‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 4)Chapitre 8 sur 19 · IV. ii · texte numérisé non relu

IV. ii

il n'avait pas pu, lui non plus, mener à bonne fin la grande entreprise; et Tltalie, à mesure que le triumvirat se désagrégeait, reprenait son audace, perdait sa longue patience, murmurait contre tout le monde et même contre Antoine. Ainsi les premières nouvelles concernant les donations d'Alexandrie furent très mal accueillies par le public. Mais ces mêmes nouvelles causèrent une bien plus vive inquiétude dans le cercle des amis d'Octave. Parmi toutes les choses accomplies par Antoine à Alexandrie, il en était une qui devait surtout offenser Octave : c'était que Césarion avait été reconnu fds légitime de César. Par cet acte, comme aussi par l'abandon d'Octavie et de ses enfants, Antoine ne montrait pas seulement qu'il ne se souciait plus en aucune façon de l'amitié d'Octave, mais il le déclarait pour ainsi dire l'usurpateur du nom et des biens du dictateur. S'il y avait eu tant de querelles entre Octave et Antoine alors qu'Octavie était l'épouse chérie et la conseillère écoutée du triumvir, que serait-ce à l'avenir, si Antoine tombait sous Tinfluence de la reine, qui ne rêvait que de disqualifier Octave comme héritier de César, au profit de Césarion? En outre, Antoine venait de décider d'élever à trente le nombre de ses légions, en prévision de la guerre de Perse, et il avait déjà de nombreux agents occupés à recruter des soldats en Italie et en Asie. A la tête de trente légions, des contingents d'Asie, de sa flotte et de l'Egypte, disposant du trésor du roi d'Arménie et de celui des Ptolémées, Antoine allait avoir une puissance formidable, surtout s'il réussissait à faire la conquête de la Perse. Si en l'an 36 on pouvait encore se demander s'U n'y aurait pas pour Octave plus d'avantages que d'inconvénients à ce que la Perse fût conquise, il était clair maintenant qu'Octave devait faire tout son possible pour empêcher l'en-

treprise, car il serait à la merci de son rival, si celui-ci venait à réussir. Or il n'y avait pour lui qu'un moyen d'entraver l'entreprise : c'était de s'opposer, dans le sénat, à la réorganisation des provinces orientales faites par Antoine à Alexandrie. Le refus du sénat ferait naître certainement pour Antoine de grandes difficultés en Orient, qui le détourneraient de la guerre. Mais ne risquerait-on pas ainsi de faire naître une guerre civile et de grands malheurs?

Poussé par le désir de prendre lui-même, en personne, possession au 4" janvier de son second consulat, mais peut-être aussi à cause de ces nouvelles difficultés, Octave était revenu vers la fin de l'an 34 à Rome, en laissant en Dalmatie Statilius Taurus pour y terminer la guerre (1). Il tenait évidemment à examiner la situation avec ses conseillers les plus fidèles, avant de prendre une décision aussi grave. Il serait bien intéressant de connaître par des documents directs les considérations sur lesquelles se basèrent Octave et ses amis pour prendre un parti dans des circonstances si difficiles : mais faute de renseignements, nous sommes Réduits à tirer des conjectures de l'examen de la situation où se trouvaient l'Italie et Octave. Le moment était bizarre et confus. Le mouvement qui poussait tant d'esprits, effrayés par la terrible dissolution sociale dont ils étaient témoins , à remonter aux sources historiques de la nation, à revenir aux petits commencements du grand empire, avait encore fait des progrès, depuis qu'Octave à la fin de l'an 36 avait montré, par son revirement politique, qu'il penchait lui-même vers ces idées-là. Ce mouvement devenait maintenant un véritabîc rnouvement conservateur dea

(1) Appîex, m, 27; Dion, XLIX, 38.

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classes cultivées et aisées, dans lequel se laissaient peu à peu entraîner les vieux révolutionnaires euxmêmes. Bien des gens se mettaient à professer ouvertement ces idées; partout on discutait de la vraie et saine morale qui était nécessaire pour guérir le mal; la littérature était pleine de cet esprit; non seulement Virgile entonnait dans le second livre des Géorgiques son grand hymne au paysan laborieux, économe, pieux, austère et modeste, et qui n'emplit pas la république de guerres civiles « afin de boire dans des coupes précieuseg ou de se vêtir de pourpre »; mais Horace lui-même abandonnait les bagatelles dont il s'était occupé jusquelà pour aborder de plus grands sujets. S'étant à la fin décidé à publier les diverses satires qu'il s'était jusquelà contenté de lire à quelques amis, il avait, pour la mettre comme introduction à son recueil, écrit la première de ses grandes satires morales, dans laquelle il ne racontait plus de frivolités ni de petites aventures, mais étudiait une douloureuse maladie de la civilisation, qui, en vers ou en prose, avec une solennité mystique ou une ironie légère, a été impitoyablement dénoncée par tant de grands esprits, depuis Jésus jusqu'à Spencer et à Tolstoï : la passion aveugle et déraisonnée des richesses pour elles-mêmes, qui enlève aux hommes jusqu'au moyen d'en jouir et les rend plut esclave* encore que la pauvreté (i). Avec cette superbe introduction, — c'est la première des satires, —le livre avait enfin paru, et Horace n'avait pas eu à se repentie d'avoir triomphé de ses répugnances; car, à peu près à cette époque, et probablement à la suite de la publication du livre, Mécène lui fit don d'une belle propriété dans la Sabine, avec huit esclaves pour la cultiver et

(1) Voy. HoRACB, Sat., I, i, 41 et sulv.

