VI
98 GRANDEUR Eï DECADENCE DE ROME
qui a le plus de vitalité et de ressources, étant bonne à la guerre, entreprenante, laborieuse, ingénieuse et bien douée aussi pour l'industrie. Et ainsi, tandis que César et les triumvirs avaient trouvé, parmi les Celtes déjà latinisés de la vallée du Pô, les soldats pour les guerres des Gaules et pour les guerres civiles, les bras ne manquaient maintenant ni à l'agriculture ni à l'industrie, pour défricher et cultiver les terres, pour introduire des arts nouveaux ou perfectionner des arts anciens. Il y avait enfin une certaine abondance de capital. Une partie des métaux précieux qu'on avait pillés dans toutes les régions de l'empire, pendant les gerres civiles, avait été transportée dans la vallée du Pô, à la fois par bon nombre de Cisalpins qui, partis pauvres pour la guerre, étaient rentrés avec leur butin dans leur pays, et aussi par des vétérans d'autres régions à qui on avait distribué les terres de la vallée du Pô. A cette époque, vingt ans après la bataille d'Actium, ces capitaux étaient en grande partie rentrés dans la circulation, activant, dans toute la vallée, l'agriculture, l'industrie, le commerce et augmentant la valeur de toutes les denrées. Ce fut peut-être lors d'un des voyages qu'il fit ces années-là, qu'Auguste fut invité à dîner à Bologne par un vétéran d'Antoine, qui avait fait la campagne d'Arménie. Tandis que l'on évoquait, pendant le repas, les souvenirs des années terribles, il arriva qu'Auguste demanda au vieux soldat ce qu'il y avait de vrai dans une certaine histoire que l'on racontait sur cette guerre et sur le pillage du temple de la déesse Anaïtis ; si vraiment le soldat qui
mence à accumuler des capitaux, et non à une époque où il y a de gros capitaux déjà accumulés et que l'on puisse employer. Les région.s qui s'enrichissaient étaient donc celles qui disposaient d'un grand nombre de travailleur.s libres.
avait le premier porté la main sur la statue d'or de la de'esse était à l'instant même devenu aveugle. Le vétéran sourit : celui qui avait accompli l'audacieux sacrilège, c'était justement lui, et il ajouta même qu'Auguste était en train « de manger la cuisse de la déesse » . Le soldat avait arraché une jambe d'or massif à la statue brisée, l'avait emportée en Italie, l'avait vendue, pour acheter ensuite sa maison de Bologne, probablement aussi des terres et des esclaves, et pour vivre des revenus de ce petit patrimoine (1). Combien d'autres vétérans avaient dû revenir des guerres d'Orient, sinon tous avec une jambe aussi divine, du moins avec de l'or volé où ils l'avaient trouvé, et dont ils avaient petit à petit dépensé la majeure partie dans la vallée du Pô ! Mais les guerres civiles terminées, l'or n'avait pas cessé d"affluer par d'autres canaux dans cette heureuse vallée. Les guerres qu'Auguste avait faites les années précédentes dans les Alpes ou au delà des Alpes, et la guerre qu'il préparait contre la Germanie, l'obligeaient à dépenser dans la vallée du Pô une grande partie de l'argent qu'il avait eu tant de peine à tirer de tout l'empire; la construction des grandes routes qui allaient traverser les Alpes, le passage des légions, et leur long séjour dans la vallée du Pô, les importantes fournitures de guerre, alimentaient et continueraient à alimenter le commerce des campagnes et des villes de la Cisalpine. Ainsi la guerre qui se livrait à ses frontières était pour la vallée du Pô une industrie très florissante. En outre, il se faisait dans ces guerres un grand nombre de prisonniers, et ainsi on avait plus facilement et à meilleur marché des esclaves dans cette vallée du Pô qui était voisine des champs de bataille. Enfin cette vallée, située
(1) Pline, XXXIII, xxiv, 1. ,^:^^^^v^.^'S>'S?fài
entre l'Italie centrale, la Gaule et les provinces du Danube, pouvait facilement écouler ses produits à la fois dans les provinces barbares de l'Europe et à Rome.
