VI
brûler son huile de bonne heure, et depuis quaraL,^ trois ans il faisait brûler la lampe de la vie sans ment gements, au milieu des soucis, des fatigues, des angoisses, des tribulations, des désillusions d'une carrière politique, qu'il faut compter au nombre des plus longues et des plus agitées de l'histoire universelle. Il n'est donc pas surprenant qu'Auguste fût déjà vieux, à un âge où bien des gens ont encore toute leur vigueur; et qu'il eût à cette époque déjà tous les vices de la vieillesse : l'obstination, la défiance, la faiblesse, l'irritation. Pour la première fois depuis les guerres civiles, il semble, lui, l'homme sage, ordinairement si réfléchi, obéir à un esprit de rancune et d'amour-propre blessé. Si l'absurde impopularité de Tibère était déjà pour l'État une grosse difficulté, la rancune personnelle d'Auguste aggrava encore beaucoup les choses. Au parti puritain qui l'avait presque mis au défi de prouver qu'il n'était pas, comme tout le monde le pensait, un père trop indulgent, il voulut montrer qu'il savait se servir des pouvoirs discrétionnaires que le sénat lui avait conférés tant d'années auparavant, pour rendre plus dur le châtiment de sa fille dont le peuple cependant demandait la grâce. Il alla jusqu'à lui défendre de boire du vin, et de recevoir la visite des personnes auxquelles il n'aurait pas accordé lui-même une autorisation spéciale (1). Mais il se vengea sur Tibère des tourments qu'il infligeait lui-même à sa fille, en lui fermant brutalement les portes de Rome; il laissait voir sa haine pour lui en toute occasion, et encourageait ainsi à le haïr ceux qui avaient été écœurés par le scandale de Julie (2). Toute l'affection qu'il
(Ì) SvÉTOSE, Aug., 65.
(2) Nous verrons dans ce même chapitre combien la conduite
d'Auguste à l'égard de Tibère fut, cette anuóe-là, contraire à l'in-
avait autrefois pour Julie, il la reportait maintenant sur Gaïus et Lucius ; il pressait sur sa poitrine ces deux enfants, suprême consolation et suprême espérance, après la catastrophe de Julie. C'est pour eux seuls, enfants du sang de César, que sa tendresse senile de grand-pèreauradésormais toutes les indulgences, toutes les faveurs, toutes les ambitions; pour Tibère, le Claude orgueilleux et intraitable, il n'aura que de la colère. Non seulement, en effet, Auguste ne renonça pas, comme les amis de Tibère l'avaient espéré, à envoyer Caïus en Orient, mais il lui adjoignit comme conseiller un des ennemis les plus acharnés de Tibère, Marcus Lollius (1) et il hâta leur départ, semble-t-il, au commencement de l'an 1 avant Jésus-Christ. La première génération avait trop mal répondu à ses efforts pour faire de sa famille une grande famille à la manière antique, et sur laquelle toute la noblesse pût prendre modèle : Drusus était mort à trente ans dans la lointaine Germanie; Julie était marquée d'infamie et en exil; Tibère était loin, impopulaire, abandonné, semblait-il, pour toujours! Il ne restait plus à Auguste qu'à placer tous ses espoirs dans la seconde génération; souhaiter ardemment qu'elle fût plus sage, plus vertueuse, moins orgueilleuse et moins violente que la génération précédente, vouée tout entière à une fin si tragique et si crQelle. Cette seconde génération était assez nombreuse, car si la génération précédente avait pris trop à la légère la lex de adulteriiSj elle avait du moins obéi à la lex de maritandis ordinibus. Auguste et Livie avaient huit petits-enfants, outre Caïus qui était l'aîné. Des trois
térêt public. On ne peut donc l'expliqaer sans admettre qu'Auguste nourrissait contre Tibère un violent ressentiment.
