VI
de telles conditions l'ambition la plus ardente et la plus élevée devait se contenter d'empêcher le mal, plutôt que prétendre faire beaucoup de bien. Seul, impopulaire, aidé seulement de quelques amis, accablé par les événements qui l'obligeaient à agir sans retard, Tibère n'avait ni le temps, ni le moyen de renouveler les vieux rouages du gouvernement romain. En effet, au commencement de l'an 6, Tibère avait dû partir sans tarder, pour mettre à exécution le plan imaginé contre Marbod et qui consistait à envahir la Bohême avec deux armées. L'une, sous le commandement de Caïus Sentius Saturninus, le consul de l'an 4, viendrait du Rhin, de Mayence, et marcherait vers l'Est, en traversant les forêts des Gattes ; l'autre, l'armée de la Pannonie qu'il conduirait lui-même, partant des frontières de Norique, de Carnonte, s'avancerait vers le Nord (1). L'intention de Tibère était-elle de détruire le royaume de Marbod, ou seulement de l'obliger à accepter une sorte de protectorat? Il semble impossible de le dire. Quoi qu'il en soit, en faisant cette expédition, Tibère accomplissait la grande évolution de la stratégie qui, imposée par la décadence militaire qui s'accentuait de plus en plus, avait été commencée par Agrippa; aux petites armées mobiles, rapides et indivisibles de César, il substituait définitivement les grosses armées munies de pesants bagages, qu'il fallait diviser et conduire sur le champ de bataille par des routes diverses. Il en arrive toujours ainsi, quand le soldat perd de sa valeur : les armées grossissent, l'armement se complique et se perfectionne, les mouvements se ralentissent. Malheureusement, tandis que Tibère se préparait à envahir la Bohême, de grands désordres se
(1) Velléius, II, 109, 5.
produisaient à Rome à la suite d'une disette qui devait être causée à la fois par les mauvaises récoltes et par la négligence habituelle des magistrats chargés de l'annone. L'importation privée, qui n'était pas abondante, même dans les bonnes années, avait encore diminué, et l'État qui, par des distributions gratuites, aidait Rome, même dans les années normales, à éviter la famine, se trouva réduit à lui fournir à lui seul tout son pain. Auguste ordonna que la distribution ordinaire de blé fût doublée (1), et il prit peut-être d'autres mesures, mais elles ne suffirent pas ; le mal empirant, une loi fut proposée d'après laquelle l'annone ne serait plus confiée à des consulaires mais à des praefecti frumenti danài (2). Mais pour remplir des greniers vides il ne suffisait pas de grandir la dignité des magistrats chargés d'acheter le blé, il fallait des vaisseaux, des hommes, de l'argent, et on en manquait; aussi une fois encore la métropole de l'empire fut en proie à la famine. Gomme on ne pouvait augmenter les provisions de blé, on dut recourir à un expédient suprême, et on diminua le nombre des bouches. Auguste donna l'exemple, éloignant de Rome et envoyant dans ses terres et dans d'autres villes un grand nombre de ses esclaves et de ses affranchis; les riches imitèrent son exemple ; tous les étrangers furent expulsés de Rome
(1) Dio\, LV, 26. La question des approvisionnements de blé demeure très obscure. Cependant il me semble que l'on n'a pas prêté assez d'attention à ce chapitre de Dion, qui fournit de bons arguments à la thèse d'après laquelle les distributions publiques étaient faites seulement pour venir en aide et pour compléter le commerce privé ; c'est-à-dire que presque toute la population vivait en achetant une partie de son blé et en recevant l'autre de l'État. Si tout le monde avait vécu entièrement sur les distributions publiques, on ne comprendrait pas pourquoi Auguste aurait fait doubler la distribution ordinaire.
(2) Dion, LV. 26.
