AVERTISSEMENT
Ce volume est le premier d'un ouvrage où j'entreprends une étude approfondie de la formation, du développement et du déclin de l'empire romain.
Après un résumé de l'histoire de Rome depuis ses commencements lointains et obscurs jusqu'à la mort de Sylla, le présent volume entre dans le détail des événements qui se sont succédé de l'an 78 à l'an 59 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire depuis la mort du terrible dictateur jusqu'au consulat de César. On y voit au milieu de quelles intrigues et de quelles luttes, et sous l'influence de quelles forces sociales, se prépara l'événement le plus important de l'histoire de Rome, la conquête de la Gaule. Dans le second volume, on racontera comment le pays des Celtes fut conquis par les légions de César, quels effets immédiats a
II GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME cette conquête produisit dans le monde politique de Rome et dans la société italienne, par quelles singulières complications d'événements la guerre des Gaules aipena la guerre civile entre César et Pompée, et par quelles terribles vicissitudes passèrent César et le monde . romain depuis le commencement de la guerre civile jusqu'aux tragiques ides de mars de l'an H avant Jésus-Christ. J'espère que la conquête de la Gaule apparaîtra ainsi dans mon récit sous un jour très nouveau, que l'on verra mieux comment cette conquête rendit possible une civilisation européenne et permit à Rome d'entreprendre sa grande mission historique de médiatrice entre l'Orient civilisé et l'Europe barbare.
Dans les volumes suivants nous verrons comment, en remplissant cette mission, Rome et l'Italie formèrent peu à peu, de l'assemblage des innombrables États conquis, l'unité vivante de l'empire; puis comment ce grand corps se désagrégea peu à peu et s'écroula,
J'ai profité de cette traduction française pour remanier de nombreux passages, pour supprimer et ajouter ce qui me paraissait utile. J'en avertis le lecteur. Je lui demande en même temps son indulgence pour les cinq premiers chapitres qui résument l'histoire de Rome jusqu'à la mort de
AVERTISSEMENT m
Sylla. Ce genre de travail est fort ingraf et UQ auteur y dissimule malaisément ses défauts; mais ce résumé préliminaire était iodispensable pour pénétrer l'histoire de César et de son temps.
GUGLIELHO FeHRERO.
LBS PETITS DÉBUTS D UN GRAND IMPIRB
Dans la seconde moitié du ciaquième siècle avant JésuB-Christ Kome était eocore une république aristocratique de paysans. Elle occupait une superficie d'environ 450 milles carrés (1) et avait une population libre, presque entièrement éparse dans la campagne et divisée en dix-sept districts ou tribus rustiques qui ne devaient pas dépasser 150,000 âmes (2). La
(1) 1,000 kilomâlrea carras. C. Bbloch, /. B, £9 et suiv. et S9.
(S) [lest vTïi que d'après Tite-Livr, 111, H, le receosemeot de 459 avant JéBuB-CIirisl aurait constata 117,319 citoyens, ce qui donnerait uqc population libre d'environ 400,000 peiBonnea. Mais ce cliiSre ne mo semble pas vraisemblable ; voici pourquoi ; 1* si Rome eût eu alors 120,000 soldats, elle n'eOt pas eu autant de mal A. vaincre les petits peuples avoiaiaants; 2° une population de 400 habitants par kilomètre carré, si pauvre qu'elle fût, n'eût pu subsister & une époque & laquelle Rome vivait uniquement des produits de son tarrïtoire ; 3° ce chiCFre ne concorde pas avec d'autres plus sûrs. Si en 339 avant Jésus-Cbrisl on comptait 169,000 citoyens sur un territoire de £,709 bitomëtres carrés at 360,321 citoyens sur 4,161 kilomètres carrés en î93Bvant Jésus-Cbrist (Bulocu, I. B, 39) et qu'on suppose que ta densité
2 GRANDEUH ET DKCAUENCK DE ROME
plupart des familles possédaieDt ud petit champ, et pèreB et etiTants habitant ensemble la petite hutte le cultivaient presque entièrement eu blé avec un peu de vignes et d'oliviers. Ils faisaient pattre sur les terres publiques avoisinautes quelques têtes de bétail, fabriquaient chez euK les instruments rustiques et les vêtements et ils ne se rendaient que de loin en loin à la ville fortifiée. Là se trouvaient les temples des dieux, tegouvernementdelarépublique, les maisonsdes riches, les boutiques des artisans et des marchands ou l'on échangeait un peu de grain, d'huile et de vin, pour du sel, des instruments agricoles en fer et des armes. On y assistait aux fêtes religieuses ; on y remplissait ses devoirs civiques. Les propriétaires étaient, d'après leur fortune, répartis en cinq classes; puis chaque classe était divisée en centuries : chaque propriétaire concourait par son vote à former celui de sa centurie, qui comptait pour un, et ainsi il concourait dans les comices à l'approbation des lois et à l'élection des premiers magistrats de la république.
Cependant et bien que toutes les magistratures y fussent électives, Rome était alors une république doublement aristocratique. Les centuries, au fur et à mesure qu'on montait de celles des classes plus pauvres à celles des classes plus riches, contenaient un nombre toujours plus restreint d'électeurs. De plus les hautes magistratures étaient réservées par un privilège héré-
de la population était la ménae, Rome en iSt avuit Jâsus-Cbdst aurait dû compter environ 60,1)00 citoyens et 190,000 bommet libreB. Mais la densité devait âtrc moindre, la pauvreté et la barbarie étant plus grandes. D'où il suit qu'on peut tout au plus compter ISO.OOO personnes et i5,000 citoyens, ce qui donnerait une armée un peu plus nombreuse que celle de S0,000 hommes supposée par Mommsen. Des chiffres plus élevés ne me paraix- WDt pas vraisemblables.
ditaire, à un petit Dombre de familles palricieDoes qui possédaient des terres plus considérables, des troupeaux plus nombreux et des eBclares.
Les fils de sénateurs et les plébéiens des familles libres, suiSsainment riches et considérées, faisaient partie d'un ordre spécial, intermédiaire entre la noblesse et la plèbe, celui des chevaliers reconnus par l'État et qui avaient, entre autres privilèges, celui de servir dans la cavalerie en cas de guerre. La plèbe se réunissait dans chaque district pour discuter ses intérêts particuliers; elle nommait chaque année des tribuns du peuple, qui étaient inviolables et pouvaient opposer un veto à tous les actes des magistrats. Ce n'étaient pas les centuries qui votaient pour l'élection de certains magistrats inférieurs et pour les affaires courantes, mais les tribus, c'est-à-dire tous ceux qui étaient inscrits aux dix-sept tribus rurales et aux quatre tribus urbaines du menu peuple de Home (1). Cependant )e pouvoir demeurait aux patriciens, paysans eux aussi, et ne dédaignant pas de manier la pioche et la charrue (2). Leurs habitations étaient petites et d'aspect pauvre, leur nourriture était frugale, leurs vêtements très simples; ils possédaient peu de métaux précieux et faisaient presque tout faire chez eux, le pain aussi bien que les vêtements, par leurs esclaves et par leurs femmes.
Ainsi ce que Rome achetait au dehors était peu de chose : des céramiques pour les constructions publiques et des métaux en Etrurie, des bibelots artistiques puniques ou phéniciens, des objets d'ivoire, des parti) Cf. les observations de Homhsbn, B. F., 1, ISS, sur le dispositif des lois Valéria-Horatia, do 4i9.
(î) Valébe Maiimbi, iï, » pt 5. — Pline, ff. A', , ivui. iii, 19. —
Mabqdahot, r.p.a.u,vn.
fums pour les funérailles, et de la pourpre pour les vëtemeats de cérémonie des magistrats, quelques esclaves. L'on exportait peu de marchaDdises, du bois pour la construction des navires, et du sel (1). Rome était petite et pauvre; les riches patriciens eux-mêmes passaient la plus grande partie du temps à la campagne et ne venaient à la ville que pour exercer les magistratures et assister aux séances du Sénat, assemblée dont faisaient partie à vie les anciens magistrats désignés par les consuls d'abord, puis par les censeurs. Le Sénat surveillait les magistrats, administrait le Trésor, approuvait les lois votées et les élections faites par les comices des centuries et des tribus (2) et traitait les questions de guerre et de paix, si fréquentes alors.
Toute l'Italie en eifet, jusqu'à la Ligurie, à l'Emilie, à la Romagne encore peuplées, comme la plaine du Pô, par les Ligures et les Celtes sauvages, était parsemée de citadelles forliflées semblables il Rome^ et qui gardaient le cours des fleuves, surveillaient la plaine des îlpres cimes des monts, barraient les gorges des montagnes et faisaient signe de loin aux petits navires des marchands. Elles avaient des constitutions aristocratiques ou populaires, rarement monarchiques; chacune possédait un territoire plus ou moins vaste; beaucoup d'entre elles formaient des conTédérations selon la race et la langue, oscosabelliques dans l'Italie méridionale; latines, étrusques et ombriennes dans
(1) Schiller- Voifii,29i. — VoiaT,i.JV., ii. 55! et 567. — CiocoTii, T. S.,li6etSQiv.
(!) Je ne discute pas ici celle a^clorilas tetiatui sur les comices des It-ibus aux lemps lo8 plus ancieDs sur lesquels règne encore tant d'iocertitude. Il s'agit d'un détail saos grande impurtance daoa cette rapide description do l'antique Rome et qu'il serait inuUle de traiter à fond, même dans une note.
rilalie centrale; helléniques dans les belles colonies grecques des eûtes, ADcAne, Tareote, Naples. Cependant, malgré ces alliances, la lutt4 de l'homme contre l'homme était continuelle, de ville à ville, du mont à la plaine, du Oeuve à la mer, toujours ralhimée par tout ce qui' incite à la guerre entre Barbares, le besoin d'esclaves, de terres, de métaux précieux, l'esprit d'aventure et l'ambition des grands, les haines populaires, la oéceseité d'attaquer pour n'être point attaqués et détruits. Rome, comme les autres citée, était alors engagée dans ce duel interniinabie, mais dans des conditions de faiblesse dangereuse, bien qu'elle eût déjà réussi i grouper autour d'elle) en une confédération, les petites républiques rurales du Latium dont tes peuples parlaient tous la même langue latine. L'armée romaine se composait des petits propriétaires, sous le commandement des propriétaires riches, car tandis que celui qui ne possédait point de lerre n'avait pas le droit d'être soldat, tous les propriétaires (et ils devaient être environ 30,000 vers la moitié du cinquième siècle avant Jésus-Christ), étaient tenus de se présenter, de dixsept à quarante-six ans, chaque fois que le consul proclamait la levée, pour se grouper en légions et pour partir sous les ordres de magistrats choisis parmi les patriciens aisés. Malheureusement des haines féroces couvaient alors entre riches et pauvres; la population s'accroissait trop sur l'étroit territoire; les guerres devenaient souvent des causes de dévastations et de ruines; la terre était facilement épuisée par la culture trop intense des céréales. Et tandis que les malheureux petits propriétaires étaient accablée de dettes, la noblesse, dans laquelle également les familles étaient nombreuses, prenait les meilleures
t GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROUE
terres conquises sar l'ennemi et augmentait ses propres troupeaux au détriment des pâturages publics, dont elle enlevait ainsi l'usage aux pauvres; bien pis, elle prétait & usure aux propriétaires pauvres, les réduisant ensuite à l'esclavage, par la loi du nexum. En outre les plébéiens riches haïssaient les patriciens qui les excluaient des magistratures. De là des querelles, des tumultes, des divisions, même quand la guerre était imminente.
Et pourtant Rome, une fois à la tète de la confédération latine, vainquit peu à peu les autres villes et confédérations de l'Italie, parce qu'il y avait dans sa constitution une discipline vigoureuse, capable de contenir cette grande force destructive des nations qu'est le plaisir, domptant les vices dans la classe riche et puissante, c'est-à-dire dans celle qui se fût corrompue le plus facilement et eût propagé partout l'ivresse, la débauche, le luxe des métaux précieux et cet orgueil personnel qui veut se satisfaire, même au détriment de tous.
Rome sut être barbare sans les vices de la barbarie, et c'est pourquoi elle vainquit tant de peuples plus civilisés mais alTaiblig par les vices de leur propre civilisation. L'antique société romaine peut être comparée à certains ordres monastiques, où étaient en vigueur ces ingénieuses combinaisons d'enseignements, d'exemples, de surveillances et de menaces réciproques, avec lesquelles un petit groupe d'hommes peut, eu soumettant chacun de ses membres à la tyrannie de l'opinion et des sentiments de tous, et en leur enlevant tout moyen de vivre en dehors de ce groupe, leur faire déployer, au moins dans certaines œuvres, plus de zèle, d'abnégation et de discipline que l'on ne pourrait en attendre de chacun d'eux pris individuellement. Tout, dans la
LA CONQDÉTE 7
Rome antique, était fait pour mainteDir et accroître dans les hautes classes k force de cette combinaison d'exemples , d'enseignements et de menaces réci> proques : l'état des fortunes, la religion, les institutions, la sévérité des lois; les exigences du sentiment public qui voulait les voir appliquées impitoyablemeut par les pères aux enfants, par les maris aux épouses; la famille eofia qui était ta première école de cette dure disciptine des &mes. Les familles romaines étaient encore dans ce temps et sur beaucoup de points un reste de l'&ge patriarcal et comme autant de petites monarchies dans lesquelles le père commandait en roi absolu : lui seul possédait, vendait, achetait, prenait des engagements. Il pouvait exiger pleine obéissance du âls comme du serviteur, à quelque &ge, à quelque magistrature qu'il fût parvenu. Il pouvait chasser et réduire à la misère, vendre comme esclave, condamner aux travaux de la campagne le fils rebelle et forcer le consul, qui avait commandé les légions à la guerre, à obéir comme un enfant à son retour dans la maison paternelle. Il était juge suprême de l'épouse, des enfants, des petits-enfants, des esclaves, et il devait les condamner lui-même, selon les règles sévères fixées pat la coutume, quelquefois même à mort, pour leurs fautes^envers autrui, envers la famille, envers l'État (i).
La république aristocratique des temps nouveaux avait laissé subsister ces petites monarchies tout en se les surbordounaot et en les absorbant; car une partie de l'effort nécessaire au maintien de l'ordre moral et poli-
(1) DBNÏS 0'HALICAaN*S9K, II, 85-Ï7. — BO.VPAMTE, D. fi., 151 et suiv. — FcsTEL DE CoDLANGEs. C. A., 100-105. — Lanqe, R. A. l., 95 et suiv. — Cf. l'important exemple de C. Flaminius, Cicérin, De inv.. ii, lïii, 32, ~ V:(1,è«b Maiihb, v. iv, 5.
tique pouvait être accomplie dans ceB royaumeB r cuIee par les pères, plus facilement que par les magistrats daDS l'État; et ces pères devenaieot ainsi en réalité des organes de l'État. Avec un tel pouvoir il {iit donc pendant longtemps facile aux parents de réprimer dans les nouvelles générations cet esprit d'innovation de ta jeunesse qui, à toutes les époques, apporte la corruplioa avec le progrès; de faire de leurs enfants ce qu'ils étaient eux-mêmes; d'habituer les garçons à la sobriété, à la chasteté, à la peine, à la religion, à l'observation scrupuleuse des lois et des coutumes, au patriotisme étroit mais ferme; de leur faire apprendre les préceptes fondamentaux de l'agriculture et de l'économie dômestique; d'enseigner aux filles à vivre toujours sous l'autorité d'un homme, père, mari, ou tuteur, sans jamais rien posséder, pas même leur dot; à Être obéissantes, sobres, chastes, attentives seulement aux choses de la maison et des enfants; d'inculquer à tous, fils et filles, la scrupuleuse observance de la tradition, la fidélité aux mœurs antiques, l'horreur de tout luxe nouveau... Et malheur aux indociles et aux rebelles! Le père et le tribunal domestique eussent ch&tié sans pitié le fils et l'épouse, parce que la tradition et l'exemple enseignaient la dureté et qu'il était facile d'être durs à des hommes quj depuis leur enfance avaient eu aussi peu de jouissances (1). Elevé ainsi, le noble romain faisait, jeune encore, ses premiers essais à la guerre dans la cavalerie; il se mariait jeune encore avec une femme qui lui apportait une petite dot et de laquelle il devmt avoir beaucoup d'enfents. Puis il commençait la lente et longue carrière de la magis-
(1) Lespèras allûent jusqu'à condamner i, mort leurs enfants; la chose n'était pas rare, ainsi que le dit Dinti d'1Ialig*iik*s», Vin, 7». —Cf. Di Mabio, s. p. C. B., I, !7,
LA CONQfÉÏK S
trature, se présentant aui différeotes charges électives selon l'ordre établi par les lois. Hais nul ne pouvait espérer obtenir le suffrage du peuple et la sanction du Sénat s'il ne respectait les traditions. Chaque magistrat romain était pourvu de prérogatives importantes; il avait sous ses ordres de nombreux domestiques et était l'objet de marques solennelles de respect; mais le pouvoir était partagé entre un grand nombre d'hommes et toute magistrature était gratuite, temporaire, ordinairement annuelle; en outre chaque magistrat avait toujours un collègue, son égal en dignité et en pouvoir, qui le surveillait et qui était surveillé par lui; le Sénat enfin était au-dessus de tous. Aucun magistrat ne pouvait violer les lois et les traditions sans une raison grave; tous devaient à leur tour obéir comme ils avaient commandé et ils pouvaient, une fois rentrés dans la vie privée, être appelés à rendre compte de tous leurs actes. De la naissance à la mort on était espionné sans trêve, et quand le père avait disparu, le fils devenu à son tour gouverneur absolu de sa famille retrouvait au forum, dans les comices, au Sénat la surveillance sévère des censeurs prêts à le rayer du rôle des sénateurs si sa vie n'était pas honnête, du peuple qui ne l'eût pas élu aux magistratures, de chaque citoyen isolé qui pouvait le traduire en accusation.
Grâce à cette discipline des hautes classes, Home put réussir dans l'entreprise où avaient échoué les Étrusques, et s'élever petit à petit au-dessus des autres républiques d'Italie. Dans la seconde moitié du cinquième siècle et dans les premières décades du quatrième siècle avant Jésus-Christ, Borne combattit à la tète de la confédération latine contre les Éques, les Volsques, les Etrusques, dans une série de guerres
qui lui permirent d'établir quatre nouvelles bibus sur son territoire agrandi, et de fonder sur 98,000 hectares de terre ferme, conquis sur l'ennemi, plusieurs de ces colonies latines (1) dans leequelleB beaucoup déjeunes gens de la classe moyenne, qu'un patrimoine trop restreint eût empêchés de se marier, acquéraient la possibilité de donner à Kome de nouveaux soldats, en devenant citoyens et propriétaires d'une cité nouvelle gouvernée à l'image de Rome par des lois autonomes, 80U8 la seule obligation pour ses citoyens de combattre avec les légions. Fortifiée par ces premiers succès, Rome fut ensuite amenée à guerroyer durant la fin du quatrième siècle et la première moitié du troisième contre les Samnites, les Étrusques, les SabinSj les membres rebelles de la confédération latine, les Gaulois de la cdte adriatique, les milices grecques de Pyrrbusvenues de Tarente. Elle annexa un vaste territoire de 27,000 kilomètres carrés (2), c'est-à-dire tout le Latinm, une partie de l'Étrurie orientale et occidentale, la plus grande partie de l'Ombrie, des Marches et de la Campanie, et réduisit leurs cités en municipia, leurs habitants en citoyens astreints au service militaire et au tributum, mais privés du droit de vote. Elle contraignit ou amena Naples en 326; Gamerino, Cortone, PérousCj Arezzo en 3i0; les Harrucins, les Marses, les Péligniens, les Frentaniens en SOS; les Vestins en 302 et plus tard Ancdne et Tarente, à conclure des alliances par lesquelles ces villes et ces nations, tout en conservant leurs propres institutions et leurs lois, s'engageaient à fournir à Kome des contingents militaires et à se faire représenter par le
Sénat romain dans tons les litiges arec les autres États. Rome acquit en somme dans ces guerres la haute souveraineté sur toute l'Italie. Haia plus importantes que les conséquences politiques furent les conséquences économiques et sociales de ces guerres. La république et les particuliers accrurent leurs richesses d'une manière considérable. L'État disposa de revenus plus grands et seilt dans toute l'Italie un gros patrimoine de champs, de pâturages, de boisdontii aiïerma et donna une partie, réservant le reste pour les besoins avenir. Un grand nombre de familles patriciennes et plébéiennes s'enrichirent en achetant des esclaves et des terres et en faisant cultiver dans toute l'Italie de vastes domaines en blé, en vignes et en oliviers, par des familiœ d'esclaves mis sous la surveillance d'un contremaître, esclave lui-même et aidé pour la moisson et la vendange par des ouvriers libres pris à la journée et qu'on faisait venir de la ville voisine (1). Il y eut sur les terres publiques de l'Italie méridionale beaucoup de ces pâtres primitifs, comparables à ceux que l'on voit aujourd'hui au Texas et dans les régions les plus barbaresdes États-Unis, où d'immenses troupeaux de bœufs et de moutons paissent en toute saison sous le soleil, couchent à la belle étoile et sont reconduits en hiver et en été par de robustes gardiens, de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne. Quand Rome eut réduit en son pouvoir les côtes de l'Italie méridionale et le haut Apennin , cette fructueuse exploitation barbare devint possible et beaucoup de Romains
[]) Cf. Is Dt re nuliea de Caton, qui décrit les terres d'un leigneur riche à une époque à laquelle l'agriculture commençait à M (nnafarmer. Ce livre donne une idée de l'administration agricole des gens riches au troisième siècle avant Jésus- Christ,
se h&tèrent de la tenter (1). En outre, les métaux, précieux aflluèrent, l'argent surtout; on en récoltait beaucoup en faieant la guerre (2), et, en 26d ou 268 avant Jésus-Christ, Home commença à frapper de la monnaie d'argent (3). Les Romains purent dès lors participer au commerce du monde, se procurer les raffîneraents de la civilisation hellénique, mieux connue à ce moment à cause des échanges plus fréquents avec les colonies grecques de l'Italie méridionale (À), car les métaux précieux excitant la cupidité de tous les peuples, civilisés ou barbares, comme ornements brillants et comme trésors faciles à porter et à cacher, étaient dans le monde antique l'objet d'un échange et d'un commerce constant, et on se servait d'eux pour les transactions entre les peuples de civilisation difTérente. Les familles des petits propriétaires se multiplièrent sur les territoires des colonies et vécurent dans une aisance plus grande.
Mais cet enrichissement n'affaiblit point les tradi' lions et ne fui pas immédiatement suivi d'un changement de mœurs ni d'une révolution politique. La parcimonie, la simplicité, la rude austérité des temps antiques furent encore considérées comme les plus hautes vertus de toute famille noble. Le richesse croissante n'eut pas pour effet de raffiner la masse, ni d'accroître les jouissances des individus; mais elle consolida le pouvoir dans une forte aristocratie militaire de riches propriétaires, façonnée dans le moule de l'éducation traditionnelle, pour le gouvernement et pour la guerre; elle aida à conquérir de nouvelles
(1) NiTzsCH, G. V., 16.
(S) TlTB-LlVB, X, 46. ~ SCBILLKB'VOIST, £94.
(3) BlBBLOH, if. B. R.. I, p. XVUI.
(4) -SCHILLEB-VOIGT. S8T.
terres et à les peupler d'agriculteurs et de soldats latins. Sans doute, au fur et à mesure que la classe moyenne devenait plus nombreuse, plus aisée, plus influente, les classes dirigeantes se renouvelaient; la constitution se démocratisait, mais cela peu à peu, sans secousses, sans iolerruptiona violentes. Beaucoup de familles plébéiennes acquirent, par leurs grandes ri- «hesses et en les employant au profit du peuple, un tel pouvoir que les familles patriciennes, déjà diminuées de nombre et appauvries, furent contraintes, pour reconstituer les patrimoines entamés et ne pas perdre tout pouvoir, à accueillir parmi elles cette riche bourgeoisie plébéienne, à contracter des mariages avec ses familles et à la faire participer aux aflàires. On avait déjà décidé en Aîi que les plébéiens pourraient exercer la première et la plus simple des magistratures, la questure, c'est-à-dire poursuivre en qualité de questeurs urbains les accusés de crimes capitaux, administrer le Trésor public, gérer en qualité de questeurs militaires les finances de l'armée et pourvoir aux approvisionnements. En 367 il fut établi qu'il y aurait un |»lébéieo parmi les premiers magistrats de la république qui, sous le nom de consuls, étaient chargés de ■convoquer le Sénat et les comices; de diriger les éleo tions des magistrats, admettant ou refusant les candidats; de proclamer les levées et de commander les armées à'ia guerre. En 365 les plébéiens purent être élus édiles curules, pour surveiller la vente des céréales et en fixer le prix; pour présider à la conservation des monuments publics, à la police des rues, des marchés, des places, et pour régler les fêtes puUiques. En 350, ils furent admis à la dictature et à la censure. La dictature était une magistrature extraoi^ dinaire, par laquelle on donnait, à un moment de
It GBANDECR ET DÉCADENCE DE ROME
périt suprême et pour un temps court, pleins pouvoirs à un seul homme, en suspendant la coostitution . La censure était une magistrature ordinaire, exercée en commun par deux censeurs, qui compilaient le recensement quinquennal des personnes et des biens des citoyens romains et des municipes, qui surveillaient les mœurs des grands; rayaient ceux qui en étaient indignes, du rdle des sénateurs et des chevaliers, privaient des droits politiques le plébéien de vie honteuse, affermaient et surveillaient la construction des travaux publics et le recouvrement des impôts. En 337 les préteurs eux-mêmes purent être plébéiens; ils jugeaient les causes civiles entre Romains et étrangers et ils remplaçaient les consuls absents ou empêchés. Ainsi l'ancien patriciat héréditaire et exclusif se transforma en une noblesse patricio-plébéienne de riches propriétaires, qui Ht sans difficulté des concessions à l'esprit démocratique de la classe moyenne, à mesure que l'importance de celle-ci augmentait avec l'aisance et par effet des victoires, dont le mérite lui revenait en partie. Les préteurs plébéiens ne tardèrent pas à étendre les pouvoirs législatifs des comices des tribus, dans lesquels la classe moyenne avait un rôle plus important que dans les comices des centuries; le Sénat dut donner son avis sur les propositions avant etnon après les assemblées populaires (1); les délibérations des assemblées de la plèbe reçurent par la Lej- Hortensia force de loi pour tous, sans l'approbatioD du Sénat; les assemblées de tribus échappèrent au contrôle du Sénat, et les comices des centuries, vers 241 , furent réformés (S) de façon que les riches y perdirent.
LA CONQUÊTE i9
beaucoup de leur ancien pouvoir. On alla jusqu'à concéder le droit de vote à beaucoup de civei liite iuffn^io, aux SabiDS de Rieti, de Norcia, d'Amiterne en 268, et vers 244 aux habitaotB du Picénum et à ceux de Velletri (1). Toutefois la constitution de la république resta foncièrement aristocratique, car la nouvelle noblesse patricio-plébéienne sut rester la seule classe dominatrice et empêcher la formation d'une puissante opposition démocratique, comme il s'en était produit dans presque toutes les républiques anciennes, par la force des traditions, par les grands succès militaires, la bonne administration publique, et un large système de clientèle et de protection au profit de la classe moyenne. C'était un devoir sacré, pour chacune des riches familles sénatoriales, d'assister de ses conseils, de son argent, de sa protection, un certain nombre de familles de moyens propriétaires, etmëme d'aidercelles qui se signalaient par leur valeur et leur intelligence à s'élever à la noblesse par les magistratures (2). Soumise ainsi à la protection d'une noblesse qui protégeait les antiques moeurs rustiques, cette plèbe garda, elle aussi, las coutumesdes ancêtres; elle demeura une plèbe vaillante et féconde de paysans qui employaient la plupart de leurs gains à élever des générations toujours, plus nombreuses de paysans et de soldats. C'est ainsi que Rome, dans le quatrième et le troisième siècle avant Jésus-Christ, put répandre en Italie non seulement son influence et ses lois, mais encore sa race et sa langue et fonder entre 334 ei 364 dix-huit puissantes colonies latines parmi lesquelles Venosa, Lueera, Piestum, Bénévent, Narnl, Rimini et Fermo, dissémi*
(l)Bt:LOCH, /. B., «3.
(i) Va exemple caracUristtque est celui de Caton le Censeur. Cf. Plotabou", Cat. M., 1 et 3.
16 GRANDEUR ET DECADKWCE DE BOMë
naDt dans les diverses régions d'Ilalie les forts cultivateurs latius que l'abondance des terres encourageait à être prolifiques et à augmenter le nombre de ceux qui parlaient latin dans le mélange confus des langues et des races italiques. Ces paysans se prêtaient tour i tour aus fatigues de la vie des champs et à celles du métier militaire; la solde de guerre et les dons des généraux après la victoire étaient pour eux un lucre ajouté à celui de la terre et la guerre une industrie complémçntaire de l'agriculture. C'est avec ces paysans, qui étaient en même temps des soldats, que la noblesse romaine put vaincre une première fois Carthage, la grande puissance mercantile dont l'expansion commerciale finit par venir se heurter à l'expansion militaire et agricole de Kome; c'est avec eux qu'elle parvint à dominer dans le dernier quart du troisième siècle avant Jésus-Christ un vaste pays peuplé d'environ six millions d'hommes, dans lequel elle eût pu, en un péril suprême, lever 770,000 soldats, cavaliers ou fantassins : 273,000 citoyens, 85,000 latins, 412,000 alliés (1); c'est avec eux enfm que de 225 à 222 elle mena cette grande guerre contre les Gaulois d'Italie qui, faisant Rome maîtresse de la vallée du Pô, lui ouvrit la grande route de son histoire.
