C. /. A., III
(2) Pline (N. H., xxxv, 118) dit clairement que ce qui amena la chute de Lollius, ce furent les regum munera, les concussions : hic est rapinarum exitus, hoc fuit quare M. Lollius infamatiti regum muneribus et in loto Oriente interdicto amicilia a C. Caesare... velenum biberet. Cette explication est plus précise que celle de Velléius qui est très vague (II, 102 : perfida et piena subdoli ac versuti animi Consilia per Parthum indicata Caesari), et cela est d'ailleurs très vraisemblable si l'on songe aux mœurs du temps et à l'immense fortune que laissa Lollius.
sur ses autres compagnons tous jeunes et corrompus, s'attira, au dire d'un historien, à la fois beaucoup d'éloges et de blâmes (1). Il engagea bien des pourparlers avec les Parthes, et demanda avec fermeté à Phraatacès de renoncer à l'Arménie et à ses frères; mais peu à peu le voyage, après avoir débuté avec une véritable solennité diplomatique, dégénéra en une course aux plaisirs. Lollius, à la condition qu'on ne le dérangeât pas dans les grandes rançons qu'il prélevait, ne dérangeait pas les autres de leurs amusements; Caïus n'avait ni assez d'expérience, ni assez d'énergie pour réprimer ces folies; et ses compagnons, leurs esclaves et leurs affranchis surtout, commettaient bien des abus (2). Encouragé par le succès, Lollius en venait à employer des moyens plus audacieux pour se faire de l'argent; il semble avoir tenté d'en tirer de Phraatacès lui-même, en lui proposant dans les pourparlers de lui faire obtenir certaines concessions, s'il voulait lui verser de très grosses sommes (3).
Cependant, les préparatifs pour l'expédition continuèrent au printemps et pendant l'été de l'an 1 de l'ère vulgaire; les pourparlers avec les Parthes furent aussi poursuivis, et avec succès. Phraatacès, en effet, n'osant faire la guerre, dut consentir à évacuer l'Arménie et à
(I)Velléius Patbrculus, II, CI, 1 : tam varie se ibi gessit (C. Caesar) ut nec laudaturum magna vec vituperalurum medio^ cris materia de fidai.
(2) Voyez Suétone, Néron, 5.
(3) C'est du moins de cette façon que l'on peut interpréter à mon sens la phrase obscure de Vklléius, II, cii, 1 . (perfida et piena subdoli ac vertuti animi Consilia, per Parthum indicata Caesari) en la rapprochant de ce que Pline (IX, xxxv, 118) nous a dit des regum «.unera qui furent reprochés à Lollius. Qu'aurait bien pu rcvéler Phraatacès à Caïus César, sinon que Lollius lui avait demandé de l'argent?
renoncer à ses frères (1). A Rome, cependant, dans la partie la plus se'rieuse de la noblesse, un mouvement en faveur de Tibère commençait à se produire, presque imperceptible d'abord et très lent. Tibère avait dans la noblesse, parmi ceux qui l'avaient vu à Tœuvre pendant la guerre, ou qui avaient combattu sous son commandement, des admirateurs, qui pouvaient n'être pas nombreux, mais qui étaient sérieux et sincères. Ces admirateurs ne reconnaissaient pas seulement ses défauts, mais aussi ses qualités. Qui pouvait nier qu'il fût le premier général de son temps? Et ils regrettaient qu'un homme d'une telle énergie lût condamné à rester inactif à Rhodes, tandis que la vieillesse d'Auguste apportait de plus en plus de la torpeur dans les affaires de l'État. Par suite de la dissolution de la noblesse et de l'épuisement du sénat, le président de la république, avec sa famille, ses amis intimes et ses esclaves était désormais le moteur suprême de tout rÉtat, et tandis que le monde dans son éternelle jeunesse se renouvelait alors, comme il se renouvelle toujours^ Auguste, vieux, fatigué, seul au milieu de tant de jeunesse, n'osait plus rien innover. Depuis quelque temps déjà les rentrées qui se faisaient au trésor ne suffisaient plus pour compenser les dépenses qui avaient augmenté (2) ; mais Auguste ne se décidait
(i) Dion, LV, 10.
(2) Les difficultés financières qui existaient alors nous sont prouvées : 1" par le fait qu'après sa réconciliation avec Tibère, Auguste qui reprend un peu de vigueur s'occupe presque uniquemcut de trouver de nouveaux impôts ; 2° par la prolongation jusqu'à vingt ans du service militaire, décidée en l'an 5 après J.-C. (Dion, LV, 23). Cette prolongation fut sans doute rendue nécessaire par la difficulté où l'on était de payer tous les ans à un seizième de l'armée le prix du congé; 3° parla création de ïaerarium militare, et par les actes qui précédèrent cette création, actes qui, nous le verrons plus loin, prouvent
pas à étudier une réforme des impôts qui aurait rétabli Téquilibre; il préférait vivre au jour le jour, se servir continuellement d'expédients. Tantôt il prenait sur sa fortune personnelle, au risque de ruiner sa famille; tantôt il recommandait au sénat et aux magistrats de se montrer économes ; tantôt il négligeait les services publics, et renvoyait à plus tard les dépenses et les paiements. Comme il est naturel, les services publics, toujours défectueux, menaçaient de se désorganiser partout, même à Rome où la population croissait, et où l'annone, la police, les secours contre l'incendie, tout était désorganisé et insuffisant, malgré la réforme des vicomagistri (1). Il aurait été nécessaire de confier la ville à une autorité vigoureuse, pourvue de moyens suffisants, qui aurait réformé et réorganisé tous les services, au lieu de compter sur une centaine d'affranchis ignorants que l'on récompensait en leur permettant de revêtir, en certaines occasions, la robe prétexte et de marcher accompagnés de deux licteurs. Mais Auguste ne se décidait à rien ; le peuple manifestait son mécontentement; les choses allaient tant bien que mal. Si la volonté du président se montrait paresseuse à Rome, comment aurait- elle pu manier les hommes et les choses aux limites extrêmes de l'empire? Les hommes qui avaient été exilés pendant les années précédentes se moquaient de leurs condamnations et abandonnaient les tristes résidences qui leur avaient été assignées ; ils se rendaient dans des villes et dans d'agréables endroits
que l'on manquait même d'argent pour entretenir l'armée. On peut alors imaginer ce qu'il en était pour les autres services.
