‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 4)Chapitre 3 sur 19 · IV · texte numérisé non relu

IV

au lieu d'envoyer un général dans leur pays, il leur donna un roi et choisit Amyntas, le secrétaire de Déjotarus(d). Pour récompenser un certain Polémon, fils d'un rhéteur de Laodicée qui, soldat improvisé, avait bien défendu la ville contre les Parthes, il le fit roi de Licaonie (2). Il chargea ses protégés de lui trouver de l'argent et des soldats (3) ; il ordonna à Darius de reconstituer l'ancienne armée du royaume de Pont (4) , pour l'aider dans la guerre de Perse; il partagea en trois corps l'armée que Pollion avait amenée, tout en reprenant, le long de la route. Salone qui s'était révoltée et en infligeant une défaite aux Parthins (5); il en envoya une partie passer l'hiver en Épire, et il employa les deux autres parties à de petites expéditions contre les barbares (6;. Puis il chercha à prendre de l'argent en Grèce et surtout dans le Péloponnèse^ qui était destiné à Sextus Pompée (7); et pour lui enlever ses biens, il fit trancher la tête, ce qui était un procédé démocratique fort en usage dans les monarchies de l'antiquité^ au plus riche propriétaire du Péloponnèse, un certain Lacharès (8). lì voulut enfin goûter du culte divin que l'on avait pour les rois en Asie. Octave se contentait d'être « fils du

(4) AiPiE.N, B. C, V, 75. Voy. Strabon, XIV, v, 6- (674) qui explique ainsi la tondatiou du royaume de Fisidie, sans l'atliibuer à Antoine ; mais comme le royaume fut fondé par Antoine, il est probable que c'était bien là ce qu'il avait en vue.

(2) Appien. D. C, V, 75. Strabon, XII, viii, 16 (578).

(3) Appien, B. C, V, 75.

(4) Cela est prouvé par ce fait que pour l'expédition de Perse, en l'an 36, il y avait un contingent de soldats du Pont.

(5) Servids, ad Verg. Ed. IV, 1 et VIII, 12 ; C. /. X... I, 461.

(6) Appien, B. C, V, It,

(7) Dion, XLVIII, 39.

(8) 1'!.i:taroue, Ant.t 67. Voy. Bulletin de corretyondance hellénique, 1496, p. 155.

ANTOINE ET CLÉOPÂTRE Bl

divin » ; Antoine voulut être appelé dieu lui-même et nouveau Dionysos (1). 11 se substituait dans les cérémonies à la statue du Dieu, et il célébra à Athènes une sorte de mariage mystique avec Minerve, contraignant la malheureuse ville à lui verser une dot de mille talents (2). Puis, la saison venue où la navigation était arrêtée, il s'adonna dans la célèbre et belle cité aux fêtes, aux jeux, aux conversations avec les philosophes et les rhéteurs, flattant ainsi l'hellénisme et s'appliquant à se montrer en tout, et même comme protecteur des arts et des sciences, un bon successeur d'Alexandre (3).

Octave de son côté était parti pour la Gaule, où les Aquitains s'étaient soulevés (4); mais il en revint après un court séjour, laissant là-bas Agrippa pour dompter cette révolte que l'on espérait devoir être la dernière (5). Sur ces entrefaites, le 25 octobre, Asinius faisait son entrée dans Rome et célébrait son triomphe sur lea Parthins (6); et Mécène, vers la fin de l'année, se trouvant un peu moins affairé, put se souvenir du jeune poète qui lui avait été présenté neuf mois auparavant, et lui fit savoir que les portes de son palais lui étaient ouvertes. Horace crut toucher le ciel, et secouant sa

(1) C. /. il., II, 482, V. 22-23 'Avroviou eeoO v£ou Atovuaov.

(2) Dion, XLVIII, 39.

(3) Pldtarqoe, Ant., 33; Appien, B. C, V, 76. Si l'on passe en revue tout ce qui fut fait pendant l'automne de l'an 34, comment peut-on dire avec un historien allemand, qui répète du reste ce que disent tous les historiens, qu'Antoine passa cet hiver thatenloi undin unrcûrdigen G eyiusleb en? (Schiller, Geschichte der Rômischen Kaiserzeity Gotha, 1883, I, 101). Il y a sur Antoine une légende qui égare les historiens et les empêcbd de voir les faits les plus évidents.

(4) Appien, B. C, V, 75.

(5) Cela découle de ce que dit EutropEi. VU, S, et qu'il faut rapprocher de ce que dit Appien, V, 65.

paresse, il écrivit la troisième satire dans laquelle il célèbre l'amitié et toutes les vertus qui la soutiennent, avec un attendrissement où certains critiques ont voulu voir sa reconnaissance pour Virgile (1). Et pourtant il ne semble pas qu'il ait tiré au début le moindre profit de cette amitié, ni même qu'il ait reçu quelque encouragement pour ses poèmes. Ce jeune homme était trop timide, il craignait trop d'être importun (2), pour demander quelque chose; il écrivait très peu, etn^osaitrien publier ; il ne montrait ses poèmes qu'à des intimes^ Mécène semblait voir plutôt en lui un futur homme politique qu'un grand poète. Inquiet des récriminations faites par les hommes obscurs qu'il avait nommés dans sa seconde satire, il composait la quatrième satire pour se défendre, en invoquant l'autorité de Lucilius, et en affirmant qu'après tout il n'avait nullement l'intention de vendre ses vers, ni de les lire en public (3)! C'était tout de même un grand avantage pour lui que de pouvoir fréquenter la classe lettrée et élevée; car les intellectuels pauvres ne pouvaient s'imposer au public sans la protection des riches et des puissants, et les meilleurs d'entre eux étalent obligés de la chercher, s'ils voulaient se faire connaître. Que faire, hélas 1 Ils n'étaient pas tous ^ands seigneurs, maîtres de leur temps, de leur corps, de leur cerveau comme Salluste, qui continuait à se venger des conservateurs en écrivant sa belle Guerre de Jugurtha, c'est-à-dire l'histoire du premier grand scandale aristocratique; et qui racontait en détail dans les Illstoriae les crimes, les fautes, les scandales et la chute du parti de Sylla, depuis la

(1) Voy. CARTAULï, Elude tur le» Satires d'IIoraee, Paris, 1899, ta et 8utv.

(2) Horace, Sat., l, m, 63 et siiiv.

(3) UoRACB, Sat.t 1, IV, 71 et suiy.

mort du dictateur jusqu'à l'an ô7, sans laisser passer, quand elles se présentaient, les occasions de malmener Pompée. Tous les écrivains n'avaient pas non plus la chance de Virgile, qui^ délivré des soucis de la pauvreté, protégé par les grands et admiré par le peuple, travaillait à son aise à son œuvre bucolique et composait sa dixième et dernière églogue, pour adoucir les chagrins d'amour d'un de ses amis. Issu d'une obscure famille de l'ordre équestre de la Gaule Cisalpine, Caïus Cornélius Gallus (1) était, dans la coterie politique d'Octave, un de ces nombreux Italiens qui se disputaient les places laissées vacantes par l'aristocratie détruite : intelligent, arriviste, ambitionnant toutes les gloires, voulant faire parler de lui à tout prix, écrivain distingué, homme politique et soldat, ne dédaignant pas l'amour et les femmes, il avait eu pour maîtresse cette Cithcfis qui déclamait à Rome les églogues de Virgile : abandonné par elle, le jeune homme avait demandé à Virgile une églogue destinée à le consoler et en même temps à faire savoir à la moitié de l'Italie qu'il avait été l'amant de la plus fameuse hétaïre de l'époque (2). Et le bon Virgile consentait à lui rendre ce service. Il se déguisait en berger d'Arcadie; il montrait les montagnes, les forêts, les lauriers, les tamarins, les troupeaux et les dieux eux-mêmes affligés des chagrins de Gallus; et Gallus répondait qu'il voulait se retirer parmi les bergers d'Arcadie, dans les bois et dans les cavernes, pour y chanter des chants bucoliques, y donner la chasse aux bêtes sauvages, et y écrire sur l'écorce des arbres le

(1) Une inscription trouvée réceimnent en Egypte a démon- Irò qu6 son prénom était bien Gains. Voy. Sitzb. Borì, Kónig, Preus. Akad., 1896, vol. I", p. 478.

