‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 3)Chapitre 4 sur 31 · LA GRANDE CRISE DES PROVINCES EUROPÉENNES · texte numérisé non relu

LA GRANDE CRISE DES PROVINCES EUROPÉENNES

Les deux odes eurent un grand succès. Les critiques mêmes, qui s'étaient montrés si sévères pour la métrique et le lyrisme d'Horace, se déclarèrent vaincus (1). Pour la première fois, l'écrivain solitaire avait été, dans les deux poésies, la voix de l'Italie tout entière. Malheureuse pour la première fois aussi, lui, d'ordinaire si fin et si perspicace, avait écrit plusieurs sottises. Auguste dut sourire en lisant dans les dernières strophes de l'ode à Tibère, que la Gaule ne redoutait pas la mort, et que les fiers Sicambres- déposaient leurs armes pour l'adorer. Les deux odes étaient belles, mais elles montraient qu'Horace n'avait rien compris à ce qui se passait au delà des Alpes, et que le public avait encore moins compris que lui. En effet, alors que les Rhètes et les Vindéliciens étaient à peine domptés, et tandis qu'Horace dans ses vers faisait si facilement s'agenouiller tous les peuples devant Auguste et la majesté

(1) Horace, Odes, IV, m, 13 et suiv. Romae principis urhium... ces vers prouvent que le public commençait à avoir moins d'aversion pour le lyrisme d'Horace. Il me paraît vraisemblable que le cbant séculaire et les odes patriotiques contenues dans le livre IV et composées à la demande d'Auguste, furent la raison principale de ce revirement du public dans sa façon d'apprécier Horace. Celui-ci cherchait à devenir le poète national à la place de Virgile.

de Rome, les Ligures des Alpes maritimes se révoltaient (i) et entraînaient avec eux une partie des sujets de Gotius (2). C'était le commencement d'une nouvelle guerre qui, sans être dangereuse, serait difficile et coûteuse, surtout à cause de l'absence de routes. Les troupes, pour aller attaquer les insurgés dans leurs vallées profondes, devaient prendre l'ancienne route qui, de Tortone par Acquœ Statiellse, franchissait la montagne, jusqu'à Vado, et, côtoyant la mer après Vado, arrivait dans la Narbonaise. En l'an 43, Antoine avait escaladé cette route si mauvaise avec les restes de l'armée mise en déroute sous les murs de Modène; mais les temps étaient bien changés et les soldats n'étaient plus les mêmes. On ne pouvait plus envoyer les légions avec leurs bagages encombrants par des routes si mauvaises (3). En sorte que cet empire immense, dont Horace célébrait la puissance démesurée, avait bien de la peine, par suite du manque de routes, à réprimer une révolte de tribus barbares qui avait éclaté aux confins mêmes de l'Italie. Auguste fut obligé de demander au sénat les fonds nécessaires pour refaire la route, et s'occuper de ce travail. Mais

(1) Dion, LJV, 24. Voy. Ôberziner, Le guerre di Augusto contro i popoli alpini. Rome, 1900, p. 431.

(2) C'est une hypothèse que fait Oberziner, et qu'il me paraît tirer assez justement du passage un peu trop négligé (Ì'Ammien Marcellin, XV, X, 12.

(3) CI L , V, 8085, 8088; 8094, 8098, 8100, 8101, 8105 ; ce sont des cippes d'Auguste datés de 740-741, qui ont été trouvés entre Oneglia et la Turbie. sur la route qui, comme nous l'indique l'inscription 8102, s'appelait la via Julia Augusta. Il est donc clair qu'en l'an 740 Auguste fit faire à la route des réparations considérables, qu'elle fut élargie et construite à la mode romaine. Ces travaux, d'autre part, étaient évidemment une conséquence de la révolte des Ligures : cette révolte fit voir au gouvernement romain qu'il fallait améliorer les communications avec la Ligurie.