(1) Comme nous le verrons en efïet, après la réconciliation d'Auguste avec Tibère, un praefectus annonae et des vigiles furent nommés. Il est fréquemment question dans Dion de graves incendies à cette époque.
du voisinage où ils faisaient venir leurs esclaves et leurs affranchis, et où ils menaient joyeuse vie (1). Personne ne protestait et la lex de adulteriis disséminait pour de nouveaux plaisirs dans tout TOrient et l'Occident les viveurs et les femmes le'gères de Rome . En Orient comme en Occident, Auguste semblait se fier surtout à la sagesse immanente des choses, plutôt qu'à sa sagesse et à son initiative personnelles, et il en était ainsi même pour la question la plus vitale de toutes, celle de l'armée. Le recrutement devenait tous les ans plus difficile en Italie, où par suite de la richesse croissante, les hommes libres pouvaient trouver à vivre mieux qu'en faisant la guerre dans des pays lointains ; la dépense annuelle des pensions qu'il fallait fournir aux soldats prenant leur congé devenait excessive ; on ne pouvait plus tenir les promesses qui figuraient dans la loi militaire de l'an 14, et congédier les vétérans après seize années de service (2); il était nécessaire d'accroître continuellement les auxiliaires, c'est-à-dire d'affaiblir l'unité morale et nationale de l'armée romaine par des troupes hétérogènes; enfin les exigences des soldats croissaient d'un bout à l'autre de l'empire (3). Ils se plaignaient de ne pas pouvoir, avec dix asses par jour, payer les frais de leur habillement, de leurs armes, de leurs tentes; et ils demandaient qu'on leur donnât au moins un denier (4) . Et leur réclamation était assez
(1) En effet en l'an 10 après J.-C. on tenta de refréner ces abus. Dion, LV, 27.
(2) C'est ainsi que peut s'expliquer la réforme militaire de l'an o après J.-G. et la création de Vaerarium militare (Dion, LV, 23 et 25).
(3) Dion, LX, 23 : x^^s^^ûç 8ï 8r[ twv «TTpaTtooxôjv Trpoç Tr,v toiv àOXwv (TaixiOTTiTa... o'jy ï^xtata ïyjjvzoiv...
(4) Un passage de Tacite (Ann., I, 17) nous montre que telle était la solde et telle aussi la réclamation des soldats en l'an 14
fondée : la prospérité, en effet, faisait hausser les salaires dans tout l'empire, grandir le prix de toute chose, et par suite la cherté de la vie; mais comment augmenter les dépenses, alors qu'on n'avait même pas assez d'argent pour la solde et pour les pensions telles qu'elles étaient alors ? Sourde et aveugle, bras croisés et poings fermés, l'avarice senile d'Auguste n'entendait plus les réclamation des soldats, ne voyait plus les signes du mécontentement qui gagnait les légions. L'ordre des chevaliers continuait à dépérir de plus en plus; mais qui aurait osé proposé de nouvelles rigueurs contre cet égoïsme, maintenant que Tibère s'était attiré tant de haine pour avoir voulu ces rigueurs ? Personne ne se souciait plus d'empêcher le lent suicide de l'aristocratie de Rome. Tous les États de l'Orient, les villes, les peuples alliés ou protégés pouvaient conserver leurs lois, leurs mœurs et leurs vices, sans que Rome osât intervenir dans leurs affaires, ni pour déraciner un mal, ni pour hâter quelques améliorations, ni non plus pour exiger des impôts plus élevés, bien que la paix enrichît beaucoup l'Asie Mineure, la Syrie et l'Egypte. Archélaûs n'avait pas tardé à montrer à la Palestine que, s'il avait la cruauté de son père, il n'avait ni son intelUgence ni son énergie : mais Rome, malgré les engagements qu'elle avait pris avec le peuple juif, feignait de ne pas s'en apercevoir. En Occident, au contraire, la Dalmatie et la Pannonie semblaient s'être résignées à subir le joug de Rome ; mais l'exportation
après J.-C, au moment où ils se révoltèrent à la mort d'Auguste. Il me paraît probable que la solde et la réclamation aient été les mêmes, quatorze ans auparavant, car il ne semble pas qu'il y ait eu dans cet intervalle aucune augmentation de solde. La loi de l'an 5 après J.-C. et l'acrarium militare assuraient plus de ponctualité dans le paiement, mais n'augmentaient pas la solde.
des métaux précieux, rintroduction des mœurs exotiques, l'importation des marchandises orientales continuaient à miner l'ancien ordre de choses; le souvenir des dernières guerres s'affaiblissait, et une nouvelle génération arrivait qui était désireuse de tenter de nouveau la terrible épreuve. Il aurait été nécessaire de gouverner ces provinces avec une prudence toujours en éveil; et c'était à peine au contraire si Auguste pouvait y envoyer quelque médiocre legatus qui n'avait pas d'autre préoccupation que de prendre un peu d'argent au pays pour le trésor épuisé de Rome (1). Ainsi, au lieu de chercher de nouvelles ressources en Orient, où la paix accroissait la richesse, Rome s'obstinait à pressurer l'Occident pauvre et trouble. Mais la faiblesse incohérente de ce gouvernement senile était encore plus manifeste qu'ailleurs dans les territoires récemment conquis au delà du Rhin. Auguste, depuis le départ de Tibère, n'avait pas osé imposer de tributs ou de lois aux populations soumises; il s'était contenté de faire séjourner des légions çà et là; d'établir des camps militaires qui, au milieu des villages barbares, étaient comme de petites villes rudimentaires; de former des corps auxiliaires; de corrompre la noblesse des différents peuples, en distribuant des honneurs et des salaires^ en donnant aux grands le droit de cité, la dignité équestre, en les nommant aussi à des commandements rémunérés dans les corps auxiliaires (2). Et assurément les camps militaires romains, avec les légionnaires et les nombreux marchands de tous les
(1) La grande insurrection commencée en l'an 6 après J.-C. fut en eflet, comme les autres, occasionnée par les tributs que l'on voulait lever. Dion, LV, 29 : Tac? yàp èff^opaïç tûv Xpr,(xÌT{ov oi Ae/fxâxat ^apuvofjLsvot...
