XLIX
"^ 'E, Ant., 55; Cfr. Kromateb, dans Hermei. XXXIIl,
Ainsi Octave, pour gagner nn peu de popularité, se déclarait l'adversaire de la politique orientale d'Antoine. Mais personne ne prévoyait encore les terribles effets qui résulteraient de cette opposition. Octave, au fond, avait voulu simplement sonder l'opinion publique. Tout le monde, après cette séance, revint à ses préoccupations habituelles, comme s'il s'agissait d'un incident ordinaire de politique. Peu de temps après. Octave abdiqua le consulat pour le céder à un ami et retourna en Dalmatie (1); et Agrippa, qui cette année-là devait être édile, s'occupa seulement toute l'année de donner du travail aux artisans de Rome, si négligés par le gouvernement depuis la mort de Glodius et celle de César. Il embaucha, en les payant de son argent, un grand nombre d'ouvriers, pour réparer la voirie, restaurer les édifices publics les plus délabrés, nettoyer les égouts, relever l'aqueduc d'Acqua Marcia, dont on ne pouvait pour ainsi dire plus se servir (2) ; il entreprit, et toujours à ses frais, la continuation des saepta Julia, que César avait commencés pendant la guerre des Gaules (3); il distribua aux pauvres de l'huile et du sel (4); il conçut et commença à exécuter un projet encore plus vaste. Le petit peuple de Rome avait appris à aimer les bains, non pas les simples bains froids que l'on allait autrefois prendre dans le Tibre, pour la santé et la propreté, mais les bains d'agrément, tièdes ou chauds, suivis de frictions à l'huile. Comme on n'avait pas toujours chez soi de salle de bain, de»
{Ì) Appien, th., Î8.
(2) Dion, XLIX. 43.
(3) Dion, LUI, 23 dit qn'A^ppa les termina et le» Inaugura an l'an 26 avant J.-C. Il me parait donc vraisemblable de supposer qu'il fit reprendre ce travail à cette ópoque-14.
(4) DiOM, XUX, 48.
ANTOINE ET CLÈOPÀTRE ^71
spéculateurs privés avaient ouvert de médiocres établissements, souvent malpropres, où on était servi par des esclaves : il y en avait à la portée de toutes les bourses, et on pouvait même n'y dépenser qu'un quadrans (1). Agrippa voulut que cette année-là les pauvres pussent aller se laver à ses frais dans les bains tenus par des particuliers (2); et il eut l'idée de construire dans la partie la plus basse du Gbamp de Mars, dans le marais Capréa, qu'il combla probablement, faisant ainsi l'économie de l'argent qu'il aurait fallu pour acbeter le terrain, un élégant iudatorium ou bain de vapeur, ce que les anciens appelaient un laconicum, dans lequel un grand nombre de modestes plébéiens pourraient se baigner (3); à cet établissement serait ioint le grand sanctuaire, le Pantheum, qui devait être, non pas le temple de tous les dieux, comme on l'a cru souvent, en interprétant mal son appellation qui signifie seulement » très divin (4) », mais probablement un temple de Mars et de Vénus, les divinités tutélaires de la famille Julia (5). Agrippa s'appliqua en outre à donner plus d'entrain aux jeux publics, devenus mesquins depuis trop longtemps: et dès les premiers qu'il donna, il paya tous les barbiers de Rome, pour qu'ils fissent la barbe gratis aux pauvres (6). La misère à Rome était en effet si grande que cette petite dépense
(1) HoBiCE. Sat., î, m, 437 ; quadrante lavaium... ibii.
(2) DroN, XLIX, 43.
(3) Voy. Laxciam dans Notizie degli Scavi, 1884, p. ±"''' et suiv. Il me paraît vraisemblable de supposer que toutes ie8 constructions que Dion, LUI, 27, dit avoir été inaugurées en i'an 25 av. J.-C. furent commencées à ce moment-là. On a ainsi un espace de temps suffisant pour le travail.
(4) L'adjectif pantheus est souvent attribué à im dieu. Voy, C. I. L , III, 4139; VI, 695.
(5) Dion. LUI. 27.
(6) Id.. LXIX, 43.
semblait onéreuse à bien des gens; et les barbiers, qui étaient nombreux alors à Rome, comme ils le sont aujourd'hui à Naples et à Londres, ne gagnaient paâ grand'chose ; en sorte qu'Agrippa rendait service à la lois aux barbiers et à leurs clients.
Au printemps de l'an 33, tandis qu'Octave se hâtait de conclure la paix avec les populations de la Dalmatie (1), Antoine donnait des oTdres pour réunir de nouveau en Arménie, en les faisant venir des différentes parties de l'Orient, seize légions et peut-être davantage (il en avait laissé là quelques-unes l'année précédente); et il partit lui-même de bonne heure d'Alexandrie pour l'Arménie, où il voulait conclure définitivement l'alliance avec le roi de Mèdie. Il était si loin de supposer que des difficultés naîtraient en Italie au sujet de l'approbation des donations faites à Alexandrie, qu'il s'occupait sans inquiétude de la campagne de Perse. Il fut donc très surpris quand, au cours de son voyage, et probablement au mois de mars, il fut informé du discours qu'Octave avait prononcé à Rome. Pour quelles raisons son collègue, qui semblait naguère désireux de vivre en bon accord avec lui, s'opposait-il maintenant à l'approbation de ce qu'il avait fait à Alexandrie, au risque de lui faire perdre son prestige de triumvir dans tout l'Orient? La défiance est le sentiment qui prend le plus d'acuité dans le danger : Antoine envoya donc aussitôt à Rome des agents pour surveiller Octave et son monde de plus près que ne le faisaient ses agents ordinaires, et pour répondre au sénat et dans les réunions publiques au discours d'Octave, en réfutant ses accusations. Octave avait pris la Sicile et les provinces de Lèpide; il avait avantagé ses vétérans
(1) Appibn, /«., 2a.