(1) Voy. Suétone, Tib., ex criminationibus M. Lollii comilis et rectoris ejus. Lollius était donc un ennemi de Tibère.
enfants qu'avait laissés Drusus et qui étaient élevés par Antonia, l'aîné, Germanicus, qui avait alors onze ans, était beau, bien portant, intelligent, actif, d'un caractère aimable; il étudiait la littérature, la philosophie et l'éloquence avec beaucoup d'ardeur et de profit; il aimait les exercices physiques (1). Le second enfant était une fille, Livilla, plus jeune d'un ou deux ans; il semble qu'à cette époque, en l'an 1 avant J.-C, elle ne donnait pas à penser qu'il y eût un jour beaucoup de bien ou beaucoup de mala dire d'elle. Au contraire le troisième fils, ce Claudius, né à Lyon le 1"^^ août de l'an 10 avant J.-C, le jour même de l'inauguration de l'autel de Home et d'Auguste, était un jeune monstre à demi idiot. Il avait la tête petite et tremblante, la bouche énorme; il balbutiait, confondait les mots et riait d'un rire stupide (2); son corps était mal conformé, surtout dans les membres inférieurs (3); son intelUgence semblait si obtuse qu'il ne pouvait même pas apprendre les choses les plus élémentaires (4); il avait été continuellement malade dans son enfance (5). Une méningite probablement et l'épilepsie avaient fait avorter en cette laideur stupide la beauté virile, la forte et lucide intelUgence des Claudes. Sa mère ellemême, la bonne Antonia, avouait qu'il n'était qu'un avorton (6). Agrippa et Julie, après Caïus et Lucius
(1) Suétone, Cal., 3.
(2) Suétone, Claude, 30 : visus indecens... linguae titubantia, caputque, quum semper, lum in quaniulocumque actu, vel maxime tremulum.
(3) Suétone, Claude, 30 : ingredientem destituebant poplites minus firmi...
(4) Suétone, Claude, 2 : adeo ut, animo simul et corpore hebetalo, ne progressa quidem aetatc, ulti publico privaloque muneri habilis existimarelur.
(5) Suétone, Claude, 2.
(6) Suétone, Claude, 3.
avaient eu deux filles, qui s'appelaient toutes les deux Agrippine et avaient alors de douze à quinze ans; et un fils, Agrippa Postumus, qui avait onze ans. Il n'est nulle part, jusque-là, question de ces deux filles; mais la seconde dut donner de belles espérances à son grand-père, puisqu'il l'adopta pour sa fille, cherchant ainsi peut-être à combler le vide que Julie avait laissé dans son affection (1). Chez Postumus au contraire, par un étrange retour aux origines, au miheu d'une culture aussi raffinée, l'animante semblait prévaloir dans un corps et un esprit grossiers, avides seulement de joies phj-siques, réfractaires à l'éducation méthodique (2). Enfin Drusus, le fils de Tibère et de Vipsanie, que Tibère avait laissé à Rome, avait déjà à peu près le même âge que Germanicus et promettait de devenir un jeune homme sérieux. Mais Auguste, peutêtre à cause de sa rancune contre Tibère, ne semble pas avoir eu beaucoup d'affection pour lui. Il aimait au contraire beaucoup Germanicus, nouveau surgeon qui poussait sur le vieil arbre des Claudes et qui semblait à tout le monde destiné à remplacer le rameau brisé par la mort en Germanie.
C'est ainsi qu'en l'an 1 avant J.-C, tandis que Caïus voyageait en Orient, les trois membres les plus en vue de la famille qui était à la tête de l'immense empire, Auguste, Livie et Tibère, eurent, au sommet le
(1) Bien qu'aucune source antique ne nous l'indique, cette fille de Julie et d' Agrippa dut être adoptée par Auguste; sans quoi elle se serait appelée Agrippine et non Julie.
