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qui habitaient les Alpes Lépontiennes, c'est-à-dire toutes les vallées italiennes et suisses donnant sur le lac Majeur et sur le lac d'Orta, s'étaient soulevés, ainsi que les Rhètes et les Vindéliciens, dont les belliqueuses tribus occupaient la vaste région des Grisons et du Tyrol, et, par la plaine de Bavière, s'étendaient jusqu'au Danube (1). Le centre des Alpes était tout en feu; et si, à l'ouest, l'incendie s'était arrêté au bord du grand vide fait par l'épée romaine dans la vallée des Salasses, toute la révolte se propageait du centre dans la chaîne immense, jusqu'aux Alpes Gottiennes, où Donnus, l'ami fidèle de Rome, était mort, laissant dans des temps si troublés la succession à son fils Gottius qui était moins sûr; jusqu'aux rudes et indomptables populations liguriennes des Alpes maritimes (2). Dans les vallées des Alpes s'étaient réfugiés les derniers débris des races qui avaient habité la plaine — Ligures, Ibères, Geltes, Étrusques, Euganéens; et là, ces populations diverses s'étaient mêlées et combattues tour à tour, s'unissant toutefois pour se défendre contre les envahisseurs venus de la plaine et contre Rome, qui, jusqu'alors, n'avait fait que des apparitions rares et intermittentes dans la plupart des vallées. Elles avaient donc vécu jusque-là presque libres dans les gorges de leurs montagnes, formant des tribus sous le
époque par Auguste. Voy. Obbrziner, Le guerre di Augusto conlro i popoli alpini, Rome, 1900, p. 69 et suiv.
(1) Dion, LIV, 22
(2) Oberziner attribue avec raison une grande importance au passage d'AMMiEN Marcellin (XV, x, 2). Il résulte en effet de ce passage que Donnus mourut à cette époque, que Cottius lui succéda; que Cottius et une partie de son peuple prirent part à la révolte des Alpes maritimes qui, comme on peut le voir dans Dion (LIV, 24), éclata en l'an H avant Jésus-Christ. Il est évident que ces révoltes plus tardives lurent provoquées par l'exemple des précédentes et en furent une conséquence. i«
gouvernement des riches propriétaires, cultivant les terres, faisant paître les troupeaux, exploitant un peu les mines et les magnifiques forêts, détroussant les passants, et de temps en temps retournant dans la plaine pour la piller. Plusieurs de ces populations avaient même trouvé beaucoup plus d'or dans l'anarchie des trente dernières années et dans les déprédations périodiques de la plaine, que dans les sables de leurs torrents. La paix avait donc été beaucoup plus désagréable à ces populations qu'aux autres habitants des provinces occidentales, et la révolte éclatait de toute part.
Rome se trouvait tout à coup engagée, au cœur même de ses provinces européennes, dans une guerre fort grave, qui aurait tenté le génie d'un nouveau César. Franchir les Alpes à marches forcées, châtier les Pannoniens et les Noriques qui avaient envahi l'Istrie, et les Germains qui avaient envahi la Gaule, par des expéditions rapides et des attaques inattendues; rétablir l'ordre en Thrace, où il était si profondément troublé, par les mêmes moyens : voilà le plan stratély gique que le conquérant des Gaules aurait adopté contre ces barbares des montagnes et de la plaine. Mais les ^' emps et les hommes étaient changés. Auguste, qui ^^ nait à ne pas mobiliser les légions de la Syrie, de ^ Egypte et de l'Afrique, ne disposait pour ces campagnes que de treize légions, dont cinq étaient fixées en Gaule et huit en Illyrie et en Macédoine, nous ne savons pas au juste en quels endroits (1). Or, ces treize légions, malgré des exercices continuels, n'avaient plus la résistance et l'énergie nécessaires pour servir d'ins-
(1) Pfitzner, Geschichte (1er romischen Kaiserlegionen von Auguslus bis Hadrianus, Leipzig, 1881, p. 16.