(2) Servius, ad Ed. X, 1.

Dom de sa belle. Avec ce poème, Virgile achevait ses églogues, c'est-à-dire Tœuvre qui était alors la plus lue et admirée par le public de toute l'Italie, parce qu'elle répondait aux tendances et aux besoins du nouveau public plus nombreux et plus mélangé, qui maintenant lisait les livres à la place de l'ancienne classe cultivée, de l'aristocratie disparue. Ces petits poèmes, composés dans la manière de Théocrite et des autres poètes bucoliques grecs qui étaient alors à la mode, exprimaient par la bouche de bergers fictifs, de nymphes, de faunes et de dieux, les sentiments nouveaux qui fermentaient dans l'esprit italien par suite du mélange de tant de cultures diverses, et au milieu d'événements si terribles et si calamiteux; ils disaient le désir de la paix, l'espoir d'un avenir meilleur, le plaisir mélancolique de la campagne, la curiosité philosophique qui s'éveille devant les mystérieuses origines du monde, les premiers frémissements du mysticisme qui commençait à envahir la vie et la politique. Aussi chacun dans le grand public y trouvait quelque chose qui lui plaisait, bien que peu de gens seulement pussent apprécier la délicatesse exquise de la forme et la sensualité Imaginative et raffinée dont les églogues sont pleines. En outre ils étaient courts; il fallait peu de temps pour les lire et pour les écouter; on les apprenait facilement par cœur; ce qui était un grand avantage pour ce public noml?reux et superficiel d'aventuriers politiques, de spéculateurs afl'airés, de centurions et de tribuns militaires en train de s'enrichir, de jeunes ^ens qui faisaient leurs études, d'affranchis cultivés qui voulaient lire quelque chose, mais qui n'avaient plus ni le temps ni l'envie de lire les interminables poèmes d'Ennius et de Pacuvius. Un soldat abandonné par une hétaïre et qui. pour se consoler de son chagrin, aurait chargé un poète à la

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mode de faire connaître à toute 1" Italie son nom et son aventure, aurait encouru le mépris des anciens Romains. Mais, dans l'universel désordre, on perdait même ce sentiment de la dignité, qui empêchait jadis les hommes destinés à gouverner leurs semblables d'étaler en public les faiblesses des passions les plus humaines. Le dieu Eros montrait partout sa frimousse éhontée» aussi bien dans les tentes des généraux qu'à la curie; et le peuple avait maintenant pour ces faiblesses-là les mêmes indulgences que pour toutes les autres. Au commencement de l'an 38 on vit tout à coup le Lascif et violent Octave s'éprendre d'un furieux amour pour la femme de Tibérius Claudius Néron; on le vit divorcer aussitôt d'avec Scribonia, faire divorcer Livie, — c'était le nom de la belle, — et bien qu'elle fût enceinte de six mois, l'épouser avant môme qu'elle n'eût accouché, malgré les prescriptions du vieux code sacerdotal de Rome (1). Les pontifes complaisants avaient estimé que les anciennes prescriptions religieuses ne s'appliquaient pas à ce cas-là. La surprise, les rires et le scandale furent grands à Rome, quand on apprit que le mari avait doté Livie comme si elle avait été sa fille, et qu'il avaitassisté au banquet nuptial (2) ! Octave avait il agi ainsi dans une de ses crises habituelles de violence? Il n'est pas douteux qu'il avait aussi des raisons politiques pour répudier Scribonia. Esprit timide et hésitant, qui facilement manquait de sang-froid dans le danger quand il fallait prendre une résolution soudaine, Octave possédait en revanche ce que l'on pourrait appeler la vigueur lente; quand il pouvait réfléchir à son aise, il savait se rendre compte très nettement

(4) Dion, XLVIII, 44; Soétonï!, âug.,^2. (2) Dion, XLVIII, 44-

b6 GRANDËaR ET DÉCADENCE DE ROM!?

de ce que réclamaient des entreprises dilticiies, e\ il avait la force de mettre à exécution des plans longue- , ment arrêtés, en triomphant de ses hésitations et de ses incertitudes. Après la capitulation deMisène, Octave avait aussi, comme Antoine, compris qu'il avait beaucoup baissé dans l'opinion publique; et ne pouvant pas, quant à lui, tenter une grande entreprise, telle que la conquête de la Perse, il avait décidé au moins d'anéantir le fils de Pompée^ pour empêcher que. grâce à l'admiration populaire, la famille rivale de la sienne ne reprît son ancienne puissance. Octave avait donc déjà, dans les anciens mois de l'an 37 et dans les premiers mois de l'an 38, cherché des prétextes de discorde; il avait écrit à Pompée des lettres où il lui reprochait d'accueillir des esclaves fugitifs, de ne pas réprimer la piraterie, de continuer les armements et de violer certaines conventions du traité de Misène (1). Son divorce d'avec Scribonia était ainsi un moyen pour hâter sa rupture avec le maître des îles. Mais si Octave divorçait d'avec Scribonia pour des motifs politiques, ni ce but politique ni un autre ne peuvent expliquer la hâte avec laquelle il voulut épouser Livie, en blessant les scrupules superstitieux de la multitude, et en donnant cette occasion au public de se moquer de lui et de sa nouvelle femme. Fille de Livius Drusus, aristoci-ate de la vieille roche qui était mort à Philippes, Livie était une jeune femme d'une merveilleuse beauté, de beaucoup d'esprit et d'un charmant caractère. Il n'est pas invraisemblable que ce jeune homme intelligent, mais nerveux, impressionnable, qui allait continuellement de l'hésitation à la précipitation, de l'irritabilité à la faiblesse, se soit

(1) ApriBH, B. C. V, 77.

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épris de cette lemme, non seulement à cause de sa merveilleuse beauté, mais aussi à cause de son intelligence fine et de cette sûreté de jugement qui se rencontre souvent chez les femmes bien équilibrées. Ce mariage précipité devrait par conséquent être mis au nombre des coups de tête que son tempérament faible et violent lui fit commettre à cette époque.

Vers le temps où Octave faisait cet étrange mariage, un événement survint qui précipita la rupture avec Sextus Pompée. Ménodore, qui avait été nommé par Sextus gouverneur de la Sardaigne, se brouilla avec son protecteur et passa à l'ennemi, en livrant à Octave l'île, une flotte de soixante vaisseaux et trois légions (1). Très heureux de reprendre sans aucun effort la Sardâigne, Octave l'accueillit à bras ouverts; mais Sextus envoya, dès qu'il eut connaissance de la trahison (2), une flotte ravager les côtes d'Italie. Au commencement du printemps de Tan 38, la guerre avait donc éclaté de nouveau. Octave écrivit sans retard à Antoine en le priant de venir à Brindes où il voulait lui parler (3), il demanda à Lèpide son appui (4); il ordonna à la flotte qui était mouillée à Ravenne de se rendre à Brindes pour y attendre Antoine (5), et à la flotte de Ménodore

(1) Djon, XLYIII, 45; Appien, B. C. V, 78; Ouosb, VI, 18, 21

(2) D'après Appien, B. C, V, 78 et 81, Ménodore n'aurait en réalité trahi que quand la guerre était déjà commencée. Mais Dion, XLVIII, 45-46, nous dit au contraire que la trahison fut le motif dernier qui causa la guorre. Cette seconde version me paraît la plus vraisemblable; on effet celle d'Appien est en contradiction avec un autre fait rapporté par Appien lui-môme, à savoir que, quand Antoine vint à Brindes, il avait déjà comiaisgance de la trahison de Ménodore (chap. lxxix). Or le voyage d'Antoine dut assurément avoir lieu quelque temps avant le commencement des hostilités. Voir la note (6) de la page suivante.