à l'exception des précepteurs et des médecins; on en fit sortir tous les gladiateurs; on releva tous les sénateurs de l'obligation de résider à Rome, en décidant que les votes du sénat seraient valides, quel que fût le nombre des sénateurs présents (1). Mais des expulsions aussi nombreuses ne pouvaient manquer de désorganiser complètement les services publics qui allaient déjà fort mal. Dans la ville à demi vide, les incendies recommencèrent plus fréquents et plus violents ; personne ne se souciant plus de les éteindre, des quartiers entiers furent la proie des flammes (2) ; la misère devint générale. La situation politique, déjà si tendue et confuse, finit par sentir le contre-coup de cette crise et de ces désastres. Tous ceux qui redoutaient l'application de la lex caducarla; tous ceux qui espéraient ne pas payer l'impôt qui avait été décidé l'année précédente ; tous ceux qui haïssaient Tibère et redoutaient son influence croissante, profitèrent du moment et soufflèrent sur le feu de l'exaspération populaire pour effrayer le gouvernement : des manifestes séditieux excitant le peuple contre Auguste, contre Tibère, contre le sénat furent divulgués ; un vent de révolte souffla sur la ville, agita jusqu'aux lauriers triomphaux plantés par ordre du sénat sur le Palatin, devant la maison d'Auguste (3). Au désespoir devant tant de difficultés, le président voulut au moins prendre des mesures pour que la ville ne fût pas tout entière la proie des flammes, et il osa cette fois faire une entorse à la tradition aristocratique et au rigide principe nationaliste. Il enrôla à la hâte un grand nombre
(1) Dion, LV, 26; Orose, VIII, m, 6; Eusèbe, 2022; Suétone, Auguste, 42.
(2) Dion, LV, 26.
(3) Dion, LVII, 27.
d'affranchis pauvres, les divisa en sept corps, pour les différents quartiers de la ville, les mit sous les ordres d'un chevalier, les chargea d'éteindre les incendies, comme faisaient autrefois les esclaves de Crassus et de Rufus. C'était là naturellement une mesure provisoire; quand on aurait mis fin à ce désordre, les corps seraient licenciés (1). Cependant Tibère et Saturninus, lentement, avec prudence, arrivaient des deux côtés de la Bohême, sans rencontrer aucune résistance. 11 semble que Marbod, qui tenait à éviter une lutte à outrance avec Rome, ne voulait pas livrer une bataille dont il avait égalemeut à redouter l'issue, que ce fût une victoire ou une défaite. Tibère, probablement, aurait dû se lancer vigoureusement à la poursuite de l'ennemi qui se dérobait, si, au moment où, dans leur marche convergente, les deux armées se rapprochaient, un événement inattendu n'eût changé, vers le milieu de l'an 6, le cours de la guerre contre les Marcomans et accru encore les difficultés de Rome. Profitant de l'éloignement des légions, indignés des réquisitions et des recrutements que Tibère avait fait faire pour la campagne de Bohême et qui venaient s'ajouter à des tributs déjà trop lourds, les Dalmates s'étaient révoltés sous la conduite d'un certain Bâton (2) ; ils avaient eu facilement raison de quelques troupes romaines qui étaient restées dans la région, et leur exemple avait suscité dans la Pannonie une grande révolte qui gagna bientôt toute l'Illyrie. Partout on massacrait les Romains résidant dans le pays et les
(1) Dion, LV,26 : wç xal 8s" oXtyo'j açaç SiaXjdwv Cetlephrase
est importante : elle nous prouve encore une fois l'opportunisme de toutes les réformes d'Auguste.
(2) Dion, LV, 29 : 7aï<; yào éaçopatç tûv xp^lM-^"^***^ O' AeXfjLàrai ^afiuvofAîvoi ...»
meirchands étrangers (4), symboles visibles du mal obscur qui tourmentait ces populations agricoles, exploitées par une civilisation plus raffinée et plus puissante; on confisquait et on pillait leurs biens partout; partout aussi la jeunesse était appelée aux armes, et elle était en Pannonie placée sous les ordres d'un chef qui, comme celui des Dalmates, s'appelait Bâton (2); si la révolte ne réussit pas à armer 200000 hommes, comme le veulent les historiens de l'antiquité (3), les deux provinces furent du moins envahies par des forces considérables, dont une partie marcha sur Sirmium, le ville la plus importante de la Pannonie,. où s'étaient réfugiés les Romains (4).