trument invincible au génie rapide d'un nouveau Ce'sar. Et Auguste, lui non plus, n'était pas un nouveau César. Il ne voulait plus se mettre à la tête d'une armée; il prétendait seulement diriger la guerre de loin, au moyen de légats. Il décida donc de diviser le travail à faire en différentes parties, qu'il accomplirait les unes après les autres, et avec une prudente lenteur. Il ne s'occuperait pas, pour l'instant, de la Pannonie, ni du Norique, ni de la Thrace; et il lancerait sur les Alpes toutes les forces dont il disposait; il chargerait Publius Silius, après qu'il aurait vaincu les Vennonnètes et les (Jamunnes, de marcher contre lesTrumplines et les Lépontiens, cette année même, s'il le pouvait, ou Tannée suivante (Ij ; il se préparerait à briser ensuite la coalition des Rhètes et des Vindéiiciens qui était la plus dangereuse. Une armée devait partir de la vallée du Pô, entrer à Vérone dans la vallée de l'Adige, se replier par Trente dans la vallée de l'Eisack; et, chassant l'ennemi devant elle, le repoussant et le poursuivant à droite et à gauche dans les vallées latérales, capturant et massacrant tout ce qu'elle pourrait prendre de la population rhétique, elle se dirigerait vers le col du Brenner, pour descendre de là, toujours comme un ^ torrent dévastateur, vers l'Inn et la plaine vindéli-^'g cienne. Pendant ce temps, une autre armée partirai|g de la Gaule, probablement de Besançon, et, en suivant; le cours du Rhin, elle traverserait, pour aller jusqu'au V lac de Constance, le pays des Lépontiens où Silius serait déjà passé. Elle s'emparerait du lac de Constance, que possédaient alors des tribus vindéUciennes; puis, faisant sa jonction avec l'armée d'ItaUe, elle s'avancerait jusqu'au Danube, en soumettant la Vindé-
(1) Oberzineh, ouvrage cité, p. 59-60.
licie tout entière (1). Mais pour toutes ses expéditions, dans les Alpes, en Pannonie, dans le Norique et en Thrace, il fallait des généraux jeunes, hardis, intelligents, possédant la santé, l'endurance et l'énergie nécessaires pour les guerres dans les montagnes et contre les barbares, où il faut moins livrer de grandes batailles que poursuivre, dans une série interminable de petits combats, un ennemi extrêmement mobile. Auguste avait donc eu raison de vouloir rajeunir la république, en appelant aux plus hautes charges des hommes de trente à quarante ans. Malheureusement, il avait été contraint, sur ce point aussi, à tenir compte des préjugés, des ambitions, des intérêts, des jalousies de la vieille noblesse, et il n'avait pas été beaucoup aidé par les circonstances et par l'esprit de son temps, qui énervaient la vieille noblesse au lieu de lui donner une nouvelle énergie; de sorte que, malgré tous les efforts d'Auguste, les belles intelligences et les hautes capacités n'étaient pas très nombreuses, parmi les membres de la vieille aristocratie pompéienne, ayant occupé la preture et le consulat. Auguste fit du moins du mieux qu'il put. Ce fut sans doute sur son conseil que l'on vit, cette année-là, se t« présenter aux comices, pour le consulat de l'an 15, te L. Calpurnius Pison, qu'on croit avoir été le fils du r consul de l'an 58, et par conséquent le frère de la dernière femme de César, Calpurnie, et l'oncle d'Auguste, bien qu'il fût plus jeune que lui, et qu'il n'eût que trente-deux ans (2;. Auguste voulait en faire son legatus
(1) Oberziner (Le guerre di Augusto contro i popoli alpini, Rome, 1900, p. 99-101) me semble avoir démontré que c'était probablement là le plan de la guerre. Mais nous avons si peu de documents sur toute cette campagne, qu'il nous faut nous contenter de simples conjectures.
(2) Tacite, ^nn., VI, 10 ipafréwi eiCensorium. Cette indication de
en Thrace Puis il choisit Tibère pour commander l'arme'e qui, partant de la Gaule, devait envahir la Vindélicie. Tibère avait alors vingt-six ans. Il appartenait à une des familles les plus anciennes et les plus illustres de l'aristocratie romaine; il avait déjà donné des preuves nombreuses d'intelligence et d'activité. On l'admirait comme un exemple vivant de ce qu'avait été la noblesse aux beaux temps de la république. Enfin, cette année-là, il occupait la preture (1). Auguste pouvait donc en faire son légat et
Tacite nous porterait à croire que Pison était vraiment le fils du consul de l'an 58 qui fut censeur en l'an 50, et par conséquent le frère de Calpurnie. Cependant la comparaison de son âge avec celle de son père et de sa sœur fit naître des doutes. Comme Pison est mort à quatre-vingts ans en Tan 32 de l'ère vulgaire, il était né en 48 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire dix ou onze ans après que sa sœur avait épousé César. Il y aurait donc eu. entre lui et sa sœur, au moins vingt-ciiiq ou vingt-six ans de dillérence. Il serait téméraire de dire que la chose est impossible, car le consul de 58 pourrait s'être remarié, à cinquante ans; mais elle est au moins extraordinaire.
