IV
des interlocuteurs raconte qu'il a entendu dire à Faffranchi comptable d'une villa de Marcus Séius auprès d'Ostie, où l'on élevait toute sorte d'animaux pour les revendre aux marchands de Rome, que Séius gagnait à cela 50,000 sesterces par an (1). Varron ajoute que sa tante maternelle, en élevant des grives dans un domaine de la Sabine, situé à vingt-quatre milles sur la via Salaria, avait gagné 60,000 sesterces en une seule année, pendant laquelle elle en avait vendu 5,000, au prix moj-en de 42 sesterces la pièce, environ 3 francs, tandis qu'un excellent domaine de Varron à Rieti, d'une contenance de 200 arpents (80 hectares), ne rapportait que 30,000 sesterces (7,500 fr.) par an (2). Le premier interlocuteur intervient de nouveau, et raconte, en citant encore l'exemple de Marcus Séius, qu'un troupeau de cent paons, aux soins duquel suffisait un ìnieìììgentprocurator, esclave ou affranchi, pouvait rapporter environ 40,000 sesterces par an, par la vente des œufs et des petits (3). Les interlocuteurs poussent des exclamations d'étonnement et frémissent d'envie; et le vieil écrivain oublie alors ses théories austères, pour leur enseigner avec un soin méticuleux le meilleur moyen de pêcher ces gros bénéfices dans les eaux fangeuses des vices et du luxe des villes. Faut-il donc en conclure, comme beaucoup d'historiens l'ont fait, que l'admiration pour la simplicité des vieilles générations, professée par Varron et par un si grand nombre de ses contemporains, n'était qu'un naïf anachronisme? Je ne le crois pas. Malgré les causes nombreuses et profondes qui altéraient les vieilles mœurs, ces vertus, sous des formes un peu différentes et
(1) Varron, R. R., III, ii, 14.
(2) [d., ihid., III, II, 15.
(3) /d., lOid., 111. d.
moins grossières qu'autrefois, étaient encore néces» saires à la classe des moyens propriétaires d'Italie. Vfirron a très bien vu la raison dernière des difficultés au milieu desquelles cette classe se débattait. Dans leô siècles précédents, quand le père de famille, soutenu par de riches protecteurs, n'employait pour cultiver son champ que ses bras et ceux de ses enfants, de nombreuses familles pouvaient vivre assez bien sur de petits lots de terre, à la condition de travailler beaucoup et de savoir se contenter de peu; de même que les grandes propriétés à esclaves pouvaient donner un petit revenu en argent au propriétaire, si la terre était fertile et les esclaves à bon marché. Mais la propriété moyenne cultivée avec des esclaves et où le maître s'imaginait trouver sans travailler lui-même une douce aisance, donnait facilement des mécomptes, et cela pour une raison que Varron entrevoit déjà et que l'économie politique a depuis cent ans révélée : la grande cherté du travail servile, qui arrivait facilement à engloutir tous les revenus d'un domaine peu étendu. Varron cite en effet le compte de Caton, d'après lequel il fallait, pour une plantation d'oliviers de 240 arpents, treize esclaves, un régisseur et sa femme, cinq manouvi'iers, trois laboureurs, un ânier, un porcher, un berger; et pour un vignoble de cent arpents, le régisseur et sa femme, dix manouvriers, un laboureur, un porcher, un ânier, en tout quinze esclaves. 11 fait cependant observer avec raison que ces chiffres conviennent à des fermes d'une certaine étendue, mais que pour des terres plus petites la dépense est relativement plus grande, car il faut toujours un régisseur et sa femme, et on ne peut pas toujours réduire le nombre des esclaves en proportion de l'exiguïté du terrain; en sorte que le travail que l'on fait faire par
des esclaves est d'autant plus coûteux que la propriété est plus petite (1). Varron indique eu outre un autre inconvénient de l'exploitation par les esclaves et dont la moyenne propriété a beaucoup plus à souffrir q\ie la grande; ce sont les maladies et la mort des esclaves. La perte d'un seul esclave peut en effet quelquefois annuler tout le revenu d'une année, si la terre est de peu d'étendue (2). Il signale encore une difficulté du même genre, quand il considère l'acquisition des objets industriels nécessaires à l'exploitation. Autrefois la plupart de ces objets étaient fabriqués à la maison par quelqu'un de la familia; mais Varron voit bien que la chose est plus difficile, si Ton emploie des esclaves au lieu d'employer ses enfants, car, en général, les esclaves n'étant capables que d'accomplir un seul travail, il faudrait avoir sur la propriété, pour des travaux aussi différents, un grand nombre d'esclaves artisans, chacun spécialisé dans un métier. Mais l'entretien de tant d'esclaves et les risques de mort et de maladie seraient beaucoup trop lourds pour une propriété de moyenne grandeur. Varron conseille donc d'acheter des terres dans le voisinage d'une ville où l'on pourra trouver des artisans de condition libre, ou auprès de grandes propriétés habitées par des familiae d'esclaves nombreux et spécialisés, de façon à pouvoir louer un de ces esclaves pour le travail qu'il peut faire, et simplement pour le temps nécessaire (3). Enfin il conseille d'employer autant que possible des ouvriers libres, surtout pour les travaux insalubres et pour les travaux temporaires comme la moisson et
(1) Varron, jR. R,, I, 18 (ce chapitre est très important).
