‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 3)Chapitre 11 sur 31 · VI · texte numérisé non relu

VI

gions, Agrippa pourrait commencer une entreprisse dont il était difficile de prévoir les contre-coups daps les autres provinces de l'Europe qui étaient troublées et à demi en révolte; et pendant ce temps-là Auguste procéderait à Rome à la réforme du culte qui était si attendue.

Ainsi la magistrature suprême, si notre interprétation du texte de Dion n'est pas erronée, tout en conservant sa forme extérieure, changeait encore une fois dans son essence. Il n'y avait plus maintenant à la tête de l'État deux collègues d'égal pouvoir, mais un prêtre et un soldat, qui s'étaient divisé l'autorité suprême. L'expédition de la Germanie, qui devait donner de la solidité à la constitution aristocratique, nécessitait ces expédients qui pourtant répugnaient à Tesprit de la constitution, précisément parce que la noblesse n'avait plus à elle seule de forces suffisantes pour mener à bonne fm la conquête. Il y avait là une contradiction insoluble. Quoi qu'il en soit, Agrippa, qui était parti en hiver pour la Pannonie, était déjà sur le retour en février, soit, comme on le prétendit, que la nouvelle de son départ eût suffi à apaiser les rebelles (Ì), soit qu'il se proposât d'aller en Gaule au printemps prendre le commandement des légions du Rhin. Tandis qu'il revenait à Rome, Auguste fut élu ponti fex maximus, le Q mdiTS (2). Bien qu'Auguste fût

âx-acrax^Ôi Ì^<t> TfjÇ 'Ixa^iaç àpy.ovxwv îa^ucrat, èuirp^^'aç... Il me semble'que cette phrase signifie qu'Agrippa fut fait généralissime, avec des pouvoirs indépendants de l'autorité proconsulaire ; et que par suite les légions qui étaient dans les provinces d'Auguste passèrent sous son commandement. Il n'est guère probable qu'il faille le considérer dans cette charge comme un legalm d'Auguste ; il était en effet son collègue et avait une autorité égale à la sienne.

(1) Dion, LIV, 28.

' (2) Plusieurs historiens, parmi lesquels je suis malheureuse-

le seul candidat, l'affluence des électeurs de toutes les régions de l'Italie fut considérable, et la démonstration populaire imaginée par le parti traditionaliste réussit à merveille. Si dans la société riche, élégante et cultivée de Rome, l'esprit nouveau de volupté, le goût pour la vie facile se répandaient de plus en plus, au contraire l'esprit de dévotion et de tradition se conservait mieux dans les classes"* 'moyennes; si dans ces classes aussi on était loin d'observer toujours les préceptes sévères de la morale puritaine, on n'osait guère se refuser à prendre part à une démonstration platonique en faveur de la religion, qui était toujours considérée officiellement comme la source éternelle de la paix et de la prospérité publique. Treize jours plus tard, le 49 mars, commençaient les Quinquatrise, les fêtes de Minerve, qui étaient alors les fêtes de la partie la plus basse du monde intellectuel, qui touche presque au peuple, et de la partie la plus élevée des artisans; les fêtes des jeunes écoliers et de leurs maîtres, des tisserands, des cordonniers, des foulons, des orfèvres, des sculpteurs (1). Pour plaire à ces classes modestes, pour donner plus de dignité et d'importance à ces fêtes, qui étaient, pour ainsi dire, celles de l'école primaire, et où les jeunes garçons devaient demander à Minerve de faire de bonnes études, le nouveau pontifex maximus avait voulu offrir au peuple

ment obligé de me compter (t. I", p. 304), se sont trompés en croyant que le passage d'OviDE (Fastes, III, 415 et suiv.) se rapportait à Jules César. Les deux vers

Caesaris innumeriSj quo maluit ille mereri Accessit titulis pontificalis honor

ne laissent aucun doute : le César dont il s'agit ici, c'est Auguste; c'est de lui seul en effet que l'on peut dire qu'il avait déjà innumeri honores. Voy. C. I. L., I, p, 304 et 314. (1) Ovide, Fastes^ III, 809 et suiv.