(2) Par exemple, le frère d'Arminius (Tacite, Annales, II, 9) et Ségeste (Tacite, Annales, I, 58).
pays qui les suivaient, attiraient les barbares, qui venaient chercher dans les cannahae, dans les boutiques des marchands beaucoup d'objets ignorés d'eux jusque-là (1), du vin, des parfums, des étoffes, de belles céramiques, et donnaient en échange le peu d'or et d'argent qu'ils possédaient, de l'ambre, des peaux, des bestiaux, des laines, des céréales. Dans beaucoup de camps il y avait même des marchés qui se tenaient à jours fixes. Mais il aurait fallu bien d'autres forces et des forces plus matérielles que cette vague influence gréco-italienne qui rayonnait des camps militaires, pour tenir soumises les turbulentes tribus germaniques, qui violaient continuellement les traités conclus. Pendant la première année de notre ère, la Germanie était dans un état de révolte
(1) Le chapitre XVIII du livre LVI de Dion est, malgré sa brièveté, d'une importance copitale pour l'histoire de la conquête de la Germanie. Il nous donne en effet une description sommaire mais claire de l'état de la Germanie avant le gouvernement de Quintilius Yarus et les campagnes de Tibère (4-6 après J.-C), c'«st-à dire une description de la Germanie à l'époque qui va de la mort de Drusus au retour de Tibère à la politique. On y reconnaît immédiatement l'opportunisme prudent et hésitant d'Auguste, que la vieillesse avait rendu encore plus prudent et hésitant. Dion nous dit : a) que les Romains étaient les maîtres non pas sur un territoire continu, mais dans les régions diverses où la conquête avait été portée, ce qui veut dire que beaucoup de peuples n'étaient pas soumis, et qu'Auguste les laissait faire ce qui leur plaisait; b) qu'Auguste y faisait séjourner des (TTpaTiûTai, qui 7ro>.£tç ouvwxiî^ovto : ces villes sont évidemment des camps militaires ; c) que les Germains avaient emprunté de nombreux usages aux Romains et tenaient dans ces villes des marchés réguliers, tout en conservant leurs mœurs et leurs idées. Il dit en somme qu'ils changeaient sans s'en apercevoir : '£).7.vOavov Tçaç à//otoû(i.£voi. Il dit enfin, chose très importante, que Quintilius Varus, le premier, imposa des tributs aux Germains, ce qui veut dire qu'ils n'en payaient pas auparavant. C'est d'après ce passage de Dion que j'ai décrit l'état de la Germanie a cette époque.
véritable (1), et Auguste dut prendre le parti d'y envoyer un le'gat, M. Vinicius, qu'il chargea de rétablir l'ordre dans cette prétendue province, dans ces territoires qui coûtaient au lieu de rapporter, où l'autorité romaine respectée un jour sur un point, ne l'était plus le jour après ou dans une autre région, mais où jamais et en aucun endroit personne ne payait de tribut.
C'est ainsi que la torpeur de la vieillesse gagnait peu à peu tous les membres de ce corps immense. Tout était vieux : l'armure et celui qui la portait. Pour rajeunir rÉtat, il aurait été nécessaire non seulement de mettre à la tête de l'empire un homme énergique, mais de rompre hardiment le cercle étroit des privilèges sénatoriaux, de ne plus chercher seulement parmi les sénateurs les magistrats, les gouverneurs, les fonctionnaires pour les emplois nouvellement créés ; il aurait fallu les prendre plus souvent et avec moins de circonspection dans l'ordre équestre, dans la bourgeoisie aisée et cultivée de l'Italie. Bien que les mariages y fussent souvent stériles, Tordre équestre devenait plus nombreux et plus riche dans toute l'Italie et surtout dans l'Italie du nord (2) ; et tandis que l'aristocratie
(1) Ce fait qui a une certaine importance, puisqu'il nous aide à expliquer la réconciliation d'Auguste et de Tibère, nous est rapporté par Vélléius Paterculus (I(, civ, 2) .- in Germaniam... ubi ante triennium (avant la réconciliation) stib M. Vinicio... immensum exarserat bellum. Le péril germanique qui réapparaissait fut probablement la cause occasionnelle de la cojijuration de Cinna et aussi de la réconciliation entre le beau-père et le beau-fils.
(2) Voy. ce que dit Strabon (V, i, 7) au sujet du grajid nombre de chevaliers qui vivaient à Padoue. L'enrichissement de l'Italie du nord et les progrès de la classe moyenne dont nous avons parlé dans le chapitre IV, doivent avoir augmenté dans toutes les villes le nombre des personnes qui avaient le cens équestre, bien que dans l'ordre des chevaliers les mariages fussent peu féconds.