Si cet effort de guerres et de conquêtes avait pu durer pendant des siècles, c'est uniquement parce que Rome, grâce à la discipline morale et à l'esprit conservateur de la noblesse, était toujours restée une société agricole, aristocratique et guerrière. La terre ne se conquiert définitivement, même aux âges barbares, que par la charrue; elle n'appartient pas à ceux qui la baignent de sang dans les mêlées féroces des
(() PoLïBii, It, 2i. — Cf, Beloch, /. B., 94 o
armées, mais à ceux qui après s'en être emparés, la labourent, l'ensemencent et la peuplent. A la fin du troisième siècle avant Jésus-ChrtEt, Rome dominait l'Italie, parce que les plus hautes vertus de toutes les classes étaient celles des sociétés rurales bien disciplinées, comme celles que nous retrouvons at^ourd'hui chez les Boers, la sobriété, la pudeur, la simplicité des idées et des mœurs, la Torce tranquille de la volonté, l'intégrité, la loyauté, la patience, la tranquillité propre à l'homme qui n'a pas de vices, qui n'use pas ses forces dans les plaisirs et qui sait peu de choses. Mais les idées faisaient des progrès lents : tout ce qui était nouveau n'était guère admis, à moins qu'il ne s'agit de superstitions religieuses. Le génie, comme la folie ou le crime et tout ce qui ne rentrait pas dans la tradition, était écarté : le formalisme, l'empirisme, la superstition paraissaient les formes suprêmes de la sagesse. Le droit et la religion surtout, strictement formalistes, perpétuaient parmi les arrière- petits-enfant s la sagesse, les erreurs et les teneurs des ancêtres. La philosophie grecque et les théories générales étaient négligées : la littérature très pauvre encore, comprenait quelques chants religieux et populaires en mètre saturnin et des compositions dramatiques des plus simples, telles que les chants fescennios, les satires, les mimes. La langue littéraire était grossière et mal fixée.
Hais rien n'est éternel dans la vie, ni le bien, ni le mal; et comme le bien se change sans cesse en mal et le mal en bien, ainsi cet esprit de discipline et de simplicité s'affaiblit petit k petit, par suite des victoires et de l'accroissement des richesses vers la moitié du troisième siècle. La conquête de la Grande Grèce, d'une bonne partie de la Sicile, de la Corse et de la
18 GKA.\l)f:tR ET lti::CAI»K.\Ci; Di; ROME
Sardaigne; les guerree terminées heureusement d&ns l'illyrie, dans la Gaule et contre Carthage rendirent et coûtèrent beaucoup. Il fut nécessaire d'approvisionner au loin de grandes armées, de construire des flottes; mais comme le Sénat romain, avec un petit nombre de magistratures destinées originairement à suffire aux besoins d'une petite cité, ne pouvait pas j>Durvoir à des services publics ainsi étendus, les adjudications de ces services à des spéculateurs particuliers devinrent fréquentes ; et, rapidement, entre les deux guerres puniques, il se forma une classe de publicains ou de fournisseurs qui devait être dans la société agricole le premier véhicule de l'esprit mercantile et du luxe (i). Quand on eut conquis la Sicile, le commerce de cette Ile, d'où l'on exportait beaucoup d'huile et de grain, passa des Carthaginois aux marchands romains et italiens, dont le nombre et la richesse s'accrurent (2) ; l'aristocratie romaine, qui n'avait jusque-là voulu posséder que des terres, en vint aussi à imiter cette noblesse carthaginoise qu'elle avait vaincue et qui se composait de marchands, et elle aussi se mit à tenter des spéculations, à mettre sur mer de petites flottilles, à faire du négoce avec les exportations de la Sicile, à vivre dans le luxe. La simplicité des mœurs tendit à diminuer, la discipline des familles à se relâcher; le tribunal domestique fut convoqué plus rarement; les fils, grâce au pecutium aistrense, se rendirent plus indépendants des pères; les
(1) D'après TiiE-LiVE, XIII, 48, 11, ou comprend qu'en £15 les foumissours enrichie étaieat déjà nombreux à Rome. Cr. XXllI, 49, 1, et XXV, 3,18.
(2) PoLiti, I, S3, 10, démontre qu'entre ta première et la seconde guerre puniques les marchanda Italiens étaient déjù nombreux.
LA CONQUÊTE i»
femmes subirent moins l'autorité îles maris et des tuteurs; la noblesse négligea ses devoirs envers la classe moyenne ; la culture grecque se répandit dans un petit nombre de grandes familles; la langue et la littérature se perfectionnèrent. Un Grec de Tarente, Andronicus, fait prisonnier quand la ville fut prise en S72 et vendu à un Livius, qui le libéra, traduisit rOdysée en vers satnrnins, ouvrit à Home une école de grec et de latin et le premier traduisit et adapta avec grand succès des comédies et des tragédies grecques, essayant de versifier en latin avec des mètres grecs. Peu après Névius, citoyen romain originaire de la Gampanie, l'imita et composa un poème sur la guerre punique. L'antique union des classes ne put durer, et contre cette noblesse trop attirée par les exemples carthaginois, trop cupide et trop égoïste, une opposition démocratique commença de se former, dont le premier grand chef fut Caius Flaminius. Quand il proposa en 232 d'assigner à la plèbe le long de la cAte adriatique une partie du territoire enlevé aux Sénones en 283 et aux Picentes en 268, il eut à vaincre une violente opposition de la part des grands, qui voulaient probablement jouir plutôt euï-mêmes de ces terrains en les louant. Et quand les Gaulois d'en ieçk et d'au delà du Pd, épouvantés de ces assignations, firent à Rome la grande guerre de 225-222, qui se termina par la conquête de la vallée du Pô et la fondation de Plaisance et de Crémone, la noblesse, qui avait pourtant peu auparavant menacé Cartbage d'une nouvelle guerre pour lui enlever la Sardaigne et la Corse, où elle espérait avoir les mfimes gains qu'en Sicile ; la noblesse reprocha cette guerre à Flaminius comme une faute (1).
(1) cr. Lahqe, R. à., I[, lis et sulv.
Cette Doblesse ne conduisit pas la plèbe, mais fut poussée par elle vers la grande plaine qui s'étendait aux pieds des Alpes, plaine fertile, couverte d'immenses forêts de chênes, de vastes marais dormants, etde beaux lacs; peuplée de villages celtiques ; sillonnée de rivières rapides qui roulaient dans leurs sables l'or des montagnes ; traversée par le grand fleuve qui devait apparaître comme un prodige aux Romains habitués aux petits cours d'eau de l'Italie centrale. Ce ne fut pas un homme de haut lignage, mais le chef du parti populaire, qui donna son nom à la première grande voie, la voie Flaminia, qui rattacha Rome à la vallée du PA et conduisit les générations ignorantes hors des murs de la ville, vers l'avenir. L'antique société aristocratique approchait des limites extrêmes de la grandeur et de ta puissance, au delà desquelles elle ne pouvait plus progresser sans changer profondément. Quoi qu'il en soit, ces principes de discorde disparurent quand Annibal descendit, en 218, des Alpes dans la vallée du Fd, à la tête de l'armée avec laquelle la ploutocratie carthaginoise espérait détruire sagranderivale. Celte invasion d'un pays qui pouvait lever 700,000 hommes, avec des forces relalivement petites et à une immense dislance de la base d'opération, était une entreprise d'une hardiesse presque incroyable. Mais le fait, qu'on ait pu pendant tant d'années se demander si celte entreprise ne réussirait pas, montre bien la faiblesse inhérente à celle fédéralion de républiques rurales à la tète desquelles se trouvait Rome. Il n'y a pas de nation vivante, mais un assemblage de gens à peine tenus ensemble par la force des armes, là où la façon de vivre, de penser, de sentir, de posséder, ou, en d'autres termes, la civilisation n'est pas une, au moins dans les classes hautes et
les classes moyenoes. Or la vieille Rome agricole, aristocratique et guerrière, n'avait pu réduire à une civilisation unique qu'une partie restreinte de l'Italie. L'expansion des petits propriétaires latins dans les colonies et les municipes unissait i Rome bien des régions de l'Italie par des liens de langage, de tradition et de politique; mais les colonies et les manicipes n'occupaient pas même alors la moitié du territoire italique et l'autre était possédée par les cités alliées, républiques aristocratiques pour la plupart) qui continuaient à vivre d'une vie solitaire et locale, attachées à Rome par des liens très faibles. Les Romains avaient fait des noblesses locales, spécialement en Étrurie et dans l'Italie méridionale, le soutien même de Rome. Us avaient mis fin à leurs discordes sanglantes, lenC avaient donné le commandement des contingents levés parmi la robuste génération de petits propriétaires et par conséquent le moyen de se distinguer à la guerre, d'acquérir de la considération parmi leurs propres concitoyens, de se procurer de l'or, de l'argent et de nouvelles richesses. C'est ainsi qu'en Étrurie et dans l'Italie méridionale les grandes familles étaient liées par des liens d'hospitalitéj d'amitié, parfois même de . parenté, avec les familles considérables de Rome. Elles apprenaient volontiers le latin, affectaient de l'admiration pour la ville puissante, ses institutions, les idées et les mœurs de ses grands (1). Hais le peuple parlait néanmoins toujours la langue nationale et conservait les souvenii's d'antan, qui semblent toujours
(]) Cf. quelques exemples de cette clientèle et de cette unitié dus TiTB-Ltvi, XXIII, 15, 7 el suiv.; XXUl, i; XXIII, é6, 13. Cf. surtout le cas de ce noble aamoite qui combattit dame la ■Monde guerre punique pour Rome k la Ifite d'un corps d'armée, TiTE-LivB. XXII, Si.
beaux aux jeuDee génératioDS mécontentes du préseot. Annibal s«mble avoir compris que l'Italie n'était pas encore une natiou, mais uoe confédératioD de petites républiques dont un grand nombre rivaient sur ellesmêmes et par elles-mêmes et qui n'étaient unies à la puissance de Rome que par des liens politiques très relàcbés. Par des promesses, des ruses, des menaces, il amena à la révolte beaucoup de cités alliées, tandis que les citoyens romains et les colons latins, qui formaient ensemble une véritable nation agricole et aristocratique, défendirent avec une ténacité héroïque la terre que leurs pères avaient conquise, labourée, peuplée, contre le héros de l'orgueilleuse ploutocratie carthaginoise, et Rome finit par vaincre; les vertus de plusieurs générations médiocres l'emportèrent sur la grandeur accidentelle et personnelle du génie. Hais l'flntique ordre de choses fut troublé par cette terrible guerre à. tel point qu'il ne put pas se rétablir. Dans un efTort aussi insolite, au milieu des dangers d'une guerre qui dura dix-sept ans et qui fut si acharnée en Italie, en Espagne, en Grèce, en Sicile, en Afrique, Rome oublia un grand nombre de ses superstitions conservatrices. Ëtle dépensa toutes les réserves publiques et privées, les énormes butins des sacs de Syracuse et de Carthagène; multiplia les fournitures militaires et par là les occasions d'affaires magnifiques; suspendit l'observance de beaucoup de traditions politiques et de quelques lois, comme celle sur la durée et l'ordre des magistratures. L'antique prudence fit place à un nouvel esprit d'audace juvénile, dont Publius Scipion fut le champion. Il n'eût pas été possible sans cela de triompher dans cette grande guerre qui aboutit à de splendides résultats : la domination de l'Espagne, de la Sicile tout entière : la
LA CO.NQUtTK il
confiscation d'une partie du riche territoire de la Campaoie et du Léontium; raffaibtiBsement dëflai- Uf des populations non encore latinisées de l'Italie, 120,000 livres d'argent que Scipion rapporta d'Afrique, et la rente de 200 talents d'argent que Carthage paierait pendant cinquante ans.
PRKUlàRK EXPANSION H DB ROHB DANS !
Avec celte guerre commence une nouvelle histoire de Rome et du monde, surtout parce qu'elle b&ta, en Italie, l'avènement de l'ère mercantile dans l'antique Bociété agricole, aristocratique et guerrière. La guerre d'Annibal avait laissé ud lourd héritage de guerres que Rome fut obligée de faire dès qu'elle eut conclu la paix avec Oarthage : en Espagne, où il y avait partout des barbares à soumettre; dans la plaine du PA, où l'invasion punique avait ranimé l'esprit d'indépendance; contre les Ligures, qui inrestaient les routes maritimes entre l'Italie et l'Espagne et pillaient les côtes gauloises et ibériques ; dans la Macédoine, dont le roi Philippe s'était allié avec Carthage. Sanglante entre toutes fut la conquête des régions appelées aujourd'hui la Romagne et l'Emilie, où pendant dix années à partir de l'an 200 les Boîens renouvelèrent sans cesse une guerre terrible d'embuscades, de surprises, de paix simulée et de révoltes soudaines, jusqu'à ce qu'en 191, quand la noblesse tout entière fut détruite et le pays dévasté de Tond en comble, toute la population capable de porter les armes fut anéantie; les survivants se rendirent et Rome put
LA CONQUÊTE ïï
leur conSsqaer la moitié du territoire (1). Cependant il ne faudrait pas en conclure que la seconde victoire sur Carthage eût donné & Rome l'esprit de conquête. La guerre finie, il se forma au contraire dans l'aristocratie romaine un parti, ayant pour chef le vain* queur mdme de Zama, Fublius Scipion, qui chercha à conibatlre les ambitions de conquête, d'impérialisme, dirions-nous aujourd'hui, qui avaient grandies depuis la première guerre carthaginoise. Le danger couru par l'Italie pendant l'invasion d'Annibal avait épouvanté tous les esprits clairvoyants; on comprenait que les citoyens sur lesquels Rome pouvait compter avec sécurité et en toute circonstance n'étaient guère plus de 200,000, et qu'un grand nombre d'entre eux, en leur qualité de petits propriétaires, ne pouvaient pas être gardés longtemps sous les armes, loin du pays; que par suite la grande politique d'expansion n'était pas populaire parmi les classes moyennes et que les alliés pourraient se révolter de nouveau. La Sicile, la Sardaigne, la Corse, l'Espagne, la plaine du Pâ formaient donc un empire déjà trop vaste (i); conquérir de nouveaux pays, s'engager à y mettre des troupes et à les défendre était imprudent. Rome, au contraire, malgré l'épuisement de ia guerre d'Annibal, était en mesure de faire avec succès, aidée par une diplomatie adroite, une politique de guerres courtes et d'interventions répétées, destinée à affaiblir les autres pays à son profit; si elle eût pu, en réorganisant
(1) L'bistoire de ces guerrea est résumée dans les pagsagPB suivants de Titb-Livb : XXXI. 10, 11 ; XXXII, T, 26, as, 3Î; XXXIII, M, !3, 36; XXXIV, Sî, 46; XXXV, 3, 22; XÏXVI, 38-
(2) MoMHSBN, H. C, I, 177. — NiTZSGH, G. V,, 75, 88. — Lansi, ».A., II, 189.
i6 GRANDEUR KT DKCA[>ENCb; DE ROME
les ânances, disposer des eommes nécessaires à ces guerres, qui, du reste, eueseot très vite donné plus qu'elles n'auraient coAlé. Scipion, en effet, veilla avec zèle & la réforme des finances et sa politique réussit pleinement (1). La guerre contre la Macédoine Qnit sang annexion de territoire; la Grèce et les cités grecques d'Asie auparavant soumises à la Macédoine furent déclarées libres; Philippe dut détruire presque toute sa flotte et son armée et payer un tribut annuel de 50 talents, dix ans durant. De l'or, de l'argent, des esclaves, des terres, tel fut encore le profit de» gnerres livrées dans la plaine du Pô, en Espagne, en Ligurie. Un butin énorme en métaux précieux et un tribut annuel de 1,000 talents imposé au roi de Syrie pour douze ans constituèrent le bénéfice de la guerre contre Antiochus (183-199), qu'avait amenée la guerre de Macédoine. A la guerre de Syrie s'ajouta celle contre les Galates; mais cette fois encore on laissa les Galates chez eux et les territoires enlevés à Antiochus furent partagés entre Rhodes et le roi de Pergame. Des paroles et des illusions généreuses colorèrent bientàt d'idéalisme cette politique : Rome ne combattait pas pour elle, mais pour donner la liberté aux peuples opprimés I En réalité, l'on inaugura et l'on perfectionna dans ces premiers trente ans une politique d'interventions militaires et d'intrigues diplomatiques qui tendait à affaiblir les grands États de l'Orient en les excitant les uns contre les autres : la Macédoine contre la Syrie, la Syrie contre l'Egypte, le royaume de Pergame contre la Macédoine.
Ces guerres toutefois accrurent rapidement la richesse de l'Italie, et accélèrent le renouvellement ik-s
(i) L*NriE;,n. A., Il, 187.
LA CONQUÊTE i7
mœurs, des classes et des fortunes commencé depuis un demi-siècle. Après les sacs de la Grèce et de l'Asie; après les dévastations de l'Espagne et de la plaine du PA, les généraux commencèrent à être prodigues avec eux-mêmes et avec leurs soldats (1), et ceux-ci se mirent à trafiquer pour leur propre compte. On en avait déjà vu plusieurs exercer l'usure parmi les indigènes (2) pendant la guerre contre Philippe de Macédoine. Beaucoup de paysans pauvres revinrent avec un petit capital (3). Dans les campagnes d'Italie, la cupidité s'éveilla et les volontaires accoururent en grand nombre pour les guerres lucratives (4). En même temps, avec tous ces butins et ces tributs, l'État romain remettait de l'ordre dans tes finances dérangées par la guerre avec Annibal, payait les dettes, se trouvait en mesure de dépenser largement pour des entreprises civiles; et comme la dilTuEion de la culture grecque dans un certain nombre de grandes familles, l'accroissement des moyens, un esprit universel d'audace et d'innovation représenté par le parti de Scipion, incitaient à faire les choses largement, il prodigua l'argent de toutes parts. L'antique politique agraire favorable & la classe moyenne fut reprise; de 189 à 177 six grosses colonies, outre plusieurs petites, furent fondées : Bologne, Parme, Modène, Aquilée, Lucques, Luni, dans lesquelles les colons reçurent des champs plus vastes que dans les colonies plus anciennes. En 187 on commença la construction de la voie Émilienne pour relier Rimini à Plaisance. En 181 Caton entreprit, parmiles autres travaux, l'achèvement
(1) Plutaruce. Cal. Jf., 10.
(1) TiTE-LiTB, XXXIII, 2».
(3) MoHMsSN, A. G., ), SIO.
(4) TiiB-LtVB, XXXVII, 4; XLII, 3Î.
du drainage de Rome. £n 180 on transporta 40,000 Ligures de leurs vallées natales dans les solitudes du Samnium dévasté. En 177 on ouvrit la viaCassia. La censure de 174 fut célèbre par le grand nombre de travaux publics commandés à Rome et dans les colonies. Les adjudications des travaux publics et des fournitures militaires furent plus fréquentes, et beaucoup de jeunes gens de la classe moyenne qui avaient rapporté un pelit capital des guerres d'Orient et d'Occident en sollicitèrent et en obtinrent facilement, tantdt seuls, tantôt associés à des amis, tantôt en se faisant prêter des capitaux par un homme riche qui participait au gain. La connaissance et le maniement de ces affaires se répandirent bientôt, et les entrepreneurs devinrent vite plus nombreux & Rome et dans les villes d'Italie, jusqu'à former une classe de capitalistes moyens qui vivaient à l'aise sur les fournitures publiques (1), et dont Ies4>lus audacieux et les plus heureux firent de grandes fortunes. D'autres se disputaient la perception, qui s'affermait, de la dlme de tous les produits — grains, huile, via — en Sicile et en Sardaigne, où celle des dîmes et des droits de pMu-
<1) C[, le célèbre passage de FotitB, VI, 17, qui est un des documenta les plua ImportaDts sur l'histoire de l'impérislisme romain. Je crois que Delorme, Iii Manieur* d'argent à Rome, Paris ISEKI, p. 19 et 8ulv.,nedoit pas l'avoir compris eiactemeat. Polybe ne parle pas des grandes sociélés de publicains dont les actions étaient posaàdéea par un grand nombre, mais il dit qu'i Rome il y avait un si grand nombre d'adjudicataires moyens et de petites BOciélËs adjudicalrices qu'on pouvait presque dire que tous les citoyens romains participaient à ces affaires. Si l'on coDBJdëre que Polybe décrit Rome telle qu'elle était vera la moitié du Bocond siècle avant Jéaus-Chriat ; ai l'on examine le* slluaiona aux adjudicataires qui se trouvent dans la narration . de la seconde guerre punique faite par Tits-Live, il est légitime de conclure que ce capitalisme as développa dans la première moitié du siècle é la suite dea grandes dépenses publiques.
LA CONQUÊTE iU
rage sur les terres publiques {tcriptura}; d'autres, au contraire, s'enrichirent par l'achat des terres privées et en aCTermant des mines, des forêts et des terres pabliqaes. L'année qui suivit la paix avec Gartbage, on spéculait déjà beaucoup à Rome sur les terres de l'Italie méridionale (1), qui valaient peu, k cause des dévastations et de la mort des propriétaires, et ensuite, au fur et h mesure que les capitaux et les esclaves furent plus nombreux, toute l'Italie spécula sur le nouvel ager publiais. Dans cette grande abondance de terres, beaucoup de petits propriétaires, latins ou alliés, en obtinrent facilement un morceau qu'ils ajoutèrent à leur propre champ et qu'ils mirent en culture (2) après avoir acheté quelques esclaves sur leurs économies de la guerre; d'autre part, ceux qui avaient de gros capitaux louèrent de vastes terres publiques, soit en Italie, soit dans la vallée du PA récemment conquise, soit en Sicile pour y faire pattre par des esclaves de gros troupeaux de bœufs, de porcs, de brebis et de chèvres. Le grand élevage nomade devait, durant ces années, être d'un grand rendement par suite des grosses dépenses militaires : les armées consommaient dans tant de guerres beaucoup de cuir pour les tentes, beaucoup de poil de chèvres pour les machines (3), beaucoup de viande de porc salé (4). Un certain nombre de familles sénatoriales et beaucoup de particuliers s'enrichirent prompte-
(1) TiTK-LiïE, XXXE, 13.
{S) Il m« parait vraieemblable que la culture de l'ager publieut par les Italiens dont parle Appibk. B C„ I, 18 ail commencé après la seconde guerre punique, à un moment où la terre, l'argent, les esclaves abondaient et oui a confiance était grande dans tonle la nation.
(3) VAnaoN. De Se nul., II, S.
(4) POLItB, 11,15.
ment, surtout par la location des terraîDB de Sicile (1).
Maie la prospérité et les progrès rapides de l'esprit mercantile changèrent peu à peu l'antique façon de vivre. Les soldats revenus d'Orient, les gros entrepreneurs, les riches fermiers des terres publiques ne voalurent plus vivre comme leurs ancêtres. Ce n'était pas que les mœurs rustiques de la vieille Italie ee fussent raffinées, car en 174 Rome était encore méprisée en Grèce comme un gros village sans belles rues, sans monuments ni palais (2). Dans la métropole elle-même les maisons des grands étaient toujours petites et dénuées d'ornements (3); l'antique et dure éducation de la jeunesse ne s'était pas adoucie (4). Hais le désir de jouir, si longtemps contenu, éclata dans les appétits primordiaux et animaux ; la gloutonnerie, la sensualité, la vanité, le besoin d'émotions violentes, cette ostentation des choses coûteuses et cette profusion de la richesse faite uniquement pour montrer qu'on la possède, le luxe absurde et grossier des parvenus. A Rome un cuisinier habile fut payé extrêmement cher (5); les repas frugaux de jadis se prolongeaient en banquets interminables pour lesquels on rechercha les friandises les plus rares, comme les vins de la Grèce, les saucisses et les poissons salés du Pont (6). L'art délicat d'engraisser les volailles fut apporté de Grèce en Italie (7); on vit des citoyens se montrer en état d'ébriété dans les assemblées, des magistrats s'ache-
(1) DioDOUE DE Sicim. XXXIV, fr. 38.
(S) TiTB-LivE, XL, 5. — Priedlaender, D. S. G. Jt., I, 4.
(3) FniiDLAENDEH, D. S. G. R., 111, 87 et suiv.
(4) PosiDONiDS, iaAth., VI, 109 (S7S).
(5) TiTK-LiïE, XXXIX, 6.
(fi) DioDORE DE Sicile, XXXVIl, 3. — In Ath., VI, lOB (37S). (7) Plihb, h. JV., X, 50, 139.
LA CONQUh-Ti: 31
miner vers le Forum à demi ivres, les yeux brillants, et toterrompre de temps & autre leurs affaires pour courir aux amphores que les édiles Taisaient déposer dans les coins écartés des rues et des places (1). Les belles esclaves et les beaux éphèbes coûtèrent fort cher (2); et la débauche se répandit tellement qu'en 186 le Sénat dut réprimer les désordres des Bacchanales et en 181 promulguer la lex Orckia contre les ripailles. Les cultes orientaux, dissolus et excitants, commencèrent à se divulguer(3) : non seulemeot le public des classes moyennes apprit i goûter des traductions et des adaptations de comédies grecques; mais dans les antiques, simples et trop rares fêtes latines on intercala des spectacles violents, comme les chasses aux bêtes sauvages (4) et les jeux de gladiateurs à l'occasion des funérailles (5). La loi Oppia contre le luxe fut abolie (6) ; les marchandises de l'Orient, les parfums, les tapis babyloniens, les meubles incruslés d'or et d'ivoire furent achetés à Home à des prix exorbitants par des parvenus (7). Naturellement les cités plus petites imitaient la métropole dans la mesure de leurs moyens, de même que les petites noblesses locales copiaient le faste croissant des grands de Rome, se pressant comme eux à des fêtes et à des banquets. Ainsi l'agriculteur de l'Ombrie ou des l'ouilles. qui avait guerroyé dans les riches pays
(1) Lâsob, R, a.. II, !*g. — Cf. Machobe, Sat., III, !6;V, 17, S. Ces textes de 161 dieriveDt dans sa plénitude un mal qui Goiumencait aui temps dont nous parlons.
(i) DioDORE DU Sicile, XXXVII, 3, 5.
(3) Lasgb. R.A.. Il, 8Ï8.
(4) FniEDLAENUBH, D. S. G. R. , II, 390. ' (5| Id., 359.
(5) TiTE-LivE, XXXIV, I et suiv.
(7) Placti!, SUch. II, i, 52 et suiv.
3i GRANDt:UR ET DECADENCE DE ROUE
d'Orient, rentrait chez lui, comme aujourd'hui qos paysans libérés du régiment, avec des désirs et des besoins plus grands. Beaucoup prirent en dégouttes durs travaux si chère à leurs pères : on vit des soldats aller à la guerre avec an serviteur pour porter leur fardeau et préparer leurs repas (1), des petits propriétaires acheter des esclaves pour avoir eux-mêmes moins de peine.
Mais ces nouveaux besoins, et ce luxe des classes moyennes et des riches développaient & leur tour, à Rome et en Italie, le travail des artisans, les occasions de gain pour les petits et les grands capitalistes. Beaucoup de Romains et d'Italiens qui, en qualité de soldats ou de fournisseurs des armées, avaient visité les pays étrangers et s'étaient rendu compte de leurs ressources, furent poussés au commerce par l'abondance du capital, par la consommation croissante des produits asiatiques en Italie, par la puissance de Rome dans la Méditerranée. Beaucoup d'entre eux vendirent le champ de leurs pères et achetèrent un navire; certains — pour la plupart des hommes de ritahe méridionale, à ce qu'il semble — s'établirent à Délos, après 192, et y ouvrirent des entrepdls de marchandises asiatiques, pour les acheteurs qui venaient d'Italie emplir d'objets divers leur vaisseau, et auxquels il était plus commode de mettre le cap sur Délos que sur Rhodes ou sur Corinthe (2). D'autres exercèrent le commerce entre Délos et Rome ou dans la Méditerranée occidentale. Il s'éleva beaucoup de petite chantiers sur les côtes italiennes : les forêts publiques de la Sila, où l'on recueillait la poix pour les navires, furent aifermées pour de grosses sommes (3); il n'y
(1) PLUTAnucE, Paul-Emitt.X\n, S.
ii) HoHOLLE, B. C. H., Vm, S6 et suiv.
(3) CicÉRON, Brut., U. S9.
LA COJfQOËTE 3S
ent pas jusqu'aux membres de la noblesse sénatoriale qui ne participassent aux gains de ce commerce maritime en prêtant à des citoyens romains ou à des affranchis les capitaux nécessaires pour leurs entreprises (1). A l'expansion militaire succédait l'expansion mercantile. A Rome, sur ces entrefaites, on ouvrit les premiers bains publics (i) peu après la seconde guerre; panique, puis, en 174, les premiers fours pour les ouvriers et les marchands célibataires qui ne pouvaient se faire fabriquer le pain à la maison par deoesclaves (3). Beaucoup d'artisans grecsyfurent amenés par les généraux, pour préparer leurs fêtes et leurs triomphes (4) ; beaucoup d'orfèvres se firent changeurs, tant it afDuait de monnaies étrangères à Rome^ et an grand nombre de ces changeurs, encouragéspar les gains et par l'abondance du capital, devinrent banquiers, acceptèrent des dépôts, firent des prêts.. De nombreux étrangers et Italiens vinrent ouvrir deS' tavernes, des bains, des teintureries, des boutiques de savetiers, d'orfèvres, de tailleurs (5); se firent imprésarios de thé&tre ou écrivains de comédies. Un Ombrien de Sarsina, Plaute, après avoir échoué dans diverses spéculations et exercé différents métiers pour vivre, fusait alors de l'argent & Rome en adaptant avec beaucoup de verve comique et d'habileté littéraire des comédies grecques pour le public romain. Les gens de la campagne étaient attirés des environs à Rome en si grand nombre que les cités latines s'en plaignirent au Sénat en J87 et en 177 (6).' Le prix des terrains aug-
(1) Pmttakoub, Cat, M., 21.
