JOSÈPHE, A. J., XV, IV
(3) Jd., ibid., XV, m, 8.
rait à la fois mécontente et abattue; Taccès de fureur qui avait soulevé Rome en Tan 39 ne pouvait guère se renouveler ; Tégoïsme dissolvant ne cessait de faire des progrès; en dehors des coteries politiques dominantes, le publie^ c'est-à-dire ce qui restait des anciennes classes et les classes nouvelles qui se formaient, était envahi par un mécontentement chronique, mais peu précis, contre tout ce qui existait alors, par une sympathie vague et irraisonnée pour le lointain Sextus, par un regret de l'ancien temps, dont, pensait-on, non seulement les mœurs, mais les institutions politiques étaient meilleures. Suffisants pour rétablir une certaine entente et une certaine union morale dans la majorité exclue du pouvoir, ces sentiments n'étaient pas assez forts pour s'imposer aux chefs des coteries politiques, qui ne redoutaient encore que les émeutes et les explosions violentes de la fureur populaire. Octave pouvait ainsi préparer sa revanche définitive sur Sextus, malgré l'impopularité de cette guerre, et Antoine pouvait diviser l'empire par son étrange mariage, contre lequel personne ne protesta à Rome, ni dans le sénat, ni dans les comices. L'Italie tout entière était dans une sorte d'énervement stérile qui nous est représenté avec une grande évidence par les débuts incertains et presque mesquins d'Horace. Tandis que Virgile, fils de paysans, courageux et patient devant son travail de poète comme ses ancêtres l'avaient été devant leurs labours, continuait ses Géorgiques, lisant et consultant beaucoup d'ouvrages, faisant et défaisant un grand nombre de vers pour n'en conserver que quelques-uns de parfaits (1), Horace, toujours incertain, toujours timide, toujours
(1) DoNATBS, p. 59 B., Gellius, N. a., XVII, iî; Qdintilien, X, m, 8.
embarrassé, se risquait alors à tenter certains mètres d'Archiloque, les Ïambes, dont on ne s'était pas encore servi à Rome, mais simplement pour traduire en vers certains souvenirs de la guerre civile (1), pour injurier un ennemi de Virgile (2), pour raconter une petite intrigue galante qui datait déjà de trois ans (3), ou encore pour traiter certains sujets obscènes et comiques, comme par exemple les amours des vieilles femmes, qui plaisaient tant à la grossièreté des anciens. Il composa même sur ce sujet deux épodes (4), d'une obscénité telle que l'on n'en trouve guère de pire dans toute l'histoire littéraire; il s'attribuait, pour les rendre plus intéressantes, des turpitudes qui n'étaient pas rares à cette époque, mais qu'il n'a pas nécessairement commises lui-même, bien qu'il l'affirme. La forme concise et vigoureuse est d'une grande beauté, et témoigne déjà de cet art consommé à manier ài langue et le style, à tout dire et à tout peindre en quelques mots, dans lequel Horace surpassera tous les poètes de l'antiquité. Mais le fond de toutes ces poésies était encore bien pauvre, comme celui des nouvelles satires qu'il composait alors, et où il rapportait un autre souvenir, comique cette fois, de la guerre civile (5), ou racontait une aventure malpropre arrivée à la fameuse sorcière Canidie (6), ou se plaisait à montrer combien il était jalousé et importuné à cause de son amitié pour Mécène (7). Enfin il composait une nouvelle défense de ses satires, où il répondait à ceux
(1) Épodes, 13.
(2) Ibid., 40.
(3) Ibid., H.
(4) Ibid., 8 et 13.
(5) Sat., l, 7.
(6) Ihid., I, S,
(7) Ibid., I. 9.
qui l'accusaient de s'attaquer aux personnes, en faisant savoir qu'il avait l'approbation de Virgile, de Plotius, de Vmus, de Mécène, de PoUion, de Messala (1). Même s'il eût attaqué, au lieu d'hommes humbles et obscurs, tous les hommes puissants du parti d'Octave, on se demande si un autre que lui aurait éprouvé le besoin de tant se justifier devant le public. Une seule fois il fit une petite incursion dans la politique, en lançant ses iambes contre un affranchi devenu tribun militaire dans l'armée d'Octave (2); il oubliait qu'il avait lui-même, peu de temps auparavant, écrit une satire où il se glorifiait d'être le fils d'un affranchi. En réalité, Horace ne savait pas encore s'orienter dans cette grande incertitude des esprits, dans ce doute universel, qui laissaient ceux qui avaient le pouvoir libres de tout oser, mais à leurs risques et périls. On pouvait entreprendre les choses les plus hardies, mais malheur a celui qui ne réussirait pasl
(1) Sai., I, 10.
(2) Épodes, k^
LA CAMPAGNB DE P£RSB
Antoine était le seul des triumvirs qui osait encore imaginer et exécuter de grandes choses. Au mois de mars de Tan 36, il se dirigea, avec son armée et avec Cléopâtre vers Zeugma (1); là il se sépara de la reine, il fit mine de vouloir forcer le passage du fleuve qui était gardé (2); il laissa peut-être quelques légions sur l'Euphrate , et avec dix légions et 10,000 cavaliers (3), il se mit en marche vers le milieu d'avril. Il avait à faire près de dix- neuf cents kilomètres (4), ce qui allait demander cinq mois. Après avoir franchi le Taurus, il arriva dans les premiers jours de mai à Melitene, et se dirigea vers Satala où il était dans les premiers jours de juin; de là il reprit sa longue route vers le haut plateau d'Erzerum, où en juin il trouvait déjà rassemblée toute sa grande armée, les six légions de Canidius qui étaient revenues du Gau-
(1) Voy. JosÉPHB, A»J.y XV, IV, 2; B. /., I, xviii, 5. Strabon, XI, XIII, 4 (524).
(2) Dion, XLIX, 25; mais 11 s'agit évidemment d'ime feinte. Voy. Kromayer, dans Hermet, XXXI, p. 101.
(3) C'est une supposition que fait Kromayer, dans Hermes^ XXXI, p. 7i.
(4) Strabon, XI, xiii, 4 (524) et Plutarqde, Ant., 38, comptent 8,000 stades, c'est-à-dire 1,440 kilomètres de Zeugma à i& frontière de Mèdie : Tite-Livk, Per., 130 milles, c'est-à-dire 443 kilomètres de la capitale de la Mèdie à la frontière.
case, le nouveau roi du Pont Polémon, le roi d'Arménie Artabaze (ou Artavasde) qui était venu à sa rencontre avec une partie de son contingent (6^000 cavaliers et 7,000 fantassins), les petits contingents orientaux, le grand parc de siège, et tous les hommes de peine, toutes les bêtes de somme (4). 11 semble que le reste du contingent arménien était déjà à la frontière du royaume, et prêt à entrer en Mèdie (2). Les seize légions devaient compter environ cinquante mille hommes, auxquels il faut ajouter la cavalerie d'Antoine, les contingents des alliés qui s'élevaient à environ 30,000 hommes (3), celui du roi d'Arménie qui comptait 16,000 cavaliers, en tout environ 100,000 hommes, c'est-à-dire une des plus grandes armées de l'antiquité. Avant d'entrer en campagne, Antoine la passa tout entière en revue; puis il se mit définitivement en marche vers la frontière de la Mèdie, accompagné d'un brillant état-major de grands personnages romains, parmi lesquels Domitius Ahénobarbus et Quintus Dellius, un ancien officier de Cassius, qui était passé au service d'Antoine.
A ce même moment le gouvernement des triumvirs regagnait en Italie, dans la lutte contre l'opinion publique, une partie du terrain perdu en l'an 39. Octave recommençait la guerre contre Sextus Pompée, sans que l'Italie fît, comme on le craignait, aucune tentative pour Ten empêcher. Le plan soigneusement étudié fut exécuté avec précision : le même jour, le !•' juillet de l'an 36, Lèpide partit d'Afrique avec soixante-dix vaisseaux de guerre, douze légions et 5,000 cavaliers numides montés sur mille vaisseaux de transport;
(1) Plutarqdb, Ant., 37. Voy. Kromater, Hei"mes,XXXl, p. 82.
(2) Voy. Kromater, Hermes, XXXI, p. 83 et suiv.
(3) Plutarqdb, Ant., 37.
Taurus quitta Tarente avec cent deux vaisseaux; Octave sortit avec Agrippa de Pouzzoles, avec le reste de la flotte, après avoir fait sur le vaisseau amiral une libation solennelle à Neptune, aux dieux des vents et du temps calme, en les conjurant de lui venir en aide pour qu'il pût venger son père (1). Mais Neptune s'obstinait à favoriser le fils de Pompée, et il dérangea aussitôt Texécution d'un plan si bien concerto en déchaînant un grand vent et un grand orage. Taurus, après avoir en vain tenté de tenir tête au vent contraire, fut obligé de retourner à Tarente; Octave, qui voulut continuer la traversée, perdit au cap Palinureivingt-six gros vaisseaux, et un grand nombre de vaisseaux légers et il dut se réfugier dans une rade (2); Lèpide seul, après avoir perdu quelques navires, arriva à la fin du troisième jour en vue de la Sicile, mais le 4 juillet, quand il voulut débarquer à Lilybée (Marsala), il se trouva tout seul aux prises avec l'ennemi. Cependant il put débarquer sans difficulté. Sextus, qui ne possédait que huit légions et environ deux cents vaisseaux, ne poua vit faire face aux trois attaques à la fois; il avait donc envoyé des troupes à Pantellaria et aux îles i^gades, fortifié de nombreux points de la côte, et laissé une légion à Lilybée ; mais il avait réuni ses forces les plus considérables dans le triangle formé par Milae (Milazzo), le cap Faro et Messine, où était toute sa flotte (3),
(i) Appien, B. C, V, 98.
(2) Dion, XLIX, 1; Appien, B. C. V, 98.
(3) Dion, XLIX, 2 : ó SéÇroç, auriç (Aèv év Mea<rnv5 Oçeopfjisi, -cèv SiàîcXouv ocÙToO T7]pC)v, lij^ Ô'Aypiïmqi AYi{xoy^àpir]v âvôopjxeîv év Mu>.ai; èxOeuffev;.. Appibn, B. C., V, 97 : to Ô'àpiaTov toO vauTix»C èv M5iT<Ti^vT5 ffuvEÎxev... V, 105 : (TTpatòv 6è ìtzI [xertÓTrou ttJç £(xeXx(a( uX^ova t8(Sv (Octave) iv re neX(i>ptò(dt xal MuXaiç xal Tuvdapidi... Ces renseignements détachés, doimés à différents moments de la guerre, nous démoutreut que la disposition stratégique dtt
c*est-à-dire contre Octave qui devait l'attaquer de ce côté et qui était son ennemi le mieux armé et le plus redoutable. S'il réussissait à vaincre Octave, il ne lui serait pas difficile d'arriver à une entente avec Lèpide. Celui-ci eut donc facilement raison de la légion qui était à Lilybée. Mais à peine débarqué. Lepide dut s'arrêter lui aussi. Dès qu'il fut informé de ce qui était arrivé à Octave, Sextus Pompée envoya un certain Papias avec une partie de la flotte contre Lèpide; et si Papias n'arriva pas à temps pour empêcher Lèpide de débarquer (4), il put encore rencontrer les quatre dernières légions de Lèpide, qui étaient parties plus tard, détruire dans un sanglant combat naval deux de ces légions, couler un grand nombre de vaisseaux de transport, chargés de vivres et de matériel de guerre (2).
forces de Pompée était celle que nous avons indiquée dans notre récit.