ANTOINE ET GLÉOPÂTRE 17S
dans la distribution des terres; il n'avait pas loyalement partagé avec lui les soldats enrôlés en Italie; il lui convenait donc, au lieu d'accuser Antoine, de se montrer plus honnête et de donner à son collègue tout ce qui lui revenait (1). Il écrivit aussi à Octave une lettre, dans laquelle il répondait aux allusions faites à Cléopâtre, en déclarant franchement que Cléopâtre était sa femme, comme si Octavie n'existait pas, mais avec des expressions si obscènes qu'il me serait impossible de traduire le fragment qui est venu jusqu'à nous (2); et c'est regrettable, car on y verrait les deux principaux personnages de Tempire échanger des récriminations sur un ton digne de voyous ou d'étudiants ivres. La décence était une chose complètement inconnue des anciens. Cependant Antoine, ne jugeant pas la difficulté assez grave pour abandonner son expédition contre les Parthes, continua son voyage vers l'Arménie.
A son retour de Dalmatie, en juin ou en juillet probablement, Octave reçut à Rome la lettre d'Antoine, et sut qu'il avait envoyé des agents pour le surveiller, pour ourdir des intrigues et pour répondre è ses accusations. La réplique d'Antoine était habile et sa justesse ne pouvait pas ne pas être sentie par le public impartial, qui, s'il n'approuvait pas ce qu'Antoine avait fait à Alexandrie, n'était pas cependant saisi de cette indignation qui aurait fait tant de plaisir aux adversaires d'Antoine (1) . Le coup de sonde jeté par Octave dans l'opinion publique n'avait pas rapporté autant qu'il l'espérait. Le monde politique se montrait même encore plus réservé et plus circonspect
(1) Dion, L, 2. Pldtarqde, Ant., 55,
(2) Sdétone, Aug., 69 : Quid te mutavit... En ce qui concerne la date de cette lettre, voy. Kromayer, dans Hermes, XXXIII, p. 36.
que le public. En théorie, quand on bavardait sur le forum ou dans de petites réunions, tout le monde témoignait de son admiration pour la république, de son cuits pour les glorieuses -traditions latines, de son désir d'un retour à une politique vraiment romaine : mais, lorsqu'il s'agissait de traduire ces conversations privées en actes accomplis en plein jour, on ne trouvait plus personne pour affronter la colère d'Antoine. Il était trop puissant; il n'était pas seulement le chef de l'État; il n'avait pas seulement une armée formidable ; il disposait aussi d'un trésor considérable, avec lequel il pouvait à chaque instant venir en aide à tel ou tel sénateur dans l'embarras. En sorte que, si la plupart des gens n'approuvaient pas ouvertement Antoine, ils n'encourageaient pas non plus l'opposition que lui faisait Octave. Qu'allait donc faire celui-ci, brouillé maintenant avec Antoine et qui voyait le monde politique si incertain, le public si froid et si peu courageux? La loi qui instituait le triumvirat arrivait à son terme, et cela rendait encore plus graves les difficultés présentes. Renouveler le triumvirat comme en l'an 37, était maintenant chose tout à fait impossible. Le triumvirat était tombé dans un trop grand discrédit et n'avait plus sa raison d'être : les vétérans eux-mêmes, les magistrats et les sénateurs créés pendant les dernières années, les acheteurs de biens confisqués, tous ceux enfin qui devaient leur fortune au triumvirat, se sentant maintenant en sûreté, devenaient les adversaires de ce régime désordonné et illégal qui avait duré trop d'années. D'ailleurs, cette division de l'empire semblait à tout le monde absurde et intolérable. Antoine et Octave pourraient-ils continuer, contre l'opinion publique unanime, un régime bi décrié, même s ils réussissaient à obliger les comices
à renouveler la loi? D'autre part. Octave, bien que fort assagi, ne songeait assurément pas à se retirer dans la vie privée, après avoir rétabli tout simplement les vieilles institutions républicaines; et même s'il l'eût voulu, ses principaux amis ne le lui auraient certainement pas permis. Octave, en effet, n'avait pas le terrible prestige de Sylla pour pouvoir s'accorder du repos, sans compromettre tous les intérêts si considérables qui s'étaient groupés autour de lui et la coterie politique dont il était le cbef. La situation était devenue très compliquée et très obscure; et pour en sortir il fallait s'entendre avec Antoine qui se montrait courroucé et émettait des prétentions absurdes. Pour l'obliger à changer de politique, il n'y avait pas d'autre moyen que d'opposer à ses accusations d'autres accusations, à ses demandes d'autres demandes. C'est ainsi qu'Octave, — c'est la loi éternelle de toutes les luttes, — obligé d'entrer plus avant dans la mêlée, commença a diriger ses invectives et ses accusations, non pas sur Antoine lui-même, qui était trop respecté et trop puissant, mais sur Cléopâtre qui était odieuse aux Romains pour tant de raisons. Aux récriminations d'Antoine, il répondit lui-même, et fit aussi répondre ses amis par des discours au sénat et dans les réunions publiques; il lui reprocha de vivre avec Cléopâtre, de considérer comme ses fils les bâtards qu'il avait eus d'elle, d'avoir fait à la reine des donations considérables aux dépens de Rome, d'avoir reconnu comme fils de César, Césarion; il lui conseilla de donner à ses vétérans les terres conquises en Arménie et en Perse; il blâma la perfidie à laquelle il avait eu recours contre le roi d'Arménie; il se déclara prêt à partager avec Antoine les provinces de Lèpide quand il lui aurait donné sa part de l'Arménie et de l'Éygpte. C'était 1^ provocation la plus
i76 6RANDEUB ET DECADENCE DE ROME
violente : en parlant ainsi, en effet, Octave semblait déclarer que l'Egypte devait être déjà considérée comme une province romaine.