(!) ScHILL*n-VotGT, 3W, D. 48.
(3) pLins, H. N., XVm, il, 107.
(1) TiTE-Liys, XXXIX, «.
(5) Pladtb, A«l.. 3, 5, 3i ot sniv.
(6) TiTB-LivE, XXXIX, B, U, 8.
3« GBANDEUR ET DÉCA.DENCE DE BOHE
mentait avec la populalion; les maisons de rapport, en bois, prodigieusement hautes, administrées par un afl'raachi ou par un locataire général, étaient d'un grand rendement, les artisans ou les petits marchands de Rome étant obligés de louer une chambre à des prix très élevés (1). Dans les environs de Rome on affermait très cher les jardins potagers, les cours d'eau pour les teintureries, les étangs et les sources chaudes pour des bains (2). Celui qui possédait déjà ou avait su acheter à temps des terrains à Rome s'enrichit rapidement.
Et enfin par l'effet de cette prospérité universelle le commerce des esclaves s'accrut bientôt. En trente ans tout le monde en Italie eut besoin de travailleurs ; les concessionnaires des terres publiques pour les troupeaux, les entrepreneurs pour les travaux publics et les fournitures militaires, l'État pour les services publics, les marchands navigateurs pour les chiourmes des vaisseaux, les riches pour le service domestique et pour les jeux des gladiateurs, les petits propriétaires et les classes moyennes pour se faire aider dans les travaux les plus durs.
Le commerce des esclaves s'organisa sur une grande échelle, non seulement dans les campements où les prisonniers de guerre étaient aussitôt vendus à très vil pris, aux officiers, aux soldats, aux marchands qui suivaient l'armée, mais sur toutes les frontières de l'Empire, où les petits rois et les chefs barbares, comme les négriers d'Afrique, vendaient les prisonniers de guerre et parfois même leurs sujets. De l'ex-
(1) Sur le prix élevé des loyers à Rome dans la première moitié du second siËcle avant Jéeus-Chrisl, cf. Diodore iib Sicile, XXXi. 18, !; PûHLii.'NN. U. A. G-,7*.
(S) pLimnDDE, Cal. M., 31, S.
tréme Gaule, de la GermaDie, des montagnes du Caucase, les longs convois d'esclaves enchaînés descendaient continuellement vers les rives riantes de la Méditerranée et de la mer Noire, dirigés sur Marseille, sur Aquilée, sur Penticapée, sur Phaoagorie, sur Diocuriade, où les marchands indigènes et italiens les attendaient. Ils les payaient aux chefs barbares ou à leurs agents en vin, en sel, en or et en argent; puis ils les embarquaient directement pour l'Italie ou pour Délos, où les marchands venaient les chercher en même temps que les autres denrées asiatiques (1). Beaucoup d'Italiens s'enricbireut par le commerce des hommes; d'autres s'adonnèrent à Rome ou en Italie à l'éducation des esclaves, firent apprendre des métiers aux jeunes gens pour les revendre (2)j les dressèrent à l'escrime pour les louer ensuite comme gladiateurs dans les funérailles de luxe.
Les premières trente années du second siècle avant Jésus-Cbrist furent pour l'Italie une de ces époques heureuses où celui-là même qui commence avec peu de capital peut faire fortune, parce que la production et la consommation grandissent rapidement et à la fois; quand le travail abonde, les beaux gains sont aisés; de toute ricbeese nouvelle naissent beaucoup de nouvelles occasions de gain; l'accumulation des capitaux est facile, rapide, intense. Beaucoup de gens pauvres devinrent aisés, beaucoup de gens aisés devinrent très riches; à cMé de la noblesse historique, il surgit ce que nous appellerions une bourgeoisie nouvelle de capitalistes millionnaires, inscrits par les censeurs dans tes centuries des chevaliers et qui s'étaient enri>
cbÎB dans Ib traite des esclaves, le commerce maritime, le fermage des impAts, des terraios et des mines de l'État, les fournitures militaires. L'ordre équestre qui était auparavant une classe de propriétaires aisés, mais non nobles, devint bientôt une classe de riches capitalistes et de marchands. L'esprit mercantile se répandit partout, dans le petit peuple comme dans l'aristocratie, triomphant peu à peu, même dans les familles les plus conservatrices, des préjugée et des répu^ances de l'ère agricole. Gaton, par exemple, le premier qui fût entré au Sénat appartenant à une famille de propriétaires moyens de la Sabine, avait d'abord voulu être le persécuteur des usuriers et le type achevé du landlord antique; mais il se jeta ensuite dans les affaires et devint lui aussi un homme de son temps, s'associa avec des marchands armatenri, ût de l'usure, des spéculations sur les terrains, et le commerce d'esclaves (1).
Et pourtant sous cette prospérité se préparait un changement immense et terrible en toutes choses, car partout le contraste violent entre l'ancien et le nouvel ordre de choses altérait la composition des classes. Si la plèbe romaine, demeurée dans la campagne, vivait encore à la manière antique; était sobre, simple, honnête; respectait la noblesse et la loi, au contraire les citoyens qui allaient s'établir à Rome pour s'adonner aux métiers, au commerce, à ta navigation, aux entreprises, contractaient tous les vices de la plèbe des riches cités mercantiles : la débauche, l'avidité, la paresse , le désir des amusements , l'indiscipline , l'égotsme du célibat, la forfanterie. La pureté de la race se perdait; le peuple de Rome se transformait en
(1) Fldtibodi, Cat. It /., H.
QD mélaDge iaforme de geae de toute extraction et de tout pays, au fur et à mesure que les esclaves orientaux, espagnols, gaulois, scythes étaient afîranchis et deveoBient citoyens; bientôt les Tieillards de l'époque d'Annibal ne reconnurent plus leur Rome de jadis trunquille et réservée. De quels tapages on saluait désormais chaque escarmouche victorieuse sur une tribu barbare I Les honneurs du triomphe étaient prodigués & tous les généraux (1) dont on appréciait la discipline relâchée, la générosité des dons au moment des triomphes et la rapidité à finir la guerre. Tons à Rome élaieot maintenant professeurs de stratégie et de tactique; jusque dans les camps et devant l'ennemi, ces plébéiens turbulents et riches critiquaient les mouvements du général, obéissaient à regret (2). méprisaient comme des sujets les Latins et les alliés (3).
Dans la noblesse historique, beaucoup de familles ne surent pas proâter des occasions qui s'offraient alors, de même que peu de familles nobles de la vieille Europe ont su, dans noire siècle, fonder des industries ou spéculer à la Rourse. Elles continuèrent à vivre & la mode ancienne sur des patrimoines qui autrefois représentaient une belle fortune; tels étaient les Elii qui vivaient au nombre de seize, et chacun avec ses enfants, dans une seule maison avec ce que leur rapportait un seul domaine (4); les Pabricii Luscini, les Atilii Calatini, les Hanlii Acidini (5), les Paul Emile (6). D'autres au contraire s'enrichirent, mais conservèrent
(I) HoHHtBH, R. G., I, $10.
(1) PLUTAHaaB, PatU-Emilt. Il et 13, i. — Tite-Litb. XUV, H.
(3) NiuKANN, 6. A. r., 16 et aniv.
(i) Valébe-Huihs, IV, 4, 8. — PLOTittant, Paul-BmiU, S.
(5) CicanoN, De ttge agr.. Il, 24, 64.
(«} Laku, R. a., II, )»3.
leB uBages et les idées anciennes, s'enorgueilliasant d'être les champions de ta tradition. Tiberius Sempronius Gracchus était de ceux-là : préteur en Espagne, il avait codcIu d'équitables traités d'alliance avec les principaux peuples ; et le pays pacifié, il l'avait sauvé des capitalistes en introduisant dans cette province comme tribut, non pas la dtme affermée aux publicains qui était en vigueur en Sardaigne et en Sicile, mais le stipendium, contribution moitié en numéraire et moitié en nature, qui était recouvrée par le gouverneur (1). Hais il ne tarda pas à paraître, même dans l'aristocraUe romaine, une génération de politiciens jeunes, ambitieux, orgueilleux et avides qui transformèrent l'esprit modéré et sage d'innovation représenté par Scipion et son parti en un effort révolutionnaire destiné à faire prévaloir dans la vie privée et publique, contre l'antique esprit de discipline familiale et sociale, les passions les plus violentes : la cupidité, l'orgueilj la h&te de parvenir & tout prix, le mépris des traditions, la facile admiration de la civilisation gréco- asiatique. Les uns se portaient comme candidats aux magistratures avant t'&ge légal (2)i d'autres osèrent corrompre ouvertement les électeurs (3); d'autres encore se mirent à spéculer ou se se servirent des magistratures pour s'enrichir, se faisant céder par des censeurs amis des terres publiques au delà de la mesure Axée par les lois liciniennes, les usurpant comme biens propres (4), gardant l'argent retiré de la vente du butin, dépouillant les populations
(I) NiTZBCH, G. V., 146.
(I) Lanqe, R. a., II. StS.
(i) TiTi-LiTB. XLII, 1 et 19. — C. J. L, 1. 583. — PmiABOOB. Tib. «( C. Gr., 8.
sujettes et les alliés (1); d'autres enQu corrompireut la diplomatie de Rome, mépmaDt comme un préjugé stupide ce droit des geaa que Rome avait observé jusque-là scrupuleuBement à la guerre. Dédaigner tous les étrangers, s'imposer à D'importé quel pris et réussir par tous les moyens, tels furent les priDcipes de la nouvelle diplomatie qui, par des intrigues d'une astuce de plus en plus perûde, abaissa les États alliés, Rhodes, le roi de Pergame, l'Egypte, jusqu'àl'abjection de vassaux; qui, dans les cités indépendantes de la Grèce, dans les grands États de l'Asie, encouragea les discordes, r«spionnage, l'esprit séditieux, les guerres civiles, y protégea les hommes et les partis les plus méprisalales, aûn seulement de dominer sans effort ni danger. On considéra désormais que n'importe quelle perfidie était légitime contre les barbares, qu'on pouvait même les attaquer et les exterminer sans provocation ni déclaration de guerre (2), quitte à les protéger contre les États civilisés, quand cela paraissait avantageux (3). Dans la cavalerie, les turmm — nous dirions les régiments — où servaient les jeunes gens des familles riches devinrent un grand souci pour les généraux à cause de leur indiscipline (4). Dans la noblesse les femmes acquirent plus de liberté; elles se débarrassèrent de la tutelle perpétuelle du mari et s'assurèrent la libre administration de leur dot; les adultères et les divorces devinrent fréquents et le tribunal
(1) TiTC-LiTB, XLIII, i.
(I) nTE-LivE, XLII. 7, 8 ; XLIII, 1 et 5.
(3) Af?ien, Mithr., 13. — Rbinich, M. E., S8. Une belle étude sur la politique extérieure des RomaiDg à cette période est celle d'un jeune historien it&Iien. Corrado Barbasallo, Let rapporlt potitiquti de Romt avet FEgyple, dtpuii t» originet jiuqv'en 50 avant Jétui-Chrùt. Rome, 1901.
(4) CATfiN, Or- S.
domestique ne fut plus guère convoqué. Les ramilles nobles qui, altières et austères, conservaient les traditions antiques, les hommes insignes par leur iatelli* gence et leur caractère, les vieillards qui avaient vu la secondeguerre punique, les pédants, les mécontents, les envieux des nouvelles fortunes regrettaient alorsj pour des motifs divers, comme Dante au début du quatorzième siècle et comme les cléricaux et les conservateurs de nos jours, ces temps où Rome • se tenait «n paix, sobre et pudique •. Ils se répandaient en plaintes sur la brutale cupidité des publicains, la corruption des familles, la perfidie de la nouvelle diplomatie, l'invasion des moeurs asiatiques. De temps en temps ils parvenaient même à faire approuver quelque loi destinée à réprimer les abus nouveaux, et ils faisaient élire quelqu'un des leurs aux magistratures. Parfois aussi quelque scandale retentissant agitait et indignait le public. Hais la colère publique se calmait; les magistrats rentraient dans la vie privée; les discours et les lois s'oubliaient peu à peu (I); la sévérité des temps anciens se relâchait, non seulement dans l'opinion publique, mais encore dans les lois qui, vers le début du second siècle, abolirent la peine des verges et celle de mort pour les citoyens romains, à Rome et dans les provinces (2), aboUrent aussi la peine des verges dans l'armée, et prescrivirent pour les condamnations à mort des soldats, qui étaient citoyens, une procédure moins expéditive. Ainsi malgré les molestations et les scandales, au fur et à mesure que la cupidité, le luxe, l'ot-gueil personnel et familial se propageaient dans la noblesse.
l'esprit de clientèle et de caste, les égards d'amitié ou de famille, l'ambition, l'avidité de l'argent prévalaient sur le sentiment du devoir, et les efforts pour accélérer la révolution mercantile de l'aocienne société rurale se faisaient plus intenses et plus résolus. Plusieurs cen< sears, tels que Titus QuintinsFlamininus, HarcusClaudius MarcelluB, Harcus Ëmilius Lepidus, Harcus Ful- TÎus Nobilior, remanièrent à diverses reprises, dans les trente premières années du siècle, les listes des citoyens, dans ie but d'accroître dans le corps électoral la puissance de la petite plèbe urbaine, moins conservatrice et plus corruptible, au détriment de la classe moyenne des campagoes. Non seulement ils inscrivirent facilement parmi les citoyens les Latins venus à Rome pour exercer le petit commerce eties humbles métiers : mais il« donnèrent des droits politiques aux affranchis, qui étaient tous des étrangers, et tes firent voter dans trente et une tribus rurales, se servant ainsi d'eux pour diminuer la prédominance des électeurs des campagnes dans toutes les circonscriptions et pour composer un corps électoral cosmopolite et hétérogène avec une politique démagogique qui n'a d'analogue peut-être que celle d'aujourd'hui aux États-Unis. Singulière ironie de l'histoire I Une démagogie cosmopolite d'étrangers arrivés par hasard dans la métropole, comme hAles adventices, opéra le changement décisif d'où devait naître la pohUque impériale et l'empire de Rome, malgré les répugnances de la population sincèrement romaine, qui ne voulait abandonner ni les mœurs ni la politique de s.es pères (1).
(1) Cf. aur cette import&nle question Mgdhann, G. R., V., S8 et autv. — Làngi, R. â., ie, 818 et suit.; ii9 et suiv. — Nitzicb, G. r., 132 at luiv.
a GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
Cependant avec l'esprit mercantile, avec la puissance mondiale et le cosmopolitisme, la culture intellectuelle progressait, et c'était là une dernière et terrible force de dissolution de la vieille société. La philosophie grecque, spécialement le storcisme, s'enseignait dans les ramilles nobles et ouvrait l'esprit à la compréhension des idées générales. Les théories politiques, élaborées par les Grecs sur la démocratie et sur la tyrannie, commencèrent à être connues et discutées dans la noblesse qui n'avait gouverné jusquelà qu'avec l'empirisme traditionnel. Les tentatives littéraires commencées depuis un demi-siècle atwutirent enfin, au milieu du ferment de ce renouveau ethnique, intellectuel et social de Rome, et par l'entremise d'écrivains sortis de ce monde cosmopolite, à la création des premières œuvres sunisamment originales et complètes pour pouvoir être ensuite admirées comme classiques. L'Ombrien Plaute écrivit, dans une tangue saine et puissante, les plus belles comédies latines. De la Calabre, à demi grecque, vint à Rome le père de la littérature, Ennius, qui introduisit l'hexamètre dans le Latium, mit en vers l'histoire de Rome pour flatter l'orgueil de ses protecteurs et écrivit un traité sur la bonne cuisine pour satisfaire leur gourmandise. Un peintre et poète de Brindisi, Pacuvius, composa des tragédies qui demeurèrent longtemps célèbres; des comédies furent écrites par Statius Cécilius, un Gaulois, probablement milanais, qui avait été fait prisonnier dans les guerres pour la conquête de la Gaule cisalpine et vendu comme esclave à Rome. Par contre la peinture et la sculpture grecques étaient encore assez peu connues, et seuls les artistes des colonies grecques de l'Italie méridionale travaillaient pour toute la péninsule et pour Rome.
La guerre contre Persée (172-168), fils de Philippe de Macédoine, qui avait tenté de reconquérir les domaines perdus par son père, parut déterminer une réaction contre l'esprit mercantile de la nouvelle époque. La guerre, à cause de l'inaptitude des généraux et de l'indiscipline des soldats, commença par des défaites retentissantes, qui firent un instant chanceler le prestige de Rome en Orient, au point que nombre de petits États et de petites villes se déclarèrent contre elle et qu'Antiochus, roi de Syrie, osa prendre les armes et s'emparer de l'Egypte. Mais le peuple se ressaisit et choisit pour diriger la guerre Paul-Émile, illustre survivant de la génération qui avait combattu contre Annibal et qui depuis de longues années vivait à l'écart. Et tout d'abord ses brillantes victoires semblèrent ramener au pouvoir le parti conservateur, n fit approuver par le Sénat une paix qui ne répondait nullement aux idées de la nouvelle diplomatie; tout l'immense butin, sauf une faible partie distribuée à ses soldats et à ses amis, fut versé au Trésor public; la Macédoine fut partagée en quatre districts, chacun avec un gouvernement propre et sans qu'il leur fût permis de trafiquer entre eux; un tribut, égal à la moitié de celui que ta Macédoine payait à son roi, lui fut imposé ; les mines d'or furent fermées, afin que les capitalistes italiens n'envahissent pas le pays (1). En même temps les censeurs Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Claudius revoyaient à Rome avec une grande sévérité les listes des chevaliers, cherchaient à refréner l'avidité des entrepreneurs et à diminuer la puissance de la démagogie cosmopolite en chassant les affranchis des tribus urbaines et en les inscrivant tous,
<1) TiTB-LiïB, XLV, iS et î».
tt GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
semble-t-il, dans une Eeule tribu (1). Uo moment, le Séaat et les comices, épouvantés, parurent vouloir rétrograder et ramener Home à soo aocieu état (2) ; mais ce revirement dura peu. La paix, à cause des immenses sommes versées au Trésor par Paul-Émile, fut suivie d'un rapide enrichissement de toutes les classes (3), qui augmenta bientôt la corruption et fit oublier tous les malheurs de la guerre, et la diplomatie de Rome devint plus violente, plus cruelle, plus perfide dès que, la Macédoine tombée, la répubhque romaine se sentit la puissance prédominante de la Méditerranée. Les rois de Bithy nie et de Pergame virent leurs hommages repoussés avec dédain; Antiochus reçut brusquement de Fopilius, comme un serviteur, l'ordre de lever le siège d'Alexandrie. Ceux qui en Asie et en Grèce avaient seulement hésité à prendre parti pour Rome furent sévèrement punis : Délos donnée aux Athéniens, Autissa rasée; dans toutes les villes de la Grèce les personnages de marque exécutés ou déportés en Italie, entre autres plus de mille Achéens et parmi ceux-ci le plus grand historien de l'antiquité, Polybe. Un grand parti voulait même la destruction de Rhodes, en disant qu'elle avait désiré la défaite de Rome pendant la guerre et qu'elle était trop orgueilleuse; en réalité on voulait la dépouiller (4); le Sénat se contenta de la ruiner. Elle avait de grands entrepôts et retirait d'énormes (5) revenus des douanes; on n'eût qu'à déclarer Délos port franc, et le marché de cette lie grandit jus-
(l)NiTMCH, G. r., 162 et 11
(2) LANaa. A, .4.. Il, SU et
(3) POLTDI, XXXll, 11.
<4) AulV'Gbllb. vu, 3, S.
(S) POLTBB, XXXI, T.
LA CONQUÊTE tS
qu'à pouvoir rivatiser avec Cartbage «t Corinthe (i). Haia après la guerre contre Pereée tout se relâcha peu à peu : la guerre, le commerce, la spécalation. La Gaule cisalpine une fois domptée, la Ligurie, l'Espagiie et l'Orient réduits à l'impuissance, les occasioDS d'ioterventions et de guerres importantes manquèrent de 168 à 15i. Par suite les fournitures militaires furent rares et les gains extraordinaires que la noblesse et les paysans rapportaient chez eux dimi- Daèrent. De même les travaux publics, au lieu d'augmenter chaque année, restèrent stationnaires quand au bout de trente ans on eut terminé les grandes entreprises nécessaires à la nouvelle situation de Rome en Italie. C'est ainsi que le Trésor de l'État, ne pouvant tout dépenser, se trouva, en l'an 157, gros de 16,810 livres d'or, de 22,070 livres d'argent et de plus de 61 millions de livres d'argent monnayé (2). La spéculation sur les terrains publics ellemême s'arrêta, parce que la plus grande et la meilleure partie de Vager publieuê était déjà affermée, divisée entre des colonies, ou volée par des familtes puissantes. Le commerce fit des progrès moins rapides, quand les gains subits se furent faits plus rares ; la génération qui vint après la guerre de Persée ne connut pas comme la génération précédente les enrichissements faciles et rapides. Au contraire le changement dans les mœurs qui faisait croître les besoins et les frais de l'existence ne se ralentit, pas ; il se Ût même plus intense dans cette génération, plus avide de plaisir, d'argent, d'excitation, moins prête aux dures fatigues que la génération précé-
te GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
dente. Il eo arrive toujourB ainsi dans l'histoire; le désir d'agrandir son propre train de vie natt d'abord chez quelques-uns seulemeot, mais si ceux-ci ne sont pas vaincus par la résiatance des vieilles mœurs qu'ils doivent en partie troubler pour se satisfaire, on voit grossir à chaque génération le nombre de ceux qui veulent participer aux jouissances nouvelles, et s'accroître leurs désirs par la contagion de l'exemple et par la nécessité presque mécanique des événements, au Tur et àmesure que l'ancienne société périt; comme on ne sait plus vivre à la manière antique, on cherche de plus en plus à vivre d'après la nouvelle. - Tout alors change, traditions, institutions, idées, sentiments, pour satisfaire l'universel besoin d'une existence plus riche. C'est ainsi que dans le second tiers de ce siècle-li les Trais de la vie s'accrurent, non seulement à Rome, mais partout en Italie, à la ville et à la campagne. Les besoins augmentèrent; le luxe de la table (1) et la débauche sous toutes les formes (2) firent de rapides progrès; le prix des objets industriels augmenta sans doute par suite de l'abondance de l'argent, tandis qu'au contraire les rentrées de beaucoup de propriétaires diminuèrent, les gains extraordinaires des guerres se faisant plus rares. Dans les environs de Rome cependant la terre rapportait beaucoup à mesure que la population et la richesse de la ville croissaient, La Gaule cispadane, elle aussi, semble avoir moins souffert que les autres régions (3)
(1) La preuve en est dans le fait qu'en 143 on étendit avec la LexDidia eibaria i toute l'Italie les diapoBJtions de lal«t Fannia contre les orgies et les prodigalités des banqueta. Cf. Macrobe, Sat, 111, n.
(ï) Plinb, h. N.. XVU, 2ï, !U. — Poi-mb, XXXII, il.
(3) HoHiisBN, A. G., I, S52.
sao8 doute parce que la voie Émilieaiie était très fréquentée par les armées qui allaient dans la vallée du Pâ; parles marchands et les convois d'esclaves, de troupeaux et de bergers qui venaient de flome, de sorte que dans les villes fondées sur son parcours les denrées des campagnes avoisinantes se vendaient bien. Mais il n'en était pas ainsi dans les régions qui s'étendaient autour de villes Eolitaires, éloignées des grandes routes, surtout dans l'Italie méridionale . Les propriétaires italiens cultivaient alors principalement le blé et un peu aussi la vigne et l'olivier (i); mais le blé dans le monde antique, même dans les pays pourvus de bonnes routes, devait être vendu sur les marchés voisins, parce que les frais et le risque d'un transport lointain l'auraient mis à un prix trop élevé pour qu'il pût se vendre. Les autres denrées, comme le vin et l'huile, étaient rares, mauvaises et souvent, faute de routes, impossibles à transporter. Il arrivait donc que lorsque le petit et le moyen propriétaires d'une région d'Italie très éloignée, pressés par le besoin d'argent et les dépenses croissantes, produisaient davantage ou consommaient moins eux-mêmes; il leur fallait vendre sur le marché & si vil prix que les habitants de Rome où la vie était si chère en demeuraient stupéfaits (2).
Sur les campagnes d'Italie l'usure s'abattit comme un Qéau; de nombreuses familles qui depuis des siècles s'asseyaient paisiblement autour du foyer des ancêtres durent partir et s'en aller à l'aventure le long
(1) Mil Wbbgh. r. a. g.. iîi,tii.
(î) Sur le bon marché eitraordlatùre des vivres d&ot la vallée du Pâ, cf. PoLtBs, 11, IS. I! dev^t en être de même dnaii toutes les réglons éloignées des grondes routes.
des grands chemins de l'Italie et du monde. L'antique agriculture italienne se mit à décliner et avec elle 8'abtma lentement, dans l'océan du passé, l'Italie fédérale, osque, sabellique, ombrienne, latine, étrusque, gauloise, aux innombrables cités fortifiées de tours et de murs; l'Italie des petites républiques alliées, des colonies latines et des municipes romains. Beaucoup de financiers et de sénateurs qui marquèrent à Rome au commencement du siècle suivant étaient nés de familles originaires des municipes et des colonies latines (1). Il est donc vraisemblable de supposer qu'un demi-siècle auparavant beaucoup de bonnes familles des municipes, des colonies latines, des cités alliées, qui commençaient à s'appauvrir, vinrent à Rome où elles pouvaient espérer se refaire et vivre modestement sans rougir devant ceux qui les avaient vus dans la prospérité. De même dans la classe moyenne beaucoup de jeunes gens durent abandonner la campagne pour la ville voisine, avec l'espoir de s'enrichir; et ne trouvant pas de travail dans les petites villes, appauvries par l'émigration des grandes familles et par la détresse croissante des paysans, la plupart d'entre eux furent poussés jusqu'à Rome... La lutte pour la vie commença à se faire dure à Rome et en Italie; dans tous les métiers et dans les entreprises qu'on pouvait aborder avec peu de capital, la concurrence augmenta et les gains diminuèrent : la misère se mit à croupir partout dans de vastes marais, qui auraient bientôt, comme il arrive toujours, empoisonné de leurs miasmes l'air respiré par les riches. A Rome, où tous se pressaient, attirés par le remous d'opulence de la métropole, la famine devint un tour-
(1) WiLLiH», 5. A. A., 1, 170 et suit.
ment et une humiliation de toutee leB beares. Dans sa grandeur croissante, à mesure que la population augmentait, la ville devait chercher sur des marchés plus lointains du blé pour se nourrir; mais plus les marchés étaient distants, plus le pain renchérissait k Rome, et aussitôt qu'il survenait une année mauvaise, te petit peuple souffrait de la faim et TaiBait des dettes chez les boulangers (1).
A cela vint e'ajouter un autre mal, plus grave encore, l'appauvrisEement, la corruption et la disparition de la vieille aristocratie romaine; la décadence progressive, physique, économique et morale de ta classe dirigeante de Rome. Dans les familles nobles enrichies pendant la période prospère du commencement du siècle, l'orgueil et la débauche corrompirent beaucoup de jaunes gens, qui grandirent paresseux, stupides et vicieux. Dans d'autres familles qui, par incapacité ou par orgueil, avaient négligé d'accroître leurs propres richesses, si une première génération avait encore pu vivre d'après les antiques traditions, la génération suivante céda à la force de l'exemple. Beaucoup de jeunes gens se couvrirent de dettes; les uns congédièrent leur clientèle, vendirent la maison des ancêtres, se résignèrent à habiter une maison louée (2), essayant de disparaître dans la foule et de vivre des débris de leur fortune; d'autres encore tentèrent de gagner de l'argent en faisant de la politique. Peu à peu, sans s'en apercevoir, Rome en venait à n'être plus gouvernée par une aristocratie qui consi-
(1 ) Cf. Bar cette crise l'appeadico A.
(S) Cf. dans pLDTtHQnE, Sut., 1, l'histoire de la famille deSylIa, exemple typique de la décadence, alon Irée b^uente, des famiUes nobles et qai explique l'épauvanlable corruption de la noblesse, & l'époque de la guerre contre Jugurlha,
dérait le pouvoir comme ud devoir, mais par une noblesse dégénérée, besogneuse, qui voulait par les magistratures se procurer des richesses et qui, tout en méprÏBant par envie les millionoaires récemment inscrits dans l'ordre des chevaliers, se liait d'amitié avec eux. Pour quelles raisons, il est facile de le supposer. La corruption, il est vrai, n'était pas encore effrontée ni évidente, bien que des scandales éclatassent parfois, comme celui du préteur Hostilîus Tubulus, qui en iii fut convaincu d'avoir vendu sa sentence dans un procès d'assassinat (I). Mais qui pouvait surveiller les corruptions invisibles, les orgies auxquelles les riches banquiers invitaient les nobles besogneux et gloutons; l'aide donnée dans tes élections au moyen de l'argent et de la clientèle; les dons secrets, partes — nous dirions d'actions — accordés dans les sociétés des publicains? Et en attendant — quoique les gensnaïfs ne comprissent pas pour quelle raison — lesmiûesd'ordeldMacédoine, fermées par Paul-Émile, étaient louées, dix ans après, avec les terres du roi de Macédoine à des capitalistes romains (2); chaque fois que de riches chevaliers étaient appelés en jugement par le Sénat pour des fautes ou des négligences, ils étaient toujours défendus par des patrons influents, et acquittés (3); l'on voyait désormais les financiers occuper au thé&tre des places d'honneur, et usurper les insignes du rang des sénateurs (4). L'argent devenait la puissance suprême de la république. Chose pire encore, l'armée se décomposait. A mesure que croissaient l'aisance, l'orgueil, les vices, la cupidité de
(IJ CicËBON. Ad AU.. XII, 5,3; Bt fin., II, 16, Si. (i) Id., De leg. agr., II, 19. — Camiomrb, uk. S9fl-lSS. (3) Par ex, cf. CicisoN, KrulM, tt.
