VI
l'aristocratie le sénat, avec sa concorde, sa persévérance, sa solidité monumentale et son grand prestige, avait pu, même en commettant des erreurs assez fréquentes, mener à bien une politique extérieure qui avait de la continuité; il avait réussi dans toutes ses entreprises, môme en changeant tous les ans les proconsuls et les propréteurs qui étaient chargés de mettre à exécution ses plans diplomatiques et militaires, même en employant, à côté d'hommes excellents, des hommes médiocres ou mauvais. Quelle que fût •elors la nécessité de conduire vite une affaire difficile^ il se trouvait toujours dans l'assemblée certains sénateurs qui la connaissaient bien, qui pouvaient rappeler les précédents, étudier attentivement le cours des événements, éclairer leurs collègues et les mettre à même de choisir un plan possible et de l'exécuter avec une énergie suffisante. Maintenant, au contraire, le sénat, atteint d'une lassitude incurable, ne parvenait même plus à se réunir en nombre suffisant, et il avait confié à Auguste toute la politique extérieure, ne se sentant plus ni la volonté, ni la force de la diriger. Auguste se retrouvait donc presque seul devant l'obscur avenir; c'est lui qui presque seul devait en deviner les énigmes effrayantes et mettre dans la politique extérieure cette continuité qui en est l'âme; c'était lui, si faible et petit, malgré son autorité, qui seul devait recevoir, à la place du sénat, le contre-coup des insuccès et qui pouvait toujours craindre d'être entraîné par une catastrophe. Cet homme ne pouvait donc plus changer tous les ans ceux qui lui servaient d'instruments et en employer à la fois de bons et de mauvais; il était obligé de rechercher des hommes à l'intelligence élevée et à l'Ame forte, de souhaiter que par une longue pratique ils devinssent capables de traiter les affaires
étrangères les plus difficiles et d'alléger des responsabilités trop lourdes pour lui seul. Mais il était malaisé de trouver de tels collaborateurs, surtout pour les provinces de l'Europe et pour les affaires de Germanie. Le séjour dans ces régions froides, barbares et incultes était moins agréable qu'un séjour en Orient, dans des pays très riches et de vieille civilisation. César déjà avait eu, en Gaule, une tâche bien autrement difficile et pénible que celle de Lucullus et Pompée, en Orient; et maintenant la politique germanique, pannonique, illyrique, à laquelle le développement de la Gaule donnait tant d'importance, demandait à l'aristocratie romaine beaucoup plus d'abnégation qu'il n'en fallait pour la politique orientale. Mais l'abnégation civique était la vertu qui manquait le plus à la nouvelle génération. Y aurait-il maintenant beaucoup de jeunes gens qui consentiraient à passer de longues années loin de Rome, toujours occupés à combattre l'ennemi, à le surveiller ou à négocier avec lui, et tenant avec soin Auguste au courant de tous les événements? Auguste avait eu la bonne fortune d'en rencontrer deux dans sa famille, Tibère et Drusus, et voici que le sort jaloux lui enlevait Drusus. Maintenant, pour toute la politique germanique, gauloise, illyrique et pannonique, il ne pouvait plus compter que sur Tibère. Mais si Tibère avait, comme homme de guerre, la même valeur que Drusus, il n'était ni aussi aimable, ni aussi populaire que lui. C'était une nouvelle difficulté qui commençait à poindre, dans une situation déjà si compliquée. Rome ayant entrepris la conquête de la Germanie, ii fallait que le chef de la république, qui était en même temps le chef de l'armée, fut un homme de guerre expérimenté et bien au courant de la situation en Germanie. Tibère
i64 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
ne devenait donc pas seulement, après la mort de Drusus, le principal collaborateur d'Auguste, mais le premier homme de l'empire après le princeps et son successeur éventuel. Malheureusement si Tibère était un grand général, il n'avait pas les qualités qui avaient rendu son frère si populaire; il commençait à avoir beaucoup d'ennemis, et à ne plus être d'accord avec Julie. Tandis que les jeunes aristocrates de son âge s'amollissaient à Rome, dans le luxe, dans l'oisiveté, dans la lecture des livres charmants et pervers d'Ovide, Tibère s'endurcissait, se faisait plus romain, revenait vraiment aux anciennes idées et aux. anciennes mœurs, dans la vie des camps, au milieu des batailles, devant la marée de la barbarie