(4) Appien ne raconte pas avec beaucoup de clarté ce que Sextus a fait pour se défendre contre Lèpide. V, 97, il dit qu'il lui opposa un certain Plennius; V, 104, il fait entrer tout à coup en scène l'amiral Papias, qui détruit une partie de la flotte de Lèpide, après que celui-ci a débarqué; il ajoute que par terre Lilybée fut attaquée non par Plennius mais par Tisiénus. Ce Tisiénus est sans doute le général que Dion appelle Gallus, parce quu Dion, dans un endroit (XLIX, 8), nous donne son nom en entier : Tisiénus Gallus. Tisiénus et Plennius formeraient-ils un seul et même personnage? Quant à Papias, il est évident que son intervention dans la lutte a été improvisée, parce qu'au chapitre icvii, Appien dit clairement 'que Sextus» voulait garder toute sa flotte (âpiarov xov vàyrtxoO) à Messine et lutter contre Lèpide seulement par terre. Il me semble donc très probable qu'au commencement de la campagne Papias était à Messine sous les ordres de Sextus, et que celui-ci le détacha contie Lèpide quand il sut que SextiUus Taurus et Octave étaient immobilisés à cause des dommages subis pendant la tempête. Ainsi s'explique que Papias n'ait pu attaquer Lèpide, qui était déjà débarqué, mais seulement la partie de sa flotte qui formait la seconde expédition.
(2) Appien, B. C, V, 104.
Intimidé par cette attaque sur ses derrières et informé de ce qui était arrivé à Taurus et à Octave, Lèpide s'enferma dans Lilybée.
Ainsi quelques jours après la bruyante ouverture de la campagne, tout le monde était tranquille de nou* veau et comme en pleine paix. Sextus n'osait pas profiter du moment pour attaquer Octave; il savait que ses forces étaient trop inférieures pour risquer un tel coup qui, S'il réussissait, aurait pu changer la situation; il préférait attendre, s'imaginant que les pertes subies par Octave étaient très considérables, et espérant qu'il ne recommencerait la campagne que l'année suivante (1). Or tant de choses pouvaient arriver en une année I Aussi il restait sur ses gardes à Messine. En même temps Statilius Taurus ne quittait pas Tarente; Octave et Agrippa réparaient leur flotte auprès du cap Palinure, et Lèpide lui-même attendait sans rien faire, à Lilybée, que ses alliés fussent prêts à reprendre la mer (2). Mais Sextus se trompait en espérant que Neptune allait lui faire gagner une autre année. Octave comprit qu'en renvoyant à l'année suivante la guerre, sa grande campagne, annoncée avec tant de solennité, tournerait au ridicule. L'Italie, indifférente jusque-là, avait commencé à s'agiter de nouveau, quand elle avait su que la grande expédition préparée av«c tant de soin, échouait avant de commencer; on avait fait à Rome de grandes démonstrations contre Octave et des désordres avaient éclaté (3). Il fallait donc en finir cette année même. Aidé par Agrippa, Octave s'occupa
(1) Appien, B. C, V, 100.
(2) C'est une supposition vraisemblable, qui nous explique aussi pourquoi on n'a aucun renseignement sur son action, à ce moment.
(3) Appibn, B. C, V, 99. Voy. Appibn, V, 112.
ANTOINE ET CLÉOPAtRE 107
de réparer autant qu'il était possible les avaries de sa flotte; il envoya à Tarente les matelots survivants des vaisseaux coulés pour qu'ils prissent place sur les vingt-huit vaisseaux d'Antoine qui étaient restés vides dans le port; il envoya Mécène à Rome pour y rétablir Tordre (1); il écrivit à Lèpide de se diriger surla route qui allait de Lilybée à Messine, en longeant la côte méridionale et la côte orientale de l'île, et en passant par Agrigente, Catania et Taormina, où il s'arrêterait pour attendre le débarquement de troupes qui seraient portées là par la flotte de Tarente (2). Quant à lui, de
(1) Appien, B. C, V, 99.
(2) Appien, B. C, V, 103, dit qu'Octave « étant allé à Vibon ordonna à Messala de passer en Sicile avec deux légions, de se joindre à l'armée de Lèpide et de s'établir dans un golfe près de Taormina », Il est donc évident qu'au début de la guerre Octave voulait que Lèpide, avec son armée, vînt occuper Taormina, où il recevrait les renforts envoyés d'Italie, pour attaquer de ce côté-là Sextus; ce qu'il ne pouvait faire qu'en parcourant la route indiquée dans notre récit, par Agrigente et Catania. Mais Lèpide n'a pas exécuté ce mouvement, puisqu'il ne sera pas question de lui ni dans les combats qui se livreront autour de Taormina ni dans toute la suite de la guerre, jusqu'à sa dernière phase. Dans celle-ci il fera sa jonction avec Octave, selon Dion, à Artémisium, très près de Milazzo (XLIX, 8). Appien donne une autre indication peu claire et fixe comme lieu de la jonction le territoire des IlaXaKTTTfivoC (?) — B. C, V, 117 : mais il confirme le récit de Dion en nous disant que la jonction des deux généraux s'est effectuée tandis qu'Octave opérait entre Tyndaris et Milazzo, c'est-à-dire sur la côte septentrionale de la Sicile. Ceci revient à dire cpie Lèpide était venu de Lilybée en prenant l'autre route, la plus courte, qui par Palerme longe la côte septentrionale de l'île. Si Lèpide a suivi cette route, nous nous expliquons pourquoi le plan conçu par Octave au commencement de la campagne n'a pas été exécuté : mais il reste à expliquer pourquoi Lèpide n'a pas voulu se rendre, par l'autre chemin, à Taormina et venir attaquer Sextus sur l'autre flanc. Dion, XLIX, 8 nous donne une explication qui nous fournit en même temps un argument très fort à l'appui de notre hypothèse. « Lèpide... eut des dissensions avec César. Lèpide prétendait avoir, comme collègue, une part égale
son côté, il tâcherait de s'emparer avec Agrippa des tles Lipari, de Milazzo et de Tyndari8, de façon à pouvoir débarquer une autre armée sur la côte septentrionale, et à enfermer Sextus Pompée dans la pointe extrême de l'île. Au milieu de ces préparatifs Ménodore vint avec quelques navires proposer de nouveau ses services à Octave, pour se venger de la défiance assez légitime de Sextus, qui lui avait préféré l'obscur Papias pour l'expédition contre Lèpide. Octave lui fit encore bon accueil, mais ne lui donna plus aucune charge de confiance (4) et ce fut là le seul châtiment qu'eut à subir cet affranchi pour avoir trahi trois fois, dans un Etat où la sévérité implacable envers les affranchis ingrats avait été, pendant des siècles, considérée comme un devoir social des classes supérieures. Ce fait suffirait à lui seul pour montrer combien la discipline et l'autorité s'étaient relâchées pendant les guerres civiles. Une telle indulgence aurait semblé un crime ou une folie, deux siècles auparavant.
Vers la fin de juillet. Octave partit de nouveau avec ses vaisseaux repaies tant bien que mal; Taurus alla ieter l'ancre dans le golfe de Squillace, et les troupes se concentrèrent à la pointe extrême de l'Italie (2), Mais ces mouvements convergents furent encore une fois contrariés, non plus par le vent et par la mer, mais par la mauvaise foi de Lèpide. Mécontent du peu
à la sienne dans la direction de toutes les ailaires; César se aervait constamment de lui comme d'un lieutenant. Aussi pencha-t-il pour bextus et entietint-il secrètement des rapports avec lui. » Lèpide se refusa à exécuter le plan d'Octave pour montrer qu'il n'était pas son suLordoimé et aussi poui* lui rendre plus diilicile son succès.
(i) Dion. XHX. 1; Appibn, B, C, V, 100-102; Oao8E,Vi, ivm. S5.
(2) Akki&ti, U. C, V. 103.
ANTOINE ET GLÉOPÂTRE 109
d'égards que ses deux collègues avaient pour lui, il en voulait surtout à Octave, qui, plus jeune que lui, le traitait d'une façon si hautaine; il lui prit donc fantaisie de montrer qu'il était son égal et qu'il pouvait n'en faire qu'à sa tête ; il se dirigea bien sur Messine, mais . au lieu de suivre la route que lui indiquait Octave, il prit l'autre, celle qui longe la côte septentrionale de l'île et passe par Trapani, Partinico, Palerme et Gefalù. Le plan qui avait été conçu devenait donc impossible. Arrivé à Vibo (Bivona), Octave fut obligé d'en imaginer un nouveau : Agrippa ferait à lui seul ce qu'ils avaient pensé faire ensemble, c'est-à-dire qu'il s'emparerait des îles Lipari et que, de i^îilazzo à Tyndaris, il s'efforcerait de harceler toute la flotte ennemie, en empêchant Sextus de protéger la côte jusqu'à Taormina; de cette façon, la mer se trouvant libre, Octave en profiterai! pour débarquer à Taormina les cinq ou six légions (nous ne savons pas exactement leur nombre), qui étaient sur le bord du golfe de Squillace et exécuter l'attaque sur Messine dont on avait voulu charger Lèpide et Messala (i).
Ce plan était beau, mais son exécution demandait
(1) Appien (B. C, V, 103) dit avec iine grande précision quo Je campement à Taormina menaçant Messine devait être fait par Lèpide et Messala, mais il ne nous explique point pourquoi, deux cbapitres plus loin, c'est Octave qui se décide à aller lui-même à Taormina, à la tête d'une petite armée. Le refus de Lepide, que nous avons supposé en nous appuyant sur un texte de Dion (voir n. 2, p. 107) nous explique très bien le changement de plan, qui n'a pu être imposé que par des raisons très graves. En efTot, il était très dangereux de tenter un débarquement dans ces conditions; et Agrippa et Octave auraient commis une véritable folie en risquant cette aventure, quand ils avaient déjà une armée en Sicile, celle de Lèpide, si Lèpide avait consenti à marcher. La mauvaise foi ou l'entôtement de Lèpide les obligea au contraire à se partager les rôles et à tenter ce coup d'audace, qui faillit unir pa? un désastre
une grande énergie, une grande rapidité, une grande présence d'esprit de la part d'Octave et d' Agrippa. Sextus était à Messine avec le gros de sa flotte, Démocarès à Milazzo avec trente vaisseaux (i). Octave se rendit à Squillace et prit le commandement de la flotte, tandis qu'Agrippa s'emparait facilement des îles Lipari (2), et pour empêcher Sextus de tourner son attention de l'autre côté, il se mit à inquiéter l'ennemi par des reconnaissances, des feintes et des escarmouches (3). A la fin, un matin, il sortit avec la moitié de sa flotte de l'île Vulcano, comptant surprendre Démocarès dans les eaux de Milazzo. Mais, à sa grande surprise, il s'aperçut que Démocarès avait déjà reçu un premier renfort de 40 vaisseaux, et un second de 70, sous les ordres de Sextus lui-même (4). Sextus commettait donc spontanément l'erreur à laquelle il aurait voulu le contraindre, et il abandonnait Messine? En voyant cela, Agrippa envoya ausssitôt un petit vaisseau à Octave pour l'avertir que Sextus avait évacué Messine; il fit venir le reste de sa flotte et, décidé à occuper le plus qu'il pourrait l'amiral ennemi, pour donner à Octave le temps de débarquer, il attaqua résolument l'ennemi (5). Les vaisseaux d' Agrippa, construits tout exprès pour la guerre, étaient presque tous de gros
irréparable. En somme le refus de Lèpide, apportait un trouble profond dans toute la campagne ; et l'histoire de cette guerre est peu claire dans Dion et dans Appien, parce qu'ils ont négligé ce fait d'une importance capitale. On ne comprend rien au rôle ambigu de Lèpide.