des divertissements au nom de ses deux fils adoptifs, Caïus et Lucius, qui commençaient leurs e'tudes, et il avait même offert des jeux de gladiateurs, qui ne convenaient guère en vérité au culte de la déesse de l'intelligence, qui a horreur du sang (1). Les artisans de Rome, tout en vénérant en Minerve leur protectrice, n'auraient guère goûté des passe-temps plus nobles, Mais au milieu de ces fêtes qui duraient cinq jours, Auguste reçut soudain la nouvelle qu'Agrippa était tombé gravement malade en Campanie, pendant le voyage. Auguste, laissant les fêtes, partit aussitôt pour la Campanie; mais il arriva trop tard. Agrippa était mort (2), terminant ainsi trop tôt, à cinquante ans, mais dans la richesse, la puissance et la gloire, la carrière commencée trente-deux ans auparavant, à la mort de César, quand il s'était rangé sans hésitation du côté d'Octave. Agrippa avait été du petit nombre de ceux qui, au moment de cette catastrophe, avaient eu confiance en l'étoile des Jules; et les événements avaient démontré qu'il avait su faire le bon choix. Cette fois du moins la fortune avait récompensé la valeur. Agrippa représente le Romain, déjà dépouillé de sa rusticité primitive, mais non encore corrompu par les dégénérescences de l'intellectualisme, les vices et l'argent. Il avait su unir aux belles vertus de sa race les qualités que donne la culture; doué d'une intelligence à la fois forte et souple, pratique et avide de savoir, doué d'une âme fière, mais simple, forte, sûre et fidèle, il avait su être à la fois général, amiral, architecte, géographe, écrivain, collectionneur d'œuvres d'art, organisateur de services publics.

(1) Dion, LIV, 28; Mon. anc, IV, 32.

(2) Dion, LIV, 28.

et mettre, pendant trente-deux ans et sans perdre un instant, son génie multiforme et inépuisable, d'abord au service de son parti pendant les guerres civiles, puis au service de la république et du peuple. Il mourait jeune encore, laissant, outre les deux fils adoptés par Auguste, deux petites filles et Julie enceinte; il était donc en règle avec la lex Julia de maritandis ordinibus, promulguée par son beau-père; il laissait à Auguste une partie de son immense patrimoine, au peuple ses jardins de Rome et les Thermes, avec de grande propriétés pour pourvoir aux dépenses (1) ; il laissait enfin, héritage plus beau encore, ses Commentarii, recueil monumental de renseignements géographiques et statistiques sur toutes les provinces, et avec lesquels il avait commencé à faire construire une grande carte de l'empire que le public pourrait consulter. Le destin avait attaché pour toujours son nom sévère à la façade du Panthéon, au centre du monde^. au-dessus des générations qui devaient passer au pied du monument impérissable ; mais il n'avait pas voulu faire de lui l'égal de César, en lui accordant le temps de conquérir la Germanie.

Auguste rapporta pieusement à Rome les cendres de son ami ; il leur donna une sépulture solennelle : il fit un grand discours en son honneur et distribua au peuple de l'argent en souvenir de lui (2) ; puis il fut obligé de reprendre pour lui seul la présidence de la république qu'il avait pendant plus de cinq ans, et dans son intérêt comme dans celui du public, partagé avec Agrippa. Il n'y avait pas encore à Rome un citoyen qui pût remplacer auprès de lui Agrippa. Ainsi Auguste était main-

(1) Dion, LIV, 29.

(2) Dion, LIV, 2S.