(2) : Tacite, Ann., I, 3 : rudem... bonarum artium, et robore corporis stolide ferocem; Suétone, Auguste, 65; ingenium sordidum ac ferox; Velléids Paterculus, II, cxii, 7 : mira pravitate animi atque ingenii. Ces testes, si vagues soient-ils, et l'exil auquel Auguste le fit condamner, nous portent à croire qu'Agrippa était un de ces dégénérés à demi fous, comme il s'en présente assez souvent dans les grandes familles.
plus haut de la fortune, des jours d'une amertume indicible. Tibère voyait qu'on était maintenant décidé à le laisser mourir dans la retraite où il était allé s'enfermer de colère, avec l'espoir qu'on viendrait l'y chercher; et la peur d'être enseveli vivant à Rhodes dans un oubli définitif l'emporta à la fin sur son orgueil. Désespéré il s'abaissa enfin jusqu'à montrer sa douleur, jusqu'à prier et supplier ; il chercha même à ramener à de meilleurs sentiments ses pires ennemis, c'est-à-dire les amis de Julie, et il intervint auprès d'Auguste pour qu'elle fût traitée avec moins de rigueur (1). Ce fut en vain : Auguste se montra aussi sourd à l'appel de Tibère qu'aux réclamations violentes du peuple en faveur de Julie. Cependant le quinquennium de la puissance tribunitienne conférée à Tibère en l'an 6arrivait à sa fin; il devenait un citoyen privé qu'aucune immunité ne recouvrait plus. S'abaissant encore davantage, Tibère écrivit à Auguste que, s'il s'était éloigné, c'était pour ne pas porter ombrage à Caïus et à Lucius, alors qu'ils faisaient leurs premiers pas sur la route des honneurs, mais maintenant, puisqu'ils étaient universellement reconnu s comme les deux principaux personnages après Auguste, il demandait à revenir pour revoir les siens, sa mère, son fils, sa belle-sœur, ses neveux. Auguste lui répondit durement qu'il n'avait plus à se préoccuper de ceux qu'il avait été le premier à abandonner (2j. Li vie n'arracha qu'avec peine au vieillard irrité une nomination pour la forme de legatus (3). Le parti de Julie restait implacable, répandait contre lui des calomnies de toutes sortes, cherchait à lui enlever
(1) Slétone, Tibère, 11 : c'estlà, il me semble, l'explication la plus vraisemblable de cette singulière interveution.
(2) Suétone, Tibère, 11.
(3) SuÉTOiNE, Tibère, 12.
ses derniers amis (1); Marcus LoUius en Orient faisait de son mieux pour exciter Caïus contre Tibère; il était d'ailleurs difficile à Caïus d'être bien disposé à l'égard de celui qui, directement ou indirectement, avait tant contribué à la ruine de sa mère (2); Auguste, de son côté, encourageait les ennemis de Tibère en montrant ouvertement combien il lui était hostile. Et ainsi le souvenir des entreprises qu'il avait réalisées, des magistratures qu^il avait exercées, des triomphes qu'il avait célébrés, le respect dont Tibère avait joui pendant tant d'années, tout cela fut emporté par un flot d'impopularité qui, de Rome, se répandit jusque dans les provinces. Pour échapper aux soupçons et aux calomnies de ses ennemis, Tibère dut se retirer à l'intérieur de l'île, ne plus recevoir aucun personnage, et presque se cacher (3); il fut obligé d'aller à la rencontre de Caïus à Samos, comme pour s'excuser d'avoir causé l'exil de Julie; il dut subir l'affront d'un accueil glacial (4) ; et tandis qu'Auguste vieillissait à Rome, lui aussi s'affaiblit dans cette inaction, cessa de monter à cheval, ne fit plus usage de ses armes, ne prit plus d'exercice physique (5). Comme il se diminuait ainsi, le monde le méprisa encore davantage; tout le monde se tourna contre lui;
(1) Suétone, Tibère, 12 : venitetiam in suspicionem...
(2) Suétone, Tibère, 12.
(3) Suétone, Tibère, 12.
