concessions. Il renouvela la loi de César qui dispensait pour une année de payer les loyers inférieurs à deux rnille sesterces à Rome et à cinq cents sesterces dans les autres villes d'Italie; il décida que, dans les distributions de terrains aux vétérans, on ne toucherait pas aux propriétés des sénateurs, aux biens donnés en dot, aux terrains dont l'étendue était assignée aux vétérans; il tâcha de sauver ainsi les petits propriétaires de la ruine complète dont ils avaient été menacés (2). Ces concessions consolèrent un peu les classes moyennes ; et au milieu de l'épouvantable confusion une voix douce et harmonieuse entonna un chant de reconnaissance, qui devait résonner dans les siècles. Virgile, qui était petit propriétaire lui-même, osa pour la première fois dans la poésie bucolique traiter ce que nous appellerions aujourd'hui un sujet d'actualité; il exprima dans la première églogue sa reconnaissance et celle des petits propriétaires italiens pour le jeune triumvir qu'il ne connaissait pas encore, en y mêlant un peu de cette emphase à demi religieuse qui, depuis l'apothéose de César, tendait à s'étendre des morts jusqu'aux vivants, du fondateur qui avait été tué jusqu'aux nouveaux chefs du parti populaire victorieux :
(1) Cela aussi est prouvé par les clauses de la convention de Tf^atinm : Appien, B. C, V, 20.
(2) Dion, XLVIII, 8-9.
0 Melibœe, deus nobia hœc oti» fecit : Namque erit ille mihi semper deus ; illius aram Sœpe tener nostris ab ovilibus iiabuet agnus (1),
' Et il terminait par une douce description de la paix du soir dans la eampagne :
Et jam summa procul villarum culmina fumant Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.
Mais pour Octave le culte des bergers de Virgile était une consolation bien faible à côté du mécontentement que ces concessions firent naître parmi les vétérans présents à Rome. Ceux-ci, qui avaient d'avance peu de respect pour lui, se répandirent en injures, firent des démonstrations insolentes et allèrent même jusqu'à tuer les officiers qui avaient osé leur faire des reproches (2). Pour calmer aussi les soldats, Octave, qui n'avait pas osé punir les meurtriers des officiers, semble avoir promis d'augmenter le nombre des villes sur le territoire desquelles les colonies seraient fondées; il décida en outre qu'on ne pourrait pas prendre leurs champs aux parents des vétérans (3); et pour payer plus vite les soldats, il emprunta, comme il le disait, et en réalité s'appropria tout simplement les sommes déposées dans les temples d'Italie comme trésors sacrés (4).
(1) Shaper pense que les vers 7 et 8 ont été ajoutés après l'an 30 avant J.-C. quand on introduisait dans l'État le commencement d'un culte d'Acguste. Mais cette hypothèse est inutile : au contraire, ces vers, s'ils ont été écrits à cette époque-là, nous aident à comprendre les courants révolutionnaires de sentiments nouveaux qui gagnaient le public et la littérature, et d'où naquit l'idéo do l'apothéose de César.
(2) Les faits racontés par Appien, V, 15-17, nous sont expliqués dans le récit plus bref de Dion, XLVIII, 9. Voy. aussi Soó- TONB, Aug., XIII : ncque veteranorum neque postessorum gratiam tenuti.
(3) Dion, XLVIII, 9.
(4) Appien, B. C, V, 13.
tïS BVÊNEMBNTS DE ROME DES 15, 16 ET 17 MARS DE l'an 44 AVANT JÉSUS-CHiaST.
Les sources historiques pour les événements survenus à Rome entre la mort de César et la première séance du sénat, qui se tint après la mort du dictateur, sont les suivantes :
Appien, B. C. II, 119-152.
Nicolas de Damas : Bt'oç Ka(<yapoç, 26-27.
Dion Cassius, XLIV, 28-35.
Il faut joindre à ces sources principales des renseignements épars dans de nombreux ouvrages, et spécialement dans les Philippiques et les Lettres de Gicéron, dans les vies de César, de Cicéron, de Biutus et d'Antoine par Plutarque. Gicéron, Phil. II, xxxv, 89, nous apprend que la séance du sénat dans le tempie de Tellus eut lieu le 17 mars : t Post diein tertium veni in aedem Telluris. Les événements dont il est question eurent donc lieu dans les journées du 15, du 16 et en partie du 17. Mais les récits qui en ont été faits sont si confus et si contradictoires, que cette épisode de l'histoire ancienne est, comme on l'a dit, un véritable labyrinthe. Voyons s'il est possible d'en retrouver le fil, et remontons au moment où les conjurés s'étaient " banicadés dans le Capitole.
m. — yic gQ
soc GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
Examinons le récit d'Appien. Entre l'occupation du Capitole et la convocation à la séance du sénat (ch. 120-12Gi, Appien ne met qu'une seule nuit. Il raconte qu'après Toccupation du Capitole :
a) Les conjurés convoquèrent sur le forum une concio d'hommes du peuple qu'ils avaient soudoyés, pour faire une démonstration en leur faveur, et le préteur Cinna y prononça un discours contre César (cliap. 121);
b) Dolabella soudoya une bande de vétérans, se présenta sur le forum avec les insignes de consul, parla violemment conti'e César et invita les conjurés à descendre du Capitole (cbap. U-2];
c) Brutus et Cassius descendirent donc du Capitole, et Brutus, sur le forum, fit un discours au peuple (chap. 123);
d) Les conjurés, après le retour de Brutus et de Cassius sur le Capitole, reçurent la visite de leurs amis de Rome les plus cminents et envoyèrent une ambassade pour entrer en pourparlers avec Lèpide et avec Antoine (ch. 123);
e) Antoine et Lèpide répondirent par une déclaration qui était une feinte (ch. 12-i);
/) Alors Antoine (ch. l-I'j) ràc ixèv àp/àî t/.éltxxje. vuxToçvXaxeTv (c'est la première allusion à la nuit), et il prit d'autres dia positions pour la Kuit; et cette même nuit(Trj; òaùrò; vjxró;^ il s'empara de l'argent et des papiers de César. Le lendemain le sénat fut convoqué : òiàypaaij-a vw-tÔî àvsyiYvwffXETO ÎA.V7a)vîou TTiV lîo'j/viv (TVYy.aÀoùvToç èfi Tîpo yjfxspac è; to tt^ç T^ç Upóv.
11 est facile de voir que, puisque, entre l'assassinat de César et la séance du sénat, il y eut deux nuits, celle du 15 au 16 et celle du 16 au 17, Appien saute un jour, et raconte les choses comme si tout s'était passé le 15 et le 16, et comme si le sénat eût été convoqué le matin du 16. Je suis donc tenté de supposer que les choses racontées aux chapitres 121-124, et qui se seraient passées entre l'assassi.iul de César et le soir du 15, eurent une durée plus longue et occupèrent à la fois la journée du 15 et celle du 16. Cette hypothèse est confirmée par ce fait que César fut tué à une heure déjà avancée du matin, et que la fuite sur le Capitole, OÌ1 les conjurés eurent à se barricader et les dispositions urgentes qu'il leur fallut prendre demandèrent un certain temps; il n'est donc pas vraisemblable qu'ils aient pu prendre aucune décision avant l'après-midi.
Un des faits racontés par Appien se passa certainement dans l'après-midi du 15; c'est la visite faite aux conjurés par les membres les plus éminents du parti consenrateur. Non seulement Dion, qui dit que les citoyens se rendirent auprès des conjurés le soir, à^'éanépaç, est d'accord sur ce point avec Appien, mais le témoignage direct de Cicéron, qui prit part à cette réunion, confirme d'une façon indubitable le récit des historiens : Gic. A. XIV. x, d, — : Meministine me clamare, ilio ipso primo Capitolino die senatuin in Capitolium a prœtoribus vocari? Phra,5e qui certainement fait allusion à la réunion au sujet de laquelle Cicéroa nous donne d'autres détails dans sa lettre A. XIV, xiv, 2 : Illum sermonem capitolinum mihi non placuisse, tu testis es. Quid ergo? Ista culpa Brutorum? Minime illorum quidem : sed aliorum brutorum, qiii se cautos ac sapientes putant : quitus salis fuit lœtari, non nullis etiam gratulari, nullis permanere.
