‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 5)Chapitre 2 sur 2 · LSS DÉBUTS DE JULES CÉSAR · texte numérisé non relu

LSS DÉBUTS DE JULES CÉSAR

Quand Sylla lui eut pardonné, Caius Julius César, ce jeune homme dont nous avoDB déjà raconté la périlleuse aventure, comme tous les jeunee gens de familles riches qui ont fait une grosse folie, se décida à voyager et partit à la suite du propréteur MarcuB Hinutius Thermus, au siège de Mitylène, la dernière cité rebelle de l'Asie qui ne se fût pas encore rendue. De Mitylène il fit on voyage en Bithynie, envoyé par Tbermus en mission diplomatique auprès du vieux roi de Bithynie, pour lui demander des navires pour le siège. Est-il vrai, comme l'affirmèrent plus tard ses ennemis, que dans le palais de Nicomède, loin de Rome et des siens, le jeune homme s'égara dans les chamhres les plus secrètes et les plus inf&mes de cette cour pleine de vices (1) ? La chose ne serait pas en elle-même impossible; mais les accusations des adversaires n'ont jamais été des documenta sérieux, surtout quand il s'agit d'accusations de ce genre. Il est certain au contraire qu'il fit plusieurs voyages à la cour de Nicomède (i) jusqu'à ce que, en 78, quand le proconsul de Cilicie, Publius

(1) Sus TONS, C<w.,iet 19 :DioNrsiDE, 43, 80. L'exposé de cette première phase de ItL vie de César, très net dans Suètoae, eslaucontr^re confus et embrouillé diins Plutorque, Cœi., 1, t.

•(2) SoAtohb, Cai., S.. .

Servîlius, entreprit uae guerre contre les pirates de la Lycie et de la Pamphylie, il se rendit auprès de lui pour l'accompagner dans cette guerre. Hais peu après, dès qu'il sut que Sylla était mort, il retourna & Rome.

Il trouvait, en rentrant, l'air de Rome empoisonné par cette défiance faite de haine et de peur que répandent autour d'elles les oligarchies qui ont peu de cohésion et ne se sentent pas sArea de leur pouvoir. Malgré le terri])le effort accompli par Sylla, la constitution aristocratique rétablie par lui était peu solide, car elle lésait trop d'intérêts et ne répondait nullement aux besoins de cette époque. Pour que cette constitution aristocratique pût bien fonctionner, il aurait fallu une noblesse puissante, telle que Rome en avait eu une aux temps des guerres puniques. Sans doute, ce qui restait de la vieille noblesse romaine, surtout les familles et les hommesles plus respectables, comme Quintus Lutatius Catulus, soutenaient de toutes leurs forces la nouvelle constitution qui avait appliqué les idées réactionnaires que professait presque toute la noblesse. On s'imaginait que les transformations démocratiques de l'État effectuées dans les cinquante dernières années avaient été annulées pour toujours; que la vieille constitution aristocratique, la source unique de la grandeur de Rome, était définitivement rétablie. Hais quelques familles nobles ne font pas une noblesse et ces aristocrates respectables ne formaient qu'une petite minorité de la coterie dominante; à cAté d'eux il y avait les amis et les bourreaux de Sylla enrichis par la confiscation des biens des proscrits, les transfuges du parti de Marins, les conservateurs modérés devenus, après la révolution, des réactionnaires intransigeants. Ce n'était pas une classe sociale, mais une bande d'aventuriers, où les

personnes lonehes abondaient, etcette baadene pouvait prétendre au respect, qui est l'essence minie de tout gouvernement aristocratique. Pourrait-elle au moins imposer à l'Italie, à défaut de ce respect, la haine du parti vaincu? Cette coterie cherchait à exclure des magistratures, du Sénat, du gouvernement des pro> vinces, tous ceux qui ne se laissaient pas aller â admirer Sylla et les chefs du parti conservatenr comme les seuls grands hommes parus dans la génération précédente, et à détester le parti démocratique, ses hommes et surtout Harius, les idées, les causes qu'il avait défendues. Cependant, malgré ses fautes, le parti démocratique avait rendu de grands services à l'Italie ; si les puissants affectaient de traiter Harius de brigand et de criminel, si on avait renversé ses trophées, il n'était pas moins vrai qu'il avait refoulé la terrible invasion des Cîmbres, tandis que Sylla avait conclu le traité de DardanoB. La coterie conservatrice ne pouvait donc imposer la haine du parti démocratique et de ses chefs sans offenser le sentiment national de l'Italie. Très faible au point de vue moral, ce gouvernement campait au milieu de l'Italie comme une petite armée eu pays de conquête, entourée de tous c6tés par des bandes d'ennemis implacables. La réaction de Sylla avait ruiné, humilié, offensé trop de personnes; avait semé trop de rancunes dans tonte l'Italie. Les fils des proscrits qui avaient été privés de leurs parents, de leurs biens, de leurs droits politiques; les villes à qui on avait Até le territoire et le droit de cité ; les chev^iers qui avaient perdu le pouvoir judiciaire et presque tonte leur ancieoDe influence politique; la clisse moyenne de Tltalie qui craignait de perdre ce droit de cité si péniblement conquis, formaient une telle armée de mécontents avides de vengeance que même un

gouvernement plus fort s'en serait épouvanté. Sant doute tous ces ennemis étaient maintenant désorga» nisés et dispersés par la terreur des persécutions; mais qu'arriverait- il 1« jour où ils se réuniraient sous un chef? 11 n'y avait qu'un moyen pour donner du prestige et de la force au gouvernement : faire une politique étrangère audacieuse, remporter de grands succès militaires et diplomatiques. Le gouvernement conservateur aurait pu, par exemple, faire oublier beaucoup de ses méfaits en vengeant la honte du traité de Dardanos. Mais cette coterie formée à la hâte, an milieu d'une crise terrible, de tant de personnes différentes qui se méprisaient mutuellement; méfiante, incertaine; divisée par tant de rivalités personnelles ; paralysée par la terreur du bouleversement d'où elle était sortie, n'avait aucune énergie. Le Sénat, qui était son organe le plus puissant, ne faisait rien, cherchait à éviter toute occasion de guerre redoutant les conséquences d'une défaite, ne voulant pas engager dans des expéditions lointaines une partie trop considérable des forces dont il pensait avoir besoin à l'intérieur pour défendre la constitution de Sylla. En 81 on avait vu une chose extraordinaire : le roi d'Egypte Alexandre U avait imité l'exemple du roi de Pergame et laissé en héritage au Sénat l'Egypte, le royaume te plus riche du monde ancien ; mais le Sénat avait refusé et s'était contenté de prendre l'argeot du roi déposé à Tyr. Sans doute il résistait aux sollicitations de Hithridate qui voulait que le traité de Dardanos fât reconnu par le Sénat, n'osant pas, même alors, partager avec Sylla la responsabilité de cet acte si grave; mais il ne paraissait pas s'apercevoir que par cette résistance il rendrait inévitable une autre guerre et ne faisait rien pour s'y préparer.

LA CONQURTE 139

Il D'est donc pas étrange que, Sylla mort, ks restes do parti démocratique se soient aussitôt agités. Hais une chose plus grave était arrivée pendant que César était en Orient, et qui démontre combien le gouvernement fondé par Sylla était faible : les poptUara, à peine leur agitation commencée, avaient pris pour chef l'un des consuls de l'année 78, Marcus EmiliuB Lepidng. Lépide était noble et riche; il possédait le palais le plus somptueux qui fi!lt à Rome (t); il avait été conservateur jusque-là et ami de Sylla; il s'était même enrichi en achetant les biens des proscrits (2). Hais, irrité de ce que Sylla eût cherché & empêcher son élection au consulat, ambitieux, léger et violent, il s'était, dès la mort de Sylla (3), impro- Tisé chef du parti populaire en proposant de rétablir les distributions de blé (i), de rappeler les exilés (3), de restituer leurs droits électoraux (6) et leurs terres aux villes qui en avaient été dépoaillées (7). Le succès de l'agitation avait été extraordinaire ; la faiblesse du gouvernement s'était aussitôt manifestée : bien que Lépide fût presque seul, le Sénat, dont beaucoup de membres avaient commis tant de rapines et de crimes pendant la réaction, et qui

(!) PuNB, H. N., XXXVI, iT, 109.

(!) HoaaaEN, S. G., 111, 18.

(3) Peter, G. B.. II, 138 ; Ibnb, A. G., VI, S ; Mohhsek, B. G., III, 18 : Dhu-ann, g. A., IV. 339, en se bsiant lur le diacours d« Lépide danaSALLusTE, /fûl.,I,fr.S5(ManreDbrecher),crDi«ût qu'il eommeDça t faire de l'opposilioD du vir&Dt de Syllft, Arec NiTszcH, 0. a. V., Il, 178 et Fhankg, J. P. P., 1893, I, ». je trouTe plus vraisemblable que le luouvenieQt n'»it commeacA qu'après la mort de Sylli.

(4) Gk4K. LiciNins. 43. éd. Boon.

(5) G«iR. LiciNiDB, 43 ; FLOnn, II, 11 ; Salldste, Bi$t., It. TI, S; éd. Haureabrecher, Leîpiig. 1893.

{«i Supposition, vraisemblable, de DmmAHN, G. A., IV, 41. ' (T) GiiAN. LiciHiDS, 4S : ArPiiN, 8. G. I, 107,

lU GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

n'avait & Rome aucune armée dont il pût disposer fiOrement, s'était alarmé, avait cédé en partie, se montrant favorable aux distributions de blé et au retour des exilés, pour s'opposer au contraire plus énergiquement aux autres propositious, surtout à celle de la restitution des terres (4). Hais l'agitation de-Lépide avait fait fermenter l'esprit de révolte dans toute l'Italie. En Élrurie, autour de Fiésole, beaucoup de propriétaires dépouillés par Sylla étaient venus & main armée chasser les nouveaux possesseurs de leurs anciens domaines (2). A Rome, les conservateurs intrausigeants qui avaient à leur tflte l'autre consul, Qnintua Lutatius Catulus (3). avaient accusé Lépide de fomenter cette révolte, et proposé des mesures énergiques; mais le Sénat n'avait pae osé les approuver (4), et il avait trouvé plus simple d'éloigner Lépide de Rome, en pressant sous différents prétextes, et de façon à ce qu'il eût lieu avant les élections de leurs successeurs, le départ des deux consuls pour les provinces qui, à ce qu'il semble, leur avaient déjà été assignées, ta Gaule Narbonnaise & Lépide, l'Italie & Catulus (5)- Ou leur avait même donné beaucoup d'argent pour l'administration des provinces et on les avait

(i) Pranie, /. P. P.. 1883, I, H-55.

{2] Ghah. IJiciNiDS, 45.

(3) pLUTtuaPS, Pomp., Ifi.

(4) Pldtahcioe. PoMp.,i6. C'est, je croie, i cela que WtalluBioB 1« pftiesge de Salluite, Hitt. I, fr. 77, 6 et lalv., et non à une attaque de Rome que Lépide aurait véritablenient tentée.

(5) 11 me «emble que Sallusts, i/ût., 1, fr.S6, fait alluaiou au dipart dei consuls pour les provinces et non (Hom¥BBN, R. G., 111, SB) k une expédition conimuDe en Etmrie pour râprimer les désordres; c'eût été trop peu de chose pour deui consul*. Le passage relatif à cela dans Gbak Licintdb 45, est trop mutilé «t trop ÎDcertaia pour pouToir servir de document. Au reste toute cette histoire est très obscure. Fhansi, J. P. P., 1898, 1, p. 57.

LA CONQUÊTE Itl

fait jurer de ne pas combattre l'un contre l'antre.

Jules César, revenant i Rome au milieu de cette efferveBceDce, dut trouver des visages sombres, un accueil froid et une défiance jalouse dans la coterie an pouvoir, qui n'avait oublié ni sa parenté, ni sa révolte contre Sylla. Ce retour à t'improviste, quand une révolution semblait commencer, dut même paraître très suspect. Il fut au contraire accueilli avec joie par le parti de Harius qui préparait déjà une petite insurrection. Lépide avait pris l'argent du Sénat et était parti; mais arrivé en Étrurie il s'était arrêté pour enrôler ouvertement les misérables de ce pays et des autres parties de l'Italie, tandis qu'un autre noble compromis dans la révolution et épargné par Sylla, gr&ce à ses relations de famille, Harcus Junius Brutus, d'accord certainement avec Lépide, recrutait une armée parmi les désespérés de la vallée du Pd (1). A Rome, où bien des gens étaient au courant du projet et se préparaient i rejoindre les deux chefs de la révolution, le beau-frëre de César, Cinna, chercha à >e décider i le suivre (2); mais César refusa. Avec les années et l'expérience, le tempérament aventureux et impétueux du Jeune homme qui avait risqué sa tète pour l'amour de sa dame se modérait, et un des instincts essentiels de son tempérament, la prudence, commençait à prendre de la force.

Hais, la guerre ayant éclaté, le Sénat avait & envoyer deux hommes sûrs contre Lépide et Brutus. L'un était naturellement le consul Catulus; et l'antre aurait dd être un magistrat en charge. Mais il y avait dans le parti de Sylla un jeune homme ambitieux, impatient,

intrigant ; c'était Cneus Pompée. 11 était oé en 106 d'uoe grande et ricbe famille; doub avons vu qu'il s'était signalé tout jeune a la tête d'une armée dans tes guerres que S^lla avait faites à son retour en Italie contre le parti populaire; il avait ensuite épousé une nièce du dictateur. Pour continuer à jouer un r61e extraordinaire dans le gouvernemeat conservateur, il eut l'idée de demander le commandement de cette guerre, bien que cette année-là il fût un homme privé, sans aucune magistrature. De la part d'un admirateur de Sylla, du réformateur qui avait imposé la «tficte observance des vieilles règles pour la succession des magistratures, la prétention était bizarre, et démontrait bien que les amis eux-mêmes du dictateur ne prenaient bu sérieux sa constitution que là où elle favorisait leurs intérêts. Mais le Sénat, qui tremblait toujours et se méfiait de tous, ne sut pas résister aux intrigues du jeune homme qui, au moins par son passé, promettait d'être un instrument fidèle; et oubliant qu'il aurait dA être le gardien sévère de la constitution de Sylla, il lui donna une armée pour combattre Brutus. Ainsi la guerre commença. Tandis que Mpide cherchait à prendre Rome défendue par Catulus,etparAppiusClaudius, nommé ifUerrex,kqm le Sénat avait fini par donner pleins pouvoirs (1), Brutus, au nord, vaincu et enfermé dans Modène par Pompée, se rendit à condition d'avoir la vie sauve; mais il fut déloyaleroent mis à mort par le vainqueur (â), et il mourut laissant à Rome une jolie

'(1) Je pense aW Fhinib. /. P. P., 1893, 1, p. 63, n. i, que FLORva. III, S3, se trompe eu dis&nt que Rome /ut défendue pur Pompée et C&tulus. Pompée était alors daus la vallée du PA en IraiD de combattre Brutus, comme le raconte Pldtarodb, Pompé*, 16. . .

(2) Plctahode, Pomp.,U; OnosB., V, Ï2; Tjis-Litb, P., ».

veave du nom de Servilia et un jeune file d'un peu plus d'un an (1), qui portait son nom. A la suite de la défaite de Brutus, et peut-être aussi à cause des pertes qu'il avait subies dans les assauts donnés h Rome, Lépide dut se retirer au nord; mais, dérait à Cosa, en Étrurie, il s'embu'qua avec les restes de l'armée pour la Sardaigne, où il combattit avec peu de succès le gouverneur Caius Valerius Triarius (2), jusqu'à ce qu'il mouràt, tué par les fatigues et, dit-on, par le chagrin d'avoir découvert l'inâdélité de sa femme. Les restes de son armée furent conduits en Espagne, à Sertorius, par ua officier du nom de Perpenna.

César avait été assez heureux et assez avisé pour ne pas entrer dans ces affaires qui avaient si mal tourné. Hais ambitieux comme il l'était, il lui tardait de faire parler de lui. 11 était né dans une famille très ancienne^ mais déchue et abâtardie, dans laquelle, en remontant à six générations, personne n'était arrivé à une magistrature plus haute que lapréture; qui s'était apparentée avec des parvenus tels que Marins et avait cherché des alliances dans la bourgeoisie capitaliste, échappant à la ruine, mais sans réussir toutefois à s'enrichir {3). Si César pouvait faire bonne figure et vivre largement, il le devait à la sagesse de sa mère Aurélia, noble modèle de l'antique matrone romaine (4). Il fallait donc qu'il se mit en évidence, et se sentant plus hardi pour les épreuves d'éloquence que pour les

(I) Les considérations de Btndm. L. M. I, B., S et suiv., me persuadent qu« Brutus D&quit eo 79 ou en 78 avant Jëtus-Clirist et non en SS, comme on l'admet généralement,

(ï) Abc: in Bcaur , p. 19 : (Okel )7 B. C. H.. H. p. 265, n 87.

(3) Cela me parait, eo l'absence de documents précis, une juste conclusion tirée par Dadhinn, G. R., III, 733, de l'histoire des premières auoées de César.

(*) Voy. D»™*KN, G.R., III, 188.

Iti GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROUE

mouvements révolutionnaireB il accusa en 77 deux pnisssDts personnages de la coterie de Sylla, Cornélius Dolabella d'abord, ami da dictateur et ancien gon- Terneur de la Macédoine, puis un autre général de Sylla, GaiuB Antonius Ibrîda, au sujet des dommages, commis en Grèce pendant la guerre. Ces accusations avaient un but politique. Après avoir réduit au silence les tribuns du peuple, dont le droit absola équivalait dans la démocratie romaine à ce qu'est ta liberté de la presse dans les régimes actuels; après avoir détruit le parti populaire, terriâé la classe moyenne, le peuple et les chevaliers qui en avaient été la force, le gouvernement conservateur avait pu abuser trop facilement du pouvoir, de sorte que la réactiou couservatrice, malgré les réformes de Sylla, avait accru la corruption politique. A Rome les questeurs, jeunes gens frivoles pour la plupart, bien vite ennuyés de chiffres et d'affaires de finances, laissaient faire les grefBers du Trésor qui abusaient de leur confiance, admettaient de fausses créances, négligeaient de faire payer les débiteurs de la république, gaspillaient de toute façon les deniers publics (1). Des hommes violents, cufHdes, sans scrupules, qui souvent s'étaient déshonorés dans les répressions de Sylla, comme Caius Verres, Cneus Dolabella, Publius Cethegus, se faisaient facilement étire anz magistratures et disposaient d'une grande autorité au Sénat, parmi les nobles nombreux et indolents. Dans la Gaule narbonnaise, les financiers corrompaient les gouverneurs, qui, par la fraude et la violence, usurpaient les terres des peuples libres de la frontière, et leur affermaient ces terres à vil prix^S). Dans toutes les

provinces, les gouverneurs commettaient des cruautés et des rapines qui n'étaient jamaÎB punies. A Rome il n'y avait aucune garantie pour la justice; les tribunaux sénatoriauz reconstitués par Sylla fonctionnaient encore plue mal que ceux des chevaliers, tant il était facile à tout homme riche et puissant de se faire absoudre, en employant l'intrigue et l'argent (i). Le public était mécontent de ce désordre; et César espérait porter atteinte an gouvernement et à son crédit en accusant des personnages aussi puissants.

Hais l'impatience avait ponssé César à se montrer à un moment qui était peu propice. En effet la terreur qu'avait inspirée Lépide une fois calmée, une peur plus grande s'emparait des esprits. Sertorius, le petit propriétaire de Norcia qae sa mère avait envoyé faire ses études pour qu'il devtnt avocat, et qui s'était fait homme de guerre, reprenait inopinément en Espagne la défense d'une canse que tout le monde croyait perdue. Il avait conquis presque toute la péninsule, codbtruit un arsenal^ organisé une armée, créé une école pour y faire donner une éducation latine aux Ûls de la noblesse espagnole. Il avait accueilli les fugitifs du parti de Harius ; il avait choisi parmi eux un sénat, et il avait infligé plusieurs défaites à Hetellns Pins. A l'antre angle du monde Hitfaridate, alarmé par la résistance du Sénat qui ne voulait pas mettre par écrit le traité de DardanoB, se préparait avec une ardeur extraordinaire à une nouvelle guerre. Il fournissait de l'argent, et il s'entendait en cachette avec les pirates dont le nombre et l'audace avaient augmenté dans la Méditerranée pendant le désordre de la révolution ; il accumulait des approvisionnements; il fabriquait des

(1) CicÉHOH, in Virr., A .1., 13, ST-tO; 15, 43-<S.

armée ; et convaincu, par l'expérience mftme, qu'une «rmée petite mais valide valait mieux que les armées orientales, dont le nombre était plus encombrant qu'utile, il essayait d'organiser avec l'aide de nombreux Italiens qui étaient passés i son service une armée plus petite, à la romaine (1). Bien des gens à Rome s'inquiétaient en voyant ainsi le temps à l'orage, exactement comme en 89 : la guerre civile dans le pays, Mithridate prenant les armes, les pirates toujours plus nombreux et plus audacieux. On soupçonnait même une correspondance et une entente à travers la mer, entre l'Espagne et le Pont (2). Au milieu de telles inquiétudes les accusations lancées contre des personnages puissants, même si elles étaient justes, rappelaient trop les scandales dont les tribuns du peuple s'étaient servis pour troubler la république, étaient facilement dénoncées par les scélérats comme des menées révolutionnaires, et épouvantaient les honnêtes gens timides qui, tout en se réjouissant en secret de voir poursuivre la canaille puissante, n'osaient soutenir les accusateurs. De fait les deux accusés, malgré l'éloquence de l'audacieux jeune homme, furent absous^ et César, à la suite de ses procès, déplut encore davantage aux grands qui regardaient d'un mauvais œil ce pétulant et dangereux neveu de Marins (3). Il comprit qu'il avait commis une imprudence, et que le moment était encore favorable aux jeunes hommes qui avaient servi la cause de Sylla, comme Pompée. Celui-ci était revenu de sa guerre contre Brutus encore plus orgueilleux, plus ambitieux, plus sAr de lui qu'il ne l'était avant son départ ; il avait conservé son armée sous les

(1) RRiNtcR, M. B., 315 et suit.

(2) Sallcitb, HUt., Il, iLvii, S et luiv.

(3) BDtTOMB, Çat., 4. '

armes dans le voisinage de Rome, et il avait tellement intrigué pour être envoyé en Espagne au secours de HetelluB, contre Sertorius, que le Sénat, dans sa faiblesse, redoutant une révolte de l'armée, y avait coftseoti, bien que Pompée n'eût encore été élu à aucune magistrature (1). Découragé, César se décida à retDurr ner en Orient, à Rbodes cette fois, la ville à la modct pour les jeunes gens ricbes de Rome qui voulaientee perfectionner dans l'éloquence. Mais il lui arriva aufri sitdt dans son voyage une aventure désagréable : il fi^ pris par les pirates, qui le gardèrent comme prisonniec à bord pendant cinquante jours, jusqu'à ce qifô Rjsseat revenus ses affidée, entre autres son esclave Epicratès, qu'il avait envoyés en Asie cbercber l'argent nécessaim pour son rachat. C'était là un fâcheux contre-temps qui devait amuser bien desgensàRome; mais l'ambitieux jeune homme chercha & s'en consoler en mandant i Rome, quand il eut recouvré ta liberté, ud récit pro^ bablement très exagéré de son séjour au milieu des pirates. Il aurait vécu quarante jours au milieu d'eux comme un prince entouré de ses esclaves, tantôt jouant avec eux, tantôt leur récitant ses poèmes, tantât. les menaçant de les faire tous pendre, s'ils lui rendaient la liberté; il ajoutait qu'une fois libre il avait réellement armé un vaisseau, leur avait donné la chasse et eni avait fait mettre en croix plusieurs (2). Quoi qu'il en Eoit, à Rhodes il se mit tranquillement et sérieusement à étudier, tandis qu'autour de lui, à son insu et à l'insu de tous, le monde se renouvelait, è. mesure que disparaissait la génération révolutionnaire de Mati^ et de Sylla et que s'avançait la génération nouveUfl

de ceux qui étaient nés vers l'an 100 avant Jésus- Christ.

La timide sagesse des hommes s'était encore une fois trompée. Lee calamités de ces années terribles n'avaient pas rniné pour jamais l'Italie; U terreur de la révolution et de la réaction une fois passée, elle se reprenait à vivre, à agir, à espérer ; elle cherchait à s'adapter aux conditions nouvelles crées par les évé> nements et i en tirer la plus grande somme possible de bonheur. C'est U lot étemelle de la vie des peuples, et plusieurs causes permettaient â l'Italie de l'accomplir. Même les destructions et les ravagea de la guerre civile avaient servi jusqu'à un certain point à rétablir dans la société italienne l'équilibre entre la richesse et les besoins. Assurément des massacres aussi grands que ceux dont la guerre civile et la guerre d'Orient avaient été la cause auraient ruiné un petit peuple sujet et tributaire, pauvre de capitaux et d'esclaves, vivant de son ti>avail, parce qu'ils lui auraient fait perdre une partie trop considérable des hommes aptes à la guerre et i la production. Hais ces massacres étaient an contraire un avantage pour une nation telle que l'Italie, oit tant de gens luttaient pour exploiter à leur profit la suprématie politique déji acquise sur les peuples du bassin méditerranéen, et pour vivre sur le travail des esclaves et des sujets. Ces gnerres avaient diminué le nombre des concurrents à l'exploitation de l'empire; la violence de la lutte s'adoucissait; dans beaucoup de familles décimées par la révolution, les survivants se trouvèrent plus riches au retour de la paix, malgré les pertes subies pendant la révolution. La révolution avait en outre décrété en 86 la réduction des trois quarts des dettes, c'est-à-dire avait allégé beaucoup de patrimoines de leurs charges les pliia

LA CONQUÉTK lU

lourdes, en compensant ainsi pour bien des ^ens, et au détriment d'un petit nombre, les dommages des guerres civiles. L'Italie avait réorganisé pendant cette crise son armée, et si elle n'avait pu sauver son empire qu'au prix du traité de Dardanos, elle avait pu, après la victoire, faire payer par l'Asie et par la Grèce une partie des frais de sa révolution. Sylla avait capturé en Asie et vendu aux Italiens un grand nombre d'esclaves; il avait confisqué en Grèce beaucoup de terres appartenant aux vÛles et aux temples et il les avait louées A des capitalistes italiens; il avait versé an Trésor les restes du butin asiatique, quinze mille livres d'or et cent quinze mille livres d'argent, qui équivaudraient aujourd'hui à près de vingt mil* lions de francs et qui alors valaient bien davantage. Si on pouvait connaître les sommes données par lui aux soldats en Asie et qu'ils rapportèrent en Italie, les sommes dépensées en Italie pour corrompre les soldats de l'armée démocratique, les sommes qu'il conserva pour lui ou qu'il donna à ses amis, on arriverait peut-être à une somme quatre ou cinq fois supérieure. Hais un effet encore plus important de ses victoires fut que, l'empire une fois sauvé, l'exploitation financière des provinces, et surtout celle de l'Asie, recommença de plus belle, nullement entravée par les décrets de Sylla qui avaient aboli l'ancien système de fermage. Si les chevaliers italiens ne prenaient plus & bail la dtme, les villes de l'Asie n'en avaient pas moins dû payer à Sylla vingt mille talents et les arriérés de cinq ans, contribution écrasante pour un pays ruiné par une révolution et une guerre, qui avait forcé les villes et les particuliers à emprunter des sommes énormes aux seuls grands capitalistes de l'époque, les capitalistes italiens. La situation de la Grèce, oaturel-

'Ib meut pi a S pauvre, était encore plus horrible. Rappelée 'pat leavilles et les particuliers besogneux, les 'capitalistes romains, queJ'on avait cbaesée et pour- BtaivÎB'avec tant de fureur dix ans auparavant, reparaissaient peu à peu en Orient pour y recueillir les débriB iiii terrible naufrage : à Délos, qui avait été si malti^àitée par Mithridate; & Patras, à Argos, eu Élide, en Xacofiie, à Ténos, à Hitylène, i Assos, k Lampsaque, dans la Bithynie même, qui était encore indépendante. -Partout ils prêtaient de l'argent aux villes et aux particttliers, s'emparaient d'une partie du commerce local fit d'exportation, se substituaient aux marchands indigènes ruinés par la guerre. Un jeune homme entre autres, un chevalier qui avait hérité de l'immense fortttfie de son oncle, l'un des plus riches publicains de Rome, Titus Pomponius Atticus, était allé peu après lès victoires de Syila à Athènes pour y faire ses études et échapper aux dangers de la révolution; mais il aVaU aussi trouvé dans la Grèce rançonnée et dévastée un champ fructueux pour l'emploi de ses capitaux, le moyen d'accroître son savoir par les études et sa for* tune par les prêts. Naturellement la Orèce et l'Asie n'étaient plus, après que tant d'aventuriers avides y avaient passé, une proie aussi riche qu'autrefois, aux temps de l'annexion; car la partie la plus considérable des richesses accumulées sous les Attalides avait été déjà saisie et emportée par les financiers italiens, les magistrats de Rome, les généraux de Mithridate. Néanmoins il y avait encore, surtout en Asie, des métaux précieux, des objets d'art, des édifices, des artisans habiles en toute espèce de travail, des paysans qui labouraient et exploitaient cette partie si fertile de l'ancien monde; et les capitalistes pouvaient hypothéquer à leur profit les récoltes futures de lamalheu-

reuse province, s'emparer des etatues, Aea tableaux, de la vaisselle d'or, des maisoDB, des champs, des édi* fices publics, des hommeB même; ils réduisaient en esclav^e les paysans qui ne payaient pas leurs dettes, ou acceptaient en paiement les enfants des débiteurs. Beaucoup de financière se rendirentaussi dans la Gaule narbonoaise, où les impiîts levés pour l'armée qui combattait en Espagne contre Sertorius obligeaient les particuliers et les villes A s'endetter. Enân en Italie même, si la révolution avait détroit beaucoup de richesses, elle en avait remis en circulation d'autres qui gisaient inutiles depuis des siècles, comme les trésors déposés dans les temples etles biens de mainmorte vendus par le Sénat. En somme l'Italie avait trouvé des compensations considérables aux pertes subies dans la guerre et la révolution. Quant aux confiscations et aux pillages faits pendant la révolution démocratique et sous la réaction, cette masse immense de biens avait changé de mattres, mais n'avait pas été détruite; et si les propriétaires dépouillée avaient mille raisons de ee plaindre, la nation entière n'avait pas reçu de ce bouleversement un grand dommage économique. Ces biens existaient toujours; et les nouveaux propriétaires n'étaient pas moins désireux que les anciens de les exploiter et d'en jouir. On s'explique ainsi jcomment, à si peu de distance d'une révolution et d'une réaction si terribles, pendant que César étudiait A Khodes, le luxe augmenta singulièrement. Parmi les esclaves capturés en Asie par Sylla pendant la guerre d'Orient, et vendus aux marchands italiens (1); parmi ceux que les financiers achetèrent ensuite en Asie ou que volèrent les pirates, il y avait d'habiles agricol-

(l)A.niEH.Mith,6l.

teurs, des teinturiers, des tieserande, des parrumeurs, des cuisiniers, des sculpteurs, des peintres, des forgerons, des ciseleurs, des musiciens, des ingénieurs, des architectes, des faommes de lettres, des grammairiens, hommes et femmes à l'intelligence une et prompte, qui apprenaient facilement, quand ils ne les savaient pas encore, tous les arts permis ou défendus. Ces esclaves répandirent les premiers le nouveau luxe, dès que les familles se disposèrent à jouir tranquillement de ce qu'elles avaient acquis ou sauvé dans la révolution, et ils apprirent aux maîtres du monde à ne plus dépenser les richesses des conquêtes dans un luxe barbare et pour satisfaire des appétits grossiers, mais àafBnerles mœurs, à améliorer l'agriculture, à étudier, à jjouir des beaux-arts, à rendre le vice lui-même plus élégant. Tandis que César étudiait à Rhodes, il se formait rapidement à Rome une higk life italien, dont faisaient partie des financiers très cultivés et étrangers i. la politique, comme Titus Pomponius Atticus; des millionnaires qui, comme Pompée et Crassus, faisaient de la politique par ambition; des jeunes gens de vieilles familles nobles qui avaient recouvré leur fortune pendant la révolution, comme Lucius Domitius ^nobarbus (1), et des jeunes gens des familles riches ou aisées des municipes, qui, après avoir reçu dans leur famille une éducation soignée, étaient venus à Rome mener la vie mondaine ou acquérir de la gloire dans l'éloquence, les magistratures et la guerre, comme Cicéron, Varroa, Caius Octavius, fils d'un riche usurier de Velletri (2); des avocats célèbres comme Hortensius, qui gagnaient de grosses sommes à

<1) ËicÉnoN, in Verr.. A., II, 1, S3, 139.

(i) Drohann, g. a., IV, ÎK.

défendre les gouverneurs accusée de concussion; des hommes sarants comme Valerius Caton et Cornélius Mépos; des courtisanes des pays d'Orient parvenues à un grand renom de beauté; des savante de Grèce et d'Asie accueillie dans les grandee maisons de Rome; des dames émancipéee, faisant de la politique, savantes en grec et en philosophie. Dans ce high life, chacun communiquait aux autres ea paesion la plus forte : les hommes studieux donnaient le goût de la culture aux financiers et aux politiciens; les viveurs faisaient sentir l'attrait des plaisirs aux lettrée et aux hommes d'affaires; les Onanciers indiquaient l'esprit, einon toujours l'habileté de la spéculation aux viveurs, aux guerrière, aux hommes d'État : et peu à peu toutes lee passions s'attisant au contact mutuel, le train de vie devenait plus dispendieux et plus rafiiné. Chacun désormais devait posséder des villas à la campagne et dans les stations balnéaires, qui commençaient à être à la mode, comme Baïa (1). Il fallait avoir beaucoup d'esclaves, dont chacun ava'it eon office particulier (2) ; non seulement des laquais et des porteurs de litières (3) et de lampes pendant la nuit (4), mais des musiciens (5), des secrétaires (6), dee bibliothécaires, des copistee (7), dee médecins (8). Il fallait se servir

(1) C'est aioBi que Cobreuds Nipos, Att., iiv, 30, considère conmw turpND&nt qu'un homme aussi riche qu'AtUcus n'ftit poiBédi Mtiïlam luËurbanom aul muTilimam lumpfuetam villma. T07. vueX ViRBON. A. A., 1. iiii, 6.

(2)CiciH0N, inPM.,n, fiT.

(3) ClTDLLB, X, 16 et SUIT.

(*) V*i,KBiii9 Hjiihus, VI, viii, 1 ; StJBTOîtï, Aug., 29. - (6) CiritMï, i^ Vtrr.. A,, II , 5. !5. 8*.

(0) SCÉTONB, CtEl.,T4.

(7) CoBNBLiita NBPt)a, AU-i Liivii, S ; Maroiuhdt, Y. P.I . .

(8) Suétone, Cœt., t; Sbhéqdb, Dt btn., m, 24.

ISt GRANDEUB ET DECADENCE DE ROME

d'objets fabriqués tous à la maison par les esclaves {*), à l'exceptioD des choses rares et de grand luxe que l'on faisait venir de paya lointains. Il fallait posséder des œuvres d'art grec, des tables de Delphes, des vases de Corinthe, des tasses, des candélabres, des margelles de puits sculptées, des statues, des peintures, des bronzes. Beaucoup de riches financiers et de sénateurs abandonnaient les maisons simples et étroites où ils étaient nés, et ils se faisaient construire des palais encore plus vastes et plus somptueux que celui de Lépide^ pleins d'imitations gréco-asiatiques, avec des salles de réception et de conversation, une bibliothèque, une palestre, une salle de bains, des ornements de stuc et des peintures murales (3). L'usage se répandait de correspondre par lettres, et par suite le besoin d'écrire aux amis, l'impatience d'avoir leur réponse et de savoir ce qui se passait à Rome et dans l'empire; l'usage d'envoyer continuellement des esclaves dans les régions les plus éloignées de l'empire. On s'invitait fréquemment à dîner ou à venir à la campagne; l'hospitalité généreuse devenait obligatoire; il fallait voyager non plus avec une petite suite, mais avec de nombreux esclaves (3). Le luxe des funérailles grandissait; la mode se répandait de tombeaux de famille monumentaux, élevés, pour attirer l'admiration du public, sur les grandes routes d'Italie (4); le costume devenait plus varié et plus orné; le luxe de l'argenterie augmentait, ainsi que la variété et le prix des étoffes (5). 11 se formait pour les riches

(1) CicÉBOH, in Pi... 87, 87.

(3) ScHiLLËi-VoiGT, 3Si: l'iJNE, H. N, XXXVl, IV, IJO; Fhis^

LAENI<EH,S.C. n.,III, 88.

(3)8u6TosK,Cœs., i; l'LVTURQOB, Cat. V., a. . (t) SCHtLLBn-VOIOT, 396,

LA CONQUËTK . ISS

de Rome et d'Italie ce code conventionnel de l'élégance dont les classes riches, k mesure que la civilisation progresse, sont de plus en plus esclaves, jusqu'à en perdre le sentiment du sérieux et de la réalité de la vie; et les jeunes gens l'observaient, le propageaient, l'imposaient aux autres avec un zèle, une chaleur, une violence qui toujours choquaient les vieillards attachés k la rude simplicité des anciennes mœurs. Cependant il y avait encore parmi ceux qui protestaient un jeune homme de famille noble et riche, descendant de Gaton le CenseuFj HarcuB Portius Caton, qui se révoltait à sa façon contre la tyrannie de l'élégance â laquelle voulait le soumettre la jeunesse dorée de Rome, et il sortait de temps en temps sans chaussures ni tunique, pour s'habituer, disait-il, à ne rougir que des choses honteuses par elles-mêmes et non par convention (1).

Les besoins de l'esprit augmentaient aussi, et dans les hautes classes de l'Italie se répandait cette soif ardente du savoir qui est le signe des grandes époques de l'histoire. Un jeune homme d'une famille distinguée ne pouvait plus se dispenser d'aller passer quelques années en Grèce ou en Orient pour y suivre les cours de rhéteurs ou de philosophes célèbres, comme était en train de le faire César. Tous apprenaient à prononcer des discours, i. écrire des vers et de la prose ; tous voulaient avoir une culture variée, encyclopédique, et lire des livres sur tous les sujets : rhétorique, esthétique, histoire, géographie, agronomie, stratégie, tactique, poliorcétique, philosophie, médecine. L'encyclopédie d'Aristote apportée en Italie par Sylla eut de nouveau une grande vogue (2). Cette encyclopédie avait

(i) Pluiàroue, Cat. P., 6.

(i) ViHRoN, De re rutt. ii, v, 13, dit que lira Ariatote âtaitune eipresaion presque proverbiale, qui sigaiOait filre «avant en

' été peu prisée des spécialistes qui, pendant les deux siècles précédents, avaient étudié dans la solitude discrète des vastes musées entretenus par les roisd'Orieut les Bcieuces spéciales, l'astronomie, les mathématiques, l'histoire littéraire. Elle fut admirée de nouveau alors que, les classes élevées de l'Italie ayant à administrer un vaste empire, heaucoup de g^ens devaient être tantôt guerriers, tantdt hommes d'Ëtat, orateurs, juges, financiers, organisateurs de Tètes et de travaux puhlics, amiraux, agriculteurs, ambassadeurs ; et avaient besoin de posséder non pas telle ou telle science spéciale, mais une vaste culture générale qui leur servit à comprendre vite n'importe quel sujet. Aristote, le philosophe des empires en formation, le maître d'Alexandre d'abord, des Arabes ensuite, offrait aux fondateurs de l'empire italien une encyclopédie vaste, bien ordonnée, écrite avec simplicité et clarté, riche de faits et de ces idées générales qui, même imparfaites, sont si nécessaires à qui doit s'aventurer dans l'inconnu d'un immense avenir, parce qu'elles donnent une direction dans la confusion des choses contingentes et empêchent de changer de route à chaque contradiction passagère des événements.

Cet accroissement du luxe et des besoins répandait aussi l'esprit de spéculation dans les hautes classes. Sylla avait pu rétablir les vieilles institutions romaines, mais l'esprit de l'époque aristocratique se perdait rapidement dans la nouvelle génération. Même dans la noblessehistorique disparaissait l'ancienne répugnance pour les spéculations et les affaires. Les grands financiers et les grands propriétaires, les vieilles familles.

aristocrates et les parvenus million aaires commençaient à se mAler et à former une classe unique d'hommes d'affaires et de faiseurs d'argent dans laquelle devait s'affaiblir le vieil antagonisme entre les chevaliers et le Sénat, entre la bourgeoisie capitaliste et la noblesse militaire et politique... En même temps commençait une transformation profonde dans . l'économie de l'Italie. Pendant le demi-siècle précédent, les capitaux italiens s'étaient de préférence portés & l'étranger, surtout en Asie, pour exploiter les provinces récemment conquises, tandis que très peu de capital avait été employé en Italie et dans l'agriculture. En général si les propriétaires peu riches avaient cherché à faire des améliorations agricoles, les grands propriétaires, ceux qui avaient accaparé les terres des petits propriétaires ruinés, plus préoccupés d'agrandir leurs domaines que de faire progresser l'agriculture, s'étaient bornés à former des kUifundia cultivés par des eeclares on a transformer les anciens propriétaires en cobni, qui continuaient à suivre les systèmes surannés de culture. Hais depuis que les provinces, et surtout l'Asie, trop exploitées et ruinées par les guerres, commençaient â donner de moins beaux revenus, les capitaux se tournèrent vers la terre.

C'est alors que commençait en Italie cette Bèvre d'améliorations agricoles qui devait en uo siècle accomplir l'admirable transformation de la culture à peine commencée pendant les cinquante années précédentes (i). Tous les grands ou tes moyens propriétaires achetaient des esclaves, mais ils apportaient à les choisir un soin inconnu des anciens ; ils s'efforçaient d'avoir parmi les rudes esclaves propres aux

(1) NitHN, I, !.. iss. .

ISS GBANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

fatigues les plus dures et enferinés daae les Eombres ergastules des ouvriers et des cultivateurs plue intelligents, mieux traités et capables de perfectionneF les cultures et d'accroitre les revenus (1).

Rhodes était alors le marché mondial du vin (2); la Grèce, les fies de la mer Egée, l'Asie Mineure étaient la Bourgogne et la Champagne du monde antique, les pays qui exportaient le divin breuvage dionysiaque dans les régions où le raisin ne mûrissait pas ou dans ceux où les riches dédaignaient le vin grossier du pays. Dans les bandes d'esclaves orientaux que Sylla avait vendus à l'Italie, que les pirates, les publicains et les marchands italiens volaient et achetaient en Asie pour les expédier en Italie, se trouvaient beaucoup d'agriculteurs qui connaissaient à fond la culture de la vigne et de l'olivier, les soins à donner au vin et à l'huile. Les financiers enrichis par le fermage des gabelles, par les fournilures militaires et l'usure en Asie, les propriétaires pourvus de capitaux, les nobles d'ancien lignage, comprirent qu'on pouvait tenter d'enlever à l'Asie et à la Grèce leur supériorité vinicole, d'autant plus que la consommation du vin et de l'huile augmentait en Italie. Ils achetaient donc des esclaves orientaux ; ils leur faisaient planter en grand dans les régions favorables (3) la vigne et l'olivier, choisissant des endroits voisins de la mer ou des routes, par exemple tes plaines de la Romagne, les environs de Faenza (4) et la Sicile (5). Les fermes furent construites avec plus de soin, de fa^on à ce que

(1) Voy. Vahbon, fl. fl., I. lïii. i et 5; », i, 4.

(S)Nl9SEN, I.'L. tSI.

(3) Id., 139.

<4) V«i.BON, R. R-, I, II, 7.

(S) FniNCBiMA, Let con4itiont iconamguti dt la Sicile à l'époqut ie Verrii. Poterme, 1897, 1, 26. . .

les esclaves y fussent mieux pour habiter et pour travailler (1). Les troupeaux errants avaient été la spéculation préférée de la noblesse ronaaine au siècle précédent, mais ils n'étaient qu'un objet d'insouciance aristocratique à la belle époque de l'a^ pidilicut; la nécessité au contraire, & mesure que le sol enchériBsait et que la vie devenait plus dispendieuse en Italie, apprenait maintenant à perfectionner l'élevage, à choisir comme chefs bergers des esclaves d'une certaine intelligence et d'une certaine instruction, à se préoccuper de la race des animaux, des croisements, de la nourriture, de l'hygiène (2). Bien des propriétaires se livraient à l'élevage en dehors de l'Italie dans les régions les moins peuplées et les plus barbares. Ainsi Atticus possédait de vastes terres et d'immenses troupeaux en Epire (3). On essayait aussi en Italie l'élevage rationnel du cheval et de l'âne (4). Les gouverneurs et les ofiiciers, dans les régions où ils voyageaient pour des opérations militaires ou pour leur administration, commençaient à observer les plantes, les animaux, les troupeaux et les soins qu'on leur donnait; ils interrogeaient les gens et acquéraient des connaissances utiles (5). Un très grand nombre de gens, même parmi les nobles, s'adonnaient à des spéculations financières, et cherchaient en se servant de courtiers et d'agents d'affaires à prêter de l'argent à un taux élevé, surtout en Asie; ils déposaient des capitaux auprès des banquiers de Home et d'Ëpbëse pour les faire fructifier ;

(1) V*B»ON. R. R., 1, II, is.

(I) Voyez lout le second livre de Vorron et spécialemcat, 11, u, 7 et SUIT.. H. m, 8 et suiv.. 11. vu, 16 1 U, i. 3 ; 11. ï, 10. (3) VisiiON, R. R., Il.préf., 6; II, ii,SO; CobneliusNefos, Jtl.,

ils acquéraient des parU$ ou des particula — noug dirions aujoard'hui des obligations et des actions — de la société des publicains qui affermaient les domaines, les gabelles, les fournitures de l'empire (1). D'autres exploitaient des gisements d'argile et fabriquaient des briques ou construisaient & Rome des maisons de rapport qu'ils louaient à ta classe moyenne ou au petit peuple qui augmentait tous les ans. On spéculait beaucoup sur les esclaves orientaux, habiles dans ces arts de luxe dont les produits étaient de plus en plus demandés; on achetait des architectes, des grammairiens, des médecins, des stucateurs, pour les louer à ceux qui avaient besoin d'eux ; ou encore on les affranchissait à condition qu'ils rendissent à l'ancien patron une partie de leur gain professionnel.

Les hautes classes d'Italie commençaient en somme à étendre comme une toile, de Rome sur l'empire, un vaste système de profits multiples; la bourgeoisie moyenne des villes secondaires d'Italie ne manquait pas de suivre leur exemple, comme aussi le menu peuple des petits propriétaires, des colons pauvres, des artisans émigrés d'Orient, des aflrancbis de tous les paya, des malheureux ruinés par la guerre civile. A Rome ces mêmes hautes classes excitaient dans le petit peuple la passion des divertissements et de la gourmandise en augmentant la splendeur des fêtes que les candidats et les magistrats donnaient au peuple et la somptuosité des banquets (2), où le peuple commençait & apprécier le bon vin, les grives, les poulets, les oies et même les paons (3). Dans les petites villes et dans les campagnes d'Italie, les soldats de Sylla étaient de-

(1) CicinoN, Pro lijf Mon., vu, 18; Vilerids tUxuiD», VI, is,T.

{tf V07. CicéROH, Di off., II. xvr, BT.

(3) Vabhon. B. a.. 111, VI, 6 ; Il[, v, S ; lU, 11, te.

veDUS des exemples vivants des vices et d<i luxe appris 60 Orïent, de l'ivresse, de la débauche, de la fastueuse ostentation des métaux précieux (i) ; et leur exemple éveillait les espérances, les ambitions, les instincts aventureux, l'esprit mercantile des jeunes gens dans les familles des petits propriétaires et des colons. Lea plus pauvres s'enrôlaient dans l'armée espérant s'enrichir dans de lointaines expéditions ; d'autres, qui avaient un petit capital, essayaient un traâc (2) ; d'au-? très enfin s'ingéniaient, en cherchant à imiter le riche propriétaire voisin, ài acheter quelque esclave, k ae semer que le grain nécessaire pour se nourrir eux et leurs esclaves, et à planter, dans ce qu'il leur restait de terre, de la vigne, des oliviers, des arbres à fruits, des fleurs pour les abeilles, de façon à retirer de la vente de ces produits de luxe un profit en argent (3). L'accroissement des dépenses du peuple augmentait à son tour les spéculations lucratives des riches capitalistes et des nobles dont quelques-uns tentaient de . faireunpetitcommerce au moyen d'esclavesou d'affranchis, en ouvrant dans leurs palais une boutique et en y faisant vendre les produits de leurs propriétés par un commis qui était souvent un esclave ou un affranchi. La prospérité revenait ainsi à ceux qui avaient survécu à la terrible époque des guerres civiles. L'esprit mercantile s'étendait encore davantage que dans la génération précédente. Le prix des choses, la valeur des terres et du travail augmentaient. L'Italie traversait une de ces époques heureuses de rapide accroissement des richesses, où les occasions de lucre naissent les

(]) SiLLDSTE, Cat. C, 11 ; Cic, m Cat., ii, ii, 20. (S) P&r exemple, Ventidiui Buius, Adld-Gelle, XV, 4, (3) Par exemple, Vihron, De re ruil., 111, xvi, 10, le père do Tlrgil« Doiulua. p. S4, 10.

16g GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

unes des autres et se multiplient av<^c uoe rapidité progressive. Aux catastrophes de la révolution succédait une rapide renaissance ; l'efTort pour conquérir la richesse, la puissance, le plaisir devenait plus universel et plus intense ; cette bourgeoisie italieDoe de propriétaires et de marchands, d'hommes cultivés et de politiques ambitieux, qui se Formait depuis un demisiècle, allait s'enrichir, s'instruire, disputer avec plus d'énergie le gouvernement de l'empire à la vieille aristocratie romaine (i).

(i) Un grsad nombre des faits cités id pour documenter le «ommencemeat de ce mouvement de m'eurs et do fortunes appartienneot & une époque ud peu plus récente; main j'at cru pouvoir m'en servir parce qu'il m'a paru vraisemblable que ce changement qui était dâj& accompli entre l'an 50 et l'an 40 avant Jésue-CliriGt ait commencé entre 80 et 70, c'est-a-dtre t une époque où la crise révolutionnaire avait été surmontée et où une nouvelle génération arrivait avec des forces nouvelles pour continuer l'œuvre de la précédente, Varron en eliet, dans son livre si précieux sur l'agriculture Siuquel j'ai beaucoup puisé, résume tous les progrés accomplis pendant sa génération.

vu

LA CONQuStB DB la BITHTMIS

A cette grande transformation sociale correspondait UD changement profond dans l'esprit public. La Bituation créée par la révolution et la réaction ne pourait durer longtemps. Peu à peu, sans s'en apercevoir, à mesnre que la vieille génération disparaissait, lea classes et les partis qui s'étaient combattus avec tant de violence oubliaient leurs rancunes et se rapprochaient dans un égal désir de conciliation. Dans la classe moyenne de l'Ilalie se calmait cet esprit révolutionnaire et antiromain, qui avait déchatoé la guerre sociale et poussé tant d'Italiens à rejoindre les rangs de Hithridate. L'épouvante de la terrible réaction de Sylla d'abord; la paix, l'action du temps, la prospérité renaissante ensuite apaisaient cette classe depuis longtemps dévouée à Rome, pleine de patriotisme italique, de sagesse prudente. A mesure qu'ils plantaient des oliviers et des vignes, qu'ils .bAtissaieot des maisonnettes, ou achetaient des esclaves, ou s'enrdlaient dans les armées, les petits propriétaires, les œloni, les marchands et les entrepreneurs de toute l'Italie devenaient partisans de la paix, amis de l'ordre et patriotes; ils oubliaient les grands services que la révolution avait rendus à leur cause; ils prenaient en haine et

considéraient comme des traîtres les nombreux révolutionnaires de la génération précédente que la misère et les persécutions avaient fait passer au service de Mithridate; ils abandonnaient Sertorius, le dernier héros survivant du parti de Harius, le cbampioa indomptable de la révolution italique. Pompée, en effet, était devenu très populaire dans toute l'Italie parce qu'il avait remporté sur lui quelques succès, da reste peu importants. En même temps l'esprit réactionnaire s'affaiblissait dans les classes riches et même dans la noblesse. La guerre sociale, la réduction des dettes, les proscriptions tombaient dans l'oubli; on commençait à se persuader que les crainles d'une nouvelle révolution étaient très exagérées; on constatait surtout que l'émancipation de l'Italie, cette réforme qui avait tellement effrayé les classes conservatrices pendant cinquante ans, s'était accomplie sans aucune des catastrophes redoutées. Bien que le nombre des électeurs eût augmenté et s'élev&t & près de neuf cent mille, la petite oligarchie des électeurs résidant à Rome qui, en s'opposant à l'extension du suffrage, avait déchaîné une crise si terrible, se trouvait, à peu près comme auparavant, maltresse de l'État et de l'empire. Comme les comices se tenaient tous les ans à Rome, les électeurs qui résidaient dans les différentes parties de l'Italie ne pouvaient pas faire plusieurs foi» par an le long voyage de Rome et ils n'auraient pu exercer leurs droits sans une réforme qui e&t aboli l'antique centralisation des fonctions politiques à. Rome. Hais le triomphe de la réaction et le terrorisme de Sylla avaient d'abord apaisé cette agitation, et bientôt d'autres préoccupations rendirent indifférent à la plupart des gens l'exercice de ces droits, pour la conquête. desquels tant de aang avait été versé. Le droit

LA CONQUÊTE iK

de cilé était apparu autrefois comme le remède de tous les maux, et les partis avaient tour à tour agité cette question pour échauffer les masses; mais maiotenant que les occasions de lucre et de fortune devenaient plus fréqaentes, la classe moyenne préréralt émigfer, s'occuper de ses affaires et gagner de l'argent. A quoi bon perdre son temps dans des luttes politiques, où il ét^it difficile k la plupart des gens de poursuivre un but précis, quand chacun pouvait travailler lui-même à améliorer son sort? Parmi tous les privilèges des citoyens romains, c'était justement du droit de voter aux comices que la majorité se souciait le moins, lais- Esnt les magistratures au pouvoir de la petite oligarchie qui résidait à Rome^ c'est-à-dire au pouvoir des classes riches. A Rome la classe moyenne, si forte dans les villes d'Italie, ne comptait presque pour rien, car "la majorité des électeurs y était composée de citoyens pauvres, libres ou affranchis, gui vivaient au service des classes riches, trouvant de l'ouvrage dans les travaux publics, faisant les maçons, les tisserands, les fleuristes, les charretiers, les tailleurs de pierre, se mettant au service des familles riches comme clie'nts. Or il était facile aux classes riches, tant qu'elles seraient unies, de dominer cette populace besogneuse ef de la faire voter pour ses candidats; de sorte qu'un homme de famille riche ou noble, ayant des relations dans l'aristocratie et dans le monde àes chevaliers, était sûr de réussir aux élections, et n'avait à craindre que la rivalité d'hommes de sa classe. Cette petite oligarchie de familles nobles et riches, de sénateurs él de chevaliers, qui vivaient i. Rome, ayant entre aux des liens d'amitié et de parenté, était donc mattresBe des magistratures, c'est-à-dire de la république et db l'empire, que lui abandonnait la classe moyenne'^

ISe GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

adonnée aux affaires; et & mesure qu'elle s'apercevait que sa puissance a'avait nullement diminué par l'effet de la révolution, beaucoup de ses membres — surtout les jeunes — osaient reconnaître que la constitution aristocratique rétablie par Sylla ue répondait plus aux besoins de l'époque. La réaction avait surexcité dans beaucoup de vieilles familles l'esprit aristocratique et romain; on voyait de nouveau des nobles vivre entre eux, éviter le plus qu'ils pouvaient les contacts avec les autres classes, même avec les chevaliers, agir et parler comme si tous les Italiens n'étaient encore que des sujets de Rome. Hais la nécessité des choses était plus forte qne ces extravagances. Les hommes clairvoyants comprenaient que la noblesse ne pourrait, une fois la crainte de la réaction passée, dominer les électeurs de Rome sans l'aide des riches chevaliers; et les chevaliers, piqués sur le vif par cette renaissance de l'esprit aristocratique, privés par Sylla de plusieurs de leurs privilèges, n'étaient nullement enclins àsoutenii indéfiniment la nouvelle constitution. La nécessité de quelque concession de ce côté s'imposait. En outre, si la classe moyenne de l'Italie se servait peu de son droit de voter, elle avait acquis, par la guerre sociale, le droit de ne plus être traitée comme une nation sujette. Cette crise terrible avait produit son effet sui tous les esprits; les hommes raisonnables de tous les partis reconnaissaient qu'il ne fallait plus négligei l'opinion de l'Italie, qui fournissait à la républiqui presque tous ses soldats et les officiers inférieurs, le: centurions. Or la classe moyenne de l'Italie n'avait plus pour la noblesse romaine le respect mêlé de crainte d'autrefois; et si elle s'attachait & la loi el détestait la révolution, elle détestait encore plus le gouvernement fondé par Sylla.