Les choses se gâtaient, et on commençait à s'inquiéter à Rome. Trop souvent déjà, de petites et misérables discordes avaient fait naître des guerres civiles meurtrières. Mais on devait encore être bien plus troublé à la cour d'Alexandrie. Gléopâtre voyait se former à Rome, autour d'Octave, un parti qui s'opposait à la reconstitution du royaume d'Egypte; et qui, selon toute probabilité, provoquerait tôt ou tard une guerre sur cette question (i). Gléopâtre fit-elle connaître par des messagers ses craintes à Antoine, et agit-elle, même à distance, sur soa esprit? Ou bien Antoine, tandis qu'il se dirigeait sur l'Arménie, se dit-il lui-même que cette opposition, comme auparavant les pourparlers de Tarente, avait pour but d'entraver son entreprise contre la Perse, et que par conséquent, il était utile de régler avant la guerre, et cette fois d'une façon définitive, les affaires d'Italie, en réduisant à néant l'opposition que l'on faisait à sa politique orientale? L'une et l'autre supposition sont vraisemblables. Toujours est-il que pendant l'été de l'an 33, tandis qu'il s'approchait avec une partie de son armée de l'Araxe, pour y rencontrer le roi de Mèdie, Antoine modifia tout à coup ses projets et résolut d'employer l'année suivante, non plus à faire la conquête de la Perse, mais à se débarrasser de son rival. Il se contenterait pour le moment d'offrir au roi
(1) UoucHÉ-LicLBRCQ, Histoire deê Lagidei^ vol. II, p. 285 :
« Elle (Glóopàtre) sentait approcher le jour de la lutte inóvltable, le jour où Rome lui demanderait compte, & elle, la magicienne responsable, des entreprises tentóes contre l'honneur de la grande R<';puhlique et l'intógritó de son empire. >
ANTOINE ET CLËOPÂTRE !77
de Mèdie un contingent de soldats romains, poiîr l'aider dans la guerre contre le roi de Perse^ et lui demanderait en échange de lui prêter de la cavalerie. Il enverrait une grosse armée et une flotte nombreuse en Asie Mineure, à Ephèse, et au moment où les pouvoirs des triumvirs allaient expirer, il referait la manœuvre qui avait si bien réussi à César en Tan 50 : il ferjiit au sénat la proposition de renoncer au commandement, si Octave, lui aussi, y renonçait. De deux ciioses Tune : ou Octave consentirait, et alors Antoine, mettant à profit le temps nécessaire pour lui transmettre la décision, se ferait, probablement avec le prétexte de la guerre contre la Perse, prolonger son commandement alors qu'Octave aurait déjà déposé le sien; ou Octave ne consentirait pas, et alors il pourrait commencer la guerre en se donnant comme le défenseur de la liberté foulée aux pieds par son collègue, et comme le destructeur de la tyrannie d'Octave (J). La
(4) DieN, XLIX, 41. — Nous sommes si mal renseignós 5ur cette lutte décisive, qui devait clore l'époque des grandes guerres civiles, qu'il nous faut continuellement recourir à des hypothèses, pour expliquer un peu clairement la conduite des différents personnages. Il me semble toutefois impossible d'expliquer la politique d'Antoine, sans admettre qu'il voulait profiter de la fin légale du triumvirat, pour se débarrasser de son collègue, conmie Octave s'était débarrassé de Lèpide, et rester seul au pouvoir. La proposition qu'il renouvela plusieurs fois de déposer le triumvirat avec Octave, tendait évidemment à rendre impossible à celui-ci une campagne pour la prolongation du pouvoir triumviral. Comment aurait-il osé proposer une prolongation déjà si impopulaire, quand Antoine lui-môme se déclaiait contraire? Mais comme il est peu probable qu'Antoine voulût rentrer dans la vie privée, il est évident qu'il devait avoir préparé quelque coup, pour se faire redonner au moins le proconsulat de l'Orient et le commandement de l'armée après qu'il aurait déposé avec Octave le triumvirat. Il aurait ainsi conservé sa haute situation en Orient et aurait pu continuer sfk politique compliquée; Octave, au contraire, n'aurait pu
nr. 41
t7« GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
présence d'une grande armée à Ephèse donnerait plus de force aux arguments diplomatiques. Plus fortuné en cela que César, il pouvait, pour cette intrigue, compter sur les deux consuls de l'an 33, Domitius Ahénobarbus et Sossius. Il leur fit croire qu'il voulait abolir le triumvirat et rétablir la constitution républicaine; et par ce moyen il leur persuada de proposer, dès qu'ils prendraient, au commencement de l'an 32, le gouvernement de la république, comme magistrats suprêmes, de nommer aussitôt les successeurs d'Octave au commandement des armées, si Octave, comme il était probable, continuait, en sortant de Rome, à exercer ce commandement, en qualité de proconsul. En même temps, il envoya à Cléopâtre l'ordre de préparer du matériel de guerre et de l'argent.
Quand il se rencontra avec le roi de Mèdie, Antoine lui fit donc de nouvelles propositions. Le roi les accepta, mais non (sans débattre habilement les conditions du traité, et se faire donner aussi une partie de l'Arménie (1). Pressé par les affaires d'Italie, Antoine céda, et en même temps, pour gagner tout à fait les faveurs de Polémon, il lui donna la petite Arménie (2). Puis, en août ou en septembre, il écrivit à Gléopâtre, pour lui demander de venir à Ephèse, et il partit lui-même pour cette ville, vers laquelle se dirigeait
reconquérir le pouvoir qu'en sortant de la légalité. Ànto-ine devait se dire qu'Octave ne l'oserait pa<»; car tout son plan reposait sur cette supposition. Comme le coup échoua, nous ne savons pas quels plans avaient été préparés par Antoine, pour se faire prolonger son pouvoir, après avoir déposé le triumvirat. Il semble y avoir une vague allusion à tout cela dans ces lignes de Dion : oôx 8i» ti irpà^etv oOt^ov liQeXXev, àX>'8itft>c Taîç nop'aOroO IXniai xèv Katorapa ^roi àvayxàaaxrtv, âxz xai irapóvxa, TòVv 67t>.u>v TtpoaTToo-Tfivai, il xai àTceiÔTjaavTa |&iai;<7u»au
(1) Dion, XLIX, 44.