Dans l'après-midi du 15 il y eut donc une réunion des personnages éminents du parti conservateur où l'on examina la situation. Les passages de Cicéron que nous venons de citer nous montrent que la réunion était nombreuse au Capitole et que l'on discuta longuement : or il n'est guère vraisemblable que tout ce monde se soit ainsi réuni parce que l'on aurait eu presque exactement à la même heure l'idée d'aller au Capitole. D'autre part, représentons-nous les conjurés qui, il ne faut pas l'oublier, avaient formé le projet de parler au sénat et de lui faire décréter la restauration de la république aussitôt après la mort de César, mais qui en avaient été empêchés parce que les sénateurs s'étaient enfuis : quelle dut être une de leurs premières pensées, dès qu'ils furent remis de leur trouble et qu'ils se furent barricadés sur le Capitole? Ce fut évidemment de s'entendre avec les personnages les plus en vue du parti conservateur. Cette idée pour des hommes qui voulaient restaurer les pures institutions républicaines, était tellement nécessaire, qu'ils ne durent pas attendre que ces personnages vinssent d'eux-mêmes, mais qu'ils les prièrent de venir, en envoyant chez eux leurs esclaves et en indiquant une heure pour le rendez-vous. Au nombre des invités était naturellement Cicéron.
Une réunion des conservateurs les plus éminents qui.
comme il est probable, avaient été appelés par les conjurés, se tint donc dans l'après-midi du 44 sur le Capitole. De quoi fut-il question dans cette réunion? C'est là une chose importante à examiner et qui peut nous aider à résoudre un autre problème, celui desavoir à quel moment Dolabella prononça son discours contre César et se rendit au Capitole avec ses insignes de consul. Nous avons déjà vu que Cicéron dit avoir proposé à cette réunion (A. XIV, x. i) senaium %n CapitoHuvi a prœtoribus vocmvì. Et il donne d'anstres détails dans la seconde Philippique;xxxv, 89 :i)ice6am illisin Capitolio liberatoribus nostris cum me ad te (scil. ad Antonium) ire vellent ut ad defendendam rempublicam te adhortarer, quoad metueres, omnia tepromissuriim; simul ac ttmere désistes similem te futiirum tui. Itague cum celeri consulares irent redirent, in sententia mansi.
Même en supposant que Cicéron ait un peu exagéré sa perspicacité dans ce passage des Philippiques, il est évident que le principal objet de la discussion fut l'attitude à observer à l'égard d'Antoine. La question déjà agitée par les conjurés avant la mort de César, à savoir s'il convenait de tuer en même temps que le dictateur son collègue au consulat, revenait sous une autre forme : fallait-il traiter avec Antoine et lui demander de convoquer le sénat, soin qui lui revenait d'après la constitution; ou bien, au lieu de s'en remettre à lui, fallait-il convoquer le sénat d'une façon révolutionnaire, par exemple, comme le proposait Cicéron par l'entremise de Brutus et de Cassius, qui étaient préteurs? Or, la discussion ne se serait pas présentée sous cette forme, si elle eût eu lieu après que Dolabella se fut déclaré consul, et qu'il fut monté au Capitole pour saluer les conjurés. Dans ce cas-là, en effet, Dolabella eût pris part à la discussion, et on aurait examiné la question de savoir si on pouvait le charger de convoquer le sénat. Il n'est fait aucune allusion à pareille chose; c'est une preuve évidente que Dolabella n'accomplit son usurpation que dans la journée du 16. Cette première considération est renforcée par différents faits qui nous portent à croire que la réunion sur le CapiLole dura presque jusqu'au soir. Nicolas de Damas, XXVII, ne nous dit-il pas que les envoyés des conjurés portèrent leur message à Antoine dans la soirée? Or, comme ce message fut la première chose mise à exécution
par les conjurés après la sessvo capitolina, cette reunion ne dut prendre fin que le soir. Et la chose est assez naturelle : en effet, avant que les conjurés se fussent barricadés, qu'ils se fussent entendus et qu'ils eussent fait appeler les sénateurs, plusieurs heures durent s'écouler, en sorte que la réunion ne put avoir lieu que dans l'aprés-Daidi : pour peu que la discussion se soit prolongée, on arriva au soir, sans que Dolabella eût encore rien fait.
C'est donc le 16 que Dolabella se fit consul. Pour compléter le récit de ce que firent les conjurés dans la journée du 15, il reste à eiaminer si ce même jour les conjurés tinrent une réunion populaire sur le forum. Cette réunion aurait dû avoir lieu avant la sessio capitolina, puisque celleci dura jusqu'au soir : et c'est en effet ce que prétendent App., B. C. II, 122; Dion, LXIV, 21 ; Nie. Dam., XXVI. Plutarque, au contraire {Brut., 18), place le discours sur le forum après la réunion sur le Capitole, mais cela revient à le reporter à la journée du 16, puisque le soir du 15, il ne restait plus le temps de rien faire. Il me semble donc que la version de Plutarque est la seule vraisemblable. Il n'est pas possible que des gens qui avaient si peur du peuple et des vétérans, qu'ils se barricadaient sur le Capitole, aient osé descendre sur le forum pour haranguer le peuple sans avoir disposé les choses de façon à être sûrs qu'ils pourraient parler librement et que leur vie ne serait pas exposés. Ces frajeurs étaient certainement exagérées, mais l'historieu ne doit pas oublier que la plupart du temps ses personnages se trompent dans leur manière déjuger les choses et qu'ils agissent non d'après ce qui est en réalité, mais d'après ce qu'ils voient. Plutarque raconte que Brutus et Cassius descendirent pour parler au foi'um, entourés d'un grand cortège de citoyens éminents : je considère ce renseignement comme exact, parce qu'il correspond bien à la condition des choses et des esprits, et parce qu'il n'est pas possible que Brutus et Cassius aient osé sans cette précaution se présenter devant le peuple. Mais alors il est nécessaire que la grande réunion ait eu lieu le 16; les conjurés n'auraient en effet pas pu organiser ce cortège, dont l'idée était peut-être empruntée au cortège qui accompagna Cicéron lors de l'exécution des complices de Catilina, avant de s'être entendus avec les coQservateurs les plus éminents de
8ie GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
Rome. Il reste donc à conjecturer que cette manifestation pour la journée du 46 fut décidée dans la sessio capitolina de l'après-midi du 45.
En résumé, dans 1 après-midi du 15, les conjurés tinrent seulement cette grande réunion sur le Capitole, et ils perdirent tout l'après-midi, d'abord à convoquer les gens, puis à discuter. Les discussions furent longues, et l'on prit des décisions, entre autres celle d'envojer des ambassadeurs de paix à Antoine, et de préparer la grande manifestation pour le lendemain.
Venons-en maintenant à Antoine. Que fît-il dans l'aprèsmidi du 45 mars?