(1) Il n'est pas douteux que dans sa jeunesse et dans son âge mûr, Tibère ait fait preuve des plus belles qualités. Sur ce point il n'est pas possible de discuter, car il y a accord unanime entre les historiens Tacite lui-même l'admet, malgré sa haine (Ann., VI, ni) : eyregium vita f arnaque^ quoad privatus, vel in imperiis sub Avgusto fuit. Suétone (Tibère, 39) et Dion (LVH, 43) disent qu'il se gâta après la mort de Germanicus. D'ailleurs, comme nous le verrons, son histoire, entre vingt et cinquante ans, est celle d'un homme éminent. Les événements de sa vie, et aussi les traits de son caractère que nous aurons à mettre en lumière, nous montreront que Tibère, à cette époque de sa vie au moins, représentait bien la pure tradition aristocratique, et avec une intransigeance que l'on ne pouvait retrouver que chez un Claude. 11 faut donc recommencer par retenir ce fait capital; que, même chez les historiens qui lui sont le plus opposés, il n'y a pas d'hésitation sur ce point, et qu'ils conviennent tous que sa jeunesse fut ornée de beaucoup de vertus et exempte de vices. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer tout d'abord si l'on veut comprendre la figure de Tibère et résoudre ce qu'un historien allemand a appelé « l'énigme tibérienne ». On n'a jamais compris
lui confier une armée, sans violer ni lois, ni coutumes, sans commettre une imprudence, sans être accusé de favoriser par amitié quelqu'un qui n'en était pas digne : au contraire, il prouvait que ce n'était pas seulement dans ses discours, et pour des charges sans importance, mais sincèrement et pour des missions graves, qu'il avait confiance dans la jeunesse. On ne peut en dire autant d'un autre choix qu'il fit en même temps, et qui n'était justifié, ni constitutionnellement par les charges déjà occupées, ni personnellement par les services déjà rendus, et qui semble donc une première atteinte, légère il est vrai, mais dangereuse, au rigorisme constitutionnel, qu'Auguste voulait rétablir. Comme legattis, pour commander l'armée qui, partant d'Italie, devait attaquer dans leurs vallées les Rhètes, il choisit le frère cadet de Tibère, Drusus, le second fils de Livie. Drusus, qui était un jeune homme de vingt-deux ans, avait été, comme Tibère, autorisé par le sénat à exercer les magistratures cinq ans avant l'âge légal; et grâce à ce privilège, il avait été élu questeur pour l'an 15 (1). Or, on avait bien vu déjà à Rome des armées commandées par des questeurs, mais par exception, dans des circonstances extrêmement graves, dans les cas où on n'avait pas pu disposer d'un magistrat d'un rang plus élevé. Ces circonstances ne se
Tibère, parce qu'on n'a pas étudié dans le détail la partie de la vie qui précède son avènement à l'empire et qui est à beaucoup près la plus importante. La clef de son histoire est tout entière dans les années pendant lesquelles Tibère est simplement un beau-fils d'Auguste, et un des grands personnages de Rome.
(1) Dion Cassius ne nous donne aucun renseignement au sujet du cursus honorum de Drusus, mais nous pouvons tirer les dates de sa preture et de sa questure de Suétone {Claude, 1) : Drusus in quaesturae praeturaegue honore, dux Rhaetici, deinde Germanici belli.
présentaient pas alors. Si Auguste, qui avait sous la main tant d'anciens préteurs et d'anciens consuls, confiait une armée à ce jeune questeur qui n'avait encore donné aucune preuve de ses capacités, ce ne pouvait être que par une faveur inconciliable avec la forme et avec l'essence de la constitution républicaine. Mais Drusus était un favori des dieux; tous les privilèges lui semblaient réservés ! Il avait, comme Tibère, la beauté forte et aristocratique des Glandes (1) ; mais il n'était pas, comme lui et comme ses ancêtres, rigide, hautain, dur et taciturne (2); il était, au contraire, aimable et enjoué, et il savait faire aimer, même des gens sceptiques et vicieux, ces anciennes vertus romaines qui chez son frère paraissaient si revêches, même aux gens vertueux. En lui, pour la première fois à Rome, les vieilles vertus de l'aristocratie romaine devenaient humaines et agréables (3). Drusus
(1) Suétone (Tibère, 08) nous dit de Tibère qu'il était facie honesia, et en efïet, ses bustes nous le montrent ainsi. Velléius Paterculus, h, xcvii, 3, nous dit de Drusus : pulchritudo corpor is proxima fraternae fuit.