que, depuis tant d'années, il voyait se briser à ses pieds sur les frontières peu solides du vaste empire. Tandis que ses compagnons à Rome s'attablaient étourdiment au festin de la paix, il voyait grossir sur les frontières le péril germanique, pannonique, thrace, qui pourrait un jour se déchaîner en deçà des Alpes, si Rome n'était pas capable de lui opposer une puissante armée. Il lui semblait donc qu'il n'y avait pas de nécessité plus urgente que d'accroître les forces militaires de l'empire; mais où donc pouvait-on préparer des officiers et des généraux pour les armées? Était-ce dans les écoles des rhéteurs et des philosophes grecs, au milieu des prêtres d'Isis, dans les boutiques des marchands égyptiens, auprès des courtisanes syriaques? Il n'y avait pas d'autre école de guerre, à Rome, que l'ancienne famille aristocratique, avec la sévérité des mœurs et des traditions d'autrefois. Le traditionalisme et le militarisme n'étaient alors qu'une même chose. Tibère, militariste ardent, devait s'efforcer d'être complètement et rigidement romain
dans ses idées, dans ses manières, dans ses sentiments, surtout au milieu d'une génération où les mœurs helléniques faisaient des progrès si rapides. Bien qu'il sût très bien le grec, il prenait soin, quand il prenait la parole au sénat, de n'employer jamais aucune de ces expressions grecques que les personnes cultivées mêlaient alors si souvent à leur latin, quand elles traitaient un sujet sérieux (1) ; il ne voulait pas se faire soigner par les médecins savants, qui venaient tous de rOrient, mais il préférait avoir recours aux vieilles recettes que l'on conservait dans les familles romaines (2); bien que la loi approuvée en Tan 27 avant Jésus-Christ autorisât les proconsuls et les propréteurs à payer leurs officiers, et bien qu'il fût désormais nécessaire de stimuler avec de l'argent le zèle civique des sénateurs et des chevaliers, Tibère désapprouvait cette innovation, qui allait à rencontre d'un des principes fondamentaux de la société aristocratique (3) ; il donnait seulement des vivres, selon l'ancienne coutume, et jamais d'argent (4). Nouveau Caton le Censeur, Tibère blâmait aussi le luxe croissant de la noblesse qui répandait la corruption, les vices et la mollesse, qui faisait sortir de l'empire, pour les envoyer
(1) Suétone, Tibère, 71.
(2) Suétone. Tibère, 68. Que ce mépris pour les médecins fût un acte d'hostilité à l'égard de l'orientalisme, les médecins instruits venant presque tous de l'Orient, c'est ce que nous prouve un passage de Pline, et son invective contre les médecins, qui se termine ainsi : Ita est profecto : magnitudo populi romani perdidit ritus, vineendoque vieti sumus. Paremus externis, et una artium imp^raloribus quoque imper averuni{N. H., XXIV, 4.) Puisque ce sentiment d'aversion à l'égard des médecins étrangers était encore si vif à l'époque de Pline, on s'explique facilement l'attitude de Tibère.
(3) Voir au sujet de cette réforme le t. IV, p. 282.
(4) Suétone, Tibère, 46 : comités pere:)rinationum expeditionumque nunquam salario, cibariis tantum, suslentavit.
aux Indes et en Chine, en échange des pierres précieuses et de la soie, les métaux précieux qu'il aurait été plus sage d'employer à augmenter l'armée et à rendre les frontières plus sûres (1). Il ne voulait pas non plus d'une augmentation excessive des dépenses publiques et des distributions trop fréquentes d'argent que le peuple réclamait avec une insistance croissante (2). Tandis qu'Auguste gérait les finances avec une sorte d'indulgence, il aurait voulu qu'on en revînt à Tadministration sévère de la vieille aristocratie ; il blâmait surtout l'insouciance avec laquelle on laissait voler par des particuliers les biens de la république (3). Enfin, non seulement il demandait que l'on appliquât
(1) Suétone, Tib., 46 : Pecuniae parcus ac tenax... Tacite, Ann., Ili, 52 : princeps antiquae parcimoniae... Voy. la lettre de Tibère au sénat, qui est citée par Tacite (Ann., III., 53-54) et qui résume très nettement ses idées sur le luxe. La lettre est certainement authentique ; elle contient en efiet des idées qui correspondeut à toute la politique de Tibère. Déjà âgé et chef de l'État, Tibère, après les expériences amères que nous raconterons, tout en considérant le luxe comme néfaste, désespérait de pouvoir y mettre un frein : il avait donc dû dans sa jeunesse être un partisan des lois somptuaires.