Dans le premier renseignement que nous ayons sur Antoine, il s'agit du soir, et c'est quand les ambassadeurs des conjurés sont venus le trouver (App., B. C. II, 123 : Nie. Dam., XXVIl). Depuis le moment où il s'enfuit du sénat jusqu'au soir, nous ne trouvons rien qui le concerne. Cette absence de renseignements n'est probablement pas accidentelle, mais elle provient d'une raison fort simple : c'est qu'Antoine ce jour-là ne fit rien d'important. Il y a certainb faits élémentaires que les sources ne nous donnent jamais, mais que l'historien peut affirmer avec confiance, en les déduisant d'un examen de la situation. Nous nous trouvons ici en face d'un de ces faits qu'on néglige facilement, et qui ont pourtant une si grande importance : c'est que, dans les premières heures qui suivirent la mort de César, Antoine savait que César avait été tué, mais qu'il ne savait pas qui étaient les conjurés, quel était leur nombre, quels étaient leur but et leurs intentions. C'est donc un fait certain, bien qu'on n'en trouve pas trace dans les sources, qu'aussitôt remis de son trouble, Antoine chercha à se renseigner, qu'il envoya ses gens aux informations, qu'il voulut prendre l'avis de ses amis; et que tout cela lui demanda de longues heures. Il n'est pas impossible qu'il ait môme envoyé chercher pour avoir leur avis certains césariens qui étaient alors sur le Capitole au nombre des conjurés; Antoine certainement ne se doutait pas que tant d'iiommes de son parti eussent prêté la main à l'assassinat.
Telle fut donc la première chose que fit Antoine. Quel en fut le résultat? Quels renseignements put-il obtenir? Quels amis vinrent le trouver? Pour ce qui est des renseignements, il est tout probable qu'ils furent très confus, pleins de contradiction et d'exagération. Il en est toujours ainsi après les brusques catastrophes. Quant aux amis qui accoururent auprès de lui, nous avons un document qiii nmis permet de faire une conjecture vraisemblable. Nie. Daxi. XXVI, et App. B. C. II, 423-124 disent que l'ambassade fut envoyée à Antoine et à Lèpide, et qu'ils répondirent tous les deux ensemble, selon Nicolas de Damas, en demandant à réfléchir jusqu'au lendemain soir, et selon Appien en se déclarant prêts à délibérer avec les conjurés au sénat, et en disant qu'ils étaient d'accord tous les deux pour rétablir la concorde entre les citoyens. Il me semble que ce renseignement ainsi donné est inexact, mais qu'il n'est que la déformation d'un fait exact. Lèpide n'était pas un personnage très considérable; la mort de César lui faisait perdre sa charge de magister equitum ; il n'avait pas, comme nous le verrons, et contrairement à ce que, l'on a coutume de dire, une armée dans le voisinage de Rome : on ne comprendrait donc pas pourquoi les conjurés lui aurait envoyé leurs ambassadeurs, à lui et non à Dolabella, à Calénus, à Pison et à d'autres illustres césariens. Pour Antoine la chose est différente; Antoine en effet était consul. D'autre part, l'affirmation que Lèpide et Antoine répondirent ensemble, et en étant d'accord tous les deux, est trop précise chez les deux historiens, et elle est confirmée par ce fait que dans les jours suivants aussi nous voyons Antoine et Lèpide agir ensemble et d'accord l'un avec l'autre. Une conjecture peut résoudre d'une façon satisfaisante toutes ces contradictions : c'est que Lèpide soit accouru à l'invitation d'Antoine et qu'il y soit venu seul, en sorte que, quand les envoyés des conjurés arrivèrent, ils les trouvèrent ensemble en train de se concerter. Cela explique comment ils purent l'un et l'autre faire le même soir une réponse identique. Il n'est pas surprenant d'autre part que Lèpide seul se soit rendu à l'invitation d'Antoine : nous savons en effet que la mort de César causa une frayeur terrible aux amis du dictateur. Hirtius, Pansa, Calénus, Salluste, tous enfin prirent la fuite, et ne reparurent que plus tard
Les ambassadeuM des conjurés trouvèrent donc Anloin« et Lèpide en train de conférer. J'ai fait dans le récit une autre conjecture que tout lecteur judicieux acceptera comme une vérité à peu près démontrée, tant elle semble confirmée par la raison logique des choses : c'est que ce fut dans l'entretien qu'ils eurent avec les ambassadeurs des conjurés qu'Antoine et Lèpide apprirent ce qu'était véritablement la conjuration, et que les plus gros personnages du parti césarien y avaient pris part, en s'alliant avec ce qui restait du parti de Pompée et avec beaucoup de ralliés. Les ambassadeurs devaient en effet chercher à grossir le plus possible l'importance de la conjuration en disant qui étaient les conjurés et quel était leur nombre, de façon à engager Antoine à s'entendre avec eux pour travailler d'un commun accord à la restauration de la république. Mais il est vraisemblable aussi que l'ambassade et les renseignements qu'elle apportait aient causé une grande frayeur à Antoine et à Lèpide et éveillé en eux une très grande défiance. Cette alliance d'un si grand nombre de césariens avec les pompéiens et les conservateurs bouleversait de fond en comble les conditions politiques de la république , mettait dans un grand embarras les quelques césariens qui étaient restés fidèles. Cette frayeur et cette incertitude si grandes me paraissent expliquer la réponse d'Antoine et de Lèpide, qui, comme on sait, demandèrent qu'on leur accordât un jour pour réfléchir; et c'est aussi à mon sens justement parce qu'ils apprirent dans leur entretien avec les ambassadeurs qui étaient les conjurés et combien ils étaient, que c'est seulement le soir de ce jour-là et la nuit que nous apprenons quelque chose au sujet de l'activité d'Antoine et de Lèpide. Quand ils surent que César était tombé sous les coups de la coalition des césariens modérés et du parti conservateur, ils furent tous d'avis d'appeler à leur aide le parti populaire et révolutionnaire, ce qui subsistait du parti de Clodius, les vétérans ; enfin d'adopter la ligne de conduite qu'ils suivirent.
Quant à ce que firent Antoine et Lèpide le soir du 45 et dans la nuit du 45 au 46, la plupart des historiens modernes ont accepté trop complaisamment des traditions qui paraissent inexactes. C'est ainsi qu'on dit communément qu'Antoine, «'étant rendu le soir (x^c ô'aOtîjc vuxtóc, Api». li.C,
II, 125) à la domus publica, se fit donner par Calpumie les papiers et le trésor de César; puis qu'il alla prendre le trésor de l'Etat et l'emporta chez lui. Or il faut observer avant tout, pour ce qui concerne les papiers et l'argent de César, que les historiens modernes, suivant l'exemple des historiens de l'antiquité qui font toujours d'Antoine un aventurier incorrigible, sont portés, à considérer ce fait comme beaucoup plus violent et plus arbitraire qu'il n'était en réalité. Il avait, à titre de collègue, à peu près le droit de prendre les papiers de César, pour les mettre à l'abri des ennemis du dictateur qui chercheraient à s'en emparer; cela est si vrai que César lui-même (App. B. C. lU, 5) lui avait remis certains documents. Pouvait-on du reste laisser des documents officiels aussi importants entre les mains de Calpurnie? Et puisque cela n'était pas possible, qui donc, dans la confusion où l'on était, devait se charger de veiller sur eux, sinon le collègue de César? Et il en est de même de l'argent ; en le prenant, Antoine rendait service à Calpurnie, et la délivrait du danger de voir sa maison mise au pillage. Ce fut peut-être, comme le dit Appien {B. C. II, 125), Calpurnie elle-même qui pria le consul de se charger de ces dangereux dépôts. La chose du moins n'est pas invraisemblable. Quant au trésor de la république, il est absolument faux qu'Antoine ait été le prendre au temple d'Ops où il était déposé, dans la nuit du 15 au 16 : et les historiens qui racontent cette prouesse ont mal interprété certains passages des anciens, qui parlent au contraire de malversations des fonds publics perpétrées pendant plusieurs mois : Cic. A. XIV, xiv, 5 (lettre écrite probablement au mois de mai). Rapinas scribis ad Opis fieri; Cic, XIV, xviii, 8, (pendant le mois de mai). 0 haminem pudenteml (Dolabella) Kal. Jan. debuit; adhuc solvit, praesertim quum se maximo aere alieno Faberii manu liberavit et Opis opem petierit. Le trésor public n'avait donc pas été vidé le 15 mars, puisqu'on venait y voler de l'argent au mois de mai. Et ceci nous est confirmé par Cic. Phil. 2, 14, 15.