(3) Appien, B. C, V, 78.

(4) Dion. XLVIII, 46.

(b) Appien, B, C., Ili, 78,

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de se rëunir aux autres vaisseaux sur les rivages de rÉtrurie (1); il fit construire de nouvelles trirèmes à IxEvenne et à Rome (2); il rappela des légions de Gaule et d'IUyrie et les dirigea les unes sur Brindes et les autres sur Naples (3), de façon à attaquer la Sicile de deux côtés, si Antoine approuvait son dessein (4). Mais Antoine en Grèce accueillit avec mauvaise humeur les nouvelles qui venaient d'Italie et cette invitation à se rendre à Brindes. Il avait passé l'hiver à Athènes, où il s'était beaucoup amusé; l'hiver finissant^ il s'était remis avec ardeur à l'exécution de ses projets, et il était alors occupé à faire passer en Asie, où il voulait la suivre, l'armée qui avait pris ses quartiers d'hiver en Épire et sur les confins de la Macédoine (5). Et soudain Octave le rappelait en Italie pour une nouvelle guerre contre Sextus Pompée 1 Antoine n'était pas disposé à interrompre ses projets orientaux et à différer sa revanche de la capitulation de Misène pour favoriser la revanche d'Octave; il partit donc avec quelques vaisseaux et une suite peu nombreuse (6), pour

(1) AprîF.N, B. C, m, 78, dit à Pouzzoles ; mais au chapitre lxixi on voit que cette flotte partit des côtes d'Etrurie. Ou Appien s'est trompó au chapitre lxxviii, ou il y eut un cliangemont dans les ordres donnés dont la raison nous échappe.

(«j ArpiEN-, B. C, V, 80.

(3) /(/.. ibid., V, 78 et 80.

(4) Id., ibid., V, 78.

(5) Nous n'avons aucun texte qui nous le dise, mais coranie nous savons qu'une partie considérable de l'armée d'Antoine passa en Epire et en Grèce l'hiver de 39-38, et que l'hiver suivant toute l'armée était en Asie, il est nécessaire de supposer que le transport des troupes commença alors. Il faut peut-être voir ime allusion à ce transport de troupes dans le passage d'AppiEN, h. C, V, 76, où est dépeinte l'activité mlUtairo d'Antoine pendant le printemps de l'année 38.

(6) ArriEN, /?. C, V. 79 : <rt>v ô^yoïç. Ce prorapt retour et ces lettres adre-sées à Octave eL à Mi'n 'dore démontrent clairement qu'Antoine se rendit à Brindes avant que leu hostilités M

Blindes, décidé à empêcher le turbulent Octave de faire la guerre. Il était le plus âgé; il avait plus de renom et d'autorité, il considérait volontiers son jeune collègue comme son subordonné; il comptait donc régler toute Taffaire à sa volonté. Mais quand au jour fixé il arriva à Brindes, nous ne savons pour quelles raisons, Octave n'y était pas. Antoine ne s'attarda pîis à l'attendre; il repartit immédiatement après avoir écrit deux lettres sur un ton impératif, l'une à Octave à qui il enjoignait de respecter le traité de Misène, l'autre à Ménodore, l'avertissant que, s'il ne demeurait pas tranquille, il revendiquerait ses droits de patronat sur lui, à titre d'acquéreur du patrimoine de Pompée (1).

La déception était grande pour Octave, qui comptait beaucoup sur l'appui d'Antoine. La guerre, en effet, s'annonçait difficile pour lui. Lèpide, indigné de ce que la paix de Misène eût été conclue sans son intervention, ne bougeait pas. L'opinion populaire était de plus en plus opposée à la guerre et montée contre Octave. Agrippa était au loin et faisait une campagne heureuse contre les Aquitains. Se risquer seul contre Sextus Pompée était téméraire. Mais Octave comprit qu'après les intimations d'Antoine et les provocations de Sextus Pompée, il se discréditerait complètement s'il avait l'air d'avoir besoin de son collègue et peur de son rival; que, pour relever le prestige du nom de César qui baissait, et pour abaisser celui du nom dj Pompée qui renaissait, il lui fallait, sur terre ou sui mer, une nouvelle Pharsale, Et il crut qu'il pourrait è

fussent commencées, et que son intention était de maintenir la paix. Par conséquent, le récit de Dion, XLVIII, 46, d'après lequel Antoine comptait aller rejoindre Octave en Étrurie, mais revint sur ses pas, eilrayé par un loup qui serait entré dans son praetorium, n'est qu'une fable.

(1) Appibn, fi. C, V, 79.

lui seul diriger la guerre. Il arrive souvent aux tem« péraments nerveux de pécher tantôt par un excès di prudence, tantôt par un excès d'audace. Apprenant que les Parthes envahissaient de nouveau la Syrie, Octave s'imagina qu'Antoine, retenu en Orient, ne pourrait intervenir en Italie; il se dit que s'il parvenait à écraser Pompée, il se couvrirait de gloire, justifiant tout par le succès; et après avoir sollicité l'appui de tout le monde pour son entreprise, il se décida à diriger seul, sur terre et sur mer, l'exécution d'un plan de guerre ingénieux mais difficile. Il mit Gornificius à la tête de la flotte qu'il avait déjà rassemblée à Brindes, et il lui donna l'ordre de se rendre à Tarente. Il confia le commandement des vaisseaux qui mouillaient dans les eaux d'Étrurie à Galvisius Sabinus, en lui donnant comme vice-amiral Ménodore, et il leur donna l'ordre de faire voile vers la Sicile. Enfin il conduisit lui-même à Ilhégium l'armée qu'il comptait faire débarquer en Sicile, quand les deux flottes auraient détruit celle de Pompée (4). Pour le tranquilliser au sujet des menaces d'Antoine, il avait inscrit Ménodore dans l'ordre des chevaliers.

La guerre dut commencer vers la fin de juillet. Mais Pompée avait nommé, à la place de Ménodore, un autre affranchi grec non moins intelligent, Ménécrate, qui sut profiter habilement de la division des forces ennemies et qui entreprit de détruire les deux parties de la flotte d'Octave avant qu'elles n'aient pu faire leur jonction. Il laissa donc Pompée avec une quarantaine de vaisseaux à Messine (2); il fit voile avec le

(1) Appien, /;. c, V, 80.

(2) Cela parait établi par la comparaison d'un passage d'Av piEN, B. C, V, 81, où il est dit que « Pompée attendit Cérjar à Metibine », avec un autre du même auteur, B. C, Y, Si, où il

gros de la flotte sur Naples, et ayant rencontré, dans les eaux de Cumes, Calvisius et Meno dore qui venaient d'Étrurie, il engagea la bataille. La flotte d'Octave était peut être moins nombreuse, et CaìrÌsius qui la commandait avait peu d'expérience; aussi subit-elle des pertes graves; mais d'autre part, Ménécrate mourut dans la bataille, et Démocare, qui commandait en second, n'osa pas profiter jusqu'au bout de la victoire, et se retira lentement vers la Sicile, en laissant Calvisius et Ménodore dans le golfe de Naples, où ils purent réparer leurs dommages (1). Cependant Octave était arrivé à Rhégium et après avoir disposé son armée le long du rivage, il avait pris le commandement de la flotte de Cornificius et, de Rhégium, il guettait Pompée; craintif, agité, irrésolu, il passait son temps à interroger l'horizon ; il méditait du matin au soir ses plans d'attaque; mais il attendait Calvisius et perdait toutes les bonnes occasions qu'il faut à la guerre savoir saisir très vite. Il ne sut môme pas écraser Sextus dans le détroit, un jour qu'il n'avait avec lui que ses quarante vaisseaux (2). Mais quand Calvisius et Ménodore, après avoir réparé leurs avaries, firent voile vers la Sicile, c«t amiral, si hésitant jusque-là, commit une imprudence si grande, qu'on est tenté de supposer qu'il avait entièrement perdu la tête ou que les historiens de l'antiquité ont négligé de nous rapporter quelque fait qui nous expliquerait la chose. Octave sortit en effet de Rhégium pour aller au-devant d'eux, laissant derrière lui à Messine, non plus seulement les quarante vaisseaux de Sextus, mais toute la flotte qui était revenue

est dit qu'Octave eut l'occasion d'attaquer Pompée auprès de Messine, avec quarante vaisseaux seulement.