(2) Id., ibid., I, XVI, 4 : non nunquam uràus arlifids mort tollit funài fructum.
(» Id., ioid., I, XTi, 3-*.
îa vendange (4); il veut que Ton mette à la tête des domestiques, comme régisseur, un esclave habile, expérimenté et fidèle, sans lequel la propriété coûterait au lieu de rapporter (2); il recommande avant tout d'être économe et simple; de suivre dans Tadministration des propriétés, non pas les exemples récents, mais la tradition séculaire ; de se garder de la folie des grandeurs, et de ne point imiter LucuUus, mais les vieux Romains d'autrefois, quand on construit une ferme; sans quoi les revenus seront consumés par les intérêts du capital nécessaire à ces constructions (3). Il s'élève donc avec raison contre la prodigalité imprévoyante qu'il avait vue se répandre en Italie à l'époque de César, et il comprend, d'une façon confuse sans doute, qu'une bourgeoisie de propriétaires aisés ne pourrait faire face aux grandes dépenses de la culture avec des esclaves que dans des terres de grand rendement, et qu'il lui fallait encore pouvoir vendre les produits à un bon prix, se montrer sage dans ses dépenses et pouvoir acheter dans les villes les objets industriels nécessaires à l'exploitation. Du temps de César, la hausse momentanée des prix, qui était causée par l'importation du butin, par la facilité du crédit, par la prodigalité générale, avait amené un âge d'or fictif qui n'avait pas duré; il fallait maintenant se montrer plus prudent, équilibrer les dépenses et les profits, le prix des denrées et les frais de culture; en revenir enfin à certains principes très sages de l'ancienne économie domestique que la génération précédente avait trop méprisés.
Virgile, qui était un poète, ne songeait guère, naturellement, à écrire un traité d'agriculture aussi savant,
(i) Varbon, B. R., I, XVII, a,
(2) Id., ibid., I, XVII, 4.
(3; Id., ibid., U XI, 1 ; I, xiii, 0.