W LANas, R. A., II, 317 et sniv.
cette oligarchie mercantile d'artisans, d'affranchis, d'entrepreneurs, d'armateurs qui formaient alors te peuple romain; à mesure que la noblesse en dégénérant perdait le prestige et les richesses, etqu'au lieu de dépenser magnifiquement ses revenus pour le bien général elle aspirait au pouvoir pour les augmenter, l'esprit démocratique, l'idée que le peuple était maître de toutes choses et devait commander à tous, faisait de grands progrès (1). Cette idée ne menaçait pas encore l'État de ruine; elle avait néanmoins déjà détruit la discipline dans l'armée. Les consuls, au moment des levées, et pour ne pas se faire trop d'ennemis, exemptaient un grand nombre de citoyens romains, les riches surtout, pour qui te service militaire dans des pays lointains, en les enlevant â leurs affaires et aux plaisirs de la ville, était un fardeau insupportable. Les officiers n'osaient plus punir les citoyens, qui se seraient ensuite vengés en votant dans les comices; ils les laissaient amener aux camps des esclaves, des mattresses; s'enivrer, prendre leurs bains chauds, commettre des cruautés et des rapines, fuir les fatigues et les dangers, de sorte que la Iftcheté et ta bassesse éclataient dans toutes les armées (2). On s'ingéniait à trouver toutes sortes de moyens pour alléger les maîtres de l'empire de ce poids de ta milice, en abaissant le cens pour ceux qui étaient astreints au service, réduisant celui-ci à six ans; en congédiant les soldats qui avaient fait six campagnes (3); en augmentant les contingents des colonies latines et des alliés, parmi lesquelles les paysans robustes abondaient encore (4). Hais depuis que les
(1) ArriBN, Pnn., lis.
(S}/iJ.,Pan.,lim7;ffMp., 85.
(3)NiTZflCH, G. V..IU.
(4) Nbd>uih, g. a. V., 17-18.
légions des citoyens romains n'étaient plus le modèle, mais le scandale des campements, on ne pouvait plus maintenir la discipline dans les cohortes des alliés et des Latins; et les armées dégénéraient en écoles de gloutonnerie, de rapines et de cruauté.
De cette lente décomposition d'une société guerrière, agricole et aristocratique, commencée alors qu'elle avait déjà conquis l'hégémonie militaire dans la Méditerranée, naquit ce que nous appellerions volontiers le véritable impérialisme romain. L'esprit de violence brutale et l'orgueil croissaient avec la richesse et la domination dans toutes les classes; la cupidité de la noblesse et des capitalistes, la crainte d'une décadence militaire, changèrent à la Qn la sage politique d'intervention imaginée par Scipion en une politique féroce de destruction et de conquête. Cette politique fut inaugurée par la troisième déclaration de guerre à Carthage (149), par la conquête de la Macédoine (149-448) et de la Grèce (146). En 154 la guerre s'était allumée en Espagne; on la crut sans importaoce, avec un petit peuple allié; mais bientôt les défaites se succédèrent et, ce qui fut pis, quand on sut à Rome que cette guerre d'Espagne ne serait pas une simple promenade militaire, mais une épreuve longue et difQcile, on ne trouva plus ni soldats ni officiers disposés à partir. Ce scandale qui dévoila à tous la décadence militaire, dont les observateurs perspicaces avaient noté les premiers symptômes durant la guerre avec Fersée, augmenta les inquiétudes causées depuis quelque temps par la prospérité grandissante et la richesse de Carthage. Caton reprit avec énergie la campagne, déjà tentée par lui plusieurs fois, pour décider Rome à détruire sa rivale, avant que celle-ci ne la détruisit elle-même; et cette fois le projet, sou-
tenu par les riches capitalistes qui désiraieat se rendre maîtres du commerce entre l'intérieur de l'Afrique et la Uéditerranée, par la Doblesse besogneuse qui espérait faire des gains à la guerre, fut approuvé. En vain les antiques scrupules de la loyauté romaine essayèrent- ils d'empécber cette iniquité abominable. Après une perfide déclaration de guerre, après de honteuses défaites, après beaucoup d'efforts et trois ans de guerre, Carthage fut incendiée par Scipion Émilien, et son commerce passa aux mains des marchands romains (1). A la même époque, encouragées par les revers des armées romaines en Afrique et eo Espagne, la Macédoine et la Grèce se révoltèrent; mais, vaincues l'une et l'autre, elles furent traitées férocement, réduites en provinces, annexées à l'empire et saccagées. Corinthe, la plus belle ville de la Grèce, fut incendiée. Quelques années plus tard, en 143, le consul Appius Claudius attaqua sans provocation les Salasses dans le Piémont encore sauvage — le Transvaal des capitalistes de ce temps-là — leur enleva une partie des territoires aurifères et aussitôt une société romaine afferma les mines, y transporta plus de cinq mille esclaves et ât de Victumule, dans la région de Verceil, le centre du commerce de l'or en Piémont (2). Ainsi aux premiers symptdmes de faiblesse et de décadence l'esprit public eut à Rome UD TÎplent accès d'orgueil et de férocité qui, comme un tourbillon, arracha de leurs fondations Corinthe et Carthage.
Cependant les hommes éclairés, comme Caton, comme Sempronius Gracchus, comme Scipion Émi-
(1) Sdïtoni, Ttr. ei'Ia, e. I.
;î) SiiAiON. V. i, 11 (118)- — Pline, ff, JV., XXXHi, i, 78: C. /. L., V, 715.
lien, comme HételluB le Macédonien, comme Gains Lélius, HuciuE Sctevola, Liciniug Crassus Mncianus, étaient épouvantés. Ils admiraient la nouvelle puissance et la richesse de Rome; ils favorisaient les progrès de la culture par des efTorts semblables à celui de Hétellus, le conquérant de la Macédoine, qui, ayant i ce moment décidé de construire un temple à Jupiter et UD à Junoq et de les entourer d'un grand portique, faisait venir de Grèce des architectes et des sculpteurs, parmi lesquels Polyclète et Timarchide, les deux frères, dit-on, et qui les premiers firent coonattre à Rome la pure sculpture attique (1). Hais ils ne se résignaient pas à voir périr la meilleure partie de l'antique société agricole et aristocratique, la discipline familiale, le zèle civique, la modération des passions, la concorde des classes. Que serait-il en eiTet advenu de Rome si les campagnes avaient continué & s'endetter et à se dépeupler; si tous tes citoyens romains, autrefoie paysans, fussent devenus marchands, entrepreneurs, artisans et mendiants; si le luxe, l'insouciance, la corruption de la noblesse se fussent accrus? Certes la politique perfide et habile de Rome avait i tel point accéléré la décadence des grands États de l'Orient que rien ne semblait plus à craindre de leur part : du royaume de Pergame à l'Egypte ils gisaient tous, si affaiblis par les intrigues, si avilis par les violences du Sénat et des ambassadeurs romains, que l'on était à la veille de voir un des phénomènes les plus bizarres de l'histoire universelle, le suicide d'une des plus riches et poissantes monarchies orientales. Attale, roi de Fergame, allait bieutdt laisser en mou-
(I) CI. sur le texte de Pline, H. N., XXXIV, 8, S2, les discostlaaa de Bhcnn, G. G. £., I, S3S et luir. ; Ovbkbbce, G. G. P., II, 4IS et niiv., B. C. H., V, 390 et suiv.
rant le peuple romain héritier de son royaume et de ses sujets : singulier épisode de l'histoire ancienne, préparé sans aucun doute par de longues intrigues, sur lequel nous ne sommes malheureusement que très mal renseignés, mais qui fut un des plus grands de la diplomatie de Rome. Sans déplacer une légion, profitant simplement de sa supériorité et de son prestige pour activer la diesolution déjà à l'œuvre dans ce Tiei) État, Rome mettait ainsi la main sur une des plus riches et des plus fertiles régions du monde. Cependant si la puissance romaine s'étendait tranquillement en Asie et dans tout le bassin de la Méditerranée, si Gartbage et Corinthe étaient détruites, les populations barbares de l'Espagne résistaient et la guerre continuait, interminable, malgré les dévastations et les massacres organisés par les généraux romains, appauvrissant le Trésor et diminuant l'armée. Ce fait suffisait à alarmer les esprits supérieurs. L'instinct de conservation qui, a toutes les époques^ oppose une résistance si grande à l'histoire, et voudrait s'éviter les douleurs nécessaires du progrés, s'épouvantait, et de toutes parts s'élevaient les lamentations que les sages répètent dans tous les Ages où la civilisation change. Et beaucoup de choses bonnes et de choses mauvaises périssent ensemble par une loi supérieure dont la raison échappe trop souvent aux contemporains. Ceux-ci jugent les événements d'après leurs premiers résultats : ils répugnent par instinct à la destruction de ce qui est bien; ils redoutent toujours des ruines définitives au milieu des vicissitudes des civilisations qui ressemblent aux étés hyperboréens : un jour extrêmement long, un long crépuscule, l'extinction de toutes choses dans la totale obscurité d'une nuit courte; puis de nouveau l'aurore qui ressuscite
le monde. Hais, quaod après avoir vécu le jour resplendissant d'une civilisation, l'homme en voit descendre le lent crépuscule, craignant que la lumière s'éteigne à jamais, il se retourne toujours avec angoisse en arrière, vers le soleil du jour qui disparaît... Les gens éclairés de ce temps pensaient qu'il fallait restaurer ce qu'il y avait de bon dans la société antique, en y ajoutant les excellentes acquisitions des temps nouveaux; mêler le passé et le présent; reconstituer la classe des petits propriétaires qui fournissait les soldats (I), ramener à l'antique simplicité les mceurs de l'aristocratie (2), rappeler aux Romains leur devoir d'engendrer une race nombreuse (3), Éternelle illusion et contradiction des hommes à chaque étape pénible de civilisation, et qui fut le tourment et la grandeur du personnage le plus célèbre de cette génération. Publius Cornélius Scipion Émilienj fils de Paul-Émile, adopté par un fils de Scipion l'Africain, fut un homme supérieur, un savant distingué, un grand général, un noble caractère, peu soucieus de richesses ou de plaisirs, qui ne dépensa pas en débauches ses magnifiques qualités naturelles. Ami et disciple favori de Polybe, le grand penseur qui lui avait ouvert tous les secrets de sa profonde science historique, il avait compris que l'impérialisme finirait par détruire l'empire; que l'orgueil, la cupidité, la soif des plaisirs, le célibat, toutes les passions de l'ère mercantile et la politique de conquête qui en résultait, détruiraient la puissance militaire de Rome, l'ordre intérieur, l'en-
(1) ScipioD Émilien et LËlius avalent, a v&nt Tiberius Gracchua, proposé de donner des terres aux soldats pauvres. Plutarocb, Tib. Gr.. 8.
(i) Cf. le discours de Scipion Ëmilien dans Adld-Gkllb, IV, 90.
(3) Cr. le discours de Métellus Macédooicus: DeproUavgtndA, Suétone, Âvg., 89 ; Adld-Gells, I, B.
L);.i....jbïSooglc
tente des classes, et déchatneraieot dans la métropole de l'empire l'anarchie démagogique, où avaient sombré tant de républiques de la Grèce. Et pourtant, comme il était un des rares hommes habiles, forts, consciencieux de la noblesse dégéoérée et le seul grand général intelligent et énergique de sa génération, ce fut lui qui dut accomplir toutes les entreprises les plus difficiles et les plus cruelles du féroce impérialisme de son temps, que les autres généraux ne réussissaient pas à mener à bien : la destruction de Carthage d'abord; puis, en Espagne où la guerre continuait, la destruction de Numance. Mais était-il possible de s'opposer à cette fatale marche des choses? Le disciple de Poljbe entendit mieux que tout autre de loin le bruit de la cascade où allait se précipiter le courant du temps; mais il sentit aussi, et arec une effrayante lucidité, qu'il était impossible de remonter le fleuve de l'histoire et son cours fatal (1). Dans cette même contradiction se débattaient tous ceux en qui couvait une rancune contre leur propre temps : les prolétaires misérables, les propriétaires harcelés de dettes, les anciennes familles nobles appauvries, les conservateurs è, outrance, mécontents du grand changement déjà survenu, et les révolutionnaires mécontents du changement encore imparfait. Nul ne pouvait prévoir les compensations futures du mal présent; imaginer que tout eo roulant au fond de la même misère les diverses populations d'Italie se mélangeaient les unes dans les cités des autres et toutes dans Rome, oubliant les traditions et les idiomes locaux dans la commune ambition de conquérir une fortune et une patrie plue grandes; que l'esprit romain se débarrassait de l'ignorance obstinée,
<1) Cf. UiTiB, V. G. G., st.
de l'empirisme étroit, des superstitions grossières des temps anciens et acquérait à l'école des Grecs l'esprit Bcientiâque. Sans cette éducation scientifique, le monde n'eût pas vu apparaître dans le siècle suivant les architectes, ni les ouvriers qui allaient bfttir le merveilleux édifice de l'empire; mais les contemporains de Scipion Ëmilien ne voyaient encore que l'ancienae société se miner, l'armée se désorganiser, la misère se répandre et monter sur Rome, comme un nuage menaçant, la plus grande horreur de Thistoire : la guerre civile entre les riches et les pauvres.
LA FOHUATIOH DB LA SOCI^T^ ITALIINNK
Le signal des premières escarmouches de cette guerre terrible, qui devait durer un siècle, fut douné inTolontairemeat par Tiberius et Caius Gracchue, fils de Tiberius Sempronius Graccbus, neveux de Scipion l'Arricain, beaux-frères de Scipiou ÉmilieDj les derniers de cette grande famille qui, après eux, devait disparaître de l'histoire.
Dans la maisOD paternelle, où il avait été élevé par des philosophes grecs de valeur, le jeone Tiberius dut entendre souvent les hommes les plus remarquables de la république s'apitoyer sur les maux de Rome et sur sa décadence militaire, discuter de la nécessité d'une réforme qui empëch&t la destruction complète de l'antique société, surtout de l'ancienne classe des paysans qui fournissait les soldats, en renouvelant cette protection publique des pauvres que l'État romain avait si bien exercée dans des temps meilleurs. Le préjugé universel et tenace qu'on ne peut guérir les maux d'une époque autrement qu'avec des expédients législatifs devait être d'autant plus répandu à Rome que, dans le passé, le Sénat avait toujours paternellement remédié au mal de la misère en distribuant des terres, en effa{ant des dettes, en fondant des colonies (1).
())DirBijr,fl. fl,. II,3B3.
Tiberins Gracchus, déjà imbu de ces idées daos la maison paternelle, avait été profondément impressionné d'abord par la guerre d'EBpagne, à laquelle il avait pris part, et qui, coûteuse et hunteuse, et durant depuis vingt ans, menaçait de ruiner les finances jadis si florissantes (1); ensuite par la grande révolte des esclaves qui avait éclaté en Sicile depuis peu et que Rome avait de la peine à réprimer. Épouvanté surtout de la décomposition rapide de l'armée, jeune homme plein de projets ardents et généreux, mais dépourvu encore d'une grande expérience de la vie, il se décida, pour guérir les maux de Rome et refaire l'armée, à reprendre vigoureusement l'ancienne politique agraire des assignations. Son idée était assez simple. Les vastes terres publiques de l'Italie, que les riches propriétaires avaient louées ou volées, pouvaient leur être légalement reprises chaque année : si l'État se décidait à user de son droit; s'il distribuait ces terres en petits champs à beaucoup de cultivateurs, en envoyant surtout dans l'Italie méridionale une partie des malheureux de Rome et du Latium, le problème serait résolu. Les villes d'Italie qui périclitaient se relèveraient et autour d'elles les terres seraient de nouveau peuplées par ces petits propriétaires (2) qui rendraient à Rome les invincibles légions de jadis. Cette idée avait de nombreux partisans (3), et Tiberius Gracchus, élu tribun du peuple pour l'année 133, se proposa de la mettre à exécution par une loi agraire qu'il avait préparée en se servant des conseils de deux savants grecs, Blossius de Cumes et Dio-
(l)NrnscM, G. V., M*.
(i) SiCDLns Plicds, De cond. agr., 136, 7.
(3) LiKâB, R. A., 3, 7. — Plotarod». Tib. Gr., 9. Cf. C. /. L,, I. 551.
phaoe de Hitylène (1). En Eomme, pour faire profiter les pauvres de Vager puMicu$ comme autrerois il proposait dans sa loi qu'aucuo citoyen romaia ne pût posséder plus de cinq cents arpents de terres publiques^ en y ajoutant deux cent cinquante arpents pour chacun de ses flis, jusqu'à concurrence de cinq cents encore (2). On retirerait aux Latins et aux Italiens les terres publiques qui ne leur avaient pas été attribuées ré^liërement, soit qu'ils les eussent achetées, ou occupées eux-mêmes (3); les citoyens romains, presque tous riches propriétaires, recevraient une compensation en argent pour les améliorations faites (4), tandis que les Latins et les alliés, parmi lesquels abondaient les petits et les moyens propriétaires, pourraient, comme dédommagement, participer à la nouvelle distribution des terres (5) en même temps que les citoyens romains pauvres; ceux-ci
(1) PLUTâBBCB, Tib. Gr., 8.
(3) Cette clause ne noag a été truismige par aucun historien ; m&i« il me semble néceisaira de 1& supposer pour expliquer ce que rapporte Appibn, B. C, I, 18, à «avoir que les Latio* et les Italiens se plaigoireol d'avoir àproduire les documents des assignations et des achat*; que souvent aussi les terres, qu'ils avaient occupées sans aasignation, s'étaient confondues avec le* terres aisigoéea, au point de ne plus pouvoir les distinguer,
(4) Afmen, B. C, I, 11. — Plctahode, Tib. Grae., t. — DoRtrr, a. R., Il, 395, D. t.
(5) Cette suppoBilioQ aussi me semble nécessaire pour expliquer ce passage d'AppiEN, B. C., I, 18, dans lequel il est dit que les propriétaires latins et italiens su plaignaient qu'on leur donnât des terres incultes en échange de leurs terres cultivées, ce qui montre qu'ils participaienl ft la nouvelle distribution. Si on admet que parmi les Latins et les Italiens les petits propriétaires étaient plus nombreux que parmi les citoyens romains, tout s'explique et la clarté de l'oiplication renforce t son tour l'hypothèse. Tibérius Gracchus, qui entendait reconstituer la . petite propriété, ne pouvait pas vouloir ruiner les petits propriétaires i [aliéna et tâtins qui fou nuisaient tant de bons soldats.
toutefois paieraient tous les ans une petite eomme à l'État et ne pourraient pas vendre les terres qui leur seraient assignées. Trois magistrats choisis chaque année par le peuple dans les comices des tribus assigneraient les terres et décideraient, en cas de controverse, lesquelles seraient publiques et lesquelles privées (1). La loi fut accueillie avec une grande faveur par les paysans et les petits propriétaires (2). Il semble qu'elle fut bien accueillie aussi de la plëhe urbaine des clients, des affranchis, des artisans qui, comme c'est souvent le cas pour les gens malheureux, se plaignaient de l'avarice des riches et de l'abandon du gouvernement comme de l'unique cause de leur propre misère. Elle ne fut pas mal vue de quelques conservateurs éclairés (3) et il est certain qu'elle fut regardée avec faveur par ces sénateurs de fortune modeste, qui se trouvaient à l'étroit au milieu de l'opulence des temps nouveaux et se réjouissaient en secret du tort que cette loi menaçait de causer aux richissimes propriétaires d'immenses troupeaux. Ceux-ci — et ils devaient être en petit nombre dans le Sénat — ne pouvant espérer faire échouer la loi dans les comices, tentèrent une manœuvre habile : ils poussèrent un collègue de Tiberius à interposer son veto, opposant ainsi aux desseins du législateur populaire la sacrosainte autorité des tribuns, que le peuple avait toujours respectée rehgieusement. Mais la disposition croissante à la violence, provoquée par cette ma-
(1) Apmbk. B.c.. 1, 9. — TiTE-Liïi, P , 58. SeloD Tîte-LiTe, le pouvoir de décider al tea terres seraient privées ou publiques tut ajouté après une nouvelle loi. Cf. Lanog, R. A., 111, 13. — Landdcci, Hùloire d« droit ronain, Padoue, 1S9S, 1, lOï, la reporte t l'aonëe laS, c'est-à-dire après la mort de Tiberius.
(Ï)Appien, B. C, 1, li.
(3)Nbdii*kk,G. n. V.. 188.
nœuvre, éclata pour la première fois cootre l'inviolabilité tri buni tienne elie-méme. Les esprits s'irritèrent; l'impétaeux Tiberiua, après avoir vainement tenté de vaincre l'obstination de son collègue, engagea le peuple i le destituer. C'était là un procédé nouveau et révolutionnaire. Le peuple exaspéré vota cette destitution, et, le tribun ayant été déposé, la loi fut approuvée. Les passions s'enflammèrent encore davantage : l'oligarcbie des riches concessionnaires des terres publiques commença à accuser Tiberius d'avoir attenté à la personne inviolable d'un tribun; Tiberius, que l'opposition des grands révoltait, se mit résolument à exciter le peuple avec les théories démocratiques les plus radicales, et il affirma dans de grands discours que la volonté du peuple était la suprême autorité de l'État (1). Puis quand on apprit qu'Attale, roi de Pergame, était mort en laissant son royaume en héritage au peuple romain, il fit décréter que son Trésor servirait à pourvoir d'outils les nouveaux colons trop pauvres pour en acheter et il proposa que ce fût le peuple et non le Sénat qui administrât la nouvelle province (2). Cette fois ses ennemis l'accusèrent de vouloir devenir le tyran de Rome et masquèrent habilement par une opposition politique leur aversion pour la loi agraire. Tiberius chercha alors à se faire réélire tribun du peuple pour être i, l'abri d'une accusation capitale. Il semble qu'à cette fin il ait annoncé d'autres lois populaires (3); mais les haines s'envenimèrent, et aux élections les deux partis arrivèrent avec une grande méfiance mutuelle et de
(1) PLCTÂRacB. Tib. Gr., IG. — ViLiu Maxihb, lU, 2, 17. <!) Plct.; Tib. Gr.. It.
«t GBANDKUR ET DÉCADENCE DE ROME
sourdes dispositions à la violence. Ua petit tumulte survenu, croit-on, durant les comices les lit éclater. Un certain nombre de sénateurs, n'ayant pu obtenir que le consul proclamât l'état de siège, se ruèrent tout armés au milieu de la foule, et tuèrent Tiberius et beaucoup de ses amis (1). Cette violence illégale dispersa le parti si nombreux de Tiberius, épouvanta les conservateurs éclairés et désireux de réformes qu'avait déjà dégoûtés l'agitation démocratique de Tiberius, abattit la fierté du peuple. Mais Rome frappée de stupeur vit, après tant de siècles d'ordre et de légalité, non seulement impunie, mais admirée, la violence de la première faction qui se fût fait justice elle-même. Scipion Émilien lui-même, qui assiégeait Numance, approuva le meurtre de son trop démocratique beau-frère.
Toutefois les trois commissaires, dont t'un était Caius, frère cadet de Tiberius, se mirent en route, allèrent dans la Gaule cispadane et dans l'Italie méridionale, essayèrent de reconstituer dans la campagne l'antique et forte Italie qui avait vaincu Annibal. Ils arpentaient les terres publiques et les distribuaient (â). Mais l'entreprise était diflicile et ne pouvait s'accomplir sans beaucoup d'injustices, parce que l'antique a^er publicus était malaisé à retrouver après tant d'années. Beaucoup de gens faisaient une vente simulée de terres quand ils en possédaient au delà de la mesure légale (3); d'autres avaient cultivé à grands frais les terres usurpées; les documents de bien des ventes et
(1) Cf. Bur la catastrophe l'analyse minutieuse des sources faite par Mbibr, V. G. 0., H et suiv.
(î) Beiinibei daos Notizie degli tcaoî, mars 1S97, C. I. L.. I, S52-5S6. L'inscription plus récente. C. J. L., 1, eS3 se rapporte^ l'ceuvre des tribuns dans la Gaule cispadane.
(3)AmBN, B. C, I, IS.
cessioDs ne se retrouvaient plus (I). Les propriétaires moyens, eacore nombreux parmi les Latins et les alliés, souffraient particulièrement de ces recherches et de ces vérificatioas, et d'autant plus cruellement que dans ces années-là l'Italie, comme le dit Pline, commenta à comprendre son intérêt (2). Beaucoup de propriétaires à derai-ruinés s'ingénièrent à trouver des cultures plus lucratives, et ne pouvant plus vivre en cultivant, comme ils l'avaient fait Jusque-là, la vigne et l'olivier pour leurs propres besoins, et le grain pour le vendre, ils songèrent au contraire à ne faire du grain que pour leur usage personnel et de l'huile et du vin pour les vendre. L'huile et le vin valaient davantage et pouvaient être plus facilement emportés et vendus au loin. Les grandes crises économiques de l'histoire ne sont pas résolues p&r des législateurs de génie, mais par les peuples eux-mêmes, qui en travaillant augmentent la richesse. Par malheur ce futjustement quand ils allaient se conformer à cette loi que beaucoup de propriétaires italiens, troublés dans leur œuvre par un législateur trop zélé, se virent offrir en échange d'une belle vigne un terrain marécageux.
<4) Afpibk, B. C, [, IS. — Cr. l'âiceUent travail de Cillbqibi, L. S. C, 35.
(!) Je plaça entre 130 et 120 avait Jé»ua-Christ le commencement de cette tranaformatioa agraire de l'Italie, et je m'appuie sur la très important pasiage de Pline, B. N., XIV, 14, 94. Pline dit qu'eu ISl on vit pour la première fois A Rome, par la grande abondance de vin, l'effet de celte traDBformaUoD des cultures. Le changement dut donc commencer une dizaine d'années auparavant, si l'on considère la croiasance lente de la vigne, Pline ne parle pas des oliviers, maispuisque l'olivier, comme nous le verrons, ftit, avec la vigne, la culture la plus prospère de la nouvelle agriculture, et puisqu'on voit dij& dans Caton tomber la culture des grains et prospérer la culture des olives (Uax Wiesa, R. À. C, SS3), il n'est pas arbitraire de supposer que les progrès des deuc cultures lurent contemporains.
C'est pourquoi les Latine et les alliés recoururent  Scipion Émilien, bien disposé envers ces gens qu'il avait connus dans les guerres, et Scipion proposa au Sénat et fit certainement aussi approuver par le peuple une toi établissant que les consuls jugeraient à l'avenir au lieu des triumvirs des terrains publics et privés (1), de sorte que les triumvirs ne pouvant plus chercher de terres à partager, et les consuls, presque toujours opposés au parti populaire, laissant dormir les procès, l'exécution de la loi fut suspendue (2). Ën425seulement,H.FulviusFlaccus, membre de la commission agraire et ami de Tiberius, tenta, ayant été élu consul, de reprendre la réforme et proposa aux Latins et aux alliés de leur concéder le droit de citoyens (3), pour compenser les dommages que leur causait la révision de l'ager ptdilicus. Mais il n'y réussit pas.
L'entreprise avortée de Tiberiue fut recommencée dix ans plus tard par son frère Caius, homme véritablement supérieur par la puissance et la grandeur de l'esprit. Caius, qui était âgé de vingt et un ans quand Tiberius fut assassiné, avait donné durant les dix années suivantes un splendide exemple d'activité, de vertus privées et civiques à sa génération énervée. Il avait été membre de la commission agraire, et avait en diverses circonstances pris part aux luttes politiques qui avaient suivi lu mort de son frère, et cherché à défendre sa mémoire et son œuvre. Il avait fait plusieurs campagnes et avait été questeur en Sardaigne, maie sans suivre l'exemple des jeunes élégants des grandes familles romaines : il avait vécu au contraire
(l)LiNaE, A. il., m, 82.
(î) NSITMANK. G. fi. V.. îiS. 216.
(3} Unge, R a , III, 26. — HxTBR, V. G. G„ 17.
comme les soldats et avait veille à leur bien-être, dépeuBaDt son patrimoine au lieu de piller le pays et demeurant chasle (1). Le métier militaire n'avait pu le distraire des études dont son espritétait si avide: il avait même perfectionné cette éloquence que Cicéron admirait (2), tandis que les souvenirs des événements survenus après la mort de Tiberius et les longues méditations lui faisaient reprendre et mArir les projets interrompus de son l'rère. Gomme Tiberius, CaiuE lui-même était pénétré de la nécessité de sauver une partie au moins de la vieille société; mais ce dessein d'une réforme de restauration et de conservation commençait déjà, par la force des choses et comme il advient toujours de ces projets à ces époques critiques, à se transformer dans son esprit en une action révolutionDaire qui, au lieu de raffermir ce qu'it y avait de bon dans le passé, en aurait liAté la destruction. Le sort de son frère et de sa réforme avait démontré qu'on essayerait en vain de remédier aux maux de Home sans avoir auparavant détruit ou du moins humilié la puissante faction des grands concessionnaires et des usurpateurs du domaine public; que le plan de refaire une classe de propriétaires avec les gueux de Rome était trop simple et en réalité peu efficace. Oaiue lui-même avait constaté, comme commissaire, quelle entreprise difficile, pleine d'injustice et de maux était la recherche de l'ager publicu», De plus, même en admettant que les nouveaux colons cultivassent avec zèle les terres distribuées, ce qui n'était pas sâr (3), il n'était pas facile de faire revivre
(1) Adld-Gslle, XV, IS.