(1) Dion, XLVIII, 46; Appibn, B. C, V. 8Ì-84.

(2) Appikn, B. C, y, 84.

de Cumes. Immédiatement Démocare et Apollophane le poursuivirent et l'attaquèrent par derrière dans les eaux de Scilla. Le jeune amiral de vingt-cinq ans dut diriger sa première bataille navale (1); et il s'en tira très mai. Octave essaya d'abord de résister dans la haute mer, en réunissant ses vaisseaux qui étaient plus gros, plus pesants et chargés de meilleurs soldats ; mais, attaqué par Apollophane, il craignit bientôt d'être coulé ou fait prisonnier; il se retira alors sur la côte et fit jeter l'ancre. L'ennemi cependant continua à poursuivre les lourds vaisseaux qui, une fois à l'ancre, se défendaient encore moins facilement (2) : les ordres de Tamiral devinrent confus et contradictoires; beaucoup de soldats se jetèrent à la mer pour gagner le rivage. Octave perdit bientôt la tête, et ce qui ne s'était guère vu chez un général romain, il commit à la fin un acte de lâcheté, en descendant à terre et en abandonnant le commandement, au plus fort de la mêlée (3). Cette couardise d'Octave épargna du reste à la flotte un désastre complet; car, lorsque le peureux et gênant amiral ne fut plus là, Gornificius fit lever l'ancre et reprendre le combat, tenant bon jusqu'au moment où l'ennemi, ayant le premier aperçu Galvisius qui approchait, regagna Messine (4). C'était déjà le soir; le soleil baissa avant que Cornificius se fût aperçu que la flotte qui venait de Naples était tout auprès de lui; de sorte que, dans la nuit, tandis qu'Octave était à terre au

(1) Appien, B. C, V, 85.

(2) Appien, B. C, V, 85-86. Dion, XLVIII, 47, ajoute quelques dùtails précis sur la première partie de la bataille, mais il résume confusément et en quelques lignes la seconde partie, pour le récit de laquelle il faut recourir à Appien.

(3) Appien, B. C, V, 85; *0 jxèv ^i[ KaT^ap 'etrjXaTo Tiiç veà>«

itti. TttÇ TCÉTpaÇ.

(4) Appien, B, C, V, 86.

milieu de blesse's et de fuyards faméliques, Coriiificiua fit jeter l'ancre, sans savoir ce qu'il était advenu de son chef, ni de Calvisius, ni non plus ce que l'on ferait le lendemain. L'aurore parut rassurer tout le monde; des cohortes, venues de Rhégium, retrouvèrent sur le rivage Octave, qui n'était pas moins fatigué que les simples soldats; Gornificius se rendit enfin compte de la présence de Galvisius; les amiraux et leur général faj^ard commencèrent à échanger des messages rassurants (1). Mais tandis que la confiance renaissait, un formidable orage survint qui dura toute la journée et la nuit suivante, et détruisit la plus grande et la meilleure partie de la flotte d'Octave (2). Les vents avaient achevé l'œuvre commencée par les amiraux de Pompée; Octave n'avait plus de flotte ; l'entreprise de Sicile aboutissait à ce lamentable désastre.

Cet échec était d'autant plus grave que, pendant ce temps, Antoine remportait en Orient les plus beaux succès militaires. Les Parthes avaient de nouveau envahi au printemps la province romaine sous les ordres de Pacorus, le fils préféré du roi, alors qu'Antoine était encore en Grèce; mais Ventidius, avec une rapidité et une habileté vraiment admirables, avait réussi à réunir toutes les forces romaines qui se trouvaient en Syrie et en Gilicie, et se portant à la rencontre de Pennemi, il lui avait infligé une défaite mémorable, le 9 juin, à ce qu'il semble, c'est-à-dire seize ans après le désastre de Garrhes. Pacorus lui même était mort dans la mêlée (3). Grassus était donc enfin vengé 1 Un prince parthe expiait par sa mort la mort

(1) Appien, B. C, V, 87-88.

(2) Appien, B. C, V, 89-90; Dion, XLVIII. 48.

(3) Dion, XLIX, 19-20; Live, Per., 128; Plutarqdb, Ant., 34; Gros., Vi, vin, 23.

du proconsul romain (i). L'enthousiasme à Rome avait été si grand, que le sénat, pour satisfaire l'opinion publique, avait décrété le triomphe non seulement à Antoine, chef de Ventidius, mais à Ventidius luimême (2), ce qui ne s'était jamais fait. S'étant rendu en Asie peu de temps après la défaite de Gindarus, Antoine avait pris le commandement de l'armée de Ventidius qui avait déjà commencé la guerre contre le roi de Gomagène, grand partisan des Parthes, et faisait le siège de Samosate; et il continuait alors le siège commencé par son général (3). A ces triomphes Octave ne pouvait opposer que les succès d'Agrippa en Aquitaine, et ils ne compensaient pas ses mésaventures do Sicile dont l'Italie tout entière s'était réjouie. L'argent se faisait rare ; l'état de l'opinion publique interdisait à Octave d'avoir recours à de nouveaux impôts (4); Antoine devait être fort indigné contre lui; et pour augmenter son embarras, l'an 38, où l'on était, était le dernier du quinquennium du triumvirat, qu'on ne pouvait renouveler qu'après une entente entre collègues. Il ne gagnait pas grand'chose, dans de telles difficultés, à distribuer à pleines mains les magistratures, en nommant jusqu'à soixante-sept préteurs cette année-là (5). 11 avait espéré un moment qu'Antoine resterait en Syrie, retenu par la campagne contre les Parthes; mais vers la fin de septembre il dut apprendre

(1) Pldtarqde, Ant.t 34.

(2) Dion, XLIX, 21.

(3) Plotarqob, Ant., 34; Dion, XLIX, 21. Il était naturel qu'Antoine à son arrivée prit le commandement. La jalousie de Ventidius n'est donc qu'une fablo.

(4) Appien, B, C, V, 92. C'est peut-être à ce moment-là qu'eut lieu la révolte contre les publicain? à laquelle Dion t'ait allusion, XLVIII, 43.

(5J Dion. XLVIII, 43.

A?<TOINE ET GLÉOPÂTBE «S

qu'Antoine, en se faisant donner une indemnité d'argent, avait fait la paix avec le roi de Comagène, qu'il se disposait à retourner en Grèce (4), certainement avec l'intention d'intervenir dans les affaires d'Italie. Il laissait comme gouverneur en Syrie Caïus Sossius; c'était encore là un homme obscur qui faisait fortune en servant Antoine, et qui était chargé de faire la conquête définitive de la Judée pour la donner à Hérode, et de prendre Jérusalem, où Antigone continuait à tenir bon (2).