tenant pour la première fois le chef suprême de l'État, de l'armée et de la religion; pour la première fois depuis son avènement, l'unité du pouvoir suprême était constituée dans sa personne, mais contre sa volonté^ par un accident malheureux que personne ne déplorait plus que lui. Auguste avait eu un rare bonheur en rencontrant Agrippa au commencement de sa longue carrière; et c'était pour lui un très grand malheur de le perdre ainsi subitement, à moitié chemin. Cette mort en effet bouleversa complètement le plan de la guerre en Germanie, et le rétablissement de l'unité du pouvoir suprême paralysa l'État. La flotte était équipée, le canal creusé, et tout était prêt; mais Auguste n'osait pas, à cinquante-deux ans, s'improviser général en chef et diriger une aussi grande guerre, lui qui n'avait pas su en diriger de petites, quand il était plus jeune; aller conquérir la Germanie, alors que les bigots qui, avec tant de pompe et d'éclat, l'avaient fait pontifex maœimus, étaient toujours impatients de les voir mettre aussitôt la main à la réforme du culte. Obligé de gouverner à la fois le ciel et la terre, les affaires des dieux et celles des hommes, Auguste s'appliqua à faire pour le mieux. Il envoya Tibère en Pannonie; il quitta Rome et se rendit dans la vallée du Pô, à Aquilée, pour surveiller lui-même la révolte et sa répression (1); il semble, pendant quelque temps, n'avoir voulu prendre

(1) Il me semble que Schûrer {Geschichte der Jûd. Volkes. l, Leipzig, 1890, p. 302) ait raison d'affirmer que la rencontre à Aquilée entre liérode et Agrippa, dont parle Josèphe {A. J., XVI, IV, 1), dut avoir lieu en l'an 12 avant Jésus-Christ, l'année où se célébraient les jeux olym|)i(iues. C'est par conséquent l'année dont parle Jo.sèi>he (1^. J., I, xxi, 12). — Voy. Korach, « Die Keisen der Kon. llerodes nach Rom. » Monalsschrift fur Gesehicktfi und Wine.iiuhaji des Judenlhurns, vol. XXXVIII, 1894, p. 529.

AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE li9

aucune décision au sujet de la Germanie, songeant peut-être à en différer l'entreprise (1); et il commença, tout en voyageant, à faire certaines réformes religieuses. Il retira d'abord de la circulation les faux oracles sibyllins et les livres de prophéties que d'habiles charlatans avaient mis en circulation pendant la révolution, et qui apportaient le trouble dans Tesprit populaire, et, par une répercussion lointaine, dans la politique elle-même. Il ordonna à tous ceux qui possédaient des recueils d'oracles et de prophéties de les porter avant une certaine date au préteur : il fit brûler toutes les prophéties et fit faire un choix de 2 000 oracles sibyllins, qui furent jugés authentiques et qui furent placés dans deux armoires dorées du temple d'Apollon sur le Palatin; les autres furent brûlés (2). Auguste s'occupa aussi de réorganiser à la fois le culte le plus aristocratique et le culte plus populaire de Rome : le culte de Vesta et le culte des Lares compitales, petits dieux protecteurs de tous les quartiers, auxquels le petit peuple unissait fréquemment une statuette d'Auguste lui-même. Il augmenta les privilèges et les honneurs dont jouissaient les Vestales, pour en faciliter le recrutement (3j; et il ordonna pour le culte des Lares compitales deux cérémonies, l'une en été, l'autre en hiver (4) .

(1) Les opérations semblent avoir commencé assez tard cette année-là, puisque Drusus, ainsi que le dit Dion(LIV, 32), revint de la mer du Nord vers la fin de l'année... yeiixwvyàp yjv. Etait-ce la mort d' Agrippa qui occasionnait ce retard? La chose me paraît vraisemblable, bien que ce retard puis.se avoir eu d'autres causes : les préparatifs n'étaient peut-être pas terminés, et peutêtre aussi n'avait-on pas achevé de creuser le canal. Mais nous avons trop peu de renseignements pour rien pouvoir affirmer ici

(2) Suétone, Aug., XXXL

(3) Ibid.

(4) Ibid.