(i) Id.. XLIX, 33 et 44.
dëjà une partie de l'armée. La distance était de 4,500 milles (1). En Italie cependant, Octave s'efforçait de gagner à lui l'opinion publique, de flatter le mouvement nationaliste et traditionaliste par tous les moyens, même les plus insignifiants. Au moment même où l'on se reprenait à admirer si fort les vieilles choses de Rome, il arriva justement qu'un des plus anciens temples de la ville, celui de Jupiter Férétrien, que l'on disait avoir été élevé par Romulus et qui était plein des vieux trophées des premières guerres, s'écroula, comme pour montrer quel soin on avait des monuments qui rappelaient les petits débuts du grand empire. Tous les archéologues et les patriotes en furent désolés; Atticus, le grand amateur d'archéologie, écrivit à Octave pour l'engager à relever le temple; et Octave se hâta d'accéder à ce désir, heureux de montrer encore une fois sa fervente piété pour les grands monuments du passé (2). Agrippa, de son côté, s'occupait des vivants et continuait à semer l'argent dans le peuple et à l'amuser. Il avait, en septembre, joint aux courses des Ludi romani, une sorte de loterie, en faisant jeter dans le public des tessères sur lesquelles était écrit le nom d'un objet auquel avait droit celui qui attrapait la tessere (3). Il fit mettre aussi, au milieu du cirque, des tables chargées de dons qui devaient être saccagées par le peuple après le spectacle. On Imagine le furieux assaut auquel cela donnait lieu, la mêlée frénétique, les coups de poing, les coups de pied, les coups de dent. Mais le moyen le plus sûr et le plus rapide de dominer les masses a toujours été de les
(1) Kromatbr, dans Hermet, XXXIII, p. 52.
(2) Cornélius Nbpos, Att., 20; Tite-Live, IV, 20.
(3) Dion, XLIX, 43 : rimportance des Ludi romani nous fait eonjecturer que ces fêtes-eurent lieu pendant ces jeux-là.
tao GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
corrompre. On continuait en même temps à irriter le public contre Gléopâtre; on commençait à lui attribuer rintention de conquérir l'Italie et de régner sur Rome; ^on inventait et on répandait les plus étranges anecdotes sur sa vie, sur ses mœurs, sur ses prodigalités, comme la fameuse histoire de la perle de dix millions de sesterces avalée par la reine ; on s'efforçait de présenter au public la lutte engagée comme une défense contre les dangereuses ambitions de Gléopâtre, qui cependant n'avail aucun des audacieux projets que ses ennemis lui attribuaient à Rome. De son côté Gléopâtre, si elle ne voulait pas trôner au Gapitole^ n'ignorait pas ce qui se .passait en Italie; elle surveillait les agissements d'Octave, et voyant que son parti, pour conserver le pouvoir, cherchait à exciter l'Italie contre elle et son royaume, elle s'efforçait, avec son énergie ordinaire, de défendre la puissance égyptienne, qu'elle venait de reconstituer. Elle faisait recueillir, dans tout son royaume, du blé, des vêtements, des métaux et tout ce qui était nécessaire pour la guerre; elle prenait dans le trésor des Lagides, 20,000 talents, c'est-à-dire environ cent millions; elle réunissait la flotte égyptienne composée d'environ deux cents vaisseaux, et avec tout cela, elle faisait voile vers Ephèse à la rencontre d'Antoine (1); elle se proposait enfin résolument de se mettre aux côtés d'Antoine, et de l'accompagner à la guerre qui devait décider du sort du nouvel empire égyptien; et c'était à la fois pour aider Antoine à triompher et pour empêcher les deux triumvirs de se mettre d'accord, en sacrifiant son royaume.
(1) Ohose, VI, XIX, 4, nous dit quo co fut Antoine qui invita Cléopàtro. Dans Plutarque, Ant.^ 56, on ne voit pas bien si ce fut la reine qui se décida elle-même à aller à Ephòse, où si elle s'y rendit «ur l'invitation d'Antoine.
Vers îa fin de Tan 3S, Cleopatra partait donc d'Egypte, pour aller à la rencontre d'Antoine (1); celui-ci approchait d'Éphèse, où il concentrait sa flotte et ordonnait aux princes de l'Orient d'envoyer pendant l'hiver des soldats et des vaisseaux; Octave à Rome observait les événements, indécis comme toujours. La fin du triumvirat approchait : qu'allait-il se passer? Vers la fin de Tannée, survint la lettre dans laquelle Antoine déclarait qu'il allait remettre ses pouvoirs entre les mains du peuple et du sénat, si Octave vou-' lait en faire autant (2) . Cette ieinte dut faire sourire les gens experts en manœuvres politiques; mais le public naïf ne put manquer d'en ótre très ému; il crut qu'Antoine était sincère, et se remit à l'admirer, persuadé que les accusations que l'on avait lancées contre lui, ces derniers temps, étaient des calomnies inventées par ses ennemis. Au fond, comme on avait toujours eu plus de respect pour Antoine que pour Octave, c'est eu lui que l'on avait le plus de confiance, et l'on aurait
(4) M. Bouchb-Lkclkrco, Histoire des Lagidês, II, p. 286. fait aller Antoine jusqu'à Alexandrie pour y prendre Cléopâtr e . «Les textes, dit-il, semés d'anacbronismes, eu du moins d'anticipations et de retours en arrière, ne nous permettent pas de pró- <ìÌBer ntinéraìre suivi par Antoine au retour de la seconde camo pagne d'Arménie. Cette campagne purement diplomatique avait dû être courte, et Antoine, qui avait laissé le commandement de Tarmée à son légat P. Canidius Crassus, avec ordre de l'acheminer vers la mer Egée, eut tout le temps d'aller conduire le jeime lotape à Alexandrie. Si, comme paraissent le croire la plupart des historiens, Antoine s'était rendu directement à Ephèse qu'il avait assignée comme rendez-vous à ses troupes de terre et à sa flotte, il y eût conduit lui-raôme son armée, qu'il, n'avait aucun intérêt à devancer, puisqu'il lui fallait avertir et attendre Cléopâtre. » Ce» arguments ont évidemment beaucoup de poids et de valeur, bien qu'ils ne me semblwU pas encoi-e suffisants pour arriver à une conclusion déônitiva. Ce détsil d'ailleurs n'est pas très important.