Toutes les conditions favorables à un développement économique rapide se trouvaient donc réunies là : la fertilité de la terre, la facilité des communications, l'abondance des capitaux et une population nombreuse, active, intelligente. La classe moyenne améliorait donc les cultures, perfectionnait les industries anciennes, en introduisait de nouvelles, et donnait au commerce plus d'extension. Les laines les plus estimées en Italie étaient encore celles de Milet, de la Fouille et de la Calabre ; mais les propriétaires de la Cisalpine, en croisant et en améliorant les races, se préparaient à prendre le premier rang avec les laines d'Altinum, les laines blanches de Parme et de Modène et les laines noires de Pollentia (1). Dans les Alpes récemment conquises, dans l'Apennin ligure, et aussi dans les environ de Geva, on cherchait à fabriquer des fromages que l'on pût exporter jusqu'à Rome (2). On faisait partout d'importantes plantations des arbres à fruit qui pendant les dix années précédentes avaient été importés d'Orient, comme le cerisier de Lucullus (3) ; et ce fut, semble-t-il, dans la vallée du Pô que l'on fit les premières tentatives pour acclimater en Italie le pocher que les vétérans d'Antoine avaient sans doute apporté d'Arménie (4). Partout dans la Cisalpine on se mettait à la fois à
(1) CoLUMELLE, VII, 2 : Generis eximii milesias, calabras, apulasque noflri existimabant, earumque optimas larentinas. Nunc gallicœ pretiosores habentur; etc. Voy. Strabon, V, i, 12.
(2) Pline, XI, xcvii, 1.
(3) Pline, XV, 30.
(4) Ce qui nous porte à le croire, c'est que du temps de Pline il y avait unn espèce de pêche que l'on appelait gallica. (Pline, H. N., XV, xi, 1).
engraisser des porcs pour nourrir Rome et à faire du vin pour griser les barbares des régions du Danube. A mesure que la richesse croissait, il fallait à Rome plus de porcs, car c'était dans le monde antique la nourriture principale de la plèbe; on en faisait donc venir beaucoup de la vallée du Pô où étaient des forêts merveilleuses de chênes et où l'on pouvait en nourrir d'immenses troupeaux. L'enrichissement de Rome développait aussi cette branche de l'agriculture (1). C'était déjà dans la vallée du Pô que l'on faisait les vendanges les plus abondantes, qu'il y avait les plus riches marchands de vin et les tonneaux les plus gros, qui étaient même passés en proverbe à cause de leur grandeur (2). Le vin qu'on faisait était, il est vrai, très ordinaire; mais on le vendait aux barbares des provinces du Danube, qui n'étaient pas encore des connaisseurs très fins. On le transportait dans des tonneaux sur des bateaux qui descendant le Pô et traversant l'Adriatique le débarquaient àAquilée; d'Aquilée on le transportait sur des chars jusqu'à Nauport d'où, par la Save, il parvenait au Danube (3). Cependant certains vins de l'Italie du Nord commençaient aussi à être appréciés par les riches Romains, et à prendre place auprès des vins fameux de la Grèce et de l'Italie méridionale. Livie, par exemple, ne buvait que du vin d'Is-
(1) Strabon, V, I, 12.
(2) Ibid.
(3) Voy. Strabon, V, i, 8, et Strabon, IV, vi, 10, Le premier de ces textes nous apprend que les Illyriens qui habitaient sur le Danube venaient à Aquilée pour acheter de l'huile et du vin, le second nous donne l'itinéraire que suivaient les marchandises d'Aquilée pour arriver au Danube. Il est donc vraisemblable qu'une grande partie du vin qui se vendait à Aquilée aux Illyriens venait de la vallée du Pô, où, ainsi que nous le dit Strabon (V, i, 12), on en récoltait une grande quantité.
