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enfants sur le même pied que les ce'libataires (i). Cette loi s'appelait probablement lex Julia caducarla^ et elle
(1) JoRs (Bie Ehegesetze des Augustus, Marbourg, 1894, p. 49 et suiv.) ine paraît avoir démontré clairement et d'une manière définitive ces trois points : 1* qu'entre la lex de maritandis ordinibus et la lex Papia Poppaea, il iaut placer une traisième loi, celle à laquelle Suétone lait allusion, comme à une modification de la lex de maritandis ordinibus (Auguste, 34) ; hanc quumaliquanto severius quant caetera semendasset, prae tumultu recusantium perferre non potuit : nisi adempia demum lenilave parte pœnarum, et vacatione triennii data auctisque praemiis; 2" que cette loi, qui renforçait la lex de maritandis ordinibus, fut proposée en l'an 4 après J.-C. et suspendue deux fois, la première fois pendant trois ans, la seconde pendant deux ans, car il n'y a pas de raison pour douter de l'assertion de Dion (LVI, 7) sur ce point ; 3» que la lex Papia Poppaea fut un adoucissement apporté à la loi de l'an 4, par lequel on chercha à rendre possible l'application d'une partie au moins des idées qui avaient dicté la loi de l'an 4. Comme Dion (LVI, 10) nous dit que la lex Papia Poppaea to-jç oè ysyaixriXOTaç òìtco tôv àyûvtovT<ii t&v è7ciTt[ji.!'a)v oixcpoçiU) ôt£x(opta-£ ; comme nous savons que la lex de maritandis ordinibus frappait seulement les célibataires et n'atteignait pas les orbi, il en résulte que, puisque la lex Papia Poppaea, qui établit une différence entre les célibataires et les orbi, était une atténuation de la loi de l'an 4, celle-ci avait dû étendre à Vorbitas les peines et les infériorités dont était frappé le célibat La chose et assez vraissemblable ; comme nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois, les dix premiers cJiapitres du livre LVI de Dion nous montrent que dans les trente années qui suivirent l;i promulgation des grandes lois sociales, la question de Vorbitas devint fort grave : bien des gens, pour éviter les tracasseries de la lex Julia, se mariaient, mais la coutume de n'avoir pas d'enfants se répandit, surtout dans les familles aisées, de l'ordre équestre. Le parti qui avait réclamé la. loi sur le mariage devait demandé qu'elle fût rendue efficace par une loi sur Vorbitas: et il n'est nullement surprenant, que la loi ait été faite en l'an 4, c'est-à-dire après le retour de Tibère au pouvoir. Tibère, qui était un conservateur et un traditionaliste, devait approuver ces lois ; le fait que la loi dont il est question ici ait été proposée aussitôt après son retour au pouvoir en est encore une preuve, et nous aide à expliquer les raisons pour lesquelles une partie considérable de l'Italie avait pour Tibère une aversion si tenace. Le gouvernement de Tibère, cela voulait dire la loi contre Vorbitas. Mais quelle fut cette loi mysté-
avait à la fois un but social et un but fiscal. Elle voulait obliger les époux à avoir des enfants, en assimilant la stérilité au célibat, et en la frappant des mêmes peines, prescrites dans la loi sur le mariage ; elle voulait en même temps remplir les caisses publiques en décidant que les héritages laissés aux célibataires et aux orbi, inaptes à hériter, ne seraient plus attribués aux autres héritiers selon les règles du droit ancien, mais reviendraient au trésor public.