(1) Dion, XLIX, 2; Apiien, B. C, V, 105, donne plus de détails.
(2) Appien, B. C, V, 105, dit seulement qu'Agrippa prit Stromboli et rile Vulcano, probablement parce que ces deux iles seules étaient occupées militairement.
(3) Dion, XLIX, 2.
(4) Appien, B. C, V, 105.
(8) Id., ibid., V. 106.
bâtiments pesants, garnis de grandes tours et munis d'un puissant matériel de balistique; c'étaient les cuirassés de l'époque. La flotte de Sextus était au contraire une flotte de bâtiments correspondant à nos croiseurs; presque tous étaient d'anciens bateaux marchands, dont on avait fait des vaisseaux de guerre, c'est-à-dire plus courts, moins protégés et moins armés, mais plus agiles et plus rapides/Ces vaisseaux de Sextus Pompée se jetèrent donc au travers des très longues rames des vaisseaux ennemis^ cherchèrent à en briser les gouvernails et à les atteindre à l'avant et à l'arrière, tandis que les vaisseaux d'Agrippa s*eÏÏbrçaient de saisir avec des harpons ces furieux lévriers de la mer, ou de les chasser en faisant pleuvoir des pierres sur eux (4)r- Ce fut un long duel entre la force et la légèreté. Le soir, Sextus Pompée, qui avait perdu une trentaine de ses petits bâtiments, se retira en bon ordre vers les ports de Milazzo. La victoire était donc restée indécise. Mais Octave, qui avait reçu le message d'Agrippa, n'avait pas su agir avec la rapidité nécessaire. Pendant la journée il avait embarqué sur ses vaisseaux trois légions comprenant 1,000 hommes dïnfanterie légère, 500 cavaliers, 2,000 vétérans déjà congédiés, à qui on avait promis des terres en Sicile (2), mais il n'était arrivé que dans la soirée (3) à Leucopetra (Capo dell' armi); et là, il s'était arrêté inquiet et indécis, comme il lui arrivait souvent quand il avait à exécuter un plan bien conçu dans ses grandes lignes. Fallait-il continuer à se diriger sur Taormina et débarquer pendant la nuit, ou attendre au jour suivant? Tandis qu'Octave était ainsi hésitant à Leucopetra, Agrippa, qui avait perdu cinq
(1) A.PPIEN, B. C.y V, 106; Dion, XLÏX, 3, est moina précis.
(2) Appien, B. C, y, 110.
(3) Id., ibid., V, 109.
gros vaisseaux, ne se sentait nullement rassuré par rétrange tactique de l'ennemi, qui lui avait si facilement abandonné Messine; il se demandait si, en se déclarant vaincu tout à coup, Sextus ne lui tendait pas un piège; il voulait donc se lancer immédiatement à sa poursuite, et ne lui laisser aucun répit, même s'il fallait passer la nuit à l'ancre en pleine mer ou continuer pendant la nuit la bataille de la journée (1). Malheureusement, ses amis lui représentèrent que les hommes étaient très fatigués, et qu'il était dangereux de passer la nuit en pleine mer. Agînppa dut à la un reconnaître la justesse de ces observations et retourner à l'île Vulcano (2), avec l'intention de revenir le lendemain menacer Milazzo et Tyndaris et empêcher Sextus Pompée de s'éloigner. Il pensait peut-être qu'Octave avait déjà débarqué ses troupes.
Agrippa avait eu raison de se défier : Octave avait remis le débarquement au lendemain (3) et l'apparition de Sextus Pompée dans les eaux de Milazzo, la bataille, sa retraite, n'étaient que des feintes pour attirer le rival dans ua piège. Sextus voulait faire croire à Octave qu'il était occupé ailleurs, pour l'attaquer par surprise, à peine débarqué à Taormina, avec la flotte et l'armée et s'emparer de sa personne. Octave disparu, Sextus comptait toujours pouvoir, aidé par sa popularité, s'entendre avec Antoine et avec les autres. Il avait donc déjà dirigé d'importantes troupes d'infanterie et de cavalerie sur Taormina; et le soir de la bataille navale, il s'était retiré, feignant d'être vaincu, mais pour aller guetter Octave et se tenir prêt à fondre sur
(4) Appien, B. C , V, i08.
(2) i(l., ibid., V, 408; Dion, XLIX, ♦ lionne une autre version
(3) Id., ibid., V, 109.
lui à l'improviste le lendemain à Taormina, au milieu des opérations du débarquement (i). Et tout dans la nuit marcha à souhait poui* Sextus. Agrippa se laissa dissuader de sa première idée qui était la bonne; Octave, informé probablement pendant la nuit de la bataille navale qui avait eu lieu, crut à une victoire d'Agrippa, et se décida à faire voile le matin vers Taormina, tandis qu'Agrippa tentait de s'emparer de Tyndaris; l'infanterie et la cavalerie dirigées par Sextus sur Taormina eurent le temps d'arriver à proximité de la ville et d'y attendre Octave et ses soldats. Aussi l'après-midi, comme les soldats d'Octave, enfin débarqués, commençaient à construire leur camp, ils virent soudain apparaître au large la flotte de Sextus, et autour de la ville, de tous les côtés, sortir des corps de cavalerie et d'infanterie (2). Tout le monde comprit immédiatement qu'on était tombé dans un piège; mais comme toujours dans de telles circonstances. Octave perdit la tête, il ne sut rien faire pour organiser la défense; il aurait peut-être laissé massacrer toute son armée, si l'ennemi avait attaqué plus hardiment et si la journée eût été plus longue. Par bonheur la nuit survint et interrompit la mêlée confuse qui s'était engagée autour de la ville; mais elle ne porta pas conseil au craintif général. Se croyant cerné, ne sachant ce qu'il était advenu d'Agrippa, comprenant que Sextus ne visait pas tant à détruire son armée qu'à s'emparer de sa personne, au lieu de prendre les dispositions nécessaires pour la lutte du jour suivant, il ne songea plus qu'à se sauver en abandonnant son armée. C'est tout ce que signifie le parti désespéré qu'il
(1) Appien, B. C, V, 109.
(a) !d., ibid., V. 109-110; Dion, XLIX, 5.
prit de livrer bataille à la flotte ennemie dès le lendemain, pour se faire un chemin du côté de la mer. Pendant la nuit, tandis que les soldats achevaient les travaux du camp, Octave céda le commandement de l'armée à un officier du nom de Cornificius, et il ordonna à la flotte de se préparer à lever l'ancre; avant le jour, ayant dressé sur son vaisseau les enseignes du commandement, il fondit sur la flotte de Sextus (1). Celle-ci était beaucoup moins nombreuse, mais mieux commandée; le choc ne l'ébranla pas et la déroute fut au contraire pour la flotte d'Octave. Une soixantaine de vaisseaux furent pris (2), et les autres s'enfuirent à la débandade. Cependant Octave réussit encore une fois à s'échapper; il arriva le soir avec un seul vaisseau dans un petit golfe solitaire où il fut recueilli et secouru par Messala qui gardait les côtes (3); et bien qu'il eût de nouveau échoué honteusement dans ses plans, il parvint, lui aussi, à faire échouer Sextus dans les siens. Seule la mort d'Octave pouvait sauver le fils de Pompée, qui dans une guerre régulière devait succomber, malgré toutes les fautes de ses adversaires, parce que .ses forces étaient trop inférieures. Agrippa, dans les deux jours pendant lesquels Pompée combattait à Taormina, avait pu s'emparer, non de Milazzo, mais de Tyndaris (4), et il commençait sous les yeux des Pom-
(1) Appibn, B. C, V, 111 et Dion, XLIX, 5, donnent deux descriptions très brèves. Mais tout porte à croire qu'Octave so comporta en chef incapable et peureux, sans quoi il n'aurait pas perdu tant de vaisseaux, lui qui avait la flotte la plus considérable.
(2) Quand Octave restitua sa flotte à Antoine, il y manquait soixante vaisseaux (Appien, B. C, V, 139 : 70 sur 130); le plus grand nombre de ces vaisseaux furent perdus dans cette bar taille, la seule que cette flotte ait livrée.
(3) Appibn, B. C, V, 112.
(4) Appien, B. C. V, 109 décrit les premières tentative» qui
péiens le transport des soldats en Sicile, tandis que Lèpide, très lentement, il est vrai, s'approchait de Tyndaris avec son armée, et que Gornificius, pour ne pas mourir de faim dans son camp près de Taormina, se mettait hardiment en route pour Milazzo, qu'il croyait au pouvoir d'Agrippa. Octave fut bientôt remis de sa frayeur; il comprit que si l'on pouvait sauver Gornificius, la peur aurait été plus grande que le danger; et il envoya à Agrippa l'ordre d'expédier de Tyndaris des troupes de secours' au-devant de Gornifìcius. [^Pendant quatre jours, Gornificius marcha, combattant sans trêve, souffrant du manque de vivres, ignorant que l'on s'efforçait de le secourir, poursuivi avec acharnement par l'ennemi; si bien que le quatrième jour, se sentant véritablement à bout, il était sur le point de succomber, quand soudain l'ennemi se mit à fuir. Les trois légions envoyées par Agrippa étaient arrivées, sous les ordres d'un certain Laronius, qui est encore un de ces hommes obscurs qui, dans le désordre d'alors, arrivaient brusquement aux plus hauts commandements (i).