(8) Dion, LXIX, 41.
préféré que ce fût lui, et non son collègue, qui se chargeât de rétablir en Italie la constitution, l'ordre, la paix, cet état tranquille et paisible que tout le monde désirait. C'est ainsi qu'à la fin de Tannée, pour conserver, comme proconsul intérimaire, le commandement des armées, Octave dut avoir recours au même expédient qu'en l'an 37 : il sortit de Rome le soir du 31 décembre (1). Le triumvirat était fini, bien fini, cette fois ; aucune proposition de le renouveler n'avait été émise; Octave et Antoine s'étaient rendu compte des désirs de la nation; la république allait être rétablie 1 La joie populaire était grande. Le jour suivant, en effet, le !•' janvier de l'an 32, le sénat se réunit sous la présidence des consuls qui étaient redevenus les premiers magistrats de la République; et Gaïus Sossius mit aussitôt à exécution le projet concerté avec Antoine. Il rappela les déclarations qu'Antoine avait faites, au sujet de son retour à la vie privée, et il conclut, nous rapporte Dion, par une proposition dirigée contre Octave, et qui probablement consistait à l'inviter à ge démettre et à nommer à sa place de nouveaux généraux pour le commandement de l'armée (2). Les historiens ne nous disent pas ce que les sénateurs pensèrent de cette proposition; mais il est probable que !a plupart
(!) En ce qui concerne cet épisode, j'accepte entièrement le» explications données par Kromayer, Die rechlliehe Begrûndung des PrincipaU, Marbourg, 1888, p. 13 suiv.
(2) Dion, L, 2 : Kiv Ttapayp^ixa iiz' aÙTtji (Octave) ti ixP'lt^f lacv. Nous ne pouvons faire que des suppositions sur cette mystérieuse proposition. Mais on ne voit pas quelle autre proposition aurait pu •être faite à ce moment contre Octave, si ce n'est de nommer le successeur dans le commandement militaire, qu'il détenait encore par interim. Octave n'était plus triumvir, M. Bouché- Leclercq semble être du même avis, quand il écrit que « G. Sofiius proposait à l'assemblée d'inviter César à se démettre. • (Hittoirê dêt Lagidcs, I!, p. 285.)
d'entre eux en furent épouvantés. Ne revenait-on pas au temps de César et de Pompée où, avant de dégainer les épées,on s'était faitde part etd'autre tant de feintes analogues, en proposant de se retirer dans la vie privée, mais tous les deux à la fois, ou ni l'un ni l'autre? Et pour compléter l'analogie, voilà que, comme il était arrivé si souvent à cette époque-là, un tribun du peuple, ami d'Octave, se lève, retrouve tout à coup la voix de la puissance tribunitienne , qui était muette depuis dix ans, et met son veto (1). La république était véritablement rétablie, puisque l'on voyait tout de suite recommencer ce bel obstructionnisme dont les partis se servaient jadis pour paralyser leur action. Ainsi dans la première séance du sénat tenue après la fin du triumvirat, on ne conclut rien. Mais cela ae devait guère durer. Trop de graves intérêts étaient en jeu dans cette querelle; Octave ne tarda pas à s'apercevoir qu'en continuant ainsi, il se serait égaré dans un fourré inextricable de manœuvres parlementaires , sans aboutir à rien ; il craignit que , s'il n'effrayait pas ses adversaires par une action énergique, ceux-ci reprissent assez de courage, pour lui enlever le commandement, ébranlant par cette mesure la fidélité des soldats, qui avaient peur, non pas de Domitius ou de Sossius, mais d'Antoine; et il se décida à faire un coup d'État. Quelques jours après il rentra à Rome, à la tête d'une petite troupe de soldats; avec ceux-ci et avec une bande d'amis, armés de poignards cachés sous leurs toges, il entra au sénat et il prononça un discours, où il reprit, mais sur un ton modéré, ses doléances contre Antoine, et où il blâma ce qu'avait fait Sossius. Ni Sossius, ni per-
(1) Dion, L. 2.
iS4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
sonne, n'osa lui répondre et alors il fixa une séance, probablement pour le 15, à laquelle il promit de démontrer, documents à la main, ses accusations contre Antoine (1).