Quant à Lèpide, c'est à tort que l'on raconte qu'il ava.. en dehors du pomérium une armée, qu'il était en train de réunir pour se rendxe avec elle dans sa province. Dion, XLiv, 22, parle vaguement des arpatiûToi, et Appien, B. C. II, Ì2Ò, de la <7xpxTiS; wAi» ni l'un, ni l'autre ne nous disent
su GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
ce qu'étaient ces « soldats » et cette « armée » de Lèpide. Nicolas de Damas, xxvii, est plus précis : il dit que dans la nuit Lèpide réunit une "a-rpaTià èTttxoOpwv : or les £7tty.ovp6t sont les t gardes du corps des souverains ». Il ne s'agit donc plus de cohortes, mais d'une troupe réunie en toute hâte pour se défendre, tant il est vrai que Nicolas la compare à la garde du corps d'un roi. Et d'ailleurs cela est beaucoup plus vraisemblable, car il n'est pas possible que Lèpide se soit mis à réunir une armée dans les environs de Rome, pour aller avec elle dans la Narbonaise. Lèpide devait seulement aller prendre le commandement des légions qui étaient déjà dans la province; en outre, s'il avait e-i besoin d'augmenter son armée, il n'aurait certainement pas recruté ses nouvelles légions dans le voisinage de la métropole, où les bons éléments militaires étaient si rares, mais dans la Gaule elle même : et s'il les avait recrutées dans l'Italie centrale, il ne les aurait pas formées auprès de Rome, mais il aurait donné l'ordre aux recrues, comme cela se faisait toujours, de se rendre séparément dans une ville de la frontière. Depuis quelque temps on ne créait plus d'armées dans les environs de Rome. En outre ce n'est qu'en admettant cela qu'il est possible d'expliquer ce que dit Dion, XLIV, 34, à savoir que le 47 miars, quand la paix fut conclue, les soldats n'obéirent plus à Lèpide. La chose n'aurait pas été possible, s'il se fût agi de légioD ■■ naires liés au proconsul par le serment militaire.
Que dans la nuit du 45 au 46 Lèpide se soit occupé de recruter des soldats, Aniome de retrouver les chefs du parti césarien ex ût soulever les vétérans, les conjurés d« préparer les démonstrations du lendemain, la chose est vraisemblable en elle-mime. En effet, Nicolas de Damas, di», que le lendemain, le 40 par conséquent. Lèpide occupa le jTorum avec ses soldats et qu'Antoine apparut lui aussi sur le forum, et certainement pour remplir ses fonctions de con.sul. Il dut être un des rares magistrats qui se montrèrent ce matin-là : la plupart, en effet, étaient dans les rangs des conjurés sur le Capitole. L'apparition d'Antoine et l'escorte de Lèpide durent produire l'effet qu'ils cherchaient, et faire croire au public que le parti césarien ne se sentait nullement détruit par la mort de son chef. En effet, Nicolas âr: Damas (xxvii) ajoute immédialemeut qu'àla vue des soldat:]
de nombreux collegîa d'artisans, ètaiptat, qui hésitaient jusque-là, reprirent courage, coururent prendre les armes et vinrent sur le forum pour grossir l'escorte de Lèpide. Ce fait nous permet de placer dans la matinée du 16 et, après l'occupation du forum par les troupes de Lèpide, la première et peu heureuse démonstration en faveur des conjurés et le discours de Cinna, dont parle Appien. B. C. II, 421. Les îxepoi qui, dit-il, intimidèi'ent les manifestants, ne peuvent être que les soldats de Lèpide et les collegîa qui s'étaient unis à eux. Ces démonstrations eurent donc lieu dans la matinée du 16, comme cela est naturel d'ailleurs, les conjurés ajant intérêt à ne pas perdre trop de temps, et ceia nous confirme que les démonstrations furent préparées pendant la nuit. Appien raconte ensuite dans le chapitre suivant (122) l'usurpation de Dolabella; et cette succession des faits paraît si naturelle, qu'il n'y a pas d'objection à faire. J'ai donc mis dans mon récit de la matinée du 16, d'abord cette démonstration en faveur des conjurés, puis le discours et l'usurpation de Dolabella. Il faut noter ici comme signe certain de l'état d'âme des partis, que les vétérans et les artisans présents sur le forum et qui étaient là aux ordres de Lèpide, laissèrent Dolabella parler en toute liberté, comme ils avaient déjà laissé parler Cinna, preuve évidente que les premiers manifestants avaient eu d'eux une peur injustifiée, et que les césariens eux-mêmes et Lèpide, dans la matinée du 16, étaient comme leurs adversaires, très incertains et très irrésolus. Quand Nicolas de Damas (xxvii) nous dit que Lèpide, le matin du 16, se montra sur le forum « pour venger César », il anticipe sur des projets que Lèpide ne forma que dans la soirée, à la suite des événements de la journée. Que faisaient pendant ce temps Antoine et les conjurés? Un passage de Cicéron {PMI. II, xxxv, 89), semble faire allusion à des pourparlers tenus dans la journée du 16 : ] laque cum celeri consulares irent redirent (chez Antoine), in smtentia mansi, neque te (Antoine) illa die neque postero vidi. Dans quel but? Pour résoudre ce problème il convient d'examiner un document d'une grande importance, le seul document direct et original que nous possédons sur ces fameuses journées, la lettre de Décimus Brutus à Marcus Brutus et à Cassius, qui se trouve dans le recueil des lettres de Cicéron ad familiares, Xi, 1.
C'est un grand honneur pour Schmidt d'avoir découvert (le mot n'est pas trop élogieux), que cette lettre a été écrite le matiu du 17 mars, avant la séance du sénat; il est rarement donné à un historien de l'antiquité de voir un rayon de lumière aussi vive éclairer les décombres parmi lesquels on chemine dans la nuit du passé lointain.