Ainsi, malgré les malheurs et les fautes, si Octave avait échoué dans son projet d'attaquer Sextus Pompée de deux côtés à la fois, il avait réussi à débarquer une armée en Sicile. A partir de ce moment la force du nombre reprit ses droits. Tous les jours de nouveaux soldats débarquaient à Tyndaris et l'armée grossissait. Sextus Pompée, ayant réuni toutes ses forces de terre,
fuient faites pour prendre Tyndaris; au chap. cxv il semble qu'Agrippa soit déjà maître de Milazzo; le chap. cxvi fait voir au contraire que Milazzo était encore au pouvoir de Sextus Pompée, alors que Tyndaris servait au débarquement des troupes d'Octave. Elle était donc déjà prise, comme Appien le dit B. C, V, 116 : àpxi 5i^ Ò 'AypiTntaç Tuv8api5a eUiiç»». (1) Appien, B. C, V, 113-115; Dion. XLIX, 6-7.
fit tout ce qu'il put pour entraver les débarquements et les opérations de l'ennemi (4); mais il s'aperçut bientôt, surtout quand Lèpide eut rejoint avec son armée les troupes débarquées à ïyndaris, qu'il pourrait de cette façon retarder de quelques jours la défaite, mais non l'éviter. Il ne pouvait empêcher ce débarquement continuel de légionnaires en Sicile que s'il réussissait à détruire ou à capturer la flotte ennemie; il prit donc ce parti désespéré, le seul qui lui restait, et il sortit dans les derniers jours d'août (2) avec environ 180 vaisseaux pour livrer bataille dans les eaux de Nauloque à un ennemi dont les forces étaient beaucoup plus considérables, et qui se sentait sûr de la victoire. Sextus fut vaincu; 160 de ses vaisseaux furent détruits ou capturés; il ne lui en resta que dix-sept avec lesquels il s'enfuit à Messine; et de là, ayant pris avec lui ses trésors et sa fille, il fit voile vers l'Orient. Démocarès périt dans la bataille; ApoUophane se rendit (3). C'est ainsi qu'avec beaucoup de peine et peu de gloire, Octave avait fini par vaincre Sextus Pompée.
Tandis que ces batailles se livraient en Sicile, Antoine passait en revue ses troupes sur le haut plateau d'Erzerum, et il les dirigeait sur les frontières de la Mèdie par deux routes différentes (4); le matériel de siège, dans lequel figuraient des engins énormes, et dont le transport exigeait des efforts inouïs (5), les contingents de l'Arménie et du Pont, et deux légions,
(i)AppiBN, B. C, V, H6-118; Dion, XLIX, 8.
(2) Le C. /. Xr., X, 8375 nous apprend que le 8 septembre rarmée de Pompée se rendit à. Lèpide.
(3) Appikn, B. C, V, 119-122; Dion, XLVIII» 8-11.
(4) Voy. KnoMAYKR, Herme», XXXI, p. 84.
(5) BoocHii-LscLBRCQ, Hiitoirt des Lagides, II, Paris, 1904, p. 259.
SOU» le commandement d'Oppius Statianus, prirent la route plus facile, mais plus longue, de la vallée de l'Arax; Antoine avec le reste de l'armée prit un chemin plus direct mais plus accidenté. Il arriva ainsi vers la fia de juillet à la frontière de la Mèdie. Les événements qui suivirent nous montrent qu'Antoine aurait dû attendre là l'autre corps d'armée, pour envahir le pays ennemi avec toutes ses forces réunies, au lieu de marcher aussitôt sur Phraaspa, la capitale de la Mèdie Atropatène, en devançant de quelques jours son matériel de siège et son arrière-garde. Fut-il amené par des renseignements faux, à croire que le roi des Mèdes et le roi des Parthes étaient encore loin, et qu'il serait ainsi facile de prendre la capitale par surprise? Ou, préoccupé par la situation intérieure de l'empire, voulait-il finir la guerre le plus vite possible, pour rentrer victorieux? Quoi qu'il en soit, il commit alors une lourde faute. Il arriva bien à la métropole vers la fin d'août, sans avoir rencontré l'ennemi; mais si, dans les collines de Mèdie, il était malaisé aux Parthes d'employer leur cavalerie, il leur était d'autre part facile de cacher une grosse armée pour guetter un ennemi qui ne pouvait guère se fier aux renseignements que lui donnaient les habitants. En effet, tandis qu'Antoine traçait autour de Phraaspa ses lignes de circonvallation, le roi Phraatès passait à son insu tout auprès de lui avec de grosses troupes de cavalerie, et il allait attaquer à Gazaca la seconde armée qui escortait le matériel de siège. Ce qui se passa alors n'est pas très clair. Le roi d'Arménie jouait-il un double jeu, comme l'avdient fait tant de fois dans ces guerres les rois d'Orient? L'armée formée tant bien que mal par le roi du Pont avait-elle peu de valeur? Toujours est-il que le parc de siège fut pris et détruit, que les troupes d'OppiuH
furent écrasées, et que Polémon fut fait prisonnier; quant au roi d'Arménie, soit qu'il fût vraiment pris de panique, ou qu'il feignît d'avoir peur, il retourna dans son pays, emmenant avec lui la meilleure partie de la cavalerie et celle qui était "le mieux exercée à la tactique de l'ennemi (1). Antoine cependant ne perdit pas courage, et il résolut de continuer le siège, môme sans les machines, espérant pouvoir livrer bataille à l'armée des Parthes, qui, revenue maintenant vers Phraaspa, rôdait continuellement autour de ses lignes, toujours présente, toujours gênante et toujours insaisissable. La légion était un instrument de guerre puissant comme une massue; mais pouvait-on avec une massue écraser des essaims de guêpes? Antoine fit différentes tentatives pour amener l'ennemi à livrer bataille; une fois même il s'éloigna avec toute sa cavalerie, dix légions et trois cohortes prétoriennes jusqu'à un jour de marche de la ville; il recueillit d'énormes quantités de vivres, il pilla et incendia; il feignit même à un certain moment, à l'occasion d'une escarmouche, d'avoir été saisi de panique. Les Parthes s'y laissèrent prendre, et ils attaquèrent, espérant une nouvelle bataille de Carrhes. Mais dès qu'ils s'aperçurent que les légions tenaient bon et qu'elles exécutaient des contre-attaques, ils tournèrent bride et s'enfuirent. Ce fut en vain que l'infanterie romaine les poursuivit environ dix kilomètres et la cavalerie environ trente; on ne put en tuer ou en capturer qu'un petit nombre (2). Il fallut revenir au siège, dans l'espoir que la ville, étant réduite à la dernière extrémité par la famine, les Parthes attaqueraient les troupes romaines pour la délivrer.
(4) Plutarqur, Ant., 38-39; Dion, XLIX, 25. (2) Pldtarque, Ant.t 3».
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE li9
Le mois de septembre passa cependant (1); les assiégés faisaient de fréquentes sorties (2), prouvant ainsi qu'ils avaient bon courage et ne manquaient pas de provisions; les opérations du siège étaient rendues plus difficiles par la perte du matériel; les pluies et les brouillards d'octobre commençaient; comme on avait tout pris dans les régions avoisinantes, il fallait envoyer des détachements plus loin pour se ravitailler (3) ; tenue dans une alerte continuelle, soumise aux plus lourds travaux, l'armée s'exténuait de fatigue et de disette. Mais Antoine tenait bon; il maintenait la discipline avec beaucoup d'énergie (4), résolu à bien mettre à l'épreuve la patience d'ennemis, qui étaient certes agiles et vaillants, mais n'étaient pas habitués à faire campagne pendant l'hiver. Si l'armée romaine se fatiguait, Phraatès aussi était inquiet, en voyant que les jours diminuaient et qu'Antoine n'avait nullement l'air de vouloir lever le siège (5). A la fin, comme Phraatès ne voulait pas risquer une bataille, il eut recours encore une fois à la ruse perfide qui avait réussi au Suréna, et il fit répandre dans les légions fatiguées le bruit que le roi des Parthes était disposé à conclure une paix honorable, si Antoine ne s'obstinait pas à prolonger la guerre. Les détachements qui sortaient pour aller fourrager ne rencontraient plus de bandes d'ennemis prêts à se jeter sur eux, mais de simples groupes de cavaliers qui s'approchaient d'eux amicalement, et dont les officiers cherchaient à lier conversa-
(1) Plutarqde, Ant., 40 : [lExà çôivoTcwptv^v l<n]y.zplœt . Voy. KnoMAYER, dans Hermes, XXXI, p. 92.
(2) Plutarqce, Ant., 39; Dion, XLIX, 36.
(3) Pldtarque, Ant., 40; Dion, XLIX^ 26.
(4) Dion, XLIX, 26-27.
(5) Plutarque, Ani., 40; Dion. XLIX, 27.
i20 GHANDEtJR ET DÉCADENCE DE ROME
tion avec eux, leur disant que les Partbes voulaient la paix. La nouvelle que Tennemi désirait la paix se répandit parmi les soldats fatigués, qui manifestèrent une très vive joie; Antoine lui-môme en fut ébranlé un instant; ne sachant s'il pouvait se fier à ces avances, il fit une enquête pour s'assurer de ce qu'il y avai4; de vrai dans ces bruits qui couraient, et il finit par offrir à Phraatès de faire la paix, s'il lui restituait les étendards et les prisonniers de Crassus. Ne pouvant con- (juérir la Perse, ne voulant pas rentrer dans l'empire les mains vides, il réclamait au moins ces pauvres symboles de l'honneur militaire! Mais Phraatès refusa et répondit que, si Antoine voulait se retirer immédiatement, il consentirait à ne pas inquiéter sa retraite; qu'il ne pouvait lui accorder davantage (i). La ville faisait une résistance opiniâtre, les soldats étaient épuisés, l'hiver approchait et le ravitaillement de l'armée devenait de plus en plus difficile. S'il ne consentait pas à se retirer, Antoine n'avait devant lui que deux perspectives : ou camper sous la neige, de vaut la ville, tout l'hiver, ou tenter quelque coup d'audace, aller chercher plus loin encore des vivres, un abri, un champ de bataille (2). Antoine regarda autour de lui son armée fatiguée et découragée; peut-être aussi il pensa à l'empire en dissolution qui réclamait là-bas sa présence et qui l'aurait cru perdu s'il eût subi même un petit échec. Dans les derniers jours d'octobre il accepta les propositions de Phraatès et il ordonna h^. retraite.
Mais Phraatès voulait imiter jusqu'au bout la perfidie du Suréna en poursuivant sans pitié l'ennemi
(1) Plutarque, Ant., 40.