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malgré cette difficulté, l'orgueil et l'insolence des Ligures n'auraient assurément pas préoccupé beaucoup Auguste, si tous les peuples et tous les fleuves mentionnés par Horace avaient véritablement déposé leurs hommages à ses pieds. Auguste voyait au contraire, malgré les beaux vers d'Horace, la situation de l'Empire devenir bien différente de celle qu'il avait trouvée vingt ans auparavant. L'Orient semblait alors la grande menace de l'empire : c'était en Orient que les villes faisaient des révoltes périodiques et massacraient à chaque instant les citoyens romains ; c'était en Orient que les grands et les petits États, placés sous le protectorat de Rome, faisaient continuellement défection; que les populations des montagnes menaçaient, dans leur sauvage indépendance, la domination romaine dans la plaine; que la cour d'Alexandrie ourdissait ses louches intrigues. C'était enfin en Orient que les frontières étaient menacées par les ennemis les plus redoutables ; les Parthes. Mais depuis vingt ans toutes ces difficultés avaient disparu en Orient; et quand, vers la fin de l'an 16, Agrippa était allé en Asie avec Julie, il y avait trouvé les Parthes absolument tranquilles, ne songeant nullement à profiter des guerres qui avaient éclaté dans les provinces occidentales pour reprendre l'Arménie. Au contraire, tout un parti chez eux commençait à rechercher l'amitié et presque l'alliance de Rome. H y avait à la cour une concubine du roi, une ancienne esclave italienne donnée à Phraatès par César, que Josèphe appelle Tesmussa. et dont le nom véritable, d'après une monnaie, serait Théa Mousa. Cette concubine, qui avait pris un grand empire sur le roi, se proposait maintenant d'exclure de la succession les fils légitimes du roi pour leur substituer son fils; et voulant assurer à celui-ci l'appui de Rome, elle s'était mise à

la tète d'un parti, qui recherchait l'alliance entre Rome et l'empire des Parthes(l). Rome avait donc les mains libres dans toute l'Asie Mineure jusqu'à l'Arménie et dans toute la Syrie jusqu'à l'Euphrate. Dans ces conditions, il n'y avait pas à se préoccuper beaucoup des difficultés qui surgissaient dans le royaume du Bosphore (la Crimée et les régions voisines des bouches du Don), où le roi Asandre était mort, et où un aventurier du nom de Scribonius. qui s'était donné pour le neveu de Mithridate, avait épousé la reine veuve, Dynamis, et se disposait à se faire proclamer roi du Bosphore, affirmant qu'Auguste donnait son consentement. Agrippa ne voulait pas laisser cet imposteur monter sur le trône du Bosphore et il voulait marier Dynamis avec Polémon, roi du Pont, pour unir ainsi le Bosphore et le Pont. Mais il pensait que, pour imposer la volonté de Rome dans ce pays lointain, il suffirait d'une démonstration navale sur les côtes du royaume, que Polémon et lui prépareraient à loisir (2). Aussi tout le grand travail auquel il eût à se soumettre en Orient, consistait pour le moment à recevoir, avec Julie, d'innombrables hommages, à assister à des fêtes, à se laisser combler d'éloges dans les inscriptions et mettre en effigie dans le marbre et dans le bronze (3) ; à laisser les peuples de l'Asie introduire dans l'Olympe Julie auprès d'Auguste, symboliser aussi dans la fille

(1) JosÈPHE, A. J., XVIII, II, 4; Head, Hist. nurn., p. 694 : Bsôc; 0-jpavtaç Mo-jcrr,(; BaaiXira-r/Ç.

(2) Dion. LIV, 24.

(y) C'est à Agrippa et à Julie que semblent se rapporter les deux fragments d'inscriptions trouvés à, Mégare (Corp. Inscr. Grœc, Grœcia Seplentrionalis, I, 64-65). Voy. Bull de corresp helL, 1880, p. 517. — En l'honneur d'Agrijjpa : à Corcyre, C. I. Gr., 1878, à Ilium, id., H609. — Voy. aussi C. I. A., III, 575-