Grâce à Tibère le parti traditionaliste redevenait puissant; il reprenait l'œuvre commencée avec les grandes lois sociales de l'an 48 et interrompue ensuite par les discordes de la noblesse, par les idées de la nouvelle génération et aussi par la faiblesse d'Au-
rieuse de l'an 4? Ulpiex [Frag., XXVIII. 7) parle d'une lex Julia caducar ia. dont il n'est question nulle part ailleurs. Gomme la lex Papia Poppaea fut une atténuation de la loi de l'an 4, et traita à fond la question des caduca, ne faut-il pas voir dans cette lex Julia caducarla la loi de l'an 4? Tacite {Annales, III, 25) nous dit clairement qu'un des buts de la lex Papia Poppaea fut d'accroître les revenus de l'État ; c'est là une différence essentielle entre la loi Papia Poppaea et la lex de maritandis ordinibus. différence dont les historiens ont tenu trop peu de compte : Papia Poppaea, quant senior Augustus post Julias rogationes, incitandis cœlibuni pœnis et augendo aerario sanxerat... A partir de cette année on voit le gouvernement s'occuper avec soin des finances; il n'est donc pas invraisemblable que la loi de l'an 4 n'ait pas eu simplement pour but de rendre Vorbitas moins fréquente, mais qu'elle ait été faite aussi pour procurer à l'État de nouvelles ressources, ce qui conviendrait bien à la lex caducaria. On put, en somme, faire une loi qui attribuait à l'État les héritages laissés aux célibataires et qui en même temps assimilait les orbi aux célibataires. Comme la loi Papia Poppaea reconnaissait avant le droit de l'Etat le droit des parents jusqu'au troisième degré et aussi celui des autres héritiers qui avaient des enfants, je suppose que la lex Julia caducaria attribuait immédiatement à l'État ces héritages, et qu'ensuite la loi Papia Poppaea y apporta cet adoucissement. Mais il convient d'observer que ce ne sont là que des conjectures très incertaines.
guste. Après avoir cherché, en l'an 18, à guérir l'aristocratie de son égoïsme et de ses vices, ce parti entreprenait maintenant de soumettre au même traitement les classes moyennes. Si la lex de maritandis ordinibus et la lex de adulteriis visaient surtout la noblesse, la lex caducarla était dirigée contre Tordre équestre, dont la stérilité volontaire menaçait de faire passer l'empire entre les mains des affranchis ou des sujets. Mais l'ordre équestre était plus nombreux, plus énergique et aussi plus besogneux que la noblesse : d'autre part Tibère, l'auteur véritable de la loi, fut obligé de rester jusqu'au mois de décembre en Germanie (1), où, grâce à des négociations habilement conduites et aussi à une marche rapide, il avait soumis toutes les populations qui habitaient entre le Rhin et le Weser, jusqu'à rOcéan, et où il avait fait ses préparatifs pour la grande campagne de l'année suivante. Auguste était donc seul à Rome, quand la loi fut présentée aux comices. Moins intimidés par sa vieillesse qu'ils ne l'auraient été par la présence de Tibère à Rome, les chevaliers cette fois résistèrent, et ils essayèrent d'empêcher que la loi ne fût approuvée (2). Trop de gens se
(1) Velléius Patergulus, II, cv, 3 : anni ejus aestiva usque in mensem Decembrem producta...
(2) Suétone {Auguste, Si) : ... prae tuinultu recusantium perferre non potuit : nisi adempia demum lenitave parte pœnarum et vacatione iriennii data... Si l'on compare ces lignes si concises avec le passage de Dion (LVI, 7) on s'aperçoit facilement que, de même que Dion a oublié la loi de l'an 4 pom' parler seulement de la loi Papia Poppaea, Suétone, d'autre part, confond, en en taisant qu'une seule loi, la loi de l'an 4 avec la loi Papia Poppaea : pour connaître la vérité, il faut donc compléter l'un par l'autre ces deux textes qui sont l'un et l'autre imparfaits. La vacatio Iriennii à laquelle il est fait allusion dans Suétone nous est confirmée par Dion, qui ajoute en outre qu'après cette première vacatio, il y en eut une autre de deux ans, dont Suétone ne parle pas. Mais on peut voir dans Dion que la loi (ni periata