LA CONQUÊTE iffl

AÎDsi, tandis que César étudiait à Rhodes, le mécootentement contre le parti au pouvoir se répandait ea Italie partout et gagnait toutes les classes. Ce gouvernement de coterie ainsi fermé, ce régime de désordre et de corruption, dont tes horribles souvenirs de la' réaction augmentaient l'infamie, répugnait à un nombre toujours plus grand de gens, même de la noblesse, même de la coterie. Les abus des gouverneurs, la corruption des tribunaux sénatoriaux, les odieuses intrigues pour les élections et les kgationes liberœ (c'est le nom que l'on donnait au privilège accordé par le Sénat à ses membres de voyager gratis même pour leurs afïaires privées, d'obtenir des provinces le logement et les moyens de transport pour eux et leur suite sans payer) excitaient un mécontentement universel; les erreurs et la paresse de celte coterie tremblant de peur et divisée par tant de haines, de rivalités, de jalousies, achevaient d'exaspérer l'opinion publique. On négligeait d'une façon honteuse les intérêts publics les plus essentiels; on laissait Mithridate préparer sa revanche, les pirates capturer des citoyens romains, Sertorius triompher tout à fait en Espagne. Les sénateurs, qui n'avaient pu empêcher l'envoi de Pompée, mais qui étaient jaloux de tant d'honneurs accordés à un jeu ne homme, cherchaient même à lui faire manquer son entreprise en empêchant que le Sénat votât les fonds nécessaires; Pompée avait dû avancer lui-même l'argent nécessaire pour les soldats et pour les prépara^ tifs (1). L'Italie, reprenant confiance en elle^ réclamait une politique vigoureuse, et le Sénat sommeillait; il n'avait donné signe de vie, ces annéés-là, aux ennemis de Rome, que par une petite eipéditioo du proconsul

(1) PLDTARQDE, Pomp., M,

les GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

de Hacédoioe, Appius Claudius, en Thrace, que par une guerre contre les Dardaniens de Caius Scribonius Curion, qui était arrivé jusqu'au Danube; que parla conquête de Salone qui avait achevé une petite guerre en Dalmatie. A la suite de tant de scandales et à mesure que s'évanouissait la peur de la réaction, le souvenir de Sylta devenait odieux; on recommençait dans toutes les classes, même dans la noblesse, à admirer Marius, le vainqueur des Cimbres, qui avait réorganisé l'armée et qui symbolisait la démocratie victorieuse (i) ; on se dégoûtait de plus en plus des malversations, des iniquités, des corruptions de tant de membres de tacoterie dominante, surtout de la faveur et de la vénalité qui régnaient dans les tribunaux des sénateurs; on regretlait l'ancienne liberté de parole;onoubliaitles torts des tribuns du peuple, pour oe se souvenir que de leurs accusations que redoutaient les scélérats au pouvoir (â). Tous les ans, quelque tribun plus audacieux, comme Lucius Sicinius en 76, Quintus Opimius en 75, attaquaient la constitution de Sylla, excitaient surtout le peuple à la haine et au mépris des tribunaux aristocratiques (3). En 75, le consul Caius Aurélius Cotta, oncle de César, réussit même à faire abolir la disposition de Sylla d'après laquelle un tribun du peuple ne pouvait être élu à aucune autre charge (4).

Il en résulta bientôt un changement de la politique extérieure et intérieure, tandis que César était encore i Rhodes. Vers la fin de l'année 75 ou au commence-

(1) Napoléon 111. J. C, I. SSi. Vojr. Dion Cissius, XXXVl. 32 (discours de Catului. et CictuoN, in K«it., A, El, m, 35, Bt ; Pro Rab. perd i, 19.)

(!) CicÉBOH, Verr., A., I, iv, 44; Id., Pro Cluenlio, «viii, 77.

(3)Unoe, A. .1., III, 175.

(4) DRDM4NN, G. R., IV, 3BS.

LA CONQCËTE 1S9

ment de l'année 74 (1), le petit despote de Dithynie mourut, laissant en héritage aux Romains son royaume et ses sujets. C'était le second héritage échu en peu d'années au Sénat romain, mais un héritage plus onéreux que l'Egypte, car il devait amener une guerre avec Hithridate. Le roi du Pont ne pouvait pas laisser les Romains occuper la Bithynie sans perdre tout prestige en Orient. Qu'allait Taire le timide et inerte Sénat romain, qui avait peu d'années auparavant refusé l'Egypte? Il semhle en effet que tout d'abord le Sénat inclinait à refuser même la Bithynie. Mais cette fois l'opinion publique s'imposa. La Bithynie, oil les finan* ciers italiens avaient déjà commencé à faire des affaires (2) sous le règne de Nicomëde, possédait un vaste domaine de champs, d'étangs poissonneux, de mines (3) qui, une fois le pays annexé, pouvait être loué à des capitalistes italiens en même temps que les gabelles des riches cités grecques et des ports (i); la confiance renaissait; le patriotisme s'échauffait; on disait partout qu'il fallait venger le traité de Dardanos, qu'une guerre avec Mitbridate était inévitable (5). Contraint par l'opinion publique, le Sénat annexa donc la Bitbynie et déclara le flis de Nicomède illégitime. Il se forma aussitôt i. Rome une société pour affermer les biens de la couronne de Bithynie (6); et on commença à se dispuler le commandement de cette guerre que l'on prévoyait fructueuse et glorieuse. Un homme d'une famille à la fois illustre et mal

(1) Voyez l'Appeadice B.

<2)SuiT0NB, Can., ».

(3) CicÉRoN, De icg. agr., II, uï. M; II, ïv, W.

(t)ld.,iy.iO.

(5) PLOTABavE, Lue., s.

(6) CiCKtioH.Deleg. agT.,ll,xtx.Slt. C'est probftblenient la •ociétâ à laquelle il e*l lait plus tard alluiiou dan* Cicîkok, F.. XUI, S.

famée, Lucius Lucioius Lucullus, était consul cett& année-là. On soupçonnait son père de s'être laissé coi^ rompre en 102 par les esclaves révoltés en Sicile; on accusait sa mère, soeur de Mélellus Numidicus, d'avoir mené une vie très dissolue; son grand-père, étant consul, avait été compromis dans un vol de statues; son bisaïeul, étant édile, avait été accusé de prévarication (i). 1) se peut cependant que ces accusations aient été en partie des inventions ou tout au moins des exagérations dues aux haines terribles qui avaient sévi pendant la révolution. Quoi qu'il en soit, il est certain que la famille, malgré sa noblesse, était pauvre, et que Lucius, de même que son frère cadet Marcus, tout en recevant une éducation littéraire très soignée, avait grandi dans une demeure modeste, avec des habitudes simples, au milieu des grands souvenirs du passé; et il y avait contracté l'orgueil de caste et avait été imbu des principes conservateurs de la vieille noblesse romaine. Pendant sa jeunesse, Lucius avait assisté aux luttes terribles qui avaient préparé la révolution; et bien qu'il fût un helléniste passionné, il s'était en politique rangé, comme la meilleure partie de la noblesse pauvre, au parti de Rutilius Rufus, qui s'opposait à toutes les forces sociales nouvelles, à la démagogie et au capitalisme. Intelligent, actif, résolu, il avait été un des rares hommes de la noblesse, qui, comme nous l'avons vu, prirent part à la guerre civile; il s'était distingué comme officier de Sylla dans la guerre d'Orient; il avait combattu avec énergie la révolution ; mais, tout pauvre qu'il était, il n'avait pas pris part au pillage des fortunes des vaincus. Il avait épousé une femme sans dot, mais de famille très

(I) Drebanii, g. B., (V, 119. liO.

aristocratique, Clodia, flile d'Appius Claudius, qui était consul en 79, et après la guerre civile il avait obtenu en 77 la préture, en 76 le gouvernement de l'Afrique qu'il avait exercé avec honnêteté (i). En somme il était un de ceux qui représentaient avec sincérité, au milieu de tant d'aventuriers et de criminels, la seule chose digne de respect dans le gouvernement fondé par Sylla, la pure tradition aristocratique des temps anciens, remise en honneur avec si peu de résultats. Ambitieux, intelligent, honnête, mais orgueilleux, passionné, brusque dans ses actions, peu rusé, peu exercé dans la dissimulation et l'intrigue, il avait joué jusque-là sérieusement son râle de disciple dn RutiliuB Rufiis; it s'était vigoureusement opposé aux tentatives Taites pour renverser la constitution de Sylla, et en même temps il traitait durementet sans ménagements la partie la plus corrompue de la coterie régnante, la noblesse besogneuse et vicieuse, les aventuriers. Il avait eu de violents démêlés avec Lucius Qutntius, le tribun du peuple de cette année-là, et avec on des hommes les plus infâmes et les plus puissants de la coterie, Publius Cethegus qui, partisan d'abord, puis transfuge du parti de Harius, s'était enrichi avec les proscriptions, et qui était alors haï de tous en secret, mais entouré d'hommages et redouté comme le sont toujours dans les temps de réaction conservatrice les scélérats puissants (2). Naturellement, par cette politique il s'était attiré la haine de tous les partis. Dès qu'il fut question à Rome d'une guerre probable avec Mithridale, Lucullus jugea que personne n'avait le droit d'être désigné pour la diriger avant lui, car il avait déjà

iT2- GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

combattu sons Sytla contre Mithridate, et connaissait à fond les affaires de l'Orient; mais malheureusement . danB la répartition des provinces il avait déjà eu la Gaule Cisalpine, et les concurrents au commandement furent bientôt nombreux. Outre son collègue Cotta, ily avait Marc Antoine, flis du grand orateur et préteur de l'année précédente; peut-être aussi Pompée, alors en Espagne, qui, irrité de ce que le Sénat ne lui donnait pas les fonds nécessaires pour continuer la guerre, menaçait de venir à Rome avec ses légions ({). Lucius Octavius, qui gouvernait la Ctlicie, étant mort sur seg entrefaites, Lucullus songea à échanger la Gaule pour la Gilicie, dont le gouverneur aurait eu certainement la mission d'envahir le Pont en traversant la Cappadoce (2). Tout le monde, en effet, â Rome s'imaginait que l'on porterait facilement la guerre sur le territoire ennemi et que l'on détruirait ce royaume. Mais cet échange de gouvernement n'élait pas chose aisée, Lucullus ayant beaucoup plus d'ennemis que d'amis dans le monde politique. L'eicitation à Rome était grande; tout le monde sentait qu'avec celte guerre on sortirait à la fln de la vieille politique peureuse et négative; les ambitions étaient nombreuses^ Lucullus comprit que le moment était décisif pour son avenir et peut-être pour celui de son parti ; et l'ambition cette fois fut plus forte en lui que son orgueil aristocratique. Au grand étonnementde tous il se mit à intriguer avec une ardeur et une souplesse dont personne ne l'aurait cru capable. Dans la société italienne les femmes, comme il arrive toujours, avaient conservé plus longtemps que les hommes les mœurs, les idées et les

seDtiments de jadis; beaucoup vivaient encore, dans les familles nobles, comme la mère de César, simplement et honnêtement, conservant jusqu'à la prononciation latine primitive que les hommes g&taient au dehors dans les tavernes, dans les carrefours, au forum, au milieu du caquetage de la lie cosmopolite qui pullulait à Rome. Hais déjà apparaissaient les corruptions et les perversions qu'occasionne dans le monde féminin la civilisation mercantile, riche, cultivée et voluptueuse : la vénalité des femmes des classes élevées, qui font entretenir leur luxe par des hommes riches; l'ascendant des femmes intelligentes et corrompues sur les hommes affaiblis par les plaisirs et disposés à apprécier plus dans la femme le vice amusant que rhonnêteté ennuyeuse; lâchasse à la dot et la tyrannie exercée par la femme riche sur son mari besogneux; le féminisme, c'est-à-dire la tendance des femmes i vivre comme les hommes, à étudier, spéculer, monter à cheval, jouer, faire de la politique. Parmi les femmes qui à Rome & cette époque-là repré-. sentaient la < femme nouvelle * était ta maîtresse, de Cethegus, une certaine Précia, intelligente, corrompue, habile, qui grâce à ses illustres amants et surtout à Cethegus disposait d'une grande puissance. Lucullus condescendit jusqu'à lui faire ta cour en même temps qu'Antoine et probablement que les autres concurrents. Il lui envoya des présents, des compliments, des prières. Il fit aussi la paix avec Quintius et le paya grassement ({). Frécia Ee laissa toucher par les assiduités de cet homme fier entre tous, les aristocrates de Rome; elle fit tant qu'elle réconcilia Cethegus avec lui. Ce que femme veut...

(1) P^iTTiBcttiE, Lue., S. . . ,

ITi GRANDEUR £T DËCAD£HCE DE ROME

' Mais le hasard vint aueei en aide à la belle intrigante et à ses adorateurs et protégés. Mithridate, depuis quelque temps déjà, se préparait à une nourelle rencontre avec tlome. Il avait accumulé du grain et de l'argent. Il avait continué à entretenir de bonnes relations avec les Barbares de Thrace et les villes grecques de la merNoire occidentale, telles qu'Apollonie, Odessa, Tomes; et par l'eatremise de Lucius Fannius et de Luciue Magius, deux anciens officiers de Fimbria qui s'étaient réfugiés chez lui après le meurtre de leur général, il avait conclu une alliance avec Sertorius, en acceptant les conditions suivantes : l'Asie resterait romaine; la Dithynie, la Paphlagonie, la Cappadoce appartiendraient à Mitbridate; il fournirait à Sertorius quatre mille talents et quarante navires, et Sertorius lui donnerait un général, Marcus Marius (1). Mais la mort et le testament de Nicomède amenèrent l'audacieux souverain à hâter les choses et à profiter de ce moment favorable pour précipiter l'inévitable. Inopinément, au printemps de 74 (2), alors que Ton délibérait encore tranquillement à Rome au sujet du commandement de la guerre qui se ferait là-bas, Mithridate mit en marche son armée de cent vingt mille hommes et de seize mille cavaliers (3) ; il en envoya une partie, sous les ordres de Taxile et d'Hermocrate, envahir la Bithynie, en chassant devant eux les financiers et les marchands italiens, qui se réfugièrent en Chalcédoine; à la tête de l'autre armée, il envahit l'Asie, non plus, comme précédemment, en conquérant, mais comme l'allié de Sertorius et à la suite de Marcus Marius qui

(1) Plittikode, Sert., S3-24.

(S) Pour U cItroDologie et l'hUtoire de cette guerre voyez t'Ap-

(3) RsiMicu, Jf. £., 3ii. •

-entrait dans les villes avec les insignes de proconsul pour les délivrer au nom de Sertorius et les exempter d'uae partie des dettes (1); enfin, pour soulever les populations, il envoya de petites colonnes volaotes de cava* lerie, sous les ordres d'Eumacbus (2), de Faonius et de Hétrophane (3), dans dilTérentes directions, à travers la grande Phrygie, en Cilicie et chez les Isaures du Taurus, qui avaient été récemment soumis (4). Il en revenait à sa vieille politique de déchatoer contre Rome Ja révolution démocratique et prolétaire. Si le succès ne fut pas aussi grand que la première fois, ii fut pourtant considérable au début. En Asie, plusieurs villes de la mer de Marmara, Parios, Lampsaque, Priapos, se rendirent à Marcus Marius; en Bythinie toutes les villes, épouvantées par l'invasion des capitalistes romains, se déclarèrent pour Mithridate, à l'exception de Chalcédoine, qui fut probablement tenue en respect par les Romains qui y habitaient; la crainte d'une nouvelle révolution prolétaire se répandit dans toute l'Asie, où il ne restait plus que les deux anciennes légions de Fimbria sous les ordres d'un simple proprëteur, tandis que les deux légions de Cilicie, par suite de la mort du proconsul, étaient sans général. Les villes fidèles se préparèrent de leur mieux k se défendre, et César, chez qui le besoin de faire parler de lui était devenu plus vif encore depuis qu'avait éclaté

(1) PLOTAnUDE. Str(.,ï*.

(2) Ap?ien, Hiihr. 75.

(3) OiiosB, VI. Il, 16.

(4) Ca devaient Aire de petites coIodubs de cavalerie et non une grosBO armée comme le dit Roinach des milices d'Eumachui : if. E., 328. Voyez Ordse, Vl,ii. 16. U'ailleim de petites colonnes de cavalerie valaient mieux que de grosses armées pour la missioo conQée à ces ^oAraui, qui coDsistait à soulever les populations en traversant rapidement de vastes régions défendues par de petites garnisons ou dégarnies de soldats.

na GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

cette grosBe guerre, interrompit ses études à Rhodes, accourut sur le continent, et forma une petite milice pour arrêter la rébellion des villes de la Carie (i). C'était I& un acte important, non pas en lui-même, mais comme présage. César, en agissant ainsi, rompait absolument avec Sertorius et les restes du parti de soa oncle; se déclaraitlégalitaire, adversaire de la politique révolutionnaire et antiromaine ; partisan de la nouvelle politique qui voulait avant tout agrandir le prestige de Rome.

Cette invasion inattendue elTraya d'autaot plus les Romains qu'ils se souvenaient de la précédente, et elle fit disparaître aussitôt à Rome toute hésitation et toute aversion pour des mesures extraordinaires. Tout le monde crut le danger aussi grand cette fois-ci que l'autre; tout le monde estima que l'on ne pouvait pas dans un tel danger laisser l'Asie à un propréteur avec deux légions, et la Cilicie sans gouverneur jusqu'à l'année suivante; Lucullus, qui avait déji fait ses preuves dans la guerre précédente, fut considéré par tous comme l'homme nécessaire. L'habile Précia put tout arranger et contenter tout le monde. Pompée eut des fonds pour continuer la guerre contre Sertorius; Antoine eut le commandement de la flotte et de toute la côte, avec la mission de combattre les pirates et de conquérir la Crète, leur principale forteresse; Colta fut chargé de défendre la Bithynie et la mer de Marmara; Lucullus eut le proconsulat de la Cilicie et la mission de chasser Mithridate de l'Asie avec les deux légions de Cilicie, les deux légions d'Asie et une légion de conscrits recrutés en Italie (2).

t, 33 ; Mbmnon,37 ; PLiiTARanB, Luc^ &.

C'était là un cbef-d'ceuvre de diplomatie d'alc6ve, et une énorme faute militaire, car on partageait le» opérations de la guerre eotre trois généraux sans donuer à aucun le commandement 8Upréme. Quoi qu'il en soit, les deux consuls durent hâter leur départ; el ils partirent probablement vers la fin du printemps ou au commencement de l'été : Cotta, ayant réuni une flotte chez les alliés, se rendit à Chalcédoine pour voir si, en partant de cette ville qui était encore au pouvoir des Romains, il pourrait tenter de reconquérir la Bithynie, tandis que Lucullus débarquait en Asie avec la légion de conscrits. Il trouva en arrivant ta situation moins mauvaise qu'on ne supposait en Italie, meilleure peut-être qu'il ne le pensait luimême. La révolution, malgré ses débuts rapides, s'était propagée moins vite que la première fois. Les classes riches ne s'étaient pas laissées surprendre cette fois; les souvenirs de la précédente révolution, qui avait échoué si misérablement, étaient trop vifs dans le peuple. Aucune grande vdie ne s'était révoltée; les grandes cités maritimes, Cyzique surtout, se montraient même décidées à combattre à outrance le monarque de la révolution sociale et l'allié des pirates. Ainsi les faibles progrès de la révolution retenaient Mithridate au nord, et il n'osait pas s'aventurer trop avant dans la province. Il fut donc facile à Lucullus de faire venir les deux légions de la Cilicie, de rétablir la discipline dans les vieilles légions de Fimbria, d'alléger un peu la gène économique des villes d'Asie et de préparer la marche contre l'ennemi. Mais tandis qu'il poussait avec une promptitude admirable les préparatifs de la guerre, un désastre survenait à Chalcédoine. Il semble que Mithridate, quand il eut apprit que Cotta allait avec une flotte à Chalcédoine, ait

17S GAANDËUR ET DÉCADENCE DE BOHE

ftbandonnë l'armée d'Asie et se soit rendu auprès de celle de Bithyaie pour la conduire à l'assaut de Chalcédoine. Cette ville étant située sur le Bosphore, en face de Byzance, une flotte romaine aurait pu de Chalcédoine inquiéter les navires du Pont qui portaient de la mer Noire dans la mer de Marmara le blé pour l'armée. Mais quand Mithridate fut arrivé avec son armée jusqu'auprès de Gh&lcédoîne, on imagine facilement ce qui se passa dans la ville. Les riches flnanciers qui s'y étaient réfugiés, et qui étaient impatients de retourner à. leurs affaires, se pressèrent autour de Cotta, qui semble avoir été uD homme de peu de capacités; ils l'engagèrent à agir vite et à tenter un coup hardi pour anéantir Mithridate et délivrer la Bithynie. Cotta y consentit; mais après une bataille qui se termina par une grave défaite sur terre et par la perte de toute la flotte (1) il dut s'enfermer dans Chalcédoine. Ce revers au commencement de ta guerre était un malheur, mais il servit au moins à rétablir l'unité du commandement. LucuUus, en effet, qui s'était avancé jusqu'au Sangarius avec trente mille hommes et deux mille cinq cents cavaliers (2), devenait l'arbitre et le maître suprême de la guerre sur le continent. La nouvelle du désastre ne lui fit pas perdre courage. Sans écouler ceux qui conseillaient l'invasion immédiate du Pont, Lucullus continua à avancer sur l'armée pontique qui opérait en Asie, et auprès de laquelle Mithridate était sans doute retourné après la

(1) C'ett à peu près tout ce que l'on peut dire de la b&t&illede ChalcédoÎDe sur laquelle nous n'avoDS que des récits iDcomplels et discordants: Apmeh. ililhr.,^^ ;Pi.vtkH0B», Lue,, 8; Onoss, VI, II. 13. Voy. Beinach. M. E., 323.

(2) Cliiirres de Plutahode, Lue., S. Aptibn, Uilkr., 72, réduit les cavaliers & seize cents.

LA CONQUÊTE ITV

Tictoire de Gbalcédoine ; mais sachant quelle importance décisive aurait sa rencontre avec le roi diiPont, après tant de défaites, il sut avoir la prudence d'un grand général. Qaand i) ee fut approché de Hilhridate, il chercha d'abord à se renseigner exactement sur les forces de i'enaemi et, voyant combien elles étaient supérieures, il décida de ne pas risquer tout dans une bataille. Il se procura de partout le plus de blé possible, le chargea sur les mulets et les chevaux qui suivaient les légions pour porter les bagages et les tentes, se mit obstinément à suivre l'ennemi pas à pas sans jamais accepter la bataille, s'enfermant chaque soir dans son camp et cherchant par de subites atta< ques de cavalerie à gêner l'ennemi dans ses approvisionnements {i). Mithridate n'avait réussi qu'en partie à organiser une armée à la romaine; et, malgré les nombreux Italiens qu'il avait pris i son service, malgré les réformes introduites, il avait dA cette fois encore se mettre en campagne avec une armée nombreuse et lente, dont les approvisionnements devenaient plus précaires, plus difliciles, plus imparfaits à mesure qu'en s'enfonçantdans l'Asie il s'éloignait des ports du root sur la mer Noire, où les navires apportaient le blé de Crimée. Le port de Lampsaque était sans doute d'un secours insuffisant, et les convois de blé, qui se foisaient par terre, allaient si lentement et arrivaient si irrégulièrement que souvent l'armée restait sans blé pendant trois ou quatre jours (2). Lucullus put ainsi, en peu de temps, par le trouble qu'il apportait dans te service d'approvisionnement déj& si imparfait, causer tant de gène à l'ennemi que Mithridate

se vit coQtraiDt de se replier sur see bases de ravilaillement, les ports du Poat sur la mer Noire. Cependant abandonner la province d'Asie et l'espoir d'un vaste soulèvement asiatique; se borner à se défendre dans son propre pays signifiait s'avouer déjà à demi vaincu. Ne pouvant pas se faire & cette retraite, l'orgueilleux monarque voulut tenter encore la fortune; et il connut le projet d'une entreprise tiardle : s'emparer de Cyzique, le port le plue important de la mer de Marmara; remettre ainsi sur pied en Asie son parti et la révolution languissante, reprendre avec vigueur dans la même province les opérations militaires contre Lucullus, s'appuyant sur ce grand port voisin où it pourrait débarquer le bl^ expédié du Pont. Un soir donc il leva le camp, en silence, tandis que l'armée de Lucullus dormait, et par une marche forcée il arriva à l'aube en vue de Cyzique, qu'il voulait prendre par surprise (i). Malheureusement la surprise échoua, et Mitbridate dut mettre le siège en cernant la ville par terre et par mer. Lucullus le suivit. Le roi aurait pu attaquer le général romain à ce moment; mais il n'osa pas lancer contre lui une partie de l'armée avec laquelle il assiégeait Cyzique; et il se laissa cerner à son tour dans une vaste ligne de fossés et de tranchées, sans jamais se décider à livrer bataille, espérant s'emparer à la longue de Cyzique, et pouvoir toujours, assiégeant et assiégé à la fois, s'approvisionner par mer, si les

(t) Ces ëTtoemeatR sont (tsiej bieo roconlés dans Plctaboub (Lm., s. S), qui a probablement repris lerécit deSalluste, Aptisn (Mithr. 72, 73) est plue cooruB. La marche sur Cyzique, bien qu'elle fût audacieuse, ne mérite pas les critiques que foot un grand nombre d'hietoriens modernes. MithridaLe, ï moins de se retirer, ne pouvait pas tenter autre chose. La situation elle-mâm» explique la tentative. Kmts,Milhr., 73, et CicÉaDN.PrD Jfur.,iv,

LA CONQUÊTE ISl

Romains lui fermaient les voies de terre. Un double siège commensa, dans lequel la fortune de la guerre dépendit de la résistance des habitants de Cyzique. Si la ville avait succombé, Mitbridate, maître d'une excellente base d'opérations aurait pu facilement rejeter LucuUus hors de l'Asie; si la ville résistait, Mitbridate devait se trouver un jour dans une impasse terrible, entre les assiégés et Lucullus. Mais Lucullus réussit à donner du courage aux habitants de Cyzique en les avertissant de sa présence; le siège se prolongea; Hithridate s'obstina et se laissa prendre par l'hiver. Les tempêtes rendirent les approvisionnements difficiles; ie pain et le fourrage vinrent à manquer; les cadavres d'hommes et d'animaux laissés sans sépulture rendirent l'air insalubre; les épidémies éclatèrent (1), Seul au milieu de tous, l'orgueilleux monarque du Pont, é. qui les généraux n'osaient pas révéler l'état de l'armée, ne voyait, ne savait rien, et il s'obstinait à vouloir prendre Cyzique, alors que ses soldats en étaient réduits ifmanger des cadavres (2). Il finit cependant, lui aussi, par ouvrir les yeux à l'évidence, et alors il tenta de fuir. Pour tromper l'ennemi, il dirigea vers l'est, sur la Bithynie, la cavalerie et les bétes de somme, tandis qu'il prenait lui-même la mer et dirigeait son armée vers l'ouest, sur Lampsaque, où il pensait la rejoindre avec la flotte, Lucullus, en effet, se laufa, avec son armée, à travers les plaines couvertes de neige, à la poursuite jle la cavalerie qui se retirait lentement; il atteignit le convoi au passage du Rindacus; il le mit en pièces, 6t un carnage affreux, prit quinze mille prisonniers, neuf mille chevaux,

(1) pLOTAHauB, Ltu.,9, IDïApmbn, lfi(Ar.,T3-T5:PLOBua, [II, S; SUTBOPI, S, S.

(!) Pliitiiiode, Lue., 11.

UD grand nombre de bfites de somme et fit un immense butin. Puis il comprit que le gros de l'armée devait s'être enfui dans une autre direction, et il revint rapidement sur ses pas. La fortune l'aida; une inondation avait arrêté l'armée de Hitbridate sur les bord» de l'Edépus, où il put l'atteindre et la détruire. Sea quelques restes parvinrent à Lampsaque, oii Hitbridate les recueillit et les embarqua (i). La Bithynie était conquise; Chalcédoine fut délivrée dans les premiers mois de 73; la première campagne se terminait par une brillante victoire de la petite armés bonne eL agile sur l'armée nombreuse et encombrante à laquelle Hitbridate avait en vain tenté de donner la rapidité et la force romaines. Toutefois, l'attitude des populations asiatiques, l'iosuccès de la nouvelle révolution tentée par Hitbridate, avaient été d'un grand secours pour Lucullus. Haintenant l'Asie appartenait déQnivement à Rome.

<l) En réalité Pldtarqcb, Luc., 11, raconte ces dtixi Alite» '•omine tentieB l'une aprâs l'aulre, à ua certain intervalle de temps et, par Ruîte, comme deux desseina guccesaife. C'est aussi ce que dit Mohmsik, R. G. Ili, SB. Dans ce cas, quand Milliridal» faisait partir aa cavalerie, il ne pensait pas encore, contrairement & ce que dit Plularque, i s'en alJer; mais il voulait seulement désencombrer son camp, et ce fut plus tard qu'il résolut de lever le aiège, non pas comme le dit Plutarqne i la suite du caroag» du Rindacua, mois parce que la sitnalioD n'était plus tenable dans son camp. Quoi qu'il en eoil, la fuite véritable fut celle qu'il tenta à l'ouest vers Lampsaque; c'est la aeule dont parle Appiem, UUkr.. 76.

m GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

besoioa des cultivateurs; l'approrisionnement de la grande ville devenait chaque année plus difTicile. Les plaintes adressées au gouvernement pour sa négligence étaient si nombreuses et si vives, que les deux consuls de cette année-là, Caius Cassius Longinus et Harcus Terentius Licinianus Varron, le frère cadet de Lucullus, qu'avait adopté Harcus Terentius Varron. proposèrent, bien qu'ils fussent conservateurs, une loi pour augmenter le tribut de blé que devait fournir la Sicile. Les villes qui étaient déjà soumises à un tribut du dixième auraient fourni un autre dixième, qui leur aurait été payé au prix de trois sesterces le boisseau; les villes exemptes de la dtme auraient envoyé à Rome huit cent mille boisseaux (environ soixante-dix mille hectolitres) de blé, qui auraient été payés trois sesterces et demi le boisseau (i). Ainsi, tant en blé fourni gratuitement qu'en blé donné à un prix de faveur, la Sicile aurait d(k «nvoyer à Rome tous les ans à peu près six cent mille hectolitres (2). Aurait-on ainsi calmé un peu ces habitants de Rome, toujours mécontents? On allait au contraire, cette année même, être en proie à une terreur plus grande. Une petite troupe d'esclaves qui s'étaient enfuis d'une caserne de gladiateurs de Capoue, sous la conduite d'un esclave thrace du nom de Spartacus, était vite devenue une véritable petite armée, qui avait attaqué et défait quelques légions expédiées à la hâte. Comme on avait récemment fait venir un trop grand nombre d'esclaves, et que les maîtres ne savaient pas encore les tenir dans l'obéissance, les plus hardis, les plus violents, s'enfuyaient de partout et venaient

(I) CicÉxoN, In Verr., A. Il, iti, 70, 163.

(ï) CiocoTTi, P. Y., 83.

rejoindre Spartacus; l'Italie parut menacée d'une révolte générale des esclaves. En outre, si les victoires de Lucullus avaient été l'occasion d'une grande joie, Marc Antoine, au contraire, avait échoué miaéroblement dans son entreprise contre la Crète, et après avoir pillé quelque peu la Sicile il s'était fait battre par les pirates (1). La joie se changea donc en épouvante, quand, peu de temps après, Hilhridate, défait sur terre, reprit avec rage la guerre sur mer, mettant à profit ses amitiés et ses alliances avec les populations et les villes de Thrace (2). Tandis que les lieutenants de Lucullus, Caius Valerius Triarius et Barba marchaient, pour les reprendre, sur les villes de la Bithynie qui étaient encore fidèles au roi du Pont, celui-ci dévastait les c6tes de la mer de Marmara, assiégeait Périnthe, mensfaitByzanceetenvoyaitune partie de la flotte, sous les ordres de Marius, dans la mer Egée, pour y chercher du renfort auprès des pirates de Crète et d'Espagne. L'épouvante en Italie fut grande : on craignit que ta flotte de l'Egée ne voulût menacer l'Italie; on s'alarma de ce qu'il n'y eût pas de flotte pour . la défendre (3); on protesta avec fureur contre le Sénat et le gouvernement qui veillaient si mal aux affaires publiques ! Précipitamment le Sénat décida que le consul Marcus Lucullus dirigerait l'année suivante, comme proconsul, une grande expédition en Thrace pour y • anéantir les alliés de Mithridate (4); il alloua i. son frère Lucius 3,000 talents pour construire une flotte, comme si une flotte pouvait se faire en un jour; il prorogea son commandement d'une année; it lui donna

(1) DncHiNN, G. a., P, iS.

(S) Bbrnbirdt, C. If. K., 23 et suiv.

(3) RiiNicB, M. E., 3iS et »uiv. ; Cicno?f, Pro mur., IS, 33.

(4) BEIUIH4I1DT, c. M. K.. il.

tSfi GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

peut-être aussi le gouvernement de la Bilbynie, en mettant Cotta bous ses ordres (1), et en faisant ainsi de force ce qu'il aurait d(k faire par sagesse dès le début : confier à un seul la direction suprême de la guerre sur terre et sur mer.

Excitée par ces événements, l'opposition au parti conservateur et à la constitution de Sylla devenait universelle dans toutes les classes ; le parti démocratique renaissait sous des formes nouvelles, non plus comme un parti révolutionnaire et composé de désespérés, mais comme un parti qui prétendait respecter la légalité et composé de ce qa'il y avait de meilleur dans la classe moyenne et dans la haute. On réclamait partout un gouvernement plus juste, plus honnête, plus éner* gique, qui ne laissât pas l'État au pouvoir des concussionnaires, rilalie au pouvoir des esclaves révoltés; et même beaucoup de maisons nobles devenaient des clid>3 d'opposition où les jeunes gens protestaient qu'il fallait rétablir la constitution démocratique et en revenir aux réformes des Gracques. On fréquentait entre toutes la maison de Servilia, la jeune, spirituelle et intelligente veuve de ce Marcus Junius Bnitus tué par Pompée dans la révolution de 18, qui s'était remariée avec un noble aux idées démocratiques, Decimus Junius Silanus, et qui avait ouvert sa maison à toute la jeunesse nouvelle des hautes classes (2). Cette fois

(1) I) est dirScile de déterminer les agrandi sa emeate aucceasifs du pouvoir de LucuUua; maia il me parait vraioemblable que le gouvern émeut de la Bithyaie lui fut donné après la délÎTrance de Cyzique et de Chalcédotne. Ce qui est certain, c'est que la conquête définitive de la BithyDie fut faite par Lucullus, et que Cotta, mémo a'il ne fut paa absolument rais boub lea ordres de Lucullus, ne fut plus cbargé que de niiesioQB secondaire», comme le siège d'Uéraclée.

(S)BTNnii. L. M. I. B.. 11.

César fut accueilli Tolootiere non seulement dans la maison de Servilia, mais encore dans beaucoup d'autres où on l'avait reçu avec peu d'empressement lors de son premier retour d'Orient; et i) fut bieolAt élu par le peuple tr^nus militum, nous dirions aujourd'hui colonel, c'est-à-dire commandant de mille hommes pendant la guerre. Maintenant c'était un mérite d'être le neveu de Marins. Encouragé par un tel accueil, ii ne tarda pas à débuter dans la carrière politique en cherchant à se rendre populaire. Hais ce n'était pas chose facile (i), même au neveu de Uarius. Des neuf cent dix mille citoyens qui avaient le droit de voter une partie étaient des petits marchands, des artisans, des clients et des piirasites des gros personnages, des fonctionnaires de l'État occupant d'humbles emplois réservés aux hommes libres, des mendiants, des hommes inoccupés ou ruinés, et tous ces gens-là vendaient facilement leur vote. Le commerce des votes avait même été peu à peu organisé par des hommes qui recrutaient la racaille électorale dans des clubi ou collèges; ils en accaparaient les votes au moyen de banquets, de faveurs, et de petits subsides; puis ils vendaient à forfait les votes aux candidats avec des précautions compliquées pour assurer la fidèle exécution des contrats (2). Au contraire les bourgeois aisés de Rome et d'Italie, les grands fermiers, les marchands, les propriétaires, les riches affranchis, les hommes cultivés que l'aisance, la puissance mondiale de l'Italie, la culture, l'esprit du temps rendaient orgueilleux et capricieux, votaient, quand ils prenaient part aux comices, tantdt d'une façon et tantôt d'une autre, se lais- Ci) l'BLÉooH, fr. 12 (le chiOYe se rapporte i l'an 69 av. J.-C.) (S) CicÉBON, /n K«fT.,à. J.Tiu, il; De petit, toitiul., v, 19.

sant influencer par les sympathies personoelles, par les égards dus â des personnages puissants, par des espérances, des admirations, des haines, des enthousiasmes contagieux et passagers, par des nouvelles vraies ou fausses mises en circulation au dernier moment. Le vent capricieux de la faveur populaire tournait d'heure en heure dans les comices. Souvent, pour des incidents mioimeg, du soir au matin les probabilités étaient interverties; une audace imprévue venait bouleverser ce qui avait été préparé le plus longuement; au dernier moment les longues incertitudes de la lutte électorale, par un subit retour des esprits, aboutissaient â un résultat qui surprenait tout le monde (1). Acquérir du pouvoir sur un corps d'électeurs si hétérogène et si mobile, sans l'aide de ta coterie dominante, n'était pas chose facile. César l'entreprit, en commençant par ces travaux forcés de flatterie auxquels étaient condamnés les hommes politiques de Rome. Il fallait se lever à l'aube, recevoir aussilAt tous les fainéants et les curieux de Rome et des autres parties de l'Italie, qui venaient simplement pour voir l'homme célèbre de Rome, ou dans le but plus pratique de lui demander son assistance dans un procàs, un secours d'argent, un prêt, un fei'mage public, une exemption du service militaire, une lettre de recommandation pour un gouverneur d'une province lointaine H Tallait descendre de bon matin au forum pour plaider, aller trouver les magistrats, les sénateurs, les riches banquiers pour intercéder pour tel ou tel; se laisser arrêter dans la rue par le premier importun venu, le reconnaître en s'aidant de sa mémoire ou de celle de l'esclave nomenclateur dont l'office était de se

(1) CiciRON, ProMnr.. ivii, 3S;txvi, S3.

souvenir du nom du plus grand nombre possible d'électeurs et de souffler habilement à son mettre, aBo que l'électeur pAt avoir l'illusion d'être reconnu personnellement. H fallait avoir pour tous un mot aimable, uii con^liment, une promesse toute prête; inviter tous les soirs des gens à dîner, assister aux mariages, aux funérailles, à toutes les fêtes de famille du plus grand nombre possible de citoyens; soutenir dans toutes les élections tel ou tel candidat; recueillir et secourir régulièrement dans le petit peuple de Rome un certain nombre de clients prêtsàservird'espionsdans le peuple, d'agents dans les élections, de claqueurs dans les discours du forum, de sicaires dans une querelle violente. Hais l'heure de César était encore lointaine. Pour le moment d'autres que lui grandissaient dans l'admiration du public : Pompée, qui en Espagne, lentement et avec peiue, il est vrai, gagnait du terrain sur Sertorius ; LuculluB, qui, encouragé par son succès à Cyzique et plein d'ardeur, avait recueilli à la hâte une flotte parmi les alliés et poursuivait la flotte pontique dans la mer Egée, attaquant et détruisant l'une après l'autre les différentes escadres, tuant impitoyablement tous les transfuges italiens qu'il faisait prisonniers et même Marcus Marins. Cependant ses lieutenants travaillaient à soumettre les villes de la Bithynie qui étaienteacore en armes, et faisaient un grand butin d'esclaves et d'objets divers (1). Ainsi, vers le milieu de l'année 73, LucuUuB, à i'esceptioD d'IIéraclée, avait réduit en son pouvoir toutes les villes de la Bilbynie; il avait contraint Hitbridateà retourner parmer dans son royaume, avec les restes de l'armée conduite l'année précédente à la conquête de la Bithynie. Ce fut alors, pendant

(1) Rhmach, m. E., 33S et BUÎv.

l'été, que Lucullus convoqua à Nîcomédie un conseil de guerre. Dans ce conseil, presque tous ses généraux estimèrent qu'il fallait faire reposer les soldats jusqu'au printemps suivant. Hais le commandant en chef ne se rendit pas à l'avis de ses lieutenants. Tandis que ceux-ci cocsidéraienl les choses à un point de vue strictement militaire, Lucullus passait alors par une crise décisive, qui n'était pas seulement une crise personnelle de son caractère, mais toute la grande crise morale et politique de son époque, reflétée au moment où elle allait se résoudre, comme une petite image d'un grand objet dans un miroir, dans un esprit ardent et profond. Cet homme n'allait pas décider dans ce conseil de guerre une question stratégique; il allait résoudre par un acte d'audace les contradictions où depuis si longtemps traînait toute la politique romaine. Lucullus qui touchait presque à la cinquantaine, avait été Jusque-là le parfait modèle de celte vieille noblesse romaine, qui, avec ses qualités traditionnelles, aurait pu rendre sérieuse et durable la restauration de Sylla : austère, simple, ennemi du luxe, de l'argent, des choses étrangères, la culture exceptée, il était fier de sa pauvreté, dédaigneux de popularité et de toute ambition vulgaire. Malheureusement cet aristocrate était à Rome une rareté archéologique, un des derniers champions d'une espèce d'hommes disparus depuis longtemps : et tandis qu'il continuait à professer les vieilles vertus romaines, Lucullus avait vu la richesse, le luxe, l'avidité des plaisirs, te désir de l'admiration se répandre autour de lui; il avait vu ses amis enrichis dans la proscription être plus considérés que lui, resté pauvre, et Pompée, qui avait risqué si peu dans la guerre civile, s'élever si vite et si haut par la force de ta popularité. Homme actif, très intelligent et noblement

ambitieux, il devait depuis longtemps se demander si, continuant k jouer ce rdle si démodé, il ne Unirait pas par se sacrifier aux ambitieux sans scrupules; il comprenait bien que ta politique timide et incertaine de son parti était justement bl&mée par toute l'Italie; que le gourernement de Sylla serait renversé, s'il ne se montrait capable de faire quelque chose. Les intrigues qu'il avait ourdies pour obtenir le commandentent de la guerre avaient été le premier signe visible d'un changement que personne jusque-là n'avait soupçonné et dont Lucullus même n'avait peut-être pas conscience... L'exaltation du succès précipita alors le changement; et après les victoires de Cyzique et de la mer Egée, Lucullus se décida à adopter les méthodes politiques de Pompée qui avait fait sa Tortune en n'observant jamais la légalité, à envahir tout de suite, sans attendre les ordres du Sénat, le Pont. Il connaissait trop bien son monde à Rome pour douter que, s'il eClt attendu les instructions da Sénat, il aurait, au bout d'un temps fort long, reçu l'ordre de ne rien faire, d'aU tendre, de revenir à Rome. Au contraire, s'il commençait une grande expédition, pendant laquelle il eût été imprudent de le rappeler, on lui aurait facilement prolongé ses pouvoirs, et si les chefs du parti populaire menaçaient de faire opposition, il était maintenant disposé à les corrompre avec l'or de lOrient. La vengeance du traité de Dardanos, la revanche sur Hithridate, valaient bien cette concession aux mœurs politiques corrompues de l'époque. A la suite du conseil de guerre de Nicomédie, il résolut donc, malgré l'opposition de presque tous ses généraux, d'envahir aussitôt le royaume de Mithridate. Cotta irait pendant ce temps faire le siège d'Héraclée; Triarius attendrait avec soixante-dix navires, dans l'Hellespont, les esca-

dres pODliques de retour de l'Espagne et de la Crète; et lui-même aurait marché aveo toute son armée but les deux portB d'Amisus et de Thémiscyra, dans le but ■ de s'assurer une base de raTitaillemenl pour une longue campagne dans les régions montagneuses du Pont, dans le triangle Tormé par Cabira,AmasiaetEupatoria, où Hitbridate se retirait pour préparer une nouvelle campagne et attendre le résultat des demandes de secours qu'il avait faites à son gendre Tigrane, roi d'Arménie; à son fils Macarès, vice-roi de Crimée, et aux Scythes (I).

11 fit ses préparatifs avec une rapidité prodigieuse, et, au bout de peu de temps, ayant fait passer son armée au travers de la Bilbynie et de la Galatie, il passa les frontières du Pont. L'ennemi qui depuis si longtemps menaçait, provoquait et attaquait les Romains, allait enfin être contraint à se défendre. Mais c'était là quelque chose de beaucoup plus considérable qu'une opération de guerre ordinaire, même d'une guerre très importante, car Lucullus, par cette invasion, changeait non seulement le sort d'une guerre sérieuse et longue, mais aussi toute la politique extérieure de Rome. Parcetteinvasion du Pont se manifestèrent pour la première fois l'impérialisme agressif et la politique de l'initiative personnelle des généraux qui en dix années devinrent les grandes forces de la politique de Rome et qui remplacèrent l'action incertaine hésitante et contradictoire du Sénat. Faisant le premier et à ses propres risques l'essai de cette nouvelle politique & laquelle Pompée et César devront bientôt - leur gloire, Lucullus allait découvrir à l'Italie la situation nouvelle où elle se trouvait; il lui faisait voir

(1) Apnen. Mithr-, 78.

combien elle était plus forte que les grands États en apparence si puissants et si redoutés; il l'encourageait à se jeter sur eux, à les dominer et à les dépouiller. Il entra avec son armée dans le Pont qui était sans défense et il livra ce pays riche, populeux et depuis longtemps pacifique à ses soldats qui pillèrent les bestiaux, les vivres, les objets précieux et firent une immense razzia d'esclaves, capturant tout ce qui leur tombait entre tes mains, hommes et femmes, riches et pauvres, paysans et citadins. Ceux qui pouvaient se racheter en donnant une somme suffisante étaient laissés en liberté; les autres étaient vendus à des marchands qui suivaient l'armée. Bientdt dans le camp romain un esclave ne coûta plus que quatre drachmes, c'està-dire moins de quatre francs (1). Mais l'armée n'était pas encore Satisfaite; on se plaignait de ce que le général pressé laissait à peine le temps de saisir quelque chose et de ce qu'il acceptait souvent la reddition de villes et de villages avec la promesse de respecter la propriété (2). Ces plaintes étaient inutiles : Lucullus, qui était un général très sévère, y prenait k peine garde. Il mena rapidement les légions jusque sous les murs d'Amisus et de Thémiscyra; mais la résistance vigoureuse de ces deux villes obligea l'armée romaine à passer l'hiver dans les tranchées.

Au printemps de 72 la guerre reprit avec force dans le Pont, en Thrace, en Espagne, contre Mithridate et ses alliés. Lucullus ayant appris que la nouvelle armée de Mithridate allait être prêle, et ne voulant pas être attaqué sous les murs des deux villes, résolut hardiment de marcher h sa rencontre avec

(1) ArriEN, Milh., 7S; Plutarode, Lue., 11.

(2) Pldtarohe, Lut., 14.

IBf GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROHE

une partie de l'armée tandis que l'autre contÏDuerait le siège sous le commandement de son général, Lucius Licinius Muréna. La dirûcullé des approvisioanements rendit la marche et la campagne pénibles et périlleuses; mais Lucullus fut aidé par la trahiBon de plusieurs généraux du Pont qu'il avait corrompus, et parvint à infliger une défaite décisive à Mithridale qui avait perdu l'année précédente sa meilleure armée dans l'invasion de l'Asie et de laBithynie, et qui n'avait rien reçu des secours qu'il avait demandés. Lucullus s'empara du camp et des trésors de Mithridate, mais non du roi, qui, dans le désordre de la déroute, put s'eufuir après avoir donné l'ordre de tuer toutes les femmes de son harem (1). Pendant ce temps Marcus, frère de Lucullus, envoyé comme proconsul en Macédoine, faisait la conquête déQnitive de la Thrace, dépassait les Balkans, et atteignait le Danube (2); il faisait trancher les mains à des tribus entières pour effrayerles autre8(3) et pillait non seulement les villages des Barbares, maie les belles et illustres villes grecques de la cAte (4), amies de Mithridate. De son cAté Pompée, en Espagne, parvenait enfin à mener la guerre àson tenue, à l'aide de la trahison et grâce surtout à Perpenna qui avait tué Sertorius, et il commençait une guerre de dévastation et d'extermination contre les villes qui avaient pris parti pour Sertorius ou qui avaient accueilli ses partisans (5). Au contraire en Italie Spartacus, après avoir défait les deux consuls de cette année-là, par-

(1) RutNACH, Jf. E.,337. 342,

il) Aux EiA^èr&liOQB de Plords, Ul, iv, 6, il taut opposer pour cunnaltre 1& véritable âtendue de ces eipéditioDS Edtroi'B, vi, 10 ; Appien, m, 30; Onoas, VI, m, 4; Serves, in Virgilio, jE., vu, SOS.

(3) Florus, III, :v. 7-

(4) DttmiiNN, G. A., IV, 178 ; EcTRorB, vi, 10. (») Drdwann, g fl., IV, 378.

courait eD vainqueur la péninsule d'uae extrémité à l'autre, suivi d'uue nuée de marchands qui n'avaient pas honte de vendre à l'ennemi de leur classe le fer et les autres matières nécessaires pour Taire les épées et les autres armes (1). Les hautes classes et la bourgeoisie aisée tremblaient pour les vignes et pour les oliviers récemment plantés que ces bandes pouvaient saccager, pour les fermes dont les insurgés vidaient les caves bien garnies, pour la fidélité des esclaves importés depuis peu en Italie, qui n'étaient pas encore faits à leur nouvelle condition. Que faisait cependant ce Sénat de concussionnaires et de voleurs, bons seulement pour piller les provinces sans défense? Dans celte génération impressionnable et nerveuse tout était contagieux, le courage comme la lâcheté; et les soldats envoyés pour combattre Spartacus, les officiers, les hommes politiques, tous étaient démoralisés au point qu'aux élections de 71 il y eut disette de candidats, tant on était effrayé à la pensée d'avoir à commander une armée contre l'invincible chef d'esclaves (2). Le Sénat comprit que ce scandale allait combler la mesure de l'indignation publique, qu'il fallait à tout prix trouver un homme énergique et capable qui mit Qo à la guerre; et il le trouva dans un préteur de cette année-là, Marcus Licinius Crassus, descendant d'une grande famille et que nous avons vu pendant la réaction se distinguer parmi les amis de Sylla. Enfant gâté de la fortune, il en avait reçu tous les dons : naissance illustre, riche patrimoine, occasions rapides et faciles de se mettre en évidence, éducation splendide; esprit vif, cultivé, curieux; audace et patience.

Il s'était déjà fait une belle réputation militaire pour avoir pendant la guerre civile gagné, en intervenant à temps, la bataille de la Porta Collina, une des plus importantes qui aient été livrées par Sylla et que Sylla étaitsurlepointdeperdre. Puis,bien qu'il filt déjà ricbe, il avait grossi son patrimoine en achetant les biens des proscrits. Par la part qu'il avait prise dans les répressions de Sylla et par ses richesses il était devenu un personnage important au point d'être élu sans peine en suivant l'ordre légal à toutes les charges jusqu'à celle de préteur; il s'était adonné aux affaires avec succès et était devenu un des plus puissants capitalistes de Rome ; il avait ouvert sa maison aux sages orientaux ; il avait étudié la philosophie et mis à profit ses heureuses dispositions à la littérature et à l'éloquence. Riche, intelligent, célèbre, très puissant, CrasEus aurait dû être satisfait... Hais une chose le tourmentait, la gloire de Pompée qui était presque du même Age qu« lui et qui avait été son compagnon d'armes dans la guerre contre la révolution. Tandis que la fortune lui souriait ainsi, Crassus en était venu facilement à croire qu'il valait comme général autant que Pompée et que Lucullus, qu'il allait de pair avec César en fait d'éloquence; qu'il n'avait à céder à personne la première place en fait d'honneurs, de puissance et de considération publique. Malheureusement sa nature était plutAt celle d'un banquier avisé et tenace que celle d'un grand ambitieux, hardi, exalté et prodigue, capable de dominer et d'entratner les foules. C'était un homme de besoins modiques, exempt de vices, de mœurs respectables (1), aimant sa famille et qui dans la vie et dans toutes les affaires où il prenait

(1) VbLLEIDB, II, «GiDRVHANN.C. B., iV, 111.

part déployait un esprit d'ordre merveilleux, un zèle minutieux et tenace ; il s'appliquait avec prudence et persévérance à tirer parti de toutes les occasions avantageuses, petites ou grandes; il prétait de l'argent à beaucoup de monde ; il défendait toutes les causes qu'on lui ofTrait, même celles d'hommes si vils et si abjects que César refusait de plaider pour eus ; il prodiguait ses amabilités, ses salutations, ses compliments à toutes sortes de gens. Et cependant il était beaucoup moins admiré et populaire que Pompée qui paraissait recevoir les honneurs et les hommages avec une orgueilleuse indolence, sans daigner, en apparence au moins, les solliciter, et qui avait obtenu déjà un triomphe et une charge de proconsul, avant même d'exercer une magistrature. Lui, au contraire, n'était encore que préteur I Crassus n'avait aucune qualité pour plaire aux masses; et l'bomme d'affaires minutieux et calculateur nuisait trop en lui à l'homme politique. Il ne haïssait à mort personne, ne s'attachait non plus pour toujours à personne; il n'était pas cruel par plaisir, mais il n'avait pas de scrupules d'honnêteté, de caste ou de noblesse. Sans qu'il s'en aperçût et en s'imaginant au contraire être généreux, il cherchait à tirer un avantage de tout ce qu'il faisait, de toutes les personnes qui l'approchaient. Grand seigneur par calcul, et non par instinct, il faisait succéder de splendides munificences à des petitesses honteuses, réclamant par exemple inexorablement la restitution de sommes prêtées par complaisance si à l'échéance il jugeait qu'il n'avait plus besoin de son obligé, et il perdait ainsi presque tout le profit des générosités «t des services qu'il rendait (1).

(1) PtOTiBOUB, Crati., B, 7.

Si l'on coDsidère, cependant, le crédit de ce richard et sa réputation militaire, on conçoit facilement qu'il ait été choisi pour diriger la guerre contre Spartacus. Stimulé par la gloire que Pompée avait acquise gr&ce à ses victoires en Espagne, et sachant bien que le vainqueur des esclaves deviendrait très populaire, Crassus se mit aussitAt à l'œuvre avec énergie. Il commença par vaincre la lâcheté contagieuse des soldats, en renouvelant un exemple de sévérité auquel on n'avait pas eu recours depuis longtemps : il fit décimer les premières cohortes qui s'enfuirent devant l'ennemi (1). Mais, tout en infligeant quelques défaites à l'ennemi, il ne réussit pas à l'anéantir ni à capturer le chef, si bien que lui-même, un instant, fut presque découragé (2)... L'exaspération des classes aisées allait croissant : le Sénat prit enfin le parti de rappeler Pompée en Italie, pour le charger d'achever Spartacus (S). Crassus, pour ne pas se laisser enlever l'honneur de terminer la guerre, redoubla de célérité, d'énergie et d'audace. Spartacus était un homme de génie et il avait fait des miracles; mais son armée ramassée un peu partout ne pouvait pas résister indéfiniment : les discordes, l'indiscipline, les désertions vinrent en aide à Crassus, qui put à la fin remporter une bataille dans laquelle périt Spartacus (4). Quand Pompée revint d'Espagne, il ne restait plus qu'à disperser une bande de fuyards qu'il rencontra dans tes Alpes (5).

(l)ApriEN, 0. C.,1, 118; Pldtahdub, Croit., 10; Drchann, fi. R., IV, 79.

(S) PLrTAnaiiE, Cratt., 11.

(3) C'est ainsi, me semble-t-il. qu'il Tant entendre Appibn, B. C, I, 119. Il est probable que ce fui le Sénat et non le peuple qui rappela Pompée pour llnir U guerre, mais que le SéaaX était poussé à cela par l'opinioD publique.

(i) PLmAHQtiB, Cra*i., 11 ; Appiek, fi, C, I, 130.

(S) Pldtaboue, Pomp., il ; Croii., 11.

Six mille esclaves pris viyaDts furent crucifiés le long de la voie Appienne (1), pour effrayer leurs compagnons de captivité. La noblesse était comme toujours sans pitié contre les rebelles, et cette fois la classe moyenne, qui commençait à posséder des esclaves et qui eût été disposée à des sentiments bumains en toute autre occasion, devenait féroce elle aussi.