(2) CicÉnoN, Brut., 33, 12S
(3) Il ne Dous est pas possible de savoir l'eCFet des altributions faites «près la loi de Tibérius. Selon Titb-Live, Ptr. Si et 60, le
'ta GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
chez ces quatre cent mille citoyens romains qui goovernalent l'empire (le recensement de'1% en avait compté 394,37S) les meilleures qualités de l'esprit antique. Le peuple romain était maintenant une petite 6ligarchie de proprétaires, de banquiers, d'entreprfebeurb, de marchands, d'artisans, d'aventuriers et de loqueteux, avides de plaisirs et d'excitations, de gains snbits, orgueilleux, turbulents, corrompus par la vie de 4a ville ; et cette oligarchie — il était inutile de se faire illusion — mettrait toujours son propre «vantàge et son plaisir au-dessus de toute réforme, même de la plus salutaire. Sans doute dans cette oligarchie un grand nombre de gens, et surtout le petit peuple pauvre, se plaignaient de la condition présente, mais seulement parce qu'ils ne pouvaient pas assouvir leurs désirs; et si, pour donner cours à leur mécontentement et à leur haine contre les riches, ils approuvaient une réforme,-il8 n'étaient pas disposés, pour sauver l'État, à retourner à une vie plus laborieuse, plus honnête, plus simple. Et de nouvelles idées mûrissaient dans l'esprit de Caius pendant les longues campagnes, loin de Rome.
Au retour de la dernière expédition en Sardaigne, quand le vaisseau qui le portait, ayant remonté le Tibre, jeta l'ancre à Rome, il trouva une grande foule qui l'accueillit par des applaudissements (1). Peu à peu, quand la terreur de l'assassinat de Tiberius se
nombre des citoyens romains, qui on 130 étaient M8,Si3, s'était élevéà394,7iSon134:BugineatationquèBELocii,/. £ ,82, attribue &UI partages des Gracques. Mais Bblogh, dans le B. A. W., 351, pense que le second chiffre est eironâ et doit se lire SM.Tie. auquel cas il y aurait eu dimination. — Cf. 1. Blaiel : DU Motivt der Geietzgebung dti C. Scmjirattiui Graeektu; Trieste. ISre. — Lahsb.A. .,1 ,111, 27.
(i) DiODOHE DB 31CILB, XXXIV. fr. M.
LA CQNQPÉTE . 9?
fat dissipée, le petit peuple de Rome se prit à ^^^er UD protecteur et un veugeuri et ce frère de la victime, connu pour ses vertus et déjà poursuivi par la suspicioB des grands, parut rhomine attendu. C'est ainsi que le jour arriva enfin oà, entraîné par Iq méq^ire de sou frère, par les événemente, par l'attente de. la plèbe, par la malveillance de ses ennemie, par ison, génie, Caius fit connaître le plan d'une réforme universelle, où il faisait entrer les idées de son frère, mais plus mûries, et aussi les siennes, toutes ori^nales et hardies, quelques-unes même dangereus^^. Élu tribun du peuple pour l'année 123 dans deS' co^ mices auxquels prirent part un très grand nombre d'électeurs de la campagne (1), il tenta avant \ofit,, d'enlever à la faction des grands concessionnaires d^ terres publiques l'appui qui leur venait .des a«tjre.s> classes (8). Les capitalistes et les sénateurs s'accqrr daient aisément pour piller l'État; mais comm^ les riches chevaliers par orgueil, par désir d'un pouvoir encore plus considérable, par avarice, supportaient mal désormais le pouvoir absolu qu'exerçaient. daps l'État, dans les tribunaux, dans l'armée, tant de nobles dont ils payaient eux-mêmes les dettes ou ,149 orgies, Caius, reprenant une des idées de Tibéri^s, proposa une lex judiciaria par laquelle les comniis-;
(1) PLDTABonE, C. Grac., 3.
(2) L'ordre dima lequel furent présentées les lois durant les ' deai tribuD&ts de Caius et surtout leur distribution rurent'l'U»^ jet .de grandes discussions, c*r Plut arque. C. Grae., t-6; AniiN, a. C, 1. 21-23; TiTK-LivB, Ptr., M; Velleids, II, 6 racontent les choses d'une façon fort différeuta. Cf (Ullbgari,L.£. CSSetsuiv. Le mieux est par conséqueut. comme l'a fait Callegari, d'iiiHn)r' d'après l'esprit dea lois l'ordre de toute la. të^alSitioD, parce que. dans le système si logique de la lâgisl^tioa j^è Caius, les loiq q^. serrirent de préparation précédéi'ent nalureilemeut- oella; Ifup' étaient 1« but final. , n - . l.'.'„v- j:^
TO OBANDBUR ET DECADENCE DE ROHB
sjons pennanenteB (quettwmes perpétua) qui jugeaient les accusations contre les gouveroeurs et les autres crimes politiques seraient composées non plus de sénateurs,' mais de chevaliers et seraient peut-être pourvues d'une juridiction pins large (1). A la même, époque un de ses collègues, Manius Acilius Glabrion, proposait une grande loi, la lex Acilia repHwuiarum, contre les concussions des gouverneurs. La loi judiciaire était précieuse pour les riches financiers, qui pourraient désormais juger même les sénateurs; mais Gains fit encore mieux leur affaire en faisant passer une loi qui réorganisa définitivement la nouvelle province d'Asie, le royaume de Pergame dont Rome avait hérité dix ans auparavant et qui, l'insurrection nationale une fois réprimée, était désormais une possession assurée pour Rome. Gains, contrairementàcequ'avait fait'son père en Espagne, proposa d'instituer dans la province d'Asie l'impât romain de la dtme sur tous les produits, l'impAt de la icriptura ou affermage des terrains publics, l'impdt des portoria ou douanes; mais il ajouta que la perception de ces impôts serait affermée, non pas à des capitalistes de la région comme on faisait en Sicile, mais à Rome, par les soins des censeurs et à des capitalistes romains. L'intention de Gains était de se servir des grosses sommes que l'État aurait tirées de ces fermages et d'une augmentation des droits de douane sur les objets de luxe importés d'Orient (2) pour gagner la faveur du petit peuple en écartant pour toujours cette demi-
- (1) Cf. TitK-Ltvs, Epit. 60 ; Knnii, B. C , 1. 12 : Flohds, III. IS ; TkCTtu, An*., XII, M; Diodoke de Sicile, XXXIV, fr. SS ; Plo- TAH)ttE, C, Grae., S. Sur IM Uzte* diicordants de ces ftatsnrs at ■ur 1m eoDjecturei posaibles pour les accorder, cf. Callboaiii, L.S. C.lOf et niiv.
(I) VflLLEIDS, II, G.
LA CONQUÊTE 7i
disette qui se TOjrait à Rome même pendant les années d'abondance; il proposa dans la lex frumentaria que l'approTisionDeoieat devint un service public et que l'État eût à fournir Rome de blé en le vendant au prix de fareor de six asses et un tiers le maid (1). Il pensait peut-être aussi que ces grands arhats publics de blé dans tonte l'Italie feraient l'affaire des propriétaires, et qu'en décrétant à Rome la construction de vastes ^eniers on aurait donné du travail aux entrepreneurs et aux ouvriers (2). Puis, pour plaire aux citoyens et aux pauvres, il proposa de remettre en vigueur les lois de Tibérius, et de rendre aux triumvirs, par une lex a^raria,^e pouvoir de décider si un terrain était propriété publique ou privée (3). Il y joignit, en reprenant sans doute une idée de son frère, une lex mitiiari», qui fixait à dix-sept ans l'âge minimum pour être enrAlé et d'après laquelle le soldat serait habillé non plus à ses frais, mais à ceux du Trésor public (4). Il proposa enfin dans une lex viaria un grand projet de nouvelles routes à faire dans différentes parties de lllalie et spécialement dans l'Italie méridionale, à la foispour donner du travail aux entrepreneurs et auxouvriers et pour favoriser la vente des produits agricoles. En proposant ainsi aux comices tant de choses dont les unes plaisaient aux riches financiers; les autres ou aux fermiers, au aux citoyens pauvres, ou aux pro-
(1) Appien, s. C, I,21;TiTB-LiïB, Per,, 60; Plotàrodb, C. Or., S («elon loi toutefois les pauvres seule auraient profité da cette faveur).
(S)AppiaM, fi. CI. i3.
(3) C'aat ce qu'oo peut conclura d'un passage de Tite-Litb, P«r., KO. où il est dit que la Itit agraria de Caiua était la mèma que celle de Tibérius. Xf. Nedhahn, G. R F., i36; (UiLEOAni, L- S. C, 80 et saiT.
(4) pLDTARain. C. Gr.. 5.
priétaires, Csius put facilemeot faire approuver ' tous ses projet8(l) et inaugurer cette politique des intérêts mercautlIeB que le parti démocratiqfie derait godtiiiuer pendant tout un siècle avec une énergie croissante. Cependant, par une illusion sioguliëre, Caius croyait pouvoir user de cette politique pour arriver à un but fort différent, le retour au moins partiel de la société romaine à sa forme et à sa simplicité primitives. Réélu tribun l'année suivante avec une grande majorité, il en vint à des propositions plus hardies. Trop d'artisans, de marchands, d'artistes, de savants, d'aventuriers, de mendiants accouraient à Rome de partout; i) en résultait des inconvélfients sans nombre : l 'approvisionnement surtout était diflicile; le pain, les loyers étaient chers, et la foule misérable; tandis que dans d'autres régions de l'Italie beaucoup de villes et de campagnes se dépeuplaieut. La iex frummtaria n'était pas un remède sans dangers, tant devenait grande avec elle la dépense pour le Trésor public, auquel la guerre d'Espagne avait déji porté atteinte. Rome étant trop peuplée, il fallait donc engager un certain nombre de ses flnanciers et de ses marchAiMlsà allM* «'établir dans d'autres villes «ù une partie du petit peuple les eût suivis abandonnant la métropole. Caius songeait à trois points de la c6te méditerranéenne : Squillace, Tarente et Carthage. Il y avait déjà à Squillace une douane pour les importations d'Asie; Tarente avait été longtemps célèbre pour son commerce et sa richesse. Les marchands qui de Rome faisaient le commerce avec la Grèce, la Macédoine et l'Orient n'auraient-ils pas pu résider à Tarente et à Squillace plus commodément qu'à' Rome?
(1) fiioDORE DE Sicile, XXX[V, !r. ÎS.
Aprte la destruction de Caiibage, Home avait absorbé le commerce de Carthage :: ceux des commerçante romaics dont le trafic se faisait surtout en Afrique auraleot eu aussi ÎBtérâtà y résider- De fait, ua grand nombre d'entre eux s'étaient déjà établis à Ci^ita. Ne pouvait-on bâtir sur les ruines de la Cartbage punique une Cartbage romaine à laquelle on eât donné le nom de ville de Junon? 11 proposa de fonder à Squillace, à Tarente, à Cartbage trois colonies formées non pas d'indigents, comme autrefois, mais de gens aisés (1), marchanda ou capitalistes, à qui on aurait concédé de vastes territoires pour les engager à quitter Rome.
Ces lois forent encore approuvées, non sans diOiculté, semble-t-il, car on ne pouvait réduire la population de Rome sans léser beaucoup d'intérêts. Mais Caius, de plus en plus passionné pour ses projets, en vint à exprimer l'idée suprême qu'il avait longtemps méditée en silence : les droits de citoyen romain seraient accordés, comme l'avait déjà proposé H. Fulvius Flaccus à tous les Italiens (2); il comptait par cette loi faire participer dans une plus grande mesure aux bénéfices et aux responsabilités de l'empire toute la population italique, plus nombreuse et moins corrompue; on rendrait ainsi des forces à la petite oligarchie de Rome', qui, avilie et diminuée^ ressemblait à une mince colonne rongée par les années sur laquelle d'imprudente architectes faisaient peser une
(1) Ce point très capital, qui éclaire loutc U pensée de Caiui et qui nous montre bien ce qu'il attendait des colonies, doub etl itpportâpar Phitarque, C. Gr., 9. C^llicahi, L. S. C, K, en a compris t^pte l'jifkporttuice.
(2) Velleius,II,6 ; Appien, B. C.,ï, S3 ; PlutArodb, C. Gr., 5; GicïaoN, Bntt, 36, S9. Les détails de la proposition sont mal
Tt GRANDEUR ET bÉCADENCE DE ROHE
immeose b&tisse qui grandiBsait sans cesse. Tel était le raste dessein de Caius : Rome serait la tète d'une vivante nation italique; l'empire reposerait non pas sur une oligarchie municipale et de marchands corrompus, mais sur des classes rurales; on relèverait les villes détruites et déchues qui avaient été jadis des foyers de civilisation et de commerce; on Terait une meilleure répartition dans les différents pays de la population et de la richesse qui, affluant à Rome, menaçaient pour ainsi dire d'une congestion ce cerveaa de l'empire. C'était bien l'œuvre historique de Rome que Caius avait entrevue; mais il avait cru pouvoir l'accomplir lui tout seul, se substituer à six g'^nérations qui devaient encore travailler à cette t&che immense. En réalité d'aussi magnifiques idées étaient encore prématurées. Le projet d'accorder les droits de citoyen romain aux Italiens ne fut du goflt de personne, pas plue de la noblesse que du petit peuple; celui-ci craignait qu'en augmentant le nombre des citoyens (1) on n'amoindrit le profit des guerres et des élections, et aussi les jeux et les divertissements publics. La faction des grands propriétaires profita de l'occasion et par d'habiles intrigues changea en haine la popularité dont avait joui Caius. Certains auteurs disent qu'aux élections de 121 il ne fut même pas réélu; selon d'autres, il eut une majorité si faible qu'il fut facile, en faussant le scrutin, de déclarer qu'il ne l'était pas. Caius revint à la vie privée après son second tribunal et se tint à l'écart jusqu'au jour où, ses ennemis ayant proposé de supprimer la colonie de Carthage, il voulut parler dans les comices. Cette fois encore de part et d'autre les esprits étaient excités;
(1) HBTBfi, Oral, rom., frag. (Tubingue, 1842), SOI.
il an résulta des scènes violentes; les ennemis de Cains coururent au Sénat pour demander que l'état de siège fût décrété, et alarmèrent les sénateurs honnêtes et modérés; puis soudain, l'état de siège ayant été décrété, le consul Lucius Opimius fit massacrer Caius et ses partisans.
Si le sort du réformateur fut tragique, le sort de sa réforme fut étrange. Elle devait être un remède et elle devint un poison; elle devait conserver la partie la meilleure de la vieille société, et au contraire elle en avança la décomposition. Le luxe, la haine du travail, l'orgie, la débauche, l'ivresse avaient déjà augmenté après la destruction de Carthage et de Corinthe ; mais ce fut bien pis quand Rome eut pris possession de l'héritage du roi de Pergamc. L'année même où mourait Caius Gracchus, les vignes plantées dix ans auparavant donnèrent une copieuse récolte, dont une partie fut portée à Rome, où l'on ouvrit des cantines dans toutes les rues (4). Tout le monde, les nobleB, les riches, les grands et les petits propriétaires achetèrent des esclaves, dont le commerce s'accrut considérablement (2). Le mobilier du roi de Pergame, apporté à Rome et vendu aux enchères, fut disputé par une foule d'amateurs passionnés et, dispersé dans les riches maisons de Rome et d'Italie, y répandit le goût des meubles somptueux, des tableaux, des statues, des vaisselles d'or et d'argent (3). Avec les besoins, dans l'aristocratie romaine et italique, les dettes augmentèrent. C'est toujours ce qui arrive quand une ploutocratie de parvenus surgit en face de l'aristocratie
(3) PuKi.H. N., XXXIII, XI. ItB.
Te GRANDEUR %T DÉCADENCE DE ROME
historique, et veut avec sa fortune avoir le pas «ur les anciennea familles nobles. A l'exceptioD d'un petit nombre de ramillee qui s'eDrichireut gt&ce à l'habile avarice d'un de leurs membres, comme les Licinius CraBsuB, les Pompée, lee HetelluB (1), dans les autres familles nobles grandissaient des jeunes gens débauchés, vicieux, orgueilleux, parfois avides de science et d'art, toujours prodigues et dissipateurs. Les chevaliers, au contraire, s'enrichirent avec les dépouilles de l'ancien royaume de Pergame. Caius, avec la loi sur l'Asie, avait créé une affaire nouvelle et très lucrative pour les capitalistes romains. De nombreuses sociétés se formèrent à Rome pour affermer ces impdts, et d'babiles floanciers y engagèrent leurs capitaux, inaugurant ainsi, après l'expansion militaire et mercantile, l'expansion financière de l'impérialisme. Dans toutes les familles de la classe moyenne (elles devaient encore être nombreuses, bien qu'il soit probable que la fécondité diminuait de génération en génération), beaucoup d'enfants rebutés de la pauvreté champêtre abandonnaient la maison paternelle; ils allaient à la ville voisine ou à Rome pour y vivre d'un métier ou d'un tra&c ; ils s'eardlaient volontairement ou étaient pris par le recrutement et parcouraient le monde à la recherche de la fortune. Les colonies de marr chands italiens devinrent plus nombreuses dans la Méditerranée et il s'en forma une à peu près à celte époque à Alexandrie (2). Beaucoup d'Italiens émigrèrent en Asie : ils s'y livrèrent, auprès des grandes compagnies de publicains, à. la petite usure, et ils y firent aussi le commerce des esclaves et des produits
(1) Cf. Dhvhinn. g. R.. [I, 37 et luiv. ; IV, 70 «t tuiv.; 318 et suiv. V
(i) HOMOLLE, £. C. if., V1II,.13T.
: :■■ ■ î LA CONQUÊTE 77
SBÏBtiqaeEj qui étaient de plus en pins demandés à Rome. Délos devint florissante et fut peuplée de riches marchands italiens, grecs, syriaques et juifs. Souvent les pères eux-mêmes, ne voulant pas pour leurs enfants de leur propre médiocrité, les envoyaient, au risque de s'endetter, étudier à la ville voisine, afin qu'ayant appris à bien parler ils pussent devenir avocats, se faire connaître, s'attirer la protection d'hommes riches et puissants qui les aideraient à se faire élire magistrats (1). Ainsi se perdait cette classe moyenne de propriétaires et de paysans qui avait défriché une si grande partie de la péninsule et qui avait vaincu Annibat. Dans toute l'Italie les petites propriétés se fondaient en de vastes possessions terriennes entre les mains d'acquéreurs cupides qui y substituaient les esclaves aux travailleurs libres, devenus paresseux, ambitieux et querelleurs; et la population libre des campagnes éraigrait pour aller chercher fortune dans les villes d'Italie ou dans les provinces et aussi pour aller chercher la puissance à Rome, oà jusque-là un petit nombre de privilégiés étaient préteurs, consàls, sénateurs de père en fils (2). Mais la force des. traditions aristocratiques diminuait, elle aussi, et au milieu de cette aristocratie en dissolution qui dans la débauche perdait la fortune, l'énergie, les belles vertas-des aïeux, on vit, après la mort de Caius
(I) Nous connaissons doux cas de jeunes gens de la classe moyeaoe qua l'os a ainsi envoyés faire leurs études ; Serlorius (PLDTtioDB, Strt. g) et H. Emilius Scaurus (Adrelius Vicron, De vir. ill., liiii, 1 : Valeiicds Maximus, IV, iv, 11 ; DaUKANN, G. R., I, !, 18 et suiv.). Ce ne sont pas deux cas isolés, mail deux cas typiques d'un ptiénomène fréquent.
(i) Voir dam Druharn, G. B., les tableaux généalogiques dos HélaUus (11,6): d«s Domitius Eaobarbus (111,12); des Julius ' (III, 113); des LiciniuB Crassus (IV, 93) ; des Octavius (IV, 218).
GracchuE, apparaître des ulf mode men. Tel était MarcuB EmiliuB ScauruB. Fils d'un simple marchand de charbon, il appartenait à l'ordre équestre, et à force d'études, de flatteries, de Berrices rendus & l'oligarchie corrompue, et tout en affectant habilement l'austérité et la vertu, il avait déjà su arriver à de hautes charges au moment de la mort de Caius Gracchus, dont il avait été le violent adversaire, et il 86 préparait & briguer le consulat qu'il obtint, en effet, en 115 (1). Très différent de lui était Caius Harius, homme d'une intelligence vive, mais peu cultivé, de mœurs simples mais ambitieux lui aussi et très énergique. Obscur chevalier (2) d'Arpiaum, il semble avoir été d'abord un Termier de peu d'importance; puis, ayant abandonné les affaires, il était entré dans la carrière militaire et dans la politique. Il s'était distingué au siège de Nnmance, et son mérite militaire lui valut d'être élu tribun du peuple en 149; il n'avait ni parents, ni clientèle, ni fortune; mais il n'hésita pas non plus à mécontenter la noblesse et la plèbe, et il affronta avec indifférence et pour ainsi dire avec mépris la haine de tous les partis (3). Tels étaient, avec des caractères difTérents, les deux champions les plus fortunés de la nouvelle bourgeoisie italique qui, secouant le joug séculaire de la noblesse, se formait dana les anciennes classeB
(1) Voir Dhdmann, G. B.. 11. 18,
(2] HiDwio, K. P. S., ms, s dâmontrA quil n'y a pas lieu de corriger daas Vblleius, II. H.natut eqveitriloco ea natuiagrttti loco cotame le font tant d'éditeurs induiU eu erreur par U tradition plus tardive qui fait de Marins un paysan. D'aprâs Oio- COHB DE SiciLB, XX\IV, 35, Ir. 38; d'après Plutirque, ifar., 3 et 13, Harius était d'une famille de l'ordre équestre. Hadwig a démontré par diver* arguments que celte tradition est bien plus vraisemblable que celle qui le tait naître dans la plèbe pauvre.
(3J Neuhann, g. a. ¥., 3S1.
moyennes, avec l'ambitioD d'étendre sa puissance SOT l'Italie et sur le monde. Les citoyens passaient d'une Tille à l'autre et se mêlaient; les mariages devenaient fréquents entre personnes de villes différentes, ainsi que les relations d'amitié ou d'affaires et les aBBOciations commerciales; le latin se répandait et devenait Ta langue de tous; on contractait partout en Italie les mêmes habitudes; on s'adonnait aux mêmes vices ; on étudiait la même pliilosophie grecque, la même rhétorique et la même éloquence latines.
Cependant les efforts que faisait la noblesse en décomposition pour ne pas tomber, et ceux que la nouvelle bourgeoisie faisait pour s'élever, accéléraient la ruine de l'ancienne société. Dans le désordre de cette décomposition et de cette recomposition sociale, tous les égoVsmes personnels de famillej de clientèle, de parti et de classe s'abattirent sur l'Italie avec une violence terrible. On manquait de soldats et d'argent; le recrutement devenait de plus en plus difQcile; les finances de l'État, malgré les revenus considérattles de la province d'Asie, furent bientAt ébranlées par les dépenses que nécessitaient l'approvisionnement de blé (1) et rhabillement militab-e décrétés par Caius Gracchua. La politique extérieure subit le contre-coup de cette décadence militaire et elle devint partout incertaine, timide, incohérente. On ne fit plus de conquêtes à moins qu'on n'y fût contraint; on cessa de surveiller attentivement les États indépendants et voisins. Maîtresse des anciens États du roi de Pergame, Rome avait bientôt étendu sa domination à l'intérieur de l'Asie Mineure, avec un vaste système de clientèle. Elle avait facilement imposé sa protection aux républiques de
(1) CiciHON, De off. II. III, 72,
SO GRANDEUR ET DfiCADE'NfcE DE HOME
Rhodes, de Cyzique etd'Héraclée et i la confédération des républiques de Lycie et des États galates (1). Mais elle négligea le vaste royaume du Pont qui s'étendait, baigné par la mer Noire au delà de ces États et qui s'était formé au commeacemeot du troisième siècle avant Jésus-Christ, pendant la décomposition de l'empire d'Alexandre, avec des populations différenteB de langue, de coutumes et de race, sous la dynastie des Hithridates, noble famille persane qui s'était hellénisée. De 125 à 121 pour secourir Marseille son alliée, et pour conserver les communications entre l'ItaUe et l'Espagne menacées par les Gaulois indépendants, Rome avait fait la guerre aux Arrernes, dont le roi Bituitus avait fondé une sorte d'empire gaulois en se faisant reconnaître comme chef suprême pu* bon nombre des popuiations celtiques qui rivaient entre les Alpes et le Khin. Bituitus avait été vaincu et fait prisonnier; l'empire arverne avait été détruit, mais Rome s'était contentée de contracter une alliance arec les principaux peuples gaulois, les Ëduens entre autres, et de réduire en province romaine la Gaule narbonnaise, c'est-à-dire la partie de la France comprise entre les Alpes et te RhAne. En 121, un Metellus avait conquis les Baléares; mais on cessa bieatAt de guerroyer contre les tribus barbares des frontières ou des pays déjà conquis. Le butin des guerres vint ainsi à manquer au moment même où augmentaient tes besoins de la noblesse et de la classe moyenne, et l'Italie fut bientôt la proie de ses appétits. Le parti des grands propriétaires mettant vite i proût la puissance qu'il recouvrait après la mort de Caius avait fait, l'année même du massacre, approuver par le Sénat une loi éta-
(1) Reinâch, m. E , 86 et euiv.
ques pour tes culti coup de propriétai par la chèreté croi
blissant que les terres désignées par les triumvirs pourraient être vendues ; et les comices deux ans après, en 149, avaient décidé que les lois agraires des Gracques seraient abolies, en prescrivant touterois comme compensation que les sommes produites par le fermage des biens publics seraient distribuées au peuple (1). Hais on tenta bientôt quelque chose de plus hardi. Effrayés par la révision des fermages ordonnée par les Gracques, un grand nombre de gens qui avaient commencé à faire des dépenses sur les terres publitiver voulaient être rassurés ; beauaires tourmentés par leurs dettes et DiBsante de la vie étaient anxieux de trouver une source nouvelle de revenus; enfin beaucoup de gens que les Gracques avaient envoyés dans leurs colonies se rebutaient de la vie simple do la campagne et désiraient pouvoir vendre les terres qui leur avaient été assignées par les triumvirs. Une loi habilement élaborée en 111 par le tribun du peuple Spurius Thorius (2) donna satisfaction à tous. Par cette loi étaient déclarées propriétéprivée, c'est-à-dire inscrites dans le cens et pouvant élre vendues, transmises par donation ou par héritage, les terres publiques dont les
(1) Appiem, B. C, I, 27. Selon Mommsen, cotte loi qu'Appiea attribueraussement àSpurius ThorJus est de 119. Voyez C. I. L..I,
(!) NsniANN, G. R. Y., 3G1 et auiv., ot Kirlow*, B. R. G.. I, 133 et suiv., me paraiasent, à rencontre de l'opinion do Mommsen, avoir démontra que ta loi do Spurius Thorius est celle<lt ot non la seconde. — Ciccotti, T. S., iU, dont on pourra lire avec intérêt les Itetles considérations sur lea lois agraires des Gracques. suit Hominsea. Cette loi dont Appten, fi, C., 1,27. donne un court résuma, nous est heureusement parvenue en grande partie dans une inscription, qui est un des documents importants de l'histoire sociale de Rome. Le texte a été publié dans le C. I. L., p. 79-86; dans Brvnn, Fonla jarit romani anliqui (Tubingen, 1860), 1G-3S.
Si ÛRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
triumvirs avaient jugé ia propriété légitime, c«la jasqu'à 600 arpents par père de famille et autant pour ses file (1) ; il en était de même pour les terres publiques données en compensation de celles qui avaient été reprises iore de la revision (2); de même aussi des terres qui avaient été distribuées d'une fafon ou d'une autre à la suite des lois des Gracques (3) ; de mâme enfin pour les terres publiques qui avaient été occupées après les lois des Gracques, jusqu'à concurrence de trente arpents, à condition qu'elles eussent été mises en culture (4). On abolissait en outre, en ce qui concernait ces terres publiques, la juridiction des triumvirs si gênante pour les gros propriétaires, et on la confiait à des magistrats, consuls, préteurs, censeurs, qui, par tradition, étaient presque toujours choisis parmi la noblesse. Enfin le bénéfice de la loi allait non seulement aux citoyens romains, mais aussi aux Latins et aux alliés (S). Ainsi la loi put être approuvée. Les terres publiques converties en propriété privée augmentèrent aussitût de valeur; les propriétaires endettés purent vendre les champs dont ils n'avaient auparavant que les produits; ceux qui avaient commencé à mettre des capitaux dans les terres furent rassurés, et les transactions sur les propriétés reprirent activement. Cependant l'Ëtat, déjàappauvri, perdait ainsi une grande partie de ce vaste domaine qui lui avait été d'un grand secours dans les vicissitudes des siècles passés. La loi pouvait donc paraître aux hommes clairvoyants et elle était en effet, dans l'intention de ses auteurs, un
(t) Ltx Thûria I, 1. L& meiUeure explicalion de fro tttert foutuore roe paraît celle de Mommiea, C. I, t., I, p. 87. (S)/({..1, S.
(S) îd., I, 1.
<4) là., ], 3.
LA COKQDÉTE 83
AeBaut donné au patrimoine public par des eonroitites privées. PerEonnenepouvaiteDpréToirlesconséqaencei qui devaient être cootidérables et bienfaisantes. Cette loi en effet détruisit les derniers vestiges del'aneien communisme agraire; presque tout le sol de l'Italie deviot propriété privée à la suite d'une révolution économique aD^ogue à celle qui eut lieu au siècle dernieren Europe, quand on vendit & des particuliers les biens de mainmorte. Cela prouve une fois déplus quelesosuvresdes persoûnageB de l'histoire doivent être jugées d'après les intentions etlesmotifsplutdtqued'aprèstes résultats que souvent leurs auteurs eux-mêmes n'avaient pas prévus. Hais si l'aristocratie en dissolution et la bourgeoisie en formation dilapidaient ensemble, en Italie, le domaine séculaire de Rome, l'aristocratie dilapidait au debors, dans la même impatience d'appétits violents, un patrimoine encore plus précieux, le prestige de Rome dans le monde. Nulle classe ne perd plus complètement le sens du bien et du mal qu'une aristocratie endettée, besogneuse, envieuse de la ploutocratie de millionnaires récents, anxieuse de conserver le premier rang, le luxe, la facilité des jouissances qui disparaissent avec la pauvreté. Rome avait vu bien des scandales dans son aristocratie : des juges qui s'étaient vendus; des gouverneurs qui avaient commis des exactions; des sénateurs qui avaient volé des terres publiques ; Lucius Gomelius Sylla, le dernier descendant d'une famille très noble mais déchue, homme intelligent et cultivé qui perdait son temps au milieu des mimes, des bouffons, des chanteurs, des danseurs, et qui avait refait la fortune de sa famille en héritant d'une courtisane grecque (1). Hais le respect que l'on ports
(1) Plitarque, StU., 1-1.