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qui possédait tout ce qu'elle voulait par privilègèj^^^ sans lutte, était paresseuse, indisciplinée, l'ori" ^^ équestre était du moins aiguillonné par l'ambitioi ^ d'acquérir une noblesse plus haute et un plus grand prestige, en occupant les charges de l'État qui jusque-là avaient été réservées aux sénateurs. Mais Auguste j n'osait même pas prendre l'initiative de cette réforme, ' à laquelle s'opposaient les traditions, la ligne de conduite qu'il avait suivie jusque-là, le pli indélébile imprimé à son esprit par le mouvement traditionaliste auquel il avait si fort contribué lui-même dans sa jeunesse : et peut-être aussi sa timidité de bourgeois arrivé à la noblesse. 11 était le représentant d'une génération passée ; il continuait à vivre dans un monde qui s'était presque entièrement renouvelé, mais avec lequel il lui fallait compter; il consentait à se servir de chevaliers ou de plébéiens dans ses provinces, pour l'administration de l'Egypte, pour le gouvernement de quelques régions éloignées, perdues, de ses provinces les plus barbares fl), mais non pour les grandes charges sur lesquelles le public tenait les yeux fixés. Aussi les esprit sages, à mesure que se dissipait l'impression fâcheuse du scandale de Julie, commençaient à se demander s'il ne serait pas nécessaire pour le salut de la république, de réconcilier Tibère et Auguste, de ramener à l'État, affaibli par la vieillesse d'Auguste, cette force qui demeurait inactive à Rhodes, et qui ne demandait qu'à être employée. Auguste, il est vrai, faisait voir clairement qu'il avait placé ses espérances
{{) 0\ IDE {Pont.. IV, 7) nous parle d'un certain Vestalis, descendant des rois alpins et centurion primipilarius, qui exerçait les fonctions politiques de gouverneur dans une partie de la Mcsie :
Missus es Euxjnas quoniam, Vestalis, ad undas, Ut positis reddas jura sub axe locis.
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE ii3
en Gaïus et en Lucius ; mais tous les deux étaient encore très jeunes ; la situation empirait partout; les nouvelles de Germanie n'étaient pas rassurantes et Auguste était vieux et malade. S'il était venu à mourir d'un jour à l'autre, on n'aurait pas pu le remplacer par Caïus, ni choisir pour commander l'armée un autre homme que Tibère, qui, malgré son impopularité, restait toujours le premier général de son temps et l'homme qui connaissait le mieux les affaires germaniques. Au bout de dix ans, les choses se trouvaient dans le même état qu'à la mort de Drusus : Tibère était le successeur inévitable d'Auguste. Il fallait donc tenter de réconcilier Auguste et Tibère. Mais Auguste fit d'abord la sourde oreille. Sa vieillesse gardait trop de rancune contre Tibère, était trop effrayée de son impopularité, trop dominée par une tardive tendresse paternelle pour Gaïus et pour Lucius, et par les brillantes espérances qu'il concevait pour eux. « Salut, lumière chérie de mes yeux, — écrivait-il le 23 septembre de cette année-là, le jour anniversaire de sa naissance, à Caïus qui était en Arménie. Je voudrais t'avoir toujours près de moi, alors que tu es loin ; mais mes yeux cherchent avec un plus vif désir mon Caïus dans des jours comme celui-ci. En quelque lieu que tu te trouves aujourd'hui, j'espère que cette journée aura été bonne pour toi, et que tu auras célébré gaiement mon soixante-quatrième anniversaire. Ainsi que tu le vois, j'ai échappé à cette année que l'on appelle communémentl'année climatérique, la soixantetroisième. Et je demande aux dieux que pour le temps que j'ai encore à vivre, ils m'accordent de le passer dans une république prospère et en vous voyant grandir suffisamment pour que vous puissiez prendre ma place (1). »
(1) Aulu-Gellb, XV, 7,
Toujours décidé à faire de Caïus et de Lucius ses successeurs, il ne voulait pas placer auprès d'eux la rivalité formidable de Tibère, et il sacrifiait à cette tendresse senile les intérêt essentiels de TÉtat.
Mais bien qu'elle fut affaiblie et paresseuse, l'Italie n'était pas encore assez abattue pour pouvoir supporter sans rien dire ce gouvernement en déliquescence. Le parti traditionaliste reprenait des forces, aidé par les circonstances; par l'appui des gens avisés, et aussi certainement par Livie; et il entreprit de faire le siège de cette obstination senile pour obliger Auguste à capituler. Cependant Caïus, dans la seconde moitié de l'an 1 après J.-C, était arrivé avec son armée jusqu'aux frontières des Parthes (1), et nous ne savons à quel endroit, il avait arraché à Phraatacès un consentement définitif à ses propositions. Le roi parthe renonçait à toute influence sur l'Arménie, à toute prétention sur ses demi-frères ; la paix serait solennellement ratifiée dans une entrevue qui aurait lieu l'année suivante sur les rives de l'Euphrate, dans une petite île. Livie, d'autre part, au commencement de l'an 2, réussissait enfin à vaincre en partie, mais au prix d'une nouvelle humiliation pour Tibère, l'entêtement du vieillard. Auguste consentit à permettre à Tibère de revenir à Rome, si Caïus y consentait lui aussi, et si Tibère promettait de ne plus s'occuper de poUtique (2). Cette concession était d'ailleurs de peu d'importance; n'étant pas exilé, Tibère avait absolument le droit de revenir sans son consentement; mais
(1) C'est du moins ce que fait supposer le passage de la l'ameuse inscription de Pise (C. /. L., XI, 1421) posi consulatum, quem ultra ftnei exlremas populi romani bellum gerens féliciter pereyerat.
(2) Suétone, Tibère, 23.
la condition que Gaïus y consentirait et que Tibère ne s'occuperait plus de politique, de'montrent bien qu'Auguste voulait me'nager le plus qu'il pouvait la jeune noblesse et l'opinion publique, toujours hostiles à Tibère. Ces conditions devaient être bien humiliantes pour le géne'ral qui avait dompté l'insurrection de Pannonie. Mais l'e'preuve si longue — il en était à sa huitième année dexil — avait brisé jusqu'à sa fierté; il comprenait que tant qu'il ne serait pas de nouveau rentré à Rome, il ne pourrait rien espérer; il consentit donc à demander à Caïus l'autorisation, et à promettre qu'il ne s'occuperait plus de politique. Et la fortune, lasse désormais de le persécuter, lui fut cette fois favorable. Caïus, au printemps de l'an 2 (i), avait eu sur les rives de l'Euphrate une entrevue avec Phraatacès, conclu la paix et fêté l'accord par de grands banquets (2), au milieu desquels Phraatacès^ mécontent de Lollius, semble avoir dévoilé à Caïus les pourparlers secrets qui avaient été engagés entre eux. Caïus, qui avait pour les concussions l'horreur naturelle aux jeunes aristocrates nés riches grâce aux concussions de leurs ancêtres, serait alors entré dans une grande colère et, se révoltant enfin contre son conseiller, il l'aurait chassé. Ce qui est certain c'est que Lollius, peu de temps après avoir eu une altercation très violente avec Caïus, mourut subitement.