Mais si Auguste avait eu un instant d'hésitation au sujet de l'entreprise de Germanie, les affaires gauloises lui firent bientôt comprendre qu'il ne suffisait pas, pour le salut de la république, de réciter et de faire réciter des prière à Rome. Il fallait aussi combattre en Germanie. Le cens était terminé en Gaule, et le mécontentement était si vif que la révolution semblait imminente; avec elle on aurait sans doute vu les hordes germaniques fondre sur la riche province (1). Auguste dut se résoudre à commencer l'invasion préparée depuis si longtemps. Mais combien les temps étaient changés! Ce n'était plus avec la hardiesse de César, en se lançant à l'aveuglette dans l'avenir, que l'on devait envahir la Germanie, mais avec méthode, à pas lents et circonspects, en n'avançant que sur un terrain sûr, bien protégé par derrière, et après avoir exploré autant que possible l'immense inconnu dans lequel on s'aventurait. On commencerait d'abord par ouvrir aux légions une voie sûre vers l'est, le long du cours de la Lippe, en construisant sur les bords de cette rivière, au cœur de la région placée entre le Rhin et le Weser, un vaste camp retranché, et en la réunissant au Rhin par une large voie militaire et une chaîne de petits forts. De ce camp retranché les légions répandraient à la ronde le respect et la terreur de Rome, par des marches et des expéditions dans toute la région située entre le Rhin et le Weser. Mais avant que la voie militaire ne fût construite, il était difficile et dangereux de faire passer une grosse armée par le chemin qui côtoyait la Lippe. On avait donc eu l'idée d'envoyer une partie des troupes par la mer à l'embouchure de l'Ems, de leur faire remonter ce fleuve, jusqu'à son

(1) Dion, LIV, 32.

cours supérieur qui devient parallèle à celui de la Lippe, et qui, à certains endroits, n'en est e'ioigné que d'une trentaine de kilomètres: de faire passer l'autre partie des troupes par la vallée de la Lippe, de façon à ce que les deux armées pussent opérer leur jonction sur e cours supérieur de la Lippe. Auguste décida |de faire exécuter cette année-là la première partie de ce plan, c'est-à-dire de faire conduire par mer une partie de l'armée sur l'Ems. 11 en chargea Drusus, qui n'était encore qu'un simple propréteur de vingt-six ans. Ce choix était assurément hardi, mais Auguste voulait pour cette guerre un homme à la fois intelligent, actif et dévoué, et dont il pût se faire obéir complètement. En qui aurait-il pu avoir plus de confiance qu'en Dru sus (1) ? L'entreprise serait ainsi conduite par une tête aux cheveux presque blancs et exécutée par un bras encore très jeune. Auguste commença la campagne, agissant aussi habilement que César, quand il avait fait l'expédition de Bretagne, pour ne pas laisser la Gaule vide de légions et à la merci d'une noblesse turbulente et mécontente (2) . Drusus convia les chefs gaulois à une

(i) On dit communément qu'Auguste confla ces entreprises à ses tieaux-fils pour des motifs dynastiques; mais c'est toujours là une explication qui se rattache à la supposition absolument arbitraire qu'Auguste ait voulu fonder une monarchie. Nous ne savons pas, quant à nous, si Auguste n'essaya pas d'employer d'autres hommes et, par suite, nous ne pouvons écarter l'hypothèse qu'il choisit ses beaux-fils, simplement parce qu'il ne trouvait pas chez d'autres les qualités nécessaires. La difficulté qu'il y avait à trouver des hommes de bonne volonté pour des tâclies moins dangereuses et moins graves que celle-là, rend vraisemblable la supposition qu'il eut recours à ses beauxfils, parce qu'il ne trouva pas mieux.

(2) Beaucoup d'historiens pensent que Drusus convoqua les chefs gaulois poui* faire à Lyon une première inauguration provisoire du culte de Rome et d'Auguste. Mais Dion (LIV, 32) ne dit pas cela : il dit que upo^âasi, sous prétexte de la fête, il fit appeler les chefs gaulois, et commença la guerre. Comme

réunion, pour causer avec eux sur la nouvelle ce'rémonie à introduire en Gaule, en l'honneur d'Auguste et de Rome ; et quand un bon nombre d'entre eux furent arrivés, n'ayant plus à redouter en leur absence une révolte générale des Gaules, il donna le signal du départ à l'armée et à la flotte et emmena ces chefs gaulois avec lui, Il descendit le cours du Rhin, passa par le canal et entra dans le Zuiderzée (1;; traversa le

l'autel fut inauguré, ainsi que nous le verrons, en l'an 10, les chefs ne furent donc convoqués que pour s'entendre sur l'introduction du culte; et leur convocation, comme le dit Dion, ne fut qu'un prétexte pour empêcher la révolte de la Gaule. 11 me semble que l'on peut voir dans cette manœuvre une imitation de ce que fit César lors de la première expédition en Grande-Bretagne; j'ai donc supposé que Drusus emmena avec lui, comme César, dans cette expédition, un grand nombre de personnages gaulois, pour enlever à la révolution ses chefs éventuels.