Obligé de renoncer pour un instant à la modération dont il avait fait preuve depuis trois ans. Octave avait cherché à accomplir son coup d'État avec le moins de violence possible. Et pourtant cet acte fut mal jugé par le public défiant qui, croyant à la sincérité des déclarations d'Antoine, considérait ce coup d'État comme une nouvelle illégalité destinée à prolonger la tyrannie des triumvirs (2). On n'avait pas tout à fait oublié le passé d'Octave, et on se demandait si, après une courte résipiscence, Octave n'allait pas revenir à sa politique de cruauté et de violence. Tout le monde eut donc peur, même les deux consuls, qui ne s'attendaient sans doute pas à ce coup de force; Antoine était trop loin; que pouvaient-ils faire, eux, consuls sans puissance militaire, contre un homme qui commandait à toutes les armées qui se trouvaient alors en Italie? Ne sachant quel autre parti prendre, ne voulant pas reparaître au sénat pour y rester muets comme ils l'avaient fait à la dernière séance, tous les deux, avant le 15, partirent secrètement de Rome, avec l'intention d'aller trouver Antoine (3). La fuite des consuls, nouveau signe de prochains cataclysmes politiques, émut encore davantage le public déjà inquiet; de nombreux sénateurs qui étaient, ou se croyaient suspects à Octave, partirent pour rejoindre
(1) Dion, L, 2. Voy. Kromaybr, Die rechtliche BegrÛHdtàng des Principati, 14 et Buiv.
(2) Nous en avons la preuve dans la panique qui se produisit dans le monde politique, et que nous raconte Dion, L, t.
{3) Uioi^, L, 2.
Antoine; Horace osa pour la première fois faire des vers politiques, et il exprima, dans des ïambes vigoureux, l'opinion des gens impartiaux, en traitant de criminels les hommes des deux partis :
Quo, quo scelesti ruitis ? (ì)
Il fallait que l'autorité des triumvirs fût bien affaiblie, pour qu'un petit écrivain, qui devait sa situation à la protection de Mécène, osât juger avec tant d'impartialité le chef de son protecteur. Et en effet, Octave, très préoccupé par la mauvaise impression faite par son coup d'État et par la fuite de tant de personnages éminents, sentant l'impopularité et la méfiance renaître autour de lui, comprit que les mesures de rigueur auraient encore plus exaspéré Tltalie, à qui ii aurait bientôt fallu demander encore des hommes et de Targent; et, ne se sentant pas la force de sévir, il eut l'heureuse idée de déclarer qu'il laisserait partir sans les tourmenter tous ceux qui voudraient se rendre auprès d'Antoine (2). Ces déclarations tranquillisèrent un peu les esprits. Il partit toutefois environ quatre cents sénateurs. Il en resta de sept à huit cents.
Antoine, cependant, était arrivé à Éphèse, où peu à peu se concentraient de tous les points de l'Orient et
(4) Horace, Epod., VII, 4. Cette poésie a certainement été écrite au commencement de la guerre d'Actium et non aa *ujet de la guerre de Pérouse. En effet, les vers 3 et 4 contiennent une allusion évidente à la guerre contpe Sextus. En outre, il est psychologiquement invraisemblable qu'en l'an 41, Horace, qui était alors un propriétaire dépouillé et qui revenait de Philippes, ait traité de seéléi-ats les partisans de Lucius Antonius qui combattaient pour lui rendre ses terres, et ait osé invectiver de cette façon les hommes puissants et arrogants de cette époque. En l'an 32, au contraire, la situation était bien changée.
<2) Dion, L, 2.
de l'Occident, de rillyrie et de la Syrie, de TArménie et de la mer Noire, les vaisseaux chargea de blé, d'étoffes, de fer, de bois (1) et les troupes les plus différentes, conduites par les rois, les dynastes, les tétrarques d'Asie et d'Afrique : Bocchus, roi do Mauritanie, Tarcondimotus, dynaste de la Cilicie supérieure, Arcbélaiis, roi de Gappadoce, Philadelphe, roi de Paphlagonie, Mithridate, roi de Comagène, Sadalas et Rhoeméthalcès, rois de Thrace, Amyntas, roi de Galatie (2). Enfin, avec la flotte égj^ tienne, avec le trésor de deux mille talents, avec la longue suite de ses serviteurs, arriva aussi Gléopâtre. Dans les petites rues d'Éphèse se mêlaient les soldats des dix-neuf légions romaines, les vigoureux Gaulois d'Asie, les guerriers maures, les soldats de Gappadoce et de Paphlagonie, les marins égyptiens : partout, dans les carrefours, résonnaient les langages les plus divers; de tous les points de l'Orient accouraient non seulement les hommes d'armes, mais les artisans du plaisir, les hétaïres, les batteleurs, les joueurs de cithares, les comédiens, les danseuses, les mimes, pour amuser les soldats et leurs souverains; l'antique ville asiatique n'avait jamais hébergé dans ses palais majestueux et dans les édifices publics autant de grands personnages. Et tous les jours c'étaient, dans la ville, des fêtes, des banquets, des processions, des spectacles, où tous ces rois rivalisaient de splendeur et de faste, autour de Gléopâtre, qui menait l'orgie, étalant plus de magnificence que tous les autres, dominant, véritable reine du luxe, les rois de l'Asie, incitant tout le monde, par son exemple, à se préparer par
(1) Plotarque, Ant.t 55.
(f) M., ibid., 61.