Mais si Ton s'étonne que. après avoir écrit les dix Bucoliques, il entreprit précisément en l'an 37 de composer les Géorgiques, c'est-à-dire une œuvre si différente de la première par le fond et la forme, il faut observer qu'à la même époque Trémeilius, Hyginius et Varron écrivaient ou publiaient leurs traités. Le poète choisit pour son nouvel ouvrage le sujet qui préoccupait le plus à ce moment les esprits, c'est-à-dire l'agriculture; guidé en cela moins par les conseils de Mécène que par son désir de gloire et par son instinct d'artiste, naturellement porté vers les sujets qui passionnaient son public. Ce qui faisait vivre la littérature, ce n'était plus seulement la protection de quelques grandes maisons aristocratiques, mais aussi la renommée, le succès auprès du grand public. Les grands n'admiraient sérieusement que les écrivains qui avaient conquis la popularité. D'ailleurs un poème sur l'agriculture, n'était-ce pas ce qui pouvait convenir le mieux à Virgile qui était fils d'agriculteur, qui avait passé son enfance à la campagne, qui avait un sentiment profond du paysage, qui était en même temps un poète et un philosophe professant les doctrines d'Épicure? Poète et agriculteur, ayant étudié les théories des agronomes grecs et vu son père cultiver la terre, il avait la préparation nécessaire pour composer sur l'agriculture un livre sérieux et assez de talent poétique pour ne point faire de son poème une énumération aride de préceptes, mais une œuvre d'art pleine de vie et de couleur. Il allait développer son enseignement dans une suite de ravissants tableaux de la vie champêtre, le rendre poétique en faisant ressortir le pénible labeur des hommes qui cultivent la terre sur le fond immense de la vie universelle qu'il avait appris à contempler dans les écoles de phi-
îosophîe, idéaliser dans une douce poésie les vertus et les bonheurs de la vie rurale, pour lesquels on avait alors une admiration qui était presque une mode. Les Géorgiqties ne sont pas une imitation froide des poèmes grecs, faite par un lettré, qui ne connaitni ne sent l'agriculture ; elles sont une sorte de poème national célébrant cette rénovation de l'agriculture en Italie, qui fut le grand progrès accompli pendant les cent cinquante ans qui suivirent la mort des Gracques. Virgile a trouvé des accents poétiques pour chanter cette grande œuvre dont Varron s'efforçait, en agroiiome et en économiste, de montrer les contradictions et les difficultés, et il a composé dans son poème un hymne immortel à la charrue, avec laquelle, autant qu'avec Tépée, les Romains avaient conquis l'Italie.
LE MÂRIÂGB DS GLÊOrÂTRii;
Cependant, au mois de juillet de Tan 37, à ce qu'il semble, Jérusalem était tombée au pouvoir d'Hérode et de Sossius (4), et la fin de cette guerre changeait la situation, au point de rendre en partie inutiles les laborieux arrangements de Tarente. L'armée qui avait fait le siège de la ville se trouvait libre, et Antoine, qui s'était déjà déchargé sur son collègue d'une partie des dépenses pour la flotte, fut heureux de pouvoir économiser la solde et la nourriture des vingt et un mille soldats d'Octave, dont il n'avait plus besoin pour réaliser le plan de Cesar, qui était une application en grand du conseil donné inutilement à Grassus par le roi d'Arménie, en l'an 55. Pour faire la conquête de la Perse, il était nécessaire de détruire l'armée des Parthes, et en particulier leur fameuse cavalerie si merveilleusement dressée à entraîner l'ennemi loin des bases des opérations, à le tourner, à l'attaquer sur le front, à le harceler sur les flancs, en évitant les rencontres décisives.
(1) C'est là l'opinion de Kromayer, Herme», XXÎX, p. 563 et suiv. Mais cette date est très discutée et il me paraît difficile d'arriver à des concliisions définitives. Voy. Van der Chus, de Bfrode Magno, p. 36. Gabdtuadsek. Angustui und Siine ZeU, II, p. lis. u. 12.
Se
ANTOINE ET CLÉOPÂTHE 89
Comment échapper à cette tactique? Comment obliger les Parthes à livrer une bataille rangée, à peu de dislance des bases des opérations, dans un lieu et à un moment favorables? Fallait-il reprendre la route suivie par Crassus et menacer Séleucie? C'était peu de chose pour les Parthes que de perdre pendant quelque temps les villes de la Mésopotamie; quant à menacer Séleucie, elle était si loin de l'Euphrate, que pendant sa marche l'armée romaine aurait offert à l'ennemi toutes les occasions les plus favorables pour appliquer avec succès sa tactique, comme le désastre de Crassus le prouvait. César avait donc décidé d'envahir la Perse er; suivant une route plus longue mais plus sûre, non par l'est, mais par le nord; de réunir dans la petite Arménie, sur le plateau que l'on appelle aujourd'hui le plateau d'Erzerum, environ 400,000 hommes, tant légionnaires ■qu'auxiliaires orientaux, de grandes provisions et un immense parc de siège; partant de là, de traverser des pays riches, peuplés, et amis des Romains pour arriver jusqu'à l'Araxe, qui formait la frontière d'un grand État vassal des Parthes, la Mèdie Atropatène: de marcher sur la métropole de la Mèdie, qui n'était guère qu'à 400 kilomètres de la frontière (1). Si les Parthes accouraient au secours du roi vassal, l'armée romaine livreraitles batailles décisives dans un endroit favorable, en ayant ses derrières à couvert; si les Parthes l'abandonnaient à son destin, la Mèdie serait la première étape de la conquête, la base des opérations
(1) Suétone, Cœs., 44 : Parthi$ inferre hélium per Armeniam minorem. Pour cet exposé de la guerre d'Antoine je suis presque partout la magistrale reconstitution de KR0MATKR,dan8 Hermes, XXXI, p. 70 et suiv., qui me semble avoir tiré des anciens textes tout ce ;:iu'il8 apportent de véridique et tout ce qu'ils permôttant de conjecturer.