(1) Il y a ici une question difficile. Orose (VI, xxi, 15) et Florus (IV, XII, 33) font commencer les opérations de Drusus par une guerre contre les Usipètes, les Tenctéres et les Gattes, sans rien dire d'une expédition navale. Orose dit simplement : primum Usipètes, deinde Tencieros et Chaltos perdomuit ; Flords, plus précis, dit que primos Usipètes domuit, inde Tencteros percurrit et Cattos; c'est-à-dire qu'il dompta les Usipètes et fit une incursion, un raid, une marche dans le territoire des Tenctéres et des Cattes. Dion (LIV, 32) dit au contraire que, pendant la première année de la gucïrre, Drusus attendit les Celtes (c'est-àdire les Germains) au passage du Rhin; puis il le fait passer sur le territoire des Usipètes et sur celui des Sicambres qu'il dévaste ; enfin il lui fait accomplir son expédition navale, qu'il décrit du reste confusément. Mais dans le chapitre suivant, Dion nous racontant les faits de l'année qui suivit, c'est-à-dire de l'an 11, nous dit de nouveau que Diusus soumit les Usipètes, qu'il fit une incursion dans le pays des Sicambres et qu'il arriva jusqu'au Weser dans le pays des Cattes. Il semble donc que les faits rapportés par Dion pour l'an 11 soient ceux qui sont rapportés par Orose et Florus, comme ayant eu lieu au commencement de la guerre, avec cette seule différence que Dion parle des Sicambies au lieu des Tenctéres : la confusion n'a rien de surprenant, puisque les deux peuples étaient voisins. En d'autres termes Orose et Florus semblent commencer le récit

pays qui est aujourd'hui la Hollande, le territoire occupé par les Frisons, qui à la suite de pourparlers probablement déjà engagés avant l'arrivée des troupes, acceptèrent le protectorat romain dans des conditions assez douces. Ils payeraient un petit tribut, non en argent, car ils étaient trop pauvres, mais en peaux et en contingents militaires (1). Puis Drusus sortit avec sa flotte dans la mer du Nord et longea la côte : il soumit une île à laquelle Dion donne le nom de Burcanide (2;; entra dans l'Ems; et, à un endroit que nous ne pouvons préciser, il débarqua une partie de ses forces (3), puis il redescendit le fleuve avec le reste de l'armée, sortit de nouveau en pleine mer, se dirigea vers l'embouchure du Weser, et essaya aussi de remonter ce fleuve, probablement dans un simple but d'exploration (4). Mais cette fois il ne réussit pas.

de la campagne de Germaiiie en l'an 11, et négliger ce qui avait eu lieu en l'an 12, c'est-à-dire l'expédition navale. Cette explication sera, comme nous le verrons, confirmée par la suite du récit; on verra en eflfet que, si on place en l'an 11 les expéditions contre les Usipètes, les Tenctères et les Cattes dont parlent Orose et Florus, les trois historiens sont assez d'accord dans l'exposé des événements. Quelle valeur faut-il accordera ce que rapporte Dion au sujet de combats que Drusus aurait livrés et d'incursions qu'il aurait faites avant l'expédition navale? Son récit manque de précision et il est si vague qu'on peut très bien supposer qu'il lait une confusion avec les événements de Tannée suivante. S'il n'y a pas eu de confusion, il faut que l'expédition navale ait été précédée d'incidents qu'il est difficile de deviner. Quoi qu'il en soit, comme l'événement important de l'an 12 fut l'expédition navale, je n'ai pas tenu compte de ces incidents trop sommairement racontés et trop obscurs, pour qu'on puisse les exposer clairement.

(l)DiON, LIV, 32; Tacite, Aimales, IV, 72.