La date donnée par Schmidt est aussi certaine que si elle était écrite au bas de la lettre, parce qu'elle est la seule possible. Il y a, il est vrai, des historiens qui donnent cette lettre comme étant de la fin du mois de mars ou du moia d'avril, mais ils ne font que démontrer leur lamentable ignorance de l'histoire de ce temps-là. En réalité il était absolument impossible qu'après le vote de l'amnistie qui eut lieu le 17 mars, et les funérailles de César, Antoine pût envoyer dire à Décimus, par l'entremise de Hirtius : t Se neque mihi provinciam dare posse aiebat, neque arbitrari tute in urbe esse queinquam nostrum. La Gaule cisalpine revenait alors définitivement à Décimus Brutus, et personne, pas plus Antoine qu'un autre, ne pouvait prononcer une phrase aussi insolente que celle-là : se... provinciam dare non posse, comme si la province lui eût appartenu. Un sénatus-consulte des plus graves n'avait-il pas été rendu, à l'application intégrale duquel tant de gens étaient intéressés, depuis les vétérans jusqu'aux meurtriers de César? En outre, au milieu des troubles qui suivirent les funérailles de César, il serait ridicule qu'Antoine eût envoyé dire à Décimus qu'il estimait qu'il ne serait pas en sûreté à Rome. Cela était manifeste pour tout le monde, puisque les uns se barrica» daient chez eux et que les autres prenaient la fuite. Cette phrase ne peut avoir été prononcée qu'avant que les désordres n'eussent commencé, et alors qu'Antoine, pour effrayer ses adversaires, était dans son rôle en faisant de sombres prévisions. La lettre fut donc écrite après la mort de César et avant la séance du 17 mars. Si l'on veut en fixer la date avec encore plus de précision, il faut étudier de près les phrases du commencement de la lettre : « Quo in statu simus cognoscite. Heri vbspehi apud mb Hirtics fuit; qua viente esset Antonius, demonstravit ; pesiitna scilicet et inlidtiiiy-
iîma non dubito quin his de rebus ante horam qoartam
Hirtius certiorem me sit facturas. La lettre a donc été écrite le matin, après l'aube (sans quoi il ne dirait pas heri vesperi) et avant l'hora quarta, c'est-à-dire, puisqu'il s'agit du mois de mars, entre six et dix heures du matin. La date du 15 étant écartée, puisque le 15 César était encore vivant, il faut choisir entre le 16 et le 17. Si c'était le 1<>, comme le veut Grœbe {App. à DrumanV, p. 411 et suiv.), Viieri vesperi indiquerait le soir du 15 mars; c'est-à-dire que le soir du 15 mars Antoine aurait envoyé Hirtius dire à Brutus qu'il ne pouvait pas lui donner la Gaule cisalpine. Cela est difficile à admettre; ce serait en efifet en contradiction avec ce que Nicolas de Damas (xxvii) dit si clairement, à savoir que Lèpide et Antoine, le soir du 15, ne fix*ent aucune réponse aux propositions des conjurés, mais demandèrent à réfléchir jusqu'au lendemain soir. Or il est évident que cette ambassade était une réponse aux propositions de paix faites par les conjurés, une contre-proposition par laquelle on déclarait accepter, à la condition que Décimus renonçât à sa province. Si l'on admet au contraire que la lettre a été écrite le matin du 17, Yheri vesperi concorde admirablement avec le texte de Nicolas de Damas : c'est le soir du 16, le moment où finissait le délai demandé aux conjurés. En outre, il est peu vraisemblable que le soir du 15, alors que la situation était encore si incertaine, et où Antoine et Lèpide se trouvaient désarmés, ils aient répondu à la proposition des conjurés de respecter leurs droits acquis, en prétendant imposer aux conjurés la renonciation aux meilleures provinces qu'ils avaient. Autant eût valu déclarer ouvertement et immédiatement la guerre. Il faut observer encore que, quand cette lettre fut écrite, Décimus Brutus avait laissé les conjurés sur le Capitole, et était allé ailleurs, probablement chez lui. Or il faut expliquer, au moins par une conjecture quelconque, cette séparation; et, tandis que, comme nous le verrons, j'en ai imaginé une qui me semble assez plausible, si on admet que heri vesperi indique le soir du 16, je n'en ai trouvé aucune pour le 15. Enfin la lettre est une réponse à une lettre de Brutus et de Cassius dans laquelle on demandait à Décimus son avis sur la situation : 3, Quid ergo est tui consilii? Et la réponse est pleine de tristesse. Or, dans l'après-midi du 15 et dans la nuit du
Si8 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
15 au 16, il ne s'était rien produit qui pût expliquer es découragement de tous les conjurés : la preuve en est qu'ils préparaient les démonstrations qu'ils firent ensuite le lendemain et que le lendemain aussi les pourparlers avec Antoine continuaient.
La lettre de la correspondance de Cicéron F. XI., 1, fut donc écrite le matin du 47, probablement dès l'aube, vers les six heures, et en réponse à une lettre de Brutus et de Gassius arrivée aussi ce matin-là et où on demandait à Décimus son avis sur la situation. Voyons maintenant quelles conclusions on en peut tirer, en commençant par mettre au clair les faits les plus importants qui en résultent et qui sont les suivants :
4» Le soir du 16, Décimus Brutus n'était plus sur le Capitole comme les autres conjurés ;
2° Le soir du 16, Antoine, donnant sa réponse aux conjurés, posa, comme condition à la paix, que Décimus renoncerait à la Gaule cisalpine.
Mais cette idée ne peut être venue tout d'un coup à l'esprit d'Antoine, le soir du 16. 11 est beaucoup plus probable, comme je l'ai dit dans mon récit, qu'Antoine conçut ce projet dans la nuit du 15 au 16, comme une chose avantageuse pour lui, s'il réussissait à obtenir la Gaule cisalpine. La raison en est simple, et je l'ai donnée dans mon récit : Décimus, dans la Gaule cisalpine, aurait été le soutien le plus vigoureux du parti conservateur au sénat. Il n'est donc pas étonnant qu'Antoine ait eu, dans la nuit du 15 au 16, l'idée de chercher à obtenir ce renoncement de la part des conjurés s'il devait conclure un accord avec eux, que, le matin du 16, il se soit efforcé de tout faire pour y réussir. C'eût été pour lui un grand avantage, si Décimus eût quitté ses compagnons; en effet, étant seul, il aurait été plus facile de l'amener à renoncer à sa province et cela l'aurait dispensé de recourir A des violences ou à des illégalités, toujours dangereuses. Ceci une fois admis, il en découle la conjecture très vraisemblable, que j'ai mise dans lerécit, à savoir qu'en reprenant, le matin du 16, les pourparlers qui furent l'occasion des allées et venues des sénateurs, Antoine avait pour but d'amener Décimus Brutus à quitter le Capitole. Enfin, la conjecture que dans la journée du 16 Antoine se soit proposé de contraindre ses adversaires à renoncer au
gouvernement de la Cisalpine est confirmée par un court et obscur passage d'Appien qui, sans cette lettre de Décimus Brutus, semblerait être une grosse erreur et un gros anachronisme. Appien, B. C II., 124, après avoir raconté l'ambassade des conjurés, qui, nous l'avons vu, eut lieu le soir du 13 mars, et avant de donner la réponse d'Antoine,
nous dit : 'Eòóxst xs..,. ■zzyyâZciy el SûvaiTO TrîpiTîrâ^ai Trpò; éauTO-jç
TT^v ffipaTiàv Triv AÉxfjLou..., < il leur parut bon (à Lèpide et à Antome) de voir s'ils pourraient gagner à eux l'armée de Décimus. Sans la lettre de Décimus, on croirait qu'Appien fait ici une confusion avec ce qu'Antoine fit plus tard, en juillet : au contraire, avec notre hypothèse, tout devient clair. Appien a trouvé dans ses sources, et il a raconté peu clairement cette même chose, dont la lettre de Décimus est pour nous le document véritable, à savoir qu'avant la séance du sénat, Antoine songeait à enlever la Gaule à Décimus.
Avec cette intention secrète, Antoine se mit donc à l'œuvre le matin du 16. L'insuccès de la manifestation que les conjurés firent dans la matinée fut sans doute un encouragement pour lui, et pour les césariens, qui étaient encore si incertains. Mais la trahison de Dolabella, dangereuse pour les césariens à cause desraisons que j'ai exposées, dut bientôt contre-balancer cet avantage. J'ai donc suivi Appien [B. C. II, 122), qui dit que les conspirateurs prirent le parti de faire la grande manifestation de l'après-midi après la trahison de Dolabella, et, au sujet de cette manifestation, j'ai tenu pour véridique ce que dit Appien, B. C. Il, 122, que seuls, parmi les conjurés, Gassius et Brutus descendirent sur le forum. Il esten effet vraisembable que pour ne pas rendre plus difficile aux sénateurs qui les accompagnaient leur défense, seuls les deux chefs les plus éminents du parti s'y rendirent et que les autres conjurés restèrent sur le Capitole. Il est évident aussi que les conspirateurs espéraient faire une parade semblable à celle que Cicéron avait conduite dcLDs les rues de Rome, après la condamnation des complices de Catilina, pour impressionner le public.