Cette révolution présentait pour Rome de grands dangers. Les Pannoniens et les Dalmates étaient de ces barbares que Tibère redoutait parce qu'ils conservaient leur tempérament militaire, et apprenaient à manier les armes de Rome. Ils avaient servi en grand nombre dans les cohortes auxiliaires, et ils avaient déjà appris les choses que Marbod voulait enseigner à ses Marcomans, la discipline et la tactique romaine, la langue latine, les mœurs et les idées dont ils pouvaient se servir pour combattre Rome (5). En outre ils habitaient près de l'Italie. Par Nauporte et Aquilée une armée pannonienne pouvait en quelques jours déboucher dans la vallée du Pô. Bientôt en effet la nouvelle que les insurgés se préparaient à envahir l'Italie se répandit dans toute la péninsule ; on crut partout que cette nouvelle était exacte ; personne ne se demanda si une aussi
(1) Velléius Paterculus, II, ex, 6.
(2) Dio , LV, 29.
(3) Velléius Paterculus, II, ex, 3.
(4) Dion, LV, 29.
(5) Velléius Paterculus, II, ex, 5.
grande entreprise était vraiment possible ; et l'on perdit à Rome le peu de bon sens qui pouvait rester après tant d'aventures. L'empire vit alors dans cette Rome qui n'avait pas désespéré, alors que les cavaliers d'Hannibal caracolaient sous ses murs ou quand la guerre sociale était déchaînée dans toute sa fureur, dans Rome arrivée au plus haut de sa puissance, le plus extraordinaire affolement et la plus incroyable terreur causée par les Pannoniens et les Dalmates. De tous les côtés on demanda avec des cris de douleur qu'on vînt au secours de la capitale, pour la sauver de la ruine et de la servitude qui la menaçaient ; en un instant l'aversion tenace que l'on avait pour Tibère sembla disparaître; tout le monde parut se réjouir que Rome possédât encore une épée bien aiguisée ; de toute part on supplia Auguste de faire revenir Tibère de Bohême et l'on proposa de prendre les mesures les plus radicales. Auguste, soit qu'il crût lui aussi au danger, soit qu'il voulût profiter de l'effroi universel pour rendre un peu de force au gouvernement, ne chercha pas à faire cesser cette grande panique, mais il déclara au sénat que si l'on ne prenait pas des mesures énergiques, l'ennemi pourrait à dix jours de là être aux portes de Rome (4) ; et ces mesures, il les proposa aussitôt au sénat. Il ordonna à Cecina Sévérus, le gouverneur de la Mésie et au roi des Thraces, Rémétalcès, d'envahir ensemble la Pannonie, le premier avec ses trois légions et avec deux légions qu'il avait fait revenir de Syrie, le second avec son armée (2) ; il rappela de partout les réserves; il fit recruter de nouveaux soldats (3); pour trouver de l'argent il n'hésita plus, il imposa un tribut aux
(1) VeLLÉIUS PATERCnLUS, II, CXI, 1.
(2) Dion, LV, 29 ; Velléius Paterculus, II, cxii, 4.
(3) Velléius Patercclcs, II, cxi, 1,
Germains qui cependant étaient si pauvres ; enfin pour grossir l'armée il eut recours aux affranchis et aux étrangers. Par une loi qu'il proposa ou par un décret qu'il fit approuver au sénat, il obligea les sénateurs, les chevaliers et les personnes qui avaient une certaine fortune^ à fournir, en raison de leurs moyens, un certain nombre d'esclaves qui, mis en liberté et recevant de leurs patrons de quoi vivre pendant six mois, devaient former des cohortes, dites cohortes des do/mwtarii (1). Réunis de cette façon, vétérans, nouvelles recrues, affranchis, étrangers, furent tous expédiés en toute hâte à Tibère, à destination de Siscia (2), où les renforts se concentraient peu à peu, tandis que Cecina et Rémétalcès s'efforçaient de délivrer Sirmium (3).