ANTOINE ET ÛLÉOPÂTRE 487
d'éclatants festins à la guerre, comme si elle eût voulu griser cette foule si disparate, pour mieux la pousser à la lutte décisive, à la ruine et à l'abîme (4). Tout le monde romain ëtait dans Fangoisse et la douleur; l'Italie craignait de voir de nouveau couler à flots le sang romain; et pourtant, au milieu d'une anxiété si douloureuse, au moment où le royaume le plus ancien, ie plus actif et le plus cultivé de l'Orient, vivait son heure suprême, Éphèse résonnait jour et nuit de chants joyeux; on semblait célébrer d'avance, dans la confusion des armes, des langues, des races, une grande orgie triomphale, comme si la victoire eût déjà été remportée, tandis qu'il fallait encore se battre. Le son des lyres et des flûtes empêchait d'entendre les gémissements de la terre. Sans pitié pour les vaincus, l'histoire a trouvé honteuses et folles ces orgies d'Éphèse à la veiD« d© la grande épreuve. Mais si l'on prête une oreille plus attentive à l'écho lointain de ces fêtes, on y distingue encore, du fond des siècles, rauque et douloureux, un râle d'agonie. La lutte qui allait commencer n'était pas le duel décisif pour la conquête du pouvoir monarchique à Rome, comme l'ont dit tous les historiens, mais la guerre qui devait fonder définitivement ou détruire le nouvel empire égYpiien; ce n'était pas la guerre d'Octave contre Antoine, mais la guerre de Cléopâtre contre Rome, la dernière tentative désespérée de la seule dynastie survivante parmi celles que les généraux d'Alexandre avaient fondées, pour recouvrer une puissance que la
(4) Pldtarqtie, Ant., 56, raconte ces fêtes, mais se trompe en disant qu'elles eurent lieu à Sanios. Son récit même nous montre, en effet, qu'Antoine et Cléopâtre n'allèrent en Asie qu'après l'arrivée des consuls en Asie, puisque ceux-ci les trouyèrent encore à Éphèse.
force fatale d'expansion de Rome avait ruinée depuis deux siècles. La culture intellectuelle, le mercantilisme, le luxe, les plaisirs, le régime de Targent avaient tellement usé la force politique et militaire de l'Egypte, qu'après avoir épuisé toutes les ressources les plus compliquées de la diplomatie et de la corruption, cette dynastie en était venue à tenter l'étrange, compliquée et bizarre défense imaginée par cette femme qui, si elle ne pouvait le sauver, allait faire au moins périr le règne des Lagides dans une catastrophe originale, romanesque, retentissante, que les hommes n'ont jamais pu oublier. L'Egypte n'allait pas finir, comme le royaume de Pergame, obscurément, par la simple signature d'un protocole royal. Usant de tous les artifices dont pouvait disposer non seulement une reine d Egypte, mais une femme, Cléopâtre avait essayé de tirer le plus grand parti pour le bien de son royaume de l'épouvantable désordre politique dans lequel Rome semblait s'effondrer. Elle avait essayé de soustraire à la grande ville d'Italie, un après l'autre, deux de ces puissants condottieri, qui semblaient maintenant avoir entre leurs mains les destinées de la République. Elle avait enfin réussi de cette façon à réunir autour d'elle, pour servir son ambition, trente légions, huit cents vaisseaux, les plus puissants souverains de TOrient, sous le commandement du chef le plus valeureux et de l'homme le plus célèbre de son temps. Mais elle se préparait à faire une chose encore plus extraordinaire, une chose qui ne s'était jamais vue dans l'histoire du monde : elle voulait accompagner l'armée à la guerre, transportant dans les camps, et au milieu de la soldatesque, l'appareil somptueux de son palais, ses femmes, ses esclaves, ses eunuques, ses tapis, sa vaisselle d'or, ses objets précieux; elle voulait passer et vivre au
milieu des hommes couverts de fer, couchée sous le turpe conopium, sous le voile fin qui protégeait sa peau déhcate des piqûres des moustiques. Ce n'était pas un caprice féminin, mais une nécessité suprême qui la contraignait à cette audace singulière. Les souverains de POrient ne suivaient Antoine que parce qu'il leur inspirait <m respect et de la peur, et non parce qu'ik avaient l'ambition de reconstituer la puissance de l'Egypte; Antoine semblait demeurer ferme dans son dessein de consolider le nouvel ordre de choses établi en Orient, mais il était obligé de faire semblant de défendre la république, pour ne pas s'aliéner un nombre trop considérable de ses amis romains; ceux-ci se disposaient à lui venir en aide, mais ils s'efforceraient de le retenir, quand le but de la guerre leur deviendrait manifeste. La concorde apparente d' l'immense armée cachait les germes de beaucoup de dissentiments et de trahisons. Antoine persisterait-il dans son dessein, malgré toutes les difficultés? L'absurdité du but que Cléopâtre s'était proposé, en voulant résoudre- un grand conflit militaire par un prodigieux effort de ruse, l'étrangeté des moyens trop féminins dont elle s'était servie jusque-là, la menaient de bizarrerie en bizarrerie, jusqu'à s'avancer hardiment au milieu des généraux, à suivre les armées, à siéger dans les conseils de guerre, à discuter les plans de stratégie, pour bien veiller à ce que la guerre ne déviât pas du seul but qui l'intéressait : la défense du nouvel empire égyptien contre Rome.
ACTIUM (t)
La présence de Cléopâtre était une surprise peu agréable pour les sénateurs romains, qui aux mois de mars et d'avril arrivaient à Ephèse, pour y raconter le coup d'État d'Octave. Son attitude de reine, sa prétention de se montrer à chaque instant aux côtés d'Antoine, comme son égale, augmentèrent bientôt chez tous la mauvaise impression du premier moment. Pour quelle raison la reine d'Egypte prenait-elle part, en y apportant son argent et ses conseils, à une guerre qui devait rétablir la république à Rome et abolir lé triumvirat? Les accusations lancées par Octave étaient donc moins imaginaires qu'on ne l'avait cru en Italie? Personne, cependant, n'osait faire ouvertement des remontrances à Antoine. Heureusement, parmi tant d'obscurs politiciens accourus d'Italie, il se trouvait un véritable grand seigneur romain, un aristocrate de la vieille roche, Domitius Ahénobarbus, qui, tout en le respectant profondément, se sentait l'égal d'Antoine et qui seul ne se pliait à aucune des lois d'étiquette que Cléopâtre aurait voulu imposer aux Romains euxmêmes, s'obstinant par exemple à ne jamais l'appeler
(1) Dans l'appendice le lecteur trouvera les raisons pour lesquelles j'ai refait, comme il suit, l'histoire de cette guerre fameuse.