trie [Ì). Une autre source de richesse pour la Cisalpine^ c'était le bois que l'on recherchait de plus en plus : il en fallait pour la navigation qui se développait et pour les villes qui s'agrandissaient. On coupait des sapins dans les montagnes, on les descendait par les rivières jusqu'au Pô; puis par le Pô et par la fossa Augusta^ le canal qu'Auguste apparemment avait déjà fait creuser, ils parvenaient jusqu'à Ravenne, d'où on les expédiait dans toutes les directions et jusqu'à Rome (2). L'olivier enrichissait certains pays, tels que l'Istrie (3), Le lin était aussi cultivé avec grand profit (4). De vieilles industries, telles que celle du fer à Còme (5) et de la laine à Padoue (6), étaient reprises et renouvelées; la clientèle s'étendait jusqu'à Rome où Padoue vendait beaucoup de tapis et de manteaux (7); d'autres industries, telles que la céramique qui commençait dans cette région, faisaient des progrès rapides. Une fabrique semble s'être installée à Polesine, celle des Atimètes, dont les lanternes se vendaient jusqu'à Pompei et à Herculanum (8; ; on fabriquait à Asti et à PoUentia (9) des coupes qui allaient devenir célèbres; la fabrique d'Acon qui était, semble-t-il, dans la vallée du Pô, exportait dans la Gaule transalpine et dans les provinces du Danube ses élégantes céramiques grises et
(1) Pline, H. N.', XIV, viii, 1. Voy. aussi III, xxii, 2.
(2) NissEN, Italische Landeskunde, Berlin, vol. I (1883), p. 170; vol. H (1902), p. 252.
(3) Pline, XV, m, 2.
(4) Pline, XIX, i, 9.
(0) Pline, XXXIV, xl, 3.
(6) Strabon, V^ I, 7.
(7) Strabon, V, i, 12.
(8) FoKCELLA, Le industrie e il commercio a Milano sotto i Romani, Milan, 1901, j). 2«.
(9) Pline, XXXV, xlvi, 3.
jaunâtres (1); celle de Gn. Atéius en exportait dans la Gaule narbonaise et dans la Gaule transalpine; mais il n'est pas certain que cette dernière fabrique fût dans la Cisalpine (2 ; . Enfin les villes situées le long de la via Emilia, Turin, à l'endroit même où le Pô devient navigable, Ticinum, qui est aujourd'hui Pavie, profitaient de plus -en plus des éctianges commerciaux. Aquilée surtout e'tait prospère ; c'était d'elle que partait tout le commerce qui se faisait avec les régions du Danube (3).
Tous ces commerces et ces industries ne demandaient pas tout d'abord de très gros capitaux, et les bénéfices importants qu'ils réalisaient augmentaient surtout l'aisance de la bourgeoisie moyenne dans toute la Cisalpine. Dans l'Italie centrale, au contraire, la terre était moins fertile, le terrain était plus accidenté, les rivières plus petites et moins facilement navigables, la population moins dense et moins industrieuse; le danger des disettes y était plus grand; on y était plus loin des grandes provinces barbares. Le seul avantage qu'on y eût était d'être plus près de la métropole. Il y avait là plus de grands propriétaires qui demeuraient au loin et la classe moyenne y était moins prospère et moins nombreuse. Le Picénum, qui était trop isolé (4), vivait surtout des produits de son territoire fertile (5); l'Étrurie faisait des bénéfices considérables en exploitant ses bois (6) et les fameuses mines de fer de
(1) DÉCHELETTE, Le& vuses céramiques ornés de la Gaule romaine. Paris, 1904, I, 16.
(2) Ibid., pp. 31-41.
(3) Strabox, IV, VI, 18.
(4) Voy. NissBX, Italische Landeskunde, Berlin, 1902, vol. K, p. 411.
(5) Strabox, V, iv, 2.
(6) Strabox, V, ii, 5.