Mais au milieu de la panique universelle, Tibère seul n'avait pas perdu la tête. Il connaissait les Pannoniens et les Dalmates à qui il avait fait la guerre pendant de si longues années, et tout en jugeant d'abord l'insurrection dangereuse, il ne crut pas cependant que les insurgés pourraient envahir l'Italie (4). 11 ne voulut
(1) Velléil's Paterculus, II, CXI, 1 ; Suétone, Auguste, 25 ; Dion, LV, 31 ; Machobe, Sat., I, xi, 30.
(2) Velléius Paterculus (II, cxii, 3) dit ; regressus Sisciam. Cela prouve bien que la concentration dont Velléius nous parle au commencement du chapitre se fît bien à Siscia, et que par conséquent Siscia était toujours restée au pouvoir des Romains ; ce qui est encore une preuve que les nouvelles au sujet de la révolte étaient très exagérées. Dion le confirme en nous disant que Tibère et Messalinus, la première année, s'arrêtèrent à SisciA (LV, 30).
(3) Ils y parvinrent d'ailleurs. Voy. Dion, LV, 29.
(4) Dion, LV, 30, et Velléius Paterculus, II, 413, nous font voir que Tibère ne se hâta pas d'aller faire la guerre en Pannonie, puisque la première année il se contenta de répartir les légions et les auxiliaires dans la Pannonie. Il est facile d'expliquer ce retard ; il voulut auparavant terminer les aiîaires de Bohême.
donc pas quitter précipitamment la Bohême pour fondre sur la Pannonie comme le demandait l'Italie affolée; mais il voulut d'abord terminer sa campagne de Bohême, non plus comme il l'avait projeté tout d'abord, mais du moins d'une façon honorable et sans retraite précipitée. Soit qu'il fût déjà en pourparlers, soit que, renonçant à l'idée de livrer une grande ba^ taille, maintenant qu'il avait derrière lui la révolte de Pannonie, il en vint seulement alors à cette idée dune entente, il entama des négociations avec Marbod, sut les conduire avec prudence et conclut un accord satisfaisant. Seulement après avoir conclu cet accord, probablement au commencement de l'automne, il revint vers la Pannonie, envoyant en avant le gouverneur de la Pannonie, Messalinus, fils de Messala Gorvinus (1). Cependant Cecina et Rémétalcès avaient délivré Sirmium, après un combat victorieux mais très meurtrier (2).
Cette pondération et cette lenteur de Tibère irritèrent ritalie qui aurait voulu une marche foudroyante et l'écrasement immédiat des insurgés. Des murmures commencèrent à s'élever; on prétendit que Tibère faisait traîner la guerre en longueur pour demeurer à la tête d'une immense armée (3). Mais cet aristocrate qui
(4) Dion, LV, 30; Velléius Paterculus, II, cxii, 1.
(2) Dion, LV, 29. Dion fait allusion à deux combats livrés par Cecina aux insurgés, cette première année (LV, 20, et LV, 30); Velléius, (II, cxii, 4) qui donne plus de détails ne parle que d'un seul combat. Mais comme Velléius semble dire que le combat dont il parle aurait été livré par les insurgés aux armées qui venaient de Mésie et de Thrace, je suis porté à croire qu'il s'agit là du premier combat dont parle Dion.