SI QRANDEUR ET DËCADENCE DE ROME
à un« aristocratie très vieille, aiosi que l'admiration nue l'oA a ponr un état qui a été puissant pendant des siècles persistent chez les hommes longtemps après que la décadence a commencé, et c'est ainsi que Rome se faisait encore illusion sur sa noblesse, comme se fait peut-être illusion aujourd'hui un pays dont l'aristocratie va k ane ruine semblable, je veux dire l'Angleterre. Rome ignorait quels progrès avaient fait depuis vingt ans dans la noblesse contemporaine des Gracques la lièvre malsaine des voluptés, des jouissances insatiables, la vénalité, l'agiotage, le cynisme. Le scandale d'Afrique commencé en il2 devait révéler tout d'un coup à Rome toutes ces horreurs. Micîpsa, roi deNumidie, lorsqu'il était mort enll8, avait laissé Comme régent et comme tuteur de ses deux fils légitimes Jugurtha, son fils bâtard, homme rusé et ambitieux; mais bientôt Jugurtha pour régner seul avait tué an de ses frères et était entré en guerre contre l'autre, suscitant des troubles dans lesquels le gouverttement romain dut intervenir. On vit alors cet État qni avait abattu Annibal et réduit Carthage en cendres, vieilli brusquement au point de ne pouvoir aVoir raison d'un chef de tribus barbares et nomades, et cela parce que celui-ci achetait les commissaires envoyés pour épier ses manœuvres, tes sénateurs chargés de le juger, les généraux qui devaient le combattre, si bien qu'on eut''beaucoup de peine à trouver dans la noblesse un homme, un Metellus qui lui ftt vraiment la guerre, àii lieu de lui escroquer de l'argent. Ce formidable scandale de l'aristocratie mit soudain le feu k toutes les pMsions démocratiques qui couvaient sourdement depuis trente ans dans la classe moyenne, dans le petit peuple, parmi les riches financiers, détruisit le respect de la noblesse déjà affaibli par l'esprit inquiet
de l'époque, par les ambitions nouvelles et par la diffusion de la philosophie grecque, pajticulièremeD.t du stoïcisme qui enseignait que tous les hommes sont égaux; et l'efTet s'en fit sentir aux élections des consuls pour l'année 107. Harius pendant ce temps avait été préteur et propréteur en Espagne; il s'était enrichi et apparenté avec la Tamitle patricienne mais un peu obscure des Jules, en épousant la soeur d'un Caius JuliuB César, noble mais peu illustre (1), et il servait alors comme i^tut dans l'armée de Hetellus en Afrique; mais il s'y trouvait mal k l'aise parce que les nombreux nobles qui occupaient les hauts commandements ne perdaient pas une occasion d'hamilier cet obscur chevalier, cet ancien fermier, ce bourgeois, comme nous dirions aujourd'hui, parvenu à une si grande renommée (2). Irrité par ses provfH cations, enhardi par l'état de l'esprit public en Italie, Uarius demanda au généralissime d'aller à Rome briguer le consulat pour l'année 107. Metellus, qui était un honnête homme, mais qui partageait lui aussi les préjugés aristocratiques, chercha à le décourager et à l'empêcher de partir; Marius s'en offensa; consul et légat se brouillèrent et la fortune de Marius se fit ainsi. Ouand on sut à Kome que Hetellus ne voulait pas qu'un soldat d'une aussi grande valeur rat consul, simpUr ment parce qu'il n'était pas noble, Harius devint l'idole des artisans, des paysans, de la classe moyenne, «t des financiers (3); et il fut élu. Alors il voulut avoir et U obtint le commandement qui avait été confié à Hetellus; mais avant de partir pour l'Afrique il fit, en sa qualité de consul, une grande innovation dans la levée des
(l)PiDL»'B, «. iî.,IV, 1557,
(X) Dkumbe dk fitULB, XXXIV, 3S. [r. 3S.
(3) StLLDSTE, B. J„ 73.
89 GRANDEUR ET DÉCADENCE Db: ROME
soldats : il enrffta même les pauvres qui n'étaient inscrits daos aucune des cinq classes de propriétaires et qui, selon la vieille constitution , n'avaient pas le droit de porter les armes (1). Les marchands, les, fermiers, les riches propriétaires qui composaient les cinq classes n'avaient plus guère d'aptitude ni de goût pour le service militaire. Depuis trente ans les esprits éclairé» sentaient la nécessité urgente de refaire une armée solide; c'était dans ce but que les Grracques avaient tenté leurs réformes. Marins, EanBdifTérer,pritdesme8ures radicales : il usa d'un procédé plus hardi, plus rapide, plus révolutionnaire. Au lieu de travailler à de pénibles et vaines réformes pour rendre des forces à la classe moyenne des campagnes qui était l'ancienne pépinière de soldats, il prit ses recrues dans la plèbe inSme et pauvre des villes et des champs, sans se rendre compte probablement de tous les changements qu'une semblable innovation entraînerait dans l'organisation militaire et dans la politique de Rome (2). Marius vainquit enfin Jugurtha, avec l'aide de Boccus, roi de Mauritanie, et de son questeur Sylla, qui dans cette guerre ât preuve d'une vigueur physique, d'une énergie, d'une sûreté de jugement et d'une htibileté diplomatique que l'on n'aurait jamais pu soupçonner chez un jeune homme aussi dissolu. Jugurtha fut conduit k Rome enchaîné. Une partie de son royaume fut ajoutée à la province d'Afrique; un'e autre partie fut donnée à Boccus; une autre enfin & un frère de Jugurtha. Mais cette victoire avait
{1} SiLLDSTB, B'/, SS: Aulu-Oellb, XVI, I, li; Valerids UAXiMDa, II. m, 1.
(S] Voyez Bur ce clitugement les considératioM de E Barons, / GrtMdi Capitani tino ail* Rivoluzione fraïueie, Turin. 18tS; AimibaU, 3i at suiv. . .
coâté sept années de négociations et de guerre : c'était trop ponr un aussi grand empire aux prises avec un aussi petit roi. Et cependant l'Italie était tellement affaiblie par la terrible décomposition sociale que peu de temps après elle parut incapable de surmonter deux dangers nouveaux et imprévus. Dans ce royaume du Pont qui était resté jusque-là presque ignoré des Romains était monté sur le tr6ne, en 111, un jeune souverain ambitieux et intelligent du nom de Mithridate Eupator qui, aidé par Diophaote, Grec habile de Sinope, avait su en peu d'années se faire admirer en Orient comme le héros de l'hellénisme en lutte avec les Barbares. Il avait sauvé les colonies grecques de la mer Noire de la domination des Scythes et il avait conquis la Crimée; puis, encouragé par ce premier succès, il avait cherché à réduire en son pouvoir tout le bassin oriental de lamer Noire, à étendre à l'intérieur le vieux royaume du Pont jusqu'à l'Euphrate; à entrer en relations avec les populations barbares des Sarmates et des Bastarnes qui erraient entre le Danube et le Dnieper, avec les tribus gauloises qui étaient restées dans la vallée du Danube, avec les Thraces et les lUyriena (1). Les rois scythes chassés de Grimée étaient accourus à Rome pour y demander du secours, et à Rome déjà on commençait à tourner son attention sur le jeune roi (2). Hais làdessus une nouvelle et terrible calamité s'abattit sur l'Italie. L'an 105 le proconsul Quintus Servilius Cépioa et le consul Cneius Manliue Maximus, appartenant l'un et l'autre à l'aristocratie, furent envoyés pour refouler une iovasion des Cimbres et des Teutons, à
qui la destruction de l'empire arverne avait ouvert la Gaule et qui, après avoir dévasté ce pays menaçaient maintenant l'Italie. Hais les deux généraux romains étaient hostiles l'un à l'autre; n'ayant pas su, même en présence de l'ennemi, faire trêve à leurs dissensions intestines, ils furent vaincus tous les deux par les barbares. Alors Mithridate, qui depuis quelque temps préparait une alliance avec le roi de Bithynie, envahit, au printemps de 104, â ce qu'il semble, la Paphlagonie et en chassa les souverains qui accoururent à Rome pour y demander main forte, i titre de clients de la république. Hilhridate eut alors recours aux moyens employés par Jugurtba et envoya à Rome des ambassadeurs avec la mission de corrompre le Sénat (1). Mais à Rome le dégoût qu'inspiraient les scandales africains, le succès du héros populaire dans la guerre contre Jugurtha, la défaite des généraux aristocrates dans la guerre cimbrique, avaient reporté toute la faveur publique sur le parti populaire, qui accablait d'accusations et de menaces la noblesse historique de Rome, et l'avait déjà contrainte à accepter, après trois ans, la réélection au consulat de Marius qui seul, selon l'opinion populaire, avait su vaincre les Cimbres. Cette fois les ambassadeurs de Mithridate, venus pour corrompre les grands de Rome, furent poursuivis par des démonstrations populaires suscitées par un ardent dému^'uguc, Lucius Appuleius SaturniniiB, alors tribun du peuple (2). Le Sénat, poar calmer le peuple, dut envoyer une mission en Orient et charger le préteur Antoine de veiller sur la province de Cilicie; celui-ci, corrompu par l'or du Pont, non seule-
(1) RBIN4CII, M. K. S5, 96-
(2) NiccoLiNi, in S. I. F. C , V, ilt.
LA COHQUÉTE 88
meut n'obligea pas Hithridate et Nicomède à évacuer la Paphlagonie, mais il leur laissa encore occuper la Galatie (1). Par bonheur, gr&ce au héros populaire, les choses allaient mieux dans le Nord. Les Cimbres et les Teutons, qui avaient défait les deux consuls, n'envahirent pas immédiatement l'Italie, mais se replièrent tiwr la Gaule et sur l'Espagne. Hariua eut ainsi le temps de poursuivre ses réformes militaires. 11 abolit l'ordre des manipules, et en même temps la distiuclion entre les légions de citoyens romaias et les cohortes d'alliés. Il organisa les légions de la même façon que les contiagente italiques, par cohortes qui, plus compactes, plus pesantes et plus uniformes que les manipules, pouvaient être composées de soldats de moindre valeur, comme ceux qui se recrutaient dans la lie de la population. Il perfectionna les armes, le pilum et les bagages. Il entraîna activement la nouvelle milice. Tandis qu'il préparait ainsi la revanche, le parti populaire allait à Rome de triomphe en triomphe. Bravant la haine de la noblesse, il faisait, malgré les lois, élire Harius au consulat d'année en année. Il faisait approuver des procédures plus sévères contre les gouverneurs déshonnètes. Lee collèges sacerdotaux, qui jusque-là avaient été renouvelés au choix dans un petit nombre de familles nobles, durent se former par élection populaire. Tous les ambitieux courtisaient ce parti : les riches financiers lui étaient favorables; il n'était pas jusqu'aux conservateurs modérés qui ne vinssent à considérer avec bienveillance son programme de réformes sociales et politiques. Il était même de mode (3) d'être partisan de
(1) RiiNicH, M. £ , 97.
(S) HiitHANN, G. A. Y., 3M-tlS. Voy. le discouN sur la loi
ces lois agraires que l'on proposait toujours et que l'on n'avait jamais mises en vigueur. Beaucoup de gens se reprenaient à espérer que le saltit pour leur malheureux pays viendrait de ce parti, qui avait hérité des traditions deeGracques. Pour confirmer ces espérances le héros de ce parti accablait deux fois tes Barbares, à Aix en l'an 402, et aux Campi Raudi l'année suivante. Il débarrassait enfin l'empire de ces hordes, et était salué du titre de troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille.
Agraire dâ U. Philippus, en lOi, dans Cicbron, De off., II, m, 73. Voy. aussi BosoLr. N. J. P. P., 141 et 3!i et suiv., qiû montre que les fragments de Diodore sur les Gracques pleins de faveur pour les reformes agraires des deux frères et d'aversion pour leurs réformée politiques, sont tirés, par l'intermëdiûre de Posidonins, probablement, de Rutilius Rufus, honnAte conservateur de marque du commencement du premier siècle.
MARinS KT LÀ OHlLMDK INSITIIIKGTIOR PROLBTAIHB DB l'aNTIQDITB
Justement alors, un siècle avant Jésus-Christ, l'Italie semblait entraînée avec une rapidité grandissante vers la catastrophe terrible, redoutée depuis si longtemps. Sans doute tout n'était pas décadence et ruine; la nation, mënoe au milieu de tant de malheurs, prenait son développement. La di^'usion de la philosophie grecque) les progrès de l'instruetion et de la richesse rendaient plue sensibles la sévérité du droit antique et certaines superstitions barbares qui infligeaient des souffrances sans utilité pour personne. L'abolition des sacrifices humains, dont quelques vestiges subsistaient encore, allait être décrétée (1). Le droit était en progrès gr&ce aux préteurs qui s'inspiraient de plus en plus dans leurs édits des principes de l'équité; gr&ce aussi à des lois réformatrices, telles que la loi Aebutia qui, & peu près à cette époque, avait aboli la vieille procédure rigide et pédantesque des legia actiones, et avait institué i sa place une procédure plus flexible et plus rationnelle (2). De mime la culture littéraire et artistique faisait des progrès considérables. Les nobles et les
(1) EUe rut décrétée ea 97 avuut Jéaus-CbriBt. Voyei Plimb, B. !f.. XXX, I, ]i.
- (t)BoNriKTB,D. il,,493.
riches coniroencèrent à construire à Rome d'élégants palaÎB où, au lieu du travertin du pays, ils employaient les plus beaux marbres de l'étranger comme ceux de l'Hymette (1) ; de grands seigneurs prirent plaisir à composer des livres, des histoires, des traités, des poésies en grec et en latin; on entendait maintenant au forum des orateurs tels qu'Antonius et LiciniuB Crassus qui avaient étudié avec soin les modèles grecs (2) ; la connaissance et le goût des arts de la Grèce et de l'Asie se répandaient de plus en plus; des sculpteurs et des peintres grecs, parmi lesquels une femme, laia de Cyzîque (3), travaillaient eu foule pour les riches de Rome. Hais en même temps on voyait augmenter le désordre économique, moral et politique. La débauche ruinait presque toute la noblesse historique de Kome et l'obligeait à vivre d'expédients, de dettes, de concuesions, de rapines (4); à rechercher les amitiés et les mariages avec les obscurs mais richissimes fermiers et fînaDciers. Beaucoup d'agriculteurs lisaient les écrits des agronomes grecs ou le manuel d'agriculture composé par le Carthaginois Hagon, et qui avait été traduit sur l'ordre du Sénat. Ils empruntaient un petit capital, plantaient des oliviers et de la vigne, s'ingéniaient à cultiver mieux; mais l'inexpérience, le manque de routes, l'organisation imparfaite du commerce, les fortes usures empêchaient ces expériences d'aboutir et ruinaient souvent ceux qui les avaient faites (5). La loi de Spurius Tbo-
(1) Pline, tf. W-, XXXVI. m, 7.
(2) CicBRON. Dt oral.. I, 4, H.
<3) Bhdnk, g. 6. K.. II, 334.
(4)CiCBitON, DEo/r.,Il,14,S0; Dhomann, g. /t., IV, 6 et ISO en donnent des eieaiplsB.
(SjV«Riiaii,fi< remit., 1,8.1, dit que de son teinpa, c'est-à-dire i une époque où. comme nous le verrons, les vignes étaient 4éJ&
ritia qui avait converti un« si grande partie du domaine public en propriété privée avait encouragé les propriétaires à la dépense et, après un soulagement passager, elle les appauvrissait définitivement. Tous les ans s'ouvraient à Rome, dans les villes latines et dans les villes alliées, de nouvelles écoles de rhétorique où les étudiants étaient de plus en plus nombreux, et où se formaient une langue et une éloquence nationales (1); le latin gagnait du terrain, comme langue parlée et comme langue écrite, sur le sabellique et sur l'osque (2) ; mais beaucoup de ces jeunes avocats ne trouvaient pas de protecteurs pour les faire arriver, ni de clientsà défendre. L'émigration dans les provinces augmentait; beaucoup d'Italiens s'enrichissaient à Délos dans le commerce des esclaves, achetant et vendant les hommes volés par les pirates sur toute la côte de la Méditerranée; beaucoup s'enrichissaient en Egypte et surtout en Asie. L'exploitation (înancière de l'ancien royaume de Pergame, grâce aux lois de Caius Gracchug, donnaitde grands profits; les fermiers, tous Romains et Italiens, soutenus par les gouverneurs, pillaient la province, y commettaient toute espèce de fraude et de violence, poussaient les indigènes à faire des dettes pour payer les impôts, leur empruntaient l'argent et peu k peu leur prenaient leurs biens, s'entendaient même avec les pirates pour qu'ils missent partout la main sur des hommes qu'on reven-
nnc grande richesse pour l'Italie, beaucoup de gêna an)nnaieDt que la viticulture n'était pas rémuDéralrice en Italie. Cette opi- Dion était certainement un souvenir des déceptions éprouvées "par les cultivateurs qai tentèrent les premiers de faire de la viticulture en grand.
<1) SvttotiK. Dt clar.,rh-. lelSiCtcitiOH.Brut, 46. 160; Voyez •uasi ClciaoN, Dt or., I, *.
- (i) Bddinnsiii, Die Ambreitattg der lattiniiehtn Spraekt, ÎS-Î6.
cirait en Italie. De grandes fortunes se faisaient; mais beaucoup aussi s'effondraient; et tant de richesses accumulées par la fraude et la violence, à cAté de tant de mines, augmentùeat partout l'&pre irritation des esprits. Les déclassés, les désespérés, les marchande faillis, les propriétaires ruinés encombraient de plus en plus l'Italie & cAté d'un petit nombre de parvenus millioDiiaires. Partout la petite propriété disparaissait; une oligarchie de capitalistes, composée d'un peu de noblesse romaine, des restes des anciennes noblesses locales d'Italie, de chevaliers (1), de plébéiens (2), d'affranchis, accaparait les terres en Italie, pillait l'Asie et amassait d'immenses richesses au milieu de la haine universelle.
Cependant tes finances publiques étaient ruinées et l'armée désorganisée; la flotte qui avait vaincu Carthage pourrissait dans les ports d'Italie; Rome ne parvenait pas à dompter les révoltes d'esclaves qui éclataient à tout moment en Sicile et eu Campanie; Hithridate, toujours actif, avait profité de la guerre cimbrique pour rompre son alliance avec le roi de Bithynie et s'emparer de la Cappadoce. En Italie ta rivalité entre les financiers et la noblesse historique s'envenimait. Les chevaliers, fiers de leurs richesses, de leurs clientèles, du droit de juger les procès, tout en lui abandonnant tes magistratures pour se donner aux affaires, se considéraient conmie les égaux ou les supérieurs de la noblesse historique ruinée (3); et avaient probablement beaucoup contribué aux récents
(l)Cic<iioK, Pro CIumf.,56,lS3. llmepantt vraiBemblablequ* le llècéDU dont parle ici CicêroD soit l'ftteiii dn facoeux ami d'AuguaU, qui était cheralier de n&iiaanue.
(t) Voyez la cas de ce Caiua Octavius, financier i Velletri, qui fol U grend-père d'Augusta. DaoHANN, G. /t., IV, 229 et tuiv.
(S) Voyei CicdBON, Pro Clum., lvi, 1S3; Pro Ràb. Pot., m, 16.
saccès du parti populaire et aux réélections triomphales de MariuB qui sauvait l'Italie. Par représailles, une partie de la uoblesse historique, dégoûtée de ce désordre uDiyersel, dont l'argent était le facteur le plus visible, aigrie par sa pauvreté et par l'inaoleDce des parvenus, regrettait sa grandeur et sa puissance de jadis. Elle se plaignait que de vils richards fusseot les mattres de tout, même de la justice ; aile réclamait des lois sévères contre les abus du capitalisme; elle gardait rancune aux nobles qui, comme Caius Julius César, s'alliaient par les amitiés et par les mariages & ces riches chevaliers sans ancËtres (1); ou qui renonçaient à leur rang pour devenir hommes d'afTaires (2). Le parti populaire, fort du mécontentement général, depuis dix ans harcelait la noblesse d'accusations et de lois de persécution; mais ce parti lui-mfime était trop déchu de la grandeur qu'il avait eue au temps des Gracques; et il en revenait toujours à répéter ses invectives contre lesnobles, i proposer des lois agraires, mais sans jamais tenter sérieusement de les faire aboutir, ce quid'ailleurseatété inutile, car ce n'étaient pins des terres à cultiver de leurs bras que voulaient les pauvres, mais des rentes n'exigeant plus de travail (3). Deux hommes violents et impudents, Satuminue et Glaucia, conduisaient alors ce parti. Du reste,
(1) Cei mIbUohi de la famille de César avec les pareenut de la finance et de 1& politique, qui ont de l'imporlaoce pour t'hiitoÏTe de Céiar, sodI démonb^ea par le mariage de la kbut de C. J. César le père avec Marine ; par les Ûan; ailles du jeune César avec COMutia, riche bériliâre, flUe d'un financier (Sdîtone, Cétar, 1); par le mariage d'Atia, nièce de Céear, avec Caius Octavlus, Qla d'un riche financier de Velletri (Druhinn, C. il., IV, 229 et luir.). Nous rarroni que d'autres faits confirment cette suppoaitioD.
(I) Par exemple le père de Lucli» Calpumiua Piion. coniuleo S8 ; CiCBBON, in Pit., 36, ST.
(3) LtNGi, R. A., III, T> et saiv.
malgré ses protestations et malgré les scandales, les aventuriers, les ambitieux, les scélérats envahissaient les magistratures et chassaient de partout les hommes honnêtes, à qui il ne restait d'autre consolation que de se lamenter sur les misères du temps. La justice n'était plus qu'un instrument d'oppression entre les mains des riches et des puissants; la violence, la fraude, ta corruption électorale s'étendaient partout; l'argent devenait à Rome, comme autrefois à Carthage, le but unique de la vie et la mesure suprême de la valeur personnelle. Et quelle folie que celle de tant de gens qui abandonnaient leur position modeste mais sûre d'agriculteurs pour tenter la fortune incertaine des affaires, ou qui se ruinaient pour donner une belle éducation à leurs enfants. Ceux-cij orgueilleux de leur savoir, prétendaient bientôt acquérir en peu d'années puissance et richesse en bavardant sur le forum. Dans les hautes classes surtout, c'était une opinion commune que. la diffusion de la culture était un mal, parce qu'elle faisait des révoltés, des déclassés (1) et des scélérats, i Celui qui étudie le grec devient une canaille (2) >, disaitM>n communément. En effet, la faiblesse de la répression encourageant les scélérats, les crimes, les empoisonnements, les vols, les assassinats, les drames de familles devenaient plus nombreux. La famille romaine ne remplissait plus les fonctions disciplinaires et judiciaires que la constitution lui attribuait autrefois; les tribunaux
(1) Voyez dans SuéroNE. Deel. rh., 4, l'édit contre les ëcolesde rhétoriqae I&(lne 4 Rome publié par les censeur! Cnéias Domitius .lËaobarbuR et Lucius Licinius Crasaus en 9t, qui est bien l'expresBion des idées les pins rép&ndues à cette époque. Voyez aussidane CicËnoN, i)« or., Ili, 31. les eipliMUonsqne donne Crèasus au sujet de cet édit.
(i) CicÉROH, De or.. II. Livi, 2fl5. .
D3«z=>Jl.vGc*glC
domestiques n'étaient plus qu'un souvenir du passé; les pères de Tamille non seulement ne savaient plu» tenir sévèrement leurs femmes et leurs enfants, mais ils n'arrivaient même pas à s'en faire respecter. Beaucoup de fautes commises par les femmes et les jeunes gens demeuraient ainsi impunies, parce que le législateur ne s'en occupait pas encore et que la famille ne s'en occupait plus. Les délits même prévus par la loi. demeuraient presque toujours impunis, s'ils étaient, commis par des citoyens romains. L'ancien droit pénal grossier et expéditif ne connaissait d'autres, peines corporelles que les coups ou la mort — car la prison n'était pas une peine et les accusés n'y restaient que pour attendre leur jugement, l'acquittement ou la condamnation aux verges et au supplice. Ainsi quand on eut décidé que les citoyens romains ne pouvaient plus être ni flagellés ni condamnés à mort, il ne resta plus que l'exil comme peine â appliquer i leurs délits, et l'exil tel qu'il avait été autrefois, quand Rome était une ville isolée au milieu de villes ennemies, Texil à Preneste ou à Naplesl Et puis, au moyen d'intrigues et de corruptions, il était si facile aux coupables de se faire absoudre et d'échapper même à ce doux châtiment. En somme les citoyens romains n'étaient plus soumis à aucune loi pénale, ce qui nous explique pourquoi on désirait de plus en plus obtenir le titre de citoyen romain. C'était une aspiration révolutionnaire qui grandissait dans la classe moyenne de l'Italie, au grand effroi des conservateurs, alors que les distinctions entre citoyens romains, latins, alliés et sujets perdaient leur raison d'être à cause de l'unification économique et morale du pays, et que l'ancienne organisation politique de l'Italie devenait la charpente vermoulue et pourrie d'un État prêt &
tomber en ruine. Criblée de dettee, croyant guérir tous ses maux par le droit de cité, abandonnée par IcB noblesses locales qui pendant tant de siècles l'avaient protégée et qui étaienten train de disparaître, 4a classe moyenne de toute l'Italie était travaillée par un esprit grandissant de haine contre Rome et son -oligarchie politique. La confusion des idées qui naissait de cette tutte désordonnée de tant d'intérêts et d'ambitions était encore accrue par les innombrables doctrines contradictoires des philosophes grecs à qui beaucoup avaient recours pour s'orienter, si bien que chaque personne cultivée avait sa façon particulière déjuger le mal présent; et te^ théories jetaient une brume sur le peu de clarté qui restait encore dans les idées. On discutait sans fin sur les malheurs de Home, mais personne n'agissait; tous les esprits s'énervaient dans une inertie maladive que bien des gens essayaient de secouer, en regrettant désespérément le beau temps passé, et en invoquant naïvement un génie sauveur. Un homme, Caius Gracchus — on faisait retomber toute la faute justement sur le plus grand politique de Rome — avait été selon les hommes -éclairés la cause de toutes les misères présentes : il AVait ruiné l'État avec les lois sur les blés; il avait rendu la ploutocratie toute-puissante avec la loi judiciaire; il avait déchaîné la démagogie, désorganisé l'armée, et livré les provinces au pillage des financiers (1). Il fallait un autre homme pour sauver l'IUlie.
Harius, exalté par ses grands succès militaires, se fit illusion en croyant qu'il pourrait être ce sauveur et il voulut UQ sixième consulat. Orgueilleux et impériaux,
0) Voyez DroDOBE de Sicilb. XXXIV fr, M.
il ne s'était jusque-là rangé dans aucun parti, et n'en avait pas eu besoin, car tant que la guerre cimbrique avait duré, il avait accepté les suffrages du parti populaire sans les rechercher (1). Hais, la guerre finie, la situation était changée; J'empressement et la spontanéité de tant de citoyens qui avaient peur des Cimbres avaient disparu ; et cette fois, pour obtenir son consulat, Harius dut solliciter l'appui d'un parti. Il n'eut pas l'embarras du choix. Le parti conservateur ne lui pardonnait pas d'avoir été pendant quatre ans le héros populaire. Le parti des modérés ne comptait pour rien alors, comme dans toutes les grandes crises historiques, rtestait le parti démocratique, le seul qui pât l'accueillir. Marins, Saturninus et Glaucia s'allièrent; Marins fut élu consul, Saturninus tribun du peuple, Glaucia préteur, et ils inaugurèrent ensemble le gouvernement populaire de l'an 100, où le vainqueur des Cimbres devint presque l'instrument des deux démagogues (2). Saturninus proposa une loi agraire qui, semble-t-il, assignait aux Romains et aux Italiens pauvres les terres de la Gaule transpadane dévastée par les Cimbres; une loi sur les blés qui diminuait le prix du blé vendu par l'État à Rome; une loi coloniale qui, reprenant une idée de Caius Graccbus, créait avec les vétérans de Marins des colonies en Grèce, eu Macédoine, en Sicile, en Afrique (3). Ces projets n'étaient pas
(OWiccoLisi, s. /. F. C, V, 461, & démontré que Plutarque, Mar., 1*, a'est trompa en disant le conlraire des ennemis de Hariua.
(i) Apfien, B. C. I, U, 33, et Plctàrque, Mar.. 28, 3a, ricOD-
teat d'une façon trâs di^érente les événements de cette annëe-li. Voyex dans la Une analyM de Niccolini, S. f. F. C, V, 4S8, les raisons pour lesquelles il convient de s'en rapporter à Appiaa.