l'île d'Elbe (1); il y avait à Arezzo des fabriques de ce'ramique qui dataient de plusieurs siècles. La conquête de la Gaule leur avait procuré de nouveaux clients, les riches Gaulois voulant suivre la mode romaine jusque dans les ustensiles du me'nage (2). Les carrières de marbre dans la montagne au-dessus de Luni — ce sont aujourd'hui les carrières de Carrare — étaient de nouveau exploitées; Rome et les autres villes d'Italie recherchaient beaucoup le marbre pour s'embellir, et celui de Luni, net et beau comme le marbre grec, pouvait lui faire concurrence, par les facilités du transport (3). Mais ensuite, à mesure que l'on descendait vers l'Italie méridionale, les grands bois, les grands pâturages, les grands troupeaux qui appartenaient à un petit nombre de propriétaires très riches rendaient la population moins dense et les cités moins florissantes, si bien qu'une bourgeoisie moyenne ne pouvait guère y vivre. La Campanie et les terres environnantes formaient comme une oasis merveilleuse, fertile en vins et en huile, et en même temps très commerçante et très industrielle. On entendait partout à Pouzzoles le bruit des forges (4); les deux vins les plus célèbres d'Italie, le Cécube et le Falerne, vieillissaient là dans les amphores; c'était là aussi que les riches Romains construisaient leurs villas les plus somptueuses. Et le grand golfe, avec les villes flo-
(1) Strabon, V, II, 5.
(2) DÉCHELETTE, Les vases céramiques ornés de la Gaule romaine, Paris, 1904, I, p. 10 et suiv.
(3) Strabon, V, ii, 5. — Nissen {Jlalische Landeskunde, Berlin, 1902, vol. II, p. 285) soutient avec de bons arguments que vers cette époque-là le marbre de Carrare commença à être apprécié et très employé dans l'Italie d'abord, et bientôt dans tout l'empire.
(4) DiODORE, V, 13.
Tissantes de Pompei, d'Herculanum, de Naples, de Pouzzoles, s'ouvrait hospitalier aux vaisseaux qui venaient d'Orient et d'Egypte. Des marchands de tous les pays, syriaques, égyptiens, grecs, latins, s'enrichissaient dans le commerce qui se faisait entre Rome et l'Orient, et surtout dans le commerce avec l'Egypte (4) et avec TEspagne (2) ; et ils se faisaient construire de belles demeures en style alexandrin comme celles que l'on a retrouvées à Pompei. Même en sortant de la Campanie, on rencontrait encore çà et là d'autres petites oasis, des villes entourées de plantations d'oliviers ou de vignobles, tels que Venafre (3) et Venouse (4) et des villes telles que Brindes, qui avaient quelque industrie déjà ancienne ou quelque ressource commerciale (5). Mais partout ailleurs, à droite et à gauche de la voie Appienne, la seule route qui fût fréquentée, il n'y avait guère que de vastes propriétés presque désertes et cultivées par de rares esclaves ; de grands bois solitaires que Tabsence de chemins empêchait d'exploiter ; des parcelles abandonnées de Vager publicus de Rome, dont personne ne voulait; des villes jadis florissantes et qui n'étaient plus qu'à demi peuplées (6). Moins naïfs que les modernes, les anciens ne s'étaient pas fait sur l'Italie méridionale les illusions où se complaisent les Italiens du vingtième siècle et que M. Fortunato s'est en vain efforcé de dissiper ; ils avaient
(1) Voy. Suétone, Auguste, 98 ; Strabon, XVII, i, 7.
(2) Strabon, III, ii, 6,
(3) Pline, XVII, iv, 31. Pour ce qui concerne la prospérité de Venafre, qui était due à la culture de l'olivier, voy. Nissen, Italische Landeskunde, Berlin, 1902, vol. II, p. 796 et suiv.
(4) Strabon, VI, i. 3.
(o) Pline, IX, liv, 169 ; XXXII, vi, 61 ; XXXIIL ix, 130; XXXIV, xvn, 160.
(6) Strabon, V, iv, M ; VI, i, :â.
compris que si la vallée du Pô était un morceau magnifique de la croûte terrestre, l'Italie méridionale valait beaucoup moins, bien qu'elle ne fût pas encore désolée par le terrible fléau de la malaria. Située en dehors des grandes voies de communication, dépeuplée dans les siècles précédents par les guerres, pauvre en capitaux et incapable d'en accumuler de nouveaux, peu fertile, à l'exception de quelques régions, arrosée par des rivières peu nombreuses et sans importance, hérissée de montagnes abruptes, l'Italie méridionale n'avait pas pu se relever des terribles dévastations des siècles précédents. La ressource la plus considérable était encore, après tant de siècles, ainsi qu'aux débuts de l'histoire de Rome et comme aujourd'hui au Texas et dans les régions les plus barbares des États-Unis, les grands troupeaux de moutons et de bœufs, errant sans abris, que de robustes esclaves conduisaient tous les hivers et tous les étés de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne. L'aristocratie romaine et un petit nombre de propriétaires fort riches de la région pratiquaient cet élevage. On vendait sans doute les peaux et la laine dans les villes riches de la Campanie et à Rome ; mais si les grands propriétaires pouvaient en tirer quelque profit, cet élevage de troupeaux ne faisait que rendre stérile, dépeupler et appauvrir toute l'Italie méridionale.