(2) SuBTONE, Tib,, 46 et 47.
(3) SuÉTOME, Tib., 49 : plurimis etiam civitatibus et privatis velerei immunitates et ju$ metallorum ac vectigalium adempia... Cette mesure que Suétone cite comme preuve de l'avarice de Tibère, montre simplement qu'il était partisan d'une administration des finances très sévère, et plus soucieuse d'accroître les ressources du trésor public que de favoriser les intérêts privés. Tibère en effet annule au profit du tré^o^ public des immunitates, reprend des mines (jus metallorum) ou des terres louées moyennant un vecligal à des particuliers ou à des cicital.es et qui appartenaient à l'empire. 11 s'efforça donc de guérir l'administraLion de la complaisance et de la négligence qui avaient prévalu sous le gouvernement d'Auguste. Cela nous fait supposer que déjà, a l'époque dont nous parlons, Tibère avait des idées plus sévères sur ce sujet. Ce trait s'accorde du reste avec les auties ; en toute chose Tibère représente avec intransigeance la tradition aristocratique.
avec vigueur les lois sociales de l'an 18, mais il était partisan d'une réforme de la lex de maritandis ordinibus qui punirait les mariages stériles et obligerait les chevaliers à avoir des enfants (1). Mais ces idées d'un traditionalisme si rigide, cet esprit autoritaire, cette sévérité, cette dureté même qui faisaient de lui un général incomparable, ne plaisaient guère à Rome. Ce que le peuple voulait, c'étaient des distributions d'argent, des fêtes et des largesses, le plaisir et la facilité en tout, dans la politique, dans l'administration, dans la vie privée; et il n'aimait guère ce Claude, cet administrateur parcimonieux, qui se montrait encore plus économe des deniers publics que des siens. La nouvelle génération, qui demandait que l'on appliquât avec indulgence ou que l'on abolît complètement les lois sociales de l'an 18, se défiait de ce jeune homme qui en réclamait au contraire une application rigoureuse. Tous ceux qui exploitaient des terres ou des mines de l'État avaient peur de cet aristocrate de vieille marque qui mettait les intérêts de l'État au-dessus de leurs avantages. Bien des gens enfin étaient froissés par sa réserve taciturne et par la sécheresse de ses manières. On ne manquait pas de se demander, à Rome, si ce Claude croyait vivre au temps de la seconde guerre punique, alors que les aristocrates pouvaient traiter de cette façon leurs inférieurs. Il avait même fallu qu'Auguste intervînt, qu'il excusât pour ainsi dire son beau-fils, assurât le sénat et le peuple que ces manières trop rudes étaient le fait d'un tempérament défectueux
(1) Ce qui me porte à le croire, c'est que, comme nous le verrons plus loin, la première loi contre la stérilité fut proposée l'année même où Tibère revint de son exil à Rhodes et où, étant devenu le collègue d'Augusto, il fut en réalité le chef véritable de l'cmiire.
mais non d'un mauvait cœur (1). Cependant cet esprit passionné mais fermé et taciturne souffrait au souvenir d'Agrippine qui était devenue la femme d'Asinius Gallus; il souffrait si fort qu'Auguste avait dû prendre des mesures pour empêcher les deux anciens époux de se rencontrer, car ces rencontres troublaient trop l'impassible général (2). De son côté, Julie se détachait d'un mari qui, malgré l'effort qu'il faisait pour vivre d'accord avec elle, s'isolait d'elle dans le souvenir et le regret d'une autre femme. La naissance d'un enfant avait semblé avoir rapproché les deux époux; mais l'enfant étant mort au bout de peu de temps, et la trêve entre ces deux caractères opposés avait aussitôt été rompue (3). Tandis que Tibère était un partisan décidé des vieilles idées et des vieilles mœurs romaines, Julie était de plus en plus portée au luxe, à la vie mondaine, aux nouveaux usages.