voyaient menacés de perdre une partie des héritages sur lesquels ils comptaient ! Une véritable coalition se forma contre la loi ; on vit les classes aisées et conservatrices, rendues furieuses par la loi, menacer de se servir de ces armes révolutionnaires que Clodius avait maniées si habilement; les chevaliers firent entendre de telles vociférations et de telles menaces, ils se livrèrent à plusieurs reprises à des manifestations publiques si violentes qu'Auguste fmit par avoir peur, €t introduisit dans la loi une clause qui en différait l'application pendant trois ans ; c'était donner tout le temps nécessaire pour se mettre en règle et avoir au moins un fils. Mais cette faible concession ne suffît pas à tranquilliser les chevaliers furieux et tous ceux — ils étaient si nombreux ! — dont la loi lésait les intérêts; et le dépit que causa ce nouveau frein imposé à l'égoïsme, augmenta encore l'aversion publique pour Tibère, qui, pendant ce temps, s'occupait des choses germaniques. Reprenant l'ancien plan d' Agrippa, il avait imaginé un double mouvement des flottes et des
dans sa forme la plus rigoureuse, bien quelle n'ait pas été appliquée immédiatement. Cela serait donc en contradiction avec ce que dit Suétone {nisi adempia demum lenitave parte pœnarum), si on le prenait à la lettre. Mais tout s'explique si l'on admet que par ces mots Suétone fait surtout allusion à la loi Papia Poppaea qui fut un adoucissement apporté à la lex caducaria. Dans sa phrase trop concise, Suétone confond en une seule loi la lex caducarla eild^lex Papia Poppaea, ce qui est historiquement une erreur, mais ce qui n'était cependant pas très loin de la réalité, puisqu'en réalité, si la loi de l'an 4 fut periata, elle ne fut appliquée, Dion nous le dit clairement, que dans la forme la plus douce de la lex Papia Poppaea, c'est-à-dire nisi adempta demum lenitave parte pœnarum. Ainsi, bien qu'avec une forme moins précise, Suétone confirme Dion; c'est-à-dire que la loi de l'an 4 ne fut pas appliquée, mais Auguste dut d'abord accorder des délais, l'un de trois, l'autre de deux ans, et qu'au bout du second délai il dut substituer à la vieille loi une autre loi moins sévère, la loi Papia Poppaea.
26i GRANDEUR KT DECADENCE DE ROME
légions : il traverserait, lui-même, à la tête d'une forte armée, la Germanie tout entière jusqu'à l'Elbe, tandis qu'une autre armée suivrait les côtes de la mer du Nord, et, se repliant vers l'embouchure de l'Elbe, apporterait àTibère les vivres, le matériel, les renforts nécessaires, soit pour passer l'Elbe, soumettre les populations réfugiées au delà de ce grand fleuve, et isoler ainsi Marbod au Nord, soit pour revenir en sûreté, une fois l'expédition achevée (1). Le plan était si vaste, qu'il aurait réclamé la présence de Tibère en Germanie pendant l'hiver, pour tout préparer. Cependant au mois de décembre il quittait la Germanie pour l'Italie, pour revenir au commencement du printemps. Si graves que fussent les affaires germaniques, ce voyage rapide était nécessaire : car on avait besoin de lui à Rome pour résoudre la question militaire et la question fiscale. Sur ce point encore Tibère avait des idées sages et justes. On ne pouvait songer, l'argent faisant défaut, à satisfaire les exigences immodérées qu'avait fait naître dans l'armée le manque de discipline du précédent decennium. Il fallait au contraire se résoudre à ne plus appliquer l'impossible loi militaire de l'an 14 et à faire revivre l'ancienne règle du service de vingt ans. Mais si Auguste, comme à l'ordinaire, avait, pendant de longues années, cherché par tous les détours à échapper aux difficultés, et trouvé différents prétextes pour garder les soldats sous les armes au delà du temps légal, Tibère au contraire ne voulait sortir de là que par le droit chemin et sans avoir recours à des procédés de mauvaise foi qui irritaient les soldats. 11 proposait donc de rétablir le service de vingt ans pour les légionnaires, celui de quatorze an