(2) Strabon, vii, I, 3.

(3) Voy. la note 1 de la p. 13.

(4) Dion (LIV, 32) : l'incursion dans le pays des Cattes semble se rapporter à une tentative d'exploration de l'embouchure du Weser. Mais le but de cette incursion n'est guère clair et on ne

i24 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

soit que les vaisseaux, qui étaient trop légers pour une mer agitée, fussent trop pesants pour remonter le courant rapide du fleuve, soit qu'il y eût une autre raison qui nous est restée inconnue (1). Ce qui est certain, c'est que Drusus, qui connaissait trop mal cette mer dangereuse, faillit faire naufrage; il n'échappa que grâce à l'aide que lui prêtèrent les Frisons (2). A la fin de l'automne il était de nouveau en Gaule avec une partie de l'armée et de la flotte. Il laissait les Gaulois retourner chez eux, après les avoir décidés par ses conseils à élever à Lyon le grand autel d'Auguste et de Rome auprès duquel ils fonderaient un sacerdoce national; puis il rentrait à Rome pour rendre compte à Auguste de ce qu'il avait fait et pour prendre (les ordres nouveaux pour Tannée suivante (3),

Cependant Tibère avait conduit en Pannonie la guerre à la manière de la vieille aristocratie, en exterminant, en capturant et en vendant les rebelles (4). Ce jeune homme, s'il avait les qualités de l'ancienne noblesse, en avait aussi la dureté. Il est probable que le meilleur de la population de Pannonie fut vendu aux grands et aux moyens propriétaires d'Italie, et transporté dans la vallée du Pô. Le sénat lui avait décrété le triomphe (5), Auguste cependant était revenu à Rome, accompagné d'Hérode. Celui-ci. qui était allé en Grèce pour assister aux jeux olympiques, était venu le rejoindre à Aquilée pour courtiser Julie et pour le mettre au courant de la terrible

comprend pas non plus ce que c'est que la li[i.\r\ dont parle Dion.

(1) Tacite, Germ., 34 : obslilit Oceanus : cela semole indiquer que la navigation devint impossible.

(2) Dion, LIV, 32.

(3) Ibid.

(4) Dion, LIV, 31.

(n) Ibid.

discorde qui avait éclaté sous le ciel ardent de Jérusalem, dans le palais royal, parmi les enfants de l'infortunée Marianne. Entre Alexandre et Aristobule, les deux fils de cette malheureuse, le fils qu'Hérode avait eu de Doris, Antipater, et Salomé qui conservait pour sa belle-sœur par delà la mort une haine implacable, c'était depuis quelque temps une guerre terrible de calomnies et d'intrigues, qui avait fait entrer et grandir ( un soupçon effrayant, dans l'esprit inquiet d'Hércde. Le roi de Judée redoutait maintenant qu'Alexatidre et Aristobule ne voulussent venger leur mère en le tuant. S'il avait été libre de faire ce qu'il voulait, il n'aurait pas hésité à se délivrer de ce soupçon en faisant périr ses enfants; mais il se sentait impopulaire en Judée, où il ne conservait son trône que grâce à la protection d'Auguste. Si sa tragique maison était de nouveau ensanglantée par un affreux massacre domestique, Auguste pourrait l'abandonner. Il n'osait donc pas tuer après la mère les enfants, pour se délivrer d'un soupçon; mais quel supplice ce devait être pour cet homme défiant, qui se sentait détesté par un nombre infini de gens, de vivre avec ses deux fils, en les soupçonnant 1 Et c'est cette tragique situation de sa famille qu'il était venu exposer à Auguste, espérant peut-être qu'il l'autoriserait à tuer ses fils. Mais Auguste, au contraire, avait emmené à Rome avec lui le roi des Juifs et ses fils, et cherché à les réconcilier, en donnant comme compensation à Hérode les mines de cuivre de Chypre, dont les gouverneurs négligents ne retiraient plus rien, et que l'habile Hérode saurait exploiter de nouveau, car il aurait pour lui la moitié des revenus. Le sage Auguste savait ainsi à la fois rétablir la concorde dans la famille d'Hérode et conclure une afi'aire excellente pour la république. Le