Octave prit alors le parti de déléguer auprès d'Antoine à Athènes Mécène (3), Lucius Coccéius et GaYus Fontéius Capiton (4), pour chercher à l'apaiser et à conclure avec lui un accord à l'amiable en vue du renouvellement du triumvirat. Horace, qui fut invité à accompagner Mécène jusqu'à Brindes, nous a donné une belle description de ce voyage dans la cinquième satire du premier livre. Parti en voiture de Rome, probablement dans la seconde moitié de septembre, et accompagné seulement d'un aimable rhéteur grec, Héliodore, Horace arriva le soir à Aricie, où il passa avec son compagnon ia nuit dans une modeste auberge; ils repartirent le lendemain matin et arrivèrent le soir à Forum Appi, à îa lisière des marais pontins, où un canal navigeible devait pendant la nuit les conduire à Terracine. Horace, qu'un mal aux yeux empêchait de boire du vin et qui ne voulait pas de la mauvaise eau du village, se rési'^ gna à ne pas manger ce soir-là; et tandis que les autres voyageurs dînaieat à l'auberge, il s'cu alla voir lesf

(1) pLUTARQtE, Ant., 34; Dion, XTJX, 22 (il eg txompe en Uëajit qu'Antoine partit pour l'Italie).

(2) Dion, XLIX, ^i.

Cà) Apfîen, B. C, V, 92.

ii) Hoi.ACK, Sat., L Vs n

mariniers et leurs jeunes esclaves qui équipaient le bateau et chargeaient les bagages. Au ciel scintillaient les premières étoiles. Le soir le bateau, tiré par une mule qui suivait le bord du canal, se mit en marche aux chants du marinier et des passagers; peu à peu les voix se turent, les passagers s'endormirent et le marinier continua seul à chanter, mais le sommeil à la fm le saisit, lui aussi. A l'aube un voyageur s'aperçoit que la barque est arrêtée et que le marinier dort; il le réveille de la bonne manière. Le troisième jour, à dix heures du matin, les deux voyageurs purent se laver le visage et les mains à l'auberge de la Fontaine Feronia, d'où ils partirent pour Terracine qui est à trois milles de là. Ils y trouvèrent Mécène, Goccéius et Capito ; et Horace fit humecter de collyre ses yeux malades. Le quatrième jour ils reprirent tous ensemble la route de Capone; ils passèrent par Fundi où le praetor, le maire de l'époque, vint en grande pompe à leur rencontre et les divertit fort; ils arrivèrent à Formie où ils passèrent la nuit et furent dans sa villa les hôtes de Lucius Licinius Murèna. Le lendemain matin arrivèrent de Naples Plotius, Varius et Virgile; celui-ci venait peut-être des propriétés de Campanie qui lui avaient été données par Octave. La troupe ainsi grossie partit en voiture pour s'arrêter le soir du cinquième jour dans une petite auberge du pont de Campanie. Le jour suivant, ils s'arrêtèrent à Capone, où Mécène, qui avait la passion des exercices physiques, alla faire une partie de paume. Le septième jour ils arrivèrent aux Fourches caudines et se rendirent dans la magnifique villa de Goccéius, où le dîner se prolongea bien avant dans la nuit, égayé par une querelle fantaisiste de bouffons. Le jour suivant ils étaient à Bénévent, où le patron de l'auberge, pour leur faire rôtir des grives, faillit mettre

le feu à la maison. Mécène et ses amis durent tous aider à éteindre l'incendie. Au delà deBénévent, le neuvième jour du voyage, Horace eut la joie d'apercevoir les montagnes de son pays natal : mais le soir il fallut passer la nuit à Trevico, dans une taverne fumeuse, où le poète tenta en vain de séduire une servante qui cependant n'était pas farouche. Deux jours plus tard ils étaient à Canusium, où Varius les quitta; le douzième jour ils atteignirent Ruvo par des routes que la pluie avait rendues difficiles; et le treizième Bari, le temps étaitredevenu beau, mais les chemins étaient pires que jamais. Le quatorzième jour ils étaient à Gnatia, où ils virent dans le temple le miracle de l'encens qui brûlait sans être allumé, et le poète se divertit fort de cette superstition, bonne, dit-il, pour des Juifs. Il ne croit pas, quant à lui, que les dieux s'occupent de ces sottises. Le quinzième jour, après avoir fait depuis Rome et presque toujours en voiture 360 milles (530 kilomètres), ils arrivèrent à Brindes, où Mécène s'embarqua pour la Grèce.

Le récit de ce voyage est un document intéressant. n nous montre Mécène, c'est-à-dire un des grands personnages de ce temps-là, obligé plusieurs fois, pendant ce court voyage de Rome à Brindes, de descendre dans d'affreuses auberges. Gela prouve que sur cette grande route il se trouvait alors peu de riches propriétaires pouvant donner l'hospitalité à ces illustres voyageurs; et que sur cette antique voie d'Appius il y avait une quantité de villas désertes et abandonnées, qui n'étaient plus que les lugubres monuments funèbres de la ploutocratie détruite et de ce qui avait été l'aristocratie romaine.

LEB GÉOBâlQUKS

Le 27 novembre de cette même année (28 av. J.*C.) Ventidius entrait dans Rome au milieu des applaudie semente du peuple, et célébrait le triomphe sur le- Parthes (4); quelque temps après (les dates précisen nous font malheureusement défaut), Mécène revenait de Grèce et Agrippa de Gaule (2). Octave avait espéré faire décréter également le triomphe à Agrippa, poui faire le pendant au triomphe de Ventidius et démontrer que les généraux d'Antoine n'étaient pas les seuls à remporter des victoires. Mais Agrippa comprit que son triomphe, décrété par la volonté d*Octave après ses succès peu importants en Gaule, aurait été mesquin en comparaison de celui de Ventidius, décrété par la grande voix de Topinion publique après la glorieuse bataille de Gindare; il craignit peut-être aussi d'éveillei la jalousie d*Octave, et il prétendit qu'il ne voulait pas d'un triomphe, alors que le désastre de Scilla était encore si récent (3). D'ailleurs des soucis beaucoup» plus graves survenaient. Nous n'avons pas de témoi-

(2) Appibn. B. C, V, 92.

(3) Dion, XLVIII, 43; ces motifs du refus d'Agrippa ne sont que des suppositions; mais le motif donné par Dion ne fut cer-

Uinement que le prétexte allégué par Agrippa.

an

ANTOINE ET CLÉOPAtRE 69

gnages directs pour nous dire exactement quel message Mécène rapportait à Octave; mais les faits qui suivirent nous portent à croire qu'il devait être à peu près celui-ci : Antoine se déclarait prêt à venir en aide à Octave dans la guerre contre Pompée, en lui cédant une partie de sa flotte, mais il demandait en échange un contingent de soldats pour la conquête de la Perse, contingent très important, du moins à ce qu'il semble, et non pas de recrues nouvelles, comme Antoine aurait pu en enrôler lui-même en Italie sans l'assentiment d'Octave , mais de soldats aguerris pris dans l'armée de son collègue. Antoine était maintenant décidé à tenter l'année suivante (l'an 37) la guerre de :Perse; mais comme une partie de son armée assiégeait alors Jérusalem, que pour la conquête de la Perse sa fiOtte était inutile, et qu'il se sentait à court d'argent, il avait imaginé cet échange pour faire des économies sur les dépenses navales (4). Quant au renouvellement du triumvirat, il renvoyait l'accord au printemps, quand il viendrait en Italie pour conclure l'échange; et c'était là un nouvel expédient pour obliger Octave à se montrer conciliant. En eff'et, le triumvirat n'étant pas renouvelé avant la fin de l'année, Octave, s'il ne voulait pas revenir à la vie privée ou violer la légalité, ailait être obligé le premier janvier de Tan 37 de sortir de Rome, car un principe fondamental du droit constitutionnel romain voulait que tout chef d'armée conservât son commandement, comme par intérim, audelà de la date fixée, tant que son successeur n'avait pas été nommé ou n'était pas parvenu sur les lieux ; mais il fallait pour cela qu'il se tînt en dehors du

(1) Que ce fût là un des buts poursuivis par Antoine en proposant cet échange, c'est ce que dit expressément Appien, B. G., V, 93 • T^ TC Y*f X'^P^Y'^ "^^ vauTixoO xàiAvuw'.,.

pomœrium. Les triumvirs conserveraient donc Vimpe^ rium sur les armées et sur les provinces, c'est-à-dire la partie essentielle de leur autorité, tant que leurs successeurs ne seraient pas désignés, à la condition cependant de se tenir en dehors de Rome (1), condition indifférente pour Lèpide et pour Antoine, qui étaient en Afrique ou en Grèce, mais très fâcheuse pour Octave, qui avait le gouvernement de l'Italie.