(1) Yklléius Patbucolus, II, 1{j6
pour les prétoriens, de promettre au moment du congé une prime de 12,000 sesterces aux légionnaires, de 20,000 aux prétoriens; mais en même temps il voulait fonder une caisse spéciale, un budget à part pour les pensions militaires, qui serait alimenté par des revenus particuliers et suffisants. De cette façon les pensions des vétérans ne seraient plus à la merci des nombreux accidents qui emplissaient ou vidaient d'un mois à l'autre le trésor de la vieille république. Les conditions du service pourraient être dures, mais elles seraient claires et précises, et la république de son côté remplirait ses engagements : telle semble avoir été l'idée de Tibère. Et la nouvelle loi militaire fut approuvée probablement au commencement de lan 5 (1). Par contre, le nouvel impôt qui devait alimenter la caisse ne fut pas approuvé immédiatement. Il était difficile de voir quel serait l'impôt qui rendrait le plus et qui mécontenterait le moins; on eut alors l'idée de charger une commission de sénateurs d'étudier à fond la question (2). Il est assez probable que ce fut vers cette époque et à 1 instigation de Tibère, que le sénat constitua, au nord de la Thrace et de la Macédoine, de la Dalmatie à la mer Noire, le long du cours inférieur du Danube, la province de Mésie, où Ion envoya trois des légions qui étaient cantonnées en Pannonie et en Dalmatie. Ces régions étaient primitivement occupées par de petites principautés placées sous la protection de Rome; en formant d'elles une province on voulut apparemment renforcer la défense des bouches du Danube contre les Gètes (3). Puis Tibère retourna en Germanie,
(1) Dion, LV, 23.
(2) C'est à une commision en effet que semble faire allusion Dion, LV, 24.
(3) C'est Id une hypothèse, mais elle me paraît assez
OÙ au commencement du printemps il commença sa grande expédition. La flotte descendit par le Rhin et le canal de Drusus dans la mer du Nord; elle s'avança hardiment au Nord, en côtoyant le Jutland jusqu'au Skagerrak; elle regarda avec curiosité et émotion l'immense et froid océan qu'aucun œil romain n'avait encore contemplé; elle retrouva sur cette lointaine presqu'île les restes d'un peuple si célèbre et si redouté un siècle auparavant, les Gimbres (1). Ce petit peuple, vivant obscurément dans une région si sauvage et si éloignée, était tout ce qui restait de l'immense vague humaine qui avait dévasté une si grande partie de l'Europe avant de venir se briser dans la vallée du Pô. Il ne fut pas difficile à l'armée romaine de lui faire peur, de l'amener à conclure un traité d'amitié et à envoyer des ambassadeurs qui porteraient comme présent à Auguste un bassin à eau lustrale, antique et vénéré, et qui lui demanderaient pardon des maux que leurs ancêtres avaient fait subir à l'Italie t (2). Puis la flotte redescendit au sud, entra
fondée. Ovide {Truies, II, 499 : écrit en l'an 9 après J.-G.) dit du pays où il était relégué: haec est Ausonio sub jure novissima... Si cette indication est exacte, la Mésie aurait été réduite en province romaine entre l'an 3 avant J.-C, année où la Paphlagonie fut réduite en province romaine, et l'an 9 après J.-C. Mais un passage de Dion (LV, 29) nous montre qu'en l'an 6 après J.-C, il y avait déjà un gouverneur de la Mésie qui avait des troupes à sa disposition. La Mésie fut donc réduite en province romaine entre l'an 3 avant J.-C. et l'an 6 après J.-C. J'ai supposé que ce changement se produisit après le rappel de Tibère : cela en effet devait faire partie des mesures qui furent prises pour renforcer la défense des provinces.
(1) Mon. Anc, V, 15-46; Pline, iV. H., Il, lxvii, 467 classe circumvecla ad Cimbrorum promontorium. En rapprochant ces
. textes de celui de Velléius Paterculcs (II, cvi, 3) on voit que les expéditions dont parlent le Monument d'Ancyre et Pline eurent lieu cette année-là et furent dirigées par Tibère.