d'où l'armée romaine repartirait ensuite pour envahir laPerse. Pour qu'Antoine se sentît le courage d'exécuter une aussi grande entreprise, il fallait qu'il ne fût pas aussi amolli par les plaisirs que ses biographes se sont plu à le dire; mais pour tant de soldats que Ton mettait sous les armes, pour les approvisionnements que l'on faisait, pour les nombreuses machines que Ton construisait, il fallait des sommes énormes. Antoine devait à la fin se convaincre que tous les moyens employés par lui pour se les procurer, étaient insuffisants. Ni les nouveaux souverains qu'Antoine avait créés en Orient en l'an 39, ni ses questeurs qui mélangaient des quantités toujours plus grandes de cuivre et de fer avec l'argent pour frapper les denarii destinés aux légions (1), ni les petites expéditions ou razzias qu'il faisait faire tantôt par une partie de l'armée, tantôt par une autre, ne suffisaient à lu| fournir ce dont il avait besoin. Aussi vers ce moment-là Antoine chargeait Canidius de conduire six légions dans le Caucase pour faire la guerre aux Ibères et aux Albans, pour faire vivre ces légions aux frais de ces barbares, et leur faire passer l'hiver non loin du plateau d'Erzerum, où l'armée se réunirait au printemps (2).
En somme, ce n'étaient pas les hommes, mais l'argent qui manquait à Antoine, pour exécuter le grand projet de César, qui devait faire de lui le maître de l'empire. Octave, qui avait encore moins d'argent que lui, ne pouvait donc plus être d'aucune utilité à Antoine, et celui-ci devait s'indigner d'autant plus de
(1) Voy. Punk, N. H., XXXIII, ix, 432; Mommsen, Rom. Munzw., p. 743.
(2) Dion, XLIX, 24; Pldtarqus, Ant., 34 (qui place l'événement à lue date H'iérente).
la défiance et de la duplicité que son collègue avait apportées dans leur marché, et souffrir de l'affront que son beau-frère lui avait fait subir à Tarente, en l'obligeant à implorer un accord qui était beaucoup plu8 avantageux pour Octave que pour lui. C'est pour cela que dans son court voyage de Tarente à Gorfou, Antoine jugea que le moment était enfin venu d'accepter l'offre que lui avait faite Gléopâtre et de devenir, par un mariage, roi d'Egypte (1). L'homme que les historiens anciens représentent comme le héros d'un long roman d'amour, venait de passer trois années loin de Gléopâtre, sans dépérir; et il revenait à elle, qui était la reine du seul pays d'Orient que les guerres civiles n'eussent pas encore ruiné, au moment où il avait pour son entreprise un si grand besoin d^argent qu'il était obligé de céder une partie de sa flotte à son collègue. Gette seule considération nous autorise à nous demander si ce fameux roman n'a pas été inventé pour cacher une lutte beaucoup plus sérieuse d'intérêts politiques. En épousant Gléopâtre, Antoine ne voulait pas satisfaire sa passion romantique pour la reine d'Egypte, mais seulement joindre lÉgypte aux autres pays qu'il gouvernait, et puiser à pleines mains dans le trésor des Lagides pour entretenir son année et exécuter la grande idée héritée de Gésar. G'est, en somme, la conquête de la Perse qui explique cet acte comme toute la politique d'Antoine. Malheureusement l'expédient d'un mariage dynastique, auquel Antoine avait recours cette fois, ne pouvait pas se concilier avec la constitution romaine et l'autorité proconsulaire, si altérées qu'elles fussent l'une et l'autre, après un siècle de convulsions politiques. Épouser
(i) Voir l'appendice.