Les récits de Plutarque, d'Appien, de Nicolas de Damas nous montrent que Brutus put parler en toute liberté et qu'Antoine et Lèpide ne cherchèrent en rien à troubler la parade. Nous avons déjà vu que le matin, quand les premiers manifestants en faveur des conjurés parurent sur le
forum, les soldats et les ouvriers ne leur firent aucune oppesition. Si l'on réfléchit que Brutus jouissait d'une grande considération, que la trahison et l'usurpation de Dolabella ne pouvaient manquer de causer à Antoine beaucoup d'inquiétude; que les colons et les vétérans commençaient seulement à arriver à Rome, il n'est pas absurde de croire qu'Antoine devait être encore très perplexe, dans l'aprèsmidi du 16, quand Brutus et Cassius descendirent du Capitole et qu'il prit donc le parti de laisser faire et d'attendre, pour voir comment les choses allaient tourner.
Plutarque (Brutus, 18) dit que le discours de Brutus, bien que prononcé devant un public de césariens, fut écouté en silence, mais que, après Brutus, Cinna voulut parler, et qu'alors le peuple se mit à siffler et à s'agiter, si bien que les conjurés se virent obligés de retourner au Capitole. Mais le récit d'Appien (B. C, II, 123) est tout différent; selon lui, après le discours de Brutus, les conjurés revinrent sur le Capitole, mais il ne nous dit pas, d'une façon bien nette, ce qui s'était passé; il ajoute simplement que où è6à|5^oùv nu» ToTç irapoùcrt, ils ne se sentaient pas en sûreté. Nicolas de Damas (XXVII) ne nous parle pas non plus d'un discours de Cinna qui aurait fait suite au disconrs de Brutus. Il dit seulement que quand Brutus eut fini de parler, les conjurés revinrent sur le Capitole. D'autre part, comme toute la parade avait été organisée à l'avance, il n'est pas vraisemblable que l'on ait décidé de faire prononcer, après le discours de Brutus, un autre discours par Cinna, qui était un homme obscur. Il est également peu probable que, si le discours de Brutus n'eut pas un grand succès, Cinna se soit de lui-même, aventuré, à prendre la parole. On peut donc supposer que Plutarque a fait une confusion entre le discours prononcé par Cinna, le matin du 16, et les sifflets des vétérans qui l'accueillirent le matin du 17, comme il se rendait au sénat. En me basant donc principalement sur le texte d'Appien, j'ai dit que le discours fut accueilli froidement, si bien que les conjurés revinrent sur le Capitole, la parade ayant ainsi échoué. Cette explication me paraît tout à fait confirmée par le changement d'altitude d'Antoine. La lettre de la correspondance de Cicêron (F., XI, 1) nous a fait voir qu'Antoine, qui, pendant la journée, n'osïdt pa* faire troubler la manifestation des conjurés sur le forum,
posa le soir, comme condition à la paix, que Décimus Bru- (us renoncerait à sa province. Il y a plus : à cette espèce d'ultimatum se rattache évidemment la convocation du sénat pour le matin du 17, convocation qui fut faite inopinément le soir du 16, et probablement peu de temps après qu'Antoine eut donné sa réponse. Appien {B. C.,U, 126) dit en effet que ledit de convocation du sénat fut rendu vu/.TÓ;, et (II, 123) que, pendant la nuit, les conjurés firent prier instamment les sénateurs qui leur étaient favorables de ne pas manquer la séance. Comme la séance eut lieu le matin du 17, la nuit dont il est ici question est celle du 16 au 17. Ainsi donc Antoine, qui pendant toute la journée du 16 avait berné les conservateurs avec ses pourpalers, se résolut tout à coup à convoquer le sénat précipitamment pour le matin du 17...
Cela signifie que le soir du 16, Antoine se jugeait en état de dominer la situation et d'imposer ses volontés au sénat. Quelles purent bien être les causes de ce rapide changement? L'arrivée de nombreux vétérans et de nombreux colons et l'excitation croissante du peuple y furent certainement pour quelque chose; mais je vois aussi à cela une autre cause dans l'insuccès de la grande parade organisée par les conservateurs. Cette parade, comme je l'ai dit, dut faire comprendre à bien des gens que les conjurés avaient peur. Dans les révolutions, plus les impressions sont passagères, plus elles sont fortes : il n'est donc pas étonnant que, dans l'état d'excitation où il était alors, Antoine, encouragé par l'insuccès des conservateurs, ait lancé son ultimatum et cette convocation du sénat, voulant profiter du décourage' ment où se trouvaient ses ennemis, avant que quelque nouvel événement ne vînt relever leur courage.
Décimus Brutus, en effet, surpris inopinément et sans personne auprès de liu, manqua d'audace et se déclara prêt ù abandonner sa province; il demanda une legatio libera en mettant comme condition qu'elle serait aussi donnée à ceux de ses compagnons qui jugeraient bon de s'éloigner de Rome. C'est là ce qu'on peut voir très clairement dans la lettre F., XI, i, 2.
Nous pouvons ainsi expliquer une autre intrigue d'Antoine plus compliquée en cherchant k trouver pour quelle raison Décimus écrivait, le matin du 17, la lettre F., XI, i. Cette
in. 21
leitre est une réponse à une lettre de Brutus et de Cassius, dans laquelle comme on le voit par la réponse, ils demandaient à Décimus, deux choses :
1' S'il était vrai qu'il avait déclaré à Antoine qu'il était disposé à abandonner la Gaule cisalpine;
2» Quel était son avis sur la situation
Les paragraphes 1 et 2 de la lettre contiennent en effet une justification de sa renonciation. II faut pour cela qu'il ait eu à répondre à une question à ce sujet. Au paragraphe III, quid ergo est, inquis, tui consilii? commence la réponse à la seconde question. On peut conclure de là, avec beaucoup de vraisemblance, que dans la nuit Brutus et Cassius eurent connaissance de ces pourparlers entre Antoine et Décimus, et qu'ils envoyèrent demander des explications.
Gomment avaient-ils été ainsi renseignés? Il se peut qu'Antoine, pour les amener plus facilement à ses demandes, leur ait fait savoir que le principal intéressé consentait à renoncer à sa province, et qu'alors Brutus et Cassius, soupçonnant là. une tromperie, aient écrit à Décimus pour savoir si le renseignement était exact.
Antoine et Lèpide durent employer la nuit à soulever le peuple et les vétérans à les faire se rassembler autour du temple de Tellus, pour effrayer les conservateurs, à réunir les chefs du parti césarien, pour s'entendre sur cfc qu'il faudrait faire à la séance du sénat. La réimion des cés"»riens dut avoir iiea dès l'aube, le 17; j'accepte, en effet en toute confiance, l'hypothèse justifiée de Schmidt que le paragraphe vi de la lettre F., XI, i, est un posi-seriptuxn et que les mots post novissimum Hirtii sermonem font allusion à une visite que Birtius fit à Décimus le matin du 17, tandig que les sénateurs se rendaient au sénat, pour lui raconter les discussions qui avaient eu lieu dans la réunion des césariens, tenue peu de temps auparavant et racontée dune façon vraisemblable par Nicolas de Damas. (27) lî est à remarquer que dans cette réunion Antoine se déclara opposé à la violence et à l'illégalité, déclaration qui confirme ce que nous avons dit sur la prudence dont il avait fait preuve aux jours précédents ; c'est-à-dire qu'il redoutait le danger d'un coup d'État. Il faut remarquer encore que, le matin du 17, même quand Hirtius lui eut appria
que la majorité des césariens désirait la paix, Décimus ne redemanda pas sa province; illa considérait comme perdue et il lui suffisait de pouvoir rester à Rome, avec le droit d'avoir une garde.