Cependant Lucullus qui avait passé l'hiver de 72-71 à Cabire, dans le palais du roi fugitif (2), employait sa petite armée à la conquête défloitive du Pont, traitant toujours son armée comme un instrument inanimé, et non comme un corps vivant et sensible. Dans un homme aussi violent, exagéré', passionné que Lucullus, le changement commencé après les victoires des années 74-73 s'était vite accompli. Il aurait été difQcile de reconnaître l'ancien lieutenant de Sylla^ pauvre et Qer, dans ce général ambitieux, cupide et intrigant, qui s'était fait donner le gouvernement de l'Asie et avait réuni tout l'Orient sous son empire; qui payait à Rome les chefs du parti populaire; qui, après chaque bataille, chaque reddition de ville et chaque pillage, faisait partir pour Rome tant de mulets chargés d'or, d'argent, d'œuvres d'art. La cupidité s'était ainsi réveillée, au contact des richesses du monde orientait dans cette &me qui avait résisté aux terribles tentations du pillage, même au milieu des proscriptions. Hais, par une contradiction très humaine, il restait l'aristocrate intransigeant des vieux temps comme général, au milieu de ses soldats, n'admettant guère que les légions eussent d'autre droit que d'obéir, exi-

(i)AM'iBN. B. C, I. HO; OsoïB, V, ixiv, 7-

(S) Phligon, tr. 12. Si l'oD fait commencer Ift guerre ea 74, la coirectioD su texte que propose Reinacb, M. E., 336, a. 2, d«vieDt inutile. Voyez Bbhkuihiit, C. M. K., !1, d. S.

géant et dur avec tout le inonde jusqu'à l'absurde, surtout quand l'impAtience de son ambition agitait son âme passionnée. Après chaque succès, il imaginait quelque entreprise plus grande; et le désir de l'accomplir sans retard le jetait, lui déjà si facile aux engouements , dans un état d'hallucination aveuglante. Son pouvoir absolu, la gloire que lui valaient ses succès, les projets considérables qu'il méditait, son ambition et sa cupidité qui étaient d'autant plus violentes qu'elles étaient plus récentes, rendaient alors démesurés son orgueil, son impatience, sa franchise brutale et son égoleme. Les soldats se plaignaient qu'il ne yCnt jamais parmi eux comme un compagnon, se rendant de tente en tente pour leur parler en ami, les complimenterj les encourager; qu'il passât toujours à la hâte à cheval avec sa suite et seulement pour des raisons de service, préoccupé et taciturne, n'ayant des regards et une voix que pour découvrir des fautes, pour punir, pour demander après un service un autre plus dangereux et plus pénible; que, s'il leur accordait quelque récompense prise sur le butin, ce ne fût qu'avec avarice et comme s'il eût craint de les g&ter. Les ofQciers, appartenant pour la plupart à d'illustres familles, se plaignaient aussi qu'il leur reprochât continuellement leur mollesse, leur lenteur, leur incapacité, sans égards ni pour leur nom ni pour leur famille; qu'il envoyât avec impatience ordre sur ordre, comme s'ils eussent été de fer et non de chair^ et qu'eux non plus ne dussent jamais être fatigués : ils avaient beau faire, ils ne pouvaient jamais le contenter (1). Cependant LucuHuB aimait ses soldats et il appréciait plusieurs de ses ofQ>

[ (1) Dion, fr. 330, Ifl (Gros); Pldtirqdb, Luc, 33.

ciers; mais dans la h&te qu'il mettait à penser et à agir, il ne se rendait pas compte du bénéfice immense que lui eussent à certains moments rapporté un éloge et une amabilité. En proie au démon de la richesse; envoyant en Italie, à ses intendants, des charges immenses de pièces de monnaie, d'œuvres d'art, d'objets précieux, il ne voyait pas combien il était contradictoire, après cela, de vouloir refréner l'avidité féroce de ses troupes, comme si tous les soldats n'eussent dû prendre de la peine que pour sa gloire. C'est ainsi que les soldats pensaient alors que Lucullus allait s'emparer des petites forteresses situées sur les hautes roches bien défendues et où étaient déposés les trésors do la cour, les métaux précieux, les meubles, les bijoux (1), et qu'il leur abandonnerait, pour les récompenser de leurs fatigues, les coffrets et les meubles de l'ennenii de Rome. Mais Lucullus estimait avec raison qu'il était plus sage de se rendre d'abord maître du Pont tout entier, en s'emparant des grandes villes grecques, Amasie, Amise, Sinope; et comme de coutume, en véritable général du vieux temps, il ne se préoccupa pas des désirs des soldats. Après avoir obtenu avec de l'argent la reddition de certaines forteresses, il emmena les légions mécontentes à la conquête de ces villes qui étaient, sur les rivages de la mer Noire, les derniers monuments de la puissance civilisatrice de la Grèce. Leur résistance fut longue et opiniâtre, car depuis que le royaume de Pergame avait été si mal administré, la domination romaine était haïe et redoutée de tous les Grecs d'Asie. A la fin de l'année 71, il n'y avait encore qu'Amise qui eût succombé (2). Mais ce fut pour Lucullus une soirée

(l)fliiHACfl, Jtf. £.,2S0.

terrible que celle où ses soldats, après s'être emparés de la ville daos uo assaut imprévu, se répandirent munis de torches dans les rues pour massacrer et pour voler, et dans la confusion mirent le feu à beaucoup de maisons. LucuUus était un esprit généreux que la culture avait alfiné; c'était un guerrier admirateur de l'hellénisine. Quand il vit Amise prendre feu, Amise l'admirable fille d'Athènes, l'Athènes du Pont, il se jeta comme un forcené au milieu des soldats, essaya de les ramener à la raison et à la discipline, de leur faire éteindre le feu, et de sauver cette œuvre si remarquable de la civilisation qu'il adorait. C'était trop demander. Le soldat, depuis longtemps mécontent de son général, perdit patience. Alors qu'il allait enfin se dédommager de ses longues fatigues, à sa manière, brutalement, en se ruant sur une ville riche, ce général trouvait encore moyen de lui demander une absurde modération. 11 s'en fallut de bien peu que Lucullus ne fdt mis en pièces par une soldatesque en furie. Il dut se retirer en pleurant et laisser celle soldatesque farouche se jeter sur la jolie fille d'Athènes : symbole terrible de cette époque où, tandis que les plus hautes facultés de l'esprit s'affinaient dans le désir et dans la jouissance des plus oobles choses qui soient au monde, l'instinct bestial se déchaînait aussi dans la lutle de l'homme contre l'homme pour la conquête de la richesse et du pouvoir. La vieille sévérité militaire, personnifiée par Lucullus, dut céder à cette révolte de soldats exaltés par la soif du pillage. Le général ne put dans la suite que mettre en liberté les survivants du carnage et rebâtir la ville (i).

(I) Pldtarqde, Lut., 19; ApriBN, Mith., 83; Mihkok, 4S.

chance que lui. NéanmoiDB Pompée comprenait que tant de privilèges lui attiraient trop de haines; et il revenait d'Espagne résolu à régulariser sa situation, se portant enfin candidat, comme tout le monde, à une magistrature. Malheureusement il est parfois aussi dirQcile de sortir d'une situation exceptionnelle qu'il l'a été lie la créer; et Pompée, après avoir commandé des armées comme proconsul et avoir reçu le titre 4'imperator, ne pouvait recommencer sa carrière par la questure et l'édilité, comme l'auraient voulu les lois. Il s'était donc décidé à viser du premier conp à la magistrature la plus haute, à poser sa candidature au consulat pour l'armée 70 et à rentrer dans les rangs par une irrégularité plus grande que toutes les autres, car il n'avait ni l'Age ni aucune des autres conditions requises pour être consul. Le moment était bon; mais les difficultés étaient nombreuses et les moyens employés jusqu'alors pour obtenir tant d'honneurs extraordinaires n'auraient plus sufQ. Il ne pouvait douter que le parti conservateur, où tant de monde enviait sa carrière exceptionnelle et qui avait cherché à le faire échouer là-bas dans la guerre d'Espagne, en lui refusant les moyens de la continuer, s'opposerait de toutes ses forces à sa candidature. D'autre part la situation de Pompée et celle de son parti avaient changé beaucoup pendant les années où il avait combattu en Espagne. Pompée avait grandi autant que le parti conservateur avait baissé; il était maintenant avec Crassus l'homme du jour, le général le plus populaire, et tout le monde au contraire se plaignait du parti conservateur et de la constitution de Sylla, protestait qu'il fallait en finir avec un gouvernement si faible, si inepte, si corrompu. Ambitieux, sans scrupules et sans principes, sûr de lui-même

après taot de succès, plein de rancune contre son parti. Pompée comprit qu'il n'avait plus rien à espérer de la réaction; il ne douta pas un instant qu'il deviendrait l'homme le plus populaire de l'Italie et qu'il ferait triompher l'opposition, s'il se mettait à la tête du parti démocratique ; il prit plaisir à se venger par ces représailles de ses anciens amis qui avaient cherché à le trahir pendant la guerre. Il fil donc des avances aux. tribuns du peuple, leur promettant de rétablir la puissance tribunitienne s'il était élu consul. Naturellement ces avances furent accueillies avec enthousiasme par le parti populaire, qui manquait de chefs illustres; on trouvaqu'uD homme si remarquable par sa naissance, par son passé, par sa situation sociale, par sa popularité, valait bien le sacrifice de quelques souvenirs terribles; on oublia le rdie que Pompée avait joué dans la guerre civile et ses fureurs réactionnaires d'autrefois. En peu de jours l'ami de Sylla, l'homme qui avait tué Juuiua firutus et étouffé dans le sang la révolte de Lépide, devint le chef admiré du parti populaire et son candidat au consulat.

Toutefois il est probable que Pompée ne serait pas arrivé facilement à se fair» élire consul s'il n'avait eu pour cela une chance bien bizarre. Crassus, dont la vieille rancune avait été exaspérée par l'intervmtion de Pompée dans la guerre contre les esclaves (1), voulut être consul, lui aussi, quand il fut informé de la candidature de Pompée. Mais la candidature de Crassus, bien que moins irrégulière que celle de Pompée, n'était pas non plus tout à fait régulière, de sorte que les deux généraux, tout en se détestant réciproquement, comprirent qu'il leur était nécessaire de

(I) pLDTABonB, Pomp.,11; Crati., U.

e'unir, Pompée pour vaincre, avec l'appui de CrasBUS, qui était si puissaot au Sénat, l'opposition des sénateurs; Crassus beaucoup moins populaire que Pompée, pour être recommandé au peuple par celui-ci(i). C'est ce qui arriva. Tous les deux, sous le prétexte d'attendre le triomphe, gardèrent leurs armées sous les armes ajiprès de Rome; le Sénat intimidé céda et admit les deux candidatures; les comices élurent consuls, sans lutte, pour l'année 70, Crassus et Pompée. Celui-ci pria alors son ami Marcus Terentius Varroa de composer pour lui un mémoire sur les devoirs du consul, dont il n'avait aucune idée (2).

Les promesses de Pompée et la popularité dont il jouissait déjà dans la classe moyenne donnaient au parti démocratique l'espoir que ce consulat amènerait les réformes si longuement attendues. Mais durant les mois qui s'écoulèrent entre l'élection et la fin de l'année (les consuls entraient en charge au 1" janvier), ces espérances furent troublées par l'hostilité qui continuait entre les deux consuls, malgré leur coalition électorale. Crassus hésitait à suivre son collègue dans sa conversion et à l'aider dans ses projets de réforme. 11 craignait probablement que la gloire de ces réformes revint tout entière à ce collègue si Jalousé, qui en avait pris l'initiative, et il était trop conservateur de naissance, par inclination, par intérêt, pour ne pas être inquiet sur les conséquences d'une réforme démocratique. En accomplissant cette réforme, n'allait-on pas saper à sa base toute l'œuvre de Sylla, sa légitimité morale, sa valeur légale? Or Crassus n'avait pas été seulement un des plue

habiles iostruments de Sjllaj il avait ainsi acheté des biens de proscrits pour des sommes énormes. Ne pouvant se mettre d'accord, aucun des deux consuls désignés ne congédiait ses légions; même après être rentré à Rome en célébrant une ovatio, Crassus déclarait qu'il tiendrait son armée eous ses ordres aussi longtemps ^ue Pompée; Pompée, par représailles, accentuait ses déclarations favorables au parti démocratique. Quand le tribun du peuple Harcus Lollius Palicanus, entre Ja an de novembre et le commencement de décembre, lui conduisit hors des murailles, au milieu d'une armée avec laquelle il attendait le triomphe, une grande foule pour entendre son programme consulaire (1), il prononça un discours très hardi. 11 dit que depuis trop longtemps on voyait les suffrages vendus au plus ofTrant dans les tribunaux; qu'il fallait mettre fin aux Abus intolérables des juges et des gouverneurs de provinces; il fitcomprendre qu'il voulait rétablir dans leur intégrité les prérogatives des tribuns. Le succès fut immense. Mais Crassus était encore hésitant, et ce malheureux désaccord des deux consuls pouvait faire «choûer lous les projets excellents de Pompée. Des amis s'interposèrent alors; on provoqua de grandes démonstrations populaires pour demander à Crassus et à Pompée de se réconcilier, si bien que, quand Pompée, le l"janvier, eut pris possession desa charge, Crassus fut vaincu par le grand mouvement populaire et se déclara prât à appuyer la politique de son collègue. La réconciliation eut lieu publiquement, à ce qu'il semble, dans les premiers Jours du consulat. Les armées furent aussitôt congédiées (2), et bientât au

(1) CicÉRON, /n Vtrr., A.. I., IS ; Asc, p, ItS (Orel). (i) C'esl dans Apfisn, B. C, I, 181, et non dons PiuTÀnauB, Pomp., 23; Croit., 12, qu'il f&ut chercher, biea qu'elle y aoit expo-

milieu de grandes distributions de blé Taites par Cras* BU9 et de fêtes somptueuses préparées par Pompée, celui-ci commença l'attaque contre la constitution de Sylla, en demandant que l'on rendit aux tribuns les pouvoirs que leur avait enlevés Sylla, spécialement celui de proposer des lois sans l'autorisation du Sénat. Comme il Tallait toutefois faire encore approuver par le Sénat cette dernière proposition, on commença une grande agitation populaire pour déplacer la majorité. César, toujours en quête d'occasions de se mettre eu évidence, se lança dans la mêlée, et prononça de grand» discours dans les assemblées populaires (1); Crassus mit habilement en jeu toutes les influences dont il disposait au Sénat.

Encouragées par cette agitation et par la faiblesse désormais évidente du parti conservateur, les rancunes et les haines accumulées depuis longtemps contre la coterie qui avait exploité la réaction de Sylla éclatèrent de toutes parts. Les esprits s'échauffèrent, et tandis que les chers se contentaient d'attaquer les lois, le peuple voulut une victime. Le hasard la lui livra en la personne d'un certain Caius Verres, ancien ofRcier du parti populaire dans la révolution, qui, comme Cethegus, avait eu sauter à temps hors du bateau qui allait sombrer. Passé ensuite au service du parti conservateur, il avait été élu préteur pour l'année 74; puis envoyé comme propréteur en Sicile, où, grâce à l'influence de ses amis de Rome, il avait réussi à rester trois années au lieu d'une

Bée trop sommai rem eut. ta vérité sur ces dissentiments et cette récoociliation. £n effet Subtonb, Cœi., 19, afOrme, et toute l'histoire de 70 & 60 conSrme, que Crusus et .Pompée étaient en mauvaise inteUigence quand Us quittèrent le consulat. (1) Voy, SiîBTOKB, Ctei., S.

LÀ CONQUÊTE a09'

seule. Avait-il volé et pillé en Sicile autant que le disaient ses ennemis? Les méraits de Caius Verres n'étaient-ils pas, ea partie au moins, une légende exagérée et répandue par la haine politique? Il est difficile de juger un homme, quand on ne possède que les pièces d'accusation. Quoi qu'il en Eoit, iE est certain que depuis longtemps on se disait à Rome' que Verres commettait des abus innombrables, notv seulement au préjudice des Siciliens, mais aussi au préjudice des citoyens romains; que ces malversations allaient ruiner le plus grand grenier de Rome (i). Les plaintes étaient même si fortes que son successeur Lucius Hetellus, bien que conservateur, était allé et> Sicile dans l'intention honnête de réparer les dommages causés par Verres (2), et que, encouragées par ces dispositions, les villes de Sicile avaient envoyé une députation à Rome pour intenter une accusation.

En tout autre moment cette accusation n'aurait pas eu plus de chance d'aboutir que les autres réclamations faites par les provinces à Rome, après la victoire de Sylla et de la réaction, car trop d'intérêts se coalisaient contre la vérité et la justice dans ces procès, ou était en question le droit de piller les provinces, que s'arrogeaient les membres du gouvernement. Ne pouvant jamais trouver un patron influent parmi tes conservateurs, forcés de s'adresser au parti démocratique encore si faible pour y trouver des défenseurs sans crédit, les malheureux plaignants ea étaient d'ordinaire réduits à lutter contre la puissance formidable de l'esprit de coterie, des compli-

(1) Voy. la très belle étude do CiccaTTi. /( proceiio di Vtrre, Milan, ISBB. p. 78 et suiv.

(!) CiCÉnoN, tn Vtrr., A. II., SS, 63 et suiv.

cités cachées, de l'intérât de classe, sans autre arme que la justice de leur cause, arme toujours faible. Cette fois, au coutraire, les députés siciliens étant arrivés à Rome quand l'agitation pour la réforme de la constitution commençait, l'optoioD publique se déclara tout de suite en leur faveur; Pompée et les chefs du part) démocratique, comprenant qu'un grand procès de concussion serait une chose excellente pour fomenter l'agitation contre le parti conservateur, prirent l'affaire sous leur protection, résolus à ne pas la laisser étouffer comme tant d'autres. Si les députés siciliens ne trouvèrent pas pour patron un homme déjà illustre, ils trouvèrent mieux en la personne de Marcbs Tiillius Cicéron, jeune homme de trente-six ans, très intelligent, très éloquent, libre de toute espèce de lien avec le parti conservateur et qui voulait devenir un très grand personnage.

Né à Arpinum, d'une famille de chevaliers, et peu fortuné, il appartenait à ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie de province; il avait été élevé dans l'honnête simplicité municipale du bon vieux temps; il avait reçu une éducation littéraire très soignée et était allé en Grèce suivre des cours de philosophie et d'éloquence. Occupée et remplie par l'étude, sa jeunesse sévère, comme celle des vieux Romains, n'avait pas connu les amusements, les distractions, les débauches, où tant de jeunes hommes de sa génération gaspillaient leur temps et leur fortune. Cependant ce n'étaient pas l'ambition politique, l'espoir déjouer un grand rdle dans la République, qui avaientdonnéà ce jeune homme la force de faire si bien le dur apprentissage de l'éloquence. Quand, après avoir hérité de son père une fortune médiocre, une terre à Arpinum, une maison à Rome et un peu d'argent, il vint

s'étab)ir dans la grande ville, Sylla y était tout puissant, et la réaction aristocratique éloignait de la carrière politique les jeunes hommes issus de famille équestre. Cicéron, qui était un lionnéte homme et qui avait horreur des violences commises par la coterie de Sylla, dut se persuader bien vite que les portes du pouvoir seraient toujours fermées à un jeune homme comme lui, qui venaitd'Arpinumetqui ne voulait servir ni Sylla ni ses bourreaux. Doué de tontes les qualités qui font un artiste, imagination, sensibilité, goût de la beauté, avide aussi de gloire, il avait renoncé sans peine aux rêves de grandeur politique et s'était proposé de devenir un grand avocat, le rival d'Hortengins et des grands orateurs, le prince du forum. Ses débuts avaient été pleins d'éclat. Poussé par son ambition juvénile, par sa haine contre le parti de Sylla, par son indignation contre les violences de la réaction, il avait accepté la défense de plusieurs malheureux persécutés, sous différents prétextes, par des favoris du dictateur. La plus célèbre fut celle de Roscius. Cette audace généreuse et son éloquence vraiment merveilleuse l'avaient bien vite rendu célèbre; sa célébrité lui avait permis de contracter, vers 77, un très bon mariage avec une femme appartenant à une famille distinguée et riche, Térentia, qui lui apporta en dot 1^0,000 drachmes (à peu près 420,000 francs.) Elle possédait des maisons à Rome et une forêt près de Tusculum. Fort à son aise, sinon très riche, après ce mariage, Cicéron, qui vivait avec simplicité, avait pu continuer à plaider dans les tribunaux, conservant une noble indépendance vis-à-vis du parti conservateur, et réalisant à la perfection l'idéal ancien de l'avocat qui n'admettait pas que l'assistance légale fût une profession rétribuée, mais la considérait

>1S GBANDEUB ET DÉCADENCE DE BOHE

comme un devoir social accompli par les riches gratuitement. Tandis qu'Hortensius et les antres avocats célèbres du parti conservateur se faisaient payer des sommes énormes, spécialement quand ils défendaient les gouverneurs accusés de concussion, et prenaient volontiers leur part de ces pillages, personne n'avait jusqu'alors plus strictement observé la lex Cincia, qui dérendait aux avocats d'accepter des honoraires de leurs clients. Son honnêteté, son indifférence pour l'argent, la simplicité de sa vie, la courageuse indépendance du parti conservateur, ajoutées à son grand talent et à son éloquence, avaient attiré sur lui tous les regards et de grandes sympathies, non seulement dans le parti démocratique, mais dans toutes les classes sociales, de sorte que. bien qu'il eût peu de fortune et peu d'ambition politique, il avait été déjà élu questeur, sans difficulté, sans lutte et sans dépense (1).

Cicéron accepta la défense des Siciliens avec enthousiasme. Dès le mois de janvier, à ce qu'il semble, il réussît à faire rejeter par le préteur Manius Acilius Glabrion une accusation analogue à celle portée contre Verres et que dirigeait contre lui Quintus Cecilius, son ancien questeur; on ne sait d'ailleurs si cette accusation était sérieuse ou si elle était portée d'accord avec Verres. Puis, s'étant fait assigner un délai de cent dix jours pour recueillir les preuves, il partit pour la Sicile.

Cependant le parti conservateur n'avait pas pu résister aux attaques de Pompée. Quand la proposition sur les pouvoirs des tribuns fut discutée au Sénat, un petit nombre de gens seulement osèrent s'y opposer.

Ce fureot Marcus Lepidus, Marcos LucuUus, Catulus, qui reconnut cependant que la proposition de Pompée pouvait sembler justifiée par la corruption dea tribunaux Eénatoriaux (1). La majorité approuva (2). C'est là une preuve décisive que l'opposition au gouvernement aristocratique s'était, après dix années de scandales et de luttes, répandue dans toutes les classes et même dans une partie de la noblesse, la meilleure et la pire à la fois, la plus jeune, la plus énergique et la plus intelligente, la plus ambitieuse et la plus corrompue. La vieille société aristocratique et agricole s'était changée en une société mercantile et ploutocratîque ; il ne restait de l'aristocratie historique de Rome qu'un certain nombre de familles, presque toutes pauvres (3) ; les classes élevées n'étaient plus composées des nobles seulement, mais aussi des riches chevaliers, des hommes d'un grand talent, quoique d'humble origine; comme Cicéron, enfin des hommes les plus habiles et les plus audacieux dans la lutte universelle pour la richesse, la culture et le pouvoir. 11 y avait encore, il est vrai, quelques familles anciennes conservant les idées et les sentiments qui survivent dans toutes les aristocraties à leur ruine politique, et que la réaction de Sylla avait réveillés ; la haine des classes nou velles, le mépris de l'époque présente considérée

(1) CicÉaoN, Jn VtTT., I, IS ; Aicon, ia CicÊitON, Ptû Cornet, p. 7», éd. OreUi. [/.!

(2) DBiiHiNN.fi. R, IV, 3B8.

(3| Comuie eiemplee de familles nobles ruinées ft cette époque on peut citer la famille de Marc Antoine, préteur en 75 (Osti. HANK, G. 1., II, 411); la famille d'AppiuB Claudius Pulcher, consul en 79 et père du célèbre Clodius, d'Appius Cl. P. consul en Si et de Clodia (Dduhànn. G. n., Il, lai et suiv.) : de Cneius Pisoa (SiLLDsTB, C. C, ta), de Pubiiua Lentulus Sura (id. 17). Voy. ce que nous avonsdit de la famille da César. Pi.DTAeocE(Ct«., 10) parle de la pauvreté de la vieille noblesse romaine k cette époque.

comme vulgaire et corrompue, le préjugé du principe d'autorité et par suite l'horreur de tout désordre politique, qu'il soit inseDsé et crimiael ou nécessaire au progrès. Ces gens-là ne pouvaient se faire à l'idée que le flis du psysan de Velletri ou d'Arpînui» devenu riche à millions gr&ce à l'usure, rivalisât de richesse avec eux et prétendit partager avec eux les magistratures; qu'une foule d'avocats obscurs et de tribuns venus d'en bas put lancer des accusations contre les patriciens que le peuple du bon vieux temps vénéraitcommedes demi-dieux ; que les cordonniers, les artisans, les petits marchands en détail, les affranchis de Rome osassent les siQler au forum, leur refuser leurs voix aux élections; que l'on ne respectât plus rien, ni la naissance, ni la fortune, ni la sagesse. Beaucoup de nobles, au contraire, comprenaient que l'on ne pouvait plus traiter la classe moyenne et les chevaliers, devenus si puissants, comme on l'avait fait deux siècles auparavant; que l'esprit des temps était changé; qu'il fallait donner satisfaction aux aspirations nouvelles; et par intérêt, par conviction philosophiqne, par ambition, ils s'adaptaient à ce régime social où, malgré toutes les protestations, l'intelligence et la richesse l'emportaient sur la noblesse de race. Du reste s'adapter aux transformations démocratiques des mœurs et des institutions, c'était le plus sûr moyen de conserver la puissance sociale de la noblesse. La centralisation des fonctions politiques à Borne, les affaires, le manque de traditions et de célébrité, les souvenirs terribles de la révolution et de la réaction écartaient de la politique presque tout l'ordre équestre et la classe moyenne; de sorte que, sans recourir aux grandes familles nobles non encore disparues, on n'aurait pas trouvé ce qu'il fallait de magistrats de toute sorte pour

LA COMQUÈTE ïiS

gouverner l'empire.Si la noblesse ne seotêlailpas dans des prétentions absurdes et surannées, elle pourrait contÎDuer à se partager presque tous les emplois de l'État.

Après ce premier succès, l'œuvre de Sylla fut attaquée de toutes parts. Le tribun Plotius, secondé par César, fit approuver une amnistie pour tous les survivants des guerres civiles, les guerres de Lépide et de Sertorius y compris (1). La censure, suspendue depuis dix-sept ans, fut rétablie et les censeurs Lucius Gellius et Cneus Lentulus, en avril ou en mai, débarrassèrent le Sénat de beaucoup d'amis de Sylla, cbassant entre autres ce Caius Antonius Ibrida contre qui César avait inutilement porté plainte en 77. Lucius Aurelius Cotta, noble à l'esprit démocratique, proposa de rendre le pouvoir judiciaire aux chevaliers : ils étaient presque tous riches et on ne pourrait plus les corrompre (2). Mais les choses se compliquèrent; et la réforme judiciaire se heurta à une opposition beaucoup plus grande que les autres. Cette loi, proposée quand tout le public prenait si vivement parti pour les accusateurs siciliens contre Verres, mit l'alarme au camp des conservateurs. Les tribuns avaient recouvré leurs anciennes prérogatives, et il suffisait d'accuser un homme puissant pour que tout le monde le condamnât sans appel. Allait-on alors donner le pouvoir de juger les sénateurs à leurs vieux ennemis, aux chevaliers? Tous les gouverneurs des provinces allaient-ils âtre à la merci de leurs sujets? Des députations viendraient chaque année de toutes les provinces réclamer justice à Rome, et les tri-

(i) Sdétokb, Cœi., 5.

(8)CiosHON. In Yerr., A. II. U, 71, 17*; ii, SB, Î33, — Voy. Luai, J). A., m. 193.

banaux, bous la pression de l'opinion publique, condamneraient sans relâche! Les bonnes résolutious et la belle morale de tous les partis et de toutes les classes ne durent ordinairement qu'autant que l'on peut aven elles conserver le pouvoir. Bien des conservateurs admettaient depuis longtemps qu'il était nécessaire d'améliorer la justice et de réprimer les abus; mais ils n'hésitèrent pas, dans la crainte que la justice ne s'exerçât sur eux-mêmes, à rejeter tous les projets de réforme. Non seulement ils cherchèrent à faire échouer la loi judiciaire; mais ils entreprirent le sauvetage de Verres, dont le procès et la condamnation devaient jeter tout leur parti dans la honte et le discrédit. On décidadeprésenter des candidats àtoutes Jes magistratures les plus importantes et d'employer tous les moyens pour les faire réussir : Quintus Hortensias, le célèbre avocat, et Quintus Metellus seraient les candidats au consulat; Marcus Metellus, frère de 'Quintus et de Lucius, gouverneur de la Sicile, allait briguer la préture. Ces candidats et d'autres hommes considérables de l'aristocratie, tels que Caius Scribonius Curion, s'entendirent bientôt avec Verres, Celui-ci accepta de s'employer pour eux de toutes ses forces pendant les élections. Hortensias se chargea de fia défense; Quintus et Marcus Metellus écrivirent à leur frère Lucius pour qu'il fit disparaître les preuves -des méfaits de Verres. S'ils étaient élus, si la loi de Cotta était rejetée, on chercherait à renvoyer le procès à l'année suivante, et alors il serait discuté devant ■un tribunal de sénateurs présidé peut-être par Marcus Marcelius, et Verres aurait un consul pour défenseur (i).

(1) CioooiTi, p. V.. 15S.

LA CONQUÊTE 2i7

Cependant Cicéron, malgré les intrigues de Hétellus, put faire son enquête et revenir à l'époque indiquée, «'est-à-dire vers la fin d'avril, avec un dossier bien fourni de documents (t); mais il ne put pas discuter immédiatement l'alTaire. Il lui fallait attendre la fin d'un autre procès intenté à un gouverneur de Macédoine pour différer, paratt-il, celui de Verres. C'était du moins dans cette intention que l'on traînait les choses en longueur. Cependant le retard avait plus d'avantages que d'inconvénients pour Cicéron, qui comptait se porter candidat à l'édilîté et qui était ainsi plus libre pour s'occuper de son élection. Le procès de Verres différé, le projet de Cotta arrêté par l'opposition des conservateurs, les forces des deux partis auraient dû se concentrer sur les élections, qui allaient avoir lieu, comme d'habitude, vers le milieu de l'année. Malheureusement, quand Cicéron revint de Sicile, le parti démocratique était menacé d'une crise précoce, peu de mois après sa première victoire, parce que les démêlés entre Crassus et Pompée recommençaient. Les historiens de l'antiquité ne nous renseignent guère sur les molirs et les circonstances de cette discorde qui entraîna de si grands événements; mais il est probable qu'elle fut amenée par les projets de Pompée. Pompée était le type parfait de l'homme de talent, qui n'a pas l'énergie créatrice du génie, mais qui saisit vite les nouveautés créées par les hommes de génie et qui est habile à en profiter. Si on l'avait envoyé en Orient à la place de Lucullus, il n'aurait très probablement pas osé se lancer dans une aventure aussi périlleuse; il aurait procédé avec la prudence traditionnelle de tous les généraux i

(1) ClCCDTTI, P. V„ 16Î.

mais à présent, après les succès retentissants de Lucullus, i! avait tout de suite compris ce que ces conquêtes montraient aux esprits clairvoyants : que la politique timide du Sénat en Orient s'accordait maf avec la réalité; que ces grandes monarchies asiatiques, si imposantes au dehors, étaient très faibles; que l'on pouvait les soumettre facilement avec une politique un peu énergique en élargissant la domination et l'exploitation financière de l'Italie dans des champs nouveaux et riches; en donnant aux généraux et aux partis un moyen nouveau d'acquérir de la gloire, des richesses, de l'influence. Il avait donc formé le projet de se faire envoyer en Orient, pour y remplacer Lucullus comme proconsul (i), pour moissonner à son tour ce champ où Lucullus travaillait depuis quatre ans, et pour assurer aussi à son parti la direction et l'exploitation de la nouvelle politique orientale créée par Lucullus, dont l'importance semblait être à peine comprise par les conservateurs. Malheureusement, cette fois encore, Crassus, qui était toujours jaloux de son collègue, se plut à lui barrer le chemin et à lui faire une opposition opiniâtre; il dérendit dans la politique extérieure la cause de Lucullus, qui étaitcelle du parti conservateur, avec un tel acharnement que les deux consuls en vinrent bieotftt à se quereller sur tous les points (2). Une telle discorde ne pouvait qu'être funeste au parti populaire qui se relevait à peine après avoir été si longtemps persécuté, et qui ne possédait pas une organisation aussi solide que celle du parti conservateur, très bien monté encore malgré ses défaites en clientèles.

en hommes et en argent. £n effet le parti populaire fut tellement paralysé par ces querelles des chefs, qu'il ne fut plus capable de rien faire. Vers le milieu de l'année il laissa Cotta défendre seul sa loi; aux élections de 69, il laissa élire les candidats conservateurs au consulat et Marcus Metellus à la prélure. Verres, dans l'ivresse de cette victoire et d'accord avec ses protecteurs, songea à intimider par l'entremise d'Horteneius et de Metellus les ambassadeurs siciliens, de façon à les amener à retirer leur accusation et à faire échouer, à force d'argent, la candidature de Cicéron dans l'élection des édiles. La défaite de Cicéron aurait découragé définitivement les Siciliens, que le résultat des élections consulaires inquiétait déjà, et tout aurait été fini en peu de jours (1).

Cependant l'impression que firent ces élections fut si mauvaise que Pompée, les hommes en vue du parti populaire et l'opinion publique Turent un peu tirés de leur torpeur. Cicéron, soutenu avec énergie par le parti démocratique, fut élu édite. La loi de Cotta fut enfin approuvée, grice à un effort plus vigoureux et à quelques concessions habiles. Les juges seraient choisis non pas seulement parmi les chevaliers, mais parmi les sénateurs, les chevaliers et les riches plébéiens (2). On encouragea les Siciliens à tenir ferme et on poussa avec énergie le procès de Verres, dont la première audience fut fixée au 5 août. On ne parla bientôt plus à Rome et en Italie que du procès imminent; mais on y pensait comme à un spectacle de gladiateurs où, sous les yeux d'un public avide d'émotions, un jeune

lao GRANDEUB ET DÉCADENCE DE ROME

avocat d'avenir réclamant la coodamnation de Verres serait aux prises avec le prince des orateurs romains, et où toutes les ressources et tous les pièges de l'éloquence du forum seraient employés de part et d'autre avec une souveraine habileté. Les racontars, les prévisions Tavorables ou défavorables allaient leur train : l'un savait que l'on tenterait de corrompre les juges désignés par le sort; un autre parlait de preuves accablantes trouvées en Sicile, mais que l'on tenait en réserve pour donner le coup de grâce; les sceptiques affirmaient que, comme tant d'autres rats pris au piège, celui-ci s'échapperait sans même y laisser la queue. Les grands amateurs d'éloquence étaient surtout impatienta d'assister au duel oratoire entre Cicéron et Hortensius. Cicéron était un jeune homme très studieux et plein de talent; mais il lui manquait l'expérience de son adversaire. On se préparait cependant de part et d'autre à la lutte. Cicéron, excité par l'attente universelle, sentait que c'était pour lui une épreuve décisive et, renonçant à lutter de subtilité avec des adversaires aussi habiles et aussi puissants, il comprit qu'il fallait s'appuyer sur l'opinion publique si favorable aux accusateurs, aller sans hésitation au-devant de tout, frapper l'esprit des masses par une suite de révélations extraordinaires et inattendues. 11 s'efforçait donc de grouper les témoignages de la façon la plus propre à faire une impression très profonde sur la foule, et préparait pour chaque groupe de témoignages un discours bref mais serré et précis (d). De leur cAté, Verres et ses amis, encouragés par le succès des élections, cherchaient à circonvenir, k amadouer les témoins; ils se faisaient envoyer des villes de Sicile des éloges

(1) CiocoTTi, P. y., 176 ei BUiv.

pour Verres; ils 4tudiaieDt un plan de défense tout plein de ruses pour ralentir les attaques furieuses des accuGatears. On chercherait à tirer les choses en longueur de façon à arriver au 46 août, jour où les audiences seraient suspendues pendant quinze jours pour célébrer les jeux promis par Pompée depuis la guerre contre Sertorius; puis on continuerait la même manœuvre de façon à ce que le procès fût renvoyé à l'année suivante. Ils espéraient y réussir : il y avait en effet de fréquentes suspensions des tribunaux pendant les mois qui restaient : du 4 au 19 septembre pour les jeux romains; du 26 octobre au 4 novembre pour les jeux de la victoire; du 4 au 17 novembre pour les Ittdi plebei (1).

Le matin du 5 août, quand le procès commença, une foule énorme se pressait au forum^ autour des bancs disposés pour les juges^ les témoins et les parties. Verres arriva avec Hortensius. Plusieurs grands personnages l'accompagnaient; sa démarche était assurée, son air audacieux; il avait pleine coniiance dans les ruses longuement méditées avec son avocat. Malheureusement pour lui son affaire n'était pas seulement un procès de concussion ; ta politique y était mêlée, et Cicéron s'était mieux rendu compte qu'Hortensius de l'état de l'esprit public. Quand les documents et les témoignages habilement disposés par le jeune accusateur furent connus du public, quand le long supplice enduré par la Sicile fut raconté et exagéré au forum par des témoins indignés, les colères accumulées depuis dix ans dans le public contre Sylla, la réaction et le parti conservateur se déchaînèrent tout à coup. Certains témoignages pathétiques émurent le public jusqu'aux

{!) CiceoTTi, P. V., 175 et suiv.

larmeE; d'autres soulevèrent des murmures d'indignation ; d'autres fireot pousser des cris de rage. A la fin de chaque audience les révélations faites au procès se répandaient immédiatement daos toute la ville : déformées, grossies en passant de bouche en bouche, elles indignaient tout le monde; et le jour suivant une Toute plus grande encore se pressait sur le forum, essayait d'entendre les terribles récits, criait et s'indignait, même sans rien entendre quand elle voyait les gens les plus voisins du tribunal crier ou s'indigner. Un jour un témoin raconta que Verres avait fait crucifier un citoyen romain qui avait en vain crié Civis rontanus suvt. Ce fut un moment terrible : la foule devint furieuse, et si le préteur n'avait aussitât suspendu l'audience, Verres aurait été écharpé sur le forum. Ce n'était pas un homme qu'on Jugeait, mais un parti, un gouvernement, toute une époque que l'on exécutait; et la conscience publique, si longtemps forcée de se taire, se soulageait à la fm en déchatnant sa fureur sur ce malheureux propréteur livré à sa haine par le hasard, et en lui faisant expier non seulement ses fautes, mais toutes les violences commises par Sylta, par sa coterie, par la réaction. La fureur du peuple fut telle que Verres et ses amis, qui ne s'y attendaient pas, se sentirent accablés et perdirent courage. Pendant treize jours ils tâchèrent de résister; mais voyant le public se surexciter chaque jour davantage, le moment vint où ils comprirent que les juges n'oseraient pas acquitter l'accusé. Le quatorzième jour, le procès ayant été suspendu. Verres, pour sauver une partie de sa fortune, abandonna la lutte $t partit de lui-même pour l'exil (1). Il disparut pour

())CiccoTri, P. 7., 171-194.

toujours, prenant le chemin solitaire et obscur de l'oubli universel, tandis que Gicéron. devenu désormais un des principaux personnages de Rome, avançait à ^ands pss sur la longue route ensoleillée de la gloire. Ils ne se doutaient ni l'un ni l'autre, en se tournant le dos pour aller à des destins aussi difTérents, que les chemins opposés qu'ils prenaient les feraient cependant se rencontrer encore une fois, au bout de vingtsept ans, sur le bord du mAme abîme.

Tandis que ceci avait lieu en Italie, LucuUus était allé passer l'hiver de 71-70 dans la province d'Asie dont il avait été nommé gouverneur, et qu'il trouva ravagée par les vexations que les financiers italiens faisaient subir aux populations. LucuUus, s'il avait changé sur bien des points, avait conservé de sa jeunesse l'aversion de la noblesse de vieille race pour les hommes de finances. Encouragé par ses succès, il avait cherché, avec son ardeur et son énergie ordinaires, à renouveler la politique de Rutilius Kufus, à prendre des mesures pour arrêter la cupidité des publicains, sans considérer quels puissants ennemis cette politique libérale allait irriter ()). Il se sentait si fort, si grand, si sûr de lui, et il formait dans son esprit exalté un si vaste dessein! Ne voulait-il pas envahir et conquérir tout le royaume de Tigrane, roi d'Arménie et gen'lre de Mithridate, auprès duquel celui-ci était venu chercher un refuge? Grâce à la faiblesse de la politique romainependant les cinquante dernières années, grâce aussi aux derniers événements, la guerre de Bithynie et la conquête du Pont, qui avaient distrait le Sénat romain de tout autre objet, Tigrane avait pu, dans les quinze années précédentes, par les conquêtes,

(1) Pi.nT4RttDB, Lue., go.

ÎSl GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

les alliances, les soumissions, élargir son empire dans toutes les directions: au nord jusqu'au Caucase, où les populations à demi barbares des Albanais et des Ibères l'avaient reconnu pour souverain; au sud, à l'est, à l'ouest, où il avait conquis presque tout l'empire des- Séleucides, les plaines de Cilicie, la Syrie, la Phénicie; il avait enlevé aux Parthes beaucoup de provinces et re(U la soumission des satrapes de la grande Médie, de laMédieAtropathène, de la Gordienne (1). LucuUus voulait maintenant étendre sa politique agressive à cet empire même.

L'aigle romaine, petite mais féroce, agitait furieusement les ailes, venant du Pont, pour s'abattre sur l'énorme et somnolent pachyderme. Le général romain, toutefois, avant d'envahir l'Arménie, et pour n'avoir pas d'ennemis à ses trousses, avait voulu faire la conquête définitive du Pont, Tandis qu'il envoyait son beau-frère Appius Claudius demander à Tigrane de lui livrer Mithridate (2), certain d'ailleurs du refus qui serait un prétexte de guerre, il était allé au printemps de 70 achever le siège de Sinope et d'Amasie, qui se rendirent en automne, et auxquelles Lucullus put cette fois épargner une partie au moins des brutalités des soldats, bien que, même dans ces villes, un bon nombre des habitants fussent faits prisonniers (3). Héraclée, au printemps, avait eu bien plus à souffrir. Le stupide etfèroce Cotta l'assiégeait par terre, tandis que Triarius, habile, mais encore plus féroce, l'assiégeait ïïar mer. Quand ils l'eurent prise, ils pillèrent sans merci les maisons et les temples, y prirent l'or et l'argent et tous les meubles précieux; ils massacrèrent

(t) Reinich, V. E.,3IOetsuiv-; Stuabon, XI, 11, 16(531). (S) Plotarqdb, Luc., 31.

(3) ReiNiCB, M. E., 3SS.

LA CONQUÊTE SiS

on réduieireot en esclavage tonte la population; ils enlevèrent mârae Is merveilleuee etatne d'Hercnle, célèbre sur tontes les cAtes de la mer Noire par sa massue habilement ciselée, par la peau de lion, le carquois, tes flèches qui étaient en or massif. Puis ils avaient mis le (eu à la ville, et tandis que ta fnmée en montait an ciel, les navires romains avaient quitté le port, si chargés de butin que plusieurs sombrèrent pendant te voyage (1).

Cependant la réponse de Tigrane était arrivée : il refusait de livrer Hithridate. Poussé, semble-t-il, par ses conseillers, qui redoutaient d'avoir un rival en Hithridate, le roi d'Arménie n'avait pas voulu le recevoir et l'avait pour ainsi dire relégué dans la lointaine résidence d'une de ses forteresses; mais il n'avait pas voulu céder aux intimations du général romain, craignant de s'abaisser ainsi au rang d'un roi vassal. On avait maintenant un prétexte pour l'invasion, qui devait commencer au printemps de 69.

(4)HB■H0^. SI, SS.

LA COHOUftlK DE l'AHHBNIK KT LRS DBTTK3 DB l'iTALIB

A Rome cependant l'année 70 avait mal fini pour le parti populaire. Pompée arait été tellement surpris, déconcerté, exaspéré par les intrigues de Crassus, qu'il avait renoncé à son dessein de remplacer LucuUus et tléclaré qu'il rentrerait après son consulat dans la vie privée (i), sans accepter aucune autre province. Crassus, très content d'avoir déjoué les calculs- de Pompée, était resté lui aussi k Rome, renonçant à avoir une province qui lui aurait rapporté beaucoup moins que ses spéculations. Les conservateurs, un peu rassurée par l'insuccès de Pompée et par les magistraluros dont ils s'étaient emparés, se remettaient de leurs alarmes de l'année précédente. D'ailleurs l'empire étitit tranquille depuis la défaite de Hitbridate. La seule guerre à faire pour le moment était celle contre les pirates de Crète qui, après la défaite de Mithridate, avaient en vain envoyé des ambassadeurs à Rome pour demander à faire la paix (2).

Luculius seul ne prenait aucun repos. Au printemps

de l'année 69 il entreprenait la conquête de l'ArméDie avec deux légions et quelques troupes d'auxiliaires asia* tiques, gslates et thraces, & peine vingt mille hommes en tout (1), et n'ayant que des informations très vagues sur ce pays, où Mithridate et Tigrane, devenus amis à la suite des intimations de Lucullus, préparaient contre lui une forte armée. Si, en faisant la conquâle du Pont, Lucullus avait interprété d'une façon très large les ordres du Sénat, en envahissant l'Arménie, il inaugurait définitivement & ses propres risques la politique de l'initiative personnelle des généraux. Ne s'arrëtant Jamais que la nuit, ne laissant prendre aucun repos à son armée, il descendit rapidement jusqu'à l'Euphrate, par la grande roate des caravanes qui traversait la Mélitèoe; il passa l'Euphrate, marcha sur Tigranocerte, et repoussa avec tant de violence l'armée du général Mitrobarzane, que Tigrane, épouvanté, se retira précipitamment au nord de l'Arménie, laissant à Tigranocerte un général avec ses trésors et son harem (i). Lucullus mit le siège devant Tigranocerte; mais bientôt Tigrane, qui avait une armée de quatre-vingt mille hommes (3), remis de son efi'roi, revint sur sa décision, comme l'avait prévu (4) Lucullus, et pris d'un accès d'impatience se porta au secours de la ville sans même attendre Mithridate, qui était en route avec de gros corps de cavalerie. Lucullus alors laissa six mille soldats dans les tranchées sous le commandement de Muréna (5),

' (l)Vo]'eilacritique judicieu8e(iu«f«itRKiNici.if.£.,3SS,D.l, dei chilbv» doimâs p&r pLOTAHanc, Luc., 24, et Appibn, ifith., t4.

(g) Pi.uTÀRgvB, Lvc., 2i, iS.

(3) RuHACH, Jf. £., 340 a raison de prendre parmi lea diiférenU chiOres celui de Mbmmon, c. 57, qui est la moîDs âlevâ.

(i) PLDTIRQITE, Luf. , 16.

(S) Id., 27.

tu GRANDEUR ET DÉCADENCK DE ROME

et avec environ quatorze mille hommes, cavaliers et . fantaBsins, il alla au-devant de l'armée qui venait pour la délivrance. Quand les deux armées s'aperçurent sur les deux bords du Tigre, Tigraue et sou état-major, à. l'exception de quelques généraux qui connaissaient mieux les Romains, pensèrent que l'ennemi allait se retirer devant une armée cinq fois plus nombreuse. Mais Lucullufi, que len victoires avaient rendu encore plus hardi, n'hésita pas : un matin il passa le Tigre à gué et lança sa petite armée sur les Arméniens, comme une meule de mâtins sur un énorme troupeau de moutons. L'armée arménienne fut mise en déroute; et le roi ne se sauva qu'avec une faible escorte. Débarrassé de Tigrane, Lucullus revint au siège de Tigranocerte, dont il ne tarda pas à s'emparer. Et alors, dans la joie d'un si grand succès, cet homme violent et inégal s'abandonna soudain à ses instincts généreux, étoulTés jusqu'alors par son irritabilité, son impatience et l'extrême tension de son esprit : il voulut montrer par des actes d'éclatante générosité son admiration respectueuse pour l'hellénisme; il ordonna que les femmes et les propriétés des Grecs fussent respectées; il renvoya dans leur patrie les habitants des villes grecques et les barbares que Tigrane avait déportés pour peupler la ville; il reconnut cette fois que les légions avaient droit de toucher une partie des huit mille talents (environ quaranle-huit millions) qu'il trouva dans le Trésor royal, des seize autres millions qu'il tira de la vente des objets saisis. Chaque soldat reçut, agréable surprise après tant de rigueurs, un présent de huit cent drachmes (1). Les anciens tributaires de Tigrane qui se

(1) Stuabov, XI, iiv, 15(538); PLutA«QnB, tue, Î9; Eeikach,

LA CONQUÊTE ÏÎ9

rendirent à LucuIIue furent traités avec douceur; Aotiolïhus l'Asiatique fut reconnu roi de Syrie; l'armée tut ramenée, pour y prendre sea quartiers d'hiver, dans la Gardienne. Dans ce doux pays, pendant l'hiver, Lucullus, maître désormais des provinces arméniennes au sud du Tigre, médita une entreprise encore plus grande pour l'année suivante : recommencer l'aventure d'Alexandre te Grand, envahir la Perse, conquérir l'empire des t^arthes. 11 avait déjà envoyé à leur roi un ambassadeur pour le détourner de l'alliance avec Tigrane.

Le sénateur qui, à Kome, avait obtenu i grand* peine et par les intrigues d'une belle courtisane le commandement d'une petite province et qui avait débarqué en Asie avec une petite armée ramassée à la h&te, était maintenant devenu en Orient, au bout de six ans et avec ses quelques légions, l'émule d'Alexandre le Grand. Audacieux, iofatigable, sûr de lui-mSme, sans hésitation, agissant toujours à sa fantaisie et comme si le Sénat n'existait plus, il ne reculait plus devant aucun obstacle, ni devant les plaines immenses, ni devant les montagnes couvertes de neige, ni devant des armées cinq fois plus nombreuses que la sienne, ni devant des forteresses imprenables; il marchait toujours en avant, partant après chaque succès pour une nouvelle entreprise plus lointaine, comme s'il ne pouvait jamais voir la limite dernière de son ambition; pillant partout d'immenses trésors; se plaisant à jouer le râle de grand protecteur de l'hellénisme à sa façon, par une capricieuse extravagance de générosités sans exemple dans l'histoire militaire de Rome, Alors que les populations superstitieuses de l'Orient l'adoraient presque comme une apparition divine, l'Italie o'aurait-elle pas dû au moins l'admirer

comme te créateur de la nouvelle politique depuis si longtemps désirée? Malbeureusement l'Italie commençait à être agitée par une crise sociale et économique qui devait peu à peu trout}ler profondémeot l'esprit public et ses jugements sur les hommes et les événements. L'or et l'argent affluaient en Italie. Aux trésors déjà accumulés par les générations précédentes s'ajoutaient de nouveaux trésors acquis par la force des armes ou de l'argent déjà possédé : les capitaux que Itlarcus Lucullus avait rapportés du sac des villages thraces ou des villes grecques de la mer Noire; ceux qu'envoyait son frère Lucius; les intérêts des capitaux prêtés à usure ou utilisés dans différentes parties de l'empire; le butin personnel qu'avaient apporté en revenant de la guerre les soldats et les ofSciers; les tributs payés à l'État. La république avait alors un budget annuel de 50 millions de drachmes (1) qui, si l'on suppose entre la valeur de l'or et celle de l'argent le rapport de 1 à 15 que nous avions en Europe avant la dernière baisse du métal blanc, correspondraient à une somme de 38 à 3d millions de francs, dont la mfgeure partie venait des provinces (2). Mais les besoins d'argent croissaient encore plus vite. 11 fallait de l'argent, et toujours

(I) Pldtisqiie, Pomp., 45.

(S) Le rapport cepeadant «emble avoir été plus favorable & l'argent. Il devait être ordinairement de 1 à II. La Bomnw correspondante serait par contËquent plus grande. Il fondrait auiri tenir compte de la valeur plut gr&nde qu'avaient alors let métaux précieui, chose tr^B difficile; mais, même airon qiia> dniple la valeur de cette lomme qui deviendrait 160 millioni de notre monnaie actuelle, on voit qne le budget du plus grand empire de l'antiquité était inférieur à celui d'un riche petit État européen comme la SuiaBe, la Relique, la Hollande. Cela peut donner une idée de la pauvreté du monde antique en eompSiratson du monde moderne.

LA CONQUÊTE llf

dftT«Dtage, pour Acheter dans tout l'empire le bl< nécessaire pour nourrir Rome. Il fallait de l'argent pour préparer lu guerres, pour payer et entretenir les armées d'Espagne, de Macédoine, de la Gaule narbonnaise. It fallait de l'argent pour prêter aux particnliers, aux villes, aux sotiTerains étrangers. 11 Cillait de l'argent pour satisfaire le goût du luxe qui croissait et se répandait partout. Il fallait enfin de l'argnit, beaucoup d'argent pour les spéculations dont la fureur devenait contagieose et qui absorbaient maintenant toute l'Italie. En peu d'années le mouvement d'affaires commencé avec le rétablissement de l'ordre avait acquis une vitesse vertigineuse. Hommes et feoimeH^ nobles et plébéiens, riches capitalistes et propriétaires des petites villes, modestes marchands, artisans, alEraocbis, tous, enûévrés par des espoirs ardents ^ trompeurs, se disputaient la terre d'Italie, la vendaient, la rachetaient dans une manie de rapides et continuelles spéculations agraires qui était le résultat de trois grands faits : la loi de Spurius Thorius qui, en convertissant en propriétés privées une grande partie du sol, avait augmenté l'étendue des terres àvendre et à acheter; l'esprit mercantile qui croissait depuis un tiède et demi, et enfin le droit de cité qui avait conféré à tous les Italiens les privilèges des citoyens romains. Tons les Italiens, désormais, n'ayant besoin pour cela que de la présence de sept citoyens romains, pouvaient, au moyen de le mancipatio, acheter et vendre des terres d'Italie, et même faire ce marché de loin, achetant à la mesure comme on fait pour le blé, et non pas telle propriété avec telles limites, mais tant d'arpents de terre dans une région (1). Bien des

(I) Whbb, A. i4. CMctanir. -■

su aRANDËUR ET DÉCADENCE DE ROME

gens achetaient et vendaient rapidement des terres comme cela se fait maintenant en Australie, en spéculant sur la hausse ou la baisse des prix. D'autres achetaient des esclaves capables de faire de bons agrieniteurs, et plantaient de la vigne, des oliviers, des arbres i fruits pour fa^Fe coacurreoce à l'Orient. Hais comme la plupart ne possédaient pas de capitaux suffisants et que l'institution grecque des hypothèques, récemment introduite, rendait les opérations de crédit plus faciles, on ne larda pas à en abuser. Celui qui avait acheté un champ Ihypotbéquait pour acheter des esclaves et planter de la vigne. Celui qui possédait un terrain en ville l'hypothéquait pour pouvoir y construire une maison. D'autres hypothéquaient leurs terres pour prêter de l'argent dans les provinces, en Asie ou en Afrique, à des particuliers, à des villes, à des souverains, espérant que ce placement leur rapporterait davantage (1). On ne s'inquiétait guère de ce que l'argent, étant si recherché, coût&t fort cher. Après avoir contracté à la légère une première dette pour améliorer les cultures, pour bAtir une maison, pour faire du luxe, on en faisait bientôt de nouvelles pour payer les intérêts trop élevés de la première; on s'emb«-ra8sait de plus en plus, toujours dans l'espoir de pouvoir un jour rembourser tout, et on risquait au contraire de tout perdre (2). Beaucoup de gens com-

(1) CicÉRON, pro SaL. 10.

(S) Voyei le passage trie importuit de Cicdron d«Di lea CatiliiM«r«i, [[. vui. m où il dicrit admirablement les oondilions éuoDomiques de* onnpagoea d'Italie el le grand nombre de propriëtaireB endettée. Nous e&vooe qu'à cette époqne les nouvelle* méthode* de culture t»i«&ient fureur en Italie, et TFaisembUfalemeat uoe grande partie de ces dsttee venaient da l'empreaBement où l'on âtAit de les expérimenter. Le diecoura fut prononcé ea S3 : on peut donc supposer que ver* l'anuée fiS. dont il eet Ici question, on avait dAjt commencé à faire des dettes.

mCDçaieat à se trouver en Italie daas cette BÎtuation difficile (1). Au contraire ceux qui possédaient des capitaux et qui savaient bien les employer s'enrichis' saient réellement; et personne ne s'enrichissait plus vite que Crassus qui. avec une ténacité infatigable, travaillait à grossir sa fortune et sa puissance. Il n'acbetait pas, comme tant de gens imprudents, des terrains à des prix très élevés dans l'espoir que leur valeur augmenterait encore; mais il spéculait, au contraire, sur les spéculateurs téméraires qui manquaient de capitaux. 11 achetait un grand nombre d'esclaves en Orient, choisissant avec soin ceux qui s'entendaient à l'art de bâtir, ingénieurs, architectes, maîtres maçons; il avait monté chez lui une sorte d'école pour apprendre cet art aux jeunes esclaves; et il les louait ensuite aux pstitç constructeurs de maisons trop pauvres pour acheter & leurs frais des esclaves si chers. Les incendies très fréquents à Rome, où beaucoup de maisons étaient en bois, et où les édiles négligeaient d'organiser uo service pour les éteindre, lui avaient suggéré l'idée d'une autre spéculation très ingénieuse : il avait formé parmi ses esclaves une escouade de pompiers et il avait disposé des vigies dans tous les quartiers de Rome : dès qu'un incendie se déclarait, la vigie courait avertir l'escouade; celle-ci arrivait, mais accompagnée d'un homme d'affaires de Crassus qui achetât presque pour rien la maison incendiée et souvent aussi les maisons voisines que le feu menaçait; puis, le marché conclu, il faisait éteindre le feu et reconstruire la maison. C'est de cette façon qu'il acquérait i peu de frais beaucoup de maisons et devenait un des

S3i GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

pins grands propriétaireB de Rome en terrains et en maisoDB, qu'il échangeait ensuite, Tendait, rachetait de différentes façons (I). Un dee plus riches, sinon le plus riche de Rome, ce grand manieur de millions, à mesure que la pénurie de l'argent augmentait, dominail Rome, le Sénat, les comices, à la tète de son armée de comptables, d'administrateurs, de secrétaires, à l'aide de ses livres de comptes où figuraient les noms des fermiers, des marchands, des constructeurs à qui il avait loué des esclares, des innombrables locataires de ses maisons, des sénateurs qui lui avaient emprunté de l'argent.

Cette gène croissante et ces soucis d'argent faisaient naître une crise au mUieu de laquelle le mouvement populaire s'aigrissait et, de politique qu'il était, devenait social. Il en est toujours ainsi dans les démocraties où peu de citoyens sont riches et où le plue grand nombre vit dans la gène. Personne ne se préoccupait plus de continuer les réformes démocratiques de ta constitution commencées en 70; cette question qui avait passionné pendant dix ans l'Italie n'intéressait plus l'opinion publique trop capricieuse; et le parti populaire semblait retombé dans la désorganisation et la faiblesse d'autrefois, sans progamme et sans chefs. Crassus était de nouveau rentré dans les rangs des conservateurs et travaillait partout avec eux, par haine contre Pompée; Pompée se montrait peu en public, ne descendait presque jamais au forum pour j plaider, et n'admettait qu'un petit nombre de gens dans son intimité (2). Quant à César, n'ayant rien de plus important à faire dans cette période de trêve, il

s'amusait, faisait des dettes en profitant des relations de sa famiUe avec la haute bourgeoisie capitaliste, cherchait à se rendre populaire dans la plèbe par ses prodigalités, son adresse, son éloquence, ses manières aimables, et aussi par quelque invention un peu audacieuse, qui pût frapper l'imagination de la foule. Ainsi, sachant que la foule, si démocratique qu'elle soit, s'extasie toujours devant les descendances Ulustres, il De se contentait plus d'être le neveu de Harius : il prétendait avoir pour ancêtres du cAté de son père le roi Ancue Hartius et du cAté de sa mère Vénus elle-même. C'était une activité bien mesquine; mais pour le moment il n'y avait rien de plus important à faire. Cependant cette tranquillité n'était qu'apparente. Si Pompée faisait mine d'être dégoûté de ta politique, sa retraite et son silence n'étaient que des moyens pour se faire regretter. Il voulait prendre sa revanche sur Crassus et sur le parti conservateur; ee faire envoyer, par n'importe quel moyen, k la place de Lucullus en Orient; et puisqu'il ne pouvait rien espérer du Sénat, trop dominé par Crassus, il préparait en cachette une agitation populaire qui obligerait le Sénat à retirer à Lucullus son poste pour le lui donner. Cette agitation commença en 69 par une adroite campagne contre Lucullus, faite à Rome dans toutes les classes sociales. 11 est probable que Pompée soutint de toute son influence les réclamations avancées par les riches publicains contre les réformes introduites' en Asie par Lucullus; qu'il tAcha de gagner à sa cause l'appui de la haute finance en promettant d'abolir tout ce que te vainqueur de Mithridate avait fait. Il est certain que ce fut lui qui inspira la campagne commencée dès ce moment contre Lucullus par les tribuns de la plèbe, qui cherchaient à exciter contre lui les

préjugés et les raocunea antiplotoucratiquea, dont la masse est toujours animée aux époques de crise et de gène. Ces tribuns répétaient que, au moment où tout le monde en Italie était dans la gène, quelques pririlégiés s'appropriaient des parts énormes de ce butin qui appartenait à l'État, c'est-à-dire & tous (1); ils attaquaient avec uoe violence particulière Lucullusquî faisait alors la guerre la plus lucrative de toutes. Si certains citoyens riches et éminents, pour lui témoigner leur admiration, lui laissaient souvent en mourant des legs et des héritages (i), la foule pauvre et igaorante ajoutait foi aux bruits malveillants que l'on faisait courir au sujet des trésors qu'il envoyait en Italie. On allait jusqu'à prendre en pitié les rois d'Arménie et d'Orient que, disait-on, il dépouillait pour son propre compte, au lieu de faire ta guerre et d'exécuter les ordres du Sénat. Ou trouvait aussi que son commandement en Orient avait déjà duré trop longtemps (3). Après la bataille de Tigranocerte il fut même accusé par la rumeur publique de n'avoir pas poursuivi Tigrane, simplement pour prolonger ta guerre et pour continuer son pillage (4). On reprochait presque au Sénat de ne pas l'arrêter sur sa route de victoires.