(3) Dion, LV, 31. Dion attribue ce soupçon à Auguste, mais en réalité c'est le public et ses ennemis qui soupçonnaient Tibère. Que Tibère fut accusé le peuple et aussi par l'armée de laisser la guerre se traîner en longueur, cela nous est indirectement
avait dans le sang le mépris de l'opinion publique, qui jamais, pour quoi que ce fût, ne demandait conseil à autrui (1), n'était vraiment pas homme à prêter l'oreille aux conseils des bavards du forum. Quand, parvenu à Siscia, il eut réuni l'armée qu'il ramenait de Bohême aux forces qui lui avaient été envoyées d'Italie, et put étudier la situation avec plus de calme, il imagina un plan qui était tout l'opposé de ce que l'on désirait et que l'on attendait en Italie. Tandis qu'à Rome où l'on allait vite de la frayeur aux fanfaronnades, tout le monde s'attendait à ce que, d'un jour à l'autre, il fît mordre la poussière aux Dalmates et aux Pannoniens, dans une grande bataille rangée, Tibère savait qu'il n'aurait pas pu, sans courir de graves dangers, imiter la tactique de César en Gaule, et attaquer l'insurrection dans ses repaires innombrables. Une armée très nombreuse se formait sous ses ordres à Siscia, et comprenait dix légions, soixante-dix cohortes d'auxiliaires, dix escadrons de cavalerie, dix mille vétérans, un grand nombre de voluntarii ou affranchis dont on faisait des soldats, et la cavalerie thrace; l'ensemble atteignait
confirmé par Velléius, qui à différentes reprises et avec beaucoup de chaleur prend la défense de Tibère, et le loue d'avoir dirigé la guerre, en s'occupant seulement du succès et non des applaudissements de la foule {quae probanda estent, non quae uiique probarentur sequens, I, cxiii, 2 : ante conscientiae quam famae consuUum; II, cxv, 5). Si, comme il me le semble, la lettre dont Suétone (Tibère, 21) nous donne un fragment est de cette époque, Auguste lui-môme donne à entendre que bien des gens blâmaient Tibère, puisqu'il insiste tant pour lui dire que lui, au contraire, et tous ceux qui avaient été en Pannonie approuvaient sa conduite. Cette lettre nous montre qu'Auguste connaissait les raisons des lenteurs de Tibère; il est donc probable que Dion, cette fois-là comme tant d'autres, a attribué à Auguste les idées d'une partie du public.
(1) Sdètone, Tibère, 18 : tune (après la défaite de Varus) praeter consuetudinem cumpluribus de ratione belli communicavit.
presque cent mille hommes (1). Mais Tibère, pas plus qu'Auguste d'ailleurs, ne pouvait avoir grande confiance dans la valeur d'une armée ainsi composée (2). Pouvait-il, sans témérité, attaquer brusquement, à la manière de César, un ennemi courageux et rusé, dans une région qu'il connaissait mal, où les communications et les approvisionnements étaient si difficiles? Pendant ces quelques mois de guerre, Messalinus et Cecina avaient déjà à plusieurs reprises failli succomber dans des attaques inattendues, et ils ne s'étaient tirés d'affaire qu'en perdant beaucoup d'hommes (3). Qu'arriverait-il si un corps d'armée était anéanti? Tibère renonça à la gloire retentissante des batailles rangées, et il décida au contraire de faire aux insurgés une guerre analogue à celle que les Anglais ont faite, il y a quelques années, aux Boers; c'est-à-dire de diviser sa grande armée en différents corps, de réoccuper avec eux tous les lieux importants où les légions étaient auparavant cantonnées (4), d'assurer, en s'en occupant lui-même, le ravitaillement de ces corps d'armée (5). Chaque corps serait chargé de dévaster le territoire environnant, et d'empêcher les insurgés de faire leurs semailles et leurs moissons; ainsi la famine, l'année suivante, les obligerait à se rendre.
(1) Velléius Patbrculds, II, Gxiii, 1 : on ne sait pas au juste ce que signifie le frequente équité regio ; à mon avis il s'agit de la cavalerie du roi de Thrace.
(2) Voyez la phrase d'Auguste dans la lettre à Tibère, citée par Suétone (Tib., 21) : xal TO(TauTT,v ^aôvifxtav tûv (TTpaTSuofxevwv.
(3) Velléius Paterculus, II, cxii; Dion, LV, 29 et 30.