Mais on pourrait sur ce point faire une objection et demander comment il se fait que dans la discussion au sénat Antoine ne parla pas de la Gaule cisalpine, et ne fit à ce sujet aucune proposition, tandis qu'à la fin on approuva l'amnistie, et l'on valida toutes les mesures prises par César.
Appien {B. C. Il, 427-135) a donné de celte séance un compte rendu très vraisemblable, et que j'ai suivi fidèlement, mais dans lequel Antoine ne parle ni de Décimus ni de la Gaule. Qu'était-il donc advenu de ses projets de la veille? La contradiction est étrange, mais elle peut s'expliquer par l'attitude du sénat, telle qu'elle est dépeinte par Appien {B. C. II, 127). Le sénat se montra soudain si favorable aux meurtriers de César, qu'Antoine comprit bien vite que, malgré l'absence des conjurés, et malgré les vétérans qui dehors poussaient leurs clameurs, sa proposition ne serait pas acceptée. La proposition d'inviter à la séance les meurtriers et la discussion à laquelle elle donna lieu dm'ent lui enlever immédiatement toutes ses illusions. En outre, tout le monde était venu à la séance avec tant de préoccupation, la situation causée par la guerre civile, par ia dictature, par la mort de César était si complexe et si embromllée que la discussion ne pouvait manquer de dépasser les limites dans lesquelles Antoine s'était peut-être proposé de la tenir, et qu'elle déborda, en passant par dessus les autres projets du consul. En d'autres termes, il me paraît évident que le soir du 16, enhardi par le succès des conjurés sur le forum, Antoine s'était imaginé que la majorité du sénat, dont il lui était impossible de connaître d'avance les sentiments, ne serait pas favorable aux conjurés. Au contraire, à son grand étonnement, il s'aperçut que l'assassinat de César était universellement approuvé.
LBS PBOVmCES DE BRUTUS, DR CASSIUS, D AltTOlHB BT DB DOLABBLLA
La question de savoir si César attribua dans les disposa tions prises avant sa mort des provinces à Brutus, à Gassius, à Antoine et à Dolabella, et quelles furent ces provinces, est une des plus confuses, tant sont contradictoire» les renseignements donnés par les textes anciens. Je suis pour ma part arrivé à considérer comme impossible que César ait attribué la Macédoine à Brutus et la Syrie à Cassius; je crois au contraire qu'il n'avait encore assigné aucune province à Brutus et à Cassius, et qu'il avait assigné la Macédoine à Antoine et la Sjrie à Dolabella... Je vais brièvement exposer ici mes raisons.
Ce qui fait que je ne crois pas que César avait design' Brutus et Cassius pour la Macédoine et la Syrie, c'est surtout que, s'il en eût été ainsi, il eût été nécessaire qu'elles leur fussent retirées par quelque détour légal ou quelque violence manifeste, qui eût été un événement très grave. Quelle déclaration de guerre plus explicite les césariens auraient-ils pu faire aux conjurés? Or nous ne trouvons absolument aucune trace d'une semblable provocation, et nous n'en voyons pas non plus le contre-coup dans les événements. Comment Brutus et Cassius auraient-ils pu écrire à Antoine au mois de mai la lettre de la correspondance de Cicéron F., XI, 2, et au mois d'août la lettre F, XI, 8, où ils
déclarent n'être pas encore certains des intentions hostiles d'Antoine? Et comment Gicéron qui dresse si souvent le catalogue des violences, des illégalités, des violations des volontés de César dont Antoine s'était rendu coupable eût-il passé sous silence celle qui, aux yeux des conservateurs, était la plus grande et la plus importante de toutes? Il faudrait admettre que le parti conservateur ait consenti de bon gré à cette spoliation, ce qui est impossible. En outre, si César avait destiné la Syrie et la Macédoine à Cassius et à Brutus, on ne s'expliquerait pas comment Cicéron eût pu célébrer en termes si emphatiques dans sa onzième Philippique (xii, 27-30) l'invasion de la Syrie et de la Macédoine par Brutus et Cassius : t %n Maûedoniam alienam advolavit; omnia sua putavit, quaevostra esse velitis... G. Cassiits... profectus est ut prohiberet Syria... qua lege quo jure ? Eo quod Juppiter ipse sanxit, ut omnia quae reipublieae salutaria estent, leg^ma et justa haberentur. »
Or, cacher ses violences sous des fictions légales est une chose si utile, même dans les révolutions, que, s'il y avait eu le plus petit argument sophistique pour défendre la légalité constitutionnelle des usurpations de Brutus et de Cassius, Cicéron n'aurait certainement pas osé défier, par cette sorte de provocation, la superstition de la légalité^ d'actant plus que Calénus avait fortement combattu ces propositions, en disant que l'usurpation de Brutus était contraire à la loi.
Mais il y a plus. Dans un passage auquel nul critique, à ma connaissance, n'a pris garde, Cicéron dit très clairement que César ne laissa aucune province aux deux conjurés. Dans une lettre écrite à Atticus, quand il eut appri» que le 5 juin Antoine voulait envoyer Brutus et Cassius acheter du blé en Asie et en Sicile, Cicéron dit (A. XV, IX, 4) : 0 rem miserami primum ullam ab istis, dein, $i ali' quam, haiw legatoriam provinoiam.
Donc, avant cette provincia legatoria, t«(i n'avaient donné nullaprovincia à Brutus et à Cassius, et le mot isti désigne évidemment César et les césariens. Si Brutus et Cassius avaient été d'une façon quelconque frustrés d'aussi grandes provinces, Cicéron se serait plaint bien autrement. Il me paraît donc établi que, quand César mourut, il n'avait encoi'C pourvu de province ni Brutus ni Gas&ius, et i«
chose n'est pas étonnante, car un homme tué à l'improviste dut nécessairement laisser bien des choses à moitié achevées.
Si les provinces de Macédoine et de Syrie ne furent pas attribuées à Brutus et à Cassius, à qui et de quelle façon furent-elles attribuées? Les historiens ont presque tous ajouté foi au récit d'Appien. où il est dit(B. C. ìli, 7, 8.) que, quand Brutus et Cassius se furent enfuis de Rome, Dolabella, sous l'instigation d'Antoine, fit, malgré l'opposition au sénat, approuver par le peuple une loi par laquelle la Syrie lui était donnée ; et que cette loi une fois approuvée, Antoine se fît donner la Macédoine par le sénat, qui n'osa pas résister. Velléius Paterculus (11.60) semble faire allusion à un événement de ce genre, mais dans une phrase très vague et qui, sans le texte d'Appien , resterait incompréhensible : Dolahella transmarinas (provincias) decrevit $ibi. Dion (xLvii, 29) dit seulement que Dolahella avait obtenu la Syrie, mais sans dire à quelle date ni comment : OOxo; (Dolahella) yàp lxé-:a7.-zo y.h -zî^ç i,ijpi(iz ip^^n — Le seul récit qui ait de la précision est celui d'Appien.