Telle apparaissait l'Italie, à l'aurore incertaine d'une époque nouvelle, au travers des derniers nuages laissés par la grande tempête de l'époque républicaine, et sons le premier rayon de la jtax romana. Pour la première fois elle ne formait, depuis les Alpes jusqu'à la mer Ionienne, qu'un seul corps, et c'était une forme étrange, au torse et à la poitrine de belle jeune femme, aux jambes maigres et paralysées de vieille lemme
infirme. Placée entre l'Italie centrale et les immenses provinces transalpines où Rome devait renaître, la vallée du Pô était le pays d'avenir. C'était dans cette vallée que vivait, en une masse compacte, la partie la meilleure et la plus énergique de la classe moyenne, presque en face de la noblesse dont les derniers restes étaient encore à Rome, mais dont les biens étaient disséminés dans tout l'empire (1), et qui, avec la variété des goûts, la multiplicité croissante des idées perdait sa cohésion et cet esprit de caste, qui autrefois avait été chez elle si fort. C'est aussi pour cette raison que l'entreprise de la Germanie, à laquelle Auguste la conviait, pouvait avoir une si grande importance. Un succès brillant dans cette guerre pourrait renouveler le prestige de l'aristocratie dont le pouvoir semblait décliner; un insuccès, au contraire, et de nouvelles discordes, ne pourraient qu'augmenter encore la puissance de la classe moyenne, c'est-à-dire la puissance
(1) Nous avons peu de renseignements précis sur les patrimoines de la noblesse romaine de cette époque-là. Le seul renseignement précis est peut-être celui que nous donne Ovide, au sujet du patrimoine de son ami Sextus Pompée : Pontiques, IV, XV, 15 et suiv.
Quam tua Trinacria est, regnataque terra Philippe
Quam domus Augusto continuata foro ; Quam tua, rus oculis domini, Campania, gratum...
Sextus avait donc une maison à Rome, une villa en Campanie, des terres en Sicile et en Macédoine. Il est probable que l'aristocratie avait une partie considérable de ses biens dans les provinces, surtout dans les provinces orientales; en effet, à mesure que les lois agraires et les distributions de terres en Italie rendaient plus ditïicile et moins sûre la propriété du sol en Italie, l'aristocratie dut chercher à acquérir des terres au dehors. Pendant la tourmente du dernier siècle il n'avait pas dû être dilhcile, surtout aux familiers inlluents, d'acquérir à bon compte de grandes et riches propriétés dans les provinces.
d'Auguste et de sa famille. Cette vénération populaire qui s'organisait partout en Italie pour la personne d'Auguste ne traduisait pas seulement la reconnaissance pour les services qu'il avait rendus; elle signifiait surtout que la classe moyenne, préoccupée de ses seuls intérêts matériels, plus exposée à subir l'influence des esclaves et des affranchis orientaux à cause de son instruction médiocre, perdait rapidement de vue le sénat et la majesté impersonnelle du gouvernement républicain, pour ne plus voir que la personne du princeps. Les inclinations monarchiques poussaient dans ce milieu par la force des choses et par une sorte de génération spontanée, sans que personne en eût répandu la semence, et même contre la volonté de celui qui aurait pu en recueillir les fruits. Qu'importait à ce monde nouveau, ignorant et avide, que là-bas, à Rome, le Sénat s'éteignît peu à peu, que l'aristocratie fût en train de se dissoudre, qu'un homme et une famille vinssent à disposer dans cette dissolution d'un pouvoir immense et supérieur au pouvoir républicain? Il était disposé à attribuer à cet homme le mérite de tout ce qu'il lui arrivait d'heureux, pourvu que l'ordre et la paix ne fussent pas troublés, que le vin, l'huile et la laine se vendissent avec profit tous les ans, qu'il pût se pavaner dans le petit sénat local, briguer les charges de sa ville, dominer dans son municipe. Dans la fortune croissante de cette classe nouvelle on voyait s'éteindre à la fois l'idéal républicain, l'idéal militaire, l'idéal traditionaliste. Bientôt, quand ce qui restait de la noblesse aura encore perdu de son activité et de son crédit, l'Italie ne verra plus sur le Capitole que la famille d'Auguste. Mais Auguste, qui voulait et qui devait encourager les progrès de cette classe, voulait et devait
aussi tâcher de faire revivre le vieil idéal mourant. Or c'était là une contradiction à la fois inévitable et insoluble dont son gouvernement, sa famille et luimême ne devaient pas tarder à sentir les terribles conséquences.