leur ardente aspiration à la monarchie gréco-asiatique, à cette grande institution séculaire qui seule semblait pouvoir coordonner les intérêts particuliers des villes et défendre l'hellénisme contre la Perse. La première des femmes latines, Julie, put jouer dans la confuse tragi-comédie de son époque le rôle d'uncydéesse ; elle fut honorée du titre de divine à Paphos (Ì); du titre de nouvelle Aphrodite à Mitylène (2) ; du titre d'Aphrodite Genitrix à Erèse (3j; et prit place dans d'autres villes à côté de Hestia (4). Puis, tandis que Drusus et Tibère combattaient en Vindélicie et en Rhétie, Agrippa et Julie étaient allés, au printemps de l'an 15, faire une visite à Hérode qui, désireux de faire la cour au gendre et à la fille d'Auguste, était venu en Asie les inviter. Mais au moment où s'apaisait l'Orient si troublé vingt années auparavant, les barbares celtes, germains, illyriens et thraces, jusqu'alors tranquilles, s'agitaient d'une manière inquiétante au delà des Alpes, et dans les vallées du Danube et du Rhin. La cause principale de cette dangereuse agitation était la réforme qui, en l'an 25, avait soumis les provinces européennes au tribut. Les historiens de l'antiquité ne cessent de dire que la Gaule était mécontente du cens; que les Dalmates et les Pannoniens s'insurgeaient à cause du tribut trop lourd qu'on leur imposait. Mais pour quelles raisons ces tributs faisaient-ils souffrir si cruellement ces provinces? Pourquoi les provinces occidentales se plaignaient-elles continuellement des impôts, tandis que

(1) Journal of hellenic Sludies, IX, 1888, p. 243 (cité par Garu- THAUSEN : Auyuslus und seine Zeit, III {2 ter Tlieil). Leipzig, 1904, p. 71o).

(2) Inscript. Grœcae Insul. maris jEgaei, II, 482.

(3) Ramsay, Cities and Bisfioprics of Pkrygia, vol. I, p. 54.

(4) C. Inscr. Ait.. III, 316 (il n'est ce;)endant pas bien certain si 'Wj/J.x désigne ici la fille d'Auguste ou Livie).

les provinces orientales s'acquittaient du devoir fiscal envers la métropole en silence, avec tant de facilité, sans récriminations? N'ayant pas de détails plus précis, nous ne pouvons imaginer ce qui se passait dans ces provinces qu'indirectement et d'après des expériences historiques plus récentes, qui présentent quelque analogie avec la situation d'alors. Rome — ceci n'est point douteux — percevait dans toutes les provinces la plupart de ses tributs en métaux précieux. Or, à mesure que se relevaient partout l'art, l'industrie et le commerce; à mesure que l'orientalisme se répandait en Italie, on y consommait davantage de produits de luxe venant de l'Orient : vins, parfums, fruits, plantes médicinales, laines, toiles, bijoux, objets d'art. L'Orient payait donc avec des marchandises de luxe la plus grande partie de son tribut; il reprenait à l'Italie, en échange de ces marchandises, l'or et l'argent qu'elle avait versés dans les caisses du proconsul ou du propréteur. Assurément les provinces orientales devaient céder à la métropole romaine une partie de leur production agricole et industrielle; mais comme cette production redevenait, avec la paix, très abondante, comme Rome, après Actium, n'était plus trop exigeante, et qu'en échange du tribut, elle donnait au moins la paix, si nécessaire à l'industrie et au commerce, les provinces d'Orient se résignaient peu à peu à payer le tribut, parce qu'elles pouvaient le payer. Mais le tribut devait au contraire peser très lourdement sur la plupart des provinces barbares de l'Europe, parce que celles-ci ne fabriquaient pas d'objets de luxe et ne produisaient pas de denrées agricoles qu'elles pussent exporter en Italie. 11 leur fallait donc payer leur tribut principalement en métaux précieux. Rome n'exportait guère de ces provinces que de l'or et de

l'argent qu'elle dépensait en Italie ou dans les autres provinces, pour l'entretien de Tarmée. pour les travaux publics et pour les autres services de l'État. On s'explique ainsi que la Gaule se soit remise après la fin des guerres civiles, avec tant d'empressement, à chercher et à creuser les mines d'or et d'argent, que Licinus ait montré à Auguste des chambres pleines de métaux précieux. Mais si la Gaule, si peuplée, si active, si riche en mines, pouvait avec une relative facilité tirer de la terre les métaux précieux, il n'en était pas ainsi des autres provinces, des pauvres Dalmates, des sauvages Pannoniens (1). La domination romaine et les tributs qu'on leur avait imposés avaient ouvert dans ces pays une brèche, par l-aquelle Vov et l'argent qu'ils pouvaient recueillir par différents moyens s'écoulaient dans d'autres régions de l'empire, produisant à peu près les mêmes effets funestes que les impôts excessifs et le drainage de l'argent vers les villes produisirent dans les provinces les plus pauvres et dans les campagnes de la France dans les dernières années du règne de Louis XIV. La valeur de l'argent devait augmenter, celle des denrées et des terres diminuer, ainsi que les revenus, tandis que les impôts, perçus en argent, restaient les mêmes ou étaient augmentés. Aussi dans les campagnes c'étaient les dettes, la dépopulation, le mécontentement. C'est de celte façon quon peut, il me semble, expliquer l'exaspération qui poussera bientôt tant de peuples à prendre les armes contre Rome et contre les percepteurs du tribut. La crise devait être d'autant plus grave que ces provinces n'avaient pas