Mais ce récit est certainement faux. Cicéron (A. xiv, 4, 3), faisant allusion aux bruits qui couraient d'une guerre prochaine contre les Parthes en Syrie, dit : * Ita mihi videtur bellum illud instare . Sed Dolahella et Nicias viderint.t Ainsi, quand Cicéron écrivait cette lettre, Dolahella était nommé proconsul de Syrie pour l'année 43. Mais cette lettre a certainement été écrite à Pouzzoles au mois d'avril, comme le prouve, au § 2, l'allusion à différents personnages romains, tels que Hirtius et Pansa, qui étaient en villégiature, et comme le prouve aussi la suite de la correspondance. Qu'elle ait été écrite exactement le i7 avril, comme le veulent les uns, ou le 18, ou entre le 22 ou le 26, comme le veulent les autres, cela a ici peu d'importance. Brutus et Cassius s'étant enfuis de Rome le 43 avril, les choses racontées par Appien auraient dû se passer dans la seconde moitié d'avril. Or cela est impossible. D'abord Antoine et Dolahella étaient encore opposés l'un à l'autre, et Dolahella prenait l'attitude d'un consul conservateur, comme l'indiquent la destruction de l'autel d'Érophile qu'il accomplit à la fin du mois, les grandes démonstrations que le public conservateur lui fit au théâtre à peu de temps de là et les
lettres de félicitation que Cicéron lui écrivit à la suite de la destruction de l'autel. Serait-il possible que les conservateurs eussent pris au sérieux, comme un véritable service rendu à leur parti, cet acte de Dolabella, si celui-ci fût déjà entré en lutte avec le sénat, et se fût servi des comices pour se faire donner cette province, procédé que les conservateurs considéraient toujours comme une des plus détestables usurpations que le peuple pût faire des pouvoirs du sénat? En outre, il est absolument impossible qu'au mois d'avril Dolabella ait osé avoir recours directement aux comices. Il désespérait, à ce moment-là, de pouvoir se réconcilier avec le parti césarien, au point qu'à la fin de ce mois, il se jeta véritablement dans les bras des conservateurs en faisant détruire l'autel d'Érophile. Comment donc quelques jours auparavant aurait-il osé recourir aux comices pour avoir sa province?
Le récit d'Appien est invraisemblable, et il faut essayer de le corriger. Une conjecture permise, c'est qu'au mois d'avril, le sénat, reconnaissant à Dolabella de l'aide prêtée au parti conservateur, lui ait, de lui-même, attribué la province de Syrie pour laquelle César n'avait désigné personne, et qu'alors Antoine ait demandé pour lui la Macédoine, province dont on pouvait aussi disposer pour l'année 43, et que le sénat, qui avait fait cette faveur à Dolabella n'ait pas osé refuser la même faveur à Antoine. Mais, puisqu'il faut modifier profondément le récit d'Appien, le mieux me paraît d'adopter la conjecture plus simple et plus radicale que fait Scbvyartz et d'admettre que César avait attribué les provinces de Syrie et de Macédoine à Dolabella et à Marc Antoine.
Cette conjecture est en elle-même très vraisemblable. 11 n'est guère possible, en effet, qu'Antoine et Dolabella, qui étaient les amis intimes de César et qu'il voyait tous les jours, ne se soient arrangés pour que le dictateur qui, trois jours plus tard, allait partir pour une expédition si lointaine, ait pourvu, selon leurs désirs, au gouvernement proconsulaire de l'année suivante. La chose ne s'expliquerait pas, tandis qu'au contraire on s'explique aisément que César n'eût pas encore pensé à Brutus et à Cassius, qui se tenaient à l'écart, et affectaient de ne pas trop se mêler à la • canaille » qui, dans les derniers mois, se pressait autour
du dictateur. En outre, la Sjrie et la Macédoine étaient des provinces très importantes pour la guerre que César voulait commencer en Perse, continuer et finir par une grande incursion autour de la mer Noire, et une marche à travers la Gaule. Il est donc naturel qu'il ait voulu les confier à des amis sur qui il pût compter, s'il avait besoin de leur secours. Enfin cette hypothèse nous aide à éclaircir un autre point obscur de cette histoire, je veux dire la façon dont les légions de Macédoine passèrent sous le commandement d'Antoine. Appien, après avoir parlé des jeux apollinaires (la chose se serait donc faite au mois de juillet), dit {B. C, III, 25) que soudain le bruit se répandit que les Gètes menaçaient de faire une incursion en Macédoine, et qu'Antoine demanda que les légions macédoniennes fussent placées sous son commandement, au lieu d'être envoyées en Syrie, pour la guerre contre les Parthes, c'est-à-dire, en d'autres termes, que la guerre contre la Perse fût différée. Antoine serait arrivé ainsi à enlever ces légions à Dolabella, il qui il promettait d'en donner une, comme compensation. Appien ajoute enfin que le sénat, d'abord hésitant, envoya une légation en Macédoine pour faire une enquête sur les menaces d'incursion des Gètes et qu'il se décida à accéder au désir d'Antoine, quand celui-ci i'\/r,^i'7(no, eut proposé que l'on abolit la dictature. Or, dans ce récit d'Appien, il y a une suite d'erreurs chronologiques qu'il faut d'abord corriger pour déterminer la date de ces événements. Appien, pour déterminer ce moment-là, cite un fait bien précis et très vraisemblable, à savoir que le décret sur les légions macédoniennes suivit de près la proposition d'Antoine contre la dictature, dont il était pour ainsi dire la récompense. Or, Antoine s'est occupé à deux reprises de la dictature; d'abord, pour en proposer l'abolition au sénat, ensuite pour faire transformer en loi ce sénatus-consulte. Appien fait évidemment allusion au sénatus-consulte, et non à la loi : il dit, en effet, >^-fi<fi<7\).(i et non ^àiioz, En outre on comprend qu'Antoine ait produit une grande impression quand, au grand étonnement de tous, il se présenta pour la première fois au sénat, avec une proposition si favorable aux conservateurs; tandis qu'il ne put y avoir rien de semblable quand il présenta plus tard la même proposition au peuple et, comme nous avons vu dans le texte, jointe à de»
APPENDICES St9
propositions révolutionnaires. Le décret sur les légions macédoniennes fut donc rendu peu de temps après le décret qui abolissait la dictature. Or, ce dernier fut rendu dans la première quinzaine du mois d'avril, avant le meurtre d'Érophile, comme cela est prouvé par le passage de Cicéron, Phil. I, 4,3: Dictaturam (Antonius)... sustulit... I, 2, 5, Pavicis post diebus uncus impactus est fugitivo illi qui in Mari nomen invaserat.
Ainsi donc, le décret sur les légions macédoniennes fut rendu dans les premiers jours d'avril. Mais, comme Antoine dut, au sujet de ces légions, s'entendre avec Dolabella et faire avec lui un compromis, cela signifie que, dans les premiers jours d'avril, Antoine et Dolabella étaient déjà considérés comme les futurs proconsuls des deux provinces. Gela confirme, d'une façon lumineuse, l'argument tiré de la correspondance de Cicéron, A. XIV. 9. 3, sur l'impossibilité où Dolabella était alors de tenter une agitation populaire; et cela prouve bien que les deux provinces ne furent données aux deux consuls ni par le peuple ni par le sénat, car, si elles avaient été données par le peuple ou par le sénat, on aurait au même moment pris des décisions au sujet des légions.
Au contraire, tout devient clair si l'on admet que ce fut une disposition de César qui donna la Syrie et la IVlacédoine k Antoine et à Dolabella. Il ne pouvait, dans les dispositions prises par César, être question des légions qui étaient en Macédoine, puisque César devait alors les emmener en Perse. Quand, dans la séance du 19 mars, le sénat ratifia partiellement les actes de César, il conserva aux deux consuls leurs provinces, mais il ne prit évidemment aucune décision aii sujet des légions qui restèrent pour ainsi dire abandonnées à elles-mêmes en Macédoine, sans que l'on sût k quoi elles étaient destinées, ni par qui elles seraient commandées. Probablement Dolabella donna alors à entendre que, selon lui, les actes de César devaient aussi lui attribuer ces légions, puisqu'elles étaient destinées à la guerre de Perse, guerre qu'il lui appartenait de diriger, à titre de gouverneur de la Syrie. Antoine, opposé à cela, intrigua auprès du sénat pour se faire donner une partie de ces légions, et, comme il était alors assez bien avec les conser- Tateur.», il y réussiU
Pour toutes ces raisons, je me suis arrêté à la conjecture d'après laquelle César, avant de mourir, n'avait donné encore aucune province à Brutus et à Cassius, mais avait au contraire attribué la Macédoine à Antoine et la Sjrie à Dolabella.