(1) On peut établir approximativement la date de la façon suivante : Lucius César mourut le 2 août de l'an 2 après J.-C. (G. /. L.,V, p. 326). Tibère revint à Rome en l'an 2 après J.-C. oO TcoXXtj) upóTepov, peu de temps avant la mort de Lucius. (ZoN., X, 36; Velléius, II, 103). Il y revint parce que Caïus, tune Marco Lollis offensior, y donna son consentement (Suétone, Tibère, 13). Cela nous porte à croire que le scandale de Lollius et par suite la rencontre avec Phraatacès eurent lieu au printemps de l'an 2 après J.-C.
(2) Velléius, II, ci, 3.
On crut que, sentant sa situation irrémédiablement compromise, il s'était empoisonné. Il laissait à sa famille un patrimoine qu'il avait probablement amassé au prix de sa vie, mais qui, pendant plus d'un demi-siècle, devait compter parmi les plus considérables de l'Italie, et permettre à ses arrière-petites-filles de faire briller au soleil de Rome les plus riches colliers de la métropole (1). La mort de Lollius était une chance pour Tibère. Gaïus, délivré des mauvais conseils de Lollius, consentit à son retour (2).
C'est ainsi que, vers le milieu de l'an 2, Tibère revint à Rome, d'où il était parti puissant et glorieux sept ans auparavant; et il alla habiter en simple particulier le palais de Mécène, dans l'Esquilin, pour y achever l'éducation de Drusus, s'abstenant absolument de s^occuper des affaires publiques (3), mais soupirant après le jour où Rome aurait de nouveau besoin de lui. Il avait expié bien cher son orgueil, mais il avait confiance en l'avenir. La fortune l'avait persécuté trop longtemps; elle allait bientôt lui sourire de nouveau. Peu après son arrivée, Lucius César, le jeune frère de Gaïus, qu'Auguste avait envoyé en Espagne pour y faire son éducation militaire, était tombé malade à Marseille et y était mort Je 20 août (4). Un des deux futurs collaborateurs et successeurs d'Auguste disparaissait ainsi tout à coup; Germanicus n'avait encore
(1) Pline (IX, xxxv, 118) nous dit que Lollius s'empoisonna; Velléius Paterculus (II, GII, 1) ne se prononce pas sur ce point, et c'est là une preuve que ce scandale, comme tant d'autres de cette époque-là, fut en partie étouilé, et que le public n'en sut pas grand'cliose.
(2) Suétone, Tibère, 13.
(3) Suétone, Tibère, 15.
(4) C'est cette date, et non celle des Fasti Gabini {XlU,Kal. Oct.). qui semble avoir été la date véritable de la mort de Lucius, Voy. CI. L , P, p. 326.
que dix-sept ans, Auguste en avait presque soixantecinq; le premier pas vers une réconciliation avec Tibère avait déjà été fait de part et d'autre; les lézardes s'allongeaient et s'élargissaient un peu partout dans l'édifice de l'État, et montraient à tous la nécessité d'avoir recours à un architecte plus actif. Mais Auguste toujours lent, toujours porté à remettre à plus tard une grave décision, ne voulut rien faire encore. Cependant Caïus, après avoir conclu cet accord avec Phraatacès, avait envahi lArménie (1), sans rencontrer aucune résistance sérieuse; il n'avait eu qu'à dompter quelques révoltes isolées, qui étaient provoquées par le parti national. Mais dans une de ces expéditions, à Artagira, Caïus fut blessé par le chef des insurgés, et traîtreusement à ce qu'il semble (2). La blessure cependant ne parut pas grave tout d'abord, et Caïus put continuer la pacification de l'Armé^de, ce qui était d'ailleurs une tâche facile. L'année suivante, l'an 3 après J.-C, commençait la dernière année du troisième decennium de la présidence d'Auguste. Cet homme maladif et faible, que la mort semblait guetter depuis un demi-siècle, réussissait cependant toujours à renouveler son bail avec la vie, et il avait le temps de recueillir les nombreux héritages de bien des gens qui, par flatterie, l'avaient inscrit dans leurs testaments, mais en croyant bien pouvoir suivre ses funérailles. Ils étaient maintenant bien peu nombreux à Rome ceux qui, en voyant passer ce petit vieillard dans sa litière, pouvaient se souvenir du beau jeune homme, plein de hardiesse et
(1) Velléics Patercclus, II, cil, 2 : Armeniam deinde... ingressus ; C. I. L., XI, 1421 : post connilatum... devicleis aut in fidein recepteis bellicosissimis ac maxiinis gentibus. L'invasioJi de l'Armenie eut donc lieu en l'an 2 apr<'>^ J.-C.