(2) Beaucoup d'éciivains rappellent ces manières rigides de Tibère, qui sont un trait du caractère aristocratique aux époques encore peu raffinées et que, par conséquent, on peut considérer cliez Tibère comme une tradition de la grande époque aristocratique, comme une preuve qu'il représentait bien, même dans son tempérament, la vieille tradition de la noblesse romaine. Deux siècles auparavant tout le monde était habitué à voir et à respecter chez les grands cette rudesse; mais à l'époque d'Au- »,'uste elle semblait déjà surannée, et elle faisait à bien des gens une impression désagréable. Pline (XXVIII, ii, 23), Iristissimum... homiaem; Pline (XXXV, iv. 28), minime comia ; Svétone (Tibère, OS) : incedebat cervice rigida et obsiipa : adducto fere vullu, piernmque tacilus : nullo aut rarissimo etiam cum proximis sermone, eoque tardissimo... (Juae omnia ingrata, alque arrogantiae piena ei ammadverlit Auguslus in eo et excusare tentavit..., professus, naturae vitia esse, non animi.
(3) Vbllkius, II, xcvii, 2-3 : Cujus ingenium uirum bellicis magis operibus an civilibus suffecerit artibus, in incerto est : mo-
AlJGUSTb: ET LE GRAND EMPIRE 9
n'avait m(^me pas, comme son frère, entre tant de vertus, le défaut de trop aimer le vin. Aussi, quand Auguste, cette année-là, lui avait choisi pour épouse Antonia, la fille mineure d'Antoine et d'Octavie, Rome avait conçu tout de suite autant de sympathie que d'admiration pour ce couple, d'où émanait une splendeur divine de jeunesse, de beauté et de vertu. Chaste, fidèle, simple, dévouée, bonne ménagère, Antonia possédait les vertus sérieuses de l'ancienne femme romaine; mais elle avait en même temps les belles qualités de la femme nouvelle : la beauté, l'intelligence, la culture que les anciennes générations n'avaient pas connues. Beau, jeune, aimable, républicain fervent, et admirateur enthousiaste de la grande tradition romaine (i), Drusus avait les nobles ambitions qui conviennent à un homme de grande famille, et des mœurs si pures que tout le monde disait de lui qu'il s'était marié en pleine innocence, et qu'il était toujours resté fidèle à sa femme (2). Aimé des grands comme du peuple, ce beau couple semblait réaliser cette union de la force et de la vertu romaines avec l'intelligence et la grâce helléniques, que l'on s'efforçait en vain d'accomplir dans la littérature, dans le gouvernement,
rum verte dulcedo ac mavilas et advenus amicos aequa ac par sui aeslimatio inimitahilU fuisse dicitur.
(1) C'est la seule conclusion que l'on puisse tirer du passage obscur de Suétone {Tibère, 50) d'après lequel Tibère aurait 2J rodila eius (de Drusus) epistula, qua secum de cogendo ad restituendam libertatem Augusto agebat. Tibère a toujours aimé son frère; si Suétone le nie dans ce chapitre, les faits sont plus forts que ses négations. Si l'anecdote n'est pas la déformation de quelque fait plus simple, il ne peut indiquer qu'un enthousiasme très vif du jeune Drusus pour les idées aristocratiques et républicaines qui étaient uno tradition dans sa famille, et qui lui venaient, très probablement, de sa mère. Les honneurs et les guerres avaient dû modérer dans la suite cet enthousiasme.