Auguste nomma Tibère legatus à la place de Drusus, en le chargeant d'amener la Germanie à une reddition définitive. Mais il comprenait trop bien la nécessité de se préparer de nouveaux collaborateurs, pour ne pas être réduit à compter seulement sur Tibère; et pour cela, à partir de ce moment, il redoubla les soins qu'il donnait à léducation de Gaïus et de Lucius César, les deux fils d'Agrippa et de Julie qu'il avait adoptés. Jusqu'alors il leur avait appris lui-même à lire et à écrire ; et pour leur éviter les mauvaises fréquentations, il les avait gardés autant qu'il avait pu auprès de lui, en les emmenant même avec lui dans ses voyages quand
(1) StÉTONE, Tibère, 68. Le passage est important, parce qu'il nous prouve indirectement qu'il y avait à Romo un courant populaire opposé à Tibère.
(2) Sléïùne, Tibère, 7.
(3) Ibid.
il quittait Rome (1). Mais le moment étant venu de leur faire fréquenter une école, il s'appliqua à leur choisir un bon maître, qui fut Verrius Flaccus. Ce choix était significatif. Dans les écoles, comme partout l'archaïsme et l'esprit de nouveauté étaient en lutte, et tandis que certains maîtres plus hardis, tels que Quintus Cecilius Epirota, lisaient dans leurs écoles les auteurs modernes et même les auteurs vivants, Virgile et Horace,, par exemple (2), d'autres au contraire travaillaient surtout à former l'esprit des jeunes gens à l'admiration des vieux âges par la lecture des anciens poètes. Le plus célèbre parmi ces maîtres traditionalistes était justement Verrius Flaccus, très réputé non seulement comme professeur, mais comme érudit et archéologue. 11 travaillait alors à rétablir le calendrier, c'est-à-dire les dates des fêtes civiles, des solennités religieuses et des grands événements, et il composait aussi un grand dictionnaire de la langue latine, en y réunissant, outre les mots anciens à demi oubliés ou déjà morts, tout un trésor de souvenirs et de renseignements qui se perdaient (3). Auguste avait certainement choisi Verrius Flaccus à cause du caractère traditionaliste de son enseignement. Il voulait qu'en fréquentant l'école de Verrius Flaccus, ses deux fils adoptifs se fissent une âme antique; et pour que le maître n'épargnât aucune peine, il lui assignait, comme rémunération, 100,000 sesterces par an (4). En somme il comptait préparer ainsi, par une éducation strictement traditionaliste, deux hommes
(1) Suétone, Tibère, 64.
(2) Suétone, De il . Gram., 16.
(3; Teufpel-Schwabe, Geschichte der rômischen Lùteratut\ Leipzig, 1890, voL I, p. 609 et suiv.
(4) Scetone, De ili. Gram,, 17.
politiques au moins dans sa famille, si les autres familles de la noblesse n'en donnaient plus. Cependant Caïus avait douze ans et Lucius en avait neuf; il faudrait encore attendre bien des années avant que l'un ou l'autre pût remplacer Drusus trop tôt disparu. En même temps Auguste prit la direction de l'éducation des trois fils de Drusus, d'accord avec la noble et pure Antonia, qui, fidèle au souvenir de Drusus, et aussi à cause de ses fils, désirait rester dans son veuvage. Auguste n'eut pas le courage de la contraindre, elle aussi, à un nouveau mariage, à cette sorte d'adultère posthume que la lex Julia de maritandis ordinibus imposait à toutes les veuves.
Il arriva à cette époque, par une chance inattendue et singulière, que Rome put faire, sans peine et sans danger, un grand pas en avant en Asie, et cela simplement parce que l'empire des Parthes, affaibli par des discordes intérieures, recula. Invité à se rendre à un colloque sur la frontière, le gouverneur de la Syrie avait reçu des représentants du roi une proposition vraiment étonnante : celle de vouloir bien se charger des quatre fils légitimes de Phraatès, Séraspadane, Rhodaspe, Vonone et Phraatès, de leurs femmes et de leurs enfants et de les envoyer tous à Rome auprès d'Auguste. Théa Mousa, la concubine italienne dont César avait fait don à Phraatès, avait persuadé au roi vieilli et tombé en enfance de laisser le trône au fils qu'elle lui avait donné; puis, pour empêcher des guerres civiles et des luttes, d'écarter ses fils légitimes et de les envoyer vivre dans un brillant exil sur les^ bords du Tibre (ij, Cette proposition, aberration inouïe