(2) Strabon, vii, II, 4 : il est très probable que cette ambas-
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE ì;65
dans les bouches de l'Elbe et remonta le cours de ce fleuve. Pendant ce temps, Tibère faisait faire à l'armée, du Rhin à l'Elbe, une marche de quatre cents milles, par une route qu'il nous est impossible de retrouver; sur son chemin, un très grand nombre de peuples lui apportèrent leur soumission; il combattit et dompta les Lombards qui avaient tenté de s'opposer à lui. Arrivé au bord de FElbe il y trouva sa flotte chargée de vivres et de matériel de guerre (1). Mais sur l'autre rive de grandes masses armées se réunissaient; elles étaient venues de partout pour détendre au moins cette dernière frontière. Les deux armées demeurèrent en face l'une de l'autre pendant plusieurs jours; de temps en temps la flotte romaine avançait et faisait peur aux barbares qui s'enfuyaient; des pourparlers furent engagés. Enfin un chef germain demanda avoir César; il entra dans le camp romain qui lui fut montré sous son aspect le plus martial; il fut autorisé à se présenter devant Tibère, qui le reçut avec toute la gravité romaine et dans l'attitude d'un demi-dieu. Le barbare contempla longuement et en silence cet homme qui symbolisait la puissance fabuleuse de la ville lointaine, vers laquelle le monde entier tournait ses regards (2). De nouveaux traités de paix furent conclus; puis l'armée et la flotte reprirent à rebours la longue route par laquelle elles étaient venues. Tibère avait su raviver dans les esprits superficiels et légers de ces barbares l'idée de la puissance romaine, presque sans un combat, par un grand étalage de ses forces, en leur montrant qu'une armée romaine pouvait, quand
sade fut envoyée à la suite de l'expédition de Tibère dans le Jutland et qu'elle en fut la conséquence.
(i) Velléics Patercclus, II, 106.
(2) Vrlléius Patebculus, II, 107.
elle le voulait, traverser en sécurité la Germanie d'un bout à l'autre. Deux autres peuples en effet, les Sénones et les Carides ou Carudes, impressionnés par cette marche, avaient décidé d'envoyer des ambassades à Rome, la grande métropole (1). Malheureusement à Rome l'épuisement senile dont le sénat était atteint faisait des progrès rapides. Cette année-là il fallut obliger d'anciens tribuns et d'anciens questeurs désignés par le sort à accepter l'édilité, personne ne voulant plus de cette charge (2); et les sénateurs à qui l'on avait demandé de trouver le nouvel impôt nécessaire pour les pensions des soldats déclaraient avoir bien cherché, mais n'avoir rien trouvé (3). Ils convenaient tous qu'il fallait prendre soin des soldats, assurer au trésor militaire des ressources larges et abondantes, mais à chaque taxe proposée on trouvait tantôt une objection à faire et tantôt une autre, si bien qu'aucune n'était approuvée. En réalité la sollicitude pour les vétérans qui avaient vieilli en défendant le Rhin et le Danube dissimulait mal l'égoïsme intraitable des propriétaires qui ne voulaient pas d'impôts nouveaux. La lex caducaria avait donné lieu à un tel mécontentement à Tégard d'Auguste, de Tibère, du gouvernement, que personne n'osait irriter davantage les classes moyennes, l'ordre des chevaliers, les riches plébéiens. Mais Tibère revenait à Rome pendant l'hiver de l'an 5 et de l'an 6, après sa grande marche jusqu'au Rhin (4), se souciant
(1) Mon. Anc, V, lG-18.
(2) Dion, LV, 24.
(3) Dion, LV, 25: {xr^ôslç Tcopoç à(y£C7xwv xtalv e-jpifTxexo
(4) Velléius Paterculcs, U, cvii, S... eadem qua priore annêfestinatione urbem petens. Cette hâte nous montre que Tibère voulait surveiller le.s affaires intérieures qui couraient de grands risques si Auguste était seul à s'en occuper.