(2) Valére Maxime, IV, m, 3.
ie GRANDE UB KT DÉCADENCE Di: ROME
dans la religion, dans les mœurs et dans la philosophie. Il est malaisé de dire pour quelles raisons Auguste se décida à nommer Drusus son légat. Il est certain, au contraire, qu'il apportait par cet acte la première altération profonde dans la substance même de l'ancienne constitution républicaine. Auguste aimait beaucoup Drusus ; son affection a donc pu être pour beaucoup dans cette décision. Il est possible aussi qu'il ait cédé aux conseils de Li vie. Enfin l'intelligence et les vertus du jeune homme peuvent avoir vaincu ses dernières hésitations. Puisque Drusus promettait de devenir un grand général, et qu'il fallait des hommes jeunes pour diriger une guerre, n'était-il pas sage de mettre à profit, immédiatement, ses rares qualités? Il est certain cependant qu'Auguste n'aurait pas choisi Drusus pour son legatus, s'il n'avait pas été sûr que son choix serait universellement approuvé. Le public était capricieux; tantôt il réclamait le respect le plus pédantesque de la constitution; tantôt, quand il s'agissait de ses favoris, il approuvait ou même il réclamait les privilèges les plus extraordinaires. Or, parmi ses favoris, nul n'occupait un rang aussi haut que le chaste époux de la très belle et très vertueuse Antonia. En tout cas, la nomination de Drusus était un exemple grave, car il introduisait, sans que l'on y prît garde, le principe dynastique dans la constitution républicaine. Mais, tandis que Tibère et Drusus préparaient leurs armées, Auguste passait l'hiver en Gaule, occupé à y examiner une question très grave. De tous les points du pays, les chefs et les personnages considérables des civitates ou tribus gauloises, venaient dénoncer les abus et les violences de Licinus; on allait jusqu'à l'accuser d'avoir élevé à quatorze le nombre des mois pour percevoir le tribut deux fois de plus chaque année. Que ces
accusations fussent vraies ou fausses, on prenait cet avide procurateur comme point de mire pour frapper, par-dessus sa personne, la nouvelle politique fiscale dont il n'était que le bras, et qui venait, en re'alité, d'Auguste et du sénat; on demandait le rappel de cet agent pour faire suspendre le cens détesté (i). Et ces protestations, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles menaces du côté de la Germanie, émurent Auguste à un tel point, qu'après avoir essayé d'atténuer les fautes de son affranchi, il se décida à faire une enquête. Mais Licinus sut se défendre. Il chercha à montrer à Auguste que les plaintes des Gaulois étaient hypocrites et leur misère imaginaire, car ils seraient bientôt plus riches que les Romains: il chercha à s'abriter derrière un grand intérêt politique, en disant que ce beau pays de Gaule pourrait un jour rapporter à l'Italie autant que l'Egypte (2) et que Rome ne devait pas laisser
(1) Dion, LIV, 21. Ce chapitre, bien qu'incomplet et mal composé, est très important, car il nous indique le moment où Auguste et ses amis commencèrent à s'apercevoir que la Gaule était riche. Dion semble nous raconter une petite histoire bizarre ; mais il est difficile de découvrir le fond sérieux de cette histoire. Nous voyons d'une part les chefs gaulois qui se plaignent de l'accroissement des impôts, dont le passage de saint Jérôme nous a conservé le souvenir (voyez la note 2, à la page 96 du tome V), d'autre part Licinus qui cherche à montrer à Auguste que la Gaule est un pays riche. Cette chambre pleine d'or et d'argent que l'affranchi aurait fait voir à sou maître, ne peut être qu'une preuve de la richesse de la province; et l'avertissement que les Gaulois qui disposaient de si grandes richesses finiraient par se révolter, indique un effort pour persuader à Auguste, encore sceptique, qu'il y avait vraiment des trésors en Gaule. Ce chapitre nous montre que Licinus s'aperçut le premier que la Gaule s'enrichissait rapidement, et qu'il chercha à le faire comprendre à Auguste, pour se détendre des accusations dirigées contre lui par les chefs gaulois.