(2) Dion, LY, 10; Velléius, cil 2.
de vigueur, qui, quarante-sept ans auparavant, un jour d'avril, était venu au forum promettre au peuple, comme fils de Ce'sar, le legs qu'avait fait le dictateur assassiné le mois précédent. Que cette époque était lointaine 1 Deux générations avaient passé, emportées par un courant rapide d'événeme-nts et de changements ; Auguste seul restait sur pied, comme s'il eût été immortel. Cependant, au bout de trente ans de gouvernement, on comprend facilement que bien des gens commençaient à être las de lui, et qu'ils jugeaient nécessaire de rajeunir l'État, si on ne voulait pas le laisser tomber dans la décrépitude, en même temps que son chef, en attendant que celui-ci subît enfin la loi commune de la nature. D'ailleurs Auguste lui-même devait avoir envie de se reposer, et être plus que rassasié d'honneurs, de puissance et de gloire (1). 11 fallait un homme nouveau pour ces temps nouveaux; mais qui serait cet homme nouveau? Là était la difficulté. Les candidatures que quelques-uns mettaient en avant, de Marcus Lépidus, d'Asinius Gallus et de Lucius Arruntius (2), n'étaient guère sérieuses; car ils étaient à peine connus en dehors de l'Italie, comme sénateurs. Caïus n'avait pas encore l'âge et la maturité nécessaires, d'après les idées romaines; d'ailleurs on apprit bientôt qu'à la suite de sa blessure, il était tombé dans une grande prostration ; il avait abandonné le commandement de l'armée, s'était retiré en Syrie, avait écrit à Auguste que désormais il ne voulait plus
(1) Dion, LV, 12 : èxpiacrôelç ÔYiôev... dit Dion en faisant allusion aux refus d'Auguste que cette fois il croit simulés; mais ne pouvaient-ils pas être plus sincères que ne le suppose cet liistorien venu si longtemps après?
(2) {]n discours que Tacite attribue à Auguste {Ann., I. 13) nous donne à penser que l'on parlait vaguement de ces personnages pour la succession d'Auguste.
s'occuper de rien et qu'il renonçait à toute vie publique (1). Le caprice de la foule et l'égoïsme intéressé des partis avaient pu faire de lui, comme de son père, un consul de vingt ans ; mais ils n'avaient pas pu faire passer dans ses veines la souplesse inusable d'Auguste. Caïus n'avait jamais eu qu'une santé faible; cette campagne d'Orient avait peut-être été une entreprise trop lourde pour lui; peut-être aussi, jeune comme il l'était, puissant et riche, avait-il trop abusé de l'Asie, cette terre du plaisir. Dans ce corps délicat, dans ce cerveau peu solide, la blessure reçue à Artagira rompit sans doute un équilibre déjà bien fragile. A vingt-trois ans, le jeune homme en qui la tendresse senile d'Auguste avait vu le soutien, l'intelligence et la volonté régulatrice de l'empire, renonçait à la grandeur et à la puissance dans un fol accès de désespoir et de peur. On se trouvait donc dans une alternative à laquelle il était impossible d'échapper; si on ne nommait pas de nouveau Auguste, il fallait choisir Tibère qui avait seul l'expérience, la vigueur, Tintelligence, la science inilitaire, la réputation chez les barbares qu'il fallait pour occuper la première place. Mais Tibère n'était pas encore possible : il était trop impopulaire, inspirait trop d'effroi, et avait trop d'ennemis (2). Ainsi, par nécessité, cette fois encore, tout le monde fut d'accord pour prolonger de dix nouvelles années la présidence d'Auguste, mais bien des gens sans doute espéraient,
(1) Dion, LV. 10; Velléids Patercdlus, II, en, 3.
(2) Voy. les propos que Tacite fait tenir au public à mesure qu'Auguste vieillissait. Il y a dans ces discours un fonds de vérité bien qu'on y sente les idées préconçues 'de l'auteur. (Ann. I, 4) : Tiberium Neronem maturum annis, spectatnm bello, sed vetere atque insita Claudine familiae superbia; multaque indicia snevitiae, quamquam premantur, erumpere. C'est-à-dire qu'on trouvait Tibère trop aristocratique, trop autoritaire (et trop sévère.
sans oser l'avouer, que la mort serait plus avise'e que les hommes, plus discrète qu'Auguste, et qu'elle ne lui laisserait pas finir ses quarante années de présidence (1).
Le malheur qui frappait Gaïus était un nouveau coup pour Auguste; il fit ce qu'il put pour rendre courage au jeune homme, et finit par lui écrire de venir en Italie, où, s'il ne voulait plus s'occuper des affaires publiques, il le laisserait vivre à sa guise (2). La tendresse du père l'emportait encore une fois sur la sévérité de l'homme d'État, mais ce fut en vain : au moment où Caïus se disposait à rentrer, au mois de février de l'an 4, il mourut dans une petite ville de Lycie (3). La fortune faisait sortir peu à peu Tibère de sa retraite. Mais Auguste ne prenait toujours pas de décision. Cependant la révolte faisait rage en Germanie. L'entêtement d'Auguste finit par irriter (4),
(1) Dion, LV, 12.
(2) Dion, LV, 10.
(3) Dion, LV, 10; Velléius Paterculus, II, gii, 3; Suétone, Aug., 65.
(4) Y a-t-il une relation entre la conjuration de Cinna et l'adoption de Tibère? La chose me semble assez probable. 11 importe avant tout de remarquer que si Dion raconte la conjuration comme ayant eu lieu après l'adoption de Tibère, elle dut en réalité avoir lieu avant. Elle eut lieu en elîet avant les élections, puisque Auguste, pour bien faire voir qu'il avait pardonné, soutint alors la candidature de Cinna, et cela veut dire avant le mois de juillet; or l'adoption de Tibère eut lieu, comme nous le verrons, le 26 juin. En outre, si les longs discours que Dion attribue à Auguste et à Livie, signifient quelque chose, c'est que Livie s'employa beaucoup pour sauver les conjurés. Pour quelle raison Livie déploya-l-elie ce zèle, qui dut êlre grand, puisqu'il fut connu du public? Si la conjuration avait pour but d'imposer le rappel au pouvoir de Tibère, l'intervention de Livie s'explique aisément. En outre l'élection de Cinna au consulat, favorisée par Auguste comme conclusion de la conjuration, au moment où il adopta Tibère et lui fit donner la puissance tribunitienne, nous porte encore davantage à croire
semble-t-il, non seulement les amis de Tibère, le parti traditionaliste, mais tous ceux qui comprenaient qu'en continuant de la sorte, on allait exposer l'empire aux dangers les plus graves. Un jour, dans la première moitié de l'an 4 après J.-C, Auguste fut averti qu'il se tramait dans l'aristocratie une conjuration contre lui, à la tête de laquelle était un neveu de Pompée, Gnéus Cornélius Ginna (1). Voulait-on véritablement préparer de nouvelles ides de mars ou quelque démonstration moins sanglante, pour contraindre Auguste à donner à son gouvernement la nouvelle force qui lui était devenue nécessaire? Ce qui est certain, c'est que Livie intervint activement pour empêcher que les conjurés ne fussent punis (2), qu'Auguste non seulement pardonna, mais encore appuya la candidature de Cinna au consulat pour l'année suivante (3), et qu'enfin le 26 juin Auguste adopta, dans les comices curiates, Tibère comme fils, en même temps qu'Agrippa Postumus (4), et lui fit donner par les comices la puissance tribunitienne pour dix ans (5).