peu de l'irritation publique, toujours décidé à empêcher que la loi militaire ne fût pour les soldats une' nouvelle tromjperie. Aussi voyons-nous au commencement de l'an 6 Auguste procéder à la constitution du trésor militaire par de nombreuses et rapides mesures : puisant encore dans sa caisse personnelle, il verse au nouveau trésor militaire, en son nom et au nom de Tibère, 170 millions de sesterces (1); il prie les souverains et les cités alliées de s'engager à verser certaines sommes (2); il choisit enfin parmi les impôts proposés celui qui sera soumis au sénat et aux comices, un impôt du vingtième sur tous les héritages et tous les legs, à l'exception de ceux laissés aux parents proches et aux pauvres (3). Ainsi après la lex caducarla, si désagréable aux classes aisées, on proposait un impôt sur les héritages plus désagréable encore. Les protestations s'élevèrent de tous les côtés. Était-ce donc que l'on voulait confisquer les fortunes des familles, refaire les proscriptions par des moyens légaux, non pas seulement au détriment de quelques familles riches, mais au détriment de tous ceux qui possédaient quelque chose? Le mécontentement ne tarda pas à grandir; la proposition fut sévèrement jugée et attira sur Tibère de nouvelles inimitiés, si bien que pour éviter des discussions et des contestations, Auguste fit un petit coup d'État, et prétendit avoir trouvé cette proposition dans les papiers de César. Elle devait donc être considérée comme applicable, par suite du fameux sénatusconsulte du 17 mars de Tan 44 avant J.-G. C'est là la dernière application de ces papiers de César, qui furent la plus fameuse supercherie qu'aient jamais
(1) Mon. Anc, lil, 35-39; DroN, LV, 25. (i) Dion, LV, i'ù, (3; Ibid.
inventée les partis politiques de Rome (1). Pour contenter ensuite tous ceux qui prétendaient que les anciens impôts auraient suffi pour tous les besoins, s'il n'y avait pas eu du gaspillage et des dépenses excessives, Auguste proposa qu'une commission composée de trois consulaires, choisis par le sort, fût chargée d'examiner toutes les dépenses, de réduire celles qui paraissaient trop élevées, de supprimer celles qui étaient inutiles et aussi tous les abus et tous les gaspillages (2).
Tibère vraiment n'avait pas perdu de temps. En moins de deux ans il avait créé une nouvelle province, relevé le prestige du nom romain parmi les populations germaniques, orienté vers une solution la question fiscale et militaire, rendu un peu de vigueur aux organes principaux de l'État, enfin redonné une certaine vogue aux idées traditionalistes et classiques. Une certaine réaction se produisait dans le public. Ovide lui-même, le poète des femmes galantes et des petits-maîtres dépravés, semblait s'être assagi; depuis quelque temps en effet, il s'était mis à imiter Virgile, et il composait un poème national, les Fastes, et un poème moral et mythologique, les Métamorphoses. Dans le premier il refaisait en poésie l'œuvre de Verrius Flaccus, et mettait en beaux distiques le calendrier, c'est-à-dire jour par jour les fables mythiques, les faits historiques, les fêtes dont revenait le souvenir ou la célébration. Dans le second il racontait les fables les plus attrayantes de la mythologie, en les reliant les unes aux autres par un fil bien mince. Ainsi Ovide, lui aussi, semblait regretter la simplicité des anciennes
(1) Dion, LV, 25.
(2) Ibid.