Cléopâtre, à ce moment-là, signifiait pour Antoine accomplir un acte révolutionnaire très grave, même pour cette époque de désordre, un acte qui bouleversait les traditions les plus anciennes de la politique romaine; et l'accomplir subitement, sans l'avoir préparé, comme s'il s'agissait d'une chose sans importance, en bravant les préjugés des masses et les traditions, en affrontant l'inconnu avec une témérité que seul le succès le plus éclatant aurait pu justifier. Des hommes plus grands qu'Antoine, César lui-même peut-être^ auraient hésité. Antoine au contraire, arrivé à Corfou, renvoya en Italie Octavie et ses enfants (4) et il manda Fontéius Capiton à Alexandrie pour inviter Cléopâtre à venir au-devant de lui en Syrie (2). Son tempérament d'homme supérieur mais peu pondéré , la fortune extraordinaire qui lui avait souri ces dernières années, l'immense désordre de cette époque où il était si facile de confondre l'impossible et le réel, l'extravagance et la sagesse, lui avaient fait prendre avec une si grande rapidité la décision de laquelle devait dépendre le sort dé sa vie. En Italie cependant, pendant ces derniers mois de l'an 37, Octave mettait à exécution l'accord de Tarente; il faisait approuver par les comices une loi qui prolongeait les pouvoirs des triumvirs jusqu'au 4" janvier de l'an 32 av. J.-C, et il continuait activement ses préparatifs pour la guerre contre Sextus, qui était tout à fait décidée pour l'année suivante. Assurément l'opinion publique se montrait toujours défavorable à ce projet; on continuait malgré tout à admirer le vieux Pompée; on aimait à considérer les désastres de l'an 38 comme une vengeance des dieux, et comme un signe
(4) Dion, XLVIII, 54; Plutarqob, Ani., 35. (2) Plutarqus, Ant., 36.
de la protection qu'ils accordaient au dernier descendant de ia noble et malheureuse famille. Octave, dont l'intelligence et la volonté prenaient de la vigueur avec les années et l'expérience, et qui commençait à être moins violent et plus équilibré à mesure qu'il subissait davantage l'influence bienfaisante de Livie, de son maître Didymus Aréus, des plus avisés de ses amis, craignait de trop irriter l'opinion publique, et peut-être, s'il l'avait pu, il lui aurait donné satisfaction. Mais comment aurait-il réussi à détruire la popularité du nom de Pompée, si dangereuse pour le fils de César, sans anéantir Sextus? Malgré son désir si vif de gagner les sympathies des masses, il était obligé de braver encore une fois, avec cette guerre impopulaire, l'opinion publique. Mais l'importance des préparatifs qu'il fit montre qu'il voulait, cette fois, justifier son obstination si contraire aux vœux de la nation, par un succès éclatant, rapide, définitif; il comprenait trop bien qu'un tel succès était le seul moyen de regagner la faveur du public, tandis qu'un nouvel insuccès pouvait être fatal. Il tâchait en eff'et d'amener Lèpide à venir à son aide avec ses vaisseaux et les seize légions dont il disposait ; il faisait achever la flotte et le port dont Agrippa dirigeait les travaux; il étudiait peut-être l'histoire de la première guerre punique, pendant laquelle on avait attaqué la Sicile par terre et par mer, et il préparait un plan de guerre, qui ne pouvait manquer d'avoir raison des nouveaux Carthaginois. Le plus grand nombre possible de légions seraient dirigées sur la pointe extrême de l'Italie, pour passer en Sicile; puis le même jour, Lèpide partirait d'Afrique; Agrippa avec sa nouvelle flotte partirait de Pouzzoles, Statilius Taurus partirait de ïarente avec les vaisseaux d'Antoine. Ce Statilius Taurus était un fwmo novus, \m
de ces nombreux jeunes gens d'origine obscure qui avaient réussi à s'introduire dans la clientèle d'Antoine; il s'était distingué au point d'être placé par lui à la tête de la flotte qu'il avait laissée en Italie.