En définitive^ Antoine voulait faire supporter aux troupes de son collègue une partie des pertes occasionnées par cette conquête de la Perse, dont il devait ensuite tirer lui seul gloire et puissance. Il est donc naturel que les propositions d'Antoine aient été pour Octave et ses amis un gros ohjet de considérations et de discussions. Fallait-il céder ou résister? Et si Ton résistait, comment le faire sans provoquer une guerre civile? Conseillé sans doute par Agrippa et par Mécène, Octave prit le parti de se mettre Immédiatement à construire une nouvelle flotte, sans reculer devant la nécessité d'accabler les propriétaires de nouvelles charges en argent et en esclaves (2), pour pouvoir, quand Antoine viendrait au printemps, lui répondre que l'on n'avait plus besoin de ses vaisseaux, et chercher ainsi, par des marchandages, à rendre l'échange proposé moins onéreux. Agrippa, qui était un homme actif et plein de ressources, fut chargé de la construction de la nouvelle flotte. Sans tarder il se rendit à Naples, embaucha des ouvriers, fit prendre aux soldats la pioche et la hache, eut l'idée de creuser entre Pouzzoles et le cap Misène un canal qui ferait communi-

(1) Voy. les fines considérations de Kromater, Die Rechtliche Bcgrûndnng des Principats, Marburg, 1888, p. 7; je partage tout i fait sa manièro de voir.

(2) Dion, XLVIIÎ, 49.

quer le lac Averne avec le lac Lucrin, et de changer en un môle à ouvertures l'étroite bande de terre qui séparait le lac Lucrin de la mer (i). Au commencement de l'an 37, les bords du beau golfe de Pouzzoles étaient pleins de terrassiers, de maçons, de forgerons, de calfats qui travaillaient au port et à la flotte.

Cependant, à la fin de Tan 38, Octave était sorti du pomœrium (2), et le !•' janvier de l'an 37, le pouvoir des triumvirs expirait, Rome était de nouveau administrée par les anciens magistrats républicains déjà nommés, dont le nombre depuis un an avait encore augmenté. On avait nommé cette année-là, non seulement un grand nombre de préteurs, mais aussi un nombre extraordinaire de questeurs (3). Mais comme Octave ne pouvait entreprendre la guerre contre Sextus Pompée tant qu'il ne se serait pas mis d'accord avec Antoine, il ne se passa rien avant le mois de mai, c'est-à-dire jusqu'au moment où Antoine arriva dans le port de Tarente avec trois cents vaisseaux (4) pour effectuer l'échange proposé. Mais Octave n'y était pas,

(1) Dion, XLVIII, 48-51; Vklléids, II, 79; Florus, IV, viii, 6; ScÉTONE, Aug., 16.

(2) Voy. Kromayer, Die Rechtliche Begrûndvng de$ PrincipaU, Marburg, 1888, p. 7, au sujet de cette conjecture nécessaire pour expliquer les événements de cette année-là.

(3) Dion, XLVIII, 53.

^4) AppiEN, B. C, V, 93. Pour cette année-là encore nous ne pouvons déterminer les dates que d'une façon approximative. La date du mois de mai de l'an 37 pour l'arrivée d'Antoine est proposée par Kromater, Die Rechtliche Begrûndung des Prin' cipats, Marburg, 1888, 56-57 et il s'appuie sur de bonnes raisons. Je ne puis cependant m'expliquer pourquoi Antoine alla à Tarente au lieu d'aller à Brindes. Plutarque, Ani., 35, dit bien que les habitants de Brindes ne le laissèrent pas entrer, mais il n'explique pas pourquoi. Les citoyens de Brindes ne peuvent avoir agi ainsi que sur les ordres d'Octave; mais si Octave ne voulait pas laisser Antoine pénétrer dans un grand port, pour quoi ne donna- t-il pas les mêmes ordres aux Tarentins?

et il n'avait envoyé aucune nouvelle. Antoine fut obligé d'envoyer de tous les côtés des messagers le chercher, de solliciter sa réponse, et de l'attendre longuement, car Octave ne se pressait nullement de la lui enroyer. Et à la fin, la réponse arriva; mais elle ét;iit négative. Octave lui faisait dire qu'il n'avait pas besoin de ses vaisseaux, parce qu'il s'était fait construire une flotte, Antoine en lut très mécontent. Même s'il comprit facilement que c'était là une feinte pour traiter dans des conditions plus avantageuses, il n'en voyait pas moins son expédition contre la Perse de nouveau entravée; et d'autre part, il ne pouvait pas employer la force, commencer une nouvelle guerre civile pour obliger son collègue à accepter une partie de ses vaisseaux, malgré l'absurdité de la décision prise par Octave de faire construire une nouvelle flotte, alors que la sienne pourrirait dans les eaux de la Grèce. Il fallait donc pa^ tienter, obliger par d'autres moyens Octave à en finir avec ses feintes. Antoine, qui ne manquait jamais d'expédients, se servit cette fois de sa femme : il efi'raya la douce Octavie, en menaçant de faire la guerre à son frère; il l'amena ainsi à intervenir, et il envoya de nouvelles ambassades. Mais Octave ne se pressa pas de répondre, en sorte qu'Antoine dut attendre encore pendant les mois de juin et de juillet. Enfin, au mois d'août, à ce qu'il semble, il se décida à se rendre h Tarente avec Agrippa et Mécène. Octavie vint à leur rencontre, elle supplia Octave de ne pas faire d'elle, qui était si heureuse, la plus malheureuse des femmes, en provoquant une guerre dans laquelle elle perdrait ou son frère ou son mari (1); et le frère se laissa attendrir. C'est du moins ce que put croire le public

{{) Plotawqur, >1n«..35; DioN,XLYIÎI, 54; Appien, jB. C.. V. 93,

ANTOINE ET CLÉOpAtRÊ 73

naïf, habitué maintenant à voir les femmes diriger les affaires politiques. En réalité, Octave, Agrippa et Mécène comprenaient qu'il fallait donner au moins en partie satisfaction à Antoine et faire l'échange, qui du reste n'était pas inutile; car si on irritait trop le triumvir, on risquait de le pousser à s'allier avec Sextus et avec Lèpide. Cette nécessité, plus encore que les prières d'Octavie, rendirent possible à Tarente un accord. Antoine se montra plus modéré dans ses demandes, et Octave voulut bien y accéder; il fut convenu que l'on présenterait au peuple une loi qui renouvellerait le triumvirat pour cinq ans, à partir du !•' janvier de l'an 37 (1); Antoine céda à Octave 430 vaisseaux et il reçut en échange 21,000 hommes (2). Il fut décidé en outre que Julie, la fille d'Octave, serait fiancée au fils aîné d'Antoine, et que la fille d'Antoine et d'Octavie serait fiancée à Domitius (3). Enfin le traité de Misène était annulé. Antoine partit aussitôt pour la Syrie, en laissant à ïarente 130 vaisseaux.