(2) BoncHÉ-LECLERGQ, Hïttoire de» Lagidet, II, Paris, 1904, p 200.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE iti
dans sa retraite, et il aurait peut-être réussi, si Antoine, avant de partir, ne se fût douté, nous ne savons trop comment, des intentions de l'ennemi. Il résolut alors de prendre une autre route que celle qu'il avait suivie pour venir, et de passer par un chemin encore plus escarpé et par suite peu praticable pour la cavalerie. C'est peut-être la route qui, à notre époque, passe par Tabriz et vient tomber sur TArax à Julfa. Cependant Phraatès ne renonça pas entièrement à son projet, el dès le troisième jour il vint tourmenter l'armée romaine pendant sa retraite périlleuse qui dura vingt-quatre jours. Mais dans le danger et la souffrance Antoine retrouva, pour la dernière fois, toutes ses grandes qualités de chef. Infatigable, toujours prêt à accourir à l'endroit où Tarraée était menacée par l'ennemi mobile qui tantôt l'attaquait par devant, tantôt en queue, sachant encourager les soldats par les paroles et par l'exemple, prenant gatment sa part de tous les dangers et de toutes les privations, il soutint si bien le courage de l'armée que, tout en épuisant ses provisions, en se nourrissant à certains moments de racines et en buvant de l'eau croupie, elle ne résista pas seulement aux attaques continuelles, mais — ce qui était plus difficile — aux propositions de paix captieuses qui avaient perdu l'armée de Crassus. Ce fut en vain que l'ennemi promit à l'armée romaine de ne plus l'inquiéter ci elle quittait la route aride et fatigante qu'elle suivait dans la montagne pour descendre dans la plaine où l'eau était en abondance. Sourde à ces promesses fallacieuses, bien unie , combattant toujours , osant même de temps en temps, bien qu'elle battît en retredte, se jeter sur l'ennemi et l'attaquer à son tour, l'armée romaine porta de l'autre côté de l'Arax les aigles des légions. Vingt mille légionnaires ou auxiliaires et
quatre mille cavaliers avaient péri au cours de Texpédition. Antoine n'avait pas réussi à faire la conquête de la Mèdie, mais Phraatès n'avait pas non plus pu répéter les massacres de Garrhes (1).
Antoine, se souvenant là encore des leçons de César, envoya au sénat un compte rendu de son expédition, dans lequel il ne manquait pas de dire que tout avait réussi à merveille (2). Il mentait, sans doute, avec Taudace dont les politiciens de l'époque était coutumiers; mais il est juste de dire que si Antoine faisait alors un récit mensonger, le jugement des anciens et des modernes sur cette expédition a été trop sévère (3), Antoine ne commit en réalité qu'une faute véritable, celle de laisser Phraatès s'emparer de son parc de siège. En dehors de cela, il faut reconnaître que le plan stratégique était grandiose et excellent (et la chose n'est pas surprenante, puisque César en était l'auteur); qu'Antoine fit preuve d'audace en voulant le mettre à exécution; qu'il prépara son expédition avec grand soin, et quii sut ensuite diriger avec beaucoup de vigueur et d'activité une armée aussi nombreuse.
(4) Plutarque, Ant., 41-50; Dion, XLIX, 28-31.
(2) Dion, XLIX, 32.
(3) Voy, la belle réfutation de Kromater, dans Hermes^ XXXI, p. 90 et suiv. M. Bouché-Leclercq, dans son Histoire des Lagides^ s'éloigne un peu moins de la tradition. 11 dit (II, p. 259) qu'Antoine commit une « faute initiale » en quittant trop tard la Syrie; et que cette faute aggrava l'autre, « plus lourde encore, qu'il avait commise en se laissant entraîner dans une aventure dont il n'avait pas su peser les risques. Un Alexandre se fût tiré d'affaire en ne regardant pas derrière lui, en corrigeant un acte d'imprévoyance par un coup d'audace. * Oui; mais il ne faut pas oublier qu'Alexandre pouvait ne pas regarder derrière lui, car il n'avait derrière lui ni un épouvantable coup d'Etat comme le triumvirat, ni les proscriptions. Il faut considôrer qu'Antoine n'avait qu'une armée révolutionnaire pour faire cette guerre.
II fit en efTet, avec rapidité et sans être arrêté, une marche vraiment gigantesque, et il réussit ensuite à mettre son armée en sûreté après une retraite très difficile de près de 500 kilomètres. II est vrai qu'Antoine ne réussit pas à prendre Phraaspa ni à obliger l'armée des Parthes à lui livrer une bataille qu'il aurait gagnée; mais d'autres que lui, et César lui-même, auraient-ils réussi? Si on ne peut pas le nier avec certitude, on peut aussi hésiter à l'affirmer. César ne faillit-il pas échouer, lui aussi, dans sa guerre contre Vercingétorix, parce qu'il ne parvenait pas, par des sièges, à obliger l'ennemi à livrer bataille? Ne triompha-t-il pas à la fin, simplement parce que l'ennemi fut contraint, non par lui, mais par la situation politique de la Gaule, à en venir aux mains ? De toute façon il n'est pas douteux que si Antoine commit des fautes, il faut rechercher la raison principale de l'insuccès dans la situation politique de l'empire romain et dans les difficultés de l'entreprise qu'il était impossible de prévoir. L'armée des Parthes était beaucoup plus forte que toutes les autres armées d'Orient, dont avaient eu raison Lucullus et Pompée; le grand éloignement ajoutait encore aux difficultés; la conquête de la Perse était donc une tout autre entreprise que n'avaient été la conquête du Pont ou celle de la S}TÌe. Rome ne pouvait guère mener à bien une telle expédition dans l'état de désordre politique et social où elle se trouvait alors. Sans doute on peut affirmer avec vraisemblance que l'armée réunie par Antoine, une des plus grandes armées mises sui pied par Rome, aurait dû suffire, au moins dans des conditions normales, à faire une marche victorieuse à travers la Perse jusqu'à la capitale, sinon à conquérir définitivement tout le grand empire. Mais il ne faut pas oublier qu'Antoine tenta cette entreprise au milieu
d'une révolution, avec très peu d'argent et avec une armée recrutée pour la guerre civile, dont le patriotisme et la discipline ne pouvaient pas être bien vigoureux. La situation d'Antoine était absolument Topposé de ce que fut celle de Bonaparte. Bonaparte fit un coup d'État après de brillantes victoires remportées sur les étrangers : Antoine dut aller chercher des victoires pour justifier un cuup d'État déjà accompli, le triumvirat, et avec l'armée même du coup d'État, démoralisée et dépourvue de patrioiisme. Il est probable qu'il eût réussi, s'il avait eu plus a'argent et de temps; s'il avait pu, cette année-là, laisser ses troupes se reposer en Arménie, faire la conquête de la Mèdie au printemps suivant, et attendre une année pour envahir la Perse. Il échoua au contraire, parce qu'il précipita les choses, l'invasion d'abord et la retraite ensuite ; et il commit cette erreur, non pas, comme aimaient à le dire les anciens, parce qu'il avait hâte de retourner auprès de Cléopâtre, mais parce que la situation créée par la révolution et les guerres civiles lui imposait de vaincre à bref délai. Maître peu sûr d'un pouvoir acquis révolutionnairement, dépourvu d'instruments solides de domination, obligé de s'occuper à la fois des affaires d'Italie et des affaires d'Orient, réduit au périlleux expédient de son mariage égyptien pour se procurer l'argent nécessaire à la guerre, Antoine n'aurait pu rester en Perse les trois ou quatre ans qui étaient absolument nécessaires pour accomplir avec succès une entreprise aussi compliquée et aussi difficile. La dépense aurait été trop audessus de ses moyens; les soldats, maîtres de tout en temps de guerre civile, se seraient difficilement soumis à un effort si long; personne n'aurait pu prévoir ce qui pouvait arriver dans tout l'empire, pendant une si longue absence. Ce n'est pas dans le manque d'aptitudes
stratégiques d'Antoine qu'il faut chercher Ja cause principale de son échec, mais dans les conditions politiques du monde romain. Le programme de César, réalisable peut-être encore au mois de mars de l'an 44, n'était plus réalisable dix ans plus tard. Les ravages de la révolution avaient plus affaibli la puissance de Rome.
vu
Après avoir congédié ses contingents asiatiques et iaissé la plus grande partie de ses soldati en Arménie, Antoine retourna bien vite en Syrie (1), où il apprit les événements qui s'étaient succédé en Italie depuis la fuite de Sextus Pompée. Octave n'avait pas seulement repris la Sicile à Sextus Pompée, mais aussi l'Afrique avec ses légions, à Lèpide; le triumvirat était fini, la déchéance de Lèpide l'ayant transformé en un duumvii*at; son collègue avait obtenu une compensation inattendue à l'acquisition de l'Egypte faite par lui. Les choses s'étaient précipitées d'une façon singulière. Après la fuite de Sextus, ses huit légions assiégées à Messine par Agrippa et par Lèpide étaient entrées en pourparlers avec les deux généraux ; mais tandis qu'Agrippa leur demandait d'attendre qu'il eût soumis leurs propositions à Octave qui était à Nauloque, Lèpide avait accepté qu'elles se rendissent à lui-même et il avait amené ces huit légions à passer sous ses ordres
(1) Voir ce que disent Plutarque, Ant.t 5i, et Dion, XLIX,
SI, sur la distribution que fît Antoine de 35 drachmes par tête aux légionnaires et sur l'aide financière que lui prêta Cléopâtre. L'exiguïté de la donation, les bruits que î'argent venait de Cléopâtre confirment qu'Antoine manquait d'argent, et que les raisons principales de son alliance avec l'Egypte ont étó les difûoultós financières.
ANTOINE ET CLÊOPÀTRE 127
en leur promettant de leur faire saccager Messine avec ses soldats (1). Se trouvant ainsi à la tête de vingt-deux légions. Lèpide avait cru pouvoir se relever de toutes les humiliations qu'il avait subies, en obligeant Octave à lui laisser la Sicile et à lui restituer les province? qu'il possédait au commencement du triumvirat. Ud instant, tout le monde avait cru qu'une nouvelle guerre civile allait éclater en Sicile. Mais Octave avait amené les légions de Lèpide, qui estimaient peu leur chef et qui espéraient améliorer leur condition en passant sous les ordres d'Octave, à se révolter, et Lèpide, abandonné par ses soldats, avait dû s'estimer heureux de ne pas être mis à mort — Octave n'osa pas faire tuer le pontifex maximus — et de rentrer dans la vie privée à Rome, pour jouir en paix des grandes richesses amoncelées pendant son triumvirat (2). La flotte elle-même n'avait pas tardé à se rendre; Statilius Taurus avait ensuite sans difficulté soumis la Sicile (3). qu'on frappa d'une contribution de seize cents talents (4); et Octave s'était ainsi emparé des latifundia situés dans l'intérieur de la Sicile, qui avaient appartenu aux chevaliers proscrits en l'an 43.
II est vrai qu'aussitôt après avait éclaté une grande révolte dans les légions, mécontentes des longs retards que l'on mettait à les payer, des maigres acomptes et des bonnes paroles que les questeurs leur donnaient au lieu d'argent comptant. Mais Octave était parvenu à les apaiser par de nouvelles promesses, qu'il n'était pas bien sûr de pouvoir tenir mieux que les prècé-
(4) Appien, B. C, V, 122; Dion, XLIX, H.
(2) Appien, B. C, V, 123-126; Dion. XLIX, 12; Vellkius, II,
(3) Orose, VI, iviii, 32.