C'est aiasi que, vers la fin de l'automne de Pan 37, '^and la navigation et l'échange des nouvelles se trouvèrent suspendues entre les deux parties du monde romain, Antoine en Sjrrie et Octave en Italie étaient tous les deux très affairés. Antoine, tout en attendant Cléopâtre, préparait activement son expédition pour l'année suivante; il envoyait aux souverains d'Asie l'ordre de diriger sur le haut plateau de l'Arménie les hommes, le matériel, les provisions pour l'hiver suivant; il remplaçait, nous ne savons pour quelles raisons, sur le trône du Pont, Polémon par Darius; il nouait à la hâte une intrigue diplomatique dont le hasard lui avait mis les fils entre les mains, pour se faire des partisans jusque dans l'aristocratie des Parthes, mécontente du nouveau roi Phraatès qui avait succédé à Orodès, celui-ci ayant abdiqué, accablé par le chagrin que lui avait causé la mort de Pacorus(l). Octave de son côté réussissait, nous ne savons par quelles promesses, à obtenir de Lèpide ce qu'il lui demandait; il préparait son expédition avec beaucoup d'activité et de soin, essayait de soulever l'Afrique et l'Europe contre la Sicile, s'efforçait de remonter les soldats découragés par les désastres précédents et par la réprobation universelle, en leur persuadant que cette guerre était nécessaire pour que César fût enfin bien vengé , pour qu'il pût accomplir ce qu'il considérait depuis huit ans comme un devoir sacré pour un
(4) Voy. Dion, XLIX, 23-24; PLUTAROUK.yln<., 37; Jd8T1n,XLîI, IV, 11.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE lo
fiîj (i) . Mai3 une malechance singulière semblait s'acharner contre lui. Cet hiver-là une épidémie décima les équipages de la flotte qu'Antoine avait laissée à Tarente, si bien qu'il y eut vingt-huit vaisseaux manquant d'hommes et qu'on ne pouvait plus utiliser (2), En outre Ménodore, qui à Rome avait retrouvé ses anciens compagnons de servitude dans la maison du grand Pompée, parmi les nombreux affranchis qui étaient tous restés fidèles à la mémoire de leur illustre bienfaiteur, s'était vu reprocher si durement sa trahison, qu'il avait trahi une seconde fois, et s'était enfui en Sicile pour y retrouver son ancien maître (3).
Absorbé par de tels soucis, Octave ne se doutait guère qu'après tant de révolutions survenues en Italie, une autre révolution se faisait en Orient, cet hiver de ia fin de l'an 37 et du commencement de l'an 36, et d'un caractère tout aussi grave, bien qu'elle se fît sans guerre et sans tuerie, par un simple mariage. Au commencement de l'an 36 Cléopâtre et Antoine avaient célébré avec de grandes fêtes leur mariage à Antioche (4). Antoine avait donné à la reine, comme présent nuptial et pour compenser ce qu'il prendrait dans le trésor d'Alexandrie, quelques parcelles de l'aaicien royaume d'Egypte, qu'il prenait sur le domaine de souverains vassaux et à des provinces romaines : Chypre, une partie de la côte de la Phénicie^ les riches plantations de palmiers de Jéricho, certaines régions de la Gilicie et de la Crète très productives, parce
(1) Vov. Appibn, B. C, V, 98.
(2) Id., ibid., V, 98.
(3) Id., ibid., V, 98; Dion, XLVUI, 54.
(4) En Syrie, selon Pldtarqcë, Ant.y Sô, — Kromater, Hermet^ XXIX, p. 571, qui corrige l'erreur de Thistorien Josèphe, semble avoir établi d'une façoii dctînitive que la donation fut faite cet hivei-là.
■qu'elles étaient couvertes de forêts (4). De son côté Gléopâtre, selon la coutume suivie par les rois d'Egypte quand ils contractaient un nouveau mariage, avait inauguré une ère nouvelle, et commencé à compter les années de son règne en partant du i" septembre de i'an 37 (2). En somme, le mariage avait été célébré
(1) Pour ee qui est des erreurs contenues dans Plutarque, Dion et Josèphe au sujet de ces donations, voy. Kromateh, dans Hermes, XXIX, p. 580 et suiv.