(4) Velléius Paterculus, II, cxiii, 2 : exercitum.., dimittere staiuit... remisit eo unde venerai : ces phrases signifient que Tibère fit réoccuper par l'armée les lieux qu'il occupait avant la guerre.
(5) Suétone {Tibère, 16) dit en effet que la plus grande difficulté de cette guerre fut la summa frugum inopia.
tandis que les légions qui seraient nourries avec le blé apporté du dehors pourraient facilement venir à bout des bandes les plus obstinées (1). Tibère employa le reste de l'année à voir comment on pourrait répartir dans la Pannonie les difïerents corps d'armée; il les accompagna tous dans leurs différents cantonnements, veillant à ne pas les laisser tomber dans des embuscades, et organisant le service d'approvisionnement. Ce mouvement réussit tout à fait; l'insurrection, en effet, n'osa pas fermer la route aux Romains qui, en nombre beaucoup plus considérable, revenaient réoccuper les villages et les villes les plus importantes. Ainsi, à l'approche de l'hiver, taudis que les Romains réoccupaient toutes les villes, et tous les villages de quelque importance, les bandes des insurgés se dispersaient dans les campagnes (2). Mais vers la fin de l'année, ce fut une nouvelle calamité : les Daces, profitant de l'éloignement de Cecina, envahirent la Mésie. Cecina et le roi des ïhraces furent obligés de retourner en Mésie pour repousser l'invasion (3). Quelques bandes d'insurgés se jetèrent aussi en Macédoine, mais, à ce qu'il semble, n'y firent pas grand mal.
Cette même année Archélaûs, roi de Judée, qui administrait mal la Palestine, fut déposé et relégué en Gaule, à Vienne (4). Rome avait donc osé tenir l'engagement qu'elle avait pris avec le peuple juif. Il faut sans doute voir dans cette mesure énergique l'influence de Tibère. Auguste en efïet n'avait pas osé, même à
(1) Dion, LV, 30 : ty) (xàv x*'V? <7?wv uop6ou{X£VY)... Ainsi s'explique la famine de l'année suivante.
(3) Ibid.
(4) JosÈPHE, A. J., XVM, XIII, 12 : la date est confirmée par Dion (LV, 27). Dion se trompe cependant, en ce qui concerne le nom du roi, qu'il appelle Héiode.
l'époque où il était dans toute sa vigueur, intervenir si énergiquement dans les affaires des peuples alliés. Et maintenant il était si fatigué, si découragé qu'il semble, à peu près à cette époque, avoir songé à se laisser mourir de faim (1). Des nouvelles funestes arrivaient de partout; l'état de l'empire était misérable; en Sardaigne les brigands étaient devenus maîtres de l'île; en Asie Mineure les Isaures osaient de nouveau descendre des montagnes pour saccager les plaines; en Afrique les Gétules envahissaient les territoires du roi Juba et de Rome. On était en danger partout, et l'on n'avait ni argent, ni soldats, ni généraux. Ce fut un chevalier et non un sénateur qu'il fallut envoyer en Sardaigne pour combattre les brigands (3). Quel effort pouvait opposer à cette dissolution universelle un vieillard comme Auguste, usé par un demi-siècle de gouvernement? « S'il survient pour moi quelque difficulté, surtout une difficulté grave, écrivait-il a cette époque à Tibère, si j'ai quelque souci trop grand, c'est toujours toi que je voudrais avoir auprès de moi, ô mon Tibère ; et en pensant à toi je me souviens du vers d'Homère : en suivant celui-là nous pourrions nous tirer même d'un feu ardent, tant il est habile à tout prévoir (3). Tibère en effet était le seul à se donner de la peine pour tirer la république du « feu ardent » de cette crise si grave, qui avait éclaté sur tant de points; et il y apportait un zèle infatigable, une abnégation silencieu>^e et dédaigneuse, la préoccupation exclusive de sauver l'honneur, le prestige et la puissance de Rome- Mais l'aversion que le public avait pour lui, et que le danger avait un instant fait oublier, renaissait main-
(1) Pline, Hist. Nat., VII, xlv, 149.