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un bois d'une assez belle étendue (1). Par ce don, Horace devenait un bourgeois aisé, disposant d'une de ces modestes propriétés, dont Varron avait étudié l'exploitation, et sur les revenus desquelles une si grande partie de la classe moyenne désirait pouvoir vivre. Désormais à son aise et indépendant, rassuré par les changements survenus chez Octave, encouragé enfin par la faveur croissante que les idées conservatrices trouvaient auprès du public, il s'était donc mis à écrire le second livre des satires, qui devait être infiniment supérieur au premier, non seulement pour l'art déployé dans la composition, les dialogues, les anecdotes, les descriptions, l'ironie, mais aussi à cause de l'importance des sujets traités. Sans toucher jamais aux scabreuses questions politiques, Horace y illustrait simplement, avec esprit et humour, dans de brillants dialogues, par de petites scènes saisies sur le vif des mœurs contemporaines, à Faide de paradoxes bizarres, cette morale de modération, de simplicité, de sincérité que Cicéron avait tirée avec tant de solennité des traditions romaines et de laphilosophie grecque, que Didymus Aréus enseignait à Octave, au nom de Pythagore, et à laquelle aussi aboutissaient peu à peu, en se ressaisissant, les aspirations conservatrices de tous ceux qui voulaient jouir en paix de ce qu'ils avaient sauvé ou de ce dont ils s'étaient emparés au cours de la révolution. Assurément, il ne fallait plus demander à un homme de cette époque fatiguée l'audace véhémente d'un Lucilius. Horace était prudent; il parlait des vices d'une façon anonyme; s'il lui arrivait de nommer les gens, il se gardait bien de faire allusion à d'autres que des personnages sans importance. Au lieu d'inquiéter les

(1) Horace, Sat., Il, vu, 118; Ep. l, xiv, 1 : Vilice tilvarum.,.

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puissants, il préférait mettre en scène un petit propriétaire de Venouse , nommé Ofellus , qui avait été dépouillé comme lui en Tan Ai , et qui s'était résigné à devenir le colonus ou métayer de celui qui l'avait dépouillé, et il faisait prononcer par ce personnage autorisé une spirituelle invective contre la richesse. Cette obscure victime des guerres civiles condamne les vaines et stériles dépenses qu'entraîne le luxe et qui dans toutes les sociétés civilisées rendent tant de gens esclaves de l'or; il vante au contraire la simplicité et la sobriété, comme le moyen de conserver au corps la santé et d'éviter ces catarrhes gastriques qui faisaient si peur à Horace, et qui gâtent pour tant de gens dans les civilisations trop raffinées la santé et la joie de vivre; enfin il flétrit, comme ils le méritent, les riches qui ne dépensent rien pour la patrie. Après Ofellus Horace nous montre un marchand d'antiquités, un certain Damasippe, qui a fait faillite et qui a été empêché de se îeter dans le Tibre par Stertinius, un de ces étranges philosophes de carrefour, dont Rome était pleine alors. Daraasippe expose la doctrine de son grand philosophe en haillons, qui n'est qu'une exagération bizarre du stoïcisme. Tout le monde est fou sur cette terre; les honunes cupides sont fous, les avares sont fous, et aussi les prodigues, les ambitieux, les amoureux; Horace luimême est fou. « Moins que toi, en tout cas^... », dit le poète pour finir; mais combien de rudes vérités n'al-il pas, auparavant, mis dans la bouche de son Damasippet Puis nous entendons Gatius faire sur un ton solennel, et comme s'il s'agissait de la plus grave question, une longue dissertation sur l'art de préparer et de servir les mets, ridiculisant la gourmandise grossière qui s'était répandue pendant les bouleversements de la révolution, dans la ville pleine de rotu-