Tibère avait dû auparavant adopter Germanicus (6). Ainsi il remplaçait, comme fils, Caïus Gésar, et comme collègue, il prenait la place qu'avait occupée Agrippa.
que ces deux actes visaient à donner satisfaction aux mêmes intérêts. Supposer que Cinna ait voulu tuer Auguste par un reste de haine pompéienne est chose absurde. Tnnt de temps et tant d'oubli avaient passé sur les souvenirs des guerres civiles I
(1) Dion, LV, 44; voy. Sénèque, de Clem., I, 9 (les récits sont très différents.)
(2) Dion, LV, 22.
(3) Ibid.
(4) Yelléius Patergulus, II, cm, 3; C. /. L., P, p. 320; Dion, LV, 43; Suétone, Aug., 63, et Tib., 15.
(5) Dion, LV, 13.
(6) SuËTONE, Tib., lo; Dion, LY, 13.
La république avait de nouveau deux présidents. Et Auguste allait gouverner de nouveau avec le parti traditionaliste et conservateur, qui reprenait son ancienne prépondérance dans l'État (1).
(1) Si l'on veut voir à quel point Tacite est léger et superficiel, que l'on lise le passage où il rapporte l'explication qui aurait été donnée par bien des gens de la réconciliation d'Auguste et de Tibère (Ann., I, 10) : Ne Tiherium quidem caritate aut reipublicae cura successorem adscihim, sed guoniam adrogatiam saevitiamque ejus introspexerit, comparatione deterrima sibi gloriam quaesivisse. Et Tacite semble approuver cette singulière explication I Les faits démontrent au contraire qu'Auguste ne se décida à prendre Tibère comme successeur, qu'à contre-cœur, alors qu'il ne pouvait plus se soustraire à l'accomplissement de ce devoir.
LE DERNIER DECENNIUM
L'élévation de Tibère aux fonctions de collègue d'Auguste modifia profondément la situation politique. De Tan 4 après J.-G. jusqu'à sa mort, Auguste symbolise encore la suprême autorité ' de l'empire, mais c'est Tibère qui lexerce. Brisé par les fatigues et les infirmités, découragé par les déceptions que les dernières années lui avaient apportées, le vieillard finit par céder à la force des choses. Il semble encore prendre des décisions et faire encore des réformes; mais en réalité les plus importantes de ces décisions et de ces réformes sont suggérées par Tibère. On ne pourrait pas expliquer autrement comment, après l'inertie des années précédentes, le gouvernement romain retrouve tout à coup la force de tenter de si nombreuses entreprises, de faire tant de lois et d'essayer tant de réformes. Tibère en vérité gouvernait; Auguste avait finalement compris que, vieux et usé, il devait laisser agir un homme plus énergique et plus jeune, en bornant son rôle dans l'État à lui donner, autant qu'il le pourrait, l'appui de son autorité (1). Le
(1) Auguste lui-même l'a reconnu dans une lettre à Tibère, écrite certainement à l'époque de la guerre de Pannonie, et dont Suétone nous a conservé un fragment {Tib., 21 : sive quid incidit, de quo sit cogitandum diligentius, sive quid stomachor valde, médius fidius Tiberium meum desidero.
gouvernement de Tibère ne commence pas en l'an 14, mais bien en Tan 4, à l'époque même où Auguste se re'concilie avec lui.
Après dix ans de repos forcé et d'impopularité, Tibère était impatient de prendre sa revanche sur ses ennemis; mais il voulait la prendre d'une façon digne de la haute intelligence, du noble caractère dont la nature l'avait doué. Il ne voulait pas de représailles; il voulait agir et prouver à tous que l'homme calomnié et persécuté depuis si longtemps par une aristocratie corrompue, était cependant capable de régénérer le gouvernement tombé en déliquescence. Est-ce lui qui, cette année-là, amena Auguste à adoucir le traitement infligé à Julie, en l'autorisant à vivre à Reggio, avec moins de privations et plus de liberté (1)? La chose est assez vraisemblable. Par cet acte de clémence, Tibère voulait probablement donner quelque satisfaction au peuple et montrer à tout le monde qu'il oubliait, autant qu'il était possible, le passé; qu'il voulait travailler à la réconciliation des Jules et des Claudes. Ainsi Germanicus, le fils aîné de Drusus que Tibère avait adopté, fut fiancé à Agrippine, fille de Julie et d'Agrippa. Mais si Tibère ne voulait pas user de représailles à l'égard de ses anciens ennemis, il voulait cependant gouverner selon les principes que ses ennemis détestaient; il voulait surtout porter remède sans retard aux deux maux qu'on avait si dangereusement laissés grandir dans les dernières années, par négligence : la dissolution de l'armée et le péril germanique. Sans perdre un instant, et dès qu'il fut investi de la puissance tribunitienne, il partit pour
(1) Suétone, Aug., 65 : poit quinquennium (par conséquent en l'an 4 après J.-C.) demum ex insula in conlinentem, lenioribusque 'paullo condilionibus, transtulit. — Voy. Dion, LV, 13.