(1) Velléius Paterculcs, II, XXXIX, 2. Divus Augustus praeter Hispanias aliasque gentes, quarum tiiulis forum eius praenitet, paene idem facto ^gyplo slipendiaria, quantum pater eius Gatliis^
échapper cette chance inattendue. Et vraiment, l'intelligent affranchi pouvait montrer à son maître, entre
in aerarium reditus contulit. C'est là aussi un passage d'une importance capitale pour l'histoire de la politique d'Anguste, quand on le comprend bien. Au lien de le corriger pour le mettre d'accord avec ce que dit Suétone (César, 25) sur le tribut de la Gaule, il vaut mieux le rapprocher du passage de saint Jérôme et des faits si nombreux que nous allons bientôt rapporter au sujet de l'enrichissement rapide de la Gaule. Il est peu vraisemblable que la Gaule au moment de l'annexion ait rapporté autant que l'Egypte. Si l'on conservait le texte de Suétone {César, 25), il faudrait admettre que Rome ne tirait de l'Egypte que quarante millions de sesterces, ce qui est peu vraisemblable, cette somme étant trop petite pour la plus riclie province de l'empire, Nous ne savons pas quel était le tribut de l'Egypte et Friedlânder a vainement cherché à l'évaluer (Darstcllungen ans der Sittengeschichte Roms, Leipzig, 1890, vol. Ili, p. 158), en rapprochant deux passages de l'historien Josèphe : B. J., II, XVII, 1; A. J.. XVIÏ, XI, 4. Le premier passage nous apprend que le tribut de l'Egypte était douze fois plus grand que celui de la Palestine ; mais le second passage, au lieu de nous faire connaître le tribut que la Palestine payait à Rome, nous donne la somme des impôts que les Juifs payaient à leur gouvernement; ce qui est une chose très différente. Nous pouvons en tout cas faire une comparaison avec la Syrie et le Pont, qui au moment de l'annexion donnaient comme tribut trente-cinq millions de drachmes (Plutarque, Pompée, 45). Comment l'Egypte, si peuplée, si laborieuse et si fertile aurait-elle donné moins? On a donc essayé de corriger le texte de Suétone en augmentant le tribut gaulois imposé par César; mais on tombe dans une autre invraisemblance. Est-il possible que César ait imposé à la Gaule encore barbare, pauvre et peu cultivée, le tribut que pouvait payer un pays aussi riche que l'était l'Egypte par son agriculture, son commerce et son industrie? Mais toutes ces difficultés disparaissent, si l'on admet que Velléius Paterculus, avec la concision un peu obscure qui lui est habituellr-, ait voulu dire que, à son époque (c'est-à-dire sous Tibère), l'Egypte et la Gaule payaient à peu près le même tribut. Le passage de saint Jérôme, au sujet de l'augmentation des tributs de la Gaule, et le chapitre LIV, 21, de Dion, au sujet des plaintes portées par les Gaulois contre Licinus, mettf;nt d'accord le texte de Suétone (César, 25) avec celui de Velléius Paterculus (II, 39). Les deux textes nous parlent du tribut gaulois à deux époques différentes. Dans les cinquante premières années après la fin des guerres civiles, les (quarante millions de sesterces imposés par César à.
les Alpes et le Rhin, une sorte d'Égypte, que l'on voyait emerger lentement de cet océan de guerres déchaînées depuis tant de siècles dans le centre de l'Europe; il pouvait lui montrer une Gaule qui ne semblait plus gauloise, une Gaule pacifique qui, si elle ne se pliait pas encore docilement au joug étranger, ne songeait plus guère à des guerres et à des conquêtes; une Gaule qui, se livrant aux arts, à l'agriculture et au commerce, semblait vouloir imiter sur bien des points, à l'autre extrémité de l'empire, le royaume des Ptolémées. Les civitates ou tribus gauloises conservaient encore presque intacte leur ancienne organisation à laquelle César avait à peine touché; mais leur activité, leur esprit, leur vie intérieure changeaient rapidement. Ce n'étaient plus des civitates guerroyant sans cesse entre elles ; et bien que les tribus qui jadis avaient une situation prépondérante l'eussent conservée, les États dominateurs comme les États clients oubliaient leurs anciennes querelles dans un eftort commun de développement économique. Au lieu de se les disputer par des guerres, ou de les barrer par des péages, elles cherchaient maintenant à utiliser, pour les communications, les fleuves si nombreux, si larges, si rapprochés les uns des autres, que, à part quelques intervalles à franchir autrement, les maria Gaule grossirent tellement que le tribut de la Gaule arriva presque à égaler celui de l'Egypte. Et cette augmentation s'explique, si l'on admet que vers cette époque Rome s'aperçut que la Gaule s'enrichissait, pour les raisons que nous exposerons bientôt. D'autre part, si l'on admet qu'Auguste comprit qu'il pourrait faire de la Gaule l'Egypte de l'Occident, toute sa politique gallo-germanique s'explique très facilement, comme nous le verrons. Arnold {Sludies of Roman Imperialism, Maiichester, 1906, p. 92) semble interpréter, comme je le fais moimême, le passage de Velléics Paterculus : Her share of taxes (de la Gaule) was equal ta that contributed by Egypt ilself.