Lucullus, au fond de l'Asie, prétait à peine attention à ces murmures qui n'eussent peut-être pas eu grande portée si derrière les tribunes ne se fussent cachés les riches publicains et Pompée. Hais ceux-ci étaient puissants et ils le devenaient plus encore quand ils étaient, comme alors, appuyés par l'opinion publique.

(1) Voy. CicÉnoN, De Itg. agr., 1. i. 12 ; i, », 5». (S) CicknoN, Pro Fine., U, SB.

(») pLOTAKOtti, Lne., U et 33. (t> DioH Càss.. 36,330 (r. 8 (Gros).

Au cours de l'an 69, bien que Lucullus Mt Tortement soutenu au Sénat par Crassus et le parti conservateur, le Sénat se vit forcé par l'opinion publique et les intrigues des finauciers à faire quelque chose. Cherchant à nuire le moins possible à Lucullus et à satisfaire, sur te point essentiel, les floanciers qui étaient les alliés les plus puissants de Pompée, il se contenta d'enlever à Lucullus, pour l'an 68, le gouvernement de l'Asie, qui fut rendu à un propréteur (1). Maie peu de temps après. Pompée trouva des alliés sur lesquels il ne comptait guère, dans tes soldats mêmes de Lucullus. Les légions que celui-ci avait laissées dans le Pont se refusèrent à partir quand Sornatius, leur légat, reçut l'ordre de rejoindre Lucullus pour envahir la Perse avec lui au printemps de 68 et pour marcher sur Ctésiphonte (2).

Sa rigueur démodée avait poussé à bout de patience les soldats qui ne voulaient plus être traités par leur chef comme les légionnaires des guerres puniques. En effet, l'exemple fut contagieux; les milices mêmes que Lucullus avait dans la Gordienne ne se montrèrent pas non plus disposées & s'aventurer en Perse; et Lucullus, malgré sa sévérité habituelle, fut obligé cette fois de céder. Il renonça à son plan et songea à envahir l'Arménie au printemps de 68, sans se douter qu'ils allaient être pris, lui et son armée, dans le filet invi-

(1> Noua diaone en 68: ce n'est qu'une Boppositioa, maig qui nous parait plus Traiaembiftbie que celle de Rkinicb, M. E., 374, qui veut que ce soit en S9. Eu effet selon Dion, XXXVl, 330, Cr. S (Gros), ce fut après la bataille de Tigranocerte que l'autoritù de Lucullus fut ainsi dimiauée. Elle le (Ut encore l'annâe suivante quand on nomma Q. Uartius Etez gouverneur de la Cilitàe. Lucullus aurait été ainsi dépossédé par degrés, comme il •st naturel pour un personnage aussi puissant.

(S) BuNACH, M. E . 366.

sas GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROUE

sible d'intrigues qui s'ourdissaient à Rome dans la maison de Pompée. Dès que cette révolte eut fait comprendre à Pompée combien les légioos étaient mécontentes de LuculluB, cet ambitieux sans scrupules conçut un plan terrible : provoquer le rappel de Lucullus, en rendant impossible la prolongation de ses pouvoirs par une révolte générale de son armée.

flque et prodigue, de BKUté délicate, vif, nerveux, ambitieux, avide de jouir et d'agir, très bien doué pour toutes les formes de l'activité tutellectuelle. An milieu des distractions d'une vie élégante et un peu débauchée, il avait su devenir un des plus éminents orateurs de son temps (1): il s'était adonné avec passion à l'étude de l'astronomie scientifique créée environ un siècle auparavant par Hipparque, et qui avait depuis fait de si grands progrès en Asie et en Egypte (2); il étudiait probablement sur les textes grecs la tactique et la stratégie; il aRinait son goût du beau et du inagniâque pour devenir un grand organisateur de fStes et un constructeur de monuments. C'était vraiment une belle intelligence, vive, souple, assez bien équilibrée malgré sa nervosité délicate; nu artiste et un savant au fond, qui, par sa souplesse et son activité, devait bien réussir aussi dans la politique et .la guerre. Un tel homme devait naturellement pencher en politique pour des doctrines moyennes, d'autant plus qu'il vivait dans les hautes classes, c'est-àdire dans un milieu où par eeepticisme et par intérêt les exagérations de la démagogie n'étaient pas beaucoup prisées. On peut donc se faire une idée assez vraisemblable de ces doctrines moyennes, professées alors par César, surtout si l'on envisage de près certaines influences de la pensée grecque sur les classes cultivées de son temps. Sans doute César vivait à une de ces rares époques d'anarchie idéale où chacun peut suivre son penchant et où toutes les écoles philosophiques, artistiques, littéraires, trouvent des adeptes. Le monde intellectuel de l'Italie se composait alors pres-

(1) CicÉnoN, Brut., 73, tBi : SuAtonb, Cm., BS : QuiNTitON, /. 0., X, I, lU : TiciTB. Dé Or., il ; Pldtailode, Cm.. 3. (3) Macbodb, Sol.. 1, le ; Pune, XVIII, uv, 214.

LA CONQUÊTE S4t

que entièreinent d'amateurs apparlensDt aux hautes claBBea; et comme il D'y avait à Rome ni écoles publiquee, Di traditione intellectuelles, ni aucune organisation ofBeielle du savoir, tous les courants de la pensée grecque s'y précipitaient pour se choquer et se. mêler arec violence comme dans un immense tourbillon : le platonisme, l'épicurisme, le stoïcisme en philosophie; le romantisme décadent des Alexandrins et le pur clasBicisme desÉoliens et des tragiques dans la poésie; l'emphase du style asiatique et la pureté, l'élégance, la clarté de l'atticisme dans l'éloquence; les raffinements compliqués de l'art gréco-asiatique ou gréco-égyptien et la sobriété archaïque de l'époque de Phidias. Toutefois, au milieu de ce désordre, on remarque un courant qui, de plus en plus large et fort, entraînait la grande majorité des esprits : c'est le courant classique, l'admiratioD et l'imitation de la Grèce de Sophocle, de Démoethène, de Phidias, de Platon, de Périclès, d'Arifrtote. En politique, en littérature, dans les arts, ce siècle tend évidemment de plus en plus à se modeler sur la Grèce classique des villes indépendantes, des petites démocraties agitées, des arts municipaux, des littératures écrites dans le dialecte, des écoles privées de philosophie encyclopédique, plutflt qne sur la vaste Hellade cosmopolite des grandes monarchies bureaucratiques fondées en Asie et en Afrique par Alexandre, avec sa langue commune, sa littérature et son art protégés par ta cour, ses établissements royaux d'enseignement, son goût pour les sciences spéciales et les philosophies i caractère moral. L'influence grandissante de Cicéron remettait en honneur Démosthèoe et ramenait l'éloquence de la profusion asiatique d'Hortensius i la sobriété classique. Dans les arte on délaissait tellement l'école de Rhodes et toutes les écoles

sa GRA^DEUR ET DÉCADENCE DE ROHE

asiatiqueg pour l'ftrt de Phidias, de Polyclète, de Scopas, d« ' Praxitèle, de Lysippe, que le plus célAbre parmi les sculpteurs contemporains, Pasitèle, grec de l'Italie méridionale et citoyen romaiu, foudait une école de sculpture néo-attique pour exécuter des copies des OBurres antiques, et pour imiter dans des oeuvres originales la belle et sobre élégance des grands modèles classiques. En politique on reprenait Tolontiers ia théorie formulée par Aristote d'un gourernement qui concilie les principes de la monarchie, de l'aristocratie et de la démocratie (1). D'après cette théorie, qui est une des idées Tondamentales de la politique d'Aristote, le peuple doit posséder assez d'autorité pour ne pas être opprimé par les grands; les familles riches et nobles doivent jouir d'une puissance considérable, mais h condition de s'en servir pour le bien eommun, et en donnant l'exemple des vertus civiques; un magistrat, si cela est nécessaire, peut dominer tous les autres à titre de président investi de grands pouvoirs, mais i condition qu'il soit choisi parmi les meilleurs citoyens de ,1a république, qu'il gouverne selon les lois et qu'il les observe lui-même tout iepremier, la loi devant être le véritable souverain Impersonnel de la république. Sans ce contrepoids nécessaire de principes opposés, ta démocratie dégénérerait en démagogie, l'aristocratie en oligarchie, la monarchie en despotisme asiatique, le pire de tous les gouvernements et qui pouvait convenir aux populations énervées de l'Orient, mais non i la noble race des Hellènes. Ces théories d'Aristote, que Polybe avait

(D-HouiT^rroDi pluB loin, due le SMond v^ume, qu'il n* seni^^M possibls d'expliquer le grtad succèa qu'eut le De rafùiluàdé Cicérôa en l'ad Bf auiR admettre que cet id^'ei étalent depuis longtomp* pepultires- dtns leaclasMB Uevéê»; -

reprises en étudiant la société romaine de l'époque de Scipion Émilien, se répandaient de plus en plus et semblaient devoir concilier les traditions aatimonarchiques et aristocratiques de l'histoire de Rome, les nouveaux courants démocratiques, et l'espoir de voir finir les dirOcultés politiques au milieu desquelles la république se débattait depuis cinquante ans.

Il est probable que César penchait alors, comme presque tous les nobles appartenant au parti populaire, vers des idées de conciliation entre l'aristocratie et la démocratie semblables à celle d'Aristote et de Polybe; qu'il rêvait d'une république libre et conquérante, artiste et cultivée comme Atbènes, mais plus étendue et plus puissante, et qui, gouvernée par une aristocratie énergique, sans préjugés de caste et sans esprit de tradition, fttde l'Italie, avec l'aide de la classe moyenne, ia métropole de la force, de la richesse, de l'art, de la science, de l'éloquence, de la liberté. A défaut d'inclination, l'intérêt lui aurait du reste imposé beaucoup de modération. Sa fortune personnelle ne suffisait point aux dépenses considérables qu'entraînait la vie politique; et César était depuis quelque temps forcé d'emprunter beaucoup d'argent. Comme sa famille avait de grandes relations dans l'ordre des chevaliers, il ne lui était pas difficile de faire des dettes, car beaucoup de ces riches publicains prêtaient volontiers à ce jeune neveu de Harius, à qui tout le monde prédisait un grand avenir, même s'ils n'étaient pas bien sûrs de recouvrer leur argent. Au fond ces emprunts aux hommes politiques étaient, pour les riches financiers, une corruption cachée, an moyen adroit pour acquérir de l'influence sur le gouvernement, tout en restant étrangers aux luttes des partis. Hais César ne pouvait compter sur le puissantappui financier des chevaliers.

que s'il conservait leurconâance; et il l'aurait perdue, cette confiance, s'il ee fût trop compromie avec le mouvement démagogique et révolutionnaire, qui allait commencer.

En effet il ne fit presque rien dans sa questure, tant qu'il resta é. Rome, ee bornaot à prodiguer des hommages aux mânes de son oncle, hommages qui pouvaient être considérés comme des actes révolutionnaires au point de vue du strict droit, car HariuE avait été proscrit, maie qui lui attiraient les sympathies universelles. Tout le monde reconuaiseait que le héros de Champs Raudiens méritait d'être mis au nombre des grands personnages historiques, à cette place d'honneur que la haine des partis lui avait enlevée. Ainsi ayant perdu dans cette même année, sa femme et sa tante, la veuve de Harius, César osa porter les statues du vainqueur des Cimbres dans la procession funèbre (i). Puis il partit pour l'Espagne, comme questeur du préteur Antistius Vêtus (2). Pompée, au contraire, restait à Rome, pour y travailler à la ruine de Lucullus, qui au printemps s'était jeté dans l'Arménie avec sa témérité habituelle, traînant après lui sa petite armée mécontente, fatiguée, savamment travaillée par les officiers amis de Pompée. Parmi ces traîtres, qui semaient l'esprit de révolte dans les légions, il y avait même un beaufrère de Lucullus, Publius Glodius, jeune homme de famille noble et pauvre, qui, comme tant d'autres comptait s'enrichir dans la politique (3). Lucullus

(1) Sd^tone. Ccii., fl; Plctadqdi, Cipt., 5.

(S) Plotabqce, Cœi., G; Sustonb, Coi., 7.

(S) Que ClodiuB ait 6t^ l'InatrumMit de Pomp6e, cela rèsulLa nouBeulement de ce que dit PLDTànguB (lue., 34); mois ausiids la *n^emblance dea choses. C'est pour Pompée seuIemâDt qu'il pouvait s'exposer aiosi; et il ne devait pas fitre le seul.

LA CONQUÊTE 2tS

était donc trahi par sa famille même; et cepeadant il se risquut dans une aventure terrible, il essayait de conquérir, toujours avec sa petite armée, un autre empire immense. Était-il aveuglé à tel point par le succès qu'il ignorait toutes ces intrigues et marchait au bord de l'abtme sans le voir? La chose ne serait pas en elle-même impossible; mais comme le peu de documents que nous possédons sur cette campagne ne nous permettent d'expliquer la conduite de Lucullus que par des hypothèses, il y a lieu de proposer une autreexplication. Use peut que Lncullus, se doutant de la mauvaise volonté de ses officiers et n'osant pas la réprimer par des actes de sévérité, ait résolu d'aller au-devant du danger avec sa hardiesse habituelle, et d'étouffer le mécontentement de son armée par un succès aussi éclatant que la conquête de l'Arménie. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il avança à grandes journées jusqu'au plateau du lac de Van, oà il trouva les armées de Mithridale et de Tigrane réunies Hais cette fois les deux alliés avaient pris le parti d'attendre, bien retranchés, dans un camp fortifié à la romaine, sur le haut d'une colline, que l'hiver précoce d'Arménie contraignit l'armée romaine à une retraite désastreuse. Lucullus, après de vaines tentatives pour livrer bataille, chercha à obliger l'ennemi à se déplacer, en marchant lui-même sur Artassata^ la capitale. Tigrane en effet, craignant de voir son harem et ses trésors tomber aux mains da Lucullus, se décida à lever le camp, suivit Lucullus, essoya de lui barrer le passage de l'Arsaniade. Sur les bords de Qeuve eut lieu une bataille, dans la quelle le roi arménien essuya une nouvelle défaite (1). Un autre général s'en serait

(1) ReiMACH, M. E., 368,367,

tenu \k et se serait arrêté à l'approche de l'antomoe : LucuUas, au contraire, comme un Joueur enragé qui risque tout de suite son gain pour le double, résolut de profiter de sa victoire pour frapper sans délai au cœur même l'empire de Tigrane, et marcha sur la capitale. Les nouvelles de Rome avaient-elles contribué à lui faire jouer cet extrême coup d'audace? La chose est probable, car sa situation à Rome était fort compromise. L'agitation populaire qui avait sommeillé depuis l'an 70, se rallumait; la gêne excitait toutes les passioDs démagogiques; l'Italie commentait à vivre dans un état de fermentation violente, où tout acte ou proposition de loi vexant les riches et les grands était sur de la faveur populaire. La lutte contre un conservateur et un aristocrate de vieille race comme Lucullus devenait facile à Pompée, malgré les grandes choses que Lueullus avait faites en Orient. Après des elTorts très pénibles, les amis du proconsul étaient arrivée à ce que la commission chargée d'organiser le gouvernement du Pont fût composée de personnes qui lui fussent dévouées et ils y avaient même fait entrer son frère Harcus; mais ils avaient dA céder à Pompée et à l'opinion publique sur un autre point très important en lui enlevant pour l'année suivante le gouvernement de la Cilicie. Il est vrai que, comme petite compensation, ils avaient donné la Cilicie à un beau-frère de Lueullus, qui était consul cette année-là, Quintus Harcius Rex, dans l'espoir que le conquérant du Pont continuerait à gouverner la province par l'extremise de son beau-frère : mais la lutte devenait chaque jour plus âpre pour le parti de Lueullus, et Pompée, soutenu par l'opinion publique, gagnait sans cesse du terrain, malgré l'opposition de Crassus. La prise d'Artassata, ta conquête définitive de l'Arménie

aoraient pu seules ranimer le courage dans son pacb et arrêter lea attaques des eanemis. Lucullus,bieD qw l'automne approch&t, ordonna à ses légions d'avancer sur Artassata; et une foisencore, par un effort suprême de sa sévérité redoutable, il ébranla les légions .à bout de patience... L'armée se mit en route; mais pour pev de temps : quand l'automne d'Arménie commenta é. faire sentir ses froids précoces, les soldats se révoltèrent et refusèrent d'avancer. Comme presque tous les officiers soutenaient la sédition — plusieurs l'avaient même excitée, — Lucullus dut céder et reconduire son armée, probablement au mois d'octobre, en Uésopotamie.

Cette retraite était un premier grand succès de la coterie de Pompée. Malheureusement poar LueuUos, ce premier échec en entraîna d'autres beaucoup plus graves. Une fois en Mésopotamie, ClodiuSj résolu & en venir aux grands moyens, profita d'une absence de Lucullus pour provoquer une révolte générale des légions en leur dépeignant les heureux loisirs des soldats de Pompée (1). Lucullus se h&ta de revenir, «t ClodiuB fut contraint de s'enfuir; mais ces révoltes et ces luttes avaient redonné courage à un homme que l'on avait cru trop tAt disparu, Mithridate, qui, tout à coup, vers la fin de l'année 68, envahit té Pont avec ane petite armée de huit mille soldats, y souleva 16s paysans, et réussit & enfermer à Cabire le légat que Lucullus y avait laissé. Lucullus aurait voulu courir À son secours , mais les légifHts refusèrent de se mettre en marche avant le printemps de 67. Ce fut Triarius, l'amiral de Lucullus, qui débarqua des.renfuta dans le Pont et délivra le légat epfermé dans

'St« GRANDEUR ET DËCADENCK DE ROME

Cabire.'MalbeurèuBement il ne parvint pas à chasser Hitbridate du Pont et il dut prendre ses quartiers d'hiver ea fac« de l'armée ennemie à Gaziure, au cœur mAme du Pont, pendant que les soldats de Lucullus s'occupaient de commerce et de rëjouîssances, comme si la tranquillité eût régné partout et que leurs compagnons n'eussent pas couru un grand danger (i).

Ces nouvelles arrivèrent à Rome, paratt-il, vers la an de l'an 68, et ne firent qu'augmenter l'excitation publique déjà grande. La situation était des plue bizarres. La crise économique augmentait; les partis et les coteries luttaient avec acharnement et s'infligeaient des échecs, mais sans jamais obtenir de succès définitifs, de sorte que toutes les questions traînaient sans arrivera aucune solution; tout le monde était également irrité, exaspéré, mécontent. Ainsi les conservateurs se plaignaient de la tournure qu'avaient prise les événements en Orient ; Pompée et sa coterie 'n'étaient nullement satisfaits des succès remportés. Malgré tout Crassus restait te plus fort des deux au Sénat; et Pompée ne pouvait plus se flatterd'obtenirparuA sénatus-amsulte les pouvoirs retirés â Lucullus. Il aurait fallu s'adresser directement aux tribus, demander au peuple ce que le Sénat refusait, enlever la position par un de ces coups de main dans les comices, dont les partis étaient depuis lon^emps coutumiers, quand ils se sentaient les plus forts. Hais le résultat d'une pareille tentative paraissait probablement trop incertain à Pompée. Il avait pour lui la plèbe; mais celle-ci, bien que nombreuse, était désor-

La conquête 349

ganisée, tandis que les sénateurs et les chevaliers avaient une grande influence dans les votes. Il ne pouvait donc pas être sAr de maîtriser les comices par la seule force de sa popularité; et il n'osait se risquer, bien qu'il cherch&t à augmenter sa popularité par tous les moyens. C'est très prob^lement d'accord arec lui et sur son conseil qu'un de ses anciens -questeurs , Caius Cornélius , homme honnête mais borné, élu tribun du peuple pour l'an 67, préparait deux rogations exb'êmement populaires : une loi intardiBant aux citoyens romains de prêter de l'argent dans les provinces, pour soulager la crise financière de l'Italie et arrêter l'exportation du capital; une loi qui enlevtùt aux sénateurs, pour le donner au peuple, le droit de dispenser de l'observance d'une loi. Mais toutes ces menées ne lui auraient probablement pas servi à grand'chose si un événement inattendu n'eût dérangé tous les calculs, en donnant un autre cours aux luttes des partis, aux intrigues de Pompée et à l'agitation populaire. Une disette terrible survint pendant l'hiver.

Les hommes ont toujours besoin d'imputer leurs malheurs à la méchanceté d'autrui. Cette fois, pour le peuple, la cause de la disette, ce furent les pirates qui interceptaient en mer les expéditions du blé, le ïlénat et les magistrats qui depuis tant d'années n'avaient su nettoyer les mers, et aussi Lucullus dont te général Triarius, envoyé avec une flotte dans la mer Egée, n'avait rien fait et avait laissé, sous ses yeux mêmes, le pirate Athénodore saccager Délos. L'irritation contre le Sénat et son inactivité, qui avait tant contribué aux victoires populaires de l'an 70, éclata de nouveau. Proposées au milieu de cette excitation, les deux lois de Caius Cornélius provoquèrent de

véritableB émeutes; les luttes à main armée sur le forum reeommeDeérent; on semblait reveou aux tentps qui avaieot précédé la guerre sociale et la révolution de HariuB. Hais Pompée comprit vite que toutes les questions de politique intérieure et extérieure allaient être écartées pour faire place à la question du pain ; et que s'il consultait les comices sur cette question, il en obtiendrait toutes les réponses qu'il désirait. Renonçant pour le moment à ses projets sur l'Orient, il ât proposer aux comices par un de ses clients, Aulus Gabirius, homme d'origine obscure et de fortune médiocre, qui était tribun du peuple, une loi d'après laquelle le peuple élirait parmi les sénateurs de rang consulaire an dictateur des mers pour faire la guerre aux pirates. Ce dictateur des mœurs aurait une flotte de deux cents narires, une grosse armée, six mille talents, quinze légats et une autorité proconsulaire absolue pendant trois ans sur toute la Méditerranée et sur les cAtes jusqu'à cinquante milles du rivage, avec en surplus le pouvoir de recruter des soldats et de recueillir de l'argent dans toutes les provinces (1). Son plan était fort ingénieux. Il pensait faire approuver facilement cette loi par le peuple aiTamé; or, s'il réussissait à diminuer la disette, il grandirait tellement dans l'admiration populaire qu'il pourrait se passer à l'avenir de l'approbation du Sénat pour ses projets, réduire Crassus à l'impuissance, et obtenir des comices tout ce qu'il voulait, même le remplacement de Lucul- Ins. En effet la première partie de ses prévisions se réalisa tout de suite. Le parti conservateur essaya de combattre te projet^ redoutant que cette dictature de

la mer, une foÎB coofiée à Pompée, ae menaçit les commandements de LucuIIub et de Hétellus; mais le peuple exaspéré par la disette sortit de son iodifférence habituelle, en vint & de grands désordres et menaça de se révolter, si la loi n'était pas approuvée; puis Suit par investir Pompée de pouvoirs encore plus étendus que ceux que Gabinius avait d'abord proposés. Il fut autorisé & enrâler uue armée de cent viogt mille hommes et de cinq mille cavaliers, à former une flotte de cinq cents navires et à nommer vingt-quatre légats (1). César, revenu depuis peu d'Espagne, était au nombre de ceux qui avaient soutenu la proposition de Gabinius. La loi était trop populaire pour qu'il pût la combattre. Mais s'il voulait plaire au peuple, il était en même temps si préoccupé de se &ire le plus graod nombre possible d'amis parmi les grands et les riches que cette même année il épousa la belle et riche Pompéia, fille de Quintus PompéiuB Rufus, aristocrate et conservateur à outrance, tué en 88 par tes partisans de Marius, et de Cornétia, fille de Sylla (2). Le neveu de Harius épousant la nièce de Sylla, et la fille d'une victime de la révolution populaire, est bien une preuve de ce que durent. les haines politiques; et aussi la preuve des illusions que César se faisait encore à ce moment (3).

(1) Dion. Gamidb, XXXVI, SÎ-35; Plotarooe, Pomp,, 28, 27; Apfien, jtfilAr,, 9i, Les cbifFreB que datment ces auteurs pour les forces assignées à Pompée ae diftèrent qu'en apparence, comuie on le verre plui loin; mais il n'en est pas de ra^me pour le nombre des légats : Af?iik, Mithr., 95, et Flobus, III, 6, lear donnent des noms différents. Vo;gi Dhomann, G. R , IV, 407, d. 3S.

(2) PLHTiKoni, Cœi.i; StriîONE., 6; Dromanh, G. R., III, «»; iV, 311, 314.

(3) Drohanh, III, 142, se trompe en penaukt que César par ce maiiage voulait créer des liens entre Pompée et lui. I.e taWaau généalogique établi par Druhann lui-même nous mODtr« que Pompéia n'était pas parente de Pompée.

ffi2 GRANDEUR KT DÉCADENCE DE ROME

Comme les mariages des nobles n'étaient plus à Rome que des moyens pour conserver ou augmenter l'inflnence politique, il est probable que César n'aurait pas épousé Pompéia s'il n'avait voulu s'assurer par cette alliance l'appui de ta grande noblesse conservatrice. Ce riche manage lui donnait du crédit auprès des chevaliers, le liait & beaucoup de sénateurs très influents, faisait oublier au parti de Sylla l'origine et le passé trop démocratique de César : si la conciliation entre les conservateurs et le parti populaire, commencée en 70, continuait, César pourrait un jour être soutenu par le peuple et par la partie la meilleure des classes conservatrices. Ce mariage, en somme, devait servir i mettre en pratique, au profit de César, le programme aristotélique de conciliation entre la démocratie et la noblesse, et il démontre que César n'était alors nullement préoccupé par les luttes entre les conservateure et le parti populaire. 11 ne les jugeait pas susceptibles de compromettre l'œuvre de pacification entre les classes et les partis, qui se poursuivait depuis la mort de Sylla.

Cependant au commencement du printemps de 67 les opérations militaires recommencèrent. Lucullus se porta au secours de Triarius, et Pompée alla recruter, non pas cent vingt mille soldats, mais une petite armée; non pas cinq cents navires, comme il en avait eu d'abord l'intention, mais deux cent soixantedix, c'est-à-dire tout ce qu'il trouva dans les porta des alliés (1). Il les distribua à ses nombreux légats, choisis parmi les hommes le plus en vue des hautes classes

(1) EnaatTER, PhU.. lvi, 429 et sulr., dub parait ainii justifier d'une façon ingénieuse les chiffre* disconlsnts doiuiiAo par Pldtabuue, Pomp , ï6. et Api-riN, Ifilhr,, 94, au ai^et d« U Hotte de Pompée,

LA CONQUÊTE iS3

et aussi du parti cooserrateur (i), et il chargea chacun d'eux de nettoyer une partie de ia Méditerranée. Un de ces légats était Harcus Térentius VarroD. Il était facile au peuple de Rome de faire des lois et d'ordon' ner de rassembler de grandes flottes; mais les bateaux n'existaient pas, tant on avait négligé la marine. Lucullus apprit en route que Triarius, soit qu'il eût été mal informé ou qu'il eût eu l'ambition de vaincre seul, avait livré bataille et avait été défait à Gaziure en subissant de grandes pertes (2). Lucullus demanda du renfort à son beau-frère Marcius, gouverneur de Cilîcie, et se porta rapidement aa secours de Triarius; mais quand il eût rejoint Mitbridate, il s'efforça en vain de l'amener à livrer bataille et ne put effacer par une victoire l'impression produite par la défaite de son général. Pompée, au contraire, en peu de temps menait à bien cette entreprise que tout le monde considérait comme terrible. Dans une ville aussi impressionnable que Rome et à une époque de trouble, on avait pu considérer les pirates comme des ennemis formidables; mais leur force consistait toute dans l'insouciance de Rome, car la Crète était le seul paya où ils eussent une sorte de gouvernement militaire, que du reste Quintus Métellus était en train de combattre depuis un an. Les bandes étaient faibles et n'avaient aucune organisation, depuis que leur puissant protecteur Mitbridate était tombé. La nouvelle qu'on avait nommé à Rome un dictateur de la mer, et que l'on faisait des armements considérables, se répandît vite sur toutes les cdtes et effraya beaucoup les petites bandes déjà découragées par la destruction du royaume

(1) ÀmiN. MUhr.. 96 ; Floids, 111, 6 ■ Ordmann, G. R-, iV. 408. (i)AFPtBH, Mithr., 89; Plctirqu*. Lue., SB; Cicbron, Pm legt «M., u, SB,

ast' GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

da Pont; l'épouvante grandit à )a suite des premières capturée et des premiers supplices. Le rusé Pompée, qui voulait un succès rapide, durable ou non, profita adroitement de ce moment de découragement et de panique. Après les premiers supplices it s'adoucit tout à coup, il pardonna & ceux qui se rendaient, il les envoya repeupler telle ou telle ville dévastée. Cette conduite prêtait à de graves critiques qui en réalité ne furent pas épargnées à Pompée par les conservateurs de Rome; car, d'après les lois et les traditions romaines, il était abominable et presque criminel de traiter avec une telle douceur des pirates. Hais Pompée, fort.de l'appui populaire, ne visa qu'au succès immédiat sans se soucier beaucoup des traditions de cruauté si chères encore à la noblesse. BientAt rassurée par cette sorte d'amnietie, les pirates vinrent spontanément de partout livrer leurs flottilles et leurs armes aux généraux romains (1); pendant quelque temps ta mer devint plus sûre et Pompée fut salué à Rome comme le héros merveilleux qui, par un coup de foudre^ avait annihilé un ennemi aussi formidable. En réalité il n'avait pas fait grand'choee car bientAt, quand l'épouvante qu'inspirait le dictateur de la mer fut passée, les pirates armèrent de nouveau leurs bateaux et recommencèrent à écumer les mer. (î).

Lucultus, au contraire, qui avait véritablement détruit pour jamais une grande monarchie, se vit privé de tout le fruit de son labeur. Quand on apprit à

(1) AFPiE.f.JHilfir.,9G. porte unju^ement bref maia exact sur ce semblant de guerre, doDt Ift r&pidité même avec l&quetle elle fut terminée indique la facilité. Voyei Dion Cissids, XXXVI, SB, et auiBi KaoHinn, Phil.. LVI, 430. pLDTàxciDi, Pomp., 27, H, eu fait une narration un peu eiagérie.

(S) DnDaANN, G. B., IV, il3.

Rome la défaite de Triarius, [&- cohorte bruyaate des amis de Pompée se remit à faire campagne devant le peuple contre LncuUus, et Gabinius proposa une nouvelle loi qui lui enlevait le commaDdemeut de la gluerre contre Hithridate et les provinces da Pont et de la Cilicie, qui donnait ces provinces au consul Harciue Acilius GlabFion,congédiait les légions de Fimbria, et menaçait de la confiscation ceux qoi désobéiraient (1). L'opposition populaire était trop forte, et le Sénat dut cette fois laisser approuver la loi. Bient6t Lucullus se trouva dans une situation ter* rible. Harcius, ne voulant pas se compromettre pour son beau-frère, lui refusa le renfort demandé, en prétextant qne les soldats ne voulaient pas marcher (2). Le brait courait que Tigrane s'avançait avec une grosse armée pour se joindre & Hithridate (3); le proconsul d'Asie rendit public l'édit qui rappelait Lucullue {i). Lucullus ne voulut pas encore céder à la mauvaise fortune, et sans prendre garde aux décrets il marcha sur Tigrane, espéraot le surprendre en route, l'empêcher de s'unir à Hithridate, lui infliger une défaite qui donnerait une nouvelle tournure aux événements. Hais cet effort désespéré fut le dernier. Pendant la marche ses troupes lasses et subornées se

(1) SiLLDSTE, Hiit., s, tr. 13 (Maureabrecher) ; Appien. Milhr., M. De ce pustge d'AmuN et de celui de PLUTitRous, Lue, 35, que conGrme Dion Cassics, XXXVI, 330, fr. H (Groa) et d'après lequel les légiona le râvoltèreut pendant la marche sur Tlgran» enflirètendaatque Lucullus n'était pins leur général, 11 ma sembto que. l'ou peut coaclure que cette secoade loi Gabinia fut votte i^irés la défaite de Triariui et par suite aprâs ta première loi. ApnsN te trompe évidemment en priteodaut que ce fut le Sénat

qui.Ût tMll. ;,..., (S) Salldbte, Hùt., S, fr. 15 (Haurenbrecber). (3) DioM CAssina, XXXVI, 330, fr. If (Gros).

(i) ArriBN. Mithr., SO ; Dion, XXXVl, 330, fr. 14 (âros).

révoltèrent, et B'appuyant sur la loi de rappel refasèrenl de suivre celai qui n'était pluB leur général. Alors LuculluB se rendit comple brusquement qu'il avait exaspéré ses soldats par une absurde extravagance de rigueurB; il vit son tort, et, avec sa vivacité ordinaire, il voulut le réparer. Il alla visiter dans leurs tentes ses soldats, leur parla doucemeut, supplia les cbers de la révolte, prit leurs mains daos les siennes. Ce fut en vain. Les soldats déclarèrent qu'ils attendraient jusqu'à la Ûo de l'été, et qu'alors, si l'ennemi ne s'était pas présenté, ils s'en iraient, ceux qui avaient lear congé cbez eux, les antres auprès du consul Glabrion. Lucullos dut céder à la fortnne. Bientôt, tandis que Uithridate refaisait la conquête de son royaume et que Tigrane saccageait la C&ppadoce, celui qui, deux années auparavant, avait dominé l'Asie comme on second Alexandre, devint dans son camp le jouet et la risée des soldats (1).

Celte chute bizarre et soudaine termina la carrière politique et militaire de Lucultus. Hais pendant les six ans qu'il resta en Orient il avait fait une révolution dans la politique romaine, dont il serait difficile d'exagérer l'importance, car elle fut immense. Son r6le dans l'histoire de Rome est si analogue à celui de Napoléon dans l'histoire de l'Europe, que Lucullus pourrait être défini le Napoléon du dernier siècle de la république. Il avait trouvé la politique extérieure de la république romaine à peu près dans les conditions où Napoléon trouva celle de l'Europe à la ûo du dixhuitième siècle : c'est-à-dire embarrassée par des traditions de lenteur, paralysée par une irrésolvtion qui s'épouvantait des ombres et reculait devant tout

(1) PLDTÂliaOt, Luc., 3S.

obstacle un peu sérieux, habituée à trataer en longueur toutes les questions au tien de les résoudre, à piétiner sur place au lieu de marcher, à intriguer et à temporiser au lieu d'agir; ayant un respect presque sacré pour tout ce qui existait et une peur extrême de toucher k l'ordre de choses établi; préTérant toujours les négociations diplomatiques à la guerre; ne sachant jamais exploiter à fond un succès et accomplir un effort décisif; préférant toujours les compromis qui pouvaient résoudre les questions aussitôt et sans grand effort, même au risque de les compliquer davantage dans un avenir peu lointain. Celte politique ne manquait pas de sagesse; mais elle s'était à la fin épuisée par son exagération. Lucullus la révolutionna sur tous les points, comme dix-huit siècles plus tard Napoléon : il substitua, autant qu'il put, la guerre à la diplomatie comme moyen de trancher les grandes difTicultés de la politique orientale; il remplaça les intrigues interminables et savantes des négociations par l'impression de ses campagnes rapidement menées, de ses attaques inattendues, de ses victoires éclatantes; la souplesse des compromis par l'effort violent pour se rendre maître de la situation dans tout l'Orient, éblouissant et épouvantant tous les États par une suite de guerres audacieuses. Cette politique, comme celle de Napoléon, eut un grand succès, car elle rétablissait l'équilibre entre la vieille politique du Sénat devenue inutile, et les circonstances trop changées; et comme elle était destinée à rendre de grands services, tant qu'elle ne se serait pas épuisée à son tour par son exagération, elle trouva tout de suite des imitateurs. Pompée et César seront les deux grands élèves de Lucullus, qui iront récolter dans le champ semé par celui-ci. Mais Lucullus ne devait avoir que

SSg GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

le r6le, glorieux mais triste, du précurseur qui partage tous les risques et ne jouit que des premiers bénéfices. Sa chute oéanrooias ne fut pas seulement l'effet des intrigues de Pompée. Celui-ci aurait échoué dans 88 lutte si Lucullus n'eût offert aux coups de ses ennemis un point faible. C'est cette cause dernière de la chute de Lucullus qui donne k ce malheur individuel l'importance d'un événement historique. Par un effort de génie ce noble de vieille race, cet ancien disciple de Rutilius Rufus, cetami dévoué et désintéressé de Sylla, avait pu s'affranchir du lourd esclavage des traditions et de l'esprit de caste en devenant le créateur du nouvel impérialisme; mais il était resté l'aristocrate inflexible du bon vieux temps dans la conception de ses devoirs de général, vis-à-vis des soldats. Cette contradiction l'a perdu. Au nouvel impérialisme il fallait d'autres généraux, que ceux qui avaient commandé les légions dans les deux premières guerres puniques, car les soldats aussi avaient trop changé. On ne pouvait plus les traiter avec la sévérité ancienne, les soumettre à la discipline de jadis. Lucullus ne le comprit que trop tard; et tous ses grands mérites furent impuissants à le sauver d'une des plus cruelles humiliations qu'ait reçues un général romain. Sa chute est le dernier insuccès de la restauration aristocratique tentée par Sylla. Parce qu'il était resté fidèle aux vieilles mœurs et aux vieilles idées dans ce qu'elles avaient de plus noble et de plus grand, le plus noble et le plus grand des amis de Sylla devait céder à d'autres lar continuation et la gloire de la nouvelle politique qu'il avait créée, en risquant sa fortune et sa vie.

MAHCUS TULLIUS CICÉBON

Tandis que Pompée domptait les pirates par sa clémence, Quiotus Metellus mettait la Crète & feu et à sang, faisait massacrer les prisonniers et s'enrichissait en dépouillaot les pirates. Metellus appartenait au petit monde aristocrate des conservateurs intransigeants qui auraient voulu gouverner l'empire comme au temps de Scipion Émilien; et il traitait durement ses victimes pour protester cootre la douceur de Pompée, de ce démagogue qui, pour se faire applaudir par le peuple, n'avait pas b'>nte de pactiser avec les pirates. A la ÛD cependant les pirates, réduite au désespoir, offrirent à Pompée de se rendre à lui. Pompée, qui ne demandait qu'à humilier Metellus, saisit vite l'occasion, accepta la soumission et, prétendant que la loi Gabiuia mettait Metellus sous ses ordres, il envoya «n Crète Lucius Octavius. Mais Metellus répondit que la Crète était à lui seul, et il punit cruellement les villes qui^ s'appuyant sur le décret de Pompée, refusaient de lui obéir. Lucius Octavius était sur le point, pour soutenir les droits de son général, de faire une guerre où il aurait défendu tes pirates contre le proconsul romain. Heureusement, des événe-

i60 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

ments plus graves vÎDrent distraire Pompée de cette dangereuse querelle (1).

Vers la fin de l'année 67 arrivèrent à Rome de très mauvaises Douvelles d'Orient, Les riches financiers surtout recevaient de leurs correspondants d'Asie lettres sur lettres, leur donnant d'alarmants détail» sur cette province. Lucullus n'avait plus d'armée ; Glabrion et Marcius étaient des hommes incapahles; Hithridate était redevenu mattre du Pont; la Cappadoce avait été dévastée par Tigrane; des colonnes volantes avaient déjà fait leur apparition en Bithynie

et incendié les villages de la frontière (3) A la fin

une panique éclata; on revoyait déjà Mithridate à Pergame, les Italiens massacrés, tes capitaux conQsqués comme jadis; et hientAt ce fut l'avis de tout le monde que les magistratures ordinaires étaient insuffisantes pour parer à un aussi grand péril. C'était une opinion très populaire dans le parti démocratique; mais cette fois ce fut aussi celle de beaucoup de conservateurs et de financiers épouvantés. Les amis de Pompée en profitèrent et au commencement de l'année 66 le tribun Hanilius proposa que l'on donnât à Pompée, en plus des pouvoirs qui lui étaient déjà confiés, le gouvernement de l'Asie, de la Bithynie et de la Cilicie, le commandement de la guerre contre Mithridate et contre Tigrane, le droit de déclarer la guerre et de conclure des alliances au nom du peuple romain avec qui bon lui semblerait (3); c'est-à-dire l'autorisation légale de faire cette pohttque personnelle et indépendante du Sénat, dont Lucullus avait pris l'initiative. Crassus, à

{!) PLDTiiiBUE, Pomp., ÎB; ArriBN, Su:., vi, t; Plobds, III, 7; DioB. 329,1.2 (Gros).

(!) CicËnoN. Pro lege Man., 2.

(3) PtnTAnavE, Pomp., 30; Affien, Mithr. 97; Dion, 36, tO-41.

LA CONQUÊTE ttl

qui le succès de Pompée daDg la guerre dps pirates avait été fort désagréable, frémissait en voyant son rival sur le point de l'emporter définitivement et sous les yeux de toute l'Italie dans le duel d'intrigues qu'il Avait engagé avec lui quatre ans auparavant. Le parti «onservateur, qui avait déjà blâmé la clémence démocratique de Pompée, ne voulait pas reconnaître par une loi en faveur de Pompée la nouvelle politique personnelle qu'il avait tolérée chez LucuUus. Quelquesuns de ses membres les plus éminenta, tels que Catulus «t Hortensius, essayèrent même de combattre le projet de loi, en faisant appel aux sentiments républicains et «n montrant que cette dictature équivaudrait à un pouvoir monarchique (1). Cette fois cependant, après son succès dans la guerre contre les pirates. Pompée, bien qu'il TAt loin, et en dépit de toutes les oppositions, était plus puissant à Rome que Crassus, que le parti conservateur, et que les traditions. En Italie, comme c'est toujours le cas dans les démocraties où la civilisation, la richesse, la variété des occupations et des plaisirs augmentent, les classes supérieures, les propriétaires riches et aisés^ les capitalistes, les marchands, les artistes , absorbés la plupart du temps par leurs affaires privées ou leurs plaisirs, faute de temps et par égotsme, abandonnaient l'État eux mains de la petite minorité de politiciens professionnels, et ils ne s'intéressaient aux affaires publiques que quand un événement extraordinaire venait troubler tous les esprits. Mais lorsqu'une de ces grandes excitations «ollectiveE secouait les masses, il n'y avait pas de parti, de coterie ni de corps politique qui osât lui résister. C'est ainsi qu'en 70 la haine violente qu'avait sou- -

(1) PLSTtnoirE, Pomp , K ; Cicjboh, Pro lêgt Mon., ivii, SE.

SSt QR&NDEUR ET DÉCADENCE DE ROUE

levée contre lui le parti coDversateur avait amené beaucoup de conservateurE à approuver les lois démocratiques. Puis l'enthouEiasme public était tombé, et César, Pompée et les tribuns du peuple s'étaient en vain efforcés de le ranimer. Or le public s'était ému de nouveau; toute l'Italie, heureuse du succès dans la guerre contre les pirates, admirait Pompée et le considérait comme un général incomparable; elle n'avait conQance qu'en lui; c'était lui qu'elle voulait pour porter le dernier coup à Mithridate.

Ce n'était pas seulement la plèbe qui voulait un dictateur de l'Orient; c'étaient la haute finance, les capitalistes, les nombreux sénateurs ou chevaliers qui avaient placé de l'argent là-foae. Ce n'était pas seulement César qui s'efibrçait de faire approuver le projet de loi> mais aussi Cicéroo qui pour la toi de Manilius allait prononcer son premier discours politique et sacrifier la belle indépendance qu'il avait pu conserver jusqu'alors. Après le procès de Verres, Cicéron avait continué à plaider ses causes gratis, à étudier les philosophes grecs, à gérer sa fortune avec sagesse et & élever sa fille en plein aocord avec sa femme; il avait éclipsé Hortensius et était devenu le premier orateur de Rome; mais il s'était tenu toujours à l'écart des luttes,de8 partis. Cependant son influence avait grandi, et il avaitobtenu pour cette année la préture urbaine, qui était la plus honorable, sans lutte, sans coalition, sans brigue. C'était )a première fois qu'à Itome l'éloquence poussait un homme sans naissance et peu riche dans les dignités publiques avec tant de succès (1).

(1) G. BoisitBn, Cieiron el êei amii, Paris 1902, p. 44, a très bien remarqua que Cicéron. < jusqu'à l'Ags da qD&ranle ans. ne

fut qns ce que nous appelons un avocat >. Je crois au contraire qu'il BO trompe, en supposant que ce fbt un Tait constant et gi-

Quels motifs le décidèreot à se jeter, cette fois, dans ta mêlée? Nous ne le savons pas. Il est probable que l'excitation publique et surtout l'alarme des chevaliers eurent une g^rande influence sur sa décision. Cicéron avait le plus grand nombre de ses relations dans cette classe de riches Qnanciers, qui avaient des origines aussi modestes et des mœurs peu diiTérentes des siennes, et dont beaucoup possédaient une culture très remarquable. Il était, entre autres, très lié arec Attieus, ce riche chevalier qui avait placé de si grands capitaux en Orient et qui s'occupait beaucoup d'histoire, d'archéologie, de philosophie. Son frère cadet, Quintus Cicéron, qui était venu habiter avec lui à Rome, avait même épousé la sœur d'Atticus, Pomponia. Il est donc probable que, croyant lui aussi le danger très grave, Cicéron céda aux pressions des amis de Pompée et voulut rendre service en même temps à Pompée, à la république, et à ses amis les chevaliers, en prononçant en faveur de la loi un graud discours fort habile. A son public de riches marchands, de sénateurs usuriers, de fermiers aisés, d'artisans, il sut dire que l'ancien royaume de Pergame était la province la plus riche de l'ferapire, que les plus beaux revenus du trésor venaient d'Asie; que les capitaux des publicains, des marchands, des particuliers étaient placés là-bas, et qu'ainsi c'était le devoir de toutes les classes de défendre cette province jusqu'à la mort (1). César, qui avait l'intention de se présenter i l'édilité pour l'année 65, et qui redoublait de zèle pour se rendre

Béral que l'éloqueDce judiciaire menât à tout. C'était au contraire, je crois, uae excepUoa jusqu'à cette époque. Gcéron fut le premier qui arriva aux grandes chargea sans richesse et aan» uoblesee. par la renommée littéraire.

(!) Voyez en particulier le chapitre vil du discours Pro Itgi

tti GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

popalaire, Boutint aussi la loi, et elle fut approuvée malgré la fureur de Crassus. Pompée en reçut la douvelle eu Cilicie, ou il avait pris ses quartiers d'hiver, et. i) prépara immédiatement la guerre.

On était au printemps de 66. Toujours favorisé par la fortune, Pompée avait été chargé de tuerun homme déjà blessé A mort. Hithridate s'était brouillé avec Tigrane, qui le soupçonnait de pousser ses fils à se révolter pour mettre sur le trfine d'Arménie un allié plus soumis; et séparé de Tigrane, ne possédant plus que trente mille hommes environ et quelques milliers de cavaliers (1), il n'avait plus qu'un espoir, bien faible du reste : c'était que Ptiraatès, le nouveau roi des Parthes qui avait succédé & Arsace, viendrait à son aide. Hais Pompée se hflta d'envoyer une ambassade à ce roi pour lui persuader de faire plutôt la guerre à Tigrane (2) et délibéra d'en finir au plus vite avec l'ancien roi du Pont, pour couper court à toutes ces intrigues. Toute pressante que fût cette nécessité. Pompée avait néanmoins une chose très délicate à accomplir auparavant : relever de son commandement Lucuilus, qui s'obstinait à rester au milieu de ses légions désobéissantes. Laissant les trois légions de Marcios en Cilicie (3), il s'avança avec un gros corps d'armée qui devait servir en même temps à faire la guerre à Mithridate et à persuader Lucuilus de la nécessité de se soumettre. Le jeune favori de la fortune dans l'insolence de son succès approchait du vieux héros, aigri partant de déceptions. Bien des gens dans les deux camps attendaient avec anxiété, ne sachant pas comment iraient les choses dans cette rencontre;

(0 Aphbn, Jftiftr.,97; PLUtikiiiiR, Pomp., 32.

(S> Rkinach. m. s., 38i. Rawlinion, S. 0. M., 14S.

(3) Cela résulle d'un pasiage de Dion Ciasina, XXXVI, iS.

LA CONQUÊTE SSS

des amÏB communs s'interposèrent aSn que tout s'ac- «ompltt avec dignité et sans scandale, et enfin on pat amener les deux généraux à avoir une entrevae à Danala, en Galatie (1). L'entrevue débuta bien par des «ompliments réciproques; mais bientôt Lucullus, qui n'avait jamais été habile diplomate, se prit à soutenir une thèse impossible. Pompée selon lui n'avait autre chose à faire qu'à retourner à Rome, car il avait luimême terminé la guerre. De part et d'autreon s'échauffa; et l'entrevue se termina par des injures (2). Lucullus s'eotôta encore à émettre des décrets et à distribuer les terres de ta Galatie qu'il avait conquise, cherchant ainsi & faire croire aux autres et à s'imaginer lui-même qu'il n'allait pas céder; mais Pompée n'eut pas de peine à lui prendre tous ses soldats, sauf seize cents qu'il lui laissa pour l'accompagner en Italie.

Avec une armée qui n'était guère que de trente mille hommes (3), Pompée envahit le Pont. Imitant ce que Lucullus avait fait contre lui pendant la campagne de H (4), Mithridate chercha d'abord à entraver le ravitaillement de l'ennemi par des escarmouches; mais

(OSthabon, Xll.v, i (567).

(!)D:oN C*ssiti5. XXXVI, U : PiOTiioUE, Pomp., 3); Lue .36.

(3) C'est do moiD» le chifTre dcnné par Dion Ctssius. XXXVI, 45. Rbihicb, m. B., 38ï, n. i, compte 60,000 hommea daas l'armé« de Pompée en se bisanL sur les sommes d'argent dlsti'ibuéos aux soldats à la fin do la guerre ; mais Momhaen (R. G., 111, 116, HT) a amis des doutes sur l'eiactitude de ces sommes et sur leur répartition. En outre ce chiltre donné par Reinacb serait celui de tous les soldats qui prirent port aui guerres d'Oriect et qui BurvécDrent, et non pas le cbifire des soldats qui Drent cptte première guerre. Il faut se souvanir que les trois légions de Cilicie n'y étaient pas.

(i) D:oN Gaseius, XXXVI, iS. On voit aussi dans Appiin, Mithr., 98, B9, mais d'une fatoa moins nette, que M fut 14 le caractère de la guerre.

quand il eut perdu une partie de sa cavalerie dans une embuscade, quand Pompée eut réussi à se faireune voie de ravitaillement rapide et sûre par l'Acélisène, il dut passer de l'ofTensire à la défensive et se retrancher dans une forte position à Dasteira. Pompée alors ordonna aux légions de Cilicie de venir le rejoindre. Mithridate comprît qu'il allait être bientdi cerné par des forces écrasantes (1), et une nuit il fila sans qu'on l'aperçât à cdté du camp romain, comptant atteindre l'Euphrate^ le passer, se retirer en Arménie, ou il essaierait de continuer la guerre. Mais Pompée le poursuivit, l'atteignit au bout de trois jours et lui infligea une grave délaite (2). Hitbridate réussit cependant encore à se sauver, et avec les débris de son armée il gagna Sinoria, la plus forte de ses citadelles sur les confins de l'Arménie ; il y prit une grosse somme d'argent, donna à ses soldats un an de paie, leur distribua une grande partie de ses autres richesses et envoya demander l'hospitalité à Tigrane, roi d'Arménie. Puis, ne pouvant attendre la réponse à Sinoria, où il était trop près de l'ennemi, il repartit avec une faible escorte et, recrutant des soldats le long du chemin, il remonta jusqu'aux sources la rive droite de l'Ëuphrate, redescendit ensuite dans la Colchide qui, au milieu du désordre des dernières années, était redevenue presque indépendante; il la traversa et s'arrêta à Dioacuriade, la dernière ville

(1) ArpiKN, Mt(h., 99 BftDB nommer Daatctra, fait cerUinement allusion t cette position dont parle Strabon, XII, m, t8 (5S5), Voyez DroN Casaius. XXXVI, 46, où le pays appelé improprement Aoaitide est certainemeol i'Acellaène, comme cela résolt» d'un pawage de Stdabon, XI, iiv, 16 (532).

(3)Api>ien, UUkr., 100; Titb-Livg, épit., 101; Dion Cabiics, XXXVI.tT. Chftctm d'entre «uitouterois raconte la bataille d'une faeon difléreale.

grecque de lacdte qui avait été fondée au pied du Caucase (1).

Pompée, qui dans sa campagne contre Mithridate avait accompli son cbef-d'oeuvre de stratégie, ne pouvait poursuivre cette bande de fuyards à travers la montagne avec toute son armée. Il n'y avait pas d'inconvénient à remettre l'invasion de la Colchide à l'année suivante, car Mithridate y était cerné et pris comme dans un piège. Il ne ponvait revenir en Arménie; il ne pouvait s'enfuir sur la mer qu'occupait l'escadre romaine; il ne pouvait non plus se réfugier en Crimée, oii régnait son fils Macbarès, devenu l'ami des Romains et dont le séparaient d'ailleurs les populations barbares du Caucase qu'il n'avait pas pu réduire, même au temps de sa plus grande puissance. Pompée préféra donc se tourner du cAté de l'Arménie et il la conquit sans peine. Tandis que Pompée luttait contre Mitbridate, Tigrane avait été attaqué par Pbraatès et par soo flis rebelle; mais Phraatès s'étant bientôt retiré, le fils, effrayé de rester seul, demanda à Pompée son appui. Tigrane chercha à lutter; mais quand il sut que Pompée se préparait à l'attaquer, il fit enchaîner les envoyés de Mithridate, mit sa tête à prix et se rendit seul, à pied, dans une attitude et une mise très humble, au camp romain. Pompée lui fit bon accueil, le rassura, lui rendit tous les domaines héréditaires de sa famille, le réconcilia avec son fils à qui il donna la Sophène; puis il lui donna le titre d'ami et d'allié du peuple romain et exigea qu'il pay&t six mille talents, environ vingt-huit millions, à lui-même; cinquante drachmes à chaque soldat, mille à chaque centurion, dix mille à

(1) Rbikich, m. B., 387 et iniv.

tflS GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME

chaque tribun militaire (1). Puis il cooduisit ses troupes prendre leurs quartiers d'hiver au nord, sur les bords du Cirus, à la Trontière de l'Arménie; et, pour préparer l'invasion de la Colchique, il entra ea relations avec les Albanes qui habitaient le Cirvan et le Daghestan et avec les Ibères de la Géorgie. Hais Pompée se trompait en croyant Hitbridate vaincu. L'indomptable vieillard avait, lui aussi, fait des démarches auprès des Ibères et des Albanes et les avait amenés à lui venir en aide pour un dernier etîort contre Rome. Au mois de décembre les légions qui avaient pris leurs quartiers d'hiver sur les bords du Cirus furent attaqués à l'improviste par les Albanes. La tentative échoua : l'attaque fut repoussée, et Pompée, toujours favorisé par la fortune, fut ainsi averti à boa marché qu'il fallait être plus prudent avec ces Barbares (2).

(1) Arp., JHi'lh., 104. Clnquanlo drachmes Aquiv&lent à euTiroo trente-huit franca, mille & eoTiroo huit ceots francs, et dix inillA A huit mille fraoct, Baoe tenir compte de la valeur plus grand» que les métaux précieux avaient alon.

(î) Vojez Reik«cb, M. G , 388-394.

LB PROIBT DB LA CONQUÊTE DE l'ÉGTPTB

Cette tentative des Albanes fut le dernier péril couru par Pompée. Au printemps de l'an 65 il commença sa marche Baas danger, à travers les vastes monarchies, les villes libres, les républiques maritimes, les petites théocraties; les États de brigands et de pirates qui s'étaient Tormés en Asie sur les débris de l'empire d'Alexandre. Il allait visiter les pays fabuleux de la poésie grecque; les villes, les champs de bataille les plus célèbres de l'Orient. Il allait pouvoir observer la variété infinie des nations barbares qui depuis te Caucase jusqu'à l'Arabie vivaient éparses en Asie, différant de langage, de mœurs, de religion. Il allait connaître ce vieil Orient industriel et hellénisé, qui vivait en exploitant les Barbares, ses religions monstrueuses, la savante agriculture de ses régions les plus fertiles, ses monuments, ses arts, ses industries raffinées; les villes fameuses qui pourvoyaient au luxe de tous les pays de la Méditerranée; leurs populations d'ouvriers sobres, économes, pieux et irapres- Bionnables; leurs philosophes, leurs hommes de lettres professionnels, et aussi le luxe, les vices, les crimes, les trésors, le cérémonial des cours qui choquaient et attiraient en m£me temps ces républicains d'Italie

encore si simpleG dans la franche brutalité de leur corruption et de leurs vices;

Au commencement du printemps Pompée envahit le pays des Ibères, aperçut de loin les cimes neigeuses du Caucase, où avait été enchaîné Prométhée; puis il passa dans la vallée du Rion, l'ancien Phase, et descendit dans la Colchide, toute pleine des souvenirs de Hédée, de Jason et des Argonautes, où il pensait s'emparer de Mithridate (1). Mais il arrivait trop tard. Le piège était vide. L'indomptable vieillard avait encore accompli un exploit que tout le monde croyait impossible : il avait réussi à passer en Crimée avec sa petite armée, longeant pendant 700 kilomètres les flancs abrupts du Caucase qui baignent dans la mer, et s'ouvrant un chemin, l'épée à la maiuj à travers les Barbares qui les habitaient. Une fois en Crimée, il avait surpris et contraint à la fuite son ûls rebelle, et il avait reconquis un nouveau royaume (§). Le prudent Pompée ne voulut pas envahir par mer la Crimée, mais après en avoir ordonné le blocus, il passa par la vallée du Kur, l'ancien Cirus, et Ht une expédition dans le pays des Albanes, qu'il semble avoir surpris par trahison. Puis il revint dans la petite Arménie (3) rapportant aux aventureux marchands italiens des renseignements précis sur ta grande roule continentale des Indes, qu'ils ne connaissaient pas encore. Cette route remontait depuis son embouchure la vallée du Phase, débouchait dans la vallée du Cirus; puis à travers le pays des Ibères et des Albanes arrivait à la mer Caspienne; au

(1) Pldtirqui, Pomp.. 34; Dion, XXXVU, 1.3; Amsii, MUhr.. 103 ; Rbinach. m. E., 39i.