générations et l'innocence, perdue belasi de l'âge d'or; il vénérait la tradition dans ses souvenirs et dans les monuments les plus solennels; il se prosternait devant les dieux séculaires de Rome; il s'émouvait d'une piété tendre dans les temples où Rome avait prié, en face des rites sacrés qu'elle avait observés, tandis qu'elle s'élevait au-dessus des autres peuples du monde méditerranéen. Il soupirait, vénérait, se prosternait, lui qui s'était abandonné si longtemps aux gaietés lascives de la poésie erotique, et il apportait dans ces œuvres plus graves la même facilité, la même élégance, la même distinction; mais il mêlait en même temps à la haute poésie du passé et de la tradition des sentiments tout à fait nouveaux et modernes, arrivant à tout fondre avec une telle habileté qu'il est presque impossible de distinguerle vieux du nouveau. Le premier des écrivains romains, Ovide admet parmi les vieux cultes de Rome, et comme s'il était aussi très ancien, ce culte d'Auguste et de sa famille, qui commençait à peine à naître dans la conscience des classes moyennes de l'Italie; le premier, parmi les hymnes et les louanges des autres dieux, il n'oublie pas de parler des « saintes mains », de la « sainte personne », du « numen », de F « intelligence céleste » d'Auguste et de Tibère, en attendant quïl puisse adresser les mêmes flatteries à Germanicus et à Livie. Combien est grande la différence qui le sépare de la dignité soutenue d'Horace et de Virgile ! Ovide est à la fois le poète de la tradition nationale qui se meurt et du sentiment monarchique qui naît, de l'amour lascif et de la religion austère ; mais il est poète de toutes ces choses contradictoires avec indifférence, sans s'efforcer, comme Virgile, de concilier dans leur essence ces contraires; il se préoccupe seulement de réussir à les fondre dans
leur aspect extérieur. Ovide représente bien l'esprit frivole et indiscipliné de sa génération, de cette nouvelle aristocratie, où les caractères individuels, non plus moulés par une tradition forte et une éducation systématique, mais exposés aux influences les plus différentes et les plus opposées, pouvaient se développer librement dans toutes les directions et aboutir aussi bien au vice qu'à la vertu, à l'héroïsme qu'à la lâcheté, à l'austérité qu'à la débauche, à l'intelligence qu^à la sottise. Les bons, les médiocres, les mauvais se confondaient dans ses rangs comme dans la famille d'Auguste, qui représente bien, elle aussi, l'aristocratie de cette époque. Germanicus et Agrippine formaient un couple exemplaire, qui rappelait aux Romains Drusus et Antonia. Germanicus était aimable, généreux, prêt à défendre dans les tribunaux, comme les nobles d'autrefois, les causes des plus obscurs plébéiens, avec une ténacité et une éloquence admirables; il donnait à la jeunesse un excellent exemple d'activité, de zèle civique, de mœurs pures (1). Agrippine était une épouse fidèle, une mère féconde; elle dédaignait le luxe et les dépenses inutiles, elle était fière, trop fière même, de son mari, de ses enfants, de ses vertus romaines. Il avaient déjà un fils et s'appliquaient à observer la lex de Julia de maritandis ordinibus avec un zèle vraiment exemplaire. Chez son frère cadet au contraire, chez ce Claude qui, toujours malade depuis son enfance, avait paru devoir rester idiot, l'intelligence s'était développée avec les années, mais d'une façon singulière et bizarre, comme un arbre dont une branche seule se met à pousser, très longue, mais tordue et monstrueuse. Claude avait des aptitudes
(1) ScÉTOXE, Claude, 3.
€t du goût pour différentes études, pour la littérature, l'éloquence et l'archéologie (4); Tite-Livelui conseillait même de s'adonner à l'histoire (2) ; et cependant, dans toutes les choses pratiques, même dans les plus simples, il faisait preuve d'une incurable sottise, et il était tellement incapable d'apprendre les règles élémentaires du savoir-vivre, qu'Auguste, si pressé cependant de présenter au public et de préparer aux magistratures ses fils et ses petits-fils, était obligé de le cacher (3). S'il arrivait en effet qu'il prît part à un banquet, à une fête, à une cérémonie, à une réunion quelconque, il commettait toujours quelque sottise qui donnait à rire à tout le monde (4). Toujours au milieu de ses livres, il était si gauche, si naïf et si timide, qu'il était comme un jouet entre les mains de ses domestiques, de ses précepteurs et de ses affranchis; malgré sa crédulité, il n'était guère possible de faire sop. éducation, car les châtiments étaient aussi impuissants que les flatteries à faire pénétrer les notions les plus simples dans son esprit qui cependant accueillait des idées compliquées et difficiles; d'une constitution faible, mais d'une voracité et d'une sensualité presque animales, Claude était pour toute la famille une énigme cruelle. « Quand il a tous ses moyens, disait Auguste à Livie, on voit resplendir la noblesse de son esprit. » Et dans une autre lettre : « 0 ma Livie, puissé-je mourir, si jamais j'ai eu une plus grande surprise! j'ai entendu Claude déclamer, et il m'a plu; oui, il m'a plu. Je ne m'explique pas qu'un
(1) Suétone, Claude, 3 : disciplinis aulem liberalibus ab aetate prima non mediocrem operam dédit.