peuple de Rome profita, lui aussi, de ces discordes : car Hérode donna à Auguste 300 talents pour les dépenser dans des fêtes. Le rusé souverain de Judée essayait ainsi d'acheter par avance l'indulgence de Rome pour les nouveaux crimes qu'il pourrait être forcé de commettre; et Rome, avide de fêtes et de plaisirs, acceptait cet or, comme un hommage t (1) Ce Vut sans doute vers cette époque qu'arriva à Rome la nouvelle qu'un tremblement de terre avait causé des dégâts terribles dans toute l'Asie Mineure, que les populations étaient dans une grande misère et ne savaient 'coriiment payer le tribut cette année-là. On vit alors, dauï? cette Rome qui depuis tant de siècles avait exigé ses tributs avec une férocité si implacable, une chose tout à fait nouvelle. Le sénat et le public s'émurent; on fut d'avis qu'il fallait venir au secours de la malheureuse province, et ne pas exiger le tribut au moins pour cette année-là. Mais les finances publiques étaient dans la gêne : comment renoncer à cette somme qui était considérable? Auguste, à qui l'héritage d' Agrippa avait apporté beaucoup d'argent, se chargea comme toujours de résoudre la difficulté; il versa lui-même au trésor, en le prenant dans sa propre caisse, le tribut que l'Asie aurait dû payer cette année-là (2). Le public fut satisfait, le trésor public ne perdit rien; Auguste seul perdit dans l'affaire une somme d'argent importante. Cétait vraiment un singulier monarque que cet homme, qui était obligé de fournir, sur sa fortune privée, des fonds aux accès de philanthropie du public capricieux! La véritable monarchie fait en général le

(4) JosèPHK, A. J., XVI, IV, 4-5.

(2) Dion, LIV, 30.

contraire : elle pressure sans bruit ses sujets pour créer à la famille du roi une fortune colossale. Mais les doctrines humanitaires se répandaient dans la vieille république en même temps que l'aisance, que les vices et que la culture intellectuelle; le temps était passé où une grande partie du public vivait directement sur l'exploitation des provinces; tout le monde voulait maintenant que l'on prodiguât aux provinces orientales les flatteries, les caresses et les concessions, pourvu que Rome n'y perdît rien. Et Auguste, comme d'habitude, devait résoudre la difficulté en se chargeant de la perte. Le sénat se prononça également pour que, par voie d'exception, pendant deux ans, au lieu de se fier au sort aveugle, on chargeât Auguste de choisir le gouverneur de l'Asie. Il saurait élire luimême un homme capable et actif.

De combien d'affaires diverses Auguste était ainsi obligé de s'occuper : la guerre en Germanie, la révolte en Pannonie, la religion à Rome, les discordes royales en Judée, le tremblement de terre en Asie! Et cependant en rentrant à Rome, il y trouvait d'autres difficultés, dont une, petite en apparence, était cependant malaisée à résoudre. Sa lex de maritandis ordinibus enjoignait aux veuves dé se remarier dans le délai d'un an"^ Julie, ayant mis au monde le fils qu'elle portait à la mort d' A grippa et auquel on avait donné le nom de Postumus, devait, en tant que fille d'Auguste, se hâter d'obéir à la loi. Si elle violait la loi, elle, la fille d'Auguste, quelle autre matrone voudrait bien y obéir? Et pourtant, pour bien des raisons, ce mariage se présentait comme une affaire politique fort grave. Il n'y avait plus, en effet, à en douter : cette jeune femme de vingtsept ans, belle, aimable et intelligente, appartenait à cette nouvelle floraison de vswTspoi qui, depuis quelques