l'autel d'auguste et de ROME
Auguste n'eut pas de difficulté à obtenir du sénat, pour Agrippa et pour lui, la prolongation des pouvoirs présidentiels pendant cinq nouvelles années (1); et il continua activement les préparatifs de la guerre. Nous ne savons pas s'il y employa seulement les revenus de la Gaule, ou s'il se servit aussi des fonds votés par le sénat (2). Ceux-ci du reste ne purent être demandés que sous le prétexte de pourvoir à la défense de la Gaule (3) ; car il semble peu probable qu'Auguste aurait
(1) Dion (LIV, 28) ne parle que d'Agrippa; mais il est facile de comprendre que la même décision fut prise pour Auguste.
(2) Je ferai observer ici une fois pour toutes que l'histoire des campagnes de Germanie est très obscure. Nous n'avons à ce sujet que les renseignements rares et incomplets qui nous ont été transmis par Dion, Tacite, Orose, Florus, Pline, et que l'on pourrait réunir en quelques pages. Le récit que j'en donne est donc en grande partie conjectural; ce n'est qu'une hypothèse basée plutôt sur la vraisemblance que sur les documents qui, dans leur rareté, laissent le champ libre aux suppositions les plus disparates. La partie politique et constitutionnelle des guerres est aussi très obscure; Auguste ne peut avoir conçu et dirigé une aussi grosse entreprise sans en avoir informé le sénat et le public ; mais nous ne savons ni quand ni comment il le fit.
(3) Dion (LIV, 32) nous dit que la conquête de la Germanie fut entreprise pour défendre la Gaule. Or, s'il est certain que la conquête de la Germanie rassurait la Gaule, il semble plus téméraire d'affirmer qu'en l'an 12 avant Jésus-Christ, quand
no
exposé son plan, en risquant de donner l'éveil aux Germains. Quoi qu'il en soit, Auguste ne songea pas seulement à préparer des armes, de l'argent et des soldats; mais, comme le succès de l'entreprise dépendait en partie de la fidélité de l'aristocratie gauloise, il voulut lier celle-ci, avant de partir pour la Germanie, par un engagement moral, autant qu'un engagement moral peut lier des hommes. Il se décida à transplanter de l'Asie Mineure en Gaule le culte de Rome et d'Auguste; à réunir autour du temple des diètes annuelles, où les représentants des soixante civitates gauloises pourraient figurer, discourir et briller ; à organiser, comme en Asie, un corps de prêtres, tous choisis dans la noblesse gauloise de la diète, et qui constitueraient une noblesse plus restreinte et plus choisie. En Asie Mineure ce culte commençait à être d'une certaine utilité : c'était le symbole populaire de l'unité de l'empire et le lien idéal des différentes villes entre elles et de toute la province avec Rome. N'était-il pas possible d'organiser aussi ce nouveau culte en Gaule, où l'ancien culte national, le druidisme, se perdait tout à fait? Puisque l'Italie avait toléré ce culte en Asie Mineure, et puisqu'elle commençait à avoir recours elle-même à des symboles religieux pour exprimer son admiration pour Auguste, elle consentirait volontiers à ce qu'un autel de Rome et d'Auguste s'élevât, par exemple, à Lyon. Quant à la Gaule, on pouvait espérer qu'elle accueillerait favorablement le nouveau culte, surtout si l'entreprise de Germanie semblait réussir. L'épée de César avait fait dans les traditions celtiques de grandes brèches, par lesquelles entraient en Gaule non seulement les marchandises, les mœurs
Drusus entra en campagne, il fut poussé par la nécessité urgente de repousser une invasion germanique et de prévenir une révolte de la Gaule.