Mais cette paix n'apporta pas au public l'allégresse qu'avait causée la paix de Brindes. A l'agitation, aux troubles, aux émeutes de l'an 39 avaient succédé un mécontement muet et une morne indifférence. La surexcitation une fois passée, tout le monde était, tombé dans un grand découragement; on s'imaginait que la puissance des triumvirs était inébranlable, qu'il

(1) Dion, XLVIII, 54; Appîen, B. C, V, 95; Appibn, III, 28. Daus ce second passage Appien dit que la loi fut approuvée paj" le peuple, tandis que dans le premier il dit que non. Le second texte est le plus vraisemblable : les triumvirs en effet n'avaient aucun intérêt à négliger une formalité cpii ne leur coûtait rien, et qui donnait à leur autorité une consécration légale.

(2) Appibh, B. C, V, 95; PLDTAR0DB,i4n(., 3o. dit au contraire deux légions et mille hommes pour 120 vaisseaux,

(3) Dion, XLVIII, 64.

n'y avait plus aucun espoir d'une amélioration ou d'un changement. Personne ne se doutait que les triumvirs eux-mêmes sentaient leur situation très faible et très menacée. Ainsi, en dehors de ceux qui ambitionnaient des charges, il semblait qu'il n'y eût plus personne qui s'occupât de politique. Et pourtant sous ce découragement et sous cette indifférence universelle, se cachait le principe d'un renouveau salutaire, le premier et timide effort de la nation, après la tourmente de la révolution, pour s'adapter au nouvel ordre de choses et pour tirer encore de ces ruines le plus grand avantage, comme elle l'avait tiré de la prospérité de l'époque heureuse de César et de Pompée. Telle est la loi éternelle de la vie, qui par un perpétuel retour change le bien en mal et le mal en bien. Peu à peu, sous l'effort patient des hommes cherchant chacun à s'assurer la plus grande portion de bonheur, tous les fléaux de la révolution devenaient autant de bienfaits; la division même des terres et des capitaux, que la révolution avait faite par tant d'injustices et de violences, commençait à produire ses effets salutaires. Les vétérans qui avaient reçu des portions des grandes propriétés morcelées, les nouveaux propriétaires qui dans les guerres civiles avaient acheté des terres à très bon compte, aussi bien que les anciens propriétaires, qui avaient perdu une partie de leurs domaines, étaient poussés par la crise économique, par leurs besoins accrus, par les impôts, par le désir de réparer autant qu'il était possible les pertes qu'ils avaient subies, à accomplir définitivement la transformation commencée depuis un siècle de l'ancienne et grossière agriculture en une agriculture nouvelle, plus savante, se servant de capitaux, employant des esclaves, utilisant mieux la science agronomique dos Orientaux. Assurément, si les terres

ne manquaient pas, l'argent se faisait rare depuis que le monde romain, déjà dévasté par les guerres civiles, avait été divisé en deux parties par Antoine, et l'Italie semblait se résigner à ne plus recevoir les tributs, même très amoindris, de l'Asie. Mais ce manque de capital était encore pour le moment une chose très bonne. Le crédit avait été trop facile à l'époque de César, et cela avait fait beaucoup de mal; tout le monde en avait abusé; on s'était aventuré dans des spéculations et des entreprises dangereuses, et on avait souvent dépensé plus qu'il n'était raisonnable; tandis que maintenant qu'il était presque impossible de trouver de l'argent à emprunter, on mesurait mieux ses forces, on s'ingéniait à tirer le plus grand profit de ce que l'on avait, on apportait dans la culture et dans le commerce un esprit plus avisé et plus prudent. La disposition de l'esprit public changeait aussi. Comme on était loin de l'époque où toute l'Italie s'extasiait devant les grandes conquêtes de César et de Crassus, et les dépenses énormes de Pompée! de l'époque où les fortunes rapides, le luxe public et privé, les ambitions sans scrupules, les dettes formidables, les gains faits par violence ou par fraude, étaient tolérés ou même admirés par ce peuple, qui dans le pillage du monde cherchait de quoi embellir ses villes et en faire le joyeux rendez- vous de tous les hommes libres, vivant du travail des esclaves et du tribut des vaincus t Maintenant au contraire, dans l'effroi causé par tant de ruines, cette classe aisée et cultivée, qui avait à son tour subi pendant la révolution la violence qu'elle avait elle-même exercée si longtemps sur les autres, se souvenait des petits commencements du grand empire et déplorait la perte des vertus de l'ancienne époque agricole, détruites par les vices de l'époque mercantile. La

te GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

tradition, après toutes les hardiesses de l'esprit révolutionnaire, revenait en faveur; il y avait tout un retour de mœurs d'autrefois pour les choses dont le peuple, malgré la révolution, restait encore le maître : la vie privée et Tadministration domestique. Tandis qu'il était autrefois de mode de déployer un grand luxe, il était maintenant de bon ton de faire ostentation de pauvreté et de simplicité. A Mécène qui engageait Horace à devenir un homme politique et à solliciter des magistratures, le poète répondait par la sixième satire du premier livre, en se vantant d'avoir eu pour père un affranchi bon et honnête, en déclarant qu'il se contentait de sa pauvreté, de ses humbles ancêtres, et qu'il ne désirait pas autre chose (i). Revenir à la terre, à la mère saine et féconde de toutes choses, semblait à tous la vraie sagesse. Salluste lui-même, qui cependant avait mis sa parole, sa plume et son épée au service de César, c'est-à dire du parti qui avait fomenté de toutes ses forces l'esprit révolutionnaire de l'époque mercantile, posait alors comme fondement de toute sa conception historique la doctrine que la richesse, le luxe et les plaisirs corrompent les nations, en détruisant les fortes vertus de l'âge rustique. Tandis que l'on s'entretenait des discordes des triumvirs, Has nouvelles guerres civiles et des nouvelles confiscations menacées, partout, aussi bien dans les hautes classes que dans la classe moyenne, aussi bien à Rome que dans les petites villes d'Italie, dans le palais de Mécène que dans la maison que le vétéran de César avait volée à son propriétaire, on discutait passionnément sur la

(1) Horace, Sat.^ I, vi, 100 et suiv. En ce qui concerne cette satire, le temps et IV'pnqno où elle fut écrite, voy. la beîl« étude de Cartaclt, Etude sur let tatiret d'Horace, Paris, 18tìi^, 19 et 8uiy.

vie des champs, les cultures nouvelles et les profits que ron pouvait en tirer; partout on cherchait sur ce sujet des livres, des préceptes, des conseils. Un sénateur romain, qui, toute sa vie, s'était comme tant d'autres occupé plutôt de cultiver ses champs que de gouverner l'État, Cnéus Trémellius Scrofa, avait déjà publié ces années-là un traité d'agriculture (1). Dans ce monde des intellectuels de profession qui se formait alors et ou entraient dos affianchis de grandes families et des hommes de la classe moyenne libre, il ne pouvait manquer de se rencontrer quelqu'un qui, sans être agriculteur, imitât l'exemple de Scrofa, et en feuilletant les écrivains grecs qui s'étaient occupés de la culture, se mît à composer des traités d'agriculture, destinés aux anciens et aux nouveaux propriétaires. C'est ce que fit un certain Gaîus Julius Hyginus, esclave que César, à ce qu'il semble, avait pris tout jeune à Alexandrie, puis affranchi et laissé en héritage à Octave (2). 11 composa, en l'an 37 probablement, un livre De agricultura, et un traité d'apiculture^ le premier qui ait été écrit en latin (3). Mais l'humble travail d'érudition de l'affranchi correspondait si bien à un besoin du moment, que cette même année deux grands esprits latins se mettaient à composer, Tun un grand traité de technique et d'économie rurales, l'autre un grand poèmô sur l'agriculture.