(1) Mon. Anc, VI, 3-6; Str.\bo.v, XVI, i, 28; Joséphe, XVIII, ii, 4 ; Velléids, II, 94. On peut déltrminer approxinialivement la date grâce à Strabon, qui jious dit quu le gouverneur roruaiu qui s'oc-
d'un gouvernement de favorites et de vieillards, ne pouvait manquer d'être bien reçue par le gouvernement romain. En effet, si le fils de Théa Mousa devenait roi, on pouvait espérer que l'empire serait gouverné par le parti romanophile, et qu'ainsi la paix ne serait pas troublée en Orient. D'autre part, il serait facile de donner à l'Italie, qui ignorait les intriguesourdies à la cour des Parthes, cet acte du roi comme une nouvelle humiliation de la Perse aux pieds de Rome. Enfin Rome aurait entre les mains des otages précieux et qui lui permettraient de s'immiscer, sans en avoir l'air, dans la politique des Parthes. La proposition fut acceptée, et les princes furent conduits à Rome, « envoyés comme otages par le roi des Parthes à la République », ainsi qu'il fut dit à Rome. Dès qu'Auguste les eut auprès" de lui, il se hâta de les montrer au peuple, aux grands jeux du Circus Maximus, où il les invita, et où, après leur avoir fait traverser solennellement l'arène, il les fit enfin s'asseoir à ses côtés (1). Les choses allaient donc bien en Orient. Si Tibère réussissait à obhger les Germains à une reddition définitive, l'empire pourrait jouir d'une longue paix,
cupa de la remise des enfants se nommait Titius. Josèphe, d'autre part, nous dit qu'Hérode apaisa les discordes qui s'étaient élevées entre Titius, gouverneur de la Syrie, et Archélaûs, roi de Cappadoce, avant son troisième voyage à Rome, voyage que les uns placent en l'an 10, d'autres eu l'an 8 avant Jésus-Christ, mais qui eut lieu à peu près à l'époque di)nt nous parlons. Cette date de la remise des fils ne peut évidemment être qu'approximative.
(1) Suétone, Auguste, 43. Auguste dans le Mon. Anc. (VI, 5) les appelle pignora; Suétone (Aiig., 21 et 43) et Velleius (II, 98) les appellent obsides. 11 est donc clair que l'on chercha à faire passer ces jeunes gens pour des otages tandis que nous voyons dans .losèphe et dans Strabon qu'ils avaient été livrés dans un Lut tout différent. Rome n'aurait guère été capable d'obliger les Parthes à lui donner des otages.
car Pison avait presque achevé la soumission de la Thrace; et la Pannonie et la Dalmatie semblaient être apaisées. Auguste voulait donc se rendre en Gaule pour y surveiller de plus près les opérations de Tibère. Mais il avait, avant cela, une autre question à régler. 11 allait y avoir, à la fin de l'an 8, vingt ans qu'il était à la tête de la république, et ses pouvoirs quinquennaux allaient expirer. Au milieu de tant de difficultés, et ayant si peu d'hommes autour de lui pour l'aider, il n'est pas invraisemblable que, prudent comme il rétait, Auguste ait songé un instant à abandonner à d'autres le pouvoir et la responsabilité de l'avenir (4). Vingt années de gouvernement peuvent fatiguer même un homme très ambitieux et énergique, et lui faire désirer un peu de tranquillité et de repos. Mais la situation était pleine de difficultés profondes et invisibles. Il était évident pour tout le monde, que si Auguste se retirait, il serait impossible de rétablir tout simplement l'ancienne république sans princeps avec les consuls à la tête et de fermer la parenthèse ouverte, en l'an 27 avant J.-C, dans l'histoire constitutionnelle de Rome. Le principat, qui n'avait été au début qu'une charge provisoire pour rétablir l'ordre et la paix, était devenu un organe vital de l'empire. Les provinces, les villes, les alliés, les sujets, les États étrangers, habitués depuis vingt ans à voir un seul homme à la
(4) Dion, LIV, 6 : ttiV re yjyeixoviav, xa^Trep àçietç (î)ç êXeyev
à'xcûv ôf,Oev aufti; ÛTCc'dTr) Cette assertion au sujet de laquelle
Dion expose ironiquement son doute par ce 8f|6ev, est peutêtre plus vraisemblable qu'elle ne semblait à l'historien qui vivait k une époque trop éloignée d'Auguste. Vingt ans d'un gouvernement comme celui-ci animaient pu fatiguer un homme plus robuste qu'Auguste; et il n'est pas rare de voir des hommes politiques demander à se reposer surtout quand ils sf-ijL arrives à un certain âge.