(t) AmEN, Mithr, 101, lOS; Straion, II, ii, 13(t»e). (3) Dion, XXXVIl, S; Pldtirhiie, Pomp., 3S; Rbinach, M. E.,

LA CONQUÊTE Ï7i

delà de la Caspienne elle reprenait à l'embouchure de l'Oxus (l'Amudaria) qui alors ne débouchait pas, comme -aujourd'hui, dans le lac d'Aral, mats dans la mer Caspienne (1). On avait naturellement au cours de ces ■expéditions volé beaucoup de métaux précieux et capturé un très grand nombre d'esclaves. Arrivé dans la petite Arménie, Pompée occupa cette année-là à s'emparer des dernières citadelles et & faire main basse sur Jesimmensee trésors de Mithridate.ATalaura, il trouva «es collections merveilleuses, deux mille tasses d'onyx incrusté d'or; un nombre si immense de tioleg, de vases, de lits, de sièges, de cuirasses, dorés et ornés de pierreries qu'il fallut un mois pour en faire l'inventaire (â). Dans une autre citadelle il saisit la correspondance, les mémoires secrets de Mithridate; ses recettes pour les poisons, et les lettres d'amour, assez hcencieuses, semble-t-il, que le roi du Pont avait échangées avec sa favorite Monime (3). Tous les trésors du dernier grand monarque hellénisant de l'Asie étaient désormais entre les mains de la démocratie italienne.

Hais cette démocratie victorieuse ne pouvait guère jouir de ses victoires, car pendant toute l'année 66 les choses n'avaient fait qu'empirer en Italie. Après l'intérêt passionné pris aux débats sur la loi de Manilius, «t sur les événements d'Asie, le public était retombé dans sa torpeur maussade et irritée La crise financière devenait aiguë; la gêne des dettes, l'irritation des désirs inassouvis et des espoirs déchus troublaient toutes les classes, les rendant irritables, inconstantes, indifférentes aux menées et aux projets des partis. Au fond, l'ordre une fois rétabli en Orient, il n'y avait

(i) Stuibon, X[, VII. 3 (SOB) ; Pline, VI, ivii, 52. (S) Apcien, Milhr..U5.

<3) Pldtarode, Pomp., 37.

STl GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

pluB qu'une grande question d'un intérêt vraiment national : celle des dettes. Hais aucun des deux partis n'osait l'aborder. Faute de grandes questions qui pussent intéresser le public, les deux petites coteries de politiciens du parti conservateur et du parti populaire en étaient réduites à se faire une guerre d'intrigues, de calomnies, d'insultes et de procès, d'autant plus acharnée que les prétextes en étaient misérables ; et ils s'irritaient toutes les deux par cet efTort violent dans le vide de l'indifTérence universelle. Cett« situation, si difficile par elle-même, Tut bientôt compliquée par un nouveau revirement de Crassus. Le millionnaire, qui depuis son consulat populaire avait appuyé les conservateurs dans leur lutte contre Pompée, passait de nouveau au parti populaire et eo devenait le chef, à la place et en l'absence de Pompée. Les lois Gabinia et Hanilia avaient été deux grands échecs pour Crassus; il voulait maintenant sa revanche, et pour l'avoir il se mettait à imiter les intrigues et les menées de son rival , Le peuple demandait-il des conquêtes, des victoires, des pillages? Pompée a'avait-il pas acquis une si grande popularité, parce qu'il était censé avoir rendu l'abondance à Rome, en triomphant des pirates? Eh bieni il donnerait au peuple ce que le peuple demandait; il s'offrirait comme général pour faire une conquête nouvelle qui assurerait pour toujours à Rome le pain à bon marché. Le pauvre Lucullus n'avait pas tardé à trouver des imitateurs de son impérialisme agressif! Tandis que Pompée continuait à appliquer sa politique en Asie, Crassus, imaginant à Rome une autre agression, dans le genre de celles que Lucullus avait accomplies avec tant de succès, méditait la conquête de l'Égjpte. On ne peut nier que le riche banquier choisissait bien EB proie. L'Egypte n'était pas seulement le plus riche

Là CONQUÊTE 173

pays du monde ancien ; mais un pays très fertile où tous les aoB la récolte dépaessait les besoins et oà tous les pays en proie à la famine pouTaieot venir acheter du blë, si le roi le permettait. Quand le pays appartiendrait à Rome, ce surplus de la récolte de tous les ans reviendrait tout entier à la métropole. La conquête de l'Egypte représentait pour les Romains ce que serait pour nous l'abolition des droits sur les blés : le pain à bon marché. Sans doute il fallait un prétexte à la guerre; mais il était aisé de le trouver dans le testament d'Alexandre II qui en 81 avait légué l'Egypte aux Romains. Bien des gens regrettaient maintenant que le Sénat eût alors par timidité refusé cet héritage; mais il était facile de revenir sur ce refus car le Sénat, par une de ces contradictions dont il était couluroier, avait refusé aussi de reconnaître le nouveau roi Ptolémée Aulétès, dont la descendance royale était douteuse et qui intriguait en vain depuis longtemps pour se faire reconnattre (1). '

Cependant Crassns connaissait trop bien le Sénat pour douter que, sauf une forte pression du dehors, il dérogerait à sa pohlique traditionnelle si contraire au nouvel impérialisme aggressif, en décidantde sangfroid la conquête d'un pays paisible, qui n'avait nullement provoqué la colère de Rome. 11 fallait donc imiter l'exemple de Pompée : échauffer et passionner te public; faire décréter la guerre à l'Egypte par les comices; s'adresser directement à la foule, qui n'avait pas les scrupules diplomatiques du Sénat et qui commençait à admirer toutes les conquêtes. Mais pour réussir dans cette agitation, Crassus devait se réconcilier avec le parti populaire, gagner à sa cause les

(i) B«MioiLLo, R. R. E., lao.

ITt GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

honimeB les plus actifs et les plus habiles de la coterie de Pompée. Après tant de luttes celte réconciliation n'était pas chose aisée, et il parait en elTet que Crassus rencontra dans les «mis de son rirai les premières dirOcullés â ses projets. Dans les agitations qui vont Buirre, nous ne retrouverons presque aucun des hommes qui avaient aidé Pompée dans sa lutte; et nous savons au contraire que Gabiaius s'apprêtait alors à aller rejoindre son chef en Orient comme légat. Il est donc probable que beaucoup des amis de Pompée repoussèrent les offres de Crassus, se méfiant de lui et craignant d'irriter leur protecteur. Parmi ces politiciens populaires un seul lui fut favorable, mais c'était le plue intelligent de tous. César. Celui-ci arrivait à un point critique de sa vie. U avait donné jusque I& son appui au parti populaire, mais sans trop se lier avec personne et sans prendre part à aucune vilenie du genre de celle dont son ami Clodius s'était rendu coupable à l'armée de Lucullus; il avait pu, gr&ce à cette politique, devenir un des jeunes cbefs du parti populaire les mieux vus des conservateurs eux-mêmes. Mais malgré tout il n'était encore qu'au début de sa carrière politique; il avait simplement été élu édile pour l'année 65; et, ce qui eut une importance considérable sur sa destinée, il se trouvait dans de grosses difficultés d'argent. En ce moment où l'enthousiasme populaire faiblissait, il devait jeter l'or plus que jamais, continuer ses largesses et ses prodigalités jusqu'au jour où, nommé préteur, il pourrait faire sa proie d'une province. Justement alors la crise ne disposait guère les riches publicains & avancer des fonds; l'argent se faisant plus rare, ils faisaient moins de largesses aux hommes politiques. Dans de telles circonstances les ambitions et les jalou-

«ies de CrasBus pouvaient devenir pour César une vraie mine d'or. Poussé par le besoin d'argent, il cooseotit pour la premiAre fois à se mettre au service du millionnaire, malgré la sourde hostilité de presque tout le parti populaire, et sans toutefois vouloir rompre «vec Pompée. Celui-ci^ en effet, ne pourrait pas se plaindre de ce que César, qui l'avait aidé à obtenir le «ommandement en Orient, s'employât maintenant à faire donner l'Egypte à Crassus, qui était aussi un citoyen illustre. Ainsi dans son insouciance géniale il espérait pouvoir servir les projets de Crassus, exploiter celui-ci pour son ambition, conserver l'amitié de Pompée, ne pas compromettre la situation déjà acquise, être en somme plus heureux que tout le inonde. César lui-même n'avait pu échapper & la longue à la démoralisation inhérente à la politique, «urtout à la politique démocratique d'une époque mercantile, et les effets n'allaient pas tarder à parattre. Le gentilhomme qui s'était d'abord occupé des affaires publiques avec un désintéressement aristocratique allait se confondre avec les politiciens de bas étage, les intrigants, les opportunistes qui ne faisaient de la politique que le paravent de leurs louches intéi-Éls (i).

En effet, peu après avoir conclu la coalition avec Crassus, en l'ao 66, César dut entrer dans une intrigue fort louche. Aux élections des consuls, le Sénat, pour faire réussir Lucius Aurélius Cotta et Lucius Maolius Torquatus, avait rayé de la liste des candidats un ancien partisan de Sylla, revenu d'Afrique, oà il avail •été propréteur, Lucius Sergius Catilina. prétextant qu'il n'avait pas adressé sa demande à temps, et qu'il

(1) Voyei l'Appendice C.

était BOUS le coup d'un procès de concussion. Mais comme, malgré cette intrigue, PubliusAotronius et PubliusSjlla, neyeu du dictateur, avaient été élus, le fils de Lucius Hanlius Torquatus (I) avait accusé les deux, élus de corruption, et il était parvenu, i force d'intrigues, à les faire condamner et à faire procéder à «ne nouvelle élection.

Cette fois, les deux candidats du Sénat avaient été élus. Maie ces incidents avaient échauffé les esprits; déjà pendant le procès, il y avait eu du tumulte (2); le parti populaire, pour faire de l'opposition aux conservateurs, avait pris la défense des deux consuls condamnés, et ceux-ci, ainsi encouragés, s'étaient entendus pour former une conjuration : on assassinerait les consuls le premier jour de l'année, et on ferait de nouvelles élections.

Catilina et quelques jeunes hommes de grande famille et pleins de dettes, comme Cneus Pison, étaient entrés dans la conjuration; et ce qui est plus grave, César et Crassus paraissent en avoir connu le projet et l'avoir encouragé à demi-mot, en se dérobant, sans se compromettre trop. C'était tout de même une imprudence très grave; et des hommes aussi adroit» ne l'auraient pas commise, si les difflcullés de leur entreprise ne les eussent forcés à avoir recours & des moyens téméraires. La coterie de Pompée se refusait obstinément à aider Crassus, malgré tes sollicitations les plus vives; César et te millionnaire restaient seuls dans la lutte, et c'était une l&che bien pénible pour eux que de remuer à eux seuls le peuple et de vaincre l'opposition du Sénat et des magistrats. Dans cett»

(I) DmjHAHK, G. R., II, 541, a démontré que ce n'était pM Ifr candidat lui-mËme, mais ion Sis.

{>) CicÉRON, Pro $■>!., B.

situation, il leur aurait été très utile d'avoir deux consuls favorables à leurs projets et, pour les avoir, ils n'avaient pas hésité à encourager Sylla et Anlronins & conquérir là suprême magistrature par un coup de main. Halheureusement la conjuration fut découverte; le public s'émut beaucoup à Rome à cette révélation inattendue de la démoralisation des hautes classes; on réclama de toutes parts une punition exemplaire. Le Sénat se réunit; mais Crassus, pour couper court aux commérages de la ville sur la conjuration et sur la part ,qu'il y aurait prise, intervint énergiquement, et non seulement il sauva les conjurés, mais il voulut les dédommager de leur échec. Le Sénat, où il avait tant de débiteurs, seplia à ses exigences ; on ne poursuivit personne; CneusPison fut chargé d'une mission extraordinaire en Espagne; le consul Torquatus lui-même accepta la défense de Catillna dans le procès de concussion (1). Ainsi l'afTaire fut vite étouffée; mais Crassus et César, après cet échec, durent aviser à d'autres iotrigues.

Cependant Lucullus était revenu en Italie, avec son misérable cortège de seize cents soldats, rapportant du Pont beaucoup d'or et d'argent en monnaie et en lingots {i), et un présent plus modeste et aussi plus précieux, un arbre ignoré jusque-là, le cerisier, que l'on commença, après lui, à cultiver en Italie (3).

(1) Salluste. C. C, IS; Sd^tonb, Ciei., 9; Asconids. In Cic.. Tog can. CicïnoN, Fto Sut., iv, M ; ixiv, 6S; in Col., I, vi, IS ; TiTB-Uï«,P«-, 101; Dion. XXXV[,4!;JoiiM,E. G. C. V ,p.lf»- 711, a déniootré d'une façon définitive qiM Sallusle ae trompe en faisant de Galilin» le cbef de celle conjuration, aton qu'il fut seulement un des conjuras secoudairee. Voyez Stern, C, p, 16 «t «uiT : Tauntino, c. c, s» et auiv. ; Bbllbeza, F. S., p. 59 et auiv. Voyez auaii à l'Appendice C nos raisons pour la version que nous doonoDB ici.

(i) Plut AH DDE, Luc, 37,

(3)PUH«,XV, HV, 108.

Quand au printemps nous voyons, an milieu d'uD champ, un cerisier étaler la neige violacée de se» fleurs, souTCnons-nous que c'est là, échappé aux naufrages historiques de vingt siècles, le dernier vestige des conquêtes gigantesques de Lucullus! Hais si la postérité oublie les bienfaits, les contemporains sauvent les ignorent, et Lucullus, malgré ses victoires, ses trésors et ses trophées, trouva les portes de Rome fermées à sa modeste procession triomphale. Les querelles entre les deux coteries politiques s'envenimaient; tout devenait^ dans les mains d'un parti, prétexte ou moyen pour tracasser le parti rival; Lucullus luimême à son retour se vit attaqué avec fureur par le parti populaire, comme s'il eût été un scélérat et un brigand. Pour exciter le peuple contre les classes élevées, on reprochait violemment à cet ami de Sylla tout ce qu'on louait et qu'on tolérait dans Pompée : les richesses acquises, les guerres faites sans autorisation, les pillages et les fautes commises par ses généraux. Les tribuns du peuple non seulement interposaient leur veto à chaque fois que le Sénat voulait délibérer au sujet du triomphe de Lucullus, mais ils attaquaient aussi sesofQciersetses généraux, Cotta en particulier, le destructeur d'Héraclée. Le Sénat, i son retour, lui avait décerné de grands honneurs, et il avait reçu le nom de Ponticus. Hais quand il commença à étaler les richesses qu'il avait acquises pendant la guerre, les tribuns le prirent à parti, menacèrent de porter plainte contre lui, et demandèrent la libération des prisonniers d'Héraclée. Gotta, voyant les nuages de tempête s'amonceler, crut prudent de jeter à la mer une partie de son butin, et il versa de grosses sommes au Trésor public. Hais le parti populaire continua ses attaques : ce n'était, diaait-on, que comédie

LA COKQOÉTE !79

toute pure; Cotta avait conservé pour lui la grosse part. La loi qui libérait les priBonuiers fut présentée aux comices. Les cbefs du parti populaire préparèrent pour cette réunioD une mise en scène pathétique : ils allèrent chercher dans les maisons, dans les carrefours, dans les échoppes des marchands d'esclaves, tous les prisonniers d'Héraclée qu'ils purent trouver; ils les habillèrent en deuil, leur donnèrent des rameaux d'olivier et les firent venir ainsi devant l'assemblée. Alors un certain Thrasimède d'Héraclée se leva pour parler : il rappela l'antique, amitié d'Héraclée et de Rome; puis il décrivit le siège, le sac de la ville, le carnage et l'incendie, et les esclaves se mirent à sangloter, à se lamenter, à tendre des bras suppliants. Le public fut si indigoé que Cotta put à peine parler, et dut s'estimer heureux d'échapper à l'exil (1).

Le parti conservateur répondait à ces provocations en accusant ses ennemis de préparer la révolution. Quand Pompée reviendrait d'Orient avec son armée victorieuse, il se ferait proclamer monarque, et la république serait détruite! Cependant, malgré cette crainte, les conservateurs trouvaient le moyen de se brouiller peu à peu avec Crassus et César. Les deux amis avaient dû, après l'échec de la conjuration, revenir au projet de tenter une grande agitation populaire pour la conquête de l'Egypte; et pour préparer le terrain ils s'ingéniaient à gagner la faveur du peuple par différents moyens. Crassus, qui était censeur, se proposait d'inscrire dans les registres des citoyens les habitants de la Gaule transpadane. C'était un projet très libéral, le couronnement suprême de la grande réforme démocratique qui avait émancipé

(1) Mehnon, 59.

l'Italie. César, qui était édile, chercha à éblouir le peuple, aux frais de Crassus naturellemeat, par des prodigaliUs iooufes : il décora de tableaux et de statues le Capitole, le forum, les basiliques; il Qt célébrer avec ua luxe extraordinaire les jeux mégalésieos et les jeux romains; il donna, pour honorer la mémoire de son père, de splendides combats de gladiateurs où pour la première foie on vit briller entre leurs mains des QècbeB et des lances d'argent; il organisa sous des portiques construits provisoirement sur le forum et dans les basiliques une exposition de tous les objets dont on se servait pour les jeux et les décorations monumentales (1). Hais si le Sénat avait fermé les yeux sur la conspiration, par la crainte que lui inspirait Crassus, la partie la plus intransigeante des conservateurs s'indignait de ces menées, en gardait rancune surtout à César, qui était moins puissant que le millionnaire. La vieille méQance mêlée de haine, de crainte et de mépris qu'avait inspirée le neveu de Harius, commençait â se réveiller... Catulus, le plus digne parmi les vieux conservateurs, eut enfin le cou< rage de commencer la résistance; et, comme il était censeur, il s'opposa au projet de Crassus qui voulait qu'on inscrivit parmi les citoyens les transpadins, et cela avec une telle fermeté que Crassus dut renoncer à son idée (È). Tout à coup, un matin, une nouvelle étrange courut dans ville : les trophées de Marins, que Sylla avait renversés, avaient été rétablis sur le Capitole pendant la nuit. C'était César qui avait préparé cette surprise (3). Et le succès en fut immense; car pendant

(1) StTBTON». CiB»., 10; PLDTAiionK, CiBi., S ; DioN, XXXVll, 8; Pline, JÏ.JV, XXXIII, m, S3.

(i) Dion. XXXVli, 9.

(3) SuBTONR, Cœi., 11 ; Pldtarodb, Cm., tt.

pluBieurs jours la foule accourut au Capitole pour voilées grands souTenirs de la guerre de Jugurtha et des Cimbres et l'image Téuérée du héros que la noblesse poursuivait de sa haine implacable t On rit même de vieux soldats pleurer. Le Sénat, se sentant faible devant cet enthousiasme populaire, n'osa pas faire enlever de nouveau les trophées; mais Catulus eii plein Sénat Attaqua ouvertement César, s'écria qu'il voulait détruire l'État non plus par de eourdes menées, comme 4a conspiration, mais à la face du ciel.

C'est par cette attaque de Catulus que commenta id nouvelle lutte entre César et les conservateurs, qui devait durer si longtemps et avoir de si graves conséquences. L'œuvre de pacification entre les deux partis, dans le succès de laquelle César avait eu (ant de confiance, allait bientAt échouer. Les conservateurs, «xcités par ces premières escarmouches, redoublèrent d'ardeur, s'attaquèrent aussi à Gabinius, cherchèrent à l'empêcher de partir en Orient, comme légat de Pompée. lia n'y réussirent pas (1); mais quand César, qui croyait avoir bien préparé le peuple, lança enfin avec l'aide des tribuns la question de la conquête de l'Egypte, ils s'y opposèrent avec une énergie dont ils n'étaient plus coutumiers (2). Comme César invoquait toujours le testament du roi Alexandre, ils émirent des doutes sur l'authenticité du testament; ils aOirmèreot que, même s'il était authentique, Rome ne

(1) DiDHANN, G. R., Ut, 44.

(3) PLOTARgoE, Crai., 13; Sobtonb, Cœi., 11. SuéUine cependant ae trompe sur les motifs invoqués pour l'expéditioD, comme cela râiulle d'un passage de Cicéhon, In Ugvagr., ti, IS et suit., et il s tort d'attribuer à Câsftr l'inteation d'aller en Egypte. Voyes. dans l'Appendice C, les raisoas pour lesquelles je trouve plus vrmiBemblable la version de Plutarque d'après laquelle Crassus devait être le général dans ostte expédition.

ISS GRANDEUR ET DÉCADENCE DE BOHE

devait pas convoiter tous les pays et se mettre en guerre avec tout le monde (I). Cette opposition de la petite coterie conservatrice aux projets de Crassus et de César est un Tait important, non pas tant par sesconséquences immédiates que par ses effets lointains. Jusque-là ce parti n'avait pas encore pris uneattitude bien nette à l'égard du nouvel impérialisme agressif, qui avait été créé par un de ses membres : il avait laissé faire Lucullus; il s'était opposé aux ambitions de Pompée, affirmant qu'elles étaient contraires à l'esprit de la constitution républicaioe; mais il ne s'était pas prononcé sur cette politique ea ellemême. Dès ce moment le parti conservateur se déclarait contraire à la politique d'espausion et liait son sort à une poliUque pacifique dont l'Italie sentirait tôt ou tard la nécessité. Et tout d'abord les conservateurs n'eurent qu'à se féliciter du choix fait entre les deux politiques, car ils réussirent facilement à mettre en échec Crassus et César. Tout ingénieux qu'il fût ea lui-même, le projet de conquérir l'Egypte ne réussit, pas à émouvoir le public. Les causes de cet insuccès^ forent multiples. Une partie considérable de ta coterie de Pompée, se méfiant de Crassus, ne voulut pas le soutenir. Crassus n'eut pas non plus la chance qu'il se produisit d'événements impressionnants, comme la. dernière menace de Hithridate à l'Asie, qui avait tant, aidé Pompée. Enfin le moment n'était pas favorable^ Les classes riches, les financiers surtout, qui avaient jusque là favorisé et encouragé le parti démocratique, commentaient à redouter la violence démagogique du mouvement populaire et les propositions de lois qui en sortiraient; ils se tournaient peu à peu du cdté des-

(i) CicBRON, /n U3» agr., 2, 16, il.

coneervateurs, dont les chefs les Oattaieot par d'habiles manœuvres, comme par exemple en faisant restituer aux chevalierB le privilège, aboli par Sylla, de siéger authé&tre sur les bancs des sénateurs. Quanta la classe moyenne, les précédentes victoires démocratiques ne lui avaient rien rapporté, si ce n'est le mécontentement à la suite des dettes trop lourdes qu'elle avait contractées : elle était désillusionnée, énervée et rebuta. César et Crassus s'aperçurent que l'agitation ne réussissait pas et durent bientôt abandonner leur projet (1).

La violence des luttes croissait; et cependant c'était pour des ombres que l'on combattait, et le nombre des combattants diminuait à mesure que les esprits s'échauffaient. Les hautes classes ne possédaient plus, comme au temps des Gracques, de privilèges politiques et économiques qui pussent faire obstacle au développement des classes moyennes. Si les traditions de l'époque aristocratique conservaient encore dans cette démocratie quelques avantages aux derniers restes d'une noblesse glorieuse; si les grandes charges étaient encore réservées à ces grandes familles survivantes, l'Italie tout entière ne formait plus désormais qu'une seule classe de dominateurs qui s'entendaient pour mettre la main sur toutes les richesses de l'empire. Sans doute, dans le partage du butin les proportions étaient très différentes; mais aucun n'en était exclu. Le fils d'un petit propriétaire pauvre et ayant beaucoup d'enfants pouvait, en se faisant soldat, se procurer le capital -nécessaire pour acheter une belle propriété et quelques esclaves, ou pour s'établir commerçant. Dans les légions les grades de centurion, et

(1) SVËTONE, ClZt.,11.

2Si GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

parfois aussi celui de prœfectvs fàbrum, ou chef du génie, étaient réservés à des ItalieDS d'origine humble ou médiocre, qui, E'étant enrAlés, se signalaîent par leur ÎDtelligeDce et leur courage. Ceux qui disposaient d'un certain capital pouvaient entreprendre des travaux publics ou des fournitures militaires, émigrer en Grèce ou en Asie, devenir à Rome tribuns, édiles, questeurs; ils pouvaient prendre part aux affaires, au profit des guerres, servir â Rome et suivre dans les provinces un homme politique puissant. Un jeune homme intelligent, même s'il n'avait qu'une fortune modeste, en étudiant, en se mettant au service des chefs de partis, en devenant avocat ou jurisconsulte, pouvait s'enrichir, recueillir de nombreux héritages et acquérir de la renommée. Les ûts des riches financiers faisaient très vite, s'ils le voulaient, leur carrière politique. Il n'était pas jusqu'aux vagabonds et aux oisifs qui ne pussent trouver à vivre À Rome dans les clubs électoraux, en vendant leur vote ou en servant de clients et de sbires aux chefs de parti. 11 y avait des emplois pour tout le monde dans l'empire. Des officiers de tous tes partis étaient au service des généraux aristocrates ou populaires; les chefs des deux partis avaient pour amis les mêmes financiers, usaient des mêmes procédés pour se rendre utiles à la classe moyenne, et recherchaient la popularité par la même corruption et en faisant à la foule la même aumdne. On déclamait beaucoup dans le parti populaire contre les abus des magistrats; mais c'était seulement par habitude et par calcul et sans prendre la chose au sérieux, car tout le monde savait bien que ces abus n'étaient qu'une forme nécessaire de cette exploitation du monde qui enrichissait l'Italie. Les magistrats populaires ne commettaient pas moins d'abus

que les magistrats Gooservateurs. On discutait, on intriguait beaucoup; mais, en dehors des rivalités d'hommes et de coteries, il n'y avait qu'un seul péril, qu'une seule souffrance, les dettes. Dans l'impatience où l'on était de jouir et de posséder, bien des gens se laissaient embarrasser dans des dettes qu'ils ne pouvaient pas payer, et la démocratie maltresse du monde, depuis les sénateurs qui portaient un graod nom jusqu'aux, humbles cultivateurs, depuis Jules César jusqu'aux petits marchands de Rome, était au pouvoir d'un petit nombre d'usuriers, grands, moyens ou petits, dont beaucoup n'étaient pas d'illustres chevaliers comme Atticus, mais des affranchis sordides et obscurs, ou des fils d'affranchis, ou des plébéiens ignorants (1), gens grossiers et avares qui vivaient pauvrement, sans luxe et sans ambitions dispendieuses. Une tempête devait éclater quand un homme audacieux apparaîtrait pour agiter entre créanciers et débiteurs cette question brûlante, que les deux partis redoutaient également.

(I) PLUTARanB, Cit., 10.

COUHEHT CiSAR DBVINT DÉHAGOGHS

La coDJuration de 66, l'agitation populaire pour la conquête de l'Egypte, les dettes, les soupçons de yéaalité éveillés par Ba coalition avec Crassus, avaient beaucoup nui à César. 11 s'était aliéné bien des gens qui l'avaient d'abord admire, mais qui le voyaient maintenant avec regret s'enfoncer dans les intrigues d'une politique interlope. Le rêve de son ambition juvénile était fini; tout le monde comprenait désormais que la conciliation aristotélique de l'aristocratie et de la démocratie était une chimère. Les classes aisées, préoccupées par les embarras d'argent, dégoûtées par tant d'agitations politiques inutiles ou dangereuses, devenaient indifféreotes ou penchaient vers les conservateurs; et le parti populaire devait chercher son point d'appui plus bas, dans la plèb^ misérable de Rome, parmi les propriétaires ou les marchands de l'Italie criblés de dettes, au milieu des désespérés, des mécontents, des déclassés de toute sorte. 11 n'était plus question que de proposer des lois agraires, d'abolir les dettes, de confisquer leur butin aux généraux et de venir en aide aux classes inférieures par des moyens révolutionnaires. De son cdté, par réaction, le parti conservateur était en train

de se rëduîre à une petite coterie, pleine de mépris et de rage, qui ne rêvait que massacres, exécutions et coups d'État.

A cette époque, César dut souvent envier Pompée qui, loin de ces agitations, réussissait merveilleusemeot dans les deux projets pour lesquels il était allé -en Orient : il augmentait sa puissance et il amassait une immense fortune. Il était déjà devenu aussi riche ■que Crassus, en obligeant les rois d'Orient à lui verser de grandes sommes, en faisant de grandes razzias ■d'hommes, en veodant les prisonniers pauvres, en ran- ■çonnant les riches (1); il avait placé une partie de ses capitaux en Orient même et avait fait des prêts usoraires aux petits souverains endettés, tels que le roi de €appadoce Ariobarzane (2). Désormais, après ses brîN lantegvictoires,ildominait l'Orient presque comme un roi des rois, avec une autorité telle qu'aucun Romaia c'en avait eu d'aussi grande avant lui ; et à cette même époque, au printemps de 64, il pouvait jouer un râle d'une splendeur unique à Amisos, où il avait réuni une Cour de rois, pour leur distribuer les gr&ces et les faveurs au nom de Rome. II donna de nouveaux rois à la Paphiagonie et à la Colchide; il élargit les domaines des tétrarques galates; il nomma Archelads, le fîls du défenseur d'Athènes, grand prêtre de Comana; il répartit le territoire du Pont entre onze villes et il y rétablit, sous la surveillance du gouvernement romain, les institutions républicaines de la polit grecque (3). Pompée, de même que tous les hommes cultivés d'Italie, à cette époque, considérait le gouvernement

tl)DioN, XXXVII, io.

(t) Cjcbhon. a. VI, I. 3.

(3) ArpiiN. Mithr., lit ; Riinàgb, M. E., 400 ; Uommwh, A. G., m. 153.

répubticain du type hellénico-italien comme le meilleur, et il le rétablissait parmi les populations grecques libérées du joug des monarchies orientales par le» armes romaines. Non content d'avoir achevé si heureusement les choses commencées par Lucullus, il irait bientât cueillir de nouveaux lauriers en Perse ou en Syrie. Le choix entre les deux pays à conquérir n'était pas encore fait. Mais l'un ou l'autre de ces deux grands empires était irrévocablement destiné à tomber comme le Pont; car, après avoir réorganisé l'Orient, Pompée iroulait mener à bonne fin une conquête dont il n'aurait à partager le mérite avec personne. De l'or, de ta puissance, de la gloire, il avait tout à souhait.

César, au contraire, devait faire des prodiges d'adresse pour ne pas chavirer en risquant sa petite barque dans le courant du mouvement populaire. Dès les premiers mois de t'an 64, Crassus avait repris son ancien projet de faire élire pour l'an €3 deux consuls prêts à favoriser ses desseins; et ce fut encore César qui dut jouer dans cette afTaire le rdie le plus périlleux. n y avait sept candidats au consulat pour l'année 63, Publius SulpiciuB Galba et Calus Licinius Sacerdos, deux nobles honnêtes, mais de peu d'autorité; Caius Antonius Ibrida, le général de Sylla que César avait accusé de concussion en 77 et qui se présentait maintenant aux électeurs criblé de dettes et avec tous ses biens hypothéqués ; Quintus Cornificius, Lucius Cassius ' Longinus, hommes de peu de valeur, et enfin Cicéron et Catilina (1). Ce dernier était an homme très intelligent, mais sans scrupules, ambitieux, vindicatif et violent, que l'intrigue dont il avait été victime en 65 venait de rapprocher du parti populaire. Entre des

(I) AscoNiDs, /n Cit. tog. eand.

canâtdals si nombreux, si dilTérents, et à ud moment si étrange, la lutte allait être compliquée et pleine de surprises. En effet, au début, Cicéron redoutait de voir les conservateurs lui préférer les deux nobles, à lui, homme nouveau et compromis avec le parti populaire, et il se demandait s'il ne serait pas prudent de s'unir à Catilina, qu'il connaiseait personnellement, sans toutefois être lié d'amitié avec lui (1). Mais Crassus et César le prévinrent. Catitina par son énergie et sa haine des conservateurs, et Antoine par son cynisme, sa bassesse, ses dettes, étaient trop bien les gens qu'il leur fallait- Ils s'entendirent avec Catilina et avec Antoine, et ils se préparèrent à leur prêter, comme aux deux candidats populaires, un appui énergique. Cicéron, qui avait obtenu les autres magistratures par le consentement unanime de tous les partis, allait celte fois être abandonné par tous si les conservateurs s'obstinaient a lui préférer des nobles. Mais les conservateurs redoutaient tellement l'élection de deux consuls dévoués à Crassus que, pour opposer à Catilina un candidat sérieux, ils acceptèrent l'homme noaveau. Abandonné par les siens, Cicéron, que les emportements du parti démocratique avaient dégoûté depuis quelque temps, accepta à son tour d'être le candidat des conservateurs, sans prendre garde que dans la lutte des partis ces brusques revirements soottoujours dangereux, surtout pour un honnête homme. Ainsi,

(t) C:tcdRo.v, A. i. i. J'écarte tout à fait, comme inTraiseniblftble, ce que dit Salluste de cette secoode candidature de CaliliDa qu'il considère comme une partie easenlielle de la seconde cooju* nlioD. Mes raisons sont celles que donne si habilement John, E. G. C. V., 738 et Buiv. Voy. aussi Tarbstino, C. C. 39 et Buiv. Il me paraît absolument démontré qu'il n'y avait pas alors de conjuration et que l'aide que prêta Crassus K la candidature de Catilina venait de son désir d'obtenir l'Egypte.

les conservateurs et le parti populaire furent obligés de déployer toutes leurs forces. Calilina dépensa beaucoup de son argent et beaucoup de celui de Crassus; César s'employa de toutes ses forces à aider Catilina, et cet ancien généra) de Sylla contre lequel il arait porté plainte treize ans auparavant; Crassus mobilisa ses clients, ses alTranchiB et ses locataires en retard. Le public se passionna cette fois pour la lutte et les élections se firent au milieu d'une grande agitation. Le résultat montra que les électeurs étaient perplexes : aucun des deux partis ne l'emporta ni ne fut non plus entièrement battu. Catilina, le candidat populaire qui inspirait le plus de crainte, ne fut pas élu, et au contraire Gicéron le fut, mais Antoine aussi avec lui. De toute façon, Crassus avait échoué encore une fois, car il ne pouvait lui être utile en rien d'avoir pour ami un des consuls seulement et le moins capable des deux.

Après cette lutte il y eut une trêve, pendant laquelle l'attention publique se porta de nouveau sur Pompée. Celui-ci avait enfin fait son choix et s'était décidé & envahir la Syrie, bien que tout un parti, dans son entourage, cherchât à le persuader de mettre à exécution l'ancien projet de LucuUus et de conquérir la Perse. Avait-il, moins grand génie mais homme plus sage que Lucullus, deviné d'avance que la tâche de conquérir l'empire des Parthes était au-dessus de ses forces et de celles de Rome? Ce serait une preuve remarquable de clairvoyance. Néanmoins, certains faits portent 4 croire qu'il n'avait pas, en 64, une vision si nette de la réalité et qu'il hésitait entre la crainte de laisser & autrui la gloire d'une si grande conquête et la peur de se risquer dans une aventure trop dangereuse. Je ne saurais expliquer autrement pourquoi il divisa son armée en deux corps : l'un qui, sous ses ordres, entrerait en

Syrie par la route sûre de la Cilicie; l'autre qui, boue le commaDdement de LuciuB Afranius, occuperait la <jordienne et irait le rejoiadre en Syrie, en traversant une prorince des Parthes, la Mésopotamie (1). Cette violation du territoire des Partbes était une provocation, sur la gravité de laquelle Pompée ne pouvait se faire illusion; c'était sans doute une concession faite aux partiBans de la guerre avec la Perse. Ne voulant pas déclarer la guerre. Pompée se contentait de faire une démonstration militaire pour montrer aux peuples de l'Orient qu'il n'avait pas peur de ce grand empire et ne reculerait pas devant une guerre, le cas échéant. C'était encore la politique intimidatrice de Lucullus, mais déj& dégénérée dans ses procédés, s'attardant dans ses jeux d'escrime, au lieu de frapper vite et fort. Cependant, bien que tràs ingénieux, ce plan faillit tourner mal, car il «'eu fallut de peu qu'Afranius se perdit avec toute «on armée dans la Mésopotamie (3), ou il s'était aventuré, sans guides sûrs, sans renseignements précis, sans préparatifs suQisants. Pompée, au contraire, qui avait eu t'adresse de se réserver la part la plus facile de l'entreprise, accomplit sa tâche sans péril et sans fatigue. L'ancienne monarchie des Séleucides, qui avait fait tant de conquêtes è. ses grands jours de gloire et de puissance, s'était brisée dans un grand nombre de principautés rivales, dont aucune n'eut ni la force ni le courage de résister à l'invasion d'une armée romaine. Pompée n'eut qu'à se montrer et il fut le maître. Il envoya en Phénicie et en Célésyrie, pour occuper Damas, Aulus GabiniusetMarcusEmitius

S9t GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

Scaarus, fils de ce Marcus Emilius Scaurus qui, fils lui-même d'un marchaad de charbon, était derenu présideot du Séaat (1). Puis il commeDça à distribuer des royaumes et des territoires. II donna la Comagène i cet AnliochuB que Lucullus avait fait roi de Syrie <2); il déclara Séleucie libre et protégea Antiocbe, en reconnaissance d'une grosse somme qui lui avait été versée (3). Il se montra généreux envers le cher des Arabes Ituréens (4). Enfin, prétextant que la dynastie nationale n'existait plus, il déclara la Syrie province romaine, avec l'obligation pour tous les habitants de payer le vingtième de leurs revenus, il avait, lui aussi, comme Lucullus, ajouté un immense territoire nouveau à l'empire de Rome.

Cependant une nouvelle guerre éclatait derrière lui. Irrité par la marche d'Afraniua et n'osant pas s'attaquer à Pompée lui-même, le roi Pbraatès avait déclaré la guerre au roi d'Arménie. Tigrane ayant demandé du secours, beaucoup de ses officiers poussèrent de nouveau Pompée à envahir la Perse et à en faire la conquête. Hais si Pbraatès avait été épouvanté par la marche d'Afranius, le danger couru par celui-ci paraît avoir fait une très vive impression sur Pompée, qui celte fois n'écouta que lui seul; et, changeant l'attitude provocatrice maintenue jusque-là vis-à-vis du roi des Parthes, il voulut être raisonnable et n'avoir pas trop d'ambition. 11 se borna à envoyer trois commissaires pour décider la question entre les deux rois (5). Cependant Scaurus et Gabinius avaient trouvé une

(i) Nous avons parlé de ce personnage à la page 78.

(2) Stuàbon, XVI. 749; Appiem. Milh., lit.

(3) Sthabon, XVI, 751 ; Eothopb, vi, 14. Poapavit Tïb., daos- Frag. Miit. Grée. (Didot), lil, p. 716, fr. iS.

(4)Dbuiiann, G. B., IV. 45*.

(5) Dion, XXXVll, 6, 7 ; Appien, Mithr., 106.

mine d'or dans la Judée, où séTissait la guerre civile «ntre deux membres de la famille royale des Asmonéens, Aristobule et Ircanius. Tous les deux s'étaient adressés aux généraux romains, en leur demandant leur appui. Ce fut Aristobule qui l'obtint en donnant près de deux millions à Scaurus, et près d'un million -et demi à Gabinius (1).

Les conquêtes faciles de pays très riches se succédaient ainsi, et personne en Italie ne s'imaginait que Hitbridate songe&t à soixante-dix ans et du fond de la Crimée à renouveler l'entreprise d'Annîbal; qu'il avait passé toute l'année 64 à recruter une petite armée. Les enraiements une fois ânis, il comptait se mettre en route le long du rivage septentrional de la mer Noire, enrôler, chemin faisant, Sarmates et Bastarnes; remonter la vallée du Danube en entraînant sous ses étendards les tribus celtiquee; traverser «nân la Pannonie et se jeter sur l'Italie à la tète d'une puissante armée (2). Étail-il renseigné au fond de la Tauride sur la situation de l'Italie, et croyait-il possible -d'allumer de nouveau la guerre sociale, en attisant les haines des partis? C'est peu probable. Ce projet parait être plutôt le suprême délire d'un vieux maniaque, qui ne voulait pas se soumettre au destin. Quoi qu'il en soit, s'il eût été renseigné sur les conditions de l'Italie, Mithridftte n'aurait travaillé & son projet qu'avec une ardeur encore plus grande. La trêve «urvenue après les élections n'avait pas duré longtemps. Vers le mois de novembre, un bruit commença A se répandre à Rome, et produisit dans toutes les classes une émotion très vive : les tribuns du peuple

désignés préparaient une loi agraire (1). Le fait était EigDi&catir. Depuis la dictature de Sylla, personne n'avait plus oEé parler à Rome des lois agraires; le parti populaire devait donc se sentir très fort s'il rallumait ce flambeau de guerre civile, après que tant de fois déjà on le lui avait arraché des mains. Bientât od vit les tribuns, et spécialement celui que devait proposer la loi, un certain P. RuIIub, prendre des déguisemenla bizarres, paraître en public avec les cheveux mal peignés, la barbe non rasée, et couvert de guenilles (2). Ces mascarades étaient encore un mauvais signe; la loi devait être très révolutionnaire si le& tribuns se hâtaient de courtiser la lie la plus misérable de Rome, en s'habillant comme elle. Hais si grand que fut l'émoi des conservateurs, il n'égalait pas celui de Cicéron.

Cicéron n'était pas un homme d'action (3); il n'avait pas les deux, passions, la soif de l'argent et l'ambition du pouvoir, qui poussent les hoomies  affronter les périls des grandes luttes sociales; c'était un artiste de premier ordre, un écrivain incomparable, à la sensibilité délicate, à l'imagination vive, à l'esprit souple et fort, dont la suprâme ambition n'était pas d'amasser des richesses ou de commander à ses semblables, mais d'être admiré. Sauf ces grandes qualités d'ordre intellectuel et cette ambition, il reproduisait plutdt les traits distinctifs que la longue sujétion avait imprimés dans cette bourgeoisie moyenne de l'Italie d'où il était issu, c'est-à-dire l'esprit d'épargne et de sagesse, le dédain un peu craintif de l'apparat, la sévérité de la vie privée, les afléctions de famille, la timi-

((} CiciRON, In Uge agr., II, v, ii.

. (3) Boiui», Cûéron «I «u amU, Paris, 1902, p. 18.

dite, la prudeoce, le respect un peu humble pour la Doblesse et la ricbesee. La vie publique de sou tempe, avec ses violeoces et ses mensoDges, ses baines et ses trabisoDE, avec cet opportunisme, ce cynisme, cette frivolité et ce goût d'ëtalage et de plaisirs qui caractérisaient alors plus ou moins tous les politiciens en vue, avec ces partis qui, au lieu de défendre des principes, servaient des intérêts ne lui convenait point. II l'avait du reste compris si bien mi-mâme qu'il s'était contenté jusqu'alors d'être le plus grand orateur et le plus grand avocat de Rome, et il n'avait recherché les charges publiques que parce qu'il avait pu les obtenir sans lutte.

Le consulat ne devait être, d'après les calculs de Cicéron, que la continuation de cette jouissance paisible des grands honneurs publics et comme la récompense de ses mérites littéraires. S'il avait accepté l'appui des conservateurs, il ne voulait nullement compromettre sa popularité; il voulait conserver, même comme consul, sa place privilégiée dans la considération publique, au-dessus des partis. Malheureusement une loi agraire était une grosse difficulté pour une telle politique. Serait-il possible de contenter tout le monde, même en prenant l'attitude la plus conciliante? Confiant dans son prestige, Cicéron ne désespéra pas d'y réussir; il alla trouver les tribuns : il leur dit que lui aussi désirait faire quelque cfaose d'utile au peuple, et qu'ils pourraient travailler d'accord. Mais à sa grande surprise il fut très mal accueilli. Non sans une certaine pointe d'ironie, les tri< buns refusèrent de rien lui dire au sujet de la loi et lui déclarèrent qu'ils n'avaient pas besoin de son

(I) BoMsiER, CiiéTon et itt amii, Paris, 1902, p. 44.

appui (l).Éconduit de cette façon, Cicéron dut attendre, pour connatlre le projet, que Ruilus vers la fin de décembre en donnât lecture au peuple. La loi était plus compliquée et plus réToIutionnaire que les précédentes et contenait beaucoup de dispositions qui alarmaient les conservateurs et les riches, surtout par leur manque de précision. Elle instituait une sorte de dictature économique de dix commissaires élus par dix-sept tribus pour cinq ans, avec pleins pouvoirs et exempts de l'intervention des tribuns. Ces commissaires auraient pu vendre en Italie et au dehors toutes les propriétés tombées dans le domaine public, en l'année 88 ou après, et dont le Sénat avait décidé la vente depuis l'année 81; ils pourraient aussi fiiire l'inventaire du butin des généraux à l'exception de Pompée, les obliger à restituer ce qu'ils avaient pris; et avec l'argent tiré de ces ventes et réclamé aux généraux, acheter des terres en Italie et les distribuer aux pauvres (2),

Cicéron devina tout de suite que Ruilus agissait dans cette afTaire pour le compte de Crassua et de César (3); et il avait raison, car il serait difficile d'admettre, quand toute l'activilé du parti populaire était dirigée par eux, que des tribuns obscurs eussent l'audace de proposer une loi si révolutionnaire, sans être soutenus par les deux cheTs. En outre, on ne voit pas dans quel but les tribuns auraient proposé la loi de leur propre initiative. Au contraire il est vraisemblable que Crassus et César poursuivaient un double but : forcer Cicéron à compromettre sa popularité, et soulever de nouveau, sous une Torme dilTérente, la

(1) CicBHON. Legt agr., [[. S.

(î) Dhdmann. g. B., III, t*8, IH.

(3) Cf. In Uge agr., I, i. I : I, v, 16; II, ivii, U ; II, ivii, 16.

question de l'Egypte (1). Une fois élus décemvirs, César et Crassus auraient pu affirmer que parmi les propriétés devenues publiques après l'an 88 étaient aussi les biens des PloléméeSj laissés en héritage avec le royaume d'Egypte par Alexandre H en 81, et faire déclarer la guerre à l'Egypte pour entrer en possession de ces biens, en se servant des immenses moyens de •corruption que la loi agraire conférait aux décemvirs. Le peuple, espérait-on, se montrerait favorable à ta conquête, dès qu'il saurait que les profits devaient servir à lui acheter des terres. Ceci admis, il est aussi possible d'expliquer pourquoi Craesus et César firent proposer la loi par les tribuns, au lieu de s'en déclarer ouvertement les auteurs. Une loi si révolutionnaire blessait trop de susceptibilités et alarmait trop d'intérêts; elle inquiétait à ta fois : les conservateurs qui redoutaient dans le décemvirat une espèce de dictature déguisée des chefs populaires; les généraux qui s'étaient enrichis dans les guerres récentes; les publicains qui avaient pris à ferme les terres publiques de la Bithynie et du Pont dont on délibérait la vente; tous ceux en somme qui avaient le plus proftté des conquêtes de Lucullus et de Pompée, et que l'on voulait dépouiller au profit de la plèbe misérable. L'issue de la lutte nécessaire pour faire approuver une telle loi devait paraître si douteuse que ni Crassus, ni César ne voulurent y engager leur nom et leur personne. En effet les conservateurs et les riches ne tardèrent pas à travailler avec ardeur contre la loi; on en exagéra ta portée révolutionnaire; CD affirma qu'elle entraînerait une liquidation géné-

raie de la propriété de l'État, car les décemvirs j auraient compris les propriétés publiques de la Grèce et de l'Asie, sous prétexte que ces provinces avaient été reconquises par Sylla après 88 (1); on chercha h épouvanter ceux qui avaient acheté les biens de» proscrits par Sylla, en les persuadant que la loi s'appliquerait même à leurs propriétés. Un tribua n'avait-il pas proposé en même temps d'annuler la dégradation civique dont Sylla avait frappé les Sis des proscrits (2)? Cicéron, malgré sa volonté d'être admiré par tous, dut se décider à défendre les intérêts de ses amis les chevaliers et la cause des conservateurs.

Ce fut la première grande aGTaire de son consulat; et elle lui réussit à merveille. César et Crassus s'étaient trompés profondément en croyant qu'une loi si grave et si révolutionnaire pût être proposée avec chance de succès par des hommes de paille, des tribuns obscurs et ineptes, qui n'avaient ni le prestige, ni la puissance ni l'inlelligence nécessaires pour bouleverser tant d'intéréts. Les conservateurs, les chevaliers, les généraux enrichis par les dépouilles travaillèrent avec énergie; les tribuns ne surent combattre leurs intrigues ni agiter le peuple qui resta calme; César et Crassus, n'osant se jeter dans la lutte ouvertement, ne firent que préparer un succès éclatant à Cicéron. Celui-ci amena le peuple à repousser la loi par deux discours d'une nuance très démocratique, daos lesquels il déclarait vouloir être un consul populaire (3), et se donnait comme grand admirateur des Gracques et de leurs lois agraires, qui visaient véritablement au bien du

(1) CtctRON, In Ugt agr., I, ii, S; II. iv, 39. ii) Id..U. IV, 10.

<3) Id., 9.

peuple (1); il afRrmait qu'il combattait la loi de Ruilug parce qu'elle était eoDtraira aux iotéréts populaires et compromettait, bous prétexte de le favoriser, le bienêtre des classes pauvres (â).

César et Crasgus avaient subi un autre échec. Décidément l'agitation démocratique ne réussissait pas. Cependant ils ne voulurent pas encore s'avouer vaincus; ils soulevèrent d'autres questions pour attiser les passions démagogiques du peuple et mettre Cicéron dans l'embarras. Les tribuns du peuple continuèrent presque tous à Taire les uns après les autres des propositions révolutionnaires. Un tribun ne demandait rien moins que l'abolition des dettes; un autre voulait qu'on levât leurpeine à Publius Autronius et à Publius Sylla, les conjurés de 66 (3). Mais personne ne les prenait plus au sérieux, et tout tombait dans le néant. Cependant au milieu de ces manœuvres et de ces feintes l'irritation des conservateurs allait croissant, ainsi que le malaise de toutes lesclasses (4). Les capitalistes inquiets hésitaient beaucoup à prêter; l'argent, déjà rare en temps ordinaire, le devenait de plus en plus; et c'était un grand danger pour beaucoup de débiteurs. D'après le droit hypothécaire fort sévère qui était alors en usage, si, l'échéance venue, le débiteur ne payait pas, le créancier s'emparait de la propriété hypothéquée, même si elle avait deux ou trois fois la valeur de la somme prêtée; et bien des gens, qui ne pouvaient plue trouver ailleurs de l'argent & emprunter pour payer les intérêts ou rembourser le capital, devaient vendre à des prix dérisoires leurs

(1) Cic^RON, In kg» agr., II. v, ID.

(2) li., IV, 10.

(3) Dion, XXXVII. 25 ; Lânsb, R. A., III, S30. (i) CicÉioN, in Ug»agT.,l, vm, S3; II, iii, 8.

terres, leurs maisons, leurs bijoux, leurs œuvres d'art. Il ee produisait sur tout une baisse rapide dont tout le inonde soufTraît plus ou moins, même les ricbes sénateurs qui n'avaient plus la facilité des gros crédits itécessftires à l'administration compliquée des vastes patrimoines (1). Une irrilatioo très vive régnait non seulement parmi les politiciens du parti conservateur, mais dans toute la classe riche; on déclarait les tribuns responsables de ces difUcultés; et si l'on respectait Crassus, qui était trop ricbe, trop puissant, trop redouté, on n'épargnait point César, pauvre, décrié, nccablé de dettes, et qui n'avait pas de parents puissants. Il est probable en efTet que déjà les parents nristocrates qu'il avait du côté de sa femme l'abandonnaient petit à petit; et quant & sa famille à lui, elle eontinuait à s'allier à des parvenus pour relever nne fortune que les prodigalités de César avaient compromise. C'est ainsi que naguère une de ses nièces avait épousé un certain Caius Octavius, le fils très riche d'un usurier de Velletrî. qui. avec l'argent de son père, cherchait à se faire des amis dans le grand monde et à se préparer une carrière politique. On pouvait donc, puisque l'on épargnait Crassus, faire tomber les coups sur César. N'était-il pas d'ailleurs payé par Crassus pour les recevoir? Ce fut alors probablement que commença à se former la première légende césarienne qui en exagérant ses déTauts faisait de lui le représentant de tous les nouveaux vices de l'époque mercantile, le symbole de tout ce qui choquait le plus la vieille conscience latine dans les mœurs nouvelles. 11

(1) Voyez ea c« qui concerna cette crise âD&ncière, llnUressant pass&gede VALEMiusMAXiHualV, viii,3. Bien qu'elle ait AeUté BU moment de la conjuration de Catilina, c'est-à-dire l'année suîvanle, il est probable qu'elle avait commencé plue tôt.

avait des dettes, sans doute : mais on les faisait monter à des chiffres fabuleux daas les conversations des conservateurs. On parlait de millions (1). César avait vite compris de quel immense pouvoir disposaient les femmes de son temps, dans le secret des familles; et il courtisait, cherchait à avoir pour amies les femmes de Crassus, de Pompée, de Gafainius, de tou» les chefs populaires; il fréquentait beaucoup la maison de Servilia, la veuve de ce Harcus Junius Brutus mort dans ta révolution de 78, et soeur de Caton, femme très intelligente et très influente qui s'était remariée avec Decimus Juoius Silanus. Cependant aucune de ces femmes ne parait avoir été sa mattresse, Nucia, la femme de Pompée, exceptée (2). Quoi qu'il en soit, après la légende des dettes, les conservateurs créèrent celle des bonnes fortunes de César, et l'accusèrent d'être à la fois l'amant de Servilia, de la femme de Pompée, de la femme de Crassus, de la femme de Gabiuius; en somme, des femmes de touB les chefs du parti populaire. Ses relations avec Hucia étaient surtout l'objet d'amères railleries. On comprenait maintenant pourquoi César avait appuyé les lois Gabinia et Manilia avec tant d'ardeur. Il s'agissait pour lui simplement d'envoyer bien loin le mari de la belle

(1) PLirTAHuDB, Cm., 5 dit que, d'après ce que l'on rscoatait, Cëgar aurait fait 1,300 talents de dettes avant même de commencer sa carrière politique. La somme est si grande que Yoa ne peut ajouter Toi à catte afSrmation, de laquelle du reste Plutarque même ne se porte pas garant. Elle fait partie de cette légende césarienne, inventée par les conservai cura.

(2) SoÉTONE, Cœi.. 50. C'est à cette époque, c'est-à-dire avant son départ pour la Gaule, qu'il devrait avoir eu toutes ces intrigues amoureuges; m^s quatre à la lois semblent quelque chose d'eiagéré, même pour César. Touterois pour des raisons que nous verrons plus loin, il parait vraisemblable qu'il ait été l'amant de la femme de Pompée.

Muciat En somme César devenait aux yeux des conservateurs rincarnation de toutes les abominations dou* velleB, le jeune débauché qui arrive par les femmes; l'aventurier sans scrupules qui pour payer ses dettes, assouvir son ambition et sa soif de richesses, était prêt à tout, même à bouleverser ia république. Cette légende exagérée sans mesure allait peu à peu obliger César à transformer certains des vices qu'on lui imputait en véritables forces révolutionnaires de son époque.

Ainsi attaqué. César dut en efTet se défendre. Le danger était sérieux, car si, au milieu de cette agitation, des troubles éclataient; st on arrachait au Sénat le décret de Tétat de siège, il aurait pu périr comme les Gracques et Saturninus. Ces sanglantes exécutions des chefs du parti démocratique ne pouvaient qu'inquiéter vivement ceux qui avaient hérité de leur rôle et de leur popularité. Avec sa compréhension rapide, son extraordinaire lucidité de jugement et son énergie. César comprit que le meilleur moyen de se défendre était d'épouvanter ses adversaires par quelque coup d'audace démagogique; mais en les attaquant, non plus sur le terrain des grandes réformes économiques, comme ta loi agraire, mais sur celui des questions politiques, qui était moins dangereux et sur lequel il était plus facile de faire marcher le petit peuple de Rome, ignorant, mécontent et plein de haine pour les nobles. Il réussit en effet à soulever une question politique bien bizarre. Dans un coin écarté de Rome vivait un vieux sénateur, Caius Habirius, qui passait pour avoir tué de sa main un tribun du peuple trentesept ans auparavant, à l'époque de la révolte de Saturninus. Naturellement personne ne s'en souvenait plus. Tout à coup César le découvre, le fait accuser

de perduellio par un certain Titus Atius LabienuG, jeune homme obscur qu'il avait pour ami et qui était tribun du peuple; puis il le fait renvoyer par le préteur, qui était d'accord avec lui, devant deux juges et lui-même était l'un des deux. Rabirius fut déclaré «oupable (i). Pour l» perduellio, la peine était la mort. L'audace avec laquelle César avait conduit la chose et aussi le sort du malheureux vieillard émurent les conservateurs; Rabirius en appela au peuple; Cicéron prit sa défense et 11 le défendit véritablement avec beaucoup d'éloquence, disant ouvertement que ce à quoi l'on visait, ce n'était pas à avoir la tête de Rabirius, mais à affaiblir tout ce qui protégeait l'ordre public, de façon à pouvoir renverser plus facilement ]a République (2). Mais le peuple, qui avait laissé tomber la loi agraire, s'était ému cette fois; les souvenirs de la grande révolution avaient produit l'effet attendu et Rabirius aurait été condamné si un sénateur n'avait trouvé un stratagème pour dissoudre l'assemblée. César, qui ne tenait pas à avoir la tête de Rabirius, laissa en paix le vieillard : il lui suffisait d'avoir calmé l'admiration des conservateurs pour les rapides procédures auxquelles on a recours dans l'état de siège et de leur avoir montré combien, même au bout de trente-sept ans, il était facile d'exciter la colère du peuple contre ceux qui en étaient responsables.