Varron, qui avait échappé aux proscriptions en y perdant une partie de son grand patrimoine (4), entre

(1) Schâne» Geseh. Rom. Litte, I, 301.

(2) Sdétone, III., Ch\, 20.

(3) CoLUMELLE, IX, XIII, 8. Voy. ScHANz, Gesch. Rom. Litt, II, £18.

(4) Quand Varron dans le De r. r. parle de son patrimoine, à emploie toujours l'imparfait. Par exemple, II, ii, 9 : mihì preijea in Apulia hib^TnabùAt

prenait à quatre-vingts ans, vers la fin de l'an 37 (i), de résumer ses innombrables expériences d'agriculteur et d'homme politique, toutes ses connaissances et ses réflexions d'érudit et de travailleur (2), dans un des livres les plus importants qui soient pour l'histoire de l'Italie antique, et que les historiens ont eu tort de ne pas lire assez. Nul autre parmi les écrivains de cette époque dont nous possédons les œuvres, pas même Cicéron, n'a fait un effort plus vigoureux que Varron dans le dialogue De re rustica, pour s'orienter dans le désordre des événements qui bouleversaient alors son pays. L'Italie était-elle en progrès ou en décadence? Fallait-il aller de l'avant avec courage vers un avenir meilleur ou revenir en arrière? Varron s'efforce do dominer, des hauteurs d'une doctrine générale, toutes les contradictions qui à son époque provenaient du contraste existant entre les anciennes traditions agricoles et l'esprit mercantile qui pénétrait même dans l'agriculture, de la guerre sourde et tenace que se faisaient les grands propriétaires des latifondia si éprouvés depuis quelques années, et la bourgeoisie qui tentait par tous les moyens, môme par la révolution et la violence, de partager l'Italie en domaines de moyenne grandeur, — de trente;, quarante, cinquante hectares — qui, cultivés par des esclaves, pourraient fournil/' à leurs propriétaires ce dont ils avaient besoin pour les plaisirs, les charges, les honneurs de la vie municipale dans les nombreuses villes d'Italie. Varron professe ce que nous appellerions aujourd'hui la théorie du progrès; il n'est pas d'accord avec ces philosophes

(1) Varron, R. R., I, i, 1 : annui enim oetogesimus admonet me.

(2) Id., ibid., I, I, 11 : guae ipse in mett fundis eolendo animadvei'U, et quœ legi, et quœ a peiiti» aucUi.

et ces poètes grecs qui considéraient l'histoire du monde comme une décadence de Tancien âge d'or; il pense que le genre humain change et va toujours vers le mieux, qu'il a d'abord vécu des fruits naturels de la terre, puis qu'il est passe' à une vie pastorale encore barbare et primitive; que les hommes dispersés dans les solitudes des campagnes se sont mis ensuite à les cultiver; et qu'enfin ils se réunirent dans les villes,, où les arts et les métiers, les plaisirs et aussi des vices plus raffinés et plus funestes (4) se développèrent et se perfectionnèrent. Il veut donc, en philosophe, étudier ce qui se passe à son époque, qu'il regarde comme une époque de transformation nécessaire. Mais quana ses personnages, qui sont tous de richer propriétaires, considèrent isolément les phénomènes de cette transformation, ils tombent dans de singulières contradictions; et la même chose arrive à Varron lui-même, quand il parle en son nom dans les introductions ou dans le dialogue. Le beau-père de Varron, G. Fundanius, le chevalier Agrius, le publicain Agrasius considèrent ensemble une carte d'Italie peinte sur le mur du temple de Tellus et ils s'écrient que l'Italie est le pays le mieux cultivé du monde (2), qu'elle est presque convertie tout entière en un immense verger (3). D'autre part Gnéus Trémellius Scrofa constate plus modestement que de son temps l'Italie est mieux cultivée qu'aux siècles précédents (4). Et cependant, plus loin, Karron répète, lui aussi, la récrimination pessimiste si fréquente à son époque, d'après laquelle les hommes s'étaient trop amollis et, aimant mieux applaudir les

(1) \arron, R. R., II, Praef., 3-4.

(2) Id., ibid., I, II, 3.

(3) Id., xbid., I, II, 6.

(4) Id.. ibid., I, VII, t.

acteurs dans les villes que de bêcher la terre, délais^ saient l'art de Gérés, ai bien que Fltalie ne produisait plus comme autrefois tout ce qu'il fallait pour sa subsistance, et que Rome se nourrissait de blés importés de pays lointains (4)1 Les méthodes de culture changeaient, mais les résultats des premières expériences étaient si variables qu'il était diiTicile, en effet, de discerner les cas où l'insuccès était causé par l'inexpérience des agriculteurs de ceux où il tenait au contraire à des difficultés insurmontables. C'est ainsi que Varron laisse émettre, sans y contredire ouvertement, l'opinion encore très répandue alors que Ton ne pouvait pas cultiver la vigne avec profit en Italie (2). Ses personnages savent par expérience qu'un propriétaire riche peut gagner beaucoup en élevant des ânes pour les cultivateurs, des chevaux pour les voitures, pour les chars et pour l'armée; en tenant de grands troupeaux de brebis et de chèvres dans les pâturages de l'Italie méridionale ou de l'Épire, en achetant des esclaves de Gaule ou d'IUyrie pour les garder, chacun d'eux chargé des soins à donner à environ quatrevingts ou cent bêtes, et sous la direction d'un chef esclave plus instruit et plus intelligent. Le poil de chèvre était recherché pour les machines de guerre et la peau pour faire des outres; la laine des moutons se vendait avec profit, à mesure qu'augmentait dans les villes la population des petites gens qui ne pouvaient se faire leurs vêtements chez eux avec la laine de leurs moutons. Mais Varron lui-môme conserve encore quelque chose de la vieille rancune des paysans d'Italie, qui, un siècle auparavant, avaient eu peur.

(4) Varkon, R. R., II, Pracf,, 2 et auiv (2) /d., ibid., I, VIII. 1.

4 un certain moment, d'être tous chassés des champs de leurs aïeux, pour faire place aux moutons et aux chèvres. Il se plaint parfois que les anciennes lois restrictives sur le droit de pâture et les troupeaux soient tombées en désuétude (1). Fidèle aux grandes traditions romaines, Varron déteste les villes et les considère comme des écoles de corruption, d'oisiveté, de luxe; il vante l'austère pureté de la vie des champs, qui conserve la santé du corps sans les exercices artificiels de la gymnastique, les vertus du caractère sans les leçons fatigantes de la philosophie; il regrette l'époque où les grands passaient presque toute l'année à la campagne, et retenaient autour d'eux, sous leur protection, le petit peuple des cultivateurs libres, qui respirait ainsi l'air pur des champs au lieu du souffle pestilentiel des ruelles et des carrefours (2).

Et pourtant Varron consacre dans son traité tout un livre, le troisième, pour montrer quel parti les agriculteurs peuvent tirer des vices, des orgies, des débauches des grandes villes et en particulier de Rome; pour montrer aussi tout ce que peut donner dans le voisinage de Rome, à cause des banquets publics si fréquents, et de la tendance générale à la bonne chère, l'élevage des grives, des oies, des pigeons, des escargots, des poulets, des paons, des chevreuils, des san^ gliers, enfin de tous les animaux dont la chair pouvait servir à rompre la monotonie de la viande de porc, d'agneau et de chevreau, les seuls animaux dont on mangeait communément, à cette époque où le bœuf servait presque uniquement au travail. Avec quel soin Varron énumère et étudie tous ces objets de gain ! Un

(1) Varron, jR. R., fl, Praef., 4.

(2) Id., ibid., II, Praef., 1 et ?iiiv.

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