(3) UnsB. R. A., lli. 77, 79 ; Niccolini, S. I. F. C, V, *77 et suiv. ; Nbuhamfi, G. H.. V., iia et suiv.
déDués de sagesse; mais ils ne pureat pas être discutés paciQquemeot à cause de la longue exaspération des esprits. Les conservateurs et le parti populaire en vinrent bienlAt à la violence; Saturninus et Glaucia en profitèrent pour faire approuver leurs lois en appelant à Rome des bandes de paysans armée. Bien plus, aux élections pour le consulat de 99, Saturninus, donnant ainsi le signal de la révolte ouverte, fit, dit-on, tuer Gains Hemmius, homme de bien et très estimé qui se présentait contre Glaucia. C'en était trop. Le public fut effrayé; surtout les riches capitalistes (1), qui jusque-là avaient prêté main forte au parti populaire. Le Sénat décréta l'état de siège, et les hommes le plus en vue prirent les armes. Marius dut se mettre à la tète des sénateurs et des chevaliers pour réprimer la révolte de ses amis; mais il agit avec tant d'hésitation et de faiblesse que le parti conservateur le crut au tond complice des rebelles, tandis que les démocrates avancés le considérèrent comme un traître, parce que ce fut lut finalement qui eut raison delà révolte et qui fit tuer Sfiturninus et Glaucia (2).
Cette même année si troublée où Marins était consul, son beau-frèreCaius Julius César avait de sa Temme Aurélia un en Tant auquel on donna le nom de son père (3).
La peur de la révolution détacha du parti populaire le public effrayé, surtout les riches financiers ; Marins, devenu suspect à tous un an après son triomphe cimbrique, partit pour un long voyage en Orient ; le
(1) Pldtarode, Mar., 30; Cicéson, Pro Rab. perd.. S, 27,
(!t NiccoLiNi, S. /. F. C-, V, *85.
(3)J'!ulopte comme date de la oaissuice de César l'an lOO avutt JésuR-ChrÎBl, qui est donné par la tradition. Il y a de boDnes raisons pour mettre celle naissance en l'ao 102; mais une rectification de cetl« date ne ctiuige rien ft l'Ustoire d» l'homme ni de l'Ëpoque.
parti conserratear revint au pouvoir et tenta, pour gagner la faveur du public, de fortifier la politique extérieure. Il fit refuser sagement par le Sénat la Cf rénalque que PtoléméeApionavaitléguée en mourant en 96 au peuple romain parce qu'il ne voulait pas, au milieu de tant de difficultés, avec les finances et l'armée désorganisées, ee charger de la paciûcatioud'uD pa;eà demi barbare et plein de désordre; mais il voulut rétablir définitivement l'autorité de Rome en Orient, et ordoDDa en 95, sérieusemeot cette (oie, à Nicomède de restituer ce qu'il avait pris. La Galatie fut rendue aux tétrarques, la Paphiagonie fut déclarée libre; la Cappadoce fut mise sous le gouvernement d'Ariobarzane, noble persan que l'on Bt roi (1); et quand deux ans plus tard Mitbridate ayant conclu une alliance avec Tigrane, roi d'Arménie, envahit la Cappadoce et en chassa Ariobancaoe, (e parti aristocratique agit de nouveau avec énergie, et envoya le propréteur Lucius Cornélius Sylla, avec une petite armée, pour rétablir Ariobarzaue sur le trûne (2). Mais ces succès de la politique extérieure oe sufâsaient pas pour tranquilliser l'Italie où la misère croissait. Le désir d'obtenir le droit de cité tourmentait de plus en plus les Italiens par haine de la petite oligarchie romaine. Le parti populaires'efTorfaitde recouvrer le pouvoir; Marius de retour d'Orient ne se résignait pas à n'être plus, de son vivant, qu'un personnage historique ; la haine s'envenimait entre la noblesse historique et les financiers que la peur de la révolution de Satuminus avait rendus conciliants pendant quelque temps. En 93, un petit événement, le procès de Publius Kutilius fiufug, fit écta-
ter les choses, provoquant la crise épouvantable redoutée depuis si longtemps. Noble et conservateur sans tache et sans peur, honaëte bomme, ennemi des démagogues et des capitalistes, admirateur intransigeant du passé, RuTus, pendant qu'il gouvernait l'Asie comme legalus pro prœtore, avait réprimé avec énergie les abus des financiers italiens. Pour se venger ceux-ci, à son retour à Rome, le firent accuser de concussion par un misérable et le firent condamner parleurs amis qui siégeaient au tribunal. Rurus prit le chemin de l'exil; mais à Rome la meilleure partie de la noblesse, exaspérée par celte monstrueuse injuetrce qui renversait les derniers restes de l'ordre moral, comprit qu'il fallait agir et lutter; et un noble de beaucoup d'ambition et d'audace, Livius Drusus, élu tribun pour l'année 91, imagina de reprendre contre les financiers la politique de Caius Gracchus contre les grands propriétaires fonciers. Il chercha à établir une alliance entre une partie de la noblesse et le parti populaire en proposant plusieurs lois qui devaient lui procurer la faveur du peuple et parmi lesquelles étaient deux lois capitales : l'une qui enlevait aux chevaliers le pouvoir judiciaire; l'autre qui accordait enfin le droit de cité aux Italiens. L'idée de l'émancipation de l'Italie avait fait de grands progrès, mais avait encore beaucoup d'ennemis. Parmi les nobles plusieurs étaient favorables, parce qu'ils considéraient ia réforme comme nécessaire et juste malgré ses dangers (1). Hais un grand nombre s'y opposaient par esprit de tradition, craignant que le désordre démagogique ne fût encore accru par cette augmentation du nombre des électeurs
LA CONQUÊTE lOS
pauvres et ignorants (1). Au contraire, les financiers et les Italiens très ricbes ea étaient leB adversaires acharnés : ils craignaient assurément que la rérorme politique ne Tût suivie d'une révolution sociale ; et que les Italiens, dont le plus grand nombre étaient pauvres et endettés, ne fissent, après s'être emparés du pouvoir, voter des lois agraires et l'abolition des dettes (2). Il en résulta une agitation terrible dans laquelle la noblesse se divisa. Ces haines qui s'étaient accumulées depuis si longtemps prirent feu de toutes parts, et un matin Livius fut poignardé par un inconnu dans sa maison. Au milieu du tumulte produit par cet assassinat dans le parti de Livius, les chevaliers firent approuver à la bâte une loi qui instituait un tribunal extraordinaire, pour juger ceus qui étaient suspects de favoriser les Italiens; et à l'aide de celle loi poursuivirent et exilèrent tous ceux qui étaient leurs adversaires dans la noblesse et dans le parti populaire (3). Hais alors la haine contre Rome et son oligarchie politique, accumulée depuis longtemps, éclata de toutes parts. L'Italie méridionale, c'est-à-dire les régions qui avaient le plus souffert de la crise économique et morale, et où les soutiens de l'ancien ordre de choses étaient le plus lésés, lasse enfin d'attendre si longtemps, prit les armes pour la cause commune des Italiens contre Rome, contre les villes alliées et les colonies latines de l'Italie centrale et septentrionale qui lui restaient fidèles presque toutes (4). Rome fut
(1) Lange, A. A., III, 88.
(i) Cela résulte de ce que dit Appicn, B. C, I, 37.
(3) Nbuhimn, g R. V.. iSO et »uiv. Los histuneas dilTèreiit cependant dans leurs jugements sur Livius Draaiis. Les uns le cousidèront comme uu homme de mérite, les autres comme un ambitieux peu sériem.
(4) Appien, B. C , I. 39 ; CtNT*LDPi, M. S., 4 et Buiv.
prise d'épouvante : pour un ioatant les querelles de partis s'apaisèrent; on rappela en Italie les légions disséminées dans l'empire et les contingents maritimes qui étaient k Heraclée, à Clazomène et à Hilet (1); ou arma les hommes libres et les esclaves. Narius luimême, pour conserver son crédit, dut demander un commandement. Une guerre terrible commença, pendant laquelle les généraux romains ravagèrent l'Italie sang merci, incendiant les fermes, saccageant les villes, capturant les hommes, les femmes et les enfants pour les vendre ou pour les envoyer comme esclaves dans les ergastules de leurs propres domaines (2). C'est dans celte guerre que fit ses premières armes un jeune homme très cultivé, né en l'an 106, appartenant à une famille aisée d'Arpinum et qui se pommait Marcus Tullius Cicéron (3). Néanmoins cette guerre d'estermination au cœur même de l'Italie eut un effet salutaire : elle fit prévaloir dans la noblesse le parti qui était opposé aux financiers, et favorable au droit de cité italique. On s'aperçut bien vite qu'il fallait dompter la révolte par des concessions et non par le fer. Le consul Lucius Julius César put, en 90, faire approuver une loi établissant que le droit de cité s'étendrait aux villes restées Sdèleeà Rome; peu de temps après, à la fin de la même année ou au commencement de la suivante, deux tribuns du peuple proposèrent la loi Ptautia-Papiria, d'après laquelle tout citoyen des villes alliées, domicilié en Italie, pouvait acquérir te droit de cité à la condition d'en faire la déclaration dans les soixante jours au préteur à Rome. La réaction
(1) Heiinon, 29 ; C. I. L., I, 203.
(i) Voye: Cickhon, Pro C(u«nl.,VII, 21 ; et le Cfts de Ventidiua Batius. Adlc-Gellb, XV, 4.
(3) CicÊHON, Phil., XII. II, 27.
LA CONQUÊTE lOS
6'accentua bien vite; en 89, une lex Plautia enleva les tribunaux aux ctievaliers et décida que les juges seraient âlus par les tribus de chaque catégorie (1). Ce fut peut-être cette même année que le consul Cneius l'ompëe StraboD proposa d'accorder aux villes de la Gaule cisalpine les mêmes droits qu'aux colonies latines pour les soustraire à l'obligation de la levée et pour compenser les pertes du recrutement qui provenaient de la rébellion des alliés (2). Tant de cooceasions contribuèrent plus que les opérations militaires à flair la guerre, et il n'y eut bientôt plus que les Samnites et les Lucaniens qui restèrent sous les armes.
L'Italie commençait à peine à se remettre de cette épouvante quand il en arriva une autre encore plus terrible. Hithridate avait été surpris par la guerre sociale alors qu'il était tout occupé à préparer une grande guerre pour chasser Rome de l'Asie. C'était un dessein audacieux, mais te moment paraissait si propice I L'admiration que l'on avait eue pour Flome dans le monde grec pendant les cinquante années qui avaient suivi Zama s'était changée en haine depuis la destruction de Carthage et de CoriDlfae(3); l'Asie était épuisée par l'exploitation des capitalistes romains; la puissance de Rome déclinait partout. Hithridate, au contraire, pouvait recruter une grosse armée dans son pays et parmi les Barbares; il faisait construire une flotte puissante sur les bords de la mer Noire et avait en Grimée le grenier de guerre nécessaire pour entretenir de grosses armées en campagne sans afl'amer le
fDLANOB, B. J., m, 113.
(1] AscoKim, iK Piion.,p. 3 (Or). Cintaldn, M. S., ID, doDOe cette loi comme ét&Dt de l'an 87 ; maia il me par&U plus vraisemblable (1« lui donner comme d&te l'àonée da consulat de Strsboii.
(3) POLTBI, XXXVII, 1.
Pont. Cependant quand la guerre sociale éclata il n'était pas encore prêt, et en attendant i) avait aidé un frère mineur du roi de Bithynie i s'emparer du royaume de celui-ci, et d'accord avec Tigrane il avait reconquis la Cappadoce, y avait mis son fils sur le trfine. Il espérait que Rome n'interviendrait pas. Mais le parti aristocratique, qui voulait montrer de la vigueur dans la politique extérieure, avait envoyé de Rome en 90 Manius Aquilius, à la tête d'une ambassade pour rétablir les deux rois dans leurs États avec l'aide de la petite armée du proconsul Lucius Gassius. Cassius et Aquilius accomplirent facilement leur mission (1); mais Aquiliuc, général aussi cupide que vaillant, n'était pas venu en Orient pour se contenter de l'argent que lui promettait Nicomëde; il voulait une grosse guerre avec Mithridate et il poussa Nicomëde et Ariobarzarne à Taire des incursions dans le Pont. Les deux rois hésitaient; mais Nicomède devait aux banquiers romains d'Ephèse de grosses sommes d'argent qu'il avait empruntées pendant son exil pour préparer son retour à Rome et en Asie; Aquilius lui en fit réclamer le payement, si bien que Nicomède prit le parti de payer avec le bulin d'une razzia dans le Pont (2). Mithridate, cependant, à la fois pour gagner du temps et pour mettre les torts du cAté de son adversaire, envoya demander à Aquilius une indemnité modeste et équitable, qui fut refusée. Alors à la fin de l'année 89 se jugeant prêt, il fit envahir la Cappadoce par son ills et envoya demander avec énergie réparation à Aquilius; Hanius ayant répondu à Mithridate par l'intimation de se soumettre sans con-
dition, la guerre fut déclarée (i). Hais quand elle commeoca au printemps de 88, Mitfaridate avait une flotte de 400 navires toute prête, et une de ces armées démeEurées que la stratégie d'Orient croyait formidables à cause du nombre, de même que la stratégie moderne considère pour la même raison comme invincibles les armées dont l'Europe est couverte. Il avait, dit-on, 300,000 boromes, mercenaires grecs, cavaliers arméniens, fantassins cappadoces, papblagooiens, galates, scytbes, sarmales, thraces, bastarnes et celtes (i). Manius Aquilius, au contraire, n'avait pu recueillir pendant l'hiver qu'une faible flotte bitbynoasiatique et une armée d'À peine 200,000 hommes, y compris l'armée du roide BitbyaJe composée déjeunes recrues asiatiques, encadrées dans de faibles contingents romains. Les quatre corps qui composaient l'armée romaine furent défaits ou se délirent en quelques semaines; la flotte romaine se rendit à la flotte du Pont; le roi de Bitbynie s'enfuit en Italie; les généraux romains furent faits prisonniers, et Hithridate envahit l'Asie (3).
La répercussion de cette défaite fut terrible en Italie. La guerre sociale avait déjà ruiné un grand nombre de gens et causé des pertes sérieuses aux riches citoyens qui avaient des propriétés dans l'Italie méridionale; maintenant l'invasion de l'Asie rendait stériles les capitaux immenses placés par tes financiers dans cette province. Une crise économique et des désordres terribles éclatèrent : les publicains ne pouvaient plus payer ; la misère croissant, les autres impôts
(1}Rbinaci, M.B.. 119.
(1) Id., lii, n. 1. Cet chifireg des umtes donnai pu U» écrivain! de l'anliquité soDt certainement ezagËrÈe. (Z) Id.. ii^iu.
ne rapportaient guère et les caisses de l'État étaient vides; les capitalistes eCTrayés cachaient leur argent, ne voulaient plus prËter et s'efTorçaient au contraire de faire rentrer leurs créances; la monnaie devenait rare i Rome et celle qui circulait était le plus souvent fausse; un préteur qui voulait réfréner la cruauté des créanciers fut assassiné, un matin, par une poignée de capitalistes tandis qu'il offrait un sacrifice; Rome était pleine de tumultes, d'assassinats, de vols, de rixes entre les vieux et les nouveaux citoyens. Ceuxci étaient encore plus exaspérés que ceux-là, parce que le Sénat, au lieu de les inscrire aussitôt dans les trente-cinq tribus, temporisait et étudiait différents projets de lois qui auraient rendu inutile leur nouveau droit. Il s'agissait de les inscrire tantôt dans dix tribus nouvelles, tantôt dans huit des trente-cinq tribus anciennes (1). Il arriva bientôt d'Orient des nouvelles encore plus terribles. Il ne s'agissait plus là-bas d'une guerre avec un autre État, mais d'une véritable révolution contre la ploutocratie romaine. Mithridale avait voulu être non seulement le héros de l'hetlénisme, mais encore l'exterminateur de la ploutocratie cosmopolite aux yeux des artisans, des paysans, de la classe moyenne, des marchands et des propriétaires d'Asie, opprimés par les banquiers romains et les usuriers indigènes, juirs et égyptiens. Il avait envoyé à tous les gouverneurs des provinces conquises l'ordre secret de préparer pour le trentième jour après la date de la lettre le massacre général des Italiens; on avait habilement excité la plèbe déjà exaspérée par la
(i) Par celte Sne hypoLhôse CiNT*Lopi, M. S., S et aui»., me paraît concilier I& divergence qui eiiste eotreApriEH. B. C. l, 4>, et Vellgids, 11,80. Voyez sur cette criie âcoDomiqueetpaUUque, Nbohinn, g. R. V., 504 et suiv.
condamoation de son bon protecteur Rutilius Rufus promettant la liberté ou la remise de leurs dettes aux esclaves et aux débiteurs qui auraient tué leurs créanciers. Et au jour fixé 100,000 Italiens, hommes, femmes, enfants, avaient été attaqués, égorgés, noyés, brâlêB vifs par le peuple furieux dans toutes les villes grandes et petites de l'Asie; leurs esclaves avaient été délivréB, leurs biens partagés entre les villes et le fisc royal, ainsi qne ceux des autres capitalistes non italiens et que les dépAts des banquiers juifs dans l'Ile de Coos (1). Cependant l'esprit de révolte gagnait la Grèce par contagion, et le peuple d'Athènes s'insurgeait, excité par les philosophes et les professeurs, bientôt aidé par Hithridate qui envoya en Grèce son général ArcbélaOs avec une flotte et une armée pour soumettre les villes qui De s'étaient pas encore révoltées contre les Romains, et pour conquérir Délos et la dévaster (2). Une grande guerre commençait pour la domination du monde hellénique entre le monarque asialiqoe aidé par une plèbe révolutionnaire et la ploutocratie italique aidée par une aristocratie en dissolution et une démocratie en formation, tandis que la classe intellectuelle, les lettrés et les philosophes de profession si nombreux en Orient se seraient, comme dans toutes les luttes sociales, rangés les uns d'un côté, les autres de l'autre, chacun seloo ses sympathies, ses intérêts et ses relations.
Le Sénat se h&ta d'aviser : il ordonna des levées ; il chargea Sylla, qui en 88 était consul, de diriger la guerre et, comme le Trésor était vide, il vendit toute la mainmorte romaine, tous les biens que les temples
(1) ArPiEN, Mith., 82, 23; Plittatioue, Sylla, 2i; Mbmhon, 31; Jmmra,A.J., XIV. vu, i ; ViLâBE M*iikb, IX, h, 3. (I) Reinich, m. E., 133, 13i.
possédaient è Rome (1). Mais les esprits étaient si troublés en Italie que dans ce moment terrible, alors que l'empire était menacé, les partis s'abandonnèrent aux projets les plus insensés et aux démarches les plus criminelles, pour satisfaire leurs haines et leurs ambitions. Les Samnites et les Lucaniens, encore sous les armes, envoyaient à Hithridate des ambassadeurs pour lui proposer leur alliance. Un grand nombre d'Italiens ruinés, poussés par la haine pour le parti conservateur qui cherchait à éluder la concession du droit de cité, et par le besoin de gagner leur vie d'une façon ou d'une antre, s'enfuyaient en Asie et s'enrôlaient dans l'armée de Mithridate (2). A Rome une partie des chevaliers, irrités d'avoir perdu le pouvoir judiciaire, préparaient pour le reconquérir une révolution d'accord avec Marius qui, furieux d'être oublié de la foule, l'esprit affaibli par l'ivresse à laquelle il s'adonnait, rêvait d'enlever A Sylla le commandement de la guerre contre Mithridate, de s'emparer des immenses trésors du roi de Pont et de revivre les grandes Journées du triomphe cimbrique (3). Ils trouvèrent enfin leur instrument en Publius Sulpicius Rufus, noble qui s'était fait ardent démagogue à cause de ses dettes, semblet-il, et de ses rancunes personnelles, et qui était alors tribun du peuple- Sous prétexte de donner enfin satisfaction aux nouveaux citoyens, Rufus proposa une loi d'après laquelle les Italiens seraient répartis parmi les trente-cinq tribus, et il la fit approuver en soudoyant des bandes de brigands qui terrifièrent les électeurs et firent violence aux consuls. Ceux-ci furent obligés d'abandonner Rome ; Sylla alla rejoindre
(1) Appien, MHh.. il. OnoBE, V, 18, 27.
(ï) Fronton, Strat., I, m, 17.
(3) Plutabqcb, Syll., 8.
l'armée qu'il était en train de former à Nola. Hais Harius, resté mattre de Rome arec RuFus, ât approuver uue loi qui lui conférait le commandement de la guerre d'Orient, et aussitôt il envoya à Sylla l'ordre de lui livrer les légions.
avait fait jusqu'alors plutAt de la guerre que de la politique, aimant mieux combattre les Cimbres ou la révolle des Italiques que servir dans Rome l'un ou l'autre des deuxpartU;et, tout en se rattachant par son origine et ses relations plutAt au parti conservateur qu'au parti populaire, il De s'était mAlé aux luttes politiques que )e peu qu'il était nécessaire pour obtenir les magistratures et les commandements. Ainsi sa carrière avait été lente; il avait plus de cinquante ans quand il arrivait, cette année-là, au consulat II est probable qu'il aurait encore longtemps laissé les conservateurs et le parti populaire te massacrer à l'envi, en méprisant les uns et les autres, si la révolution se s'était tournée contre lui, pour lui dter le commandement de la guerre contre Hithridate. Tout en se souciant fort peu des intérêts du parti conservateur, il ne voulait nullement céder à Marins cette guerre, où il comptait amasser de grandes richesses et conquérir une gloire éclatante; il répondit donc aux sommations de Marius par un coup d'audace, qui Tut la première révélation deson terrible génie: il s'assurapar des promesses de la fidélité de l'armée, marcha sur Home et occupa la ville. Marius, surpris sans troupes par une attaque si imprévue, fut forcé de s'enfuir. Sylla resta maître à Rome; mais comme il voulait seulement conserrerson commandement et non faire une contre-révolution au profit des conservateurs, il se comporta avec modération, ne poursuivit que douze chefs de la révolution, fit annuler les lois inconstitutionnelles de Sulpicius, laissa les élections pour l'année suivante se faire librement. Un conservateur, Cneius Octavius, fut élu avec Lueius Comehus Cinna, qui passait pour démocrate. Sylla se borna à leur faire jurer qu'ils respecteraient les lois.
Puis, au commencement de l'année 87, il se hâta d'aller à Brindes B'embarquer, avec cinq légions, quelques cohortes incomplètes et un peu de cavalerie, à peu près trente mille hommes eu tout. Jamais une plus petite armée n'eut une plus grande tâche à accomplir. Hithridate en effet s'apprêtait à défendre avec une grande énergie ses conquêtes, profitant de la supériorité écrasante de ses forces ; Archétaiis et Aristion, qui étaient déjà en Grèce à la tête d'armées considérables, retireraient toutes leurs troupes à Athènes et au Pirée pour s'y faire assiéger; on préparerait en Asie une nouvelle armée; on l'enverrait en Grèce écraser la petite armée romaine, déjA épuisée par le long siège d'Athènes. Ce plan était escellent, car, à peine débarqué en Ëpire avec ses trente mille hommes, Sylla dut descendre du nord, suivre l'ennemi qui se retirait jusqu'à la célèbre ville attique, commencer avec de petites forces un siège long et pénible, tandis que la flotte pontique allait intercepter les communications avec l'Italie et rendre l'approvisionnement difficile. Mais cette situation déjà si grave devint terrible quand te parti populaire se fut de nouveau emparé du gouvernement en Italie. Après le départ de Sylla, le consul Cinna avait soulevé encore une fois la question des nouveaux citoyens qui voulaient être inscrits dans les trente-cinq tribus; l'autre consul s'y était opposé; tous les deux avaient armé des partisans et s'étaient battus dans les rues de Rome. Ginna à la fin avait été déposé et proscrit; mais il était allé aussitôt lever le drapeau de la révolte dans les villes d'Italie, avait rassemblé des hommes, ramassé de l'argent, invité les Samnites qui étaient encore sous les armes à ne pas les déposer. Au milieu de ces préparatifs, Harius était revenu d'Afrique avec une petite troupe de Numides, et avait
commencé & armer des hommes libres et des esclaves en Étnirie. Le Sénat avait essayé de prévenir une nouvelle guerre sociale en accordant le droit de cité à tous les Italiens qui n'avaient pas bénéficié des lois Julia et Plautia Papiria, k l'exception des Samnites et des Lucaniens encore en révolte. Mais le hasard ne donna pas cette fois un nouveau Sylla aux conservateurs; Hariue s'empara de Rome et se vengea de son rival et de cette noblesse qui n'avait jamais voulu l'admirer. Les têtes d'an grand nombre de nobles furent portées chez lui on allèrent orner les rostres; Sylla fut déclaré ennemi de la patrie et destitué; sa maison à Rome Tut rasée, ses villas dévastées, ses biens coDâsqués.
La petite armée qui devait reconquérir le grand empire d'Orient était donc abandonnée, menacée même par Rome, alors que déjà décimée par les fatigues, les maladies, les combats, elle commentait à souffrir de la disette. Si l'armée ponlique arrivait au secours avant la capitulation de la ville, Sylla et ses légions étaient perdus sans retour. Mais dans cette situation terrible ce sceptique orgueilleux, ce sybarite raffiné, qui avait débuté dans la vie en refaisant sa fortune avec l'héritage d'une riche courtisane grecque, se dressa tout à coup comme le géant de cette terrible dissolution sociale, qui avait brisé tous les liens moraux entre les hommes; géant affreux et admirable à la fois, érigeant dans cet immense désordre son propre salut en loi suprême, par un efTort surhumain d'énergiç sans scrupules. Pour se sauver et pour sauver son armée, il brisa tout sur son chemin, même les choses que les hommes vénèrent le plus. Pour faire les machines de guerre, il coupa les bosquets du Lycée et les platanes séculaires de l'Académie, à l'ombre des-
lie GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROUE
quels avait philoEophé Platon. Pour payer et entretenir ses soldats, il établit dans le Péloponèse une fabrique de monnaie; il soumit la Grèce à des réqai- Bitions terribles; il pilla tous les temples, même les plus vénérés; il convertit en pièces d'or et d'argent les trépieds, les vases, les bijoux, les objets d'art offerts eux dieux par tant de générations pieuses. Pour disputer à ses ennemis l'empire de la mer, il persuada un de ses jeunes olBciers, Lucius LiciniuB Lucullus, d'essayer de se glisser avec six navires à travers la flotte pontique qui cernait la Grèce, et d'aller recruter des navires dans toute la Méditerranée. Pour tenir en haleine les soldats, il prit part à toutes leurs Fatigues, accourut dans toutes les mêlées, conduisit en personne les colonnes d'attaque, distribua surtout l'or à ses troupes. Si Marius avait compris qu'à cette époque mercantile Rome ne pouvait plus recruter ses légions que dans la lie misérable de la population italique, Sylla comprit le premier que les nouvelles légions devaient être considérées et traitées comme de véritables milices mercenaires, retenues de longues années sous les armes, soumises à une discipline sévère, mais grassement payées.
Cependant Athènes résista avec acharnement aux attaques de Sylla pendant toute l'année 87. Archelafls était un excellent général ; et si le sort de la guerre eût dépendu entièrement de lui, Sylla aurait peut-être succombé. Hais l'armée de secours qui venait d'Asie dans l'automne de 87 n'arriva pas. Gênée par sa masse même, arrêtée souvent par la difficulté des approvisionnements et mal commandée, elle marchait lentement, si bien que le gouverneur de la Macédoine, Caius Sentius Saturninus, put avec peu de forces lui barrer là. route et la faire prendre par la mauvaise saison -
LA COWQUÊTE 117
en Macédoine, où elle fut obligée d'hireraer pour attendre le printemps de 86. Sy lia put aiosi profiter des mois d'hiver. Hais ce danger écarté, un autre plus grand surgit en Italie. Au commencement de l'année 86 Marias mourut; mais sa mort ne termina nullement cette luttes! dangereuse pour le commandement de la guerre contre Mithridate qui depuis deux ans menaçait de compliquer par une guerre civile la crise terrible où Rome se débattait. Trop de causes poussaient le parti démocratique à ne pas laisser le soin de cette guerre à un homme tel que Sylla, qui n'était pas un conservateur & outrance, mais n'était pas non plus un ami déclaré du parti populaire. Trop d'hommes éminenls du parti ambitionnaient des commandements dans cette guerre, et la nécessité de rehausser le prestige du nouveau gouvernement par des succès militaires s'imposait au parti de GracchuE et de Marins. 11 s'attribuait déjà le mérite d'avoir sauvé l'Italie en refoulant les Cimbree et les Teutons; il voulait aussi pouvoir .revendiquer l'honneur d'avoir reconquis l'Asie. Il accepta entièrement le legs des rancunes de Marius et traita S;lta en ennemi, chargeant le consul nommé à la placedeMariuB,l.uciuBValenusFlaccue,d'alleràlatéte de douze mille hommes relever de son commandement le général proscrit. Flaccus était un ardent démocrate, qui fit en même temps approuver une loi libérant tous les débiteurs des trois quarts de leurs dettes. Si Flaccus arrivait avant la capitulation d'Athènes, Sylla allait donc être pris entre les légions romaines et les armées de Mithridate... Mais les préparatifs de Flaccus prirent beaucoup de temps; et le consul était encore en Italie quand Sylla, le 1" mars de l'an 86, réussit à s'emparer par un assaut désespéré, d'abord d'Athènes, ensuite du Pirée. Toutefois ce succès, bien qu'il encourage&t les
us GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
Boldats, n'avait pas une importaDce décisive pour Sylla, car manquant de flotte le général romain ne put anéantir l'armée d'Archelaâs, qui se retira d'abord daDs la péninsule de Hunychie et se sauva ensuite tranquillement par mer avec tous ses soldats, allant rejoindre aux Thermopyles l'armée d'invasion. Après la prise d'Athènes Sylla avait donc toujours, comme auparavant, trois armées à combattre : celle d'Archelaâs et l'armée de secours réunies, les légions de Flaccus qui avait débarqué en Epire. Sylla comprit qu'il était nécessaire de battre les armées pontiques avant l'arrivée du consul populaire; et, bien que l'adversaire eût sur lui l'avantage du nombre, il se porta avec toutes ses forces & la rencontre d'Arcbelaûs, et le défit dans une grande bataille à Chéronée, en Béotie.