(1) Nous verrons en effet que Tibère chercha plus tard à activer la recherche de l'or en Dalmatie, et qu'il eut même recours à des moyens coercitifs. Vov. Florus, IV, xii, 10-12 (2, 23).

été envahies seulement par des agents du fisc, mais aussi par des marchands étrangers, orientaux et italiens, venus y chercher de nouveaux clients non pas dans les classes populaires, mais dans les classes riches, c'est-à-dire dans les classes qui, étant moins fidèles aux traditions nationales, se mettent toujours plus facilement à imiter les mœurs de la nation dominatrice. Il n'est pas possihle, malheureusement, de retracer complètement l'histoire de cette invasion commerciale; mais certains faits qui nous sont connus nous autorisent à en supposer d'autres analogues. Nous savons par exemple, que, vers cette époque, Pltalie du Nord commença à expédier par Aquilée et Nauportus beaucoup de vin dans les provinces du Danube (1). Nous savons que ces années-là aussi on commença à vendre en Gaule les belles céramiques rouges, unies ou ornées, des fameuses fabriques d'Arezzo, les céramiques peu différentes des fabriques de Pouzzoles (2), les céramiques ornées, grises et jaunâtres, fabriquées probablement dans la vallée du Pô par Acus (3), les fameuses céramiques de Gnéus Atéius qui paraissent aussi avoir été fabriquées en Italie (4). Les ateliers gaulois continuaient à fabriquer et à vendre sur les marchés des oppida la céramique gauloise traditionnelle, les vases peints, bordés d'ornements géométriques faits au pin-

(1) C'est ce qui découle du rapprochement de deux passages de Straiîox, V, ii, 8, et IV, vi, 10. Le vin que les Ulyriens, d'après le premier passage, venaient prendre à Aquilée, devait être exporté par la route qui nous est décrite dans le second passage. Il est vraisemblable que c'était du vin do la vallée du Pô, surtout si l'on tient compte du passage de Strabon, V, i, 12, où il vante les copieuses vendanges de la Cisalpine.

(i*) J. DÉCHELBTTE, Lgs vases céramiques ornés de la Gaule romaine, Paris, l'.)04, vol. I, p. 15.

{'òj J. Déchelet e, ouvrage cité, vol. I. p. 31.

(4) J. Déchelette, id., vol. Il, [>. 16.

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ceau, et ornés de différents motifs, de nœuds ondulés la plupart, îaits au ciseau ou à la roue. Mais en même temps les marchands italiens venaient offrir aux riches gaulois, avec un succès croissant, les plats, les vases, les lampes des fabriques italiennes, d'une qualité plus fine que ceux de la Gaule, mais que le prestige militaire et politique de Rome faisait sembler aussi plus beaux qu'ils ne l'étaient réellement. Se servir de céramiques italiennes, cela signifiait pour les riches gaulois se rapprocher des dominateurs, diminuer la distance qui séparait les vainqueurs des vaincus! Ces renseignements détachés sont les petits fragments d'un phénomène plus général, et nous permettent d'entrevoir, dans ces provinces, des marchands venus d'Italie et des régions les plus civilisées de l'Orient, pour tenter de pénétrer parmi les barbares et de leur enseigner toutes les hautes vertus de la civilisation : la coquetterie des fines étoffes, le luxe du riche mobilier, l'ivresse des vins exquis, l'admiration des belles esclaves de lOrient, la vanité des monuments publics grands et inutiles, le devoir de dépenser son argent de façon à ce quïl en arrive beaucoup entre les mains des artistes, des intellectuels, des marchands d'objets de luxe. C'était, si on veut, la « pénétration pacifique » des provinces européennes, faite, comme on pouvait la faire alors, par l'application aux pa^^s conquis des procédés ordinaires qu'emploie la civilisation, pour pervertir et décomposer la barbarie agricole, quand elle réussit à la dominer par la force et par T argent. Ainsi les marchands emportaient de ces régions encore une bonne part de For et de l'argent que le fisc romain y laissait : beaucoup de gens s'endettaient: les grands devenaient moins généreux envers la plèbe; les anciennes industries du pays et les commerces séculaires étaient