(2) Suétone, Claude, 41.
(3) Suétone, Claude, 2.
(4) Suétone, Claude, 4.
homme qui s'exprime ordinairement si mal, puisse parler si bien en public » (1). Claude n'était donc pas un sot, mais son intelligence était incomplète et déséquilibrée comme celle de certains épileptiques; c'était un de ces érudits qui* sots et ridicules dans leurs relations avec les autres hommes, peuvent faire preuve d'originalité et d'intelligence, quand ils se réfugient dans quelque coin solitaire du vaste monde des idées, n'ayant plus de contact avec le genre humain, si ce n'est par l'intermédiaire de la cuisinière qui leur prépare leur repas. Malheureusement, s'il est facile aujourd'hui de placer un de ces érudits dans une Université, il n'était guère commode d'endurer sa présence dans la maison d'Auguste où l'on cherchait des administrateurs et des guerriers capables de faire de l'histoire, et non des disciples de Tite-Live, qui auraient été capables de l'écrire ; et ainsi, en attendant qu'il se corrigeât, on le laissait à l'écart, le c^^nfiant à son gouverneur qui, paraît-il, ne lui épargnait pas les coups. Cependant si Claude était stupide, il ne causait d'ennui à personne et on pouvait le garder à la maison. Agrippa Postumus semblait, au contraire, en grandissant, être atteint d'une stupidité brutale; il ne voulait ni étudier, ni rien faire de sérieux; il gaspillait son temps dans les plaisirs ridicules et passait par exemple des journées entières à la pêche; il avait pris en aversion Livie, sa belle-mère, qu'il insultait d'une façon affreuse, et qu'il accusait de lui avoir, d'accord avec Auguste, volé l'héritage de son père (2). Sa sœur Julie, d'autre part, qui avait épousé depuis quelque temps un grand seigneur de Rome, L. /Emilius Paulus, avait
(1) Suétone, Claude, 4,
(2) Dion, LV, 32.
avec sa mère une ressemblance inquiétante. Elle aimait la littérature et la jeunesse; elle aimait surtout le luxe et dépensait déjà sa fortune à pleines mains dans un palais somptueux, construit au mépris de toutes les lois somptuaires faites par Auguste (1). Ovide faisait partie du cercle de ses amis. Drusus, au contraire, le fils de Tibère, qui avait épousé Livilla, sœur de Germanicus et de Claude, était un jeune homme sérieux, bien qu'il lui arrivât parfois de céder aux emportements d'un caractère trop violent.
Cette aristocratie si inégale et si diverse, pleine de vices, de vertus, de tendances, de caractères opposés ; cet ordre des chevaliers ou, pour employer un langage plus moderne, cette bourgeoisie ramassée çà et là, et dont une partie était toute récente et très ignorante, plus désireuse d'exploiter la puissance mondiale de l'Italie que de supporter les charges nécessaires pour conserver cette puissance, c'étaient là des éléments bien médiocres et peu sûrs pour gouverner. En effet, malgré les services considérables rendus par Tibère depuis un an et demi, le public continuait à avoir de l'aversion pour lui et se refusait plus que jamais à lui accorder sa confiance. La loi de l'an 4 et la nouvelle taxe proposée faisaient redouter de nouveau que Tibère ne devînt un jour le successeur d'Auguste ; l'Italie, c'est-à-dire les classes aisées, influentes et bien pensantes (ou, si l'on veut, mal pensantes), était moins préoccupée de la puissance romaine en Germanie ou de la sécurité de la lointaine frontière rhénane, que de la lex caducarla qui devait entrer en application au bout d'un peu plus d'une année, ou de l'impôt que l'on voulait mettre sur les héritages. Dans
(1) Suétone, Auguste, 72.