tête de l'État, confondaient Rome avec sa personne; tout le monde avait pour lui de la vénération, de l'affection et de la crainte; partout on avait eu à négocier, à s'entendre avec lui; partout on avait mis en lui ses espérances et sa confiance. Lui disparu, s'il n'y avait pas à sa place un homme d'une égale autorité, tout l'édifice d'amitiés, d'alliances, de clientèles, de soumissions, pour lequel il avait fallu vingt ans de guerres et de diplomatie, pouvait s'écrouler brusquement. C'est ainsi, par exemple, qu'il eût été difficile de prévoir ce qui se passerait en Germanie, si Auguste se retirait dans la vie privée. 11 était, en effet, facile de prévoir que le sénat, qui n'avait plus ni volonté, ni énergie, ni union, n'était plus capable, comme jadis, de diriger la politique extérieure qui était devenue trop vaste et trop embrouillée. Pour la politique étrangère surtout, il ne fallait plus un magistrat renouvelé tous les ans, mais un magistrat choisi pour une longue durée, qui saurait veiller sur les frontières, se tenir au courant de tous les changements, traiter et résoudre rapidement toutes les questions. Auguste n'aurait donc pu se retirer qu'à la condition de trouver un successeur prêt à recueillir son pouvoir et à continuer ses fonctions. Et ce successeur existait; si Auguste s'était retiré, son successeur, pour toutes les raisons que nous venons de dire, n'aurait pu être que Tibère. Mais la situation était si étrange qu'une nouvelle difficulté, la plus paradoxale de toutes, venait justement de là. L'impopularité de Tibère devenait de plus en plus grande. Certes les soldats adoraient leur Bibérius — ils l'appelaient ainsi par plaisanterie, en faisant allusion à son unique défaut, son goût pour le vin (1; ; —
(1) Suétone, Tibère. 42.
i74 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
et. Tibère dans les camps était respecté partout comme un général très sévère, mais juste, courageux et infatigable, admiré comme un grand homme simple et sérieux, par les officiers et les quelques amis intimes qui le suivaient (1). Mais il en était autrement à Rome; dans la noblesse dégénérée, parmi tous ceux qui auraient voulu ne jouir que des privilèges de son rang sans en supporter les charges; parmi tous ceux qui s'enrichissaient sur les gaspillages du budget et les célibataires furieux d'être privés de tant d'héritages par les lois sur le mariage; dans les ménages sans enfants qui craignaient d'être dépouillés un jour à leur tour. Tous ces gens-là redoutaient cet homme énergique, dont la puissance augmentait naturellement à mesure qu'Auguste vieillissait et qui promettait de gouverner avec plus de rigueur qu'Auguste. Si même le gouvernement d'Auguste était pour bien des gens trop conservateur, le gouvernement de Tibère devait leur sembler une calamité nationale, qu'il fallait à tout prix éviter. Pour cette raison, au sénat, parmi les chevaliers, dans le peuple même, se formaient peu à peu une coalition et un parti contre lui. Seule la réélection d'Auguste pouvait résoudre pour le moment toutes ces difficultés, contenter tout le monde, comme le moindre mal. Bon gré mal gré, Auguste dut accepter le prolongement de sa présidence, non plus pour cinq ans, mais pour dix. C'est peut-être la peur de Tibère qui explique ce prolongement : on voulait être tranquille de ce côté au moins pendant dix ans. Puis Auguste partit pour la Gaule, après avoir fait approuver uue réforme de la procédure pénale, qui était
(1) On peut voir dans Vclleius PaLcrculus quel enthousiasme Tibère faisait naître cl»ez ceux qui avaient ]m le connaîtra de près.
ancore une défaite pour l'aristocratie. C'était une loi qui permettait de mettre à la torture les esclaves dans les procès intentés à leurs patrons. Il se faisait d'après cette loi une sorte de vente fictive de l'esclave à l'État ou à lui-même; après cette vente l'esclave, n'appartenant plus à l'accusé, pouvait être interrogé. On avait imaginé cette singulière subtilité juridique pour donner satisfaction au public qui protestait contre l'impunité presque générale des riches; mais s'il se trouva des gens pour approuver cette réforme qu'ils jugeaient nécessaire, beaucoup d'autres la blâmèrent (1), et ils n'avaient pas tort. Auguste défaisait d'une main ce qu'il avait fait de l'autre, et, tandis qu'il s'efforçait par tous les moyens de reconstituer économiquement et moralement l'aristocratie, il donnait à la jalousie et à la cupidité des classes moyennes, des intellectuels pauvres et arrivistes, une arme terrible pour détruire par le scandale, par des accusations vraies et des calomnies l'honneur et la fortune de la noblesse. Jamais une aristocratie sérieuse ne pourra tolérer que des serviteurs déposent contre leurs patrons. L'aristocratie romaine avait donc plus que jamais besoin de renouveler son prestige par un grand succès dans la politique germanique. A peine Auguste fut-il arrivé en Gaule que Tibère passa le Rhin, à la tête d'une armée; et cela fut suffisant. Les Germains avaient déjà été si épouvantés et si découragés par la marche de Drusus que toutes les populations germaniques, à l'exception des Sicambres, firent demander dans quelles conditions elles pouvaient se rendre. Auguste répondit qu'il n'entamerait des négociations que lorsque les Sicambres auraient envoyé leurs ambassadeurs; mais quand les
H) Dio.N. LV, 5.