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menacés de décadence et de mort; les désirs non satisfaits produisaient un mécontentement général que rendait plus aigu le contraste entre les mœurs nouvelles et les mœurs anciennes, entre les idées traditionnelles et les idées venues de l'étranger. La haine pour la domination romaine, surexcitée par tant de causes, menaçait d'éclater, au premier incident, d'un jour à l'autre. Si la Gaule, qui était naturellement riche, était si mécontente, que devait-il en être des autres provinces, beaucoup plus pauvres et moins civilisées?

Aussi la révolte qui avait éclaté dans les Alpes, et qu'Auguste n'avait pas encore pu dompter complètement, était peu de chose en comparaison des guerres qui menaçaient de s'allumer dans les vallées du Rhin et du Danube. De toutes les provinces de l'Europe, seule, la lointaine Espagne, isolée et enfin domptée par les dernières expéditions d' Agrippa, était tranquille. Dans toutes les autres la pax romana chancelait. La Gaule tout entière était dans un et at dagitation et de trouble; la Vindélicie ne bougeait guère, mais seulement parce qu'elle était encore étourdie par le coup qu'elle avait reçu l'année précédente; le Norique avait jeté bas les armes à l'approche de l'armée de Tibère, parce qu'il avait été affaibli par les invasions précédentes des Daces et des Gètes ; la Pannonie, au contraire, était en pleine révolte, la Dalmatie très agitée, ainsi que les petits principats de la Mésie protégés par Rome et, au sud des Balkans, la Thrace, où régnait la dynastie des Odrises, placée elle aussi sous le protectorat romain. En Thrace aussi le parti antiromain était nombreux et fort, et la dynastie impopulaire, parce qu'elle acceptait la protection romaine et, pour ne pas paraître barbare, se montrait favorable à Ihcllénisme.

Les paysans et les bergers thraces ne servaient qu'à regret dans les corps des auxiliaires romains et n'aimaient pas à payer les poe'sies des lettrés grecs que la cour entretenait (1). Auguste devait être d'autant plus inquiet de l'état de ces provinces, que l'on commençait aussi à voir sur un autre point des répercussions inattendues et très graves du grand événement dont César avait été l'auteur : la conquête de la Gaule. En se jetant avec ses légions au milieu des républiques celtiques chancelantes, en faisant, par quelques secousses vigoureuses, s'écrouler sur ses fondements séculaires l'ancien ordre de choses établi en Gaule, l'homme fatal n'avait pas seulement fait une profonde révolution en Gaule; il avait aussi troublé le vieil équilibre du continent européen et provoqué un remous dans les peuples et les États qui, presque invisible au début, commençait à prendre des proportions con sidérables. La conquête romaine avait pacifié et démilitarisé les anciennes républiques celtiques; ces États belliqueux, qui, pendant tant de siècles, avaient été placés entre la barbarie germanique et l'Italie, devenaient de simples divisions administratives d'une riche nation, qui avait pris un grand essor économique, mais qui n'avait plus une organisation militaire nationale; ija Gaule demeurait ouverte aux Germains, qui auraient pu maintenant passer au travers de ces populations pacifiées et marcher vers l'Italie, sans trouver d'autre obstacle sur leur chemin, pour les arrêter, que cinq légions. Agrippa avait compris depuis longtemps que le danger germanique apparaissait de nouveau sur

(1) Voy. Ovide, Pont., II, 9. Dans cette lettre au roi de Tlirace, Coti, se trouvent des détails curieux sur une de ces cours à demi barbares qui, placées sous l'influence de Rome et de 1 hellénisme, s'efforçaient de se civilise:-.

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