44 GRANDEUR ET DÉCADEiNCE DE ROME
chandises pouvaient être importées et exportées de tous les points de la Gaule, et transportées de la Méditerranée à l'Atlantique, toujours par eau. C'était là un avantage inestimable pour une vaste région continentale à une époque où les transports par terre coûtaient si cher (1). Les femmes étant toujours fécondes, et la guerre n'exerçant plus ses ravages, la population augmentait. La Gaule devenait, comme l'Egypte, une région relativement très peuplée où se retrouvait cette autre condition favorable à un développement économique rapide, qui était si rare à cette époque et que les anciens appelaient TroXuavôpojia ou abondance d'hommes (2). Poussée par ces conditions favorables, par le changement du régime politique, par l'esprit de l'époque, la nouvelle génération se lançait avec énergie à des cultures et des industries nouvelles. On recommençait à extraire l'or et l'argent des rivières, des mines anciennes et des nouvelles; la Gaule comme l'Egypte devenait un pays riche en métaux précieux (3). Deux cultures pour lesquelles l'Egypte l'emportait sur tous les pays d'Europe et d'Asie, la culture du blé et celle du lin, commençaient à s'étendre et à prospérer dans toute la Gaule, favprisées par le climat, l'abondance des capitaux, la population, le sol. Avec ses plaines bien arrosées, son climat ni trop froid ni trop
(1) Strabon, IV, I, 2.
(2) Strabon, IV, i, 2. Ilo).uavOp(j)7rta... xài yàp ToxàSeç at yuvaTxeç xat Tpéçeiv àyaOai..,
(3) Le récit de Diox (LIV, 21) est déjà une preuve que les métaux précieux commençaient à abonder singulièrement en Gaule à cette époque, puisque Licinus montre à Auguste une chambre pleine d'or et d'argent. Une autre preuve plus importante est qu'une fabrique de monnaie sera bientôt établie à Lyon (Strabon en mentionne l'existence : IV, m. 2), ce qui n'aurait été ni possible ni explicable, si les métaux précieux n'avaient pas été abondants en Gaule.
chaud, la Gaule était, comme elle Test aujourd'hui encore, un pays excellent pour les céréales; la population croissant, et les métaux précieux devenant moins rares, le prix du blé devait augmenter et sa culture devenir plus fructueuse (1). D'autre part, les progrès de la navigation dans toute la Méditerranée encourageaient en Gaule la culture du lin, que Ton recherchait dans tous les ports pour fabriquer des voiles qui, bien qu'elles fussent chères, ne coûtaient pas autant que les esclaves rameurs (2). Et à cette époque, en effet, déjà les Cadurces au moins commençaient à cultiver età exploiter cette plante précieuse (3). il est donc probable que plus les Gaulois se plaignaient, plus l'affranchi insistait auprès d'Auguste pour le convaincre qu'on pourrait tirer de cette province, si fertile et si active, où il y avait déjà tant de métaux précieux en circulation, beaucoup d'or et d'argent, comme de l'Egypte, et que la Gaule pourrait être un jour le second grenier de Rome. Dans la pénurie du capital dont souffrait alors l'Italie, et au milieu des
(1) Strabon, IV, I, 2. oÏTov ^c'pet tcoà-jv...
(2) Plixe, 19, Prœm., i, 7-9, nous montre que les progrès de la culture du lin, et les grands béaélices qu'elle donnait dépendaient, à son époque et dans l'âge précédent, surtout des progrès de la navigation, qui avait iicsoin de voiles. Il me parait vraisemblable que la culture du lin, comme celle du blé, ait été une des premières à se répandre en Gaule, bien que Strabon n'en dise rien. Mais nous avons une raison assez sérieuse pour croire que les industries et les cultures gauloises dont parle Pline commencèrent de bonne heure : c'est l'histoire de l'industrie céramique. Comme nous le verrons plus loin, M. Déchelette a démontré dans son grand ouvrage que l'industrie de la céramique fit de grands progrés en Gaule, dans la seconde moitié du premier siècle de notre ère. Mais Pline n'en parle pas, certainement, parce qu'il l'ignorait encore. Les industries dont il parle devaient donc être plus anciennes.