et le langage des étrangers, mais aussi leurs dieux; les anciennes divinite's gauloises se confondaient maintenant avec les divinités grecques, latines et orientales, qui avaient du reste avec elles une vague ressemblance; par mille fissures les souffles nouveaux pénétraient en Gaule .
Mais vers la fin de Fan 13 et le commencement de l'an 12, tandis qu'Auguste méditait ces projets, deux nouvelles survinrent : une grosse révolte avait éclaté en Pannonie (1), et la charge de ponti f ex maximus, la plus haute magistrature religieuse de la république, demeurait vacante par suite de la mort de Lèpide, l'ancien triumvir, qui l'occupait depuis trente-deux ans (2) . La révolte de Pannonie était-elle aussi grave qu'on le disait? L'événement fut peut-être grossi à dessein pour justifier, par des motifs à la portée de tout le monde, une nouvelle et très grave réforme constitutionnelle, à laquelle Auguste se voyait contraint pour des raisons beaucoup plus sérieuses. Dès que la mort de Lèpide avait été connue, tout le monde s'était trouvé d'accord pour désigner Auguste pour son successeur; et le parti traditionaliste, pour qui la réforme des mœurs reposait surtout sur la religion, voulait faire de cette élection une grande démonstration populaire en faveur des idées que Virgile avait exprimées poétiquement dans V Enéide, et contre le relâchement des mœurs, l'esprit impie et dissolu de la jeune génération, que les lois de l'an 18 étaient impuissantes à refréner (3). Un pontifex
(1) Dion, LIV, 28.
(2) Dion, LIV, 27.
(3) La grande affluence qu'il y eut pour cette élection, et dont il est question dans le monument d'Ancyre. 2, 26 et suiv. (lat); IV, 3-4 ((jr.), ne peut avoir été qu'un eHorldii parti traditionaliste qui voulait faire une démonstration; le zèle des électeurs
maximus, digne de sa charge, pourrait enfin donner à la réforme des mœurs, tentée en vain jusque-là, sa base naturelle : la réforme du culte. Mais ces préoccupations religieuses survenant à l'improviste étaient, à ce moment-là, une grosse complication pour Auguste, qui était occupé à préparer sa grande expédition dans la Germanie. Auguste n'était pas moins soucieux à cette époque qu'aux débuts de son gouvernement, de ne point déplaire à la petite coterie des conservateurs à outrance qui réclamaient la réforme du culte et des mœurs : mais il n'était pas facile de s'occuper à la fois de ces graves questions intérieures et des conquêtes extérieures. D'autre part, Auguste savait bien qu'il était plutôt fait pour devenir poniifex maximus à la place de Lèpide, que pour diriger en généralissime la guerre de Germanie. C'est apparemment pour toutes ces raisons qu'il songea à faire transformer par le sénat la double présidence qu'il occupait avec Agrippa, en une véritable répartition du pouvoir civil et du pouvoir militaire, qui étaient jusque-là confondus dans les deux présidents. La révolte de Pannonie servit de prétexte, bien qu'elle fût un événement trop commun pour justifier une innovation aussi grave. Tous les généraux qui commandaient en dehors de l'Italie furent placés sous le commandement d'Agrippa ; toutes les légions, même celles qui étaient dans les provinces d'Auguste, passèrent par suite sous ses ordres ; le commandement des armées fut ainsi séparé du pouvoir de proconsul et de propréteur; et l'autorité suprême sur les armées, qui revenait autrefois au sénat, fut mise entre les mains d'un seul homme {Ì). Disposant ainsi de toutes les léne pouvait guère être stimulé, puisqu'il n'y avait qu'un seu candidat.
(1) Dion, LIV, 28... (Xcicrov àuxâi (c'est-à-dire à Agrippa) tùjv