ANTOINE ET CLÈOPÀTRE 191
la reine, mais à la nommer par son nom (Ì), Domitius osa dire à Antoine ouvertement ce que tous les autres pensaient : qu'il fallait renvoyer Gléopâtre en Éçypte (2). Par quelle lutte furieuse d'intrigues Gléopâtre et le parti romain durent alors se disputer Antoine à Éphèse t Le moment était favorable pour le parti romain. Octave semblait accepter le défi et par son coup d'État il obligeait Antoine, puisque la concentration de l'armée à Ephèse n'avait servi à rien, à renouveler ses menaces; mais les nouvelles menaces ne seraient véritablement efficaces, que si elles démontraient en même temps à ritalie qu'Antoine voulait faire la guerre, non point seulement pour anéantir un rival, mais pour rétablir la république. Or la présence de Gléopâtre donnait à ses adversaires trop beau jeu pour leurs répliques, leurs insinuations et leurs calomnies. Aussi, appuyé par Dellius, par Plancus, par Titius, par Silanus, par tous les Romains les plus autorisés, Domitius ëtait-il presque arrivé à persuader le triumvir. Mais au dernier moment la reine les joua tous, par une manœuvre très habile : elle donna une très grosse somme d'argent à Publius Ganidius, en qui Antoine avait grande confiance, et elle l'amena à plaider sa cause (3). La joie de Domitius et de ses amis fut donc de peu de durée : au moment où ils s'attendaient à voir Gléopâtre partir pour Alexandrie, ils apprirent qu'Antoine avait change d'avis et que la reine restait. Antoine, qui s'était rendu avec regret aux raisons alléguées par Domitius, s'était facilement laissé convaincre pai' Ganidius qu'il n'était
(1) Vkllkius, II, 84.
(2) Pldtarqïïb, Ant.^ 56.
[oj i*LLïAR,iUE, Ant.f 56. C'est une supposition de ma part que le : xa\ rtvwv dÀXwv désigne ces quatre personnages; en effet, las de Clòopàtie, ils quittèrent tous Antoine.
pas juste de renvoyer la reine qui lui fournissait des ressources considérables (1) pour faire la guerre. A partir de ce moment rbostilité entre Cléopâtre et les 6imis d'Antoine, qui couvait depuis quelque temps, prit feu et se changea eo discorde manifeste; dans la foule des sénateurs venus de Rome, dans cette espèce de sénat qui entourait Antoine, il se forma définitivement un parti égyptien qui voulait la guerre, et un parti romain qui voulait la paix. Les amis les plus ëminents d'Antoine, qui étaient venus à Éphèse, s'étaient bien déclarés pour lui, au moment de la rupture, mais ils n'étaient cependant pas les ennemis acharnés d'Octave. Pressés de retourner en Italie pour y jouir tranquillement des belles situations qu'ils avaient acquises, épouvantés, comme tout le monde du reste en Italie, par i'idée qu'une nouvelle guerre civile, après tant d'autres, allait recommencer, ils désiraient voir les deux rivaux se réconcilier encore une fois comme ils avaient fait à Brindes et à Tarente; et ils auraient été bien aises, pour ce qu'il leur en coûtait, de sacrifier à la paix Cléopâtre et ses ambitions. De son côté Cléopâtre, qui n'était nullement disposée à assurer la paix du monde romain à ses frais, ne tarda pas à comprendre qu'il n'y avait qu'un moyen pour rendre cette réconciliation impossible : persuader Antoine, qui s'était déjà décidé à répondre au coup d'État d'Octave, en rapprochant ses menaces et en conduisant son armée en Grèce, de répudier Octavie. Le divorce d'avec Octavie devint bientôt le brandon de la discorde entre le parti romain et le parti de Cléopâtre. La reine pressait Antoine pour qu'il expédiât les lettres de divorce; elle s'appliquait en même temps à mettre la division dans
(1) Pldtakqqb, Ant.f 5ê.
le parti romain, et à convertir à prix d'argent en partisans de ses idées tous ceux qui n'avaient pas assez de fierté pour repousser les grosses sommes qu'elle offrait (1). A son tour, le parti romain prenait Octavie sous sa protection et s'opposait au divorce, qui aurait rendu inévitable la rupture entre les deux beaux- frères. Aux prises avec tant de conseils opposés, Antoine, vers la fin d'avril, se décida à partir avec Cleo* pâtre et les sénateurs romains pour Samos (2), d'où il comptait faire voile vers la Grèce, en laissant pour le moment une partie de Tarmée en Asie : à Athènes, où l'on serait plus près de l'Italie, on déciderait définitivement ce qu'il conviendrait de faire. Hésitant encore entre la paix et la guerre, entre Octavie et Gléopâtre, entre la politique romaine et les intérêts de l'Egypte, Antoine renvoyait à plus tard la décision définitive^ de laquelle son sort dépendait.
Assurément la présence de Gléopâtre dans son camp était fâcheuse pour Antoine, mais il avait encore beaucoup d'amis en Italie, et, à la tête de ses légions et des contingents d'Asie, sa puissance paraissait formidable. Sa situation, malgré tout, était beaucoup plus favorable que celle d'Octave, qui avait alors des inquiétudes bien plus graves. Après le départ de Sossius et de Domitiu8,la république était restée sans consuls. n y en avait bien deux de désignés pour cette annéelà, L. Cornélius et M. Valérius , mais le premier ne devait entrer en charge qu'au 4" juin, et le second au 1« novembre (3). En outre, de nombreux magistrats
(!) En effet, à Athènes, ime partie des sénateiirs romaiai ót&ieDt partisans de la guerre. Dion, L, 8 : ^X^ xi riv« i» Tò>v napóvTcov i^Opoiot xal Xex^^Mfv if' ixdttfc «oXXdv...
(2) Plutarqub, Ant., 56.