(4) Appibn, b. C. V, 12».
dentés (1). Aussi malgré cette difficulté, le fils de César pouvait à ce moment à bon droit se considérer comme l'homme le plus favorisé par la fortune que le monde eût vu après Alexandre, car personne ne s'était jamais trouvé è vingt-sept ans à la tête de quarante- trois légions, d'une cavalerie si considérable et d'une flotte de six cents voisseaux (2), maître d'un empire qui comprenait une grande partie de l'Afrique septentrionale, l'Espagne, la Gaule, l'ïllyrie et l'itaiie, et disposant d'un pouvoir presque absolu dans une république qui s'effondrait. On s'explique donc assez bien que, dès qu'on eut reçu les nouvelles de Sicile, tout le monde politique de Rome se soit hâté de témoigner au fils de César l'admiration la plus vive et le dévouement la plus profond; et on ne trouvera pas étrange que le sénat, après lui avoir décrété les pius grands honneur.s, ne sachant plus trouver d'autre adulation, ait décidé qu'il poiirrait se gratifier lui-môme de tous les honneurs qu'il lui plairait (3), L'ïtalie avait toujours gardé ses sympathies pour Pompée; elle avait espéré longtemp^î en son succès; elle avait regretté bien vivement sa défaite (4) : mais ces sympathies et ces regrets ne pouvaient plus désormais changer la situation créée par les batailles de Mylae et de Nauloque et par la chute de Lèpide. Octave avait la force, qui est tout dans une révolution; et tout le monde le redoutait. Il avait été jusque-là un tyian ambitieux, soupçonneux, perfide et faux, implacable pour ses ennemis; et s'il était devenu
(î) Dion, XLIX, 13-U; Am^N, B. C. V, 12<J; Ofco*a, VI, ïviié,
(2) Appibk, B. C, V, 427.
(3) AmBN, B. C, V, 130; Dion, XLIX, 45.
(4) Voy. ce que dit Velléids, II, lxxix, 5, §ar la haine implacable qui s'attacha à Titiua, le gouverneur U'Aittwiixe qui pA&a«^ pour Atre respoutsable da sa mort.
un peu meilleur depuis son mariage avec Livie et tandis qu'il avait eu peur de Sextus Pompée, il y avait évidemment beaucoup à redouter de voir renaître sa cruauté et sa violence, maintenant qu'il ne se sentait plus menacé par un rival populaire. Se hâter de courtiser le féroce vainqueur, aller au-devant de tous ses désirs, semblait le parti le plus sage* à prendre à la foule d'ambitieux et de besogneux qui avaient envahi la république.
Et cependant tout le monde se trompait. Cet excèi de flatterie était presque inutile. L'Italie qui s'attendait à de nouvelles violences, pires que celles qu'elle avait subies après la bataille de Pbilippes ou le sac de Pérouse, entendit et vit tout à coup, à son grand étonnement, le terrible fils de César parler et agir presque comme le vieux Pompée, si aimé et si admiré après sa mort. Il commença, avant d'entrer dans Rome, par réunir le peuple hors du pomœrium et par lui exposer dans |Un grand discours tout ce qu'il avait accompli (1). C'était une cérémonie sans importance, mais elle rappelait au peuple la belle époque de la république, alors que l'Etat était dirigé par des magistrats et non par des tyrans. Puis, à peine entré dans la ville, le 13 novembre (2), il proclama une amnistie fiscale, comme nous dirions aujourd'hui, en faisant remise du reliquat des contributions décrétées par les triumvirs. Il s'agissait, il est vrai, d'arrérages qui ne pouvaient plus être recouvrés; mais leur abandon, s'il ne profitait guère au peuple, fit tout de même une bonne impression; c'était rendre à l'Italie l'espoir que l'ère des impôts écrasants allait bientôt être close (3), Octave abolit également quelques impôts de peu d'im-
(1) Dion, XLIX, 15.
(2) C. I. L., 1, p. 461 et 478.
<a) Appien, fi. C. V, 130; Dion. XLIX. 15.
portance (i); il répandit dans le peuple un récit de ses expéditions dans lequel il cherchait à démontrer qu'il n'avait fait la conquête de la Sicile que pour en finir définitivement avec les guerres civiles (2); il nomma augure supplémentaire un ancien proscrit, appartenant à la plus haute noblesse, Valérius Messala Corvinus (3); il décréta une loi pour défendre aux riches de porter la pourpre des sénateurs (4). En lomme, à la place des vengeances et des violences redoutées, l'Italie ne vit et n'entendit qu'actes et paroles de conciliation, dont personne n'aurait cru capable le jeune et violent triumvir. Fallait-il donc ouvrir Tâme à l'espérance? L'époque terrible des violences et des illégalités approchait-elle de sa fin? Après tant d'épreuves, bien peu de personnes osaient croire à la sincérité du triumvir. Et qu'il y eût de la rouerie politique dans de telles mesures, cela n'est pas douteux; mais il y avait aussi quelque chose de plus que les calculs d'une politique à courte échéance; il y avait le commencement d'un revirement intérieur et d'un grand changement politique qui, s'ils surprirent la plupart des gens, et semblèrent un prodige presque incroyable, se préparaient depuis quelque temps déjà à la fois en lui-même et dans les choses. Cette transformation personnelle et politique a eu une telle importance dans la vie de cet homme et dans l'histoire de son époque, qu'il convient d'en examiner avec soin tous les motifs intérieurs et extérieurs. Octave n'était pas un de ces grands hommes d'action, doués par la nature de passions véhémentes, comme Alexandre, César, Napoléon, et chez qui le succès aug-
(4) Dion, XLIX, 15.
(2) Appien, B. C, V, 130.
(3) Dion, XLIX, 16,
(4) Id., XLIX. 16.
ANTOINE ET GLÉOPÂTRE 131
mente l'ambition, l'audace, IMnergie, l'élan de l'imagination, les violences de l'orgueil, la soif des jouissances. D'une santé précaire, d'une constitution peu robuste, maladroit aux exercices physiques, impressionnable et peu courageux, il ressemblait plutôt à Cicéron qu'à César; c'était surtout un de ces hommes d'études, faits pour les travaux sédentaires, pour les longues et paisibles réflexions, et qui possèdent plus de sagesse froide que d'énergie ardente; s'il avait été peu héroïque dans la mauvaise fortune, il saurait au contraire être sage aux jours heureux, et se préoccuper, à mesure que grandiront sa richesse et sa puissance, plutôt de conserver prudemment ce qu'il avait acquis que d'acquérir davantage encore, en risquant tout dans de nouvelles aventures. Il est assez rare de rencontrer parmi ces hommes-là de grandes intelligences, car le génie est presque toujours agité et ardent; mais Octave, qui unissait à ce caractère froid et prudent un esprit puissant, aurait pu devenir, à une époque et dans des circonstances analogues à celles où se trouva le grand orateur d'Arpinum, un homme de lettres illustre ou un grand amateur de philosophie. Entraîné au contraire, encore tout jeune, dans les guerres civiles, il avait dû affronter des dangers, exercer des pouvoirs, occuper enfin une situation extraordinaire absolument disproportionnée à son courage, à sa force et à son mérite : cela avait surexcité en lui toutes ses mauvaises qualités, l'ambition, l'esprit de vengeance, la sensualité, la cupidité et fait de lui un tyran précoce, violent, cupide, vindicatif, envieux. Mais c'étaient là les éArts passagers d'un homme au caractère faible, exposé à des dangers trop terribles, écrasé par des responsabilités trop lourdes. Par nature, au contraire, il était sobre; il n'aimait ni le luxe, ni la dissipation; il était économe et
savait administrer sa fortune avec une parcimonie dans laquelle on est tenté de reconnaître le neveu de l'usurier de Velletri, et qui à ce moment ne lui faisait pas désirer d'amonceler de nouvelles richesses, mais d'atteindre le jour où, les guerres apaisées, il pourrait payer toutes les dettes du triumvirat. A la différence de son père adoptif, qui avait contracté avec tant d'insouciance des dettes si considérables, les soucis d'argent, les arrérages à payer aux légions, les difficultés financières lui ôtaient toute tranquillité d'esprit et troublaient son sommeil. Octave avait déjà reçu toutes les magistratures et tous les honneurs, même le triomphe et les statues dorées sur le forum; il lui aurait suffi seulement de le vouloir pour devenir pontifex maximus, car le peuple voulait enlever cette dignité à Lèpide pour la lui donner (i); mais ce jeune homme froid, peu vaniteux, qui, s'il n'aimait pas à obéir, n'éprouvait pas non plus grand plaisir à commander, ne tenait guère à de nouveaux honneurs : ce qu'il désirait avant tout, c'était d'en finir avec tous les terribles cauchemars dont il était assiégé depuis dix ans : révoltes en Italie, séditions militaires, trahisons des amis, guerres civiles et étrangères. Ce n'était pas en somme une situation encore plus brillante qu'il désirait, mais une situation plus sûre, plus solide, moins incertaine, moins exposée à des vicissitudes continuelles. Il était donc naturellement porté par son tempérament vers les idées conservatrices sur le luxe, sur la richesse, sur les affaires, sur l'ambition, sur la corruption, répandues dans les hautes classes de l'Italie par Gicéron, dont il avait lu et admiré les œuvres (2), bien qu'il eût contribué à le faire mettre à murt.
(1) Apwkn, B. C, V, 131.
(V) Voy. l'anecdote de Plutarqdk (6'ic., 49) qui se rapporte à une époque plus tardive.
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Même en pleine prospérité, un homme de ce tempérament, au lieu de se laisser griser par le succès et d'oublier les dangers terribles auxquels il avait eu la chance d'échapper, se serait appliqué à ne plus s'exposer de nouveau aux redoutables caprices de la fortune. Mais le changement qui se produisit chez Octave s'explique d'autant mieux, qu'il était loin encore d'être en pleine prospérité, et que, malgré la victoire qu'il venait de remporter si péniblement en Sicile, il devait sentir bien faible, bien vacillant, bien exposé son pouvoir en apparence si considérable. En triomphant de Sextus, il s'était débarrassé d'un dangereux rival; mais Octave n'ignorait pas que l'Italie avait regretté l'issue de la guerre et que sa victoire avait augmenté encore, si cela était possible, la haine que l'opinion publique avait pour le triumvirat. Les causes de cette haine universelle étaient trop profondes et trop graves, pour que la disparition d'un rival populaire pût la déraciner. La preuve était fedte maintenant, et il n'y avait plus d'illusion possible : le triumvirat n'avait abouti à rien. Une seule grande chose venait d'être tentée par Antoine : la conquête de la Perse, mais malgré les emphatiques bulletins du général, on commençait déjà à chuchoter que les choses tournaient mal. Quant à Octave, il avait mis depuis Philippes six années, six longues années, à conquérir la Sicile et à vaincre l'ennemi de sa famille. Ni Antoine ni lui n'avaient fait une seule chose qui pût être admiré du public, pas une réforme, pas une grande œuvre publique, pas une conquête; ils n'avaient pas même réussi à continuer à Rome d'une manière tolérable les services publics les plus nécessaires, qui cependant laissaient déjà tant à désirer avant la révolution. Tandis que le nombre de tous les autres magisti ats se multipliait, dans un sénat qui comprenait main-
tenant près de douze cents sénateurs, on ne trouvait plus personne qui voulût exercer l'édilité, c'est-à-dire la magistrature dont dépendaient les services publics les plus importants et le bien-être matériel du peuple de Rome, mais qui obligeait à dépenser beaucoup et ne rapportait rien (4). L'Italie avait été mise à feu et à sang et séparée de l'Orient, le monde romain bouleversé de fond en comble, l'État réduit à la faillite, la constitution séculaire de la république renversée; toutes les affaires publiques avaient été jetées dans le plus terrible désordre, et cela pour donner un peu de terre à cinq ou six mille vétérans de César, pour donner une place au sénat et dans la république à quelques milliers d'obscurs plébéiens. Il y avait en somme une disproportion absurde — tragique et ridicule à la fois — entre les résultats mesquins de la politique des triumvirs et l'exceptionnelle grandeur des pouvoirs que les vétérans et les légions leur avaient conférés, dans leur bref accès de fureur, en l'an 43. Assurément, si l'expédition d'Antoine réussissait, si la conquête de la Perse était réalisée, cette disproportion pourrait paraître plus tolérable; mais Antoine ne serait-il pas alors le seul à profiter de la gloire qui pourrait en rejaillir sur le gouvernement des triumvirs? Quels étaient les projets d'Antoine? Au point de vue de l'intérêt personnel d'Octave, une victoire d'Antoine n'était pas moins dangereuse, bien que pour d'autres motifs, qu'une défaite. Octave devait se demander si le mariage d'Antoine et de Gléopâtre ne serait pas suivi du divorce d'avec Octavie, et si Antoine n'allait pas se tourner contre lui et se venger de l'offense qui lui avait été faite à Tarente. Ils avaient déjà été si souvent sur le point
(1) DiOK. LXIX. 16.