(3) Sdétone, Tibère, 21 .
tenant; les hommes avides, vicieux ou paresseux, qui avaient peur de lui, profitaient des lenteurs inévitables de la guerre pour le discréditer et pour accroître encore son impopularité. Si la guerre durait si longtemps, c'était, disait-on, parce que Tibère ne savait pas ou ne voulait pas y mettre fm. Il n'y avait plus à espérer que Tibère s'entendît jamais avec son époque f Mais Tibère ne se laissa pas troubler par ces critiques, et on attendit en vain à Rome, au printemps suivant, la grande bataille où les Pannoniens et les Dalmates devaient être anéantis. Répartie en tant de corps différents (1), l'armée romaine se mit, suivant les prescriptions de Tibère, à épuiser graduellement dans de petits combats les forces des insurgés et à faire en même temps le vide autour d'eux en détruisant les moissons et le bétail, tandis qu'au centre de cette armée qui était en campagne de tous les côtés, Tibère s'occupait activement de la ravitailler et de l'encourager. Mais si Tibère faisait son devoir en Pannonie, Auguste s'affligeait à Rome en voyant que le public comprenait si mal et admirait si peu le dernier général que Faristocratie romaine eût engendré. La situation était toujours mauvaise à Rome. Il y avait moins d'incendies graves, M est vrai, grâce aux cohortes des vigiles dont le public était enchanté et qu'Auguste n'avait pas encore congédiées, bien qu'elles n'eussent été instituées que provisoirement (2); mais la disette continuait (3); le mécontentement populaire s'emportait de nouveau contre Tibère; une folle se mit
(1) Dion, LV, 32 : oc 'Pu)(jiaïoi vcixrjOevTsç... Dion place à tort cette répartition en l'an 7, après l'arrivée de Germanicus. Velléius nou3 dit, et cela est plus vraisemblable, qu'elle était déjà faite à la fm de 1 année précédente.
(3) Dion, LV, 31 ; tov Xifxôv, ô'ç xal tòte aij6t; fTuvs'pY]...
à prophétiser à Rome, avec le plus grand succès (1); tous les ennemis de Tibère, et ils étaient si nombreux, tous ceux qui tremblaient à la pensée qu'il serait le successeur d'Auguste, s'il venait à bout de l'insurrection des Pannoniens, profitaient avec une audace croissante de la sottise populaire pour chercher par un mouvement d'opinion publique à imposer son rappel à Auguste; on répandait des soupçons au sujet de ses intentions, on l'accusait d'incapacité. Rome était inondée de libelles contre Tibère et dans quelques-uns on n'épargnait pas même Auguste. On chercha même à répéter le coup tenté avec Gaïus et Lucius César, en opposant à Tibère, Germanicus, le fils de Drusus, qui, jetine et sans expérience, était partisan de la grande guerre et n'approuvait pas la stratégie prudente de son oncle. D'autre part, si les gardes de nuit étaient utiles, ils coûtaient aussi beaucoup d'argent, et il n'y en avait plus dans le trésor.
I Gomme à l'ordinaire, Auguste louvoyait et cherchait à contenter tout le monde. 11 suspendit pour deux ans ^ encore la lex caducarla ; il célébra les grands jeux, que « réclamait la prophétesse, pour donner quelque satisfaction au peuple (2); il envoya même en Pannonie Germanicus, bien qu'il ne fût encore que questeur cette année-là, pour contenter un peu le parti de l'offensive rapide, pour faire croire que ce jeune homme si populaire ferait ce que Tibère ne savait pas faire, et terminerait rapidement la guerre en livrant une grande bataille (3). Mais il écrivait d'autre part à Tibère, de Rimini, peut-être, où il était allé pour avoir plus vite
(1) Dion, LV, 31.
(2) Ibid.