Cette victoire, la première des armes romaines sur Hithridate, produisit une immense sensation dans tout l'empire et eut des conséquences beaucoup plus importantes que la prise d'Athènes, modifiant profondé-, ment la situation à l'avantage de Rome et de Sylla. Depuis quelque temps les classes riches de l'Asie, alarmées par les massacres de 88 et par la politique révolutionnaire de Mithridate, avaient commencé à intriguer pour Rome contre la domination pontique, profitant du mécontentement occasion né dans le peuple par les levées continuelles du roi. A la un de l'année 87, Ëphèse s'était déjà révoltée en faveur de Home... La bataille de Chéronée venant, après cette révolte encourager partout le parti romanophile, ébranler encore la fidélité déjà chancelante des villes asiatiques, poussa Mithridate à relever son prestige, à raffermir sa fortune par quelque coup d'audace plus grand que les précédents. En effet, il se déclara ouvertement en Asie le roi de la révolution sociale, abolissant les
dettes et donnant la liberté aux villes fidèles ; et il se prépara à envoyer une nouvelle armée envahir la Béotie et reconquérir la Grèce sous les ordres de Dorilas. Mais la conséquence la plus importante de la victoire de Chéronée fut qu'elle rendit possible une chose qui semblait être aussi difficile que nécessaire : la pais entre Sylla et le parti démocratique. Flaccus, qui parait avoir été un homme raisonnable, à peine débarqué en Épire comprit qu'allumer lune guerre civile quand Mitbridate se préparait à lancer une armée nouvelle sur la Grèce; que se disputer l'honneur d'en être le seul adversaire quand leurs forces réunies n'auraient peut-être pas suffi à le vaincre, était pure folie. De son c4té Sjlla, qui n'était point aveuglé par le succès ou par la haine politique, comprenait qu'il y avait trop d'audace à lutter à la fois contre le roi du Pont et l'armée du parti démocratique. Malheureusement Flaccus n'osant pas, à cause de la proscription, joindre les deux armées, Sylla dut se contenter d'un arrangement secret qui, sans rendre publique leur entente, faisait coopérer les armées â la guerre contre Hithridate : Flaccus qui, comme consul, pouvait se faire prêter par les Byzantins leur Ootte, irait porter la guerre en Asie ; Sylla resterait en Grèce pour y attendre Dorilas, qui approchait après avoir embarqué en Eubée dix mille hommes sauvés par Archelaiis après la bataille de Chéronée. Ce sage arrangement produisit de bons effets pour Rome, dont les armées remportèrent deux succès considérables avant la fin de l'année 86 : Sylla attaqua et anéantit l'armée de Dorilas & Orchomëne, puis il se retira en Thessalie pour y prendre ses quartiers d'hiver; Flaccus envahit la Macédoine, refoula en Asie les derniers restes de Parmée pontique, passa le Bosphore sur la Botte de Byzance. Tous les
plaas de Hitbridate avaient échoué; à la fin de 86, il n'avait pas remporté la revanche de Cbéronée et il avait perdu définitivement ses conquêtes en Europe.
L'armée du proconsul proscrit et celle du consul légal avaient coopéré à cet heureux résultat; le mérite 'de Sylla était même beaucoup plus grand que celui de i'iaccug. Si le parti démocratique avait été disposé à -suivre en Italie la sage politique de Flaccus, à révoquer da proscription de Sylla et & accepter ses services à ■des conditions raisonnables, la crise épouvantable où l'empire avait paru sombrer serait vite venue à sa fin. Mais la situation politique de l'Italie rendait impossible cette solution trop heureuse. L'opposition «ervatrice avait été presque entièrement détruite par la révolution; un grand nombre de nobles et de riches Avaient été tués; les autres s'étaient sauvés auprès de Sflla ou dans les provinces éloignées; la peur paralysait ceux qui étaient restés à Rome; quant aux chevaliers, cette bourgeoisie de financiers et de marchands hésitait entre la peur d'une réaction conservatrice qui annulerait ses privilèges et la' peur d'une révolution sociale, dont la réduction des dettes, approuvée en 86, pouvait être le principe. Le parti démocralique, fortement appuyé par la classe moyenne, se sentait trop sûr du pouvoir pour s'accorder avec Sylla, dont il se méfiait à cause de sa naissance, de ses relations, de son passé, de l'accueil amical qu'il avait fait A tant de conservateurs proscrits ou émigrés. La poUtique de Flaccus plaisait si peu aux démocrates que pendant l'hiver de 86 à 85 Fimbria, un de ses légats^ qui était du parti populaire, ayant soupçonné les inclinations secrètes du général pour Sylla, réussit à ameut«r les soldats, à le faire tuer, à se faire proclamer commandant en chef, détruisant par cette petite révolution militaire toat
espoir d'accord. Sjlla se trouva de nouveau dans une situation critique. Une pouvait laisser Fimbria achever la conquête de l'Asie, car après un succès si grand le parti démocratique, déjà si peu enclin à la paix, n'aurait plus renoncé à se débarrasser de lui et de soo armée par une guerre. Il était d'ailleurs très dangereux d'attaquer Fimbria, car Hithiidate, dont )a puissance déclinait rapidement après les deux défaites de Chéronée et d'Orchomène, aurait repris courage si une guerre civile était venue à éclater sous ses yeux. Ce fut alors que ce géant de l'égoîsme, qui avait fait de son propre salut la loi suprême de la vie, prit une résolution exU'ëmement grave et audacieuse, et qui devait décider de toute sa carrière future, et exercer une inQuence terrible sur l'histoire de Rome pendant vingt ans. Ne pouvant lutter à la fois contre Fimbria et Hitbridate, ne pouvaut s'accorder avec Fimbria, il résolut de proposer à Mithridate de conclure la paix à des conditions raisonnables. Le moment était favorable, car la longue guerre et les dernières défaites avaient épuisé les ressources militaires et financières du roi du Pont, la Grèce était perdue et l'Asie presque toute en révolte. En lui offrant des terres et de l'argent, en lui faisant des promesses, Sylla corrompit Archelails, l'amena A lui livrer immédiatement sa Qotte et le persuada de proposer en son nom à Uithridate des conditions de paix : on reviendrait au statu jw) de l'an 89; Hitbridate conserverait tout son ancien royaume du Pont; il recevrait le litre d'ami et d'allié du peuple romain; il payerait à Sylla deux mille talents et livrerait an certain nombre de navires de guerre; pour rendre sa retraite plus facile et moins honteuse, Sylla s'engageait même à accorder une amnistie aux villes rebelles d'Asie.
Au point de vue des traditioDs politiques et militaires de Rome, cette paix était presque ud crime de haute trahison. Ce roi, qui avait massacré ceot mille Italiens et dévasté la plus belle province de l'empire, conservait son royaume, recevait le titre d'ami et d'allié, n'était châtié que par une petite contribution l Mais la situation créée en Italie par un demi-siècle de luttes politiques et sociales était si afl'reuse que Sylla fut forcé à la tin de chercher son salut et celui de ses légions dans cette espèce d'alliance avec le massacreur des Italiens. Archelaus se laissa gagner par Sylla, alla chez Hith ri date, s'ingénia à le persuader... Hithridate, qui comprenait pour quelles raisons Sylta proposait des conditions si favorables, essaya tout d'abord d'en obtenir de meilleures, menaçant de conclure une alliance avec Fimbria. Mais Fimbria, qui devait justifier sa révolte par de grands exploits, entra en campagne au printemps de l'an 85, envahit l'Asie, remporta de brillants succès sur les armées de Hithridate, et s'empara de Pergame. Pendant ce temps Lucullus, qui avait à la fin réuni une flotte, parut sur les cAtes d'Asie, excitant les villes à la révolte. A la fin Hithridate, qui voyait son armée se désorganiser et l'Asie lui échapper, se persuada qu'il lui serait plus facile de s'entendre avec Sylla qu'avec Fimbria. Il eut avec le général romain un entrevue à DardanoB, accepta le traité de paix, embarqua les débris de son armée et retourna dans son royaume. Débarrassé de Hithridate par cet accord, Sylla s'avança en Lydie au-devant de Fimbria et, profitant de la haine que son crime et sa rapacité avaient attiré sur l'ancien legatus de Flaccus, il soudoya son armée qui à son approche se débanda pour aller rejoindre le vainqueur de Chéronée et d'Orchomène. Fiœhria en fut réduit à se tuer. Sylla restait
donc le seul mattre de l'Asie, à la léte d'une flotte nombreuse et d'une armée considérable, avec leTrésor rempli par l'iodemnité de Mithridate.
Ce n'était que justice, en réalité; car Sylla avaîtréeflement détruit la puissance de Mithridate et arraché su roi du Pont sa conquête par les victoires de Chéronée et d'Orchomëne. Sang ces batailles Fimbria n'aurait pu ni s'emparer de Pergame, ni même entrer en Asie. Néanmoins il j avait une tache sur cette gloire, une cause de faiblesse dans cette puissance : le traité de Dardanos, ce pardon accordé au nouvel Anoibal de l'Orient, dont aucun parti, même ceux qui espéraient en bénéficier le plus, n'auraient osé reconnaître la nécessité, tant que S;lla ne serait pas le maître absolu de la situation. Sylla le comprenait si bien que, pendant les années 83 et 84, il ne se soucia plus que de deux choses : lier à sa personne les légions et se réconcilier avec le parti démocratique; conclure un arrangement amiable, qui lui permit de rentrerpaisiblemen t en Italie pour y jouir des immenses richesses amassées pendant la guerre. A la condition qu'on approuverait tout ce qu'il avait fait en Orient, que l'on ne reviendrait plus sur le traité de Dardanos, il aurait abandonné àleur sort le parti conservateur et la noblesse, qui n'avaient rien fait pour lui au moment du danger. Mais cette méfiance universelle qui trouble si profondément les esprits pendant les crises révolutionnaires et qui complique d'une façon si terrible les luttes acharnées des partis rendit tout accord impossible. Beaucoup de nobles s'étaient réfugiés auprès de Sylla et l'excitaient à détruire le gouvernement démocratique; dans tout l'empire, les restes du parti conservateur avaient repris courage après le grand triomphe de Sylla en qui ils espéraient trouver leur champion,
l'homme qui répéterait coDtre le parti populaire l'audacieux coup d'État fait contre la révolution de Sulpicius en 87. Dea intri^^ues, quelques conspirations avaient commencé; certains jeuDes hommes appartenant aux clasBOB riches commencèrent i s'agiter. Sylla élait un homme trop intelligent pour servir aveuglément aux rancunes de ce parti qui avait mérité ses malheurs par sa faiblesse; mais ces menées nuisirent tout de même à Sylla et à ses pourparlers. Le gouvernement populaire, qui se méfiait de lui à cause de son passé, s'alarma; la classe moyenne le soupconua de vouloir ôter aux Italiques le droit de cité; le parti démocratique s'acharna à prendre sa revanche sur le parti conservateur qui voulait s'attribuer le mérite de la conquête asiatique, eu repoussant le traité de Dardanos. Non; il ne reconnaîtrait jamais un traité aussi honteux; il ne permettrait pas que Rome acceptât une humiliation aussi terrible : la victoire sur Mithridate dont se vantaient les conservateurs était une trahison abominable I Si la situation morale et politique de l'Ilalie rendait difiicile un accord entre Sylla et le parti démocratique, la lutte des intérêts la rendit bientôt impossible. Les chevaliers, cette riche bourgeoisie parmi laquelle se recrutait la fleur des usuriers de l'Asie, avaient uni par devenir aussi puissants auprès du gouvernement démocratique qu'Us l'avaient été sous tous les gouvernements précédents, sauf certains moments où la haine générale contre les manieurs d'argent secouait d'une convulsion tout l'État et s'imposait à tous les partis. Mais la ploutocratie italique ne tarda pas à travailler contre Sylla, bien qu'il eût reconquis l'Asie, parce que celui-ci fut contraint par la force des choses à léser quelque peu ses intérêts. Comme l'invasiou de Mithridate avait apporté le
triomphe d'une rërolution BOciale et l'abolition de dettes, il était naturel qu'au rétablissement de l'autorité romaine succédAt nne réaction des classes riches. Mais Sylla chercha A modérer celte réaction; il redonna leur valeur juridique aux traités conclus entre particuliers, et rétablit l'ancien ordre légal des dettes et des créances; mais il abolit le fermage de la dtme foncière décrété par Coins Gracchus et décida que les impAts seraient levés par la province même.
L'Asie avait été trop appauvrie par l'exploitation ânanciëre, la révolution et la guerre; et Sylla qui, comme tous les nobles ruinés, détestait les manieurs d'argent, voulait aider la province, en la libérant de ses plus terribles exploiteurs, à payer la rançon de guerre qu'il lui avait imposée, une contribution extraordinaire de vingt mille talents et les tributs arriérés de cinq ans. Hais s'il se procurait le moyen d'entretenir par d'énormes présents la fidélité des légions, il s'aliénait les riches financiersitaliens, dont beaucoup avaient été fermiers de la dtme asiatique et espéraient le redevenir, une fois la révolution domptée. Les longs pourparlers n'aboutiraient donc à rien, bien que Sylla, toujours prudent, laissât passer toute l'année Si; et à la fin, au commencement de l'année 83, ayant laissé en Asie les deux légions de Fimbria, il dut reprendre le chemin du retour pour venir déclarer la guerre au parti démocratique qui s'obstinait à lui fermer les portes de l'Italie. Il apportait à l'Italie un trésor plus précieux que l'ordeMilbridateetque les dépouilles des temples de la Grèce : les livres d'Aristote, qu'il avait Tolés dans la bibliothèque d'Apellicon, à Athènes.
Il serait impossible dans ce court résumé d'exposer l'histoire détaillée de cette guerre civile. Il suffira de remarquer que le fait essentiel fut celui-ci : Sylla, qui
jusqu'alors n'avait représenté aucun parti, fiait par deveair malgré lui le champion des conservateurs à outrance. A son arrivée, les restes du parti conservateur s'agitèrent de tous cAtés, allèrent vers lui comme vers le sauveur attendu depuis longtemps, cherchèrent à l'amener à servir leurs intérêts. Quelques jeunes hommes trouvèrent aussi à laûn le courage d'agir : Gneus Pompée, le fils du consul de l'an 89, appartenant i une famille noble très riche, qui recruta une petite armée dans le Picenum; Marcus Licinius Crassus, un autre jeune homme de grande Tamille, & qui la révolution avait tué un frère, et Metellus Pins, fils du Numidique, qui firent de même. Toutefois Sylla était décidé & ne pas se laisser entraîner par ce parti; il s'elTorca de rassurer les Italiques en déclarant qu'il ne reviendrait pas sur la grande mesure de l'émanci* pation de l'Italie; il consentit encore à traiter avec le parti populaire, et accepta le Sénat comme conciliateur. Ce l'ut en vain. Les chefs du parti populaire qui, à l'exception de Sertorius, ne semblent pas avoir été des hommes supérieurs, se méfiaient trop de lui et espéraient pouvoir venir à bout de cette petite armée, avec l'aide de l'Italie, et ils rendirent toute entente impossible par une politique sans franchise ni union. A la un, Sylla se décida à accepter les oiTres des conservateurs ; il confia des commandements importants à Cneus Pompée, à Marcus Crassus, â Hetellus, et commença la guerre comme champion des proscrits et de la contre-révolution. En peu de temps, en agissant avec sa hardiesse habituelle, il réussit à dompter par l'or et par le fer l'immense désordre de cette société, où la révolution survenue après une longue dissolution sociale avait brisé tout lien moral entre les hommes. En répandant l'or, il détacha du parti démocratique
un grand nombre de légions et d'hommes; il découragea ceux qui résistaient à la corruption par ies brillantes victoires qu'il remporta sur tous les chefs de l'armée démocratique, les tuant tous l'un après l'autre. Un seul, Sertorius, réussit à s'échapper ea Espagne.. C'est ainsi que Sylla renversa le gouvernement révolutionnaire et resta, maître de l'Italie à la tète de son armée, sur les ruines du parti populaire et auprès du Sénat impuissant.
Et alors ce sybarite orgueilleux, ft-oid, insensible, qui, exaspéré par la lutte terrible où il avait failli périr, méprisait tout le genre humain, devint un bourreau. Il ne se laissa pas tromper par les hommages dont il fut l'objet après la victoire; il comprit que ces mêmes conservateurs, à qui ses victoires avaient été si utiles et qu'il méprisait d'ailleurs autant que leurs ennemis, lui reprocheraient le traité de Dardanos, la mort de Fimbria, la guerre civile, et qu'ils le livreraient au parti démocratique s'il ne rétablissait l'ordre de façon à ce que personne n'osAt plus revenir sur tout ce qu'il avait accompli en Italie et en Orient. Il imagina de se faire donner la dictature, et pour un temps indéûni le droit de vie et de mort sur les citoyens et pleins pouvoirs pour réformer la constitution. Il obtint facilement du Sénat, privé désormais de toute autorité, l'approbation de ialex Valgria, qui le faisait dictateur; et, ainsi armé, il ût périr un grand nombre — cinq mille, dit-on — de ceux qui dans la génération précédente avaient favorisé le mouvement démocratique; il poursuivit leurs familles, les appauvrit par des confiscations, rompit les mariages contractés entre leurs parents survivants et les familles influentes; il décréta que les fils des proscrits n'exerceraient jamais aucune magistrature, et il ch&tia des
Tilles entières, en leur infligeant des amendes, en dé- TnoIisEaat les fortifications, en confisquant une partie du territoire public et privé, pour le distribuer ensuite â ses soldats qui s'établissaient eo colons comme sur un territoire ennemi. 11 n'y eut dans cette persécution ni scrupules, ni bésitations, ni merci, ni égards pour personne. Ses ennemis t'avaient trop haî et persécuté lui-même; Sylla avait hâte de retrouver ses loisirs et ses voluptés, et il voulait en finir vite. Deux mille sept cents chevaliers et environ cent sénateurs furent misa mort; tous ceux qui avaient de quelque manière offensé le parti conservateur, ses préjugés, ses intérêts, risquèrent d'expier leur faute par la peine capitale. Malheureusement dans un pays ravagé déjà par le désordre d'une décomposition sociale qui durait depuis {rente ans, cette réaction politique dégénéra bientôt en un pillage désordonné; autour de Sylla se forma vite une bande hétérogène d'aventuriers qui, dans la folie contagieuse du pillage, perdirent tout scrupule, toute pudeur, tout sentiment d'honneur. Il y avait là des esclaves, des hommes libres, des plébéiens, des nobles pauvres, comme Lucius Doroitius vSnobarbus et des nobles déjà riches, comme Marcus Crassus, qui volèrent ensemble d'immenses richesses en achetant pour rien ou à vil prix les biens des proscrits. Sylla ne pouvait rien faire pour arrêter le fléau qu'il avait déchaîné; et, du reste, l'edt-il pu qu'il ne l'aurait pas voulu. Froid et impitoyable après la victoire comme dans le danger, il paratt s'être vengé dans sa grandeur, surtout, en méprisant à la fois les conservateurs et le parti populaire, les riches et les pauvres, les Romains et les Italiques, les nobles, les financiers, les plébéiens qui tous également tremblaient de peur devant lui. 11 recevait avec indifférence dans sa splendide demeure
LA CONQUÊTE ISS
les hommages des plus grands personnages de Rome qai, la haine an coeur, venaient saluer humblement l'arbitre de la vie et de la mort; avec indifférence it voyait tout ce qu'il y avait de noble, d'illustre et d'élégant à Rome, les jeunes et les vieux, représentants des grandes ramilles, les plus belles dames de l'ariitocratte, se disputer les invitations à ses dtners somptueux oà i) trAnait comme un roi, au milieu de ses chanteurs favoris, occupé seulement à manger et à boire et ne se souciant m6me pas de connaître le nom de ses innombrables invitée (1); avec indifférence il laissait toute une foule d'ambitieux, d'avares, de scélérats ^e disputer le pas dans son atrium et obtenir facilement de son insouciance les terres, les maisons, les esclaves des condamnés, le pardon des proscrits de peu d'importance, la condamnation des innocents qui s'étaient attiré des haines pour des raisons privées on par leurs richesses. Les parentés, les amitiés, les actions les plus innocentes, accomplies pendant la révolution, pouvaient devenir un tort et un crime capital, gr&ce & la l&cheté, à la haine et & la cupidité des dénonciateurs. Bien des gens furent ruinés; beaucoup s'enfuirent chez les Barbares, en Espagne, en Mauritanie, auprès de Uithridate. Ceux qui ne parvinrent pas à se procurer la protection de quelque puissant ami de Sylla vécurent dans une angoisse continuelle. Le ÛÏB de ce Caius Julius César, dont Harius avait épousé la sœur et qui était mort à Pise d'apoplexie quelques années auparavant, courut alors un grand danger. Le jeune homme qui, au tort d'être le neveu de Harius, avait ajouté la faute d'épouser la flile de Cinna reçut de Sylla l'ordre de répudier la belle Cor- Ci) pLCTAiiQDB, Col. V., 3 : Syt., 34-36.
nélie; ihais comme il était très passionné et qu'il aimait beaucoup sa jeune épouse, pour qui il avait refusé une riche héritière, Cossutia, il ne voulut pas céder, n préféra se voir confisquer la dot de sa femme et l'héritage de son père, quitter Rome , risquer même d'être proscrit. Au bout de quelque temps d'ailleurs, par l'entremise de certains parents, Sylla lui pardonna (1).
Mais le parti populaire une fois détruit, il fallait l'empêcher de renaître. A cette fin Sylla, qui désormais était devenu le champion des conservateurs, essaya de faire une grande réforme de la constitution en appliquant le programme de Rutilius Rufus et les idées favorites des aristocrates qui, également opposés au parti populaire et à la classe capitaliste, croyaient possible et utile une restauration des anciennes institutions aristocratiques de l'époque agricole. Les conservateurs à outrance, qui avaient si peu lutté pour la conquête du pouvoir, virent tout à coup leur programme réalisé presque tout entier. Sylla abolit les distributions publiques du blé à Rome et la censure ; il éleva à huit le nombre des préteurs et à vingt celui des questeurs. 11 enleva aux comices le droit de discuter les lois sans l'autorisation du Sénat. Il donna aux comices des centuries les droits qu'avaient les comices
(1) Sdïtonb, Cœi., 1 ; l'LDTAHonB, Cai., 1. Je ne crois pas qu'on puisse attribuer deraisoa politique à ce premier acte de César, qui était alors Ifès Jeune et inconQU. Ce fut une belle imprudeoreju- Tënilequ'ircDmmitparamouroupsrorgueil. et voil&tout. Suétone et Plutarque ne sont pas d'accord sur cet épisode; mais le récit de Suétone me parait plus vraisemblable. & l'exception de ce qui a trait à la dignité de Flamen Dialii : tous deux se trompent sàr CB point et la véritable eiplicatiou nous est donnée par Vel- LBiDs PATBKceLcs, 11, 43. Le mot attribué t Sylla par Plularque et Suétone, que sous César se cacliaieut plusieurs Marius, est cerlaiDement une fable.
des tribus. Jl défendit aux tribuns du peuple de proposer des lois et de prétendre aux magistratures supérieures, et ne leur laissa que le droit d'assistanee. Il décréta qu'on ne pourrait arriver aux magistratures que dans l'ordre légal et que les réélections ne seraient admises qu'au bout de dix ans. Il tenta d'enrayer l'augmentation des crimes en établissant un système de peines plus sévères pour les délits de violence et de fraude. Il libéra dix mille esclaves et les flt citoyens .en choisissant les plus jeunes et les plus forts de ceux qui avaient appartenu aux proscrits. Il rendit aux sér natenre le pouvoir judiciaire et ât passer dans le Sénat trois cents chevaliers. Il cherchait en somme à détruire à la fois la puissance de la classe moyenne et celle des chevaliers en rétablissant avec peu de changements la constitution aristocratique qui était en vigueur au temps de la guerre punique, alors que la société italienne, rurale, aristocrate et guerrière, était une stratification parfaite des classes, ayant en haut une noblesse peu éclairée, mais disciplinée et puissante; au-dessous le moyen peuple rural, soumu, patient, aisé, et content de son sort; au-dessous encore^ les esclaves, peu nombreux et dociles, que l'on traitait durement mais sans cruauté. Mais il restaurait cette constitution justement après que ces différentes coucfaes . s'étaient affaissées, rompues, pliées l'une sur l'autre, à la suite du mouvement d'afTaissemeot de la noblesse, du soulèvement de la bourgeoisie, et du violent tremblement de terre de la révolution ; au mo? ment même oà les esclaves étaient excitésà trahir leurs
(1) î-uiÇK. R A., m. 144 et auiv. CAXrjtLOPi. M. S.,lla et guiv.. i,tx Hujel d«B controverBés relatives à la réforme que Sylla ût'di là puietaDce trlbunilienne, voy. Sdnqen, De tribMitiopoleitt/te^â fit Sulta-imninuta qu«e$liont* ; Upstil., ISm.' : i . il . .iil: 1
tSS GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROHB
mattres proscrits et dant les bandes des amis du dictatenr, les esclaves, les affranchis, les hommes de la classe moyenne, les nobles dévastaient ensemble et ensanglantaient l'Italie sans respecter aucune loi. Ce n'était pas nne restauration aristocratique, car l'aristocratie romaine n'existait plus; mais en Asie, comme en Italie, comme dans tout l'empire, c'était le triomphe orgiaque et sanguinaire d'une oligarchie d'assassins, d'esclaves, de nobles besogneux, d'aventuriers sans Bcrapulea, d'usuriers rapaees, de soldats mercenaires, sur un vaste empire de millions d'opprimés qui, dana un accès de fureur, avaient essayé en vain de se révolter. L'impassible Sylla, de sa maison pleine de mimes, de chanteuses et de danseuses, et parée tous les soirs pour de somptueux banquets, contemplait avec indifférence ce triomphe qu'il n'avait pas recherché, mais dont il était cependant le premier auteur. Dès qu'il se crut en sAreté comme homme privé dans l'empire qu'il avait gouverné comme dictateur, il abdiqua cette dictature pour s'abandonner tout entier aux plaisirs et aux débauches qui finirent par l'user. Il ne tarda pas à mourir, au commencement de l'an 78.
Sylla, il serait injuste de le nier, fut un dictateur sans ambitions, un républicain sincère qui s'empressa de quitter le pouvoir dès qu'il lui fut possible de le faire sans se perdre et ses amis avec lui. Hais les événements et aussi certains défauts lui âreot jouer dans l'histoire un rdle moins spleudide que celui que l'on aurait pu attendre de tant d'intelligence et d'énergie. Il n'avait ni grandes passions, ni idées sublimes, ni ce grain de divine folie et ce pouvoir d'exaltation par lesquels se révèle dans les grands esprits l'instinct troublé et^informe de l'aveair. Froid, indifférent & tout en dehors -de son plaisir, tant qu'il ne fut pas obligé de
prendre parti pour se défendre, il demeura impasaible BU milieu de la terrible lutte de clasBes qui le lirrait autour de lot : quand il dut i la fin prendre les armes et lutter^ il fut simplement l'auteur d'une gigantesque opération de police pour rétablir l'ordre, qu'il médita avec beaucoup de clairvoyance et qu'il exécuta avec énergie. Cette opération de police était peut-être nécessaire pour sauver, & ce moment-là, l'empire et la civilisation antique de la destruction dont les menaçait la révolte désespérée de tant d'opprimés d'Italie et d'Asie; mais sa valeur historique ne dépasse cependant pas celle de toutes les opérations de police. L'ordre, même dans l'État le mieux organisé, n'est qu'une fiction de justice et de sagesse ; une fiction que l'on peut comparer au champ qui a besoin d'être périodiquement fendu et retooraé par la charrue pour que la force génératrice s'y renouvelle. La crise terrible de l'Italie était semblable au soc d'une charrue qui, pénétrant dans les entrailles de la vieille société, tournait et retournait les mottes, ramenait & la lumière celles qui étaient enfouies, réduisait en poudre celles qui s'étaient durcies au soleil pendant de longs mois, ouvrait de nouveaux pores pour les eaux du ciel, et réveillait, pour préparer une nouvelle moisson, les énei^ gies génératrices de la vie. Harius, malgré les ambitions criminelles de sa vieillesse, contribua à ce renouveau vital en traçant les grandes lignes de la nouvelle organisation militaire de Rome et en travaillant à résoudre la question de l'émancipation de l'Italie. Sylla, au contraire, ne fit rien. Son œuvre fut encore plus contradictoire que celle des Gracques. Après s'être emparé du pouvoir en se servant de la grande force nouvelle de l'époque mercantile, la corruption; prodiguant l'argent à ses amis et à ses ennemis, il voulut s'en
Ui GRANDEUR Ëî DÉCADENCE DE ROHE
s'erVir= pouf restadrer les institutions politiques de l'époque agricole. Aussi son édifice de lois Tut bienlAt détruit Coûinie une cabane de roseaux construite sur la plage et qu'emporte un coup de mistral. Il ne réstA de' lui que l'efTroi causé par un personnage nouveau dans l'histoire de Rome, que les contemporains consldéi^rent comme créé par Sylla et qui n'était que la dernière apparition nécessaire de toutes les démocraties antiques : le chef d'une soldatesque, tout puissant par l'or et par le fer.
Ainsi finissaient ces temps orageux qui avaient commencé avec l'assassinat des Gracques. Au milieu de tant de ruines un événement capital s'était produit : l'Italie osque, sabellique, ombrienne, latine, étrusque, grecque, gauloise s'était eiTondrée dans le passé. Au Heu d'uDè multitude de petites républiques fédérales, il y avait maintenant une nation italienne; il y avait une agriculture, un commerce, des mœurs, une armée, une culture, un esprit italiens, communs désormais à une classe moyenne formée par toutes les populations d^'Htalie, que l'ambition d'accroître leur puissance et leur ricbesse par les études, le trafic et les armes aVait mêlées et fondues les unes dans les autres.