d'en venir aux mains t Les événements de Sicile n'étaient guère faits pour l'apaiser, s'il était déjà mal disposé. Octave faisait faire des sacrifices aux dieux pour le bon succès de l'expédition (1), ne voulant pas se faire saisir par le public en flagrant délit de vœux antipatriotiques; mais il devait, au fond, désirer que l'expédition de son collègue aboutît à un écbec retentissant. De toute façon Octave comprenait que, tant que la Perse ne serait pas conquise, ni lui ni son collègue ne pourraient se faire d'illusions et s'imaginer que l'Italie eût pour eux de l'admiration. Pouvaient-ils du moins espérer être craints, à cause de leurs nombreuses légions? Mais l'enthousiasme césarien des soldats, qui en l'an 43 avait si fort aidé la révolution à triompher, s'était refroidi depuis quelque temps et avait fait place à un sourd mécontentement causé par les désillusions, la solde mal servie et les grandes fatigues. L'argent promis aux nouvelles recrues de la guerre de Modène ne leur avait pas encore été entièrement payé (2). En sorte que, tout en bouleversant à cause d'eux l'Italie .et l'empire, les triumvirs n'avaient même pas su contenter les soldats; et l'équilibre psychologique des légions demeurait d'une instabilité très périlleuse, comme le prouvait la révolte récente. Pour comble d'infortune, il devenait aussi difficile de maintenir les soldats sous les armes que de les congédier. Octave avait encore consenti volontiers à congédier huit légions, y compris celles qui avaient été recrutées en l'an 43 par lui et par Décimus, et qui ne servaient que depuis neuf ans, car bien loin de pouvoir nourrir quarante-trois légions, il ne savait même pas corn-
ei) Dion, XLIX, 32.
(2) Appien, B. C, V, 129.
ment il pourrait en nourrir trente-cinq. Il fallait pourtant donner aux soldats congédiés des terres, et son embarras était grand, car il n^osait pas s'en emparer par une nouvelle confiscation comme en Tan 42, et il n'avait pas d'argent pour les acquérir. Comment alors congédier les légions? Ces masses immenses de soldats, recrutées par les deux partis pendant cette espèce de folie qui précéda la guerre civile, allaient devenir une des plus graves difficultés pour le parti vainqueur, à la charge duquel elles étaient toutes tombées. Enfin si Sextus Pompée avait été vaincu, il n'était pas mort et il continuait à causer de grands soucis à Octave. 11 s'était enfui de Sicile pendant l'automne de l'an 36; ii s'était arrêté au cap Lacinius et y avait saccagé le temple de .Tunon; ainsi pourvu d'argent, il s'était rendu à Lesbos et fixé à Mitylène, dans la belle ville que son père autrefois avait déclarée libre, où les gouverneurs d'Antoine le laissaient recueillir des forces et essayer d'organiser une nouvelle armée contre lui. La situation générale était si incertaine, le grand nom de Pompée était eiicore si populaire et si respecté partout, en Italie comme en Orient, que les personnages les plus éminents du parti de son beau-frère n'osaient prendre la plus petite initiative contre son ennemi mortel, pour l'empêcher de préparer sa revanche (1). Enfin, depuis la violente déposition de Lèpide, le triumvirat ne reposait même plus sur un fondement juridique solide, puisqu'il avait été changé arbitrairement en un duumvirat, ce qui aurait été sans importance si le pouvoir avait été admiré et populaire, mais qui devenait dangereux pour un gouvernement discrédité et sans union. Octave avait donc compris qu'il était nécessaire,
(1) AppitN. B. C, V. 133; DIO^, XLIX, 17.
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après la victoire, de faire des concessions à l'opinion publique, de donner quelque satisfaction aux classes aisées, aux tendances conservatrices qui de nouveau reprenaient de la force, pour rendre de la popularité au nom de César devenu si odieux. La lecture du De Officiis de Cicéron, les conseils de Didymus Are'us, le maître d'Octave qui, comme membre de la secte néopythagoricienne, prêchait une morale de modération et d'abstinence, ne furent probablement pas étrangers à ce grand revirement politique. 11 ne s'en tint pas à ce qu'il avait fait aussitôt après son retour; il alla bientôt plus loin, et entreprit une demi-restauration républicaine, en restituant aux divers magistrats différents pouvoirs qui avaient été usurpés par les triumvirs (1): il s'appliqua aussi à ne pas léser les intérêts des propriétaires qui avaient eu jusque-là tant à souffrir, et malgré toutes les difficultés il réussit en effet à pourvoir les 20,000 soldats qu'il congédiait sans confiscations. Comme il ne s'agissait plus de soldats de César ayant combattu de longues années en Gaule, mais de soldats qui avaient été moins longtemps sous les armes, et qui avaient à peine connu le dictateur ou ne l'avaient pas connu du tout, on pouvait les obliger à se contenter de champs plus petits et qui ne seraient pas placés dans la plus belle partie de l'Italie. Il leur assigna donc des terres un peu en dehors de l'Italie, dans la Gaule narbonaise, à Beterrae (Béziers) et dans d'autres provinces (2) ; celles qu'il distribua en Italie étaient des terres achetées, telles que le vaste domaine municipal de Capone, dont la ville employait les revenus aux dépenses publiques. Octave amena les habitants à changer leur domaine contre
(4) Appibn, B. C, V, 432.
(2; Dio,\, XLIX, 34; voy. Kromayer, dans Hermes, XXXI, p. 44 et 15; Htgin. éd. Lachmaiin, p. 477.
nn riche territoire que la république posse'dait en Crète auprès de Gnosse, dont la ville de Capone deviendrait propriétaire et dont les revenus, estimés à 1,200,000 sesterces, suffiraient aux dépenses publiques (4). Il fit en outre restituer à leurs propriétaires les nombreux navires marchands qui avaient été réquisitionnés par lui ou par Sextus pendant la guerre (2) ; et comme, malgré toutes les troupes déjà congédiées, l'armée était encore trop nombreuse pour ces ressources, il prit le parti de se débarrasser des huit légions de Sextus Pompée, d'une façon déloyale mais peu coûteuse et qui devait plaire beaucoup à la bourgeoisie italienne. Ces légions, nous l'avons vu, étaient en grande partie composées d'esclaves des latifundia de Sicile et d'esclaves qui s'étaient enfuis d'Italie. A tous le traité de Misène avait accordé la liberté. Oublieux de cette promesse. Octave dispersa ces légions, fit rechercher les anciens esclaves fugitifs et ordonna qu'ils fussent restitués à leurs maîtres; il fit sans doute en même temps restituer les esclaves que l'on trouva dans la flotte. Environ 30,000 furent rendus à leurs maîtres (3); une économie considérable fut réalisée dans l'armée et dans le service des pensions militaires; et la classe aisée de l'Italie reçut un beau présent, retrouvant tout à coup une propriété qu'on avait longtemps crue perdue pour toujours. Octave se proposa ensuite de réprimer le brigandage dans toute l'Italie et les délits à Rome; d'instituer une sorte de gendarmerie, les cohortes vigilum, probablement à l'imitation de celles d'Egypte (4); d'élever sur le Pa-
(1) Vrlléics, II, 81; Dion, XLIX, 44.
(2) Appien, B. C, V, 127.
(3) Mon. Anc. (Lat), V, 4; Appien, B. C, V. 431.
(4) Appien, B. C, V, 432. Mais il ne s'agissait alors que d'an projet qui fut exécuté beaucoup plus tard.
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latin un grand temple à Apollon avec un grand portique (1), pour donner du travail au prolétariat de Rome trop négligé. En réalité les vieux temples tombaient en ruine, et les nouveaux temples, que l'on était en train de construire, celui de César et celui de Mars Vindicator sur le Capitole, n'avançaient que très lentement, à cause du manque d'argent et des temps troublés. Malgré cela, on allait se mettre à en bâtir un autre. En cette même occasion, Auguste acheta, toujours sur le Palatin, plusieurs maisons situées autour de la sienne, pour agrandir celle-ci et être à l'avenir mieux logé (2). En outre, pour bien montrer que les légions ne servaient pas seulement a soutenir la tyrannie des triumvirs, il décida d'entreprendre une suite d'expéditions contre les barbares des Alpes et de rillyrie, toujours à demi indépendants et toujours gênants pour les populations de la plaine et de la côte. Il pourrait ainsi sembler continuer la politique du proconsulat de son père. Enfin, et ce fut ce qui causa la plus grande surprise, il prononça un grand discours dans lequel il se déclara prêt à déposer le pouvoir de triumvir et à rétablir la république dès qu'il se serait entendu avec Antoine : il affirma ne pas douter qu'Antoine y consentirait, car, les guerres civiles étant finies, le triumvirat n'avait plus de raison d'être (3). Les historiens n'ont vu dans ce discours qu'un piège tendu à Antoine; mais ne serait-il pas possible aussi qu'Octave eût compris qu'il fallait commencer à poser la question de la fin du triumvirat? Le triumvirat ne pouvait s'éterniser; il était évident qu'il faudrait un jour sortir de la Bituation impossible où la république s'était enfermée;
(1) Velléids, II, 81; Dion, XLIX, 15; Mon. anc. (Laf.), IV, 1.
(2) Velléids, II, 81.