Sur ces entrefaites, la charge de pontifex maximus

|l>LsB historieDB (Druminn, G. il.,. 111, 163; Mohhsin, R. G., W 1S9) n'oDt pfta vu le rapport qui «liBle entre ce procès, les troublae de cetU époque, et la positioD critique où était alors César. Ils considèrent à tort ce procès comiDe uoe tentative Taite par César dans le simple but de rappeler les conservateurs au respect des lois ConsÛlutioDaelles en matière de procès potiti-

(S; CicBRON, Pro Rab. ptrd., u,i; m, £3.

était devenue vacaote par la mort de Hetellus Pius. C'était une charge i vie doot le titulaire avait la directiOD suprême du culte officiel et le privilège d'habiter daDB uD édifice public. Sylla avait retiré au peuple et donné au collège des pontifes In droit d'élire le pontifes maximut. César, qui redoublait d'audace dans le péril, conçut le projet hardi de faire rétablir par une loi que proposerait Labienus l'élection populaire du poîUifex maximtu, et de se présenter comme candidat. S'il rëuEsissait à devenir le chef du culte, un consul oserait difOcitemeot le comprendre dans un massacre organisé à la suite du videant consutes. Plusieurs personnages illustres, tels que Catulus et Publias Servilius Is&uricuB, concouraient au pontificat. Ils se prirent à rire quand ils surent qu'un homme qui n'avait pas quarante ans; qui était athée, accablé de dettes, compromis avec les démagogues les plus vulgaires, et qui était passionné pour l'astronomie d'Hipparque, concourait avec eux pour une charge aussi éminemment conservatrice. Catulus n'hésita même pas à faire à César une proposition insolente : il lui offrit de l'argent pour qu'il abandonnât la candidature (i). C'était le blesser au vif en le traitant de vendu. Mais César se lan^a impétueusement dans la mêlée, et, appuyé par Crassus qui lui prêta de l'argent, il sut si bien dire, faire et payer que, le mode d'élection ayant été changé, il fut, le 6 mars, élu potUifex maximus (2).

(1) PlOTAHODB, Cœi., 7.

(i) OvioB. Flul., m, 415. — Vbllbid», 11, 43, et Dion, XXXVII. 37, se trompent but la dat«.

CATILIKA

Les conservateurs furent un peu consolés de ces défùtes par un petit succès : ils réussirent enfin à faire décréter le triomphe de Lucullus. L'ancien proconsul put entrer dans Rome avec ses soldats. Mais, malgré les cent mille barils de vin que Lucullus distribua au peuple à cette occasion (1), la cérémonie fut froide. On eût pu croire que ce n'était qu'un général obscur revenant d'une petite expédition contre les Barbares, et non le créateur du nouvel impérialisme si populaire, et qui valait maintenant tant de gloire à Pompée. Lucullus d'ailleurs se souciait peu de tout cela. Après dix ans d'absence il allait rentrer dans la maison paternelle, dégoAté des bommes, indifférent à l'admiration de la masse, prêt à chercher toute sa récompense pour ce qu'il avait fait dans l'admiration des hautes classes et dans la jouissance des immenses richesses apportées de là-bas. Mais une nouvelle ignominie l'attendait & son retour. 11 découvrit que Clodia, la femme qu'il avait épousée sans dot, avait une liaison incestueuse avec son frère Publius Clodius, le suborneur de ses légions (2) . 11 dut ta répudier.

I, 73 ; PbDTAHQnE, de., 29.

Cette même année, une petite révolution débarrassait l'heureux Pompée de Hithridate. Pharnace, les soldats et le peuple de Crimée, elTrayés de son projet d'envahir l'Italie, s'étaient révoltés au printemps de 63, et avaieht Torcé le grand vieillard à se tuer. Ainsi se terminait la seconde grande lutte entreprise par un homme contre Rome. Hithridate n'avait pas eu un meilleur sort qu'Annibal. Il avait con^u l'audacieux projet de détruire Rome en allumant tout autour de la Méditerranée et dans l'Italie elle-même le plus terrible et le plus vaste incendie révolutionnaire que le monde antique aurait jamais vu ; mais comme Annibal, après des succès encourageants au début, il s'était peu à peu épuisé. Le fils de celui qui avait rêvé de régiïer sur tout l'Orient dut se contenter d'accepter, comme présent des Romains, le petit royaume de Crimée. Le génie admirable et l'indomptable énergie d'un homme avaient échoué de nouveau contre ce système de forces politiques et militaires, si puissant encore malgré ses crises réitérées, et qui de l'Italie dominait un si vaste empire.

La nouvelle de la mort de Hithridate fut l'occasion d'une grande joie à Rome; et un nouveau titre de gloire pour Pompée à qui le parti populaire attribuait le mérite de tous les événements heureux. César, qui cherchait à courtiser Pompée, se hâta de lui faire décréter par le peuple des honneurs très solennels (1). Puis les nouvelles d'Orient redevinrent monotones. Pompée parcourait la Phénicie et la Célésyrie en y rançonnant les petits princes (i); il n'avait trouvé d'autre résistance que celle d'une petite ville et d'un

petit peuple avec lequel les RomainB entretenaient depuis l'an 139 (1) des relations amicalee. La ville s'appelait Jérusalem; mais il s'agissait là d'une alTaire sans importance. Les deux souverains des Juifs en guerre l'un avec l'autre, «t à qui Scaurus et Gabinius avaient déjà extorqué tant d'argent, avaient eu recours à Pompée ; celui-ci, après avoir longtemps hésité, s'était décidé à venir en aide à Artstobule, sous promesse d'une Torte somme. Hais quand Gabinius était «ntré à Jérusalem pour y recevoir l'argent, une émeute populaire l'avait forcé à fuir, et Pompée avait dA mettre le siège devant la ville (2).

L'attention publique ne pouvait s'occuper beaucoup de cette petite guerre, alors que la lutte politique devenait encore plus ardente en Italie. Au printemps on vit arriver à l'improviste àRome, pourse présenter comme «andidat au tribunat, Quiulus Metellus Népos, beaufrère de Pompée et l'un de ses généraux (3). Ce Metellus était fils du consul de 98, neveu du conquérant des Baléares, petit-neveu du Macedonicus (4) ; il appartenait donc à une des plus grandes familles de Home; mais comme tant d'autres nobles, il était entré à la «uite de Pompée dans le parti populaire pour faire vite sa carrière et pour s'enrichir. En effet l'escorte, si nombreuse d'esclaves et de mulets chargés de bagages qui le suivait, démontrait qu'il avait atteint ce second but. L'arrivée de Metellus produisit une grande sensation parmi lesconservateurs. Tout le monde pensaqu'il venait poser sa candidature d'accord avec Pompée, pour quelque but à poursuivre; et on se demanda

(i) Castblli. Gli ELrà, p. 280.

<2) JosiPHE, A, XIV, tu, i ; Gastblli, Gli EbT*i, p. 280. (S) pLUTinona. Col. U., 20.

'i(4) Drdhaiih, g. R., U, IS, tS.

anxieuse méat quel pouvait être ce but. Les préoccupations devinrent bientdt si vives qu'on décida d& présenter un c&udidat conservateur au tribunat, ce que l'on ne faisait pas depuis longtemps. Hais quel conservateur aurait osé affronter les risques d'une lutte presque désespérée? Parmi les conservateurs non plu» il n'y avait pas abondance d'hommes courageux et dévoués. Faute de meilleur candidat, on se décida à recourir à un homme dont les conservateurs se moquaient et se méfiaient en même temps, à ce Caton que nous avons vu protester contre l'élégance de ses contemporains. C'était un homme d'esprit borné mais tout d'une pièce, honnête, vertueux, inflexible, san» tache et sans peur, ne transigeant jamais sur rien et avec personne. Il ne fallait rien moins que son suprême mépris de la populace pour poser sa candida-r ture, lui conservateur à outrance et dans un pareil moment, aune charge aussi populaire que le tribunat. Hais le danger était pressant. César à ce moment même annonçait sa candidature à la préture pour l'année A2. C'étaient là deux sujets d'épouvante. Un troisième vint bientôt s'y ajouter.

Catilinasepréparaitàcourir de nouveau les chances du consulat, et il adoptait pour programme électoral l'abolition des dettes (1). Il promettait, s'il était élu consulj de proposer une loi qui dispenserait tous les débiteurs de rembourser leurs créanciers. Le programme étaitsans doute révolutionnaire; mais il ne faut nullement y voir pour cela la préparation délibérée de ce qui devint ensuite la conjuration de Catilina. Ceiui-ci cherchait alors seulement à se rendre populaire en

(1) On vit tpie c'était bien li le progrtmme de CoUlins en U- ■utSiLLDaTE, ce, 16 «t 33; Cicébon, /n Cal.,U, 8, 10; Id. F^ V, VI, 2. yoyez John, £. G. C. V.. 73S et aaiv.

faisant une proposition qui paraiuait abominable aux capitalistes et aux créanciers, mais qui était loin au contraire de déplaire au pIuB grand nombre des citoyens; une proposition qui, sous une forme plus brutale, était analogue à celle d'un député Bocialiste qui promettrait aujourd'hui à ses électeurs de réduire l'intérêt de la dette publique à deux pour cent. La réductioD et l'aboliUon des dettes avaient été chose fréquente dans l'histoire grecque, que l'on étudiait tant à cette époque-là et n'étaient pas inconnues dans l'histoire romaine, depuis les temps les plus Anciens jusqu'à la dernière abolition qui avait été délibérée en 86; et c'est d'ailleurs un expédient auquel tentent périodiquement de recourir tous les peuples qui se trouvent embarrassés dans des dettes trop lourdes. En somme, Catilina ne faisait qu'imiter la politique démagogique de Crassus et de César en choississant un projet non moins révolutionnaire, mais plus simple et plus clair que la loi agraire de Ruilus. Cette fois, quand on lui proposerait tout simplement de ne plus payer ses dettes, le peuple comprendrait! Il est très probable, bien que les sources historiques ne nous en disent rien, que Catilina chercha tout d'abord & s'entendre avec César et Crassus. Hais l'accord ne se fit pas : pour quelles raisons? nous l'ignorons. Il se peut que Crassus et César, profondément déçus par l'insuccès de la loi de Ruilus, aient désespéré de réaliser leurs projets par un moyen aussi téméraire. Tous les deux étaient des révolutionnaires bien prudents, qui ne voulaient pas trop se compromettre avec les éléments vraiment démagogiques; et Crassus — ne l'oublions pas — était un des plus grands créanciers de Rome. Il est probable que, placé entre la probabilité de perdre son argentet celle d'ob-

teoir l'Egypte, il prit le parti de sauver l'argeQt (1). Catilina dut marcher seul. Haia il se jeta dans Ift lutte avec une énergie extrême, résolu à dépenser toute sa fortune s'il le fallait. Et l'effet produit par sa propagande révolutionnaire, dans cette société déjà si inquiète, fut immense tout d'abord. Sa proposition eiprimait si bien le secret désir de tant de gens que Catilina devint brusquement très populaire parmi tous les mécontents des classes hautes et basses, dans 1& jeunesse disBlpatrice, dans la noblesse déchue, dans le petit peuple de toute l'Italie et même dans la classe moyenne des propriétaires aisés à qui la manie de spéculer avait fait contracter de lourdes dettes (2). La loi de Uullus n'avait fait passer sur les esprits qu'un léger frissoQ de peur; Catilina troubla profondément toutes les classes, et eut bieutât à Rome et dans beaucoup de villes d'Italie des partisans zélés, anciens soldats et anciens colons de Sylla, comme Caius Manliu» de Fiésole, bourgeois obscurs, propriétaires aisés de villes de second ordre (3), nobles besogneux, comme- Publius Lentulus Sura, Caius Cetbegus, Publius Sylla, Marcus Portius Leca, et Sempronia, grande dame élégante, accablée de dettes et femme du Decimus Brutus qui avait été consul en 77 (4) : tout un cortège de gensfrivoles, de faméliques, de déclassés, qui se préparaient. & exproprier les riches, comme si c'était la chose Ift

(1) John. E. G. C. Y., p. 739 et suiv. Taï D. 2. ont démontré que César et Crassus ne prirent aucime part A cette agitalion provoquée par Catilina, ni Don plus i la conjuration qui en rËBulla.

(2) Voyez le passage très important de Cicsron, dana les Cal., Il, VIII, 18. Voyez aussi S*LLraTE, C. C, 16, 17; Gicébon, Pro- Cal., V, 11.

plus facile du monde et qù'oa pAt faire à eon aise, au moyen de lois approuvées par la majorité dans les comices. Hais l'illusion ne dura guère. Le péril d'une abolition des dettes qui paraissait si redoutable groupa des hommes qui depuis un demi-siécle se regardaient avec défiance et mépris : les riclies chevaliers et la partie la meilleure de la noblesse, celle qui avait conservé «ncore de la fortune et des traditions. Les riches capitalistes, qui avaient tout d'abord considéré l'agitation avec mépris, furent bientdt pris d'une vive inquiétude quand ils en virent le succès populaire; et en peu de Jours l'inquiétude devint de l'anxiété, de l'épouvante, de la panique, et la situation politique changea tout à coup. Sous l'empire de la peur, les chevaliers secouèrent leur habituel scepticisme politique, se déclarèrent prêts à aider de tous les moyens dont Us disposaient le parti qui défendait la propriété et la légalité : la partie la meilleure de la noblesse, bien que peu menacée par la loi de Catilina, donna volontiers son appui aux riches financiers, par esprit d'autorité, par haine pour cette démagogie qui voulait bouleverser du fond en comble l'ordre établi; une coalition se forma toute seule, qui n'avait pas seulement pour but de faire échouer Catilîna aux élections, mais de rétablir, disait-on, l'empire de l'autorité, la force des lois, l'ordre et la paix dans la république envahie par des bandes de factieux qui voulaient seulement piller les biens des riches. Catilina n'était qu'un de ces factieux, le plus dangereux pour le moment. Les conservateurs à outrance triomphaient. Même les chevaliers, d'habitude si indifférents et parfois favorables au parti populaire par un sot esprit de jalousie contre la noblesse, reconnaissaient maintenant que l'on avait trop laissé croître

l'audace des démagogues 2t le désordre moral par suite de l'iosouciaoce générale, et qu'il fallait rétablir an gouveruement énergique. Ainsi Catilina et ses partisans eurent à lutter contre une résistance plus grande que celle qu'ils avaient calculée : ils eurent contre eux les conservateurs et les chevaliers. Malheureuserneat pour ceux-ci, leur peur et les préparatifs de défense augmentaient les dangers de la situation. Au milieu de cette agitation, personne ne voulut plus prêter, l'argent enchérit d'une façon effrayante, les faillites des débiteurs devinrent plus nombreuses (1); et cette crise servait à la propagande de Catilina, en faisaot sentir plus vivement aux débiteurs la nécessité de conquérir leur libération par des moyens révolutionnaires. BientAt ce fut un véritable chaos à Rome et en Italie, au milieu duquel Crassus épouvanté se déroba, et Cé^ar dut se tenir à l'écart par prudence.

Cicéron aurait très volontiers agi de même. Mais il ne le pouvait pas, car il était consul. Il se trouvait donc de nouveau dans un certain embarras. Sans doute la coalition de tous les hommes respectables lui donnait le courage de combattre Catilina et son agitation; mais il n'ignorait pas que Catilina avait beaucoup de sympathies dans la grande masse, dont ■I ne voulait pas perdre l'admiration. Il prit le parti de s'opposer à Catilina, mais plutôt par des moyens indirects que par une lutte déclarée. Il commença à acheter la neutralité de son collègue en lui cédant sa province de Macédoine. Après cela il fit un projet de loi d'après lequel la corruption serait passible de peines plus sévères, et qui modifiait aussi la façon de voter d'une façon nuisible à Catilina, et il

(1) ViLEhiDs Maimub, IV. vnr, 3.

chargea un illustre jurisconsulte, Serrius Sulpicius, d'étudier ce projet (1). C'est ainsi que commençait le travail électoral aux approches du mois de juillet, mais au milieu d'un malaise général : les conservateurs étaient très irrités, la classe moyenne était hésitante, «t il y avait désaccord dans le parti populaire. Outre Catilina, trois candidats se présentaient au consulat ; Servius Sulpicius, qui avait préparé la loi électorale; Lucius Licinius Muréna, l'ancien général de Lucuilus, et Decimus Junius Silanus, le mari de Servilia. Crassus semble avoir soutenu Muréna, tandis que César combattait pour Silanus, et Caton pour Sulpicius. BientAt coururent des bruits inquiétants : on disait que Catilina faisait venir d'Étrurie, pour les élections, les vétérans de Sylla ; que ceux-ci étaient prêts à tout, et que Cicéron serait assassiné (2). La vérité était simplement que Catilina avait fait venir des bandes de paysans d'Arezzo et de Fiésole pour grossir le nombre de ceux qui voteraient pour lui; mais les on-dit grossissaient le long du chemin, comme il arrive quand les esprits sont surexcités : chacun, pour étonner la personne à qui il parle, exagère ce qu'il a appris, dit avoir vu ce qui lui a été simplement raconté, y ajoute du sien, invente même, si bien que la chose, passant par des milliers de bouches, une petite supposition devient très vite une longue histoire très détaillée. Home était pleine de gens qui avaient entendu, qui avaient vu, qui avaient appris et qui avaient besoin de raconter à tout le mode ce qu'ils avaient appris; et beaucoup couraient raconter les choses aux magistrats (3).

(1) Voyez au sujet de celte loi Ordhikn, G. R., V, US 6t suit,

(S) PLOTAHaOB, CiC, It.

(3) Id.

*li GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

DaDs le monde politique on discutait ces bruits et on les jugeait de façons difTérentes. Les conservateura non seulement affirmaient la chose, mais un peu par mauvaise Toi et par haine de parti; uo peu aussi parce qu'ils y croyaient réellement, ils dénonçatenl comme complices tous ceux qui émettaient des doutes. Dans le parti populaire, au contraire, on disait que tout cela n'était que racontages et inventions pures (1). Cependant les élections approchaient, l'agitation électorale allait croissant; l'or était répandu à pleine» mains par César, par Hetellus, par Catilina et par Huréna, qui en avait rapporté beaucoup d'Orient; des bandes de paysans et de propriétaires, que Catilina faisait venir, entraient tous les jours dans Rome; lesconservateurs et les capitalistes luttaient de toutes leurs forces contre Catilina, et les bruits qui couraient étaient de plus en plus effrayants. Catilina, disait-on, faisait enrdier des soldats en Étrurie pour son compte. Ce serait une insurrection comme celle de Lépide, et Catilina ferait massacrer le Sénat (2).

Les prévisions étaient de plus en plus incertaines et anxieuses. Ces bruits alarmants, la violente opposition des conservateurs, la crise flnancière très aiguë,, avaient épouvanté la classe moyenne des propriétaires; mais Catilina, avec une énergie incroyable, agitait le petit peuple tapageur et désespéré de Rome où il appelait aussi les prolétaires d'Italie. Les conservateurs de plus en plus inquiets, répétaient qu'un vaste complot, tramé non seulement par Catilina, mais par César, et par tout le parti populaire, menaçait la république; les plus indignés com-

Ul, 30.

niençaientà réclamer des meBures énergiques. Cicéron faisait ce qu'il pouvait pour montrer aux conservateurs tout le zèle qu'il apportait h mainteair l'ordre. Il avait attaché comme espion à Catilina un certain Quintus Curius, jeune homme bavard, qui racontait tout ce que Catilina disait ou faisait & son amante Fulvie, femme d'assez bonne famille, mais très corrompue, et qui ensuite rapportait tout & Cicéron ; il écoutait les avis, s'informait, recevait à tout moment ceux dont c'est le métier d'espionner et ceux qui espionnaient par plaisir. Il s'iugéniajt à accréditer tous les bruits défavorables à Catilina, et il n'était guère une séance du Sénat où, aidé de Caton, il n'attaquât Catilina en l'accusant de corruption et en le menaçant d'un procès (1). Mais il se refusait à marcher plus loin, car il n'était pas aveuglé au point de ne pas voir qu'il ne s'agissait que de soupçons et de présomptions et non de faits, qui seuls auraient permis de prendre des mesures graves (3).

Ud incident imprévu vint encore compliquer )a situation déjà si difficile Servius, le jurisconsulte qui avait étudié la loi électorale, s'était mis sur les rangs pour le consulat, mats en respectant sa loi, et sans dépenser un sou. Malheureusement au milieu de tant de candidats qui prodiguaient l'or, personne ne prenait au sérieux un candidat si avare, comme si la loi qu'il avait faite n'était qu'une plaisanterie. Indigné, Servius, au beau milieu de l'agitation électorale, déclara qu'il retirait sa candidature et qu'il allait poursuivre Muréna pour corruption. Il se mit en effet à recueillir des preuves, aidé de

Caton qui s'indignait, lui aussi, de roir abandonaer le meilleur des candidats coaserrateurs (i). Ce Bcaudale à la veille des électiODs augmenta l'audace de Catilina qui, conQant de plus eu plus dans la victoire, lit alors UD grand discours à ses électeurs, et leur dit que les malbeureax n'avaient pas à compter sur les riches pour améliorer leur sort (2). Cicéron, toujours résolu à travailler contre la candidature de Catilina, mais sans s'exposer à la haine du peuple, et eo semblant au contraire prendre à cceur ses intérêts, fut bientAt obligé de porter contre Catilina des accusations plus graves que celle de corruption dont tout te monde se moquait. 11 est possible que ces paysans que Catilina avait fait venir et dont beaucoup étaient conduits par d'anciens soldats de Sylla aient tenu alors des discours imprudents ; il est possible que ManUus, le vieux soldat de Sylla, se soit moqué de cette génération frivole et timide qui espérait abolir les dettes par une loi. 11 savait bien, lui, le survivant d'une génération révolutionnaire que les débiteurs ne pouvaient être affranchis qu'avec l'épée. Ces rumeurs étaient habilement exagérées par les conservateurs, et Cicéron en profita pour déguiser son opposition à Catilina sous le prétexte de la dérense de l'ordre; il prétendait ne pas combattre le candidat populaire, mais l'homme dont César et Crassus eux-mêmes s'étaient éloignés, l'ennemi de la paix publique qui se préparait à mettre Rome à feu et à sang. Mais le public ajouterait-il assez de foi à ces racontars, et surtout s'en indignerait-il suffisamment pour faire échouer Catilina? Les conservateurs en doutaient. Les élections allaient avoir

Dgitiz^dbvCoOglC

lieu; il fallait faire quelque chose pour impressionner le public au dernier moment.

Cédaot très probablement aux pressions des chefs conservateurs, Gicéroo prépara un coup avec lequel il pensait nuire beaucoup à Catilina. La veille du jour Sxé pour les élections, il convoqua le Sénat à ['improviste et, avec une certaine solennité, demanda que l'élection fût retardée de quelques jours pour que l'on pût délibérer le jour suivant au sujet de la position dangereuse où se trouvait le Sénat; et le lendemain il raconta avec emphase tous les bruits qui couraient sur les intentions de Catilina; il intima pour ainsi dire à celui-ci de se disculper, dans l'espoir de tirer de lui des déclarations compromettantes. Mais Catilina répondit simplement que son intention ^tait d'être le chef du seul corps vigoureux qui existAt encore dans la république, le peuple (i). Le coup était manqué, et il fallut cette fois procéder aux élections, qui eurent lieu dans les derniers jours de juillet, ou dans les premiers jours du mois d'août ('2). La situation était si incertaine, au matin même du scrutin, que des deux cAtés on fit les plus grands efforts. Cicëron alla présider les comices, entouré d'une garde de ses amis; il portait une cuirasse, et de temps à autre, il entr'ouvrait sa toge, pour qu'on la vit reluire; il voulait impressionner le public et les gens indécis ou timides qui auraient voté pour Catilina; des soldats occupaient les temples voisins;

(i) CicsBOK, Pro Mur., iiv, SI. Voyez JoaN, E. G. C. V . 750,

(S) On a cru longtemps qne les électiona avaient eu lieu en octobre; taale il me semble que John, E. G. C. Y., 7S0-7S5, a démontré d'une f&con définitive qu'elleit eureDt lieu â peu préa à l'époque normale, & U fin de jaillat ou au commencement d'aoAt.

l'ordre équestre fut mobilisé presque tout entier; des nobles et des chevaliers, qui n'avaient jamais paru au Champ de Mars, vinrent voter, l'air anxieux et résolus, traînant après eux leurs clients et leurs amis. La lutte fut vive; mais, cette fois encore, l'argent l'emporta sur le nombre. Malgré les votes du petit peuple, Catilina ne fut pas élu. César, au contraire, fut élu préteur, et Hetellus tribuu, mais eu même temps que Caton.

Il restait encore un espoir à Catilina : si Huréoa était condamné dans le procès que lui intentait Sulpicius, il faudrait refaire l'élection. Mais Muréna fut défendu avec éloquence par Cicéron, dans un discours qui nous est resté, et il fut acquitté. Après ses trois échecs, il ne restait à Catilina d'autre parti à prendre que de renoncer pour toujours au consulat. Cicéron . pouvait se féliciter de s'être tiré avec honneur et habileté de l'embarras terrible où l'avait mis la candidature de Catilina, sans trop mécontenter ni les conservateurs ni le parti populaire. Mais le violent et orgueilleux Catilina n'était pas homme à se déclarer vaincu. Furieux de son échec et redoutant les représailles des conservateurs, il prit des résolutions téméraires : il donna de l'argent à Manlius qui retournait en Étrurie et le chargea de recruter une petite armée purmi les misérables; il persuada aux plus désespérés de ses partisans de tenter un coup audacieux en assassinant Cicéron et en s'emparant de force du consulat, quand l'armée de Manlius serait prête (1). Les mois d'aodt et de septembre furent employés à préparer celte tentative. Mais il ne fut pas possible de tenir cachés pendant aussi longtemps tous les préparatifs.

' (1) Voyez John. E. G. C. V., TS3 et 7M.

La paix qui avait succédé aux élections fut bientôt troublée par des bruits alarmants, et Cicéroo fut de nouveau accablé de déDODciations, de conseils, d'exhortations à veiller à la défense. Que fallait-il faire? Il se JuoDtra de nouveau très actif, sans toutefois vouloir précipiter les délibérations, ni non plus en venir à des mesures de rigueur qui auraient pu paraître odieuses «u peuple. Hais les conservateurs devenaient de jour «n jour plus violents; ils réclamaient l'état de siège, «t ils pressaient Cicéron à mesure que les bruits de la conjuration grossissaient. Cicéron, qui avait hésité jusque-là, fut impressionné à la fin par toute -celte agitation des hautes classes et aussi par les dangers auxquels il était lui-même exposé; el, comme tout le monde l'engageait à agir vite, il prit à la Qn le parti de convoquer le Sénat pour le 21 octobre, et d'y affirmer comme étant des faits véritables et résultant des informations que lui, consul, avait Tait prendre, les bruits les plus graves qui couraient alors. Ainsi il amènerait le Sénat à décréter l'état de siège et contenterait les conservateurs. Dans la séance du 21 il affirma • qu'il savait tout >, qu'il possédait les preuves certaines des accusations les plus graves contre Cati- Hna, ce qui ne pouvait pas alors être vrai (1). Il dit, entre autres choses, que le 27 octobre Gains Maalius devait prendre les armes en Élrurie à la télé d'une

(1) CicAroD en efTet, quand il prit la parole, ne pouvait paa «acore aroir de nouvelles ofllcielle* et sAres des taita les plus graves qu'il affirmait : cela est prouva non seuleiusat par le pae- ■age de Plutarodi. Cic, 14. et celui de Silldste, C. C-, 30. mais mâmepar celui de Cicéron lui-même. Col.. I. m, 7, où il montre une joie presque ingénue en constatant que ce qu'il avait afllrmé de Maolius s'est trouvé vrai. Comperi aninia, 'je sais tout >. sembla avoir été la phrase do Cicéron, comme cela résulte des allusions malicieuses faites par Clodius et par Antoine. Voyez Cicéiion. A. 1, iiï, 5;F. V, V, 8.

armée et iqu6 Catitioa complotait le massacre des sénatea» pour le 28. Catilina, iovité par le consul à se disculper, répondit très insolemment ; mais le Sénat, convaincu par les déclarations explicites de CicéroD (personne ne pensait qu'il pût afSrmer des choses aussi graves sans preuves certaines), n'faéeita pas davantage et l'état de siège fut déclaré (1).

L'émotion fut grande à Rome quand la chose fut connue. Comme on juge toujours le présent par le passé, on crut qu'on allait reroîr, comme au temps des Gracques et de Saturnînus, le consul convoquer en armes les sénateurs et les chevaliers, et Taire un massacre des hommes du parti populaire. César dut passer quelques heures dans une angoisse terrible. Mais il n'y eut rien. Le consul et les sénateurs rentrèrent chez eux tranquillement, bien qu'ils fussent très émus par les nouvelles qu'on leur avait communiquées, par la séance et la délibération ; et on se borna i. mettre des garnisons dans les différents quartiers de la ville. Les temps étaient changés : les hommes n'avaient plus l'audace impulsive des époques barbares et, comme dans toutes les civilisations trop riches et trop voluptueuses, ils étaient devenus moins téméraires et plus lents à l'action, par peur, par douceur et par scrupule. Certaine sénateurs osèrent encore affirmer que Cicéron avait menti (2); beaucoup d'entre eux se disaient que le parti populaire, une fois la frayeur passée, vengerait ses chefs mie à mort; beaucoup d'autres avaient consenti par faiblesse & décréter l'état de siège, mais ils n'étaient pas persuadés que le

daager rftt aussi grand; d'autres encore étaient retenus par des scrupules moraux, légaux et constitutionnels. Cicéron, qui aurait dd ordonner la répression, avait trop peur de s'attirer par quelque violence la haine que I'od avait eue pour un Nasica, pour un Opimius, et de passer pour un petit imitateur de Sylla. D'ailleurs la menace à elle seule faisait maintenant sur le peuple impressionnable le même effet que la violence dans des temps plus barbares. Le parti conservateur se contenta donc de la vague menace de la loi martiale, et d'un procès intenté pour violences à Catilina par le jeune Lucius /Smilius Lepidus, autre fils du chef de la révolution de 78, mais qui était passé au parti aristocratique.

L'agitation cependant croissait à Rome; les rumeurs inquiètes grossissaient comme les vagues sur une mer démontée; tous les personnages puissants recevaient des avertissements, des dénonciations, des lettres anonymes qui contenaient des révélations. Cicéron devait vivre dans une grande inquiétude, sachant bien que si une partie au moins des faits qu'il avait affirmés au Sénat ne se vériGaient pas, on lui ferait payer son msnsonge plus cher qu'à tous les autres. Il fut un peu rassuré le jour où Crassus lui-même vint lui apporter un paquet de lettres anonymes et de dénonciations qu'il avait reçues (f). Le puissant sénateur, inquiété par la menace d'une révolution prolétaire, croyait donc lui aussi au péril I Mais Catilina, un peu abattu par les menaces dirigées de partout contre lui, par la malveillance et les soupjjons dont il se sentait l'objet, imagina une parade habile pour se couvrir et guetter l'occasion de se porter en avant. Il se présenta cbee

(1) PLurjtnQDE. Cic., 15.

H. Lepidos et lui demanda de lui permettre d'habiter 8B maison : on verrait ainsi qu'il se sentait assez innocent pour ne pas craindre de vivre sous la j^arde journalière d'un homme très considéré. Léptde ne voulant pas devenir son geôlier de confiance, Catilina avec encore plas d'audace se rendit chez Cicéron, lui demandant aaile dans sa maison. Cicéron i son tour l'ayant repoussé, il alla trouver un certain Marcus Harcellus, qui l'accueillit (1).

Le public impartial était désorienté. Qui fallait-il croire? Cicéron était certes un homme de bien et un homme illustre; mais il était singulier cependant qu'après avoir annoncé une révolution il ne prtt aucune mesure contre celui qu'il avait dénoncé comme en étant le chef. Catilina était un homme audacieux; mais était-il possible, s'il préparait la révolution, qu'il tût assez effronté pour aller trouver le consul qui l'accusait, et pour lui demander de vouloir bien le loger dans sa maison? De temps en temps le grand vent des rumeurs se calmait et alors le soupçon que Cicéron avait tout inventé allait grandissant. Par bonheur pour Cicéron, au bout de quelques jours, on apprit de source sûre que Manlius s'était montré ouvertement en Étrurie à la tète d'une petite armée (2), et peu de temps après arrivèrent des lettres de Uanlius lui-même à Quintus Harcius où il déclarait que lui et les sien» auraient pris les armes, ne pouvant plus supporter les dettes dont ils étaient accablés (3). L'émotion fut vive ; les conservateurs s'agitèrent de nouveau ; il n'y avait pas de temps à perdre: c'était la véritable guerre

<!} Cicéron, In Cat., \, vui, 1» ; Dion, XXXVII, 32 (avec des iDei&ctitudBB).

(2) SiiLLDSTi, C. C, 80 ; Plotabqub, Cic, IS.

(3) SiLLUSTi. c. c 33.

civile, il fallait agir avec vigueur. Au Sénat, tout le monde était bouleversé, et après avoir tant hésité on décida avec précipitation de prendre les mesures les plus rigoureuses, comme si toute l'Italie se soulevait. On promit des récompenses à ceux qui donneraient des renseignements sur le complot; on envoya dans la Fouille Quintus Hetellus, qui attendait encore son triomphe pour la conquête de la Crète; on envoya Quintus Harcius en Étrurie, Quintus Pompeius RuTus en Campanie, Quintus Hetellus Celer dans le Picène (i). Cicéron, à son étonnement et à sa joie, devint d'un jour i l'autre l'objet de l'admiration universelle; on trou-> vait qu'il avait apporté à la défense de la république une énergie et une clairvoyance extraordinaires. Malgré tout, il n'osait pas encore agir contre Catilina. Celui-ci, au contraire, sentant les sympathies de ses derniers amis s'éteindre autour de lui, et les haines de ses ennemis se dresser plus farouches, en vint aux résolutions extrêmes. 11 semble avoir eu un instant l'idée de s'emparer, le l" novembre^ de la forteresse de Préneste (2) ; mais ce projet ayant encore échoué, grâce & la vigilance de Cicéron, il trompa la surveillance de son hâte, rassembla la nuit du 6 au 7 novembre (3)y dans la maison de Leca, ses fidèles les plus compromig, leur démontra la nécessité d'une vaste insurrection dans toute l'Italie pour seconder Manlius qui avait pris l'ofTeusive, et esquissa un plan de cette insurrec-. tion qui commencerait par l'assassinat de Cicéron (4). Deux chevaliers qui étaient présents consentirent à

(1) 8*LLDSTB, C. C, SO.

<1) CictBON, Cat. I, m, 3S

(3) Voy. Takbntino, C. C, S9 el Buiv. Sou raisonnement pour déterminer cette date parait très exact.

(*) JoiN, E. G. C. r, 71».

;S2t GRANDEUR ET DÉCADKNCK DE ROME

aller le leademain matin saluer Cicéron et le tuer; mais Pulvia avertit auesitftt le consul, qui convoqua d'urf^ence le Sénat pour le jour suivant, qui était 1« 7 novembre. Audacieux jusqu'au bout, Gatilina s'y rendit. Hais à son entrée dans la salle tout le monde s'écarta de lui et, seul sur son banc, il dut écouter le violent discours que Cicéron prononça contre lui et que les sénateurs applaudirent. Gatilina comprit qu'il n'avait plus rien à espérer du Sénat; il se leva, prononça quelques paroles de menaces et sortit. Il partit le soir même pour l'Étrurie, mais en tonte liberté, avec une suite nombreuse. Cicéron désirait tellement éviter la responsabilité d'une répression sanguinaire qu'il n'osa pas l'empêcher de partir. Il se réjouit au contraire de cette fuite d'où pouvait naître une guerre civile. Si Catilina prenait les armes, personne n'oserait plus le défendre ; Cicéron se serait heureusement tiré d'affaire une seconde fois à la satisfaction de tous.

Quelques conservateurs courroucés prétendaient, il est vrai, que le consul aurait dû s'emparer de Gatilina et le faire mettre à mort, tandis qu'un petit nombre de gens affirmaient encore que Gatilina avait été calomnié (1). Mais ces critiques ne touchaient guère Cicéron qui, devançant tout à coup César et Grassus, était devenu l'homme le plus populaire de Rome, après Pompée. Malheureusement tout n'était pas fini encore. Les plus compromis des partisans de Gatilina, Lentulue, Gethegus, Slalilius, Ceparius, perdirent la tête quand Gatilina fut parti. Se sentant dans une situation périlleuse et abandonnés de la plupart de

(I) Voyez la aecoad diacoun de Gictrou contre Gatilina, qoi répond i c«i deui accusalioni eKtrâme» at oppoaéea.

LA CONQUÊTE 3t8

ceux qui les avaient encouragée aux beaux jours où l'on espérait obtenir par une simple loi et sans danger, l'abolition des dettes, ils se mirent alors A tramer à la hUe une sotte conspiration en suÎT&nt le plan esquissé par Catilina. 11 s'agissait de soulever le petit peuple et les esclaves et, en allumant de cAté et d'autre des incendies dans Rome, d'accroître le désordre au momentoù Catilina s'approcherait avec son armée. La peur avait si bien fait perdre la raison à ces conjurés qu'ils firent même demander à certains ambassadeurs allobroges, qui étaient venus à Rome porter leurs doléances au Sénat, si leur peuple consentiraità leur venir en aide et à leur prUer des soldats et de la cavalerie. Ce fut l'erreur suprême. Les Allobroges les dénoncèrent; Cicéron se procura facilement des preuves écrites de la trahison et, agissant celte fois très vite, il fit arrêter les principaux conjurés le matin da 3 décembre, et les fit amener devant le Sénat. Ici il leur montra les lettres données aux ambassadeurs pour les cbefs des Allobroges, et il les confronta avec les ambassadeurs. Surpris et confus, ils firent tous des aveux. En un instant le bruit de celte découverte se répandit et jeta l'épouvante dans Rome. On disait qu'il y avait eu une immense conjuration pour incendier la ville et lancer les Gaulois sur l'Italie I L'impressionnable métropole blêmit de terreur. NoQ seulement les riches capitalistes et les nobles, mais encore tous ceux qui possédaient quelque chose, la moyenne bourgeoisie, les fermiers, les marchands, les boutiquiers, tous furent indignés et épouvantés comme à l'approche d'un danger suprême. Le public, que César et Crassus avaient en vain tenté d'ébranler, s'émut cette fois, mais d'une façon bien différente qu'il ne l'avait fait en 70 ;

c'était maintenant su parti conservateur qu'il allait, «t avec tant d'empressement que les chefs du parti populaire et le petit peuple lui-même, qui est toujours avee les démagogues, en furent effrayés. De partout une grande foule anxieuse se dirigeait vers le Sénat pour avoir des nouvelles, et quand, l'interrogatoire terminé, Cicéron se moatra, on lui fit une grande ovatioa. La nuit survint et l'on ne dormit guère à Rome : on se cherchait les uns les autres, on ee consultait, on se préparait à l'épreuve suprême du lendemain. Les coa- ■ervateurs, à la fois exaspérés et contents, voulaient que Ton mtt fin à toute faiblesse complaisante à t' égard du parti populaire; que l'on frappftt non seulement les complices de Catilina, mais tous les cbefs du parti populaire et spécialement César. Les chevaliers, les bommes de la classe moyenne, enflammés d'un zèle civique contagieux, se préparaient à sortir en armes le jour suivant pour ramener dans l'ordre les révolutionnaires. On mettait partout tant de violence A réclamer un exemple que certains citoyens dont les âls s'étaient compromis dans l'agitation de Catilina se souvinrent que, d'après l'ancien droit, ils étaient les juges de leurs enfants, et ils les firent tuer par leurs esclaves.

' Le jour suivant, le Sénat se réunit pour entendre d'autres témoins etcontinuer l'enquête; mais les esprits étaient profondément troublés. Les chefs du parti conservateur, Catulus spécialement, se mirent àposer aux conjurés des questions captieuses pour leur faire avouer que César avait été au courant du complot. Un délateur, qui cherchait assurément àaider les conjurés, affirma que Grassus était complice; mais le Sénat arrêta cette accusation par de violentes rumeurs. La confusion était énorme; de temps en temps le bruit

courait que la populace allait se soulever pourdélivrer les prisonniers; tout le monde avait perdu la tête, Gicéron et César exceptés. Cicéron, môme à cette heure agitée, entrevoyait les dangers lointains de mesures trop révolutionnaires (1). Hais que fairet Le public ëtait exaspéré et s'adressait à lui comme an seul soutien de la république. Il ne lui était plus possible d'hésiter, du moins il n'en eut pas le courage et, comme il arrive toujours dans des cas semblables, il prit le parti de précipiter les choses : le jour suivant on déciderait du sort des conjurés. César, de son cAté, se rendait bien compte que, s'il se taisait, on l'accuserait ensuite de l&cheté; mais il comprenait aussi que, s'il défendait les accusés, il risquait, dans l'état de eurexcitation où l'on était, d'encourager ses ennemis à quelque violence contre lui.

Le 5, le Sénat se réunit. Une foule immense et agitée encombrait le forum, les temples et toutes les rues voisines de la curie, Sîlanus, interrogé le premier, proposa la mort; et tous tes autres sénateurs interrogés après lui furent du même avis, jusqu'à ce que vtnt le tour de César. Celui-ci, après avoir jugé très sévèrement le crime des accusés, démontra que la peine de mort serait illégale et dangereuse; il proposa la détention perpétuelle dans un municipe et la confiscation des biens, et ébranla par son discours très habile et très vigoureux de nombreux sénateurs. L'assemblée semblait hésiter; Cicéron lui-même paria d'une façon ambiguë, eu donnant â entendre qu'il se rangerait volontiers à l'avis de César (â). Mais Caton se leva pour contredire César; et il le fit avec tant de véhémence, il

demanda si impérieusement que l'on fit enfin respecter l'autorité en prononçant une condamnation à mort, que tous les esprits Turent entraînés, et la peine capitale fut décrétée. Cicéron n'avait plue qu'à aller prendre les conjurés aux différents domiciles où ils étaient gardés, pour les conduire à la prison Hamertine, où les esclaves qui faisaient les fonctions de bourreaux les étraagleraieat. Hais les conservateurs inlransigeants proposèrent alors d'accompagner solennellement Cicéron dans cette tournée funèbre à travers la ville et jusqu'à la prison : ce serait une démonstration d'autorité aux jeux de la populace tapageuse de la métropole, qui moralement était tout entière complice de la révolte.

Tous les sénateurs s'y rendirent, à l'exception d'un petit nombre, dont César, qui, à sa sortie du Sénal, avait été menacé par un groupe de chevaliers. Kome vit passer cet étrange et solennel cortège du bourreau, composé de toute la noblesse, des riches financiers, des marchands aisés, réconciliés pour un instant et conduits par le consul qui, l'exécution terminée, fut accompagné par la foule jusqu'à sa demeure, au milieu d'applaudissements et d'ovations enthousiastes. Justice était faite et, quelques semaines plus tard, Catilioa, qui n'avait pu armer que quelques milliers d'hommes, fut facilement vaincu et tué à PittoTe, en Étrurie.

Cicéron s'imaginait que, grftce à ces mesures énergiques, il avait arrêté le fléau révolutionnaire qui s'était abattu sur l'Italie. Il oubliait ses incertitudes et ses hésitations. En réalité, si l'on avait triomphé rapidement de ce grand danger public, c'était que l'Italie n'avait jamais voulu se soulever. Elle s'était simplement montrée favorable à l'abolition des dettes par la-

quelle Catilina avait commencé, tant qu'elle l'avait cru facile et pacifique; mais quaod peu à peu une petite conjuration révolutionnaire s'était formée an sein de cette agitation politique, et cela plutAt par UD enchaînement fatal des événements que par suite d'un projet bien net et bien suivi. l'Italie avait abandonné et même maudit cette entreprise. La génération révolutionnaire de la guerre sociale et civile, de Saturninud, de Marins, de Sylla, de Carbon, de Sertortus, avait disparu, et chez la nouvelle génération était survenu, dans des proportions moins grandes, il est vrai, le même changement que celui qui s'est produit dans l'Europe révolutionnaire du dix-neuvième siècle, après 1870. La richesse s'était accrue, et avec elle le bien-être, les jouissances, la culture; ta vie s'était raffinée; une nombreuse bour-

. geoisie aisée s'était formée qui ne connaissait plus le métier militaire; on s'était accoutumé à une vie plus agréable et plus large^ et la population en était devenue plus timide, plus irrésolue, plus désireuse d'ordre et de paix. La bourgeoisie moyenne des différentes classes d'Italie, bourgeoisie mercantile, spéculatrice, avide de civilisation, de jouissances, de richesses, et qui possédait des champs, des maisons, des esclaves, qui trafiquait et cherchait tous les moyens de s'enrichir, n'aurait pas demandé mieux que de ne plus payer ses dettes si une loi commode l'avait dispensée de ce fastidieux de-

' voir; mais elle ne voulait pas pour cela risquer dans une révolution ses biens, l'espoir des jouissances futures et sa vie. Les propriétaires devenaient particulièrement ennemis des guerres civiles, parce qu'ils cultivaient partout des vignes, des oliviers, des arbres qui ne donnent leurs fruits

qu'après de longues années de croissance, et dont la destruction pendant les guerres cause un dommage beaucoup plus grand que la destruction des moissons, des emblaTures et des récoltes qui reviennent tous les ans.

LA PRISE DB IEAC8ALBU

PetHlant le siège de la petite capitale du petit peuple hébreu, Pompée et ses officiers avaient pu observer des phénomènes iusolites. La ville, dont Iftanus avait' ouvert les portes, ivait été prise facilement ; mais une partie du peuple s'était réfugiée dans le Temple et y soutenait une lutte désespérée. Ce Temple était conitruit sur une coLlioe qui dominait la ville et il était ceint d'une forteresse aux murailles très hautes. Pompée avùt dû faire venir de Tyr un attirail de siège, faire dresser les machines, tandis que les Juifs lançaient avec Bcbamement sur les soldats des flèches et des pierres; enfin il avait fallu organiser un siège long et difficile. Hais bientôt on remarqua un fait singulier : périodiquement, tous les sept jours, les assiégés, comme frappés de stupeur, laissaient les Romains travailler à leurs machines et ne lançaient plus ni flèches ni pierres. Pompée interrogea Ircanus, qui lui apprit que tous les sept jours il y avait le sabbat, jour où ta loi obligeait les fidèles à s'abstenir de tout travail, et que les fervents portaient le scrupule jusqu'à ne pas se défendre (I). Pompée ordonna à ses soldats de travailler

(l)DiOH, ZXXVI1,16; JoaiFBB, ^. J.,XIV,iv, 3;fl. J. i. vii,3.

seulement le jour du sabbat, et il put aÎDEi, en trois mois, élever facilement les tours jusqu'à la hauteur des murailles et donner l'assaut. Paustus, fils de Sylla, fut, paratt-il, le premier à sauter sur les remparts; mais la déreose fut acharnée et le massacre épourantable. Quand Pompée se fut avec tant de peine emparé du temple, il voulut le visiter tout entier et jusque dans les sanctuaires les plus reculés oà Ee grand prêtre seul pouvait pénétrer; il y chercha en vain une statue ou un tableau qui représentât la divinité; il admira l'étrange chandelier à sept branches que les Hébreux semblaient avoir en grande vénération, la table d'or, la provision énorme de parfums pour les cérémonies, et, enfouis flans les souterrains, les trésors qui auraient dA servir i récompenser de ses fatigues l'armée romaine. Hais le Dieu de la Bible donna alors la preuve la plus forte de cette puissance dont la crainte devait se répandre si loin dans le monde : seul de tous les dieux de l'Orient, il fit, cette fois, respecter son or par un général romain. Pompée resta véritablement stupéfait en présence de cet étrange fanatisme et il n'osa pas emporter les trésors (i).

En Palestine, Pompée fut rejoint par une ambassade du roi d'Egypte, qui venait lui rendre hommage, lui présenter une grosse somme d'argent et lui faire une invitation étrange : celle de se porter avec ses légions en Egypte pouraiderle roi à vaincre une révolte qui avait éclaté depuis peu (2). Inquiété par les projets de Cras- EUE et de César, désespérant de se faire reconnaître cctome roi par le Sénat, Ptolémée Aulète cherchait

(1) JoiÊFBB. A. J.. XIV, iT, 4 ; Zon., t. S; GiciRON, Fro Pm., iiTiu, 87 ; cea Umoignues suDulenl l'oplDion oppoi4« de Dim, XXXVII, 16.

. (t) ApnB.i, Mith., lit.

LA. CONQUÉTK S31

maiDtenant à gagner Pompée à sa cause par cette démarche. Si Pompée acceptait, s'il t'aidait à rétablir l'ordre danB son royaume, il se compromettait tellement CD sa faveur qu'à 80D retour à Home il aurait dû plaider sa cause au Sénat, pour lui obtenir le titre d'ami et d'allié du peuple romaio. Néanmoias cette politique, à la fois rusée et audacieuse, avait plusieurs côtés dangereux, car Ptolémée risquait de livrer ainsi son royaume aux Romains. Qu'atlait-il faire, si le général romain, après être entré dans ses États, refusait d'en sortir et les soumettait à Rome? Avec un LucuUus ce danger aurait été sérieux. Mais Ptolémée avait à faire i Pompée, c'est-à-dire à un homme plus prudent même qu'il ne le désirait : et Pompée redouta probablement d'irriter, en allant en Egypte, trop de gens à Rome : ceux d'abord qui ne voulaient pas reconnaître Ptolémée, le parti qui s'opposait à la conquête de l'Egypte; puis aussi la coterie qui réclamait cette conquête, c'est-à-dire Crassua et César. 11 garda l'argent, mais repoussa poliment l'invitation; puis il déclara la Palestine province romaine avec la Célésyrie; il soumit Jérusalem à un tribut, donna la charge de grand prêtre à Ircanus et, emmenant avec lui Aristobule prisonnier, il revint dans le Pont (1).

Cependant l'Italie se remettait de l'effroi des derniers événements; mais combien elle avait changé en peu de moisi La conjuration de Catilina n'avait pas été un danger terrible, mais elle avait satù pour bouleverser les classes, les partis, l'esprit de tout le monde, et pour h&ter la fin de ce puissant parti populaire, ami des réformes mais modéré, dont Pompée avait été le chef vers l'an 70. Enhardi par le grand

. (1) Hisi, r. S. A., K.

succès de la répression et par l'adhésioD en masse des chevaliers; profitant de )a frayeur publique que les récits exagérés sur ]a conjuration alimentaient; s'ima* ginant que cet état d'eiprit durerait toujours, le parti conservateur devint une bande de réactionnaires féroces, dans laquelle les plus violents, qui avaient & leur tête Catulns et Caton, s'imposèrent facilement aux modérés et voulurent mener leur victoire jusqa'au bout, écraser le parti populaire, transformer les procès intentés aux complices de Catilina eu une vaste persécution systématique de leurs ennemis. Le moment paraissait propice. Pompée était au loin; Metellus NepoB, qu'il avait envoyé & Rome, n'était pas un personnage considérable; Crassus épouvanté par la conjuration s'était h&té de sortir des intrigues et des dangers du parti populaire, à la tète duquel César restait tout seul, et discrédité, affaibli, détesté. Sur sa tête la tempête, apaisée an instant, allait éclater plus violente que jamais. Que fùlril advenu de lui s'il eût été d'un tempérament trop sensible et rendu trop délicat par des préjugés aristocratiques ou des scrupules moraux? Mais César était devenu un parfait politicien, résolu, sans égards ni scrupules, et il n'hésita pas à précipiter l'évolution de la démocratie, commencée déjà depuis quatre ou cinq ans, et à faire d'elle le parti batailleur et grossier de la populace {i). La classe aisée, les chevaliers, allaient-ils abandonner le parti populaire dans ce moment critique? Hais il y avait à Rome, dans les immenses maisons construites par les spéculateurs, une innombrable populace d'af-

(t) Plutarque, Cal. V., 26; PLUTinguB, Ca$., S. Le fait ut. autBi prouvé par le gr&nd nombre de procès pour uBurpation du droit de cita que les conaervateun Qreat Taire cette année-li Voyez Lahoi, B. A., III, ÎSS. Voyez auMi CicriKoN, A. 1., ivi, 11.

franchis, d'artisans, de colporteurs, d'humbles boutiquiers, d'aventuriers, de mendiants, de malfaiteurs Tenus de tous les points de l'Italie et de l'empire. Ces genG-làTivaientde tous les métiers, honteux ou permis,' que leur laissaient les eselavee; ils trouvaient de l'on- Trage dans les travaux publics ; ils faisaient les maçons, les tisserands, les fleuristes, les charretiers, les potiers, les tailleurs de pierre, les cuisiniers, les joueurs de flûte; ils se mettaient au service des coteries politiques et des ambitieux comme sicaires, espions ou commissionnaires; ils usurpaient Ee droit de cité, vendaient leur vote, volaient, trichaient, prenaient part aux distributions publiques du blé et aux banquets politiques; ils avaient constitué an grand nombre de sociétés ou cotisa, que le Sénat poursuivait depuis la conjuration, en cherchant àdissoudre celles qui étaientdéji formée» et à empêcher qu'il ne s'en formât de nouvelles (1). Besogneuse, toujours mécontente, pleine de haine contre les riches, cette population avait admiré Catilina et avait cherché à le faire réussir; et elle était toujour» prête, si elle trouvait des chefs, à emplir l'État de tumulte. C'est à la tête de ce monde-là que se mirent, scandale presque incroyable, l'arrière-neveu de Hetel-

(4) Voyez du» Waltiinq, C. P. R., I, S7<S9 rënumération des «ociétAs ouTrières de Rome et d'Italie dont on & retrouTé des traCM à cette époque-là Les lois contre les coofrériei d'artiaaaa sniquelleB il est fait ftllusiou ici sont celles dont parle Asco* mus, Jn Corn., p. 67 (éd. KiesaliQg et Schoell); et /n Pi'i., p. S, 7. Il me parait douteux que la dissolution ait eu lieu en 6i; en effet UD passage de Q. CiciRON, Be pet. coni., v, 19 et tiii. 30, nous moDtre qu'en 64 il eiistait de nombreux collegia et lodalitatci; et d'autre part Wiltzino, 1, p. 9B, a démontré, t l'encoQtre de ce qu'avançait Mommsen, que ces lois étalent dirigées contre toutes les sociétés. En outre le texte d'AscoN in PU., p, 6. T, est altéré. De toute façon il e'agit des tentatives que faisaient é cette époque-là les conservateurs pour retirer aux a le droit di

luB Hac«doiiicu8 et le pontifex maximut, pour repousser les attaques des conservateurs devenus frénétiques, en les attaquant à leur tour, non plus sur le terrain trop dangereux des rérormes économiques, mais sur le terrain plus facile de l'opposition politique. A peine avait-il pris possession de la préture que César attaqua Catulus lui-même, l'accusa d'avoir mal géré les londs avec lesquels il avait été chargé de réparer les dég&ts subis par le Capitole pendant la guerre civile, et il proposa de confier ce travail à Pompée (1). Cette proposition échoua devant l'opposition énergique des conservateurs; mais vers la même époque Hetellus, aidé de César, en mit en avant une plus audacieuse encore : il demandait que l'on rappel&t Pompée en Italie avec son armée, afin qu'il fût là pour empêcher & l'avenir que des citoyens fussent mis à mort illégalement. C'était poser ouvertement la question de savoir si les condamnations prononcées par le Sénat contre les complices de Catitina étaient légales, et menacer ouvertement le parti qui continuait à abuser des dénonciations et des procès ayant trait à la conjuration de Catitina. Les conservateurs frémirent. Fidèle à sa mission de semer la révolte, le parti populaire accusait ceux qui s'étaient exposés à de graves dangers pour défendre l'ordre; il voulait charger ofBciellement Pompée de faire le coup d'Ëtat. Caton, qui était alors tribun du peuple, alla seul opposer son veto le matin du jour où la loi fut mise en délibération aux comices. César et Metellus le firent chasser à coups de pierre par des bandes de vauriens; les conservateurs, encouragés par leur exemple, coururent, eux aussi, chercher des gens et ils revinrent à. temps pour chasser César

i\) Dion, XXXVfl. 44 ; HviionK. IS.

0t Metellus arant que la loi n'eût été votée. C'est ainsi que la question fut pour le moment tranchée. Mais le scandale avait été trop grand et il grossit encore, quand Metellus, meqacaQtdesevenger, sortit de Rome pour retourner auprès de Pompée. Le Sénat, où étaient cependant beaucoup de modérés, ne eut pas résister aux imprécations de la coterie réactionnaire et destitua Metellus et César; mais celui-ci sut si bien se poser en victime de l'injustice des grands, que la populace tapageuse se souleva et que le Sénat, qui avait encore plus peur des émeutes que des réactionnaires, futobligéde le réintégrer dans sa charge (l).Leâcbefs du parti conservateur furent exaspérés et tentèrent de l'impliquer dans les procès dressés contre les complices de Catilina; mais l'effervescence du bas peuple croissait tellement (2) que Caton lui-même, pour le tranquilliser et pour mieux le disposer envers le parti conservateur, proposa d'augmenter les distributions de blé au peuple pour une somme d'environ sept mitliooa, en augmentant ainsi te nombre de ceux qui y avaient droit (3).

Lee luttes qu'on avait livrées depuis l'an 70 Jusqu'à la conjuration de Catilina étaient oubliées; des luttes nouvelles commençaient. Depuis un an la situation

11) Dion, XXXVil, i3 ; Hlutahoub, Cie., 23 ; Scbtoni, Cm., IS, 17 : Plutakqve, Col. U., K-Î9. U y a cependant dans ce» récits certaines variantes entre lesquelleB il est difficile de décider. Selon Suâtone, CAsar et Hatellus Cureut destitués : selon Plutarque (Col. SB), Uetellus oe tut pEM destitué, parce que Caton intervint en sa faveur.

(1) PLDTATiaDB. Cat., S.