Sicambres, cédant aux sollicitations des autres peuples, eurent envoyé en Caule la fleur de la noblesse, Auguste refusa toute concession ; il demanda la reddition sans conditions et il garda même prisonniers les ambassadeurs sicambres, enlevant par ce stratagème déloyal ses chefs à ce peuple courageux. Si les barbares sont féroces dans les guerres, les peuples civilisés sont souvent menteurs et sans foi. Les Germains firent leur soumission (1).
Ainsi en quatre ans la Germanie avait été conquise jusqu'à 1 Elbe, et la grande entreprise conçue par César avait été accomplie par son fils. La ïhrace, d'autre part, après trois années de guerre, venait d'être définitivement domptée par Pison; le calme était également tout à fait rétabli en Pannonie et en Dalmatie; en Orient l'empire des Parthes semblait se soumettre humblement à la protection romaine. Malgré la décadence où étaient tombés le sénat et l'aristocratie, le désordre moral et les grandesdiflicultés économiques, Rome conservait donc sa puissance! A son retour Auguste put s'occuper d'une réforme du calendrier et faire disparaître certains inconvénients que la réforme de César avait laissé subsister. C'est en faisant cette réforme que l'on donna au huitième mois de l'année le nom d'Auguste, qu'il porte encore aujourd'hui (2). Mais la tâche du gouvernemens devenait chaque jour plus malaisée, à cause de l'insuffisance des instruments dont il disposait. De plus en plus le nombre des personnes dont il pouvait se servir utilement se réduisait. Cette année-là Mécène mourut; si Auguste ne perdait pas en lui un collaboratenr aussi actif
(1) Dion, LV, 6.
(2) Ibid.
qu'Agrippa, il perdait du moins un ami sûr et judicieux, à qui il pouvait demander conseil dans les circonstances difficiles (1). D'autre part la discorde commençait à s'envenimer entre Julie et Tibère, et pour des raisons particulièrement graves. Sempronius Gracchus, cet élégant aristocrate que l'on soupçonnait de lui avoir fait une cour trop bien accueillie, alors qu'elle était la femme d'Agrippa, semble s'être à ce moment rapproché de Julie et avoir profité des discordes qui s'étaient élevées entre elle et son nouveau mari (2). Ce qui était certain, c'est que Julie et Tibère avaient fini par faire lit à part (3), et qu'Auguste, probablement pour consoler Tibère de tous ses ennuis, avait consenti à ce qu'il eût les honneurs du triomphe, et l'avait aussi fait élire consul pour l'an 7, cinq ans et non dix ans après sa première élection, en vertu du sénatus-consulte qui abrégeait pour lui de cinq ans tous les délais prescrits pour les magistratures. Ce fut cette année-là aussi, le 27 octobre, que mourut Horace.
L'année suivante (l'an 7 av. J.-C.) où Tibère célébra son premier triomphe et où il fut consul, s'écoula paisiblement. La Germanie, cependant, sembla un moment vouloir se soulever; Tibère, redevenant le legatus d'Auguste, se rendit en toute bateaux bords du Rhin, mais ce fut pour constater qu'il n'y avait pas de danger, et il revint aussitôt à Rome (4). Rome ne fut troublée que par un grand inceodie qui éclata dans le voisinage du forum et qui, par suite de la négligence
(1) Diox, LV, 7.
(2) Tacite, Annales, I, 53.
(3) Suétone, Tibère, 7 : mox dissedil et aliquanlo graviut, iit etiani perpetuo s. cubarci .
(4) Dion, LV, 8.