la Germanie (1), pour rétablir la discipline dans les légions (2j, pour chasser des camps militaires du Rhin l'indolence honteuse qu'avait amenée un repos aussi prolongé, pour modifier complètement la politique paresseuse qui pendant les dernières années avait laissé les Germains vivre dans une sujétion purement formelle, et Marbod, le roi des Marcomans, fonder sans être inquiété, à 200 milles de la frontière d'Italie, un grand royaume germanique, avec une armée organisée à la romaine. Mais Tibère se rendait bien compte en même temps que les légions s'étaient trop énervées et qu'il fallait procéder avec prudence. Il ne songeait donc pas à faire en Germanie des campagnes à la manière de César, où une improvisation géniale suppléait à la préparation, et une rapidité foudroyante à l'infériorité du nombre; la tactique de Tibère serait plus prudente et plus lente; elle consisterait à préparer une armée si nombreuse, si bien armée, si formidable, qu'il ne serait pour ainsi dire plus nécessaire d'en venir aux mains. Pour cette année-là il se proposait seulement de faire rentrer dans l'obéissance, par de petites expéditions et des négociations, les peuples situés entre le Rhin et le Weser, les Ganenéfates, les Actuares, les Bructères, les Chérusques; puis recommencer l'année suivante, en la préparant avec soin, la grande marche de Drusus jusqu'à l'Elbe; infliger enfin la troisième
(1) Suétone, Tib., 46; Diox, LV, 13; Velléius, II, civ, 2 : non diu vindicem custodemque imperli sui morata in urbe patria protinus in Germaniam misit.
(2) Suétone, Tibère, 19 : Disciplinam acerrime exegit : l'ensemble même du chapitre me paraît prouver qu'il n'est pas question ici de la méthode employée ordinairement par Tibère pour commander les armées, mais de mesures spéciales qu'il prit à son retour au pouvoir, pour réorganiser les armées de Germanie et de Pannonie.
25fì GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
année, par une grande guerre préparée patiemment, la supreme humiliation à la barbarie germanique, en contraignant Marbod lui-même à accepter le protectorat romain (1). Mais Tibère savait que pour rendre de la force à un gouvernement affaibli, il ne suffit pas de rétablir la discipline dans l'armée et de faire la guerre. Tandis qu'il était en Germanie, Auguste, cette même année, prenait des mesures dont Tibère était évidemment l'inspirateur et où l'on reconnaît l'esprit traditionaliste et conservateur de la vieille politique aristocratique. Sans l'influence de Tibère on ne s'expliquerait pas pourquoi ce politicien rusé, qui ne songeait qu'à éviter partout les difficultés, aurait abordé, à partir de cette année-là, tant de questions difficiles et dangereuses; ni pourquoi il aurait tenté une nouvelle épuration du sénat, que d'ailleurs il interrompit bientôt comme à l'ordinaire, après avoir cherché, cette fois-ci encore, à en laisser à d'autres la responsabilité (2) ; pourquoi il se crut obligé de payer ponctuellement les soldats et les vétérans, après leur avoir si longtemps manqué de parole; pourquoi enfin il arriva à imaginer de demander de l'argent pour l'armée non seulement aux provinces, mais à l'Italie. Il était juste assurément que l'Italie, qui s'était tellement enrichie dans les trente dernières années, supportât une partie au moins des dépenses militaires, dont elle tirait de plus grands profits que toute autre partie de l'empire. Si les légions faisaient de si rudes campagnes en lUyrie, en Pan-
(1) Tibère (Tacite, Annales, 11, 26) alfirma plus tard que son intention n'avait pas été d'anéantir complètement Marbod, mais de l'amener Consilio plutôt que vi ii conclure la paix. Etait-ce là le premier dessein de Tibère, ou celui auquel il dut se résoudre, quand il vit qu'il ne pouvait détruire l'empire de Marbod?
(2) Dion, LV, 13.
nonie, en Germanie, n'était-ce pas pour que les propriétaires de l'Italie du nord et de l'Italie centrale pussent avec sécurité vendre leur vin aux peuples barbares ou demi-barbares des provinces d'Europe? Mais l'Italie était si habituée depuis des siècles à ne plus payer d'impôts, qu'il fallait un esprit plus droit et plus résolu qu'Auguste pour songer à une chose aussi téméraire. Ce qui appartient à Auguste dans cette affaire, c'est sans doute la prudence infinie avec laquelle il la mena. Ne voulant rien brusquer, il se servit cette fois de son pouvoir proconsulaire, et sans donner aucune explication sur les raisons de cette mesure, il ordonna que l'on fit le recensement de toutes les personnes qui posssédaient plus de 200000 sesterces : c'étaient apparemment les victimes auxquelles on songeait pour le prochain sacrifice (1). Enfin Auguste osa aussi, après tant d'années, aborder la grosse question des mariages sans enfants, et il chercha à empêcher la bourgeoisie aisée et l'ordre équestre de passer à travers les mailles de la lex de maritandls ordinibus. Les chevaliers, les classes moyennes, le grand public ne s'étaient pas trompés en montrant tant d'aversion pour Tibère et tant d'admiration pour Caïus et Lucius César; à peine Tibère était-il revenu au gouvernement depuis quelques mois, qu'Auguste osait proposer cette loi si redoutée, qui mettait les hommes mariés sans
(1) Dion, LV, 13 : il me semble qu'on ne peut expliquer ce recensement qu'en y voyant une préparation à un impôt direct. Comment expliquer autrement ce fait qu'Auguste ne fit pas le recensement des fortunes moins élevées par crainte d'une révolte? On pourrait objecter que pour l'impôt sur les héritages qui fut introduit ensuite, il n'était pas nécessaire de faire d'abord un recensement des fortunes. Mais on ne pensait pas encore à l'impôt sur les héritages à ce moment • le recensement pouvait servir à préparer d'autres impôts.