(3) Plut ARQ ni. Cot. Ù., 16, place celte loi avant la proposition d« HstélluB, ca qui parait peu vraisemblable. Ce n'est qu'aprèa 1« scandale de celte propoaition que Caton a pu être amené a proposM lui-mSme une loi si va opposition avec ses idées. Voyez Lange. R. A.. III. SS8.

poiitiqne était eatièremeat changée ; et ce cbaDgement profoDd avait uoe grande importance, surtout pour deux bommeB, Pompée et Cicéroo. On savait que Pompée se préparait & revenir, et tout le monde se demandait quel rôle il allait jouer dans celte lutte. Les eoneervateuTB se montraient très inquiets, affirmaient qu'il se servirait de son arm^e pour te faire nommer dictateur et détruire la république. Et cependant, s'il n'était très dif&dle, même aux bommes les plus intelligents, de connaître réellement au milieu des luttes politiques les personnages que l'on hait simplement en tant qu'ennemis de son parti, ou que l'on admire parce qu'ils en sont les champions, personne n'aurait appréhendé de voir Pompée devenir un nouveau Sylla à son retour d'Orient. Il méditait tout au contraire à ce moinent-là le projet de se réconcilier avec les conservateurs. Pompée était un véritable grand seigneur d'ancienne race, un exquis et intelligent dilettante en art, en littérature, en science, en politique, en guerre, comme il s'en trouve dans la noblesse aux époques civilisées; mais il n'avait ni la ténacité de Crassus, ni l'impétueuse imagination et l'énergie de Lucullus, ni l'intelligence profonde de César. Superficiel, d'esprit versatile, il manquait de passions intenses; ambitieux et orgueilleux, il n'était ni violent, ni insatiable; habile et rusé, il se laissait cependant tromper par les intrigants actifs et troubler par les événements insolites. Il n'était ni méchant ni cruel, mais froid et égoïste, comme le sont souvent les nobles. Un tel homme était par nature un conservateur modéré et non un révolutionnaire. Dans sa jeunesse il avait été partisan fougueux et violent des guerres civiles; puis tes premiers succès avaient fait de lui un intrigant difficile & contenter, qui s'était lié par ambition au parti popu'

LA CO>QUËTE 3S9.

laire; mais il avait Soi par avoir tant de satisfactions qu'il avait assouvi tous ses désirs de gloire, de pui»sance et de richesse (1). A son retour à Rome il était I» plus célèbre de tous Les généraux, gr&ce  ses grandes entreprises; le plus riche de tous, grflce aux capitaux énormes qu'il avait recueillis et placés ; le plus puissant de tous, à cause des obligations personnelles que tant de rois de l'Orient avaient contractées avec lui ; mai» ses grandes ambitions une fois satisfaites, son tempérament aristocratique et conservateur reprenait le des-» sus: il détestait maintenant la démagogie turbulente et vulgaire de Rome, et son dégoût s'était accru quand il avait appris les intrigues de CrassuSj l'adultère dont on accusait sa femme Hutia et César, et les scandales provoqués par César, devenu le chef de la canaille de Rome. Tandis que bien des gens redoutaient qu'il ne médit&t les projets les plus ambitieux, il se préoccupait alors simplement de ne pas gâter son triomphe et de ne froisser personne; il ne disait rien deTaffaire de C&tilioa (2) dans ses lettres au Sénat; il songeait à divorcer d'avec Hutia, à contracter quelque nouveau mariage qui prépar&t sa réconciliation avec les conservateurs (3), à gagner du temps et à faire par un beau voyage royal à travers la Grèce sa dernière et sa plus riche moisson de satisfactions d'amourpropre. Ainsi il alla à Lesbos où il délivra Hitylène pour plaire à son favori Tbéopbane, qui était né dans cette ville; il y admira le beau théfttre et fit le projet d'en construire un semblable à Rome, mais

(1) Voyei lur M chaiigeil)«Bt du car&ctir* de Ptanpie la bMH chftpib^ d« Dion, XXXVII, 23, qu'il me semble aToir Ur6 de Titft- Liv*.

(S) CicÉKOH, F., V. 7. ■

(3) Plutarocb, Col. D., 30. ... . ■ ,•

3t« GRANDEUR RT DÉCADENCE DE ROME

plus raste encore (1). De Leibos il alla i Rhodes, oïl il vit PosîdoniuaJ'hiatorien philosophe tantadiniré des riches Romaine, et il diatribua de l'argent aox professeurs (2); puis il se rendit à Bphèse où s'étaient rasaenibléeB l'armëe et la flotte.

Les conservateurs auraient pu trouver un allié dans celui qu'ils redoutaient comme leur plus grand ennemi. Ils ne trouvaient pas, au contraire, un appui énergique en Cicéfon, qu'ils auraient eu droit de considérer désormais comme un de leurs chefs. La conjuration de Catilina est un événement capital de la vie du grand écrivain, car d'elle date un changement profond dans son caractère. Jusqu'alors il avait été un homme modeste, économe, qui n'aimait ni la puissance ni le luxe, qui se souciait surtout de sa gloire littéraire et qui avait accepté pluMt que recherché les grandes charges de la république. Depuis la conjuration, les louanges hyperboliques, l'admiration exagérée des chevaliers et même des nobles, d'habitude si orgueilleux avec les homine» novi, les grands honneurs déaréié» — entre autres le titre de père de la patrU — en somme toutes les exagérations qui suivent la répression d'une révolte peu dangereuse, auxquelles se livrent ceux qui ont en une grande peur ou qui veulent exploiter la peur des autres, le grisèrent. Il finit par se persuader qu'il avait réellement sauvé la république d'un immense danger et qu'il était un grand homme politique; des idées de grandeur commencèrent i exaller son esprit; il ne se contenta plus ni de la gloire littéraire, ni de la vie modeste qu'il avait menée jusqu'alors. Justement cette année-là, tandis que la lutte

des partis devennît plus violente, il commettait une des plus graves erreurs de sa vie, en achetant à Grassus pour une somme énorme, 3,500,000 sesterces, une grande maison sur le Palatin (1). Il voulait posséder une demeure plus digne de sa nouvelle situation que la vieille et modeste maison de ses pères; mais il n'avait pas l'argent nécessaire et, pour se le procurer, il dut se départir de sa rigoureuse observance de la loi Cineia; prier les amis qu'il avait défendus de lui prêter, sans intérêt naturellement, de fortes sommes; emprunter de l'argent àungrandnombre de personnes. Un seul de ses clients, F. Sulla, lui prêta deux millions de sesterces (2). Il est vrai qu'il comptait pour payer ses dettes sur son collègue Antoine alors en Macédoine; car, lorsqu'il lui avait cédé sa province, il avait été convenu qu'Antoine lui donnerait une partie du butin qu'il ferait dans ses guerres (3}. Mais il contractait une dette immense avec des probabilités bien incertaines de les payer, et il commettait la même erreur que César, en liant sa liberté personnelle avec une chaîne qu'il ne réussirait plus à briser. En même temps, si son ambition s'exaltait, son énergie n'augmentait pas en proportion; et tandis qu'il contractait des dettes énormes et qu'il s'imaginait conserver dans la république la situation exceptionnelle qu'il avait à la fin de son consulat, il se dérobait, laissait les autres défendre son œuvre, n'osait pas se ranger résolument du cAté des conservateurs. Le parti populaire le respectait encore dans ses attaques contre les conservait) CicfaoN, F., s, 6, t; Vblleics, II. It (S) Adld-Gmllb, N. a -, XII, it.

(3) Od peut M rendre compte de iwtte intrigue en Usant les lettres de Cicdron t Atticui. 1, it, 13 el It, où Teuerii est ce^ l4iBemeiit le nom donné i. Antoine ; et 1«b lettres ad F,, B, S •t 6. Voyu DnoMiNN, G. R., l\ 3M ; V, 4S8 et lulv.

812 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROMb:

teui's; et peut-être espérait-il par cette inertie garder sinon l'admiratioD de jadis, au moins un certain prestige auprès d'eus. Il restait donc inactif; et alors que Tes partis en venaient aux mains sur le forum, il se bornait à répéter à tout propos le mérite et la gloire dé son consulat; il se disposait même à en écrire uae histoire en grec.

Vers le milieu de l'an 62, Pompée était sur le point de quitter l'Asie. Maie avant de s'embarquer il distribua des récompenses à ses compagnons d'armes : à chaque soldat 6,000 sesterces, environ 1,500 IVancs; des sommes plus élevées aux centurions et aux tribuns, l'ensemble faisant un total qui équivaudrait à environ soixante-quinze millions de ^-anes. Ses généraux eurent k eux seuls cent millions de sesterces; si bien qu'en supposaut qu'ils fussent vingt-cinq chacun d'eux eut une somme qui équivaudrait à environ un million de francs, grasse récompense pour des campagnes si peu périlleuses qui n'avaient dure que quatre ans (1). Enfin il mit à la voile pour la Grèce avec son armée. Il alla d'abord à Athènes, où il séjourna pour entendre les philosophes, et il offrit cinquante talents pour restaurer les plus beaux édifices (2). D'Atbènes il envoya à sa femme Hutia une lettre où il lui signifiait son divorce (3) ; puis, s'étant embarqué pour l'Italie, il aborda à Brindes, vers la fin de l'année. Les conservateurs tremblaient, croyant voir arriver un Sylla démocrate, et Cras-

<1) Appien, Milh, lis : Plini, H. N., XXXVlf. it, 16. llm»p»ilt résulter du p&asage d'Applen que les 100 millions de Basterces dont parle Pline n'étaient pas compris dans les 19,000 talent* (lU miliioos de sestwces) distribués aui soldata.

(t) Pi.irr*HaiiB, Pomp.. tt.

(3) Id. ; CtcénoN. A, I, m. 3.

BUS se disposait à quitter Rome avec sa famille (i). A Rome, cependant, tandis qu'on y attendait avec anxiété son retour, un scandale retentissant avait éclaté dans les premiers jours de décembre (2). La femme de César, Pompeiaj avait une intrigue avec Clodiug, le suborneur des légions de LucuUus; mats la sévère belle-mère faisait une garde sans pitié. Comme Pompeia, à titre de femme du préteur, devait présider la cérémonie de la Bonne Déesse, à laquelle les femmes seules pouvaient assister, Clodius, qui aimait les choses bicarrés et scandaleuses (3); eut la fantaisie de s'habiller en femme et de donner un rendez-vous k Pompeia pendant la cérémonie. Hais il fut découvert. Une société aussi sceptique et aussi incrédule aurait dû rire de ce scandale, d'autant plus que les sujets graves dont le public pouvait s'occuper ne manquaient pas. La frayeur que causait l'arrivée de Pompée venait, il est vrai, de s'évanouir. Débarqué à Brindes il avait, à la joie et au grand étonnement des conservateurs, licencié son armée, et il approchait de Rome avec une petite suite pour demander son triomphe. Hais on recevait de la Gaule des nouvelles inquiétantes : les Allobroges s'étaient soulevés et avaient dévasté une partie de la Gaule narbonnaise (4), que le Sénat, toujours faible et incertain dans la politique extérieure, avait depuis quelque temps abandonnée à elle-même; les Helvètes, qui avaient pris part à l'invasion des Cimbres et des Teutons et qui s'étaient établis autour du lac de Genève, étaient inquiétés par les Suèves et voulaient émigrer

(1) pLDTAiigcE, Pomp.,i3.

(2)Lai(6I, R. A.,m,i6i.

(3) Orchann, g. R., Il, 105.

(4) Dion. XXXVII, *7, *8.

3ii GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

sur les cAtes de l'Océan en traverBant la proviace romaine (1). Mais le parti coaservateor, négligeant tout, ne voulut s'occuper que de Glodius et il prit la chose au tragique : il fallait non seulement punir un sacrilège horrible, mais réprimer par un nouvel exempte, puisque celui de Catilina n'avait pas sufli, l'insolence de cettejeunease qui promettait de devenir encore pins séditieuse et plus dissolue que ne l'avait été )a génération précédente. Le Sénat consulta le collège des pontifes poar savoir si l'acte de Glodius constituait un sacrilège; et, le collège ayant répondu affirmativement (2), il chargea les consuls de l'année 61 , M. Pupiufc Pison et H. Valeriue Messala, de proposer une loi qui fixerait une procédure et établirait un tribunal spécial pour juger un procès aussi grave (3). La proposition d'un tribunal extraordinaire, faite alors que le parti populaire protestait tous les jours contre .la condamnation illégale des complices de Catilina, parut une provocation au parti populaire, qui prit aussitAt Glodius sous sa protection. Une vive agrtatioo contre la loi commença, fomentée surtout par un tribun du peuple de naissance obscure^ Quintus Fulius Calenus, qui désirait faire parler de lui. Par représailles, les conservateurs s'obstinèrent à réclamer la condamnation du sacrilège. L'aventure galante de Glodius déchaîna ainsi, au commencement de l'an 61, une véritable bagarre politique, dans laquelle les hommes les plus éminents furent obligés d'entrer.

César, qui allait partir pour l'Espagne, sa province, dut ajourner son départi mais il profita du scandale

H)Cas.,B.G.,l, i.

(i) ClCÉRON, j4. I., Illt, 3.

(3) H. XIV, ï.

pour divorcer d'avec Pompeia, dont le parentage aristocratiqae lui était plus nuisible qu'utile, maintenaDt qu'il était en guerre ouverte avec le parti arietocratique. Pompée fut sollicité par les deux partis et, bien qu'il se débattit le pins qu'il pût, il dut finir par faire des déclarations qui dans leur ambiguïté parurent plus favorables aux conservateurs qu'an parti populaire (i). CicéroD lui-même ne pût reBteràl'écart; il fut entraîné plus loin qu'il n'aurait voulu par une intrigue singulière de Clodius. Celui-ci, pour obtenir son appui, avait essayé de le faire séduire par une de ses sœurs, la seconde, qui était la femme de Quiatus Metellns Celer (2), et qui avait une très mauvaise réputation. Elle avait, disait-on, acheté un jardin sur les bords du Tibre à l'endroit oà les jeunes gens se baignaient nus, et on lui attribuait un nombre infini d'amants. Mais la femme de Gicéron, Terentia, intervint et, accablant son mari de reproches, le força à lui donner, pour avoir la paix â la maison, la plus grande preuve de fidélité en s'employant d faire approuver la loi judiciaire contre Clodius (3). Celui-ci, furieux, attaqua Cicéron pour sa conduite dans l'alTaire de Catilina et, faisant une allusion malicieuse aux affirmations faites par CicéroD au Sénat, l'appela • l'homme qui sait tout (4) > . Ces attaques arrivaient à un moment fâcheux, car Cicéron avait alors d'autres sujets d'inquiétude et de chagrin. Antoine ne lui envoyait rien; bien plus, comme il avait échoué dans une expédition contre les Dardanes, on voulait à Rome le rappeler, et Cicéron dut intervenir pour lui faire conserver son com-

(l)ClCBBON, A. Ip-UÏ. ».

|2)Pliitihodb,Ci«..£9.

(i) CicÉBOH, A. !.. xiT, s.

mandement (1). Mais la conventLon que Cicéron avait faite arec son collègue s'était ébruitée; le parti populaire commençait à l'attagaer; on prétendait que les chevaliers l'avaient payé pour faire condamner les complices de Catilina. Les attaques de Clodius, l'ayant -trouvé dans cet état d'irritation et d'inquiétude, l'exaspérèrent, et il se jeta pour se venger au plus fort de la mêlée. La loi fut approuvée, mais avec des modïûcations favorables à Clodius et que proposa Calenus. Crassus, un peu tranquillisé maintenant, était pr£t & «ntrer dans de nouvelles intrigues politiques et, sons l'instigation de César, il consentit à débourser de l'ar- ■geut pour corrompre les juges. Les conservateurs, de leur c4té, préparaient contre Clodius les témoignages les plus infamants. Quand le procès eut lieu, Clodius nia effrontément être allé à ta fête de la Bonne Déesse : l'homme que l'on avait surpris était un autre que lui, car il n'était même pas à Rome ce jour-là. César, interrogé comme témoin, déclara qu'il ne savait rien {î); Lucullus vint révéler l'inceste de Clodia avec son frère (3); mais Cicéron Ht une déposition accablante en déclarant que Clodius, ce jour-là, était & Rome et qu'il était venu le voir chez lui trois heures avant le sacrilège (4). Tout le monde croyait la condamnation certaine. Cependant l'or de Crassus fut plus fort que la vérité. Clodius fat absous, à la grande joie du parti populaire et il la grande confusion des conservateurs.

Ils essayèrent de se venger sur César, qui se disposait à partir pour la province. Plusieurs créanciers,

(1) Cicéron,^. I.,I2, 13. It; F. V, SetO.

(i) PLDTAnODE. Ctei., 10.

<3) Ctc^Rox. Pro Mil, ïl. 73. Voy. Ddiihann, 2, 38!. a. ST.

(4) VALiniti) Maiimus, VIII, v, S ; CicïfioN, A. t., m, 4.

subornés par ses ennemis politiques, exhibèrent une liasse de vieilles syngrapAœ (nous dirions aujourd'hui des lettres de change) non payées, et ils le menacèrent, s'il ne payait pas, de saisir les gros bagages qu'emportaient avec eux tous les gouverneurs. Ces menaces étaient assurément le résultat d'intrigues politiques, sans quoi ces créanciers auraient été bien sots de retenir César à Rome, au moment même oiï il allait chercher en province l'argent nécessaire pour les payer. César s'adressa encore une fois à Crassus; celui-ci offrit sa garantie, que les créanciers n'osèrent pas refuser. César ainsi libéré partit aussitôt (i), laissant à Rome Pompée en train de préparer son triomphe, Lucullus au repos désormais et tout à fait retiré, Cicéron en proie, après l'échec subi dans le procès de Clodias, à des inquiétudes grandissantes. Il voyait maintenant le parti populaire, excité par son ennemi, reprendre avec violence toute l'affaire de Catilina, mettre en doute sa bonne foi; affirmer que te 5 décembre on n'avait pas jugé, mais assassiné des citoyens romains. Si au moins, pour compenser cette ingratitude, il lui était venu assez d'admiration d'autre pari! Hais bien des gens qui l'avaient tant applaudi et admiré aux jours de frayear, impressionnés maintenant par l'agitation populaire, commençaient à se demander si Cicéron n'avait pas exagéré le danger. Que faire? Cicéron était trop honnête et trop orgueilleux pour renier son œuvre dans le but de plaire au parti populaire ; mais il n'avait pas non plus le courage ni l'énergie nécessaires pour s'unir aux conservateurs à. outrance.

Cependant, pour le moment, tout était tranquille.

(1) PLUTinauB. CiEt., 11 ; Afpibn, B. C, 11, I.

SeuleB, les nouvelles de la Gaule causèreot ud iostant quelque luquiétude. Il se préparait évidemment une crise k la frontière Beptentrionale de l'Italie, et l'inertie confiante dans laquelle demeurait le Sénat depuis soixante ans vis^i-vis des Gaulois indépendants ne pouvait plus durer. Les peuples de la Gaule étaient divisés par des haines et des guerres de plus en plus violentes et compliquées, dans lesquelles Rome devrait fatalement intervenir un jour ou l'autre, malgré le mauvais vouloir du Sénat. Naguère, les Séquanee, une puissante tribu gauloise, avaient appelé k leur aide, d'au delà du Rhin, un roi germain, Arioviste, qui, avec ses Suèves, les avait aidés à vaincre les Éduens; ceux-ci, qui étaient les alliés des Romains depuis la conquête de la Narbonnaise, avaient, en 61 , envoyé à Rome le druide Divitiacus pour demander du secours. Cicéron lui avait donné l'hospitalité {1). Hais l'inquiétude dura peu; le Sénat se tira d'embarras en décrétant que le gouverneur de la Narbonnaise, qui ne disposait d'ailleurs que de forces militaires très restreintes, protégerait les Éduens contre toute tentative des ennemis (2) ; et bientôt personne ne se préoccupa plus à Rome de ce danger : il y eut un moment d'arrêt pendant lequel les politiciens et les généraux se tinrent en repos; et l'esprit de grandeur qui caractérise cette époque n'était plus représenté par des hommes d'épée, mais par un homme de lettres, un ami de Cicéron, qui habitait un coin caché de Rome et travaillait à une des plus grandes et des plus audacieuses œuvres de ta littérature latine. C'était un certain Titus LucretiuB Carus, modeste rentier probable-

ment, qui vivait à Rome, dans sa petite demeure, des revenus de quelque propriété. Atteint d'une maladie terrible que leB aliénistes appellent la folie alternante ou circulaire, et qui consiste en une succession d'exaltations violentes et de lourds hébétements (i), ce malade de génie avait dû abandonner la politique pour s'adonoer à l'étude ; il vivait au milieu de ses livres, avec quelques amitiés dans les bautes classes, sans ambition, sans désir de richesse, trouvant son plaisir dans la contemplation de l'infini que lui avait décrit Epicure : tout inondé de la pluie des atomes, tout scintillant d'étoiles, tout peuplé de mondes, vibrant dans un énorme effort vital où ïlome et son empire n'étaient plus qu'un petit écueil perdu dans l'immense océan mouvant de l'éternité. Hais Lucrèce n'était pas un simple dilettante qui fuyait un monde plein de passions violentes, pour distraire par d'égoïstes plaisirs intellectuels son esprit malade; c'était au contraire un créateur ardent, un travailleur infatigable, et, dans sa solitude studieuse, un ambitieux aussi insatiable que LucuUus dans le tumulte des camps. Il composait un immense poème sur la nature, en invitant ses contemporains à renverser de leurs trônes les dieux menteurs que l'on avait vénérés jusque-là, et en tentant i lui seul de conquérir, non pas une province nouvelle avec les armes, mais dans un effort titanique de la pensée, la domination spirituelle de la nature. La langue des paysans du LaUum était encore trouble, pauvre, concrète et la versification grossière et impar-

ti) S. Hi^noN.tHf Jnn. 660 U.C. — SfiHi-iNi, Il tuitidio di Luemù. ia R. S. A. I., làa. 4. p. K, s démontrA que ces reiiMignemeota doukés pu saint JérAme et qu'il «fait pris Atae Suétone, sont dignea de foi, Voy. visù Gim, Il luicidio dt Ijttertti», Ptlefm«, i»K. .

faite; m&ii, de même que Lucullus avait osé partir avec trente milles hommes seulement, à la conquête de grands empires, Lucrèce osa faire violence i sa lourde langue maternelle, que bien des gens jugeaient encore inapte à exprimer autre chose que des textes de lois, des compteB d'hommes d'aETaires et des querelles politiques. I) l'amollit, la purifia au feu de bod enthousiasme, la martela longtemps sur l'enclume de la pensée et il parvint à lui donner de la douceur et de la clarté; comme un puissant archer qui tend son arc, il ploya la métrique et tança avec vigueur dans l'infini le vol des hexamètres; puis, avec cette langue et ce mètre il écrivit non pas le résumé aride et versifié d'une doctrine abstraite, mais une philosophie pittoresque et enthousiaste de l'univers; il exprima l'exaltation la plus intense, et la surprise la plu* voluptueuse que l'flme humaine ait jamais ressenties devant la révélation de l'éternel mouvement de la vie universelle; il projeta sur la nature infinie l'ombre et la lumière, la mélancolie et la joie qui passaient dans son esprit malade; il décrivit avec une vivacité merveilleuse les épisodes doux et terribleB de l'exÎBtence, le rire printanier qu'ont après la pluie les prairies verdoyantes, les ébattements lascifs des animaux au milieu des pAturages, le déchaînement des tempêtes bruyantes sur les champs et sur les forêts, les grandes inondations des fleuves, le calme et la colère des mère, les efforts de l'humanité encore animale pour vivre et se civiliser, les horreurs des épidémies et des guerres; les folles terreurs de ta mort, la soif ardente d'amour de tous les vivants, l'éternité et l'identité de la vie qui circule dans l'univerB à travers les formes périssables des êtres. L'exposition de la théorie épicurienne relié tous ces épisodes dans l'unité vivante du grand poème

solennelj presque religieux qui, s'il n'est pas l'œuvre la plus parfaite, est du moins la plus grandioee de la littérature latine, et dans lequel il ne faut pas voir l'œuvre d'un penseur solitaire, détaché de son époque et de son monde, mais un de ces efforts si puissants vers la grandeur, la puissance et la science que tentait partout cette époque-là, dans le monde des réalités et dans le monde de la pensée. Lucrèce, tout autant que Lucullus, que César, que Cicéron est une des figures caractéristiques de son temps. Il y représente l'eiTort héroïque de la raison qui, pour avancer dans la science, détruit les superstitions, les traditions, les religiona. Son poème de la Nature fut une des plus belles créations de Rome; ptiu admiré au début, il traversa les âges, alors que les trophées, les monuments et la gloire de tant de généraux ont été emportés par le temps.

Ll HOHSTBB A TROIS TâTRS

Le mécbant tour que ses ennemis venaient de lui jouer avait encore fait sentir à César combien il était urgent pour lui de consolider son patrimoine, et, à peine arrivé en Espagne, il s'occupa d'y amasser de l'argent. Après avoir recruté dix cohortes nouvelles et les avoir réunies aux vingt qui étaient déjà dans la province, il entreprit des expéditions contre les Callèces et les Lusitaniens ; i) saccagea sans merci leurs villages, même ceux qui se rendaient (i). Comme la province était chargée de dettes contractées pendant la guerre de Sertorius auprès de capitalistes italiens, il appliqua à l'Espagne la politique de Catilina : il décréta une diminution légale des intérêts et se fit donner en compensation de grosses sommes par les villes (2).

A Rome Pompée avait déjà fait élire consul poar l'année 60 son général Lucius Afranius qui allait avoir comme collègue Quintus Hetellus Celer, le beau-frère de Clodius. Mais Pompée différait encore son triomphe pour donner aux trésors conquis le temps d'arriver d'Asie. A la fin de septembre tout fut prêt, et te 29 le

(t) ÂPtOK, a. C, II, 3 : Dios. XXXVIl, SI, S3 : StiâTOHB, Cm»., St; pLVTiiiaDi. Cm., It.

(1) pLDTjtR{i<ni, Cm., It; SoiTONi., Cv*., S4.

cortège se mit tenteinent en marche dans la voie Ap> pieane. Il était précédé de deux grands tableaux où étaient récapitulées les entreprises de Pompée et où il afârmait avoir, avec les tributs des oouvelles provinces, fait s'élever le revenu annuel de la république de 50 â 80 millions de drachmes (1). Après ces tableaux venait d'abord une interminable procession de chars chargés de cuirasses, de casques, de proues de navires des pirates; puis des mulets chargés d'argent et portant environ 60 millions que le conquérant versait au Trésor; puis, disposée avec art, la merveilleuse collection de pierres précieuses de Hithridate ; puis, chacun sur un char spécial, les objets de grande valeur dont on s'était emparé : une table à jeu formée uniquement de deux pierres précieuses d'une grandeur démesurée; trois lits Eplendides;ua lit d'or massif donné par le roi des Ibères; trente-cinq couronnes de perles; neuf vases de table énormes, en or et garnis de perles; trois colossales statues en or de Minerve, de Mars et d'Apollon ; un petit temple des Muses garni de perles et surmonté d'une horloge; un lit dans lequel avait dormi Darius, fils d'istape ; le trAne et le sceptre de Mi thridate; sa statue en argent, son buste colossal en or; la statue en argent de Pharnace; un buste de Pompée composé en perles par un très habile artiste oriental ; d'étranges plantes des tropiques, entre autres l'ébénier. Pendant des heures et des heures la procession des merveilleux trésors du dernier monarque hellénisant de l'Asie se déroula, comme elle put, dans les rues étroites de Rome, sous les yeux d'une foule immense et bruyante, qui endurait le soleil, lapoussière, la cohue, les longues pauses du long cortège; qui paraissait ne pas se lasser

(i) D'environ 38 i environ 6* millions de francs.

354 GRANDKUR ET DÉCADKNCR OK ROHI-:

de voir des choses nouvelles, qui en attendait toajours de plus étonnantes, et qui commentait ou saluait d'exclamations, de cris, d'applaudissements les choses les plus étranges et les plus admirables. Les yeux des femmes brillaient surtout en voyant cea pierres précieuses si nombreuses, si grosses, si splendidps.

Le jour suivant, qui était l'anniversaire de la naissance de Pompée, on fit défiler le butin virant: d'abord de longs groupes de prisonniers de tous les pays, depuis les pirates jusqu'aux Arabes et aux Juifs, tous libres et sans chaînes ; et c'était un pittoresque défilé ethnographique représentant l'immense variété des peuples sur lesquels Rome avait étendu son empire. Puis venaient une foule de princes et d'otages, deux célèbres chefs de pirates, le fils de Tigrane qui après s'être brouillé avec Pompée s'était révolté et avait été privé de la Sopbène, sept fils de Hithridate, Aristobule avec un Qls et deux filles, de nombreux personnages ibères et albanes; puis de grands tableaux figurant des épisodes importants de l'expédition, tels que la fuite de Tigrane et la mort de Milhridate; puis d'étranges idoles des Barbares. Enfin venait le triomphateur sur un char orné de perles; il était vêtu d'une tunique qu'on disait avoir été portée par Alexandre le Grand, et il était suivi d'un splendide cortège de légats et de tribuns à pied et à cheval (1). Mais ce qu'il y eut de plus merveilleux et qui rehaussait pour l'Italie l'orgueil d'être la pre-

(1) Les éléments de cette description sont pria duia Appibn, mth., 116,117; PiWB, H N-, XXXVII, ii. 16, et Ploiarook, Pomp., t5. Ces écrivÙDs cependant ne sont pai d'accord eur les sommes que Pompée aurait versées au Trésor. Plutarque donne le chiffre le plus élevé, £0,000 talents, dans lesquels il comprood la valenr des objets d'or et d'argent. Pline donne la somme plus faible de 100 mllUoni de sesterces. J'^ cheiti U lomme moyama donnés par Appleo.

mière de toutes les nations, c'est que, la procession termluée, le triomphateur, qui affinnait avoir porté jusqu'au bout du moDde les limites de l'empire, quittait le costume d'Alexandre et rentrait modestement, en simple citoyen, à la maison pateraelle.

Mais la fête passée, vers la Qn de l'année 61 et dans les premiers mois de l'année 60, la discorde se déchaîna de nouveau. Pompée désirait toujours se réconcilier avec les conservateurs, et dans ce but il avait demandé à CatOQ les uns disent deux nièces, d'autres deux filles, pour en épouser une et donner l'autre à son flb aîné (i). La fortune de César ne courut jamais plus grand danger. Hais l'intransigeant Caton refusa. Il ne voulait pas mêler les afTaires publiques aux affaires privées et il se défiait de la conversion de cet ancien ti-ansfuge du parti conservateur. Quant au petit monde réactionnaire, il était trop rancunier, et maintenant qu'il ne craignait plus Pompée qui avait congédié son armée, il ne songeait qu'à se venger de lui. Le parti conservateur répondit donc aux avances de Pompée par des attaqi^es violentes. Quand il demanda au Sénat de confirmer les dispositions qu'il avait prises en Orient, il y eut aussitôt de nombreux sénateurs pour s'y opposer. Crassus et Lucutius le faisaient pour se venger, Caton et le parti conservateur pour lui faire perdre le crédit qu'il avait auprès des souverains d'Orient, et aussi peut-être pour mettre en' danger les sommes énormes qu'il leur avaitprêtées (2). Les nouveaux revenus et l'usage que l'on allait en faire furent un autre sujet non moins grave de discorde.' Pompée faisait la proposition raisonnable de donner

(1) PLOTAKaOB, Cal. V., 80.

(I) Dion, XXXVII, 4Bg AFpnK« S. C, It, B,

35S GHANDEtIR KT lt£CADENCE DE ROHK

une partie de cet apport à ses soldats en achetant poor eus des terres en Italie, et de faire bénéficier de l'autre l'Italie en supprimant les douanes d'importation. Le licenciement de soldats que Pompée venait de faire était, avec celui de Sylls, le plue nombreux qui eAt été fait depuis que la milice était devenue un métier des basses classes. Hais comme, même en restant vingt ou vingtcinq ans en Orient, tous n'avaient pas su mettre de cdté les sommes suffisantes pour se suffire à eux-mêmes dans leurs vieux jours, il fallait leur faire une pension en leur donnant des terres, où avec l'argent économisé en Orient ils pourraient construire une petite maison, acheter quelques esclaves et essayer d'une culture lucrative. L'abolition des douanes d'autre part était désirée par toute l'Italie ; car la consommation des vins, des parfums, des meubles, des couleurs, des étoffes, des objets d'art de l'Orient augmentait, même dans les villes secondaires qui s'embellissaient. Si on leur ouvrait les frontières d'Italie, non seulement les marchandises orientales diminueraient de prix, mais on en aurait fini des contestations si fréquentes avec les publicains qui 'affermaient les impAts (1). Aussi Pompée avait fait proposer par le tribun Lucius Flavius une Ibi agraire, et par Hetellus Nepos une loi abolissant les droits de douane pour les marchandises importées es Italie-. Malheureusement cette augmentation de revenus avait éveillé trop d'appétits. Les conservateurs

(l)Dei psMigei deCÉMB, R (.'.,111, xiii, S; III, iixii, S.etde Dion, XXXIX, S9 stUsteot l'eiiateDce de BociétéB depublicaiDi eu Syrie à l'époque de la guerre civile et d&ua les aimësB précédente!. Il temble donc probable que ces sociétés se rormérent A cette époque-li, SDBSilût après la conquête. Je crois que c'est à ces ■oeÛlés que fail allusioa CicdsoN, A, 1, m, i, quand il pKrle de l'a4v«fUieiafeeiinia...,qua ex nomJ veetiffaiibui ptr quinguauiiuM

désiraient que les nouveaux fonds restassent à la disposition du Sénat pour pouvoir augmenter )ei sommes assignées aux provinces et aux dilTérents services publics, dans lesquels tant de sénateurs trouvaient leur profit. La puissante compagnie qui avait affermé les impdte d'Asie proQtait de cette abondance pour demander au Sénat, avec l'appui de Crassus qui probablement en était actionnaire, une réduction du prix convenu, en se plaignant d'avoir offert un fermage trop élevé et en disant qu'elle y perdait (1). Il en résulta des discussions, des intrigues, des querelles envenimées par les baines politiques qui désorientèrent Pompée et qui meurtrirent les nerfs déjà malades d« Cicéroo. Pompée qui, rassassié de succès, était revenu à Rome avait l'intention d'y goûter toutes les jouissances de la gloire et de la richesse, se trouva pris dans une misérable lutte d'intrigues qui l'indignait d'autant plus que, bien qu'il affect&t de mépriser ses ennemis, il ne réussissait pas i les vaincre. Cicéroo dégoûté des conservateurs, inquiet de la haine croissante des démagogues, afQigé de la chute rapide de son crédit, pour ne pas s'attirer en outre l'inimitié des publicains avait pris au Sénat la défense des fermiers de l'impAt; mais il écrivait à Atticus que leur cupidité était honteuse; il tâchait de se rapprocher de Pompée, mais il en avait honte, et pour s'excuser il disait à Atticus qu'il espérait ainsi convertir le chef du parti populaire (â). Il avait enfin publié l'histoire de son consulat écrite en grec (3). Hais voulant, sans le dire ouvertement, se justifier des accusations de Clodius, Il avait raconté, pour montrer qu'il n'avait pas accueilli

(l)Cic., A, I, XVII. 9.

(3)/(f , 10; I, 111,7; II, i, 6.

(3) /d., I, XII, 10.

A la légère les bruits publics, que Crassus lui avait apporté un soir des lettres et des dénonciations contre CatiliDa^ et Crassus qui, la peur passée, était de dou- Teau avide de popularité, était furieux de cette révélation qui le mettait au nombre des persécuteurs de Catilina; Crassus était donc, lui aussi, hostile à Cicéron (1). Cependant, en dehors de l'abolition des douanes (2), les discussions nombreuses qui avaient lieu au forum et au Sénat n'aboutissaient à rien. On n'avait approuvé encore ni l'administration de Pompée en Orient, ni la loi agraire, ni la réduction des fermages; et là-dessus encore des nouvelles plus inquiétantes arrivèrent de la Gaule, Malgré le décret de l'année précédente en faveur des Éduens, les Séquanes continuaient la guerre. Arioviste faisait de beaux présents au consul Helellus (3), et cherchait à se faire reconnaître par le Sénat l'ami et l'allié du peuple romain; les Helvètes paraissaient sur le point de se mettre en marche pour leur émigration et ils faisaient déjà des incursions dans la province (4). A Rome, quand on parlait de la Gaule tout le monde songeait A Breonus, aux Cimbres et aux Teutons. On crut donc un instant que ritalieétait menacée d'une grande invasion celtique. Toutes les autres questions furent écartées, et le Sénat décida que tes deux consuls tireraient au sort les deux Gaules, la Cisalpine et la Narbonnaise ; que l'on ferait des levées; que toutes les exemptions du service militaire seraient suspendues; enfm que l'on enverrait en Gaule trois ambassadeurs pour étudier l'état de choses (5).

(1) Plittarodb, Crau., 13, (t)DioN, XXXVII. SI.

(3)Pline, 0. JV.,II.Livu, (i) CicÉnoN, De div., II, xl (G) Id.. A, I, m, Si.

César cependaDt, vers le milieu de l'année 60, se hâtait de revenir d'Espagne pour briguer le consulat de l'année 59. Les candidats au consulat étaient troiB cette année-là : César; un historien du nom d« L. Lucceius, qui avait longtemps habité l'Egypte et qui était très riche, et un eouBervateur intransigeant, Harcus fiibulus, qui avait déjà été le collègue de César comme édile et comme préteur. Lucceius, qui n'était d'aucun parti et qui désirait seulement être élu, se vit sollicité par les deux candidats qui espéraient lui faire payer leurs frais d'élection; mais César le démagogue populaire l'emporta sur le conservateur intransigeant, et Bibulus fut obligé d'avoir recours à ses amis, qui se cotisèrent pour le défendre (1). Caton lui-même, celte fois, consentit à payer pour Bibulus, tant il redoutait d'avance le consulat de César. César et Bibulus furent élus, et le pauvre miUionnalre qui avait payé les fraie resta sur le carreau. Pour riposter à cette élection, le parti conservateur fit aussitôt décider par le Sénat que ta charge proconsulaire des deux consuls pour l'année 59 consisterait dans la surveillance des forêts et des routes. C'était une petite mission administrative d'importance toute secondaire. On déjouait ainsi d'avance d'une fa^on presque ridicule l'ambition que l'on prétait à César d'appliquer à son tour à quelque partie du monde la politique de Lucullus et de Pompée (2).

Ce qu'étaient exactement alors les projets de César,

(i) CicÉHON, A. I, XVII, 11 ; Sdétome, Cœt., 19.

(I) SvÉïONB, Cat., 19. Je sais ici Suétone, et dod Dion, XXXVII, S*, PLnTABODB, Cie(..13;Poinp.,*7 ; Croij.,14;AppiKK,fl. C.,a,9, qui placent ^vg^nt les électianB la récoaciliatioa de CraBBus et de Pompée par l'intermédiaire de César, Il me p&ralt plus vrai> Bemblable qu'alla »it eu lieu &près les éleclious, car elle dut Atre l'effet d'uD long travail pour lequel César, arrivé i Rome peu de temps avant l'élection, n'aurait pas eu le temps nécessaire.

nous ne le savons pas. Il restait encore à la politique romaine trois grandes choses à entreprendre : la conquête de l'Egypte, l'invasion de la Perse, l'extension de la domination romaine en Europe, du c6té du Danube et du Rhin. Bien qu'une guerre parût imminente. César ne pouvait penser pour le moment à une entreprise en Gaule, car la Gaule cisalpine était échue à Metellus Celer, qui se disposait à aller prendre le commandement de ses légions (1). On ne peut pas admettre non plus que César eût des visées sur l'Egypte, puisque le parti démocratique allait abandonner tes projets de l'année 65 pour se montrer encore plus partisan que ne l'était le Sénat de la conservation de l'iodépendance de l'Egypte. Ptolémée Aulétès était parvenu à accomplir cette conversion miraculeuse. N'espérant plus être aidé par Pompée, il avait conçu l'audacieux dessein d'obtenirprécisémentdes mêmes chefs du parti populaire qui peu d'années auparavant voulaient le voir dépouillé de son royaume cette reconnaissance de son autorité que le Sénat hésitait encore à lui donner. Il était en train de traiter avec Grassus, Pompée et César en leur promettant une somme énorme, six mille talents, s'ils parvenaient à le faire reconnaître par Rome souverain légitime. J'incline donc à croire, mais c'est une simple supposition sans preuves, qu'il pensait alors à la conquête de la Perse, que Lucullus avait autrefois méditée; on avait ensuite engagé Pompée à l'entreprendre, et si tous les deux s'étaient arrêtés sur les frontières de la Perse, l'idée qu'il faudrait conquérir aussi ce grand empire était déjà populaire. Ce qui me confirme dans celte hypothèse, c'est l'empressement avec lequel, quatre ans plus tard. César poussa Crae-

(i) CiCBRON, A, 1, XX, S.

sus à cette entreprise. Quoi qu'il en soit, cette première niaDœurre du Sénat invitait le consul désigné à ne pas se faire d'illusions sur les dispositions du parti conservateur. César se prépara aussitôt à la lutte, mais d'une façon que ne prévoyaient pas ses ennemiB, Ceux-ci s'attendaient à un consulat turbulent; César revenait au contraire aux idées de modération qui convenaient le mieux k son caractère, à son rang social, à ses intérêts, et il imaginait pour combattre le parti conservateur un projetfort simple : réorganiser le parti démocratique de l'an 70, modéré et réformateur, qui avait l'appui des hautes classes aussi bien que des classes moyeunee. AlTaissé d'abord par la faute des hommes et des événements, ce parti avait été enQn détruit par la conjuration de Calilina; on pourrait le faire revivre, si on réussissait à mettre d'accord les cbefs les plus puissants : Crassus, Pompée et Cicéron.

L'entrepriseétaitdirScile; elle n'était pas impossible. Pompée avait besoin que son administration en Orient fût approuvée. Crassus, discrédité auprès des conservateurs par ses projets ambitieux sur l'Egypte, auprès du parti démocratique par son attitude louche pendant la conjuration, désirait regagner la faveur populaire. Quanta Cicéron, il serait content de faire oublier la condamnation des complices de Catilina. César n adroitement pendant les mois qu'il passaà Rome c< consul désigné, qu'il parvint à réconcilier Pompée et Crassus, en secret naturellement, car aucun des trois ne voulait que cette réconciliation fût connue, de peur que leurs puissants ennemis, alarmés, ne redoublassent d'énergie pour les combattre (1). En même temps

(1) Dion, XXXXll, 58.

3Bâ GRANDEUR ET DÉCADENCE DK ROHË

un Espagnol de Cadix, P. Cornélius Balbus, que Pompée avait fait citoyen romaio et qui était l'ami de plusieurs grands personson nages romains, était chargé de traiter avec Cicéron, et de lui proposer une alliance avec Crassus et Pompée. Peu à peu le projet de la coalition devenait plus précis ; ea prenant une attitude conciliante et avec l'appui de Cicéron, de Crassus et de Pompée, César espérait amener à lui les sénateurs raisonnables, qui étaient en majorité, mais que la peur, depuis la conjuration de Catilina, faisait toujours voter pour le petit clan des conservateurs intransigeants; on reviendrait aux belles journées de l'année 70, et les affaires publiques seraient administrées par eux quatre. La grande bataille engagée alors contre la coterie conservatrice n'avait-elte pas été gagnée, au Sénat, aux comices, au forum, par lui, par Pompée, par Crassus et par Cicéron qui marchaient ensemble? Malheureusement Cicéron, qui était rebuté de tout et vivait dans une irrésolution perpétuelle, ne sut répondre ni oui ni non (1). C'était une déception. Mais elle ne compromettait pas tout le projet; même sans Cicéron, l'union de Crassus et de Pompée suffirait i

(1) Cicùno.v, A, II, iii. 9. Let teDlalivesfaiteaauprèi de Cicéron sont pour moi la preuve décisive quels premier deaseia de César éla.it de reconetituer le parti populaire, ami île la légalité, da l'année 70. AluBi la niodéraLioo doot César fit preuve au début da son consulat n'était pas simulée comme le suppose Apmbn, B. C, II. 10, D'&illeura k quoi eût servi à César de dissimuler pendant quelques semaines, s'il était dt-jé décidé k la révolution radicale qu'il fit pendant son coneulat ? Cette politique lut te résultat d'un changement rapide d'intentions et de programme dont on verra la raison. Il me semble en outre peu probable que Pompée et Crassus se fussent unis à Céaar, s'ils avaient su que son consulat se terminerait par une révolution tout A fait d' liquc.

reconstitaer le parti; et cette fois ce serait César qui en retirerait le plus grand avantage. Non eeulement il se serait fait donner un important commandement proconsulaire, mais il aurait exploité sa charge pour faire de l'argent. Il était impossible désormais de jouer un râle politique sans dépenser beaucoup. A son retour d'Espagne César n'avait rien donné à ses créanciers, à ceux du moins qui ne le tourmentaient pas trop; it continuait à devoir plus de deux cent mille livres à Atticus et à être aussi le débiteur de Pompée (1). Ainsi il acceptait maintenant les propositions avantageuses de Ptolémée Aulétès et, en outre, il s'engageait à faire obtenir quand il serait consul une diminution de fermage aux directeurs de la compagnie des impôts d'Asie. Les directeurs devaient en échange lui donner beaucoup de partes de la compagnie (2).

A peine entré en charge, il exprima dans un discours qu'il prononça au Sénat son espoir d'agir en toute occasion d'accord avec Bibulus; et dans plusieurs actes, il témoigna de beaucoup d'égards pour

(I) lia puBage de Cicéhon, .4. VI, i, !S nous moDlre qu'en ruinée 50 Atticus et Pompée étaient créanciers de Cèsai'. Cea crâ&DCes devaient remonter à, une époque vitéi'ieiire au consulat, puisqu'il ne me parait pas vraisemblable que le consul des Gautos se soit fait prêter cinquante talents par AtticuB.

ii) lions connaiaeons cette intrigue par de brèves a1lj»ions de CicÉHON. In Yat , XII, !9. Cicéroa noua apprend que Vatinius en 59 eitorquaàCéearet aui publicains parlai. .. earisiimat, c'est-idire celles de la compagnie d'Asie qui avait profita de la réduction du fermage, li est évident que les publicaina les lui olTrireat en échange de la peine qu'il s'était donnée pour obtenir l'approbation de la loi qui réduisait le fermage. Il me parait donc presque certain que les cartel qu'avait César, et qu'il donna à Vatinius pour le récompeneer de certains services, lui avaient été données à lui aussi, en éch&nge de services t«ndus, par les directeurs de la compagnie.

SSt GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

son collègue (1). Il fit auBsi une réforme admlnistrative qui devait plaire i la classe moyenne, et pour laquelle César mérite aussi une petite place dans l'histoire du journalisme : ce fut lui qui créa à Rome ce que nous appellerions aujourd'hui un journal populaire. Avec la culture et la richesse, la curiosité croissait; on était avide de nouvelles, et beaucoup de gens à Rome cherchaient â gagner leur vie en faisant quelque chose d'analogue à notre journalisme; ils recueillaient les nouvelles publiques et privées qu'ils jugeaient les plus importantes et les plus curieuses; à des intervalles réguliers, de quelques jours, ils les réunissaient en un petit cahier, en faisaient copier par un esclave plusieurs exemplaires qu'ils distribuaient à ce que nous appellerions les abonnés, c'est-à-dire aux gens qui pouvaient payer pour avoir ces fascicules (2). Naturellement les gens riches seuls pouvaient s'abonner. César semble avoir fait décréter qu'un magistrat serait chargé de faire un résumé des nouvelles les plus importantes et qu'il les ferait écrire à différents endroits de la ville sur des murailles blanchies, faisant ensuite passer du blanc sur les nouvelles vieillies pour en écrire d'autres à la place (3). De cette fa^on, le petit peuple luimême pourrait être vite informé de tout. César prit aussi des mesures pour que les comptes rendus des séances du Sénat fussent faits d'une façon

(1) Appibm. fi. C, II, 10 ; Dion. XXXVIII, 1 .

(3) Vay. DADBiiBBHa et Saolio, D, A., I. 50 ; Hdebner, Dt ttitatui poputigue rontoRi aetii. Lipeia, 1S6D; E, Gaetani Lovatblli, / Giornali dei Romani duu 1& iVuctia Anbitogia, 1" DOTembre IBOl. Voy. BusBi CicÉBOH, F. VIII, i, I; VIII, ii, 2; VIII, it, 4: SoËTONE, Cve*.. 20.

(3) Dabbhbebg et Sai^uu, D, A ,, I. âO.

LA CONQUËTK 365

régulière et mis à la coaaaissaDce du public (1). Croyant avoir ainsi bien préparé les esprits, Cés&r proposa une loi agraire, d'après laquelle vingt commissaires seraient chargés ds distribuer aux vétérans et aux pauvres tout ce qui restait du domaine public, à l'exception de la Campanie, et en y ajoutant des terres que l'on achèterait dans des conditions raisonnables avec l'argent du butin de Pompée (2). C'étaient là des propositions modérées et sages (3), et César les soumit au Sénat en disant qu'il voulait entendre les objections de tout le monde. Mais il fut bientdt déçu dans son espoir d'en revenir à la démocratie et aux victoires de l'année 70. Les temps et les esprits étaient trop changés. Les conservateurs intransigeants entraient en fureur quand ils entendaient parler de César et de lois agraires; et les propriétaireB, qui étaient nombreux au Sénat, ceux surtout qui possé* daient des terres achetées pendant les proscriptions de Sylla, redoutaient une loi qui attribuait à vingt commissaires un pouvoir dont il était facile d'abuser. Ainsi les conservateurs parvinrent donc facilement, en donnant tantdt un prétexte et tantdt un autre, à faire ajourner la discuBston de la loi par ce Sénat d'hommes faibles et sceptiques (4). César patienta quelque temps, tandis que Calenus, qui était préteur, et Pubiius Vatinius, obscur aventurier politique, qui était tribun du

(1) DAiiBHBEKa el Saglio, D. A., I, 6i; Voy. Suétone, Ciri.,iO.

(i) Je crois que Cés«r proposa deux lois agraires, el à quelques mois de distance. Les arguments décisifs k mon sens sont les passage* de Cicéiion, A, IT, xvi, 1, S; II, yviii, î; Voy. Sdïtonk, Cor, M; PurtAHOUH, Cal. U., 32 et 33; Appien, il. C, 11. tO; DioM, XXXVIII, Il Napol&oh III, /. C, I, 381. n. 2; LiHSB, R. À., III, 179.

(3) DioM, XXXVIII, i.

36B GRANDEUH KT DÉCADKNCE DK ROME

peuple, proposaient des réformes de la loi judiciaire (I). A la fin, voyant que ni lui ni Crassus ne réuBsiraient à faire discuter la loi par le Sénat, César déclara qu'il la proposerait tout simplement aax comices (2). Les esprits s'échaufTèrent : Bibulus, arec l'aide de Caton et des conservateurs, se mit à faire un violent obstmctionnisme liturgique pour empêcher les réunions du peuple (3); César s'entêta, agita le peuple, et après avoir fait tout ce qu'il pouvait pour gagner Bibulus, il en vint à un expédient suprême. Il appela ouvertement à son aide Crassus et Pompée, qui vinrent au forum et déclarèrent que l'obstructionnisme factieux des conservateurs devrait céder à la force, si la persuasion ne suffisait pas (i). La loi fut approuvée au milieu de grands tumultes; une clause qui y fut ajoutée obligeait les sénateurs à jurer de l'observer fidèlement. Mais ce succès n'était rien en comparaison du changement subit qui se Qt dans les esprits lorsque l'on sut que ces trois personnages, que tout le monde croyait ennemis, étaient au contraire d'accord. C'était la lutte entre Crassus et Pompée qui, malgré les défaites et les scandales, avait permis à la coterie réactionnaire de rester aussi puissante; et leur querelle était si ancienne et si envenimée que tout le monde la considérait comme éternelle. Au contraire, toutd'uncoupetcommeparenchantement, on voyait ces deux ennemis réconciliés et tous les deux unis à César, le chef si redoutable et si populaire de la canaille de Rome. Tout le monde en fut stupéfait. Il était évident que si Pompée, Crassus et César marchaient d'accord,

■ (1) Liicfls, R. A„ 3, S76.

(t) Dion, XXXVHI, 3.

(3) Id., XXXVIIl, 6 ; Aman, B. C, II, 11, (1) Apfibh, B. C, II, 10; PLiTTAiiein, Pomp., tT; Cm., li,

ils disposeraient en mattres des comices et des magis-' tratures, seraient les chefs d'uoe coterie politique toute puissante, et que, sans leur consentement, il serait difficile d'obtenir une charge, un commandement, une délégation ou un emprunt. La majorité des sénateurs ne songeaient qu'aux honneurs, à l'argent et au pouvoir; ils se rangèrent donc comme toujours du côté des plus forts, et s'éloignèrent en foule de ta petite faction des conservateurE intransigeants qui, depuis la mort de Catulus, étaient dirigés par Gaton. il en est des esprits comme des corps qui perdent l'équilibre quand, ayant fait un trop grand effort contre un obstacle, celui-ci vient à céder tout à coup. C'est ce qui se passa pour César. Il avait été prudent et modéré au début; mais enhardi par le succès de la loi agraire et par la révélation inattendue de sa nouvelle puissance, furieux de l'opposition factieuse des conservateurs, cet homme à l'esprit vif et passionné changea de plan : il conçut le projet de fonder à Rome une démocratie analogue aux démocraties grecques, qui dans des assemblées du peuple, et sans Sénat, gouvernerait l'empire à elle seule. Ayant à sa tète trois Périclès pleins d'éloquence, de gloire et de richesse, elle trancherait seule dans les comices, comme elle avait fait en votant la loi agraire, les questions de diplomatie et de finances, dont le Sénat avait été jusque-là le seul arbitre. Un événement inattendu précipita les résolutions de César. Vers la fin de février, Quintus Hetellus Celer, au moment où il allait partir pour la Gaule Cisalpine, vint à mourir, si jeune encore et d'une mort si subite, qu'on accusa sa femme Clodia de l'avoir empoisonné (1)^

(t) GiotROH, Pre Cal. iiiv, US.

3S8 GTtANDEUB KT DËCADENCK DIJ ROHK

Le gouvernemeDt de la Gaule, qui comportait en in6ine temps le commandement de la guerre probable contre les Gaulois, devenait ainsi vacant (1). C'est à ce moment-là, certainement, que César eut l'idée d'obtenir la Gaule, avec des pouvoirs très étendus. Mais le Sénat n'y aurait pas consenti; il fallait, comme l'avait fait Pompée, avoir recours au peuple. César ne perdit pas un instant; il renonça à ses autres projets de conquête, si tant est qu'il en eût formé d'autres; il chercha à faire croire qu'une grande guerre en Gaule était imminente (2), et, profitant de l'impression qu'avait faite la révélation de son alliance avec CrassuB et Pompée, il fit auasitAt proposer au peuple par Vatinius une loi qui lui donnait le gouvernement de la Gaule Cisalpine et de l'Illyrie, avec trois légions, pour cinq ans et à partir du jour où la loi serait promulguée. Il pourrait ainsi, dans le cas oà la guerre éclaterait avant la un de l'année, aller bien vite en prendre le commandement, à l'exemple deLucullus. Grftce à la stupéfaction où le monde politique était plongé, grâce à l'activité de César, à l'aide de Crassus et de Pompée, la loi fut approuvée sans difHcultés et promulguée le 1" mars; mais ce coup à peine réussi. César, rendu encore plus hardi par le succès, en prépara trois autres, non moins audacieux. Il fit recon-

(1) Lancb, R. a., m, 283 a vu la iJaiMD qui eiiata entre la mort de Q. Hétellus Celer el la loi qui donnait auBsitât à César le gouvernement de la Gaule Clselpine. Il me semble que c'est de cette fgicon seulemeot que l'on peut eipllquer que Cèiar eut l'ifnpmum à partir du 1" mars G9, et que la Gaule narbonnaise lui fut donnée plus tard par le Sénat. Ci^aar se Ht donner le commandement immédiatement aprâs la mort de Météllus, pour déjouer les intrigues dea conservateurs ; la loi dût £tre promulguée le 1"' mars. Les anlrei tentatives qui ont été Taitei pour expliquer la chose sont peu satisfaisantes.

(2) CicÉftON.Jii Val., III. 30. Voy. Lanob, S. A., 111,28!.

naître par le peuple comme ami de Rome Ptolémée Aulétès, roi d'Egypte, et il partagea avec ses amis la récompense qu'il en reçut; il fit accorder par le peuple la réduction des fermages que les publicains demandaient au Sénat; enfin, il fit approuver par le peuple l'administration de Pompée (1). Les /lartes de la compagnie des impôts d'Asie furent en hausse au bout de peu de jours (3). César marchait de succès en succès; il profita avec une fiévreuse activité du bon moment, et il ne s'arrêta même pas après l'approbation de ces lois. Dans le but d'affermir pour longtemps la puissante alliance, il fit épouser à Pompée au mois d'avril sa fille Julia (3), qui était fiancée à Servilius Cepion; celui-ci, comme compensation, épousa )a flile de Pompée. Puis, vers la fin d'avril (4), César proposa une seconde loi agraire, d'après laquellele territoire de la Campanie, dont l'État retirait un revenu considérable, serait aussi distribué à des citoyens pauvres ayant de ta famille. Cette lot avait pour but d'appauvrir le Trésor et par suite le parti conservateur, qui, grJlce à la puissance dont il disposait au Sénat, s'était souvent servi des fonds publics pour défendre ses intérêts; mais elle eut surtout pour effet d'achever la révolution agraire commencée par Spurius Thorius en 148, et elle détruisait tes derniers vestiges du communisme en Italie.

(1) Dion. XXXVIII, 7 ; Appiih, B. C, 11, 13 ; Sdétone, Cm., M.

(S) Cela semble résulter du passage de Gic, /m Vat., m, 39 : partt» Mo temport (en 59) earUiimat,

(3) CicÉRos, .4, II, ivii, 1; Apfien, B. C, II, 11; Plotibowe, CtEi., 14. C'est seul emeat après le succèa imprévu de l'alliance qu'on dut avoir l'idée de ce mariage, puisque la jeune 011e avait déji été Qaocée à un autre. Cela montre bien que ce succès était iiMipéré, et que la politique du consulat fut fort différente de M qu'on avait cru pendant les mois précédents.

(*) CiCÉBON. A, », 18. 1.