(3) Dion (LV, 31) attribue œtto intention à Auguste. Il est plus probable qu'il laissait croire la chose au public.
des nouvelles : < Quant à moi, ô mon Tibère, je crois que personne n'aurait pu mieux faire que toi, au milieu de tant de difficultés et avec de si mauvais soldats (ce compliment est écrit en grec). Tous ceux qui sont allés là-bas sont unanimes à dire que l'on pourrait citer à ton sujet le vers qui dit : un homme seul par sa vaillance nous a tous sauvés (i) ». Il fallait cependant trouver de l'argent pour payer les vigiles. Auguste prit le parti de supprimer le subside accordé aux préteurs pour les spectacles de gladiateurs, et il fit approuver un impôt, qui était de 2 ou de 4 pour 100, sur la vente des esclaves (2). Cependant Germanicus était arrivé en Pannonie; mais il avait à peine essayé de mettre à exécution ses projets audacieux qu'il éttìit tombé dans une embuscade où il avait failli être mis en pièces avec ses troupes. Tibère avait donc sagement continué à faire la guérilla, sans se soucier du mal que l'on disait de lui à Rome où on l'accusait de ne rien faire (3).
Cette année-là Auguste fit exiler par le sénat Agrippa Postumus (4), ne pouvant plus à cause de ses mœurs tolérer sa présence chez lui ni à Rome; et Cassius Sévérus trouva enfin quelqu'un qui lui fit ce qu'il avait fait à tant d'autres : un procès qui se termina par sa condamnation à l'exil (5). Nous ne savons pas en quoi consistait l'accusation, mais nous pouvons supposer par l'issue du procès que le temps avait fini par user la
(4) Suétone, Tibère, 21.
(2) Dion LV, 31 : les manuscrits portent TtevTrjxoffT^qç , mais on a voulu corriger et mettre TiEvîetxoffTïiç. Voy. Gagnât, Etude historique sur les impôts indirects chez les Romains, Paris, 1882, p. 233.
(3) Dion, LV, 32.
(4) Dion, LU. 32; Velléius Paterculus, II, cxvii, 7,
(5) Voy. Saint Jérôme, ad ann. Abr., 2048.
puissance de ce diffamateur professionnel et aussi la terreur qu'il inspirait.
Au cours de l'an 8 la situation devint meilleure à Rome et dans les provinces insurgéos. La disette cessa dans la capitale; ceux qui avaient été expulsés commencèrent à rentrer; le mécontentement public au sujet de la guerre s'apaisa peu à peu. Les plus entêtés et les plus ignorants durent reconnaître que Tibère n'avait pas été si inhabile ni si paresseux que le prétendaient les stratèges du forum. Pendant l'hiver de l'an 7 à l'an 8, une terrible famine était survenue en Pannonie et avait décimé les insurgés, tandis que les troupes romaines, approvisionnées par Tibère, avaient pu continuer à se nourrir (1); aussi, au commencement du printemps, elles purent sortir pour asséner le coup de grâce à l'insurrection, en poursuivant les bandes démoralisées des rebelles. De nombreux chefs, qui n'espéraient plus la victoire, étaient prêts à négocier leur reddition ; le peuple était las, et seul un petit parti d'irréductibles obligeait à continuer la guerre. Tibère sut profiter de l'occasion. Employant à la fois la douceur et la force, s^abstenant d'user de rigueur à l'égard des vaincus, cherchant à conclure la paix à des conditions raisonnables, il parvint au cours de l'an 8 à pacifier la Pannonie. Mais il dut pour cela faire un tel effort et se donner tant de peine que le vieux président en fut un instant inquiet : « Quand j'entends dire, écrivait Auguste à Tibère, et quand je lis que les fatigues te font maigrir et t'épuisent, cela me fait frissonner. Je te supplie de te ménager; si tu tombais malade, nous pourrions en mourir, moi et ta mère, et tout l'empire en serait bouleversé. Qu'importe
(1) Dion, LV, 33.