as GRANDIîlUR ET DÉCADENCE DE ROME

années, s'épanouissait sur l'âpre terrain du puritanisme et du traditionalisme. Son voyage en Orient n'avait pu que fortifier ses inclinations naturelles. Elle avait été fêtée comme une reine dans le doux Orient; elle y avait vécu dans les cours fastueuses ; elle s'était grisée des fumées de Tencens que l'adulation asiatique répandait à ses pieds; elle avait vu dans ses centres les plus célèbres cette civilisation voluptueuse, élégante, corrompue, tentation irrésistible et terreur mortelle des Romains. Il est vraisemblable d'autre part qu'elle jugeait, et non sans raison, qu'elle s'était acquittée de ses devoirs envers la république, à qui, à vingt-sept ans, elle avait déjà donné cinq enfants. Elle voulait donc vivre de cette vie plus large, plus brillante et plus gaie, à laquelle aspirait alors la jeunesse; et c'était là pour Auguste un grave souci; car il ne pouvait pas, à ce moment surtout, considérer les mœurs de sa fille comme s'il se fût agi simplement d'une affaire privée. Le parti puritain, en effet, avait repris courage, après son élection à la dignité depontifex maximus : on recommençait à protester contre la corruption croissante des jeunes gens; on déplorait que les lois de l'an 18 ne fussent pas appliquées avec la rigueur nécessaire, et que l'autorité des censeurs n'existât plus; on voulait que Ion donnât de nouveau à Auguste, comme en l'an 18, et pour cinq nouvelles années, la praefectura morum et legum qu'il n'avait plus depuis l'an 13, c'est-à-dire les pouvoirs des censeurs encore élargis, la faculté de rendre plus rigoureuses, en les appliquant, des lois insuffisantes ou trop faibles (1). Auguste voulait mé-

(i) Dion (LIV, 30) met en Tan 12 la nomination d'Auguste comme è7r',|j.c/yiTr,ç xal eTiavopOwTr,; t^v rpÓTrwv pour cinq ans. Il est évident qu'il est fait allusion ici, mais avec peu de précision, à la nomination d'Auguste comme èirtfXêXriTTi; tôîv te vófxwv val

nager le parti puritain et favoriser les tendances archaïques et conservatrices des masses ; mais comment aurait-il pu se poser en champion de la tradition, et se'vir contre les grands qui laissaient leurs enfants et leurs femmes se conduire chez eux à leur guise, si dans sa propre maison sa fille se révoltait contre lui et contre ses lois? Il semble avoir songé un instant à lui faire épouser un chevalier, c'est-à-dire un personnage étranger à la politique (1), peut-être parce qu'on pouvait avec les familles équestres user de plus d'indulgence dans les questions de mœurs qu'avec l'aristocratie politique et militaire qui, puisqu'elle faisait les lois, devait donner l'exemple et les respecter. Mais une autre idée lui vint bientôt, idée fatale, qui devait être la source de malheurs sans nombre pour lui, pour sa famille et pour la république : celle de la donner pour femme à Tibère. S'il fallait en croire les bruits que l'on faisait courir à Rome, même avant d'être veuve d' Agrippa, Julie aurait eu des sympathies assez marquées pour le fils de Livie i2; déjà célèbre à cause de

Twv, TpoTiwv qui, selon le monument d'Ancyre (Graec, Ilï, 13 et suiv.), eut lieu en l'an 11. Les chapitres xxx et xxxi du livre LIV de Dion contiennent d'ailleurs plusieurs faits qui eurent lieu certainement en l'un 11, tels que le mariage de Tibère et de Julie, dont Dion parle de nouveau parmi les événemente de l'an H, au chapitre xxxv; il y a donc lieu de croire que d'autres faits n'appartiennent pas non plus à cette année-là. La nomination d'Auguste comme praefectus morum et legum en l'an 11 dut être le résultat d'un nouvel efïort du parti conservateur traditionaliste, irrité du peu d'effet et de l'application trop douce des lois de l'an 18 et de l'an 17, et encouragé par l'élection solennelle d'Auguste à la charge de pontifex maximus.

(1) Si toutefois le fait rapporté par Tacite (Ann., IV, 40 : Augustus filiam... equiti romano tradere meditatus est) se rapporte à ce moment-là. Scétoxe semble confirmer la chose : (Aug., 63) hoc (Agrippa,) defimcto, multis ac diu etiam ex equestri ordine circumspectis conditionibus...

(2) Suétone, Tib., 7... sui quoque sub priore marito appetentem.

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