(2) Porphyrii Tyrii, dans Moller, F. H. G., IIî, p. 724. Lb- THONNE, Recueil des interiptions grecques et latinei de l'Egypte, Paris, 1842-1848, II, p. 90 et suiv., à l'aide des pièces de monnaie a éclairci le passage de Porphyre et expliqué cet événement d'Antioche, qui reste obscur dans Plutarque, en démontrant que ce fut alors qu'Antoine épousa Cléopâtre. Kromayer, Hermes, XXIX, p. 584, développant la théorie de Letronne, a démontré que les donations faites à Cléopâtre se rapportaient iu mariage et constituaient im présent nuptial. L'explication de Letronne me paraît décisive, et c'est une des plus importantes découvertes concernant l'histoire de cette époque. Elle seule nous permet d'expliquer la grande énigme qu'est la bataille d'Actium. L'objection de Strack qu' « Antoine n'a jamais été roi d'Egypte » n'a aucune valeur; et elle ne sert qu'à démontrer encore une fois quel danger il y a à apporter, sur l'exemple de Mommsen, des conceptions juridiques trop rigides dans l'étude des époquçs révolutionnaires. Comme l'a dit si bien M. Bouché- Leclercq, dans une note très importante de son admirable Histoire dei Lagides (vol. II, t, 257, n. 1) « qu'Antoine n'ait jamais étó roi d'Egypte et n'en ait jamais porté le titre... cela est certain; que, juridiquement pariant, compter ses années de régne, eût été une anomalie, cela est incontestable ». Mais nous' sommef; dans ime époque de révolution, où les chefs des partis sont toujoui-8 obligés d'avoir recours à des expédients contradictoires, et de reculer à chaque instant devant les conséquences d.iS actes qu'ils ont accomplis. Antoine voulait dunner une satisfaction à Cléopûtio sans trop troisser l'opinion publique do l'Italie : il n'a donc pas avoué son mariage. L'hypothèse do M. Bouché-Leclercq, que Cléopâtre ait frappé cette monnaie pour doimer à son peuple « l'attestation visible de l'avènement d'Antoine comme protecteur et souverain do l'Egypte » et qu'Antoine se soit borné à ne pas le désavouer, est très ingénieuse et très possible. Toute cette politique flotte dans i'óqui' voque.
avec toutes les cérémonies habituelles des mariages dynastiques de l'Egypte, sans que toutefois le nouveau couple royal pût être absolument comparé à ceux qui l'avaient précédé sur le trône. En effet, si Antoine en contractant ce mariage dynastique avait consenti à confondre son titre de mari de la reine avec son autorité proconsulaire, il n'entendait pas renoncer à l'avantage qu'il y avait pour lui à pouvoir se présenter partout comme proconsul romain, ce qui était un titre beaucoup plus redoutable que celui de roi d'Egypte. Aussi sans prendre garde aux contradictions dans lesquelles il s'enfonçait, il fit mettre, sur les pièces de monnaie d"Ég\T)te. son effigie et celle de Cléopâtre, mais il y prit le titre de triumvir et d'aÙToxpatwp, ce qui est la traduction grecque d'imperator, et non le titre de roi d'Egypte (i); il n'informa pas le sénat romain de son mariage, il ne répudia pas Octavie, la matrone qu'il avait épousée selon les rites sacrés de la monogamie latine et qui élevait avec tendresse ses enfants à Rome; il voulut en somme, comme un roi d'Orient (2), s'arroger le droit d'avoir plusieurs femmes légitimes, droit que César avait songé, disait-on, lui aussi, à se faire donner. En réalité Antoine et Cléopâtre avaient désiré l'un et l'autre cet étrange mariage pour des motifs personnels et chacun avec l'intention de se servir de l'autre pour arriver à ses fins, et en lui donnant en échange le moins possible : Cléopâtre, pour agrandir le royaume d'Egypte et pour écraser plus facilement à l'intérieur l'opposition faite à son gouvernement; Antoine, pour avoir ce qu'il lui fallait pour son expédition contre les Parthes. C'était le commencement entre
Ci) Voy. Letronnk, B., I. G. L., II, 90 et suiv,
(2) Plutarque, Ant.f 36.