(3) Strabon, en effet (IV, ii, 2), parle déjà de cette industrie des Cadurces.
?tì GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
difficultés quïl fallait surmonter pour sauver Rome de la famine chronique, ces considératious ne pouvaient manquer d'être d'un grand poids; mais elles étaient contre-balancées par les plaintes des chefs gaulois, par les sourdes menaces du mécontentement populaire, et par le péril germanique. Auguste était donc hésitant, comme à son ordinaire. S'il faut en croire un historien de l'antiquité, Licinus aurait fini par emmener le chef de la république dans une grande chambre pleine d'or et d'argent extorqués à la Gaule; et, à cette vue, Auguste se serait rendu définitivement à son avis. Ce qui est certain du moins, c'est que Licinus resta en Gaule, à son poste, et que les chefs gaulois durent se contenter de la vague promesse que les abus les plus graves ne se renouvelleraient pas (4). Puis la guerre recommença au printemps de l'an 15. Tandis que Silius, à ce qu'il semble, soumettait les Lépontiens et s'emparait d^une grande partie de la moderne Suisse, Drusus et Tibère exécutaient la double attaque concertée l'année précédente contre les Rhètes et les Vindéliciens. Drusus entra dans la vallée de l'Adige; il rencontra l'ennemi à Trente et remporta sur lui une première victoire; puis il remonta la vallée de TEisack jusqu'au passage du Brenner, les uns disent en combattant sans trêve, d'autres sans rencontrer de difficultés; puis il descendit jusqu'à l'Inn. Pendant ce temps Tibère arrivait avec une armée sur les bords du lac de Constance, et il livrait sur ce lac une bataille navale aux Vindéliciens qui s'étaient réfugiés dans les îles. Nous ne savons exactement ni où ni quand se rencontrèrent les deux frères : nous savons seulement qu'ils traversèrent ensemble la Vindélicie en se dirigeant sur le
(1) Dion, LIV, ai.
Danube, que le 1" août, dans une bataille où commandait Tibère, ils défirent les Vindéliciens, faisant ainsi la conquête de la Bavière meridionale, et reportant jusqu'au Danube la frontière de l'empire (1) ; qu'ils entrèrent ensuite avec leur armée dans le Norique, où ils ne rencontrèrent pas de résistance (2). A Rome, cependant, où l'on était déjà bien disposé en faveur de Drusus, la nouvelle du combat victorieux livré à Trente avait suscité un si grand enthousiasme, que le Sénat lui conféra aussitôt l'autorité de préteur, bien qu'il n'eût pas encore été élu à cette magistrature, et mit ainsi le jeune général en règle avec la constitution (3). Mais quand on sut que la Vindélicie avait été soumise, et que l'expédition avait aussi bien réussi, l'enthousiasme pour les deux jeunes gens devint plus vif encore; l'on vit se réveiller toutes les espérances, tous les orgueils, tous les regrets que le culte des grandes traditions mourantes entretenait dans l'esprit public. A'oici enfin que dans la forêt morte, arrachée, foudroyée, dépouillée de ses feuilles, un vieux tronc reprenait son feuillage et ses fleurs, et
(1) Oberziner, Le guerre di Augusto contro i popoli alpini^ Rome, 1900, p. 100-102.
(2) Strabon, IV, VI, 9 : le seul été où Tibère et Drusus domptèrent ainsi le Norique, ne peut être que celui-là
(3) Il me semble que l'on peut interpréter ainsi le texte obscur et trop bref de Dion (LIV, 22) : ti-cjTS /.ai TifjLàt; <7TpaTr,Yty.àç ìtz\ •:o-jtw (la victoire sur les habitants de Trente) Xa^sTv. 11 est probable qu'on prit pour Drusus mie mesure analogue à celle que l'on prit pour Octave, en l'an 43 avant Jésus-Christ, à l'époque des oruerres de Modène et pour la même raison, c'està-dire pour lui donner une autorité militaire entière et légale. Pour mieux comprendre ce texte de Dion, on peut le rapprocher de ce que dit Cicéron {Phil., V, xvi, 45) : demui igilur imperium Caesari, sine quo res militaris administrari, teneri exercitus, bellum gerì non potest ; sit pro praetore eo jure, quo qui optimo.