rîers enrichis. Le bon maître nous avertit entre autres choses qu'il n'est pas nécessaire de donner des repas somptueux, mais qu'il convient de veiller à ce que les assiettes soient bien propres et les salles bien balayées. Une autre satire attaque l'avidité de Targent « sans lequel la naissance, la vertu, l'honneur ne valent pas un fétu de paille » et sous un de ses aspects les plus hideux : la chasse aux testanaents. La petite villa que Mécène lui a donnée inspire enfin au poète de très sages considérations sur la tranquillité de la vie des champs, lui fait détester les cités pestilentielles et lui rappelle la fable du rat de ville et du rat des champs. Timide, sachant se contenter de peu, d'une santé délicate, dépourvu d'ambitions, cette manière de comprendre la vie était bien celle qui convenait à son tempérament. Ce second livre des satires d'Horace est, lui aussi, une preuve de la diffusion croissante des idées politiques et morales de Gicéron et de Varron, du grand revirement des esprits qui, bien que lentement, s'accentuait à mesure que la puissance des triumvirs s'affaiblissait et que, les plus gros appétits étant satisfaits, l'ardeur révolutionnaire se refroidissait. Les bandes de pillards qui, en l'an 44, étaient arrivées de toute part s'abattre sur Tltalie, la noblesse, les chevaliers, les classes moyennes, saccageant tout, avaient disparu; ceux qui n'avaient pas péri s'étaient repus; les vétérans de César vivaient maintenant en Italie comme des rentiers à Taise; il se formait dans ces bandes une classe de parvenus que la révolution avait rassasiés et qui, ne redoutant plus une restauration conservatrice des vieilles forces sociales, commençaient à devenir eux-mêmes conservateurs, à désirer que l'ordre fût rétabli, à se désintéresser du triumvirat, à se laisser entraîner volontiers dans ce mouvement des esprits

vers les mœurs et les institutions du passé. En somme, la révolution victorieuse s'apaisait ; on oubliait petit à petit les haines, les rancunes, les regrets de l'épouvantable crise à peine terminée, à la grande joie d'Octave qui inclinait depuis longtemps à encourager ce mouvement, parce qu'il avait plus de choses à faire oublier que les autres chefs de la révolution. En effet, si, depuis la réforme de l'an 35, il n'était plu» aussi détesté qu'autrefois, les souvenirs du passé étaient encore trop vivants et il restait autour de lui trop de rancunes et trop de défiance 1 Virgile, par exemple, qui le connaissait depuis quelque temps déjà, parlait de lui en différents endroits des Géorgiques et en faisant de lui de grands éloges; mais Horace observait encore une grande réserve vis-à-vis du vainqueur de Philippes, malgré son amitié pour Mécène, et bien qu'Octave l'eût peut-être encouragé à continuer la propagande morale entreprise par lui dans ses satires. Les donations d'Alexandrie, les méfiances bien légitimes que l'étrange politique orientale d'Antoine excitait en lui et dans son entourage, décidèrent Octave à se mettre résolument à la tête de ce mouvement traditionaliste et nationaliste au lieu de l'encourager avec discrétion; à s'en servir comme une défense contre les intrigues d'Antoine, et à se poser ouvertement en champion de la cause et de la tradition nationales, en s'opposant à l'approbation des donations qui avaient été faites à Alexandrie. Cette détermination semble avoir été très audacieuse, à nous qui savons quelles en furent les conséquences; mais il n'est pas impossible qu'Octave et ses amis se flattassent encore à ce moment de pouvoir par ce moyen acquérir de la popularité sans trop de peine et sans grand danger. L'Italie et le monde romain tout entier étaient épuisés; Antoine n'allait

pas provoquer à la légère une guerre qui l'obligerait à tout le moins à renoncer à la conquête de la Perse : il aimerait mieux renoncer à son grand projet qui, d^ailleurs, présentait bien des dangers, et rester d'accord avec son collègue. En tout cas l'opinion publique était si contraire aux donations d'Alexandrie, qu'Octave, qui désirait tant faire oublier son passé et devenir populaire, ne pouvait laisser échapper cette occasion unique de faire à la fin, après tant d'actions vilaines, un beau geste. Ce qui se passa à la séance du 1" janvier le prouve. Domitius et Sossius avaient si bien deviné l'intention d'Octave, ils s'étaient si exactement rendu compte de l'état de l'opinion publique, qu'ils avaient décidé de ne communiquer au sénat ni le compte rendu, ni la demande d'Antoine. Ainsi ils enlevaient à Octave l'occasion de se poser en défenseur de la cause nationale, et gagnaient du temps, pour permettre à Antoine de réparer son erreur. Mais Octave, qui n'eût voulu pour rien au monde manquer son geste si longtemps médité, pria les agents d'Antoine de lire les lettres de son collègue à la séance du !•' janvier de l'an 33. Ceux-ci naturellement s'y refusèrent; Octave insista; et alors ils consentirent simplement à lire la relation de la guerre d'Arménie (i). La fin de l'année approchait. N'espérant plus arriver à faire lire toutes les lettres d'Antoine et sa demande, Octave prit un parti expéditif : le 1" janvier de l'an 33, présidant le sénat comme nouveau consul^ il fit un discours de summa republica, dans lequel il raconta lui-même les lo-- étions qui avaient été faites à Alexandrie, en les nt d'une façon sévère (2).

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