(3) Appien. B. C„ V, 132.
et comme Tabolition des pouvoirs exceptionnels était inévitable, il pouvait sembler habile d'en prendre l'initiative. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Octave faisait une politique meilleure, se faisait meilleur luimême, et se corrigeait peu à peu de ses vices les plus graves. Il récompensait cette fois Agrippa de ses victoires, d'une façon magnifique en lui faisant décréter des honneurs inusités et en lui donnant de grandes propriétés en Sicile, prises parmi celles qui appartenaient aux cavaliers proscrits en l'an 43 (4). Voulant sonder les intentions d'Antoine et lui donner des gages de son amitié, au commencement de l'an 35, il lui envoya deux mille hommes de choix et du matériel de guerre pour compenser les navires détruits dans les eaux de Sicile, en chargeant Octavie de conduire ces troupes. C'était là le moyen le plus habile de faire comprendre à Antoine qu'il désirait que leurs liens de parenté ne fussent pas rompus et que la paix continuât, et en même temps de le forcer à déclarer ouvertement quelle était sa véritable femme, à avouer sa royauté en se déclarant pour Gléopâtre ou à briser son alliance avec l'Egypte, en accueillant Octavie comme sa femme légitime. L'Italie ne pourrait que lui être reconnaissante d'en avoir fini sans aucune provocation, par un moyen si adroitement choisi, avec l'équivoque du pseudo-mariage d'Antioche. Une si grande modération eut aussitôt sa récompense : peu de temps après son retour à Rome on lui conféra Tinviola-
(1) iloRACs, Ep., l, xn, 4 et suiv. noua apprend qu'Agrippa avait des bleus consid^îrables en Sicile. Ils ne pouvaient guère lui venir de l'héritage qu'il avait fait d'Atticus, car noua ne voyons pas que celui-ci ait possédé de terres en Sicile : il est donc probable que c'étaient des biens de proscrits. D'où 1a suppc'sition qu'ils lui furent donnés après la conquête de la Sicile et comme récompense de ses victoires.
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bilité et tous les autres privilèges honorifiques des tribuns (1).
L'idée de faire à Antoine des avances amicales était heureuse et le moment bien choisi. Antoine n'avait pas obtenu dans l'expédition contre les Perses ce succès décisif qui aurait justifié toute sa politique, et des difficultés de tout genre commençaient à lui montrer les dangers des expédients téméraires auxquels il avait eu recours. Son échec, grandi par la rumeur publique, avait à ce point ébranlé dans l'Orient si mobile le système des royaumes et des principautés organisé par lui, que, pendant l'hiver de l'an 36 à l'an 35, Sextus Pompée avait pu, comptant sur la célébrité de son nom en Orient, former le projet de renverser Antoine. Il entama en effet des négociations secrètes avec le roi d'Arménie, le roi du Pont et le roi des Parthes; il se mit à réunir des vaisseaux et à recruter des soldats; il débarqua sur le continent et se rendit à Lampsaque. Le nom de Pompée avait encore une telle force qu'il trouva des soldats même parmi les colons que €ésar avait fait venir là. Il essaya alors de prendre Cizyque et commença une guerre véritable en Bithynie, obligea Antoine à envoyer contre Sextus le gouverneur de la Syrie, Ti tins, avec une flotte et des légions (2). En Italie, d'autre part, où l'échec de son expédition rendait encore plus intolérable au peuple son pouvoir extraordinaire, Antoine retrouvait Octave que son mariage avec Gléopâtre avait dû éloigner de lui et dont les forces s'étaient accrues. Pour toutes ces raisons Antoine était si disposé à faire bon visage aux propositions amicales d'Octave, qu'il n'acceptait pas seulement, pour le mo-
(1) Appien, B. C, V, 132; Dion, XLIX, 15; Orose, VI, xviii, 84. Voy. MoMMSEN, Res Gestae Divi Augusti (l'« édition), p. 28,
(2) Appien, B. C, V, 133-139; Dion, XLIX, 17 ot 18.
ment du moins, les changements que son collègue avait apportés à son profit dans le triumvirat, mais qu'il avait même songé à lui envoyer L. Bibulus, le fils du fameux consul qui avait été le collègue de César, avec an message amical pour lui proposer de lui venir en aide pour son expédition en lUyrie (1). Malheureusement il y avait entre les deux beaux-frères Gléopâtre, et la situation créée par la politique orientale d'Antoine était trop compliquée pour que les dispositions les plus conciliantes fussent suffisantes à la résoudre dans l'intérêt de la paix et de l'Italie. Antoine comprenait qu'il ne pouvait pas laisser les esprits, en Orient et en Italie, sous l'impression défavorable de son échec à peine dissimulé, qu'il fallait rétablir son prestige par une revanche. En effet, tandis qu'il s'occupait de faire réprimer la révolte de Sextus, il prenait le parti d'augmenter le nombre des légions, envoyait des agents en Italie et en Asie pour y recruter des soldats. Mais après le premier insuccès, il comprenait qu'une seconde épreuve était plus difficile et il voyait beaucoup mieux les dangers de l'entreprise, qu'il avait espéré pouvoir accomplir vite grâce aux plans de César. Était-il possible de demander aux légions ou aux princes d'Orient l'effort gigantesque accompli la première fois? Était-il possible de pressurer encore l'Egypte pour en tirer l'argent nécessaire à une seconde entreprise, après la première qui avait coûté si cher et n'avait rien rapporté ? Bien que gouvernée par une monarchie absolue, 1 Egypte n'était pas un instrument inanimé et que l'on put manier à sa fantaisie pour n'importe quelle besogne. Elle ne se préoccupait que des richesses, des arts, des sciences et des plaisirs; elle voulait que l'argent lût
(1) AppifiN. B. C. V, 182.
employé à payer des artistes et des hommes de science, à construire des temples et des palais, à creuser des canaux, à donner des fêtes, à augmenter le nombre des fonctionnaires^ mais non à conquérir un empire si lointain et auquel personne ne s'intéressait. Les événements des dernières années avaient dû augmenter l'aversion des hautes classes pour Cléopâtre et pour son gouvernement, car ce mariage avec un proconsul romain était un événement trop insolite et trop bizarre même pour la politique dynastique de FOrient. Enfin, il y avait une difficulté nouvelle plus grave que toutes les autres : c'est que Cléopâtre, qui n'avait jamais été favorable à l'expédition de Perse, qui s'y était résignée au début, parce que son concours avait été une condition nécessaire du mariage d'Antioche, voulait maintenant exploiter à son profit l'insuccès, c'est-à-dire détourner Antoine de nouvelles tentatives et l'amener à tirer au clair l'équivoque de sa condition, à n'être plus un roi d'Egypte caché sous le paludamentum d'un proconsul romain, à divorcer d'avec Octavie, à se déclarer ouvertement son mari et le souverain du pays, à agrandir enfin l'empire d'Egypte. L'échec de la campagne de Perse rendait seul possible le succès de son plan, car elle comprenait que, si Antoine réussissait à conquérir l'empire des Parthes, il n'aurait plus besoin de l'alliance égyptienne. Il lui fallait donc saisir le bon moment, détourner Antoine de la revanche, le rejeter sur le projet d'un grand empire égyptien. Elle justifierait ainsi devant son peuple sa politique personnelle et son mariage avec Antoine. Si rÉgypte vieillie n'aimait pas les guerres, elle aimait les apparences de la puissance et de la grandeur qui ne demandaient ni peine ni argent : elle aurait donc admiré un agrandissement de l'empire obtenu sans autres fatigues que les fatigues féminines de sa belle
reine (1). En somme Antoine comprenait que maintenant, après ravoir tenté, il lui fallait réussir à conquérir la Perse; mais les circonstances n'étaient plus aussi favorables que la première fois, sa conflance dans le succès avait diminué, sa décision commençait à chanceler. 11 fallait toutefoia, avant tout, en ânir avec Pompée.
Au printemps de Tan 35, la douce Octavîe, qu! sïô serait si volontiers tenue à l'écart dans sa demeure pour éiever ses enfants, se préparait à partir pour l'Orient, comme un général, à la tête de 2,000 hommes (2); et à la même époque la guerre commençait en Illyrie. Une flotte qui, à ce qu'il semble, était sous le commandement d* Agrippa, remontant d'Adriatique du sud au nord, chassait de leurs repaires les pirates et les populations barbares des petites îles des côtes de Dalmatie et de Pannonie, capturait les vaisseaux des Liburnes et leurs hommes valides, qui étaient des pâtres renommés et pouvaient se vendre bien (3), tandis qu'au nord de l'Italie une armée marchait sur Trieste et là se divisait en deux, une partie se dirigeant au nord contre les barbares Carnes et Taurisques, et l'autre au sud-est dans la direction de Sénia (Segna). Ce fut probablement à Sénia que l'armée et la Hotte se rencontrèrent (4) . Parti de Sénia à la tête de forces considérables. Octave pénétra dans le pays qui est aujourd'hui
(4) Voy. l'Appendice.
(â) Pldtarqdb, Ani., 53.
(3) Appibn, Ill.f 46. Voy. Sromayer, dans /T^rwiM, XXXIII, p. 4. C'est encore une supposition de sa part qu'Agrippa ait commandé la flotte. Vdlic, Contributi alla guerra di Ottavio in Illiria, Padoue, 1808, 2 et suiv., conteste cette hypothèse de Kromayer et donne d'ingénieux arguments; mais le peu de documents fait qu'il est malaisé de trancher la question.
(i) Kbomayuh, dans Hermet, XXXJII, p. 4.
la Croatie, et qui était alors occupé par des populations diverses portant le nom général de Japides; il y soumit d'abord les Mentines (Modrush) (?), puis les Avendéates. puis les Arupines (Otocbacz) (1 j, puis ies autres Japides des régions plus reculées, à qui il prit deux villes, Terpone et Métune, dont nous ne connaissons pas l'emplacement (2). Enfin il entra dans cette région de la Croatie d'aujourd'hui, que les anciens appelaient Pannonie; et mettant tout à feu et à sang, il parvint jusqu'au plus gros village, Siscia (Siszeg), placé au confluent de la Culpa et de la Sava; il en fit le siège et le prit au bout de trente jours, mais il perdit dans cette affaire Ménodore, Tancien amiral de Pompée qui l'avait accompagné et qui fut tué dans une rencontre (3). L'entreprise réussissait donc bien et elle rapportait un butin considérable d'esclaves, d'argent et de vaisseaux. Dans le cercle des amis d'Octave ces succès firent naître tant d'espérances qu'en automne, tandis qu'il quittait riUyrie pour prendre ses quartiers d'hiver en Gaule, on parlait déjà de faire la conquête du royaume des Daces, situé au delà du Danube dans ce qui est aujourd'hui la Hongrie, et aussi la conquête de la Bretagne, où César n'avait fait que prendre pied : en un mot, d'exécuter tous les desseins qu'à tort ou à raison on attribuait au dictateur (4). Antoine de son côté, tandis qu'Octave faisait cette carnpigoe dans la sauvage Illyrie, avait vaincu Sextus et Tavait fait mettre à mort, de façon toutefois à faire croire que ce meurtre était causé par une erreur fatcJe dans des ordred
(i) ArviE.v. VI. , 16; KnoyAYEi», dans Hermes, XXXIÏT, p. 4. (2) Dion, XLIX, 85; âppien, ///., iâ-;il; KuoMAY£ft, d&us Her^ »«, XXXIII, p. 5, n. 3.
\2) Dion, XLIX, 37; Appikn, Jll.» 22-i*, ^ft) Voy. Dion. XL'K, 38.