(4) Velléius Paterculus, II, 101 : convento prius T. Nerone, cui omnem ut superiori habuit (Caius Cassar) : le récit qu'il fait de la rencontre est tout l'opposé de celui de Suétonk (Tibère, 12). Mais il est à croire que l'admiration, justifiée d'ailleurs, de Velléius Paterculus pour Tibère, l'a amené cette fois à atténuer un peu les choses. Le récit de Suétone est plus vraisemblable. Il n'est guère possible qu'alors que Tibère avait contre lui Auguste et tout le monde, le fils de Julie, un an seulement après l'exil de sa mère, se soit montré si aimable pour lui.
(o) Suétone, Tibère, 13.
i^3â GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
la populace à Nîmes alla jusqu'à renverser sa statue (1). Seuls Gaïus et Lucius étaient les favoris d'Auguste et de tout l'empire; à Pise un décret solennel fut rendu pour dédier un autel à Lucius (2). Cependant la mauvaise fortune n'allait pas se prolonger plus longtemps pour Tibère. Nous voici arrivés au 1" janvier de l'an 754 de Rome : c'est à partir de cette année-là que nous comptons les années de notre ère; c'était cette année-là aussi que d'après la décision prise en l'an 6 avant J.-C, et qui avait causé tant de malheurs, Caïus César devait être consul. Mais le consul de vingt ans était alors en Asie, probablement à Antioche (3), où il préparait une armée pour envahir l'Arménie, et engageait des pourparlers avec Phraatacès pour essayer d'arriver à un accord. Auguste ne voulait pas d'une guerre avec les Parthes; il est probable que le roi des Parthes ne désirait pas non plus tirer l'épée; aussi les pourparlers, trop difficiles, quand ils venaient de Rome même, auraient plus de chance de succès, s'ils s'engageaient en Syrie et avec le fils d'Auguste à la tête d'une armée. Mais l'arrivée de Caïus César chargé d'une mission aussi importante et escorté par tant de jeunes gens appartenant aux grandes familles de l'aristocratie romaine, parmi lesquels Lucius Domitius Ahénobarbus, fils du legatus de Germanie (4), avait fortement ému la servilité empressée de l'Orient. On envoyait de partout au jeune homme des ambassades pour lui rendre hommage et exprimer leurs désirs; on lui érigeait des monuments, et dans les inscriptions qu'on lui consacrait, à lui et à son frère, on le traitait
(1) Sdétone, Tibère, 13.
(3) Mon. Anc, éd. M^, p. 173-75.
(4) Suétone, Néron, 5.
de fils d'Arès et même de nouvel Ares (1). L'Orient était depuis si longtemps habitué à la monarchie, qu'il était prêt à reconnaître l'empire de Rome jusque dans ce cortège d'éphèbes conduits par le jeune Caïus, et il s'inclinait devant eux, comme il l'avait fait depuis tant de siècles, pour tous les hommes qui symbolisaient le pouvoir. Malheureusement la petite troupe envoyée par Auguste pour représenter Rome en Orient se composait de jeunes gens trop inexpérimentés ou trop présomptueux, ou aussi trop corrompus; il n'y avait parmi eux qu'un homme énergique et intelligent, Marcus Lollius, mais il était très cupide, et il songeait moins à régler la question d'Arménie qu'à soutirer à l'Orient de nouveaux trésors qui grossiraient encore son immense fortune. Il semble avoir profité de son autorité, qui était considérable, pour rançonner les villes, les particuliers, les souverains; il se contentait €n échange de s'interposer ou de promettre de s'interposer en leur faveur auprès de César et auprès d'Auguste (2); et nouveau Lucullus, il envoyait, dit-on, des charges énormes d'or et d'argent en Italie. Ainsi tandis que Lollius, dans la tâche dont Auguste l'avait chargé, cherchait plutôt son avantage que celui de Rome, Caïus qui, à cause de son inexpérience, devait le plus souvent se laisser guider par lui et ne pouvait compter