Le Sénat n'avait jamais été attaqué avec autant d'audace dans ses prérogatives les plus ancienoes et les plus sacrées. Qu'étaient en comparaison de ces attaques celles pour lesquelles avait péri Caius Grac- .chus? Mais César allait maintenant jusqu'à négliger de convoquer le Sénat; il agissait, il se montrait partout comme le maître de Rome (1), sans que personne pensât à faire une opposition sérieuse. Des récriminations inutiles, des bons mots, des tentations isolées et vaines : voilà tout ce que les classes conservatrices savaient opposer aux coups d'audace de ce révolution* naire. Bibulus, en ergotant sur des points liturgiques, avait déclaré nulles toutes les dernières délibérations et il ne cessait de lancer contre César, contre Pompée et contre Crassus les édits les plus violents. Varron avait appelé l'alliance de César, de Pompée et de Crassus le monstre à trois tètes, et le mot avait Tait fureur dans les salons aristocratiques de Rome oii du matin au soir on médisait des trois chefs de la démocratie victorieuse : de Crassufi, l'usurier hideus qui vendait son vote en plein Sénat et recevait moyennant finances des criminels dans sa maison; de Pompée, le ridicule vainqueur de guerres sans batailles et qui avait épousé la fille de l'homme qui l'avait trompé avec sa première femme; de César, le complice de Catilina et le mignon de Nlcomède. Dans la classe moyenne, dans la haute classe, parmi les gens riches et cultivés qui, sans prendre part aux querelles politiques, les observaient en juges impartiaux et suprêmes, l'immense puissance du triumvirat attirait sur César, sur Crassus et sur Pompée une grande partie de cette aversion qui à Rome comme dans toutes les démocraties était tou-

(1) SoiTONI, C<Et., SD.

jours réservée au parti et aux hommes, quels qu'ils Tuesent, qui détenaient le pouvoir. On se pressait, au point de ne plus pouvoir passer aux angles des rues où étaient exposés les édita furibonds de Bibulus qui devenait presque populaire (l). César et Pompée furent souvent reçus très froidement à des fêtes et à des cérémonies publiques (2). Les jeûnes gens des hautes classes affectaient un grand mépris pour la démagogie vulgaire que César avait définitivement établie à Rome (3). Cicéron, lui-même, écrivait à Atlieus que Pompée aspirait certainement à la tyrannie, et que la république se changeait en monarchie, par la lâcheté des grands et l'audace de quelques ambitieux. 11 était particulièrement affligé d'être tombé au rang de personnage secondaire {4} par sa répugnance sincère pour la tyrannie démagogique, par son épouvante devant l'audace croissante de Clodius, que Crassus. Pompée et César protégeaient ouvertement et qui demandait à déchoir du rang de patricien à celui de plébéien pour devenir tribun du peuple. Les difRcuttés légales étaient grandes, mais César vint à son secours, et avec une lex curiata de arrogatime parvint à te faire plébéien. Il serait certainement élu tribun l'année suivante (5).

Cependant tant de malveillance et de rage ne semblait avoir aucun effet. Pompée, il est vrai, qui avaitcru comme en l'an 70 devenir le chef d'un nouveau parti populaire, composé d'hommes distingués et amis de la légalité, avait été un peu surpris de se trouver

(1) CicBRON, A, II, xtx, 2 : II, XX, i ; II, xxi, t. («) H., K1X.3.

(4) M., xï:i, 2.

(5)La«gb, B.A..[U.m.

372 GRANDKUR KT DÉCADKMCb: DK ROME

avec César et Crassus à la téta d'une démagogie qui répugnait à son tempérament d'aristocrate. Par exemple la pensée que Rome tout entière pouvait répéter contre lui les violentes invectives de Bibulus lui était insupportable (!)■ '1 ^tait aussi un peu effrayé de l'audace de César et il cherchait par d'habilea sopbismes à séparer leurs responsabilités (2). Mais Crassus, plus sceptique et plus égoïste, jouissait de Ba nouvelle puissance, et César, de plus en plus hardi et fougueux, était le maître à Rome, sans que ni l'un ni l'autre tût beaucoup gêné par la malveillance des hautes classes. Personne ne leur faisait plus d'opposition; personne n'osait répéter en public ce que tout le monde disait dans les réunions privées. Il venait peu de monde aux rares séances du Sénat, et encore moins aux réunions du parti conservateur, qui se tenaient â la maison de BibuluB, tant il était réduit (3). Cicéron, dans ses lettres i Atticus, flétrissait en termes violents la lâcheté des sénateurs; mais il faisait comme les autres (4). Cependant si le parti démocratique n'était pas, comme le prétendait Catoo, composé uniquement d'ivrognes (5), César, Pompée et Crassus n'étaient que les chefs d'une clientèle politique détestée des hautes classes qui possédaient la richesse et la culture. Comment cette clientèle pouvait-elle triompher dans une république libre ou les fonctions étaient électives? Quel mystérieux maléfice détruisait tout d'un coup la force des classes supérieures et de cette assemblée

(1) Cicéron, J, 11, xxi, 3.

(S) H, un. 2.

(3) Appiin, B. C, 11, 12. Ce qu'Appien appelle powX^ e»t usurenMDt U réunioD des fidèles de Catoa. Bibulus ne pouvait pas KToir une maison aiiez grande pour y réunir tout le Sénat.

<*) Voy. Cicéron. A, II, iv, ivi, ivii, th.

(S) Sdrtonb, Cat., SS.

qui avait, peadant tant de siècleB, gouverné le petit Latiurn d'abord, puis l'Italie, puis un immense empire mondial? C'était le mercantilisme qui avait achevé son œuvre dévastatrice et ruiné les vieilles institutions. Dans l'ancienne société agricole, aristocratique et guerrière, le Sénat avait eu son énergie et son autorité, tant qu'il avait été l'organe d'une classe unique qui dirigeait toutes les autres; de cette aristocratie de grands propriétaires, dont toute l'éducation avait trait à la guerre et à la politique; qui était soumise à une forte discipline dans la famille et dans ta société; qui était d'accord sur le peu de questions essentielles que comportait une politique simple dans une civilisation simple. Hais avec l'impérialisme et les progrès de l'esprit mercantile, du luxe, des jouissances; en un mot de ce que l'on a l'habitude d'appeler la civilisation, les vieilles traditions s'étaient perdues; les passions personnelles, la cupidité, l'ambition , la débauche s'étaient développées, et elles avaient distrait des alTaires publiques bien des gens des hautes classes. On ne voyait plus de citoyens comme ceux du vieux temps, disciplinés, prêts à exercer les charges publiques, tous coulés dans le même nfoute; mais au coptraire une inSnie variété d'hommes, dont chacun était avide de certains plaisirs, porté & certaines occupations ou à certains vices; dont nul ne voulait plus augmenter ses fatigues ou intefrompre ses plaisirs en s'occupent des affaires publiques; tous trop occupés chez eux, U'op égoïstes et aussi trop différents les uns des autres pour pouvoir travailler ensemble dans un intérêt commun à tous.

C'est à cette époque justement qu'apparut à Rome pour la première fois un grand poète lyrique, dont les vers passionnés et personnels reflètent cette grande

iU QttANDEUR ET DÉCADENCE DE BOHE

crise morale et sociale de la république. Gaius Valerius CatuUus, né en 84, d'une riche famille de Vérone (1), avait reçu une admirable éducation littéraire; puis il était venu à vingt ans à Home où, iatroduit par Cornélius Nepos dans la haute société, il avait bientôt connu tous les hommes célèbres, les riches marchands et les grandes dames; et tout en continuant & acheter des livres et è. étudier, il s'était mis à mener une vie galante effrénée ; il avait dépensé sans compter, fait des dettes, se querellant avec son père trop avare. Il était ainsi tombé passionnément amoureux de la très belle et très lascive Clodia, femme de Hetellus Celer. Cette conquête lui avait coûté d'abord peu de peine, car les transports frénétiques du jeune homme ingénu durent plaire à Clodia, comme une distraction agréable après tant de brutales amours. Mais tandis que cette relation n'était pour Clodia qu'un caprice fugitif, elle devint pour le jeune poète une passion violente, Jalouse et exclusive, qui avec une femme si légère et capricieuse l'obligea à passer son temps en querelles et en réconciliations, en injures et en supplications, ea désespoirs et en résignations (2). Pour se consoler au milieu de ces tourments, Catulle eut recours & son merveilleux génie poétique, et dans des vers d'une sincérité presque brutale, d'une puissance et d'une variété merveilleuses de rytbme, de motifs et d'expression, il traduisit tous les instants les plus frivoles et les plus douloureux de sa vie : les appétits des sens violents et soudains; les douces con- Sdences de l'amitié; les tristesses comiques d'un homme qui a des dettes; la mélaucolie des départs

pour de lointains voyages; le deuil d'un frère mort . jeune en Asie ; les mots grossiers dee colères soudaines et passagères; les souvenire attendris et fugitifs quand, au milieu du tumulte de Rome, il pensait à son beau lac de Garde bleu, solitaire et tranquille, à sa petite maison de Sirmion qui l'attendait comme une vieille nourrice attend un fils vagabond qui s'est égaré dans an monde immense et lointain; l'amour enfin, l'amour violent et jaloux, avec ses tortures, et l'insoluble contradiction qui lui rongeait le cœur : ■ Je hais et j'aime. Peut-être me demanderez-Tons pourquoi? — Je ne le sais pas, mais je le sens et mon mal me dévore (1). ■ La poésie de Catulle nous aide à expliquer le succès de la révolution politique accomplie par César pendant son consulat. Des accents aussi personnels et aussi passionnés n'étaient possibles qu'à une époque où les classes cultivées n'avaient plus d'autre but que la recberche des plaisirs les plus variés, la richesse ou l'amour, le jeu ou la philosopbie, et abandonnaieot les affaires publiques à une classe de politiciens professionnels dont la majorité étaient toujours au service du parti qui semblait le plus fort. Maintenant que César avait usurpé à l'improviste par un coup de main les pouvoirs du Sénat, la plupart des sénateurs avaient trop peur de tomber en disgr&ce auprès des trois chefs de la démocratie que leur union rendait si puissants; Caton et Bibulus essayaient en vain d'organiser une opposition; les hautes classes, mécontentes, mais inertes, se courbaient sous le joug de la tyrannie démagogique. Seul Lucullus voulut un moment faire de l'opposition aux triumvirs ; mais César le menaça de lui intenter un procès au sujet du butin qu'il

(1) Catulle, SS.

376 GRANDi':UR ET DÉCADENCE DE BOHE

. avait Tait dans les guerres d'Orient, et il oe dit plus rien.

Cependant César qui, au fond, était nn bomme prudent ne se faisait pas d'illusions. Il comprenait bien qu'une puissance acquise si brasquemeot pouvait se perdre encore plus vite. 1! avait fait approuver une série de lois révolutionnaires; mais il savait que dès qu'il aurait quitté Rome, les conservateurs chercheraient à les annuler. Aussi, avec une activité vraiment admirable, il travailla pendant le reste de l'année à consolider la puissance du triumvirat. Il fallait avant tout faire élire consuls pour l'année suivante des hommes qui lui seraient dévoués, à lui et à ses amis. On choisit en eiTet comme candidats Aulus Gabinius, qui était tout dévoué à Pompée, et Luciua Calpurnius Pison, issu d'une ancienne famille noble, mais qui s'avait pas gardé l'empreinte de sa race. Son père, ayant perdu sS fortune, s'était mis dans les affaires, avait gagné de l'argent dans les fournitures militaires À l'époque de )a guerre sociale, et avait épousé une riche plébéienne, fille d'un marchand de Plaisance (1). Pison, autant qu'on en peut juger, était un homme intelligent, mais prêt à entrer au service de n'importe ■quel parti pour arriver à la fortune et aux honneurs. César, pour être plus sûr de lui, se Sanga à sa fille Calpumie. Il était, en outre, nécessaire d'éloigner de Home le plus grand nombre des conservateurs de marque et de disposer dans les comices d'une majorité sur laquelle on pût compter, afin que même quand César serait au loin, le parti conservateur ne parvint pas à faire abolir par le peuple ce que lui, César, lui -avait fait approuver. Étant donné l'égoTsme ciriqae et

(t) CiCBRON, /n Pis.,\xxvi, 87.

LA CON<ÏUÉTE 377

!a malTeillance des hautes classes et .des classes moyennes, ce n'était que dans Itr populace paurre et grossière, parmi les mendiants, les artisans et les affranchis que l'on pouvait Irouver des essaims d'électeurs sArs et prêts à voter sur les ordres d'un chef. Toutefois les événements des dernières anoées montraient quel danger il y avait à trop se lier à une plèbe éparse et mouvante comme le sable de la mer. César eut alors l'idée d'eu organiser au moins une partie en un véritable corps d'électeurs; et ayant besoin d'un homme pour cela, il choisit habilement Clodius, chez qui l'orgueil aristocratique de ses ancêtres s'était transformé en une passion pour tout ce qui est brutal et vulgaire et qui aimait à fréquenter les voleurs, les ruflQans et la lie des tavernes. César lui proposa son appui pour le faire élire tribun du peuple, à la condition qu'il deviendrait son grand agent électoral. Clodius accepta par ambition, pour être peadant un an le maître à Rome comme tribun, et pour se venger de Cicéron, contre qui il nourrissait une haine féroce depuis la déposition qu'il avait faite dans l'affaire du sacrilège.

Hais Bibulus renvoya les élections de juillet en octobre. Cependant Cicéron, qui était revenu de la Campante vers le commencement de juin (i), voyait son crédit renaître rapidement au milieu de cette agitation. Pompée ne manquait pas une occasion de se montrer gracieux pour lui <2) ; César lui proposait de le nommer son général en Gaule (3), tous les deux désirant ne pas l'avoir pour adversaire; les hommes de l'oppositiou, les mécontents, les conservateurs,

(0 Dromann, g. R., II, £30 ; V. 16.

(î)Cio.,^ ,11, «x, *.

(3)/d.,iïiH, S; jI-, II, XII, B.

les jeuoes geas assiégeaient sa maison comme aux temps de Gatiliaa. On semblait croire qu'il était le seul homme capable de rétablir la constitution (1). Il n'y avait que Clodius qui emplissait Rome d'iaTectives et de menaces contre lui (2). Mais Cicéron était fatigué et en proie à des doutes continuels. Les flatteries de César et de Pompée avaient peu de prise sur lui, car son aversion pour la tyrannie démagogique était profonde et sincère; il n'avait pas non plus le courage d'entreprendre une opposition énergique : il était toujours ondoyant, tantôt impatient de grandes batailles, tantôt découragé par l'inertie des conservateurs (3). Dans leurs réunions privées ils disaient tous du mal de César; mais ils n'osaient rien dire, ni rien Taire en public. Un seul des candidats pour l'année 58 avait refusé de prêter serment à ses lois. En outre, les menaces de Clodius commençaient à inquiéter Cicéron au point de lui faire oublier les malheurs publics. Il en avait parlé À Pompée, qui l'avait rassuré en lui disant que Clodius s'était engagé auprès d'eux à ne rien faire contre lui (4). U avait été tranquillisé pour quelque temps; mais bieutdt son inquiétude recommença quand il vit Clodius continuer ses invectives. 11 écrivit à Atticus de venir vite à Rome pour s'informer des intentions de Clodius par l'intermédiaire de Clodia, avec qui Atticus semble avoir été fort lié (5). En réalité Clodius trompait Pompée : il voulait faire condamner Cicéron à l'exil en l'accusant d'avoir fait exécuter illégalement les complices de Catilina;

(1) cic.,^.,n, iiu,

(2) Id., n. !.

(3) Id.. lïiii, 3; ilil.

(4) Id., XI, i ; xiii, a

(5) Id.. lui, 4 et 6.

LA CONQOÉTE 370

tuais il était assez rusé pour cacher à tous ses intentions, sachant combien il était difficile de chasser de Rome un orateur aussi célèbre, et il Youlait le prendre à l'improTiste (1).

Sur ces entrefaites César proposa une loi fort précise et fort bien faite, quoique d'une application difficile, sur les abus des gouverneurs, et il Ût proposer par Vatinius qui fut payé de ses peines avec des parte» des sociétés de publicains une autre loi qui l'autorisait à amener à C6me cinq mille colons jouissant du droit latin (2). Il intervint encore, semble-t-il, pour faire donner par le Sénat au roi des Suèves, Arioviste, qui était en guerre avec les Éduens, le titre d'ami et d'allié, ce qui prouve combien était incertaine et contradictoire cette politique de Rome, qui se déclarait à la fois l'amie de deux adversaires. Hais Pompée était hésitant; il regrettait d'être entré dans la mêlée des partis. Cela inquiétait César, et pour triompher de ses hésitations il eut recours à une habile tromperie : il fit croire à Pompée que la noblesse romaine tramait un complot contre lui, Vatinlue persuada à un agent provocateur du nom de Vétius de pousser certains jeunes gens frivoles de l'aristocratie à ourdir une conjuration contre Pompée, puis a la dévoiler. Vétius en parla au fils de Scrihonius Curion ; mais celui-ci, plus rusé, le dit aussitôt à son père, qui dévoila tout à Pompée. Vétius, mis en prison, dénonça plusieurs jeunes gens, entre autres Brutus, fils de Servilia. Il n'est pas impossible, et cela prouverait que cet agent provocateur se connaissait en hommes, que Vétius ait en effet parlé de la chose à Brutus, et que Brutus ait commis une imprudence. En

tout CM Serrilia s'empressa d'aller trouver César, qui alla voir Vétius daos sa prisou; puis César réuoit le peuple et Ût amener Vétius, qui raconta la longue histoire d'un complot où i) o'était plus question de Brutus, mais où au contraire de vagues accusations tombaient sur des hommes puissants du parti conservateur, sur Lucullus, DomitiuB ^nobarbus, Cicéron lui-mâme. Puis il ne fut plus question de la chose. Oa prétendit même que César avait fait tuer Vétius dans sa prison (1).

Au mois d'octobre, Pison et Gabinius furent élus consuls, Glodius tribun du peuple ; différents conservateurs, parmi lesquels Lucius Domitius jËnobarbus, préteurs. Peu de temps après, le Sénat où le parti conservateur avait perdu une grande partie de son pouvoir ajouta, sur la proposition de Crassus et de Pompée, à ce qui avait été donné & César, le gouvernement de la Narbonnaise, avec une légion (2). Sûr désormais de son commandement proconsulaire, César s'occupa de consolider déûnitivement son pouvoir au forum, en organisant à Rome la Tammany Hall de l'antiquité. A peine entré en charge le 10 décembre, Clodius annonça une série de lois, toutes plus populaires les unes que les autres, et qu'il avait certainement préparées d'accord avec César. C'était d'abord une loi sur les blés d'après laquelle les citoyens pauvres seraient fournis de blé par l'État, non plus à un prix de faveur, mais gratuitement; puis une loi qui permettait au peuple de se réunir et d'approuver les lois tous les jours de

(1} DioM, XXXVlll, 9 ; CicÉKoN, À., Il, ucv ; Suétonk, Cœt., 20; CicËRON, In Vol., lu, 11. La. chose n'est pas in^rki semblable, mais cen'est qu'uae conjecture. Les textes sur cepolat sont très coufaB.

(i) DioM, XXXVlll, S; SuùTONB, Cœt., £2; Cicbron, Proe.

fête; enQn une loi qui accordait une liberté entière d'association aux classes ouvrières de Rome (I). Certains conservateurs, et Cicérou lui-même, voulaient s'opposer énergiquement à ces propositions; mais Giodius les trompa habilement et les amena à rester tranquilles en leur donnant à entendre que s'ils consentaient à approuver ces lois, il n'attaquerait plus Cicéron (2). C'est ainsi que dans les premiers jours de l'an 58 tout fut approuvé sans opposition. Aussitôt, par une nouvelle loi Clodius fit donner par le peuple à un de ses clients, Sextus Clodius, homme d'une famille obscure et pauvre, la mission de dresser la liste de ceux qui seraient admis à la distribution gratuite du blé (3).

Il arriva alors une chose fort curieuse et que l'on n'avait pas prévue. Beaucoup de boutiquiers, de colporteurs, d'artisans qui avaient des esclaves, dont l'entretien était fort cher à Home à cause du haut prix du blé, les affranchirent pour en faire des citoyens qui seraient nourris par l'État (4), ce qui compensait largement le maître de la diminution de ses droits qu'entratoait l'alTranchissement. Ainsi le nombre de ceux qui eurent droit aux distributions augmenta rapidement, car Sextus ne se montraitpas sévère pour mettre les noms sur les listes; le petit peuple profita largement de cette loi, et cela accrut la popularité de César, de Pompée, de Crassus et de Clodius. Celui-ci, avec l'aide de Sextus et des consuls, organisa facilement dans la plèbe ouvrière de Rome et pour chaque quartier un grand nombre de sociétés à la fois ouvrières et

(i) L4N6E, R. A.. III, S8B et suit.

(2) Dion, XXXVlll, It.

(3) Cic^RON. De dom., \, 15.

(4) Dion, XXXIX, 24.

électorales; il les divisa en décuries, organisa ainsi des troupes d'alTrancbis et même d'esclaves ions les ordres de caporaux prits à les conduire voter au premier ordre re^n (1). Cette armée électorale recrutée dans le petit peuple cosmopolite de Rome, et semblable à celte que la Tammany Hall recrute dans la plèbe cosmopolite de New-York, était au service de la clientèle de César, de Crassuset de Pompée, etelieétaitentretenue par l'État, grâce à la loi sur les blés. Pour pouvoir faire cette distribution de blé, Clodius fit approuver par le peuple une loi décrétant la conquête de Chypre et la confiscation des trésors de son roi, sous le prétexte que celuici continnait à venir en aide aux pirates (2).

Clodius, qui avait ainsi servi les triumvirs arec zèle et habileté, voulait avoir sa récompense : la condamnation de Cicéron, que César, Crassus et Pompée, auraient voulu éloigner de Rome, mais d'une façon honorable. César, déjà sorti de Rome et sur le point de partir pour la Gaule, lui offrit même de nouveau de le prendre pour légat. Hais le rusé Clodius, qui avait assuré à plusieurs reprises les trois chefs du parti populaire qu'il ne voulait qu'épouvanter Cicéron. attendit qu'il eAt organisé ses associations électorales, et alors, à l'improviste, comme un animal aux agnets qui se précipite sur sa proie, il proposa une loi qui menaçait d'interdiction quiconque condamnerait ou aurait condamné à mort un citoyen romain sans qu'il ail pu en appeler au peuple (3). C'était justement le cas des complices de Catilina. ëq même temps, pour engager les consuls è. lut permettre de persécuter

(1) CicÉKOv, Pto Sext., iv, 34 ; xiv, ES, In Pii., v.ll; Dtdomo. XII, 54 ; P. rtd. in $en, xiu, 33.

(8) TtTi-LiTE, P«r., 104 ; Cicéron, Pto Sext., 16, 57. (3) Lanob, R. a., 3, i9S.

LA CONQUIÎTE 383

librement Cïcéron, Clodius proposa une lex de pnrindis d'après laquelle, en dépit de la récente toi de César, la Macédoine était attribuée pour cinq ans à Pison et la Syrie à Gabinius, avec le droit de faire la guerre en dehors de la province et de rendre la justice chez les peuples libres (1). Cicéron et ses amis tentèrent de résister; une députation de sénateurs et de capitalistes se rendit auprès des consuls; CicSron demanda à Pison, à Pompée et à Crassus d'intervenir; ses amis 'essayèrent de convoquer des meeting» populaires, pour protester contre la loi de Clodius. Tout fut inutile. Pompée, Crassus et César se plaignirent de Clodius qui les avait si habilement trompés, et qui les faisait en partie responsables de ce scandale, car c'en était un que l'exil d'un citoyen aussi illustre; mais ils n'osèrent pas entrer en conflit avec le tout puissant démagogue. Crassus se borna à laisser agir à sa place son fils Publius, Jeune bomme d'une grande intelligence et de nobles aspirations, qui devait partir pour la Gaule avec César et qui avait une admiration passionnée pour le grand orateur. Mais le public, intimidé par Clodius et découragé par le silence des trois chefs de la démocratie, n'osa rien faire en faveur de Cicéron. Frappés par ce coup imprévu, ses amis durent lui conseiller de se soumettre pour le moment à son malheur, et de s'exiler lui-même, avec l'espoir d'un retour prochain et honorable. Cicéron commença par se désespérer, par protester, par refuser; puis, vaincu par la nécessité, il prit le seul parti sage qui lui restait, et il quitta Rome dans les premiers jours de mars de l'an 58. Quand il fut parti, Clodius fit confirmer son exil par

(1) Plotarode, Cte., 30 ; Lansb, H. A., 293.

384 tiKANUKUR ET DIXAUENCE DE ROME

une loi, et il détruisit ses maisons et ses villas (1) Peu de temps après. César qui avait reçu des nouvelles inquiétantes de la Gaule, s'éloignait aussi de Rome, et Caton partait pour Chypre, Clodius l'ayant chargé par une loi de celte entreprise. César emmenait en Gaule beaucoup d'amis qui allaient servir sous ses ordres dans son armée; parmi eux étaient Lafaienus, le tribun de l'an 63; Mamurra, chevalier de Formie, qui probablement avait été jusque-là fermier de l'impôt, et qui allait être son chef du génie, et Publius, fils de Crassus. Quant à Caton, il avait hésité à accepter la mission extraordinaire de Chypre. 11 comprenait bien que Clodius ne cherchait pas à lui ménager des honneurs; mais qu'il voulait éloigner dé Rome le chef du parti conservateur, de façon à affermir la puissance des triumvirs et la sienne. Considérant toutefois que Clodius lui aurait fait un procès pour désobéissance à un ordre du peuple, et que d'autre part il ne pouvait plus rien faire à Rome, tandis qu'à Chypre il assurerait du moins à la caisse de la république les trésors du roi que l'on allait saisir, il se décida à partir, emmenant avec lui son neveu, Marcus Brutus, k qui, après l'affaire de Vétius, il convenait de faire un voyage. C'était un jeune homme qui aimait les études avec passion et qui avait déjà à Rome une belle réputation, tant à cause de ses goâts studieux que pour la pureté de ses mœurs, chose rare dans la jeunesse débauchée de cette époque-là.

(1) Lange, A. A.. 111. 291 et»uiv.

Le luxe faisait alors eo Italie de nouveaux progrès. Lucullus, à sOD retour, avait sinon absolument abandonné, négligé du moins la politique, comme si sa mission historique était terminée; mais il s'en était donné une autre. Après avoir suscité chez le peuple romain la passion des grandes conquêtes il enseignait au pays, mattre inconscient du luxe et de la magnificence, l'art d'employer ses richesses. Avec une ardeur étonnante et qui croissait au lieu de diminuer avec la vieillesse, cet homme qui avait vécu pauvre et sobre pendant cinquante ans, jusqu'à ce qu'il eAt conquis les immenses royaumes et les trésors de deux souverains d'Orient, étonnait alors l'Italie en étalant un luxe asiatique, comme il l'avait étonnée autrefois par l'audace de ses expéditions. Avec l'argent de Hithridate et de Tigrane il s'était fait construire dans cette partie du Pincio qui s'appelle aujourd'hui la Trinité du Mont, dans l'espace compris entre la via Sistina, la via Due Macelli et la via Capo le Case, une magnifique villa avec des palais, des portiques, des salles, des jardins, des bibliothèques, et ornée tout entière d'œuvres d'art merveilleuses(l). Il avait acheté

(1) Lânliani, dans B. C„ 1S91, p. 150 et auiv. ; Gilbert, 7. R.,

l'Ile de Nisida et il en avait Tait un délicieux séjour en y dépensant des sommes énormes (1). Il avait construit une villa à Baîa et acheté de vastes terres à Tusculum; il y construisait non pas des fermes vulgaires, mais de splendides palais avec des œuvres d'art et des salles à manger magnifiques (2); il y faisait travailler un grand nombre d'architectes grecs (3); il invitait en foule les amis, les savants, les artistes grecs à des repas magnifiques préparés par les meilleurs cuisiniers de Rome, et où il satisfaisait sa gourmandise sénile, l'unique passion des sens qui se (M réveillée chez un homme qui avait tant attendu pour se donner au plaisir. Au milieu de ces banquets somptueux, le vieillard ne se doutait certes pas qu'après avoir créé cette politique dont la gloire devait revenir presque tout entière à César son nom resterait célèbre à cause de ces profusions, que la postérité oublierait qu'il avait apporté i l'Italie le cerisier, qu'elle méconnattrait l'importance historique de ses conquêtes en Orient, pour ne se souvenir que des festins qu'il offrait. Cependant avec ces repas, avec ces constructions, avec tout ce luxe, Lucullus continuait la mission historique qu'il avait commencée en faisant la conquête du Pont, en pillant des métaux précieux et en capturant des hommes. Par l'exemple qu'il donnait dans sa vie privée, il propageait dans l'Italie aux mœurs simples la civilisation gréco-orientale, industrieuse, cultivée et sybarite.

Et en effet le changement s'accélérait autour de lui, et l'assimilation des esclaves orientaux, qui allait

III, 376, n. 3 ; BoRstsr, T. B., 198 ; E. Cabtahi Ldvitilli, / Giardiiii di Lucutto, dans la Nvova Aniotogia, 16 août 1901.

(1) Vjkiiiio.v, n. R. III, XVII. 9, ma parait faire allusion i 1« tilla de NItida.

(i) Id.. 1. II, 10.

(3) Id., ivii, 9.

donner son caractère à l'époque impériale, se faiBait déjà. Jamais l'Italie n'arait eu autant d'esclaves. Les conquêtes des deux Lucullus et de Pompée, les petites guerres de Trontière, le commerce courant de débiteurs devenus esclaves ou d'hommes ravis par les pirates, avaient transporté et transportaient en Italie une multitude d'hommes et de femmes; un mélange d'architectes, d'ingénieurs, de médecins, de peintres, d'orrèvres, de tisserands, de forgerons asiatiques, de chanteurs et de danseuses de Syrie, de petits négociants et de sorciers juifs, de marchands d'herbes médicinales et de poisons; de bergers gaulois, germains, Scythes et espagnols. Dispersés dans les maisons des riches et de la classe moyenne de Rome et de l'Italie, ces malbeureuz à qui la lutte de l'homme contre l'homme avait enlevé leur foyer et ravi leur fortune, étaient obligés, quel que fût leur âge, de recommencer leur vie. Et peu à peu dans cette multitude d'esclaves un triage se faisait. Les uns, trop rebelles, avaient été condamnés à mort par leurs maîtres; d'antres s'étaient enfuis et s'adonnaient au brigandage et à la piraterie; d'autres s'étaient égarés dans la grande métropole ou sur les routes d'Italie, et ils avaient péri dans une rixe, dans un guet-apens ou de quelque accident naturel; beaucoup avaient succombé à la maladie, Â la gêne, au chagrin d'avoir perdu leur patrie, leur fortune et tous ceux qui leur étaient chers. Dans toutes les grandes émigrations de la famille humaine à travers le monde, qu'elles se fassent volontairement ou par contrainte, beaucoup disparaissent ainsi dans l'inconnu. Mais beaucoup d'esclaves aussi, surtout les hommes qui venaient des pays civilisés de l'Orient, et qui étaient d'habiles ouvriers dans des arts délicats, s'étaient mis peu à peu à con-

nattre les hommes et les choses, et ils s'acclimataieDt, onbliaieDt un peu leur patrie lointaine, apprenaient comme ils pouvaient la langue des vainqueurs, faisaient connattre k leurs maîtres leurs aptitudes. Parfois ils obtenaient d'exercer leur profession dans une boutique qu'ouvrait leur patron, et en partie à leur bénéfice, en partie au bénéfice du patron; parfois ils obtenaient ausBi la liberté à la condition de donner à leur patron une partie de leurs gains. La législation touchant les devoirs économiques et moraux des affranchis fut améliorée; les cas particuliers y furent déterminés et réglés avec précision (1); les alTraDchis formèrent une classe d'artisans qui, en donnant une partie de leur travail, entretenaient dans l'aisance et dans le luxe la haute et la moyenne classe d'Italie. Les rapports entre les maîtres et les esclaves devenaient aussi plus humains. Ce fut bientât la coutume de donner la liberté aux esclaves habiles et fidèles après six ans de servitude (2). L'esprit de spéculation, universel chez les Italiens, favorisa admirablement les efforts des esclaves. De nombreux maîtres preualent un esclave habile dans son art pour l'enseigner aux jeunes esclaves. Les maisons des riches et des gens de la classe moyenne à Rome et en Italie devenaient des écoles d'arts et métiers. C'est ainsi qu'un parfumeur de Hithridate, qui avait été l'esclave, puis l'affranchi d'un certain Lutatius, avait ouvert nue boutique à Rome, et qu'il y préparait ses produits odorants non plus pour les concubines du roi, mais pour les grandes dames de Rome (3). Dans toute l'Italie il y avait chez

(1) CrccoTTi, r. s., m et >uiv. £. Fbrhiro, M LibtrUni, Turin 1ST7, p. 13 ; Kirlowa. R. A., 11, tU et luiv. (8) Cic. PMI.. VIII. XI, 38.

les riches et les gens aisés, comme esclaves ou comme affranchis, des forgerons, des menuisiers, des tisserands qui faisaient des étoffes ou des tapis; des maîtres maçons, des peintres, des tapissiers, qui travaillaient pour le maître et pour le public de plus en plus avide de luxe. A la campagne, d'anciens cultivateurs des lies de la mer Egée et de la Syrie perfectionnaient la culture de la vigne et de l'olivier, enseignaient à faire de meilleures huiles et de meilleurs vins, à élever les animaux avec plus de soin. Ainsi dans la société italienne croissaient la multiplicité des goâts et des aptitudes; la variété des œuvres, des arts et des métiers. La classe humble et méritoire des maîtres de grammaire et de rhétorique était aussi composée en grande partie d'affranchis, le nombre de ces professeurs ayant beaucoup augmenté par suite du désir de s'instruire qui s'était répandu dans la classe moyenne (1). D'autres esclaves profitaient des faiblesses et des besoins de leurs maîtres, chez qui survivait encore souvent la rudesse italienne : les hommes devenaient comptables, administrateurs, régisseurs, conseillers, bibliothécaires, copistes, traducteurs, secrétaires, intermédiaires, corrupteurs; les femmes, concubines et maltresses. Souvent donc les esclaves servaient à la fois et gouvernaient leurs maîtres. Les maisons des grandi, comme celles de Pompée, de Crassus, de César, étaient semblables à des ministères, où de nombreux affranchis et esclaves orientaux venaient en aide à leurs maîtres; ils organisaient les fêtes somptueuses pour le peuple; ils tenaient la correspondance, les comptes, les registres des clients, les archives de la famille.

(1) K. Ferrrho, Dn Liberlini, Turin, iSTT, p. IS, a.i.

A cette même époque où tant d'étrangers venaient des provinces en Italie, un grand nombre d'Italiens émigraient dans les pays conquis. De même que de petites colonies d'Anglais et d'Allemands s'établissent aujourd'hui dans toutes les parties du monde, de nombreux résidents italiens vivaient alors dans toute la région méditerranéenne, non seulement en Grèce et dans la province d'Asie, mais sur les côtes de l'Adriatique depuis peu conquises, à Salone (1) et à Lieek (2), dans la Gaule oarbonnaise, dans les villes d'Espagne telles que Cordoue etSéville (3), en Afrique, à Utique, à Adrumète, à Thapsus (4), à Antioclie, et dans toute la Syrie, où de nombreux aventuriers et de nombreux marchands venant d'Italie avaient suivi les légions de Pompée (5). Ces Italiens avaient partout des occupations variées : ils étaient fournisseurs des armées, fermiers des impôts, marchands d'esclaves et de produits du pays; directeurs, sous-directeurs, employés des grandes compagnies de publicains; agents de riches Italiens qui avaient des terres ou de l'argent placé dans la province; propriétaires eus aussi ou fermiers des domaines publics; usuriers enfin, le plus souvent. Partis pauvres d'Italie, ces Italiens devenaient vite dans les petites lies, dans les villages, dans les villes secondaires où la fortune les avait conduits, des parcelles vivantes de cette Ame unique et immense qui, de l'Italie, étendait sur toutes les côtes de la Méditerranée son empire, ses menaces et sa cupidité. Us se réunissaient et formaient des sortes de clubs ou asso-

(i)C«3., B.C.. m. IX, ï.

(!) Id., lU, ini, t ; m, XL. 5.

(3)/<J., Il, m. 3; n.xx.i; B. Al., v (4) Id-, II, 111, 1 ; B. Al-, XCVII, 2.

(5)fd., Ul. lOi, 103.

ciatioDs réglées par des statuts et appelées contwntw civiwm romanorum; ils formaieDt le cortège et lia étaieot les conseillers des gouverneurs envoyés brusquement dans une province dont ils ignoraient les mœurs, et qui finissaient toujours par devenir leurs instruments inconscients ou leurs complices ; ils constituaient parmi les iodigènes une aristocratie minuscule, orgueilleuse, insolente à cause de sa richesse, de son droit de cité, de la protection de ses goureroeurs. Comme de petits monarques, ils maltraitaient et dépouillaient les indigènes, se raillaient des lois, devenaient aussi parfois des bienfaiteurs généreux (1). C'est ainsi que la foule des vaincus et leurs vainqueurs se rencontraient sur les grandes routes de l'empire, marchant vers des destins différents. Les uns allaient servir avec leurs bras, leurs aplitudes techniques, leur ruse, leurs vices, leur savoir; les autres allaient user et abuser de leur puissance, avec leur argent, leurs lois, leurs firmes, l'orgueil aveugle du maître qui ne voit pas quelle embAche se dresse parfois dans la docilité de ses serviteurs.

La vieille Rome, pauvre, modeste, petite, pleine de bosquets et de prairies, où les patriciens avaient des maisons basses et solitaires, séparées chacune par un petit jardin comme les cottages anglais; la vieille Rome, qui n'avait qu'un petit quartier d'artisans (2), débordait maintenant au delà de son ancienne ceinture de murailles. Le désordre des constructions n'était pas moins grand que celui des esprits. Les maisons de rapport où habitait la plèbe se pressaient partout, innombrables, les unes à cAté des autres, hautes

Dgitiz^dbvGOOgk'

comme des tours, Buspenduea aux pentee les plus raides ou dressées sur les sommets les plus aigus des sept collines (1); de grands jardins, de vastes palais, s'étalaient au milieu de cette misère entassée, solitaires comme les &mes de leurs orgueilleux possesseurs, de ces chevaliers, de ces marchands, de ces généraux, qui s'étaient enrichis avec la guerre et avec l'uBureendévalisantl'Afrique, l'Asie et l'Europe. Rome conservait cependant certains vestiges de la vieille cité latine, des temples alTreuxet très vénérés de bois vermoulu, de vieilles maisons patriciennes de style latin, des basiliques et des monuments publics décorés de grossières céramiques étrusques. Hais dans les âmes comme dans les choses le vieux monde périssait. C'en était fini désormais de cette discipline du plaisir, de cette combinaison ingénieuse et presque monastique d'enseignements, d'exemples, de surveillances et de menaces réciproques qui avaient fait de la vieille noblesse romaine la maîtresse du monde en modérant chez elle et dans la plèbe l'avidité de jouir. Maintenant comme une troupe de bacchantes, dans le tumulte des orgies, la cupidité, l'ambition, toutes les voluptés, Aphrodite, le dieu Dionysos, les neuf Muses avaient envahi Rome, et après Rome l'Italie, en allumant partout d'ardents désirs de richesse, de puissance, de plaisirs et de savoir. Le grand empire se souvenait à peine de ses petits commencements, de même que LuculluB, au milieu de la splendeur et de l'opulence qui, dans la villa du Pincio, égayaient les dernières années du vieux conquérant du Pont, se souvenait à peine, et comme d'un autre homme qui aurait vécu à une époque lointaine, de l'adolescent austère, simple,

(i) CiCRRUN, in Ugt agr., 11, iiir, M.

pauvre, orgueilleux de sa pauvreté, que le terrible Sylla avait aimé. A quoi boa se souvenir et comparer? Les contemporains qui avaient été à la fois spectateurs et acteurs dans ce grand changement le considéraient comme une corruption des anciennes mœurs, comme uo mal provenant de l'iacurable faiblesse de la nature humaine, et dont aucune force ne pouvait plus arrêter les progrès effrayants. Hais nous qui avons des cboies bumainea une expérience historique plus longue et plus mûre, nous sommes plus aptes à juger cette corruption romaioe rendue célèbre i travers les siècles par les plaintes et les invectives des écrivains de l'antiquité; et c'est 'en portant sur cette corruption un meilleur jugement que nous pouvons mieux comprendre ce en quoi consista essentiellement la conquête romaine.

Les anciens donnèrent le nom de corruption à tous les changements occasionnés dans l'ancienne société italienne, aristocratique, agricole et guerrière par les progrès de la conquête, et qui sont comparables aux changements occasionnés par les progrès de l'industrie en Angleterre et en France au dix-neuvième siècle, dans l'Italie du Nord et en Allemagne depuis 1848, dans l'Amérique de Washington et de Franklin depuis fa guerre de sécession. Comme il arrive maintenant dans ces pays à mesure que la richesse augmente et que l'industrie progresse, de même alors, à mesure que la conquête romaine s'étendait victorieuse sur les cAtes de la Méditerranée, un plas grand nombre de geoi abandonnaient les travaux des champs pour s'adonner au commerce, & l'usure, aux spéculations. L'agriculture elle-même devenait une industrie qui avait besoin de capitaux, qui cherchait de meilleures méthodes et s'ouvrait aux innovations. Le prix de la

39i GRANDEUR ET UËCADENCE DE ROME

vie, le désir du bieD-dtrei le luxe augmentaient dans toutes les classeï, de géaération en génération, avec une rapidité progressive. Les artisans étaient devenus plus nombreux daos toutes les villes, et les métiers qu'ils exerçaient étaient aussi plus variés. La vieille noblesse terrienne était tombée. Les riches commerçants et tes manieurs de millions avaient formé .une classe nombreuse, orgueilleuse et très puissante. La classe moyenne avait acquis plus de bien-être et plus d'indépendance. L'instruction, qui autrefois était le luxe d'une petite aristocratie, était recherchée avec avidité par les classes moyennes, qui en Taisaient un instrument de puissance et de richesse, et s'en servaient pour animer et renouveler les anciennes traditions dans toute la vie publique et privée, depuis l'éducation jusqu'à la médecine, depuis le droit jusqu'à la guerre, depuis l'agriculture jusqu'à la politique. L'argent et l'intelligence étaient devenus les deux plus puissants instruments de domination. Rome avait grandi aussi vite que Paris, New-York, Berlin et Milan au dix-neuvième siècle, et les Villes secondaires commençaient aussi à s'agrandir et à s'embellir parce que le goût de la vie citadine se répandait partout.

L'Italie n'était plus un peuple de paysans laborieux et économes, mais le conquérant et l'usurier du monde méditerranéen; un peuple aux appétits bourgeois où, à l'exception de quelques misérables, toutes les classes, la noblesse, les ânanciers, les commerçants, ne formaient plus qu'une bourgeoisie qui voulait mener une vie large avec les revenus de ses capitaux, avec les gains rapides de la conquête et en exploitant le travail de ses esclaves, qui sous ses regards attentif travaillaient la terre, exerçaient leurs métiers, prenaient

Boin de l'iDlérieur, étaient employés daas le commerce, dans l'administration, dans la politique. La gène qui arait tourmeoté l'Italie et causé le désordre de l'a^tation de Gatilina avait été allégée par les grands capitaux que Pompée, aes oiâciers et ses soldats avaient apportés en Italie, par les reveous des nouvelles provinces conquises et les nouveaux fermages d'impAts. Les métaux précieux étaient devenus moins rares; le crédit était de nouveau facile & trouver. On se remettait donc aux spéculations hardies; on coupait dans toute l'Italie les bois séculaires; on abattait les mauvaises habitations rustiques des moyens et des grands propriétaires; les sombres ergastules disparaissaient ainsi que les bandes d'esclaves enchatnés; la culture de l'olivier et de la vigne se propageait partout. Autour des grandes villes se construisaient des fermes et des villas élégantes au milieu de vastes domaines où, sous la direction d'un intelligent régisseur grecon oriental, des esclaves mieux traités cultivaient la vigne et l'olivier, élevaient leurs animaux d'étable ou de bassecour. La campagne était semée de jolies petites maisons de propriétaires qui cultivaient leurs terres avec l'aide de quelques esclaves. Les villes qui étaient encore entourées des murailles cjclopéennes de l'époque où la guerre était incessante entre la montagne et la plaine, le fleuve et la mer, une ville et une autre, maintenant, grâce & la paix qui régnait au loin sur la péninsule, s'embellissaient de temples, de places publiques, de basiliques mieux décorées, de palais plus somptueux qui étaient l'œuvre d'architectes orientaux. Devant la beauté de son ciel et de sa mer, l'Italie se dépouillait de ses bois et de ses blés pour revêtir un beau costume d'arbres orientaux, de vignes et d'oliviers, et elle se couvrait tout entière, ainsi que de

perles, de ses belles cités, de ses rillas et de ses fermes.

L'Italie se renouvelait i cette époque, comme l'Europe et les États-Uois se renouvellent aujourd'hui. De nation aristocratique, agricole et guerrière, elle devenait une démocratie bourgeoise et me^(^antile ; et elle tombait dans les mêmes contradictions que celles qui troublent notre civilisation actuelle : la contradiction entre le sentiment démocratique et l'inégalité des fortunes; la contradicliou entre les institutiouE électives et le scepticisme politique des hautes classes et des classes moyennes; entre l'affaiblissemeat des vertus guerrières et l'orgueil natioDal; l'amour platonique de la guerre et les rêves de conquêtes des classes paciQques. La vieille noblesse était déchue; les liens de protection qui l'unissaient à la classe moyenne étaient rompus; l'indépendance, l'orgueil et la puissance de la classe moyenne avaient grandi; l'idéologie politique s'était répandue avec l'instruction et la philosophie; il s'était formé à Rome un nombreux prolétariat d'artisans, à la fois révoltés et abandonnés i euxmêmes; et ainsi était tombé l'étroit mais vigoureux gouvernement aristocratique de l'époque où la noblesse seule exerçait la magistrature, siégeait au Sénat, et savait s'entendre pour imposer à toute l'Italie une même volonté. L'idée que l'État appartient à tous, que la politique est soumise au jugement de chacun, que les magistrats sont les serviteurs et non les maîtres de la nation, s'était répandue alors comme elle se répand aujourd'hui en Europe. En même temps cependant et comme il arrive encore aux États-Unis et eo Europe, la plupart des gens des classes hautes et des classes moyennes, pour se donner au trafic, à l'agriculture, aux études et auxplaiBirs,négligeaientlesalTaires publiques,

ne voulaient pae exercer les magistratures, prendre part aux débats politiques, faire un long serrice militaire, et n'allaient pas in£me voter. Ce n'est pas que ces classes-là aient vécu insouciantes et inutiles. Elles plantaient sur nos collines des arbres nouveaux importés d'Orient; elles amélioraient les vignes, les oliviers, les troupeaux; elles étudiaient la philosophie grecque; introduisaient en Italie les arts et les industries d'Asie; embellissaient les temples, les maisons, les places publiques; les ornaient d'œuvres d'art; elles commençaient enfin à faire de la rude et agreste Italie un objet d'administration et de joie pour toutes les générations à venir. H y a maintenant seize siècles que l'empire est tombé, el, bien que dans l'histoire ces classes restent pour ainsi dire cachées derrière la personnalité de quelques politiciens et de quelques généraux, leur œuvre a survécu; aujourd'hui encore surnos collines et dans nos belles plaines les vignes, les oliviers, les arbres à fruits agitent au vent les derniers trophées de la conquête du monde accomplie par Rome. Mais alors l'esprit civique s'éteignait dans ces classes et les institutions électives de l'État tombaient au pouvoir des dilettanti de la politique et des politiciens de profession, parmi lesquels ceux qui l'emportaient le plus facilement étaient ceux qui savaient le mieux mener les ouvriers de Rome. C'était la seule partie de la population qui se passionnât encore pour la politique, parce qu'elle y trouvait un divertissement gratuit qui lui tenait lieu des passe-temps plus coûteux des hautes classes, et parce qu'elle avait plus besoin que les autres de l'aide des partis politiques et de l'État. Sans cet aide le petit peuple de Rome n'aurait pas eu de pain; il n'aurait pas pu se griser de temps en temps avecdes vins généreux et se gorger

3»8 GRANDEUR ET DI^CADKNCE DK ROME

de griTes et de porc dans les banquets publics ; il n'anrait jamais eu ni le travail Taclle des entreprises publiques, ni la distraction des spectacles, ni quelques petits sesterces pour jouer aux dés ou pour payer les courtisanes des carrefours. Sous une forme plus rudimentaire, ceci ne correspond-il pas à la puissance croissante qu'acquiert aujourd'hui dans les États qui ont des institutions électives le parti socialiste, formé par les ouvriers des villes qui ont plus besoin que les autres de la protection de l'État, et i la décadence politique de la bourgeoisie qui, se passant plus facilement de l'aide directe de l'État, distraite par ses affaires privées, énervée par des plaisirs trop nombreux et trop variés, orgueilleuse de soninstruction, de sa puissance et de sa richesse et par suite trop portée à la critique, au mépris, à la médisance, au désaccord, se détache des luttes politiques? César n'avait fait qu'achever, par la révolution politique de son consulat, une transforma' tion commencée depuis longtemps, etdaos cette partie de son œuvre il peut, jusqu'à ud certain point, être comparé i un moderne chef des socialistes ou plutAt A un bou de la Tammany Hall de New- York. La politique romaine était ainsi devenue une foire mondiale aux charges, aux lois, aux privilèges, aux provinces, aux royaumes, aux gains immondes ; pleine d'intrigues, de fraudes, de trahisons, de violence; fréquentée non seulement par les hommes les plus pervers et les plus violents, mais par les femmes les plus corrompues de l'époque, et dont un homme qui y venait par hasard était vite chassé s'il ne s'encanaillait pas avec les autres. En même temps que le sentiment civique, l'aptitude à la guerre se perdait chez cette nation bourgeoise. Les conquêtes de Lucnllus et de Pompée avaient accru démesurémentrorguail impérial dans la classe moyenne

LA CONQDÉTK 39B

et répandu le culte et l'admiration pour Alexandre le Grand, avec tous les rfires d'une puissance mondiale. Mais le plus grand nombre de ceux qui, aux repas et dans les cercles d'amis, proposaient de conquérir le monde en marchant sur les traces du Macédonien, n'auraient pas consenti à vivre un seul jour à l'armée. La loi d'après laquelle tous les hommes de dix-sept à quarante-six ans étaient astreints au service militaire était toujours en vigueur; mais les marchande, les capitalistes, les propriétaires, ne voulaient plus être gèaés dans leurs affaires, ni dans leurs plaisirs par des obligations militaires. Les magistrats qui faisaient les levées n'enrôlaient plus que des volontaires, comme cela a lieu maintenant en Angleterre (1), c'est-à-dire des mercenaires qui, n'étant arrivés à rien, ni à la ville, ni à la campagne, prenaient le métier des armes qui leur donnait 225 deniers par an (ce serait à peu près le même chiffre en francs) (2) et dans lequel, en outre, ils étaient nourris et habillés, pouvaient recevoir des dons des généraux et arriver jusqu'au grade de centurion. L'État n'usait de son droit d'obliger au service militaire que quand il j avait pénurie de volontaires et il choisissait toujours ses soldats parmi les mendiants des Tilles, les paysans libres, les tout petits propriétaires des montagnes où il était resté quelque vestige de l'ancienne race agreste qui avait vaincu Annibal. Les progrès de l'aisance étaient même si grands que l'Italie tout entière devenait une nation bourgeoise, aimant le plaisir et le lucre, studieuse et inhabile à la guerre, au point que, bien que les armées fussent peu nombreuses, il devenait de plus en plus

400 GBANDKUR ET DKCADKNCE DE ROME

djfflcile de maintenir lee rAles complets arec les recrues faites en Italie. Il fallait non seulement conserver les soldats sous les armes de très longues années, mais aller les recruter au delà du Pà, chez les Latins de la Gaule cisalpine où la vie était restée plus simple et oâ l'ancienne race celtique et les émigrants italiens s'étaient mêlés, formant une classe de moyens propriétaires qui avaient la même fécondité et les mêmes mœurs qu'un siècle et demi auparavant (1). Nous verrons en effet dans les dix années suivantes les enrOleurs de la république abandonner presque absolument l'Italie épuisée et parcourir la vallée du P6 à la recherche déjeunes gens.

De temps en temps seulement et comme il arrive encore aujourd'hui en Europe, les eaux stagnantes de ce scepticisme civique étaient agitées par de violentes tempêtes. Il se produisait alors un de ces soubresauts de l'opinion publique, ordinairement si apathique, qui surprenaient les coteries politiques et leurs chefs. Ces aventuriers, qui ne craignaient plus ni les dieux du ciel ni aucune autorité sur terre, tremblaient encore devant cette puissance invisible qu'était l'opinion publique, c'est-à-dire l'opinion des classes moyennes et hautes; aucnn parti ne se sentait assez fort pour oser faire violence systématiquement au sentiment des milieux puissants par leur richesse, leur nombre et leur culture. C'est ainsi que Pompée, malgré sa gloire et sa richesse, avait eu le scrupule de ne pas offenser le sentiment républicain de l'Italie, et que le très riche et très puissant Crassus tâchait de faire oublier ses intrigues des années précédentes. Quant à César, il partait pour la Gaule avec, l'intention d'y acquérir

(1) NiTMCB, G. r., m.

LA CONQUÊTE tOl

par de grandes victoires l'admiratioD de celte classe auprès de laquelle l'avaient trop discrédité sa vie désordonnée, ses dettes, sa vénalité, les violences démagogiques des dernières années, ta révolution radicale du consulat. Que de contradictions dans cette singulière époquet -

Hais si des contradictions analogues tourmentent et désagrègent la civilisation moderne, l'Italie antique risquait d'en mourir. Le scepticisme politique des nations civilisées et leur peu de goût pour les armes ne semblent'ftas, pour l'instant du moins, menacer la race Manche dans son existence même, parce que la condition vitale des démocraties mercantiles de notre époque réside dans un effort où la lutte de l'homme contre la nature l'emporte sur la lutte de l'homme contre l'homme; c'est-à-dire dans l'industrie qui s'ingénie à utiliser les forces de la nature de la façon la plus profitable. La lutte de l'homme contre l'homme l'emportait au contraire sur la lutte contre la nature, dans l'effort pour fonder ta démocratie mercantile de l'ancienne Italie. Après les analogies que nous venons de noter, il est nécessaire d'étudier aussi cette différence essentielle, provenant de ce que te monde antique était plus pauvre, moins instruit, moins peuplé et qu'il produisait moins. Une bourgeoisie mercantile semblable à celle qui se formait alors en Italie peut se constituer aujourd'hui dans un tout petit pays sans défense comme la Belgique, tout aussi bien que dans une grande nation maritime et conquérante comme ('Angleterre, dans une immense démocratie née comme celle des États-Unis sur ua continent presque désert; tout aussi bien que dans une monarchie guerrière comme l'Allemagne, qui a été fondée sur les terres les plus "stériles de l'Europe. Il sufBt en effet qu'un petit

idi UltANIll^UH KT DÉGADEHCIC DK ROHK

nombre d'hommes acUrs et ingénieux constituent une aristocratie industrielle, accumulent un certain capital, l'emploient sagement et offrent partout du travail aux ouTTiers. Si les bras manquent dans le pays, les ouvriers viennent de loin. Ils traversent d'eux-mêmes l'Océan pour trouver du travail; ils l'acceptent, quelque pénible qu'il soit; ils descendent dans les entrailles de la terre; ils passent toute leur vie sur un fragile esquif voguant sur la mer; ils restent tout le jour, du lever au coucher du soleil, dans l'antre des Cyclopes, devant des fourneaux où le fer se liquéBe, obéissant au code autoritaire de la discipline industrielle qu'ils n'ont pas contribué à faire. C'est ainsi que peinent dans les usines des Ëtats-Unis une multitude d'ouvriers cosmopolites qui ont émigré volontairement de toutes les parties du monde. Dans le inonde ancien il en était autrement; il fallait pour fonder une bourgeoisie mercantile un vaste empire et une suprématie militaire. 11 y avait à Rome une multitude d'esclaves et d'affranchis orientaux, gaulois, germains, espagnols, scythes, qui travaillaient pour les bourgeois riches et aisés; mais ceux-ci, au tien d'avoir quitté volontairement leur patrie, comme les ouvriers émigrés en Amérique, avaient été amenés de force en Italie. Or, la cause de cette différence essentielle consiste en ce que la terre n'était pas assez peuplée et qae la vie était trop simple à cette époque. Dans la civilisation moderne, le genre de vie des classes sociales va de la misère à la richesse, en passant par une gradation très lente de besoins, de plaisirs, de luxes innombrables, si bien que dans chaque classe, même parmi les ouvriers, il y a d'homme & homme, de métier à métier, des différences de besoin et de luxe aussi grandes qu'entre les différentes

classes. Cette gradation multiple est l'instrument très délicat et très puissant avec lequel une bourgeoisie capitaliste peut, dans les temps modernes, attirer, mime de pays très éloignés, des hommes pour la servir. En réalité dans notre monde si populeux et ^i avide de jouissances, il est toujours possible, en stimulant la volonté par une récompense proportionnée, de trouver des hommes qui, pour subvenir à leurs besoins, pour se donner un peu plus de plaisir et de luxe, consentent à apprendre et à accomplir les travaux tes plus fatigants et les plus difficiles, ceux qui réclament te plue de discipline et d'empire sur soimême. Dans l'antiquité, au contraire, il y avait beau-t coup moins de nuances entre les différents besoins : d'un luxe tiors de prix et qui n'était possible qu'aux gens riches, on passait brusquement aux besoins les plus élémentaires du peuple qui se nourrissait sobrement et n'avait en fait de plaisirs qu'un peu d'amour, quelque boisson enivrante et quelque fête gratuite offerte par les prêtres, par les riches ou par l'État. Ayant moins de besoins, l'artisan libre d'Orient était moins actif et moins entreprenant que l'ouvrier moderne, et même si, la population augmentant, la vie devenait plus difficile, il restait dans son pays. N'ayant ni le moyen, ni le désir d'améliorer sa situation, rien ne le poussait à alTronter les dangers et les peines d'une émigration lointaine, et à travailler pour un maître étranger. Les aventuriers et les vagabonds venaient en grand nombre et d'eux-mêmes à Rome de tous les pays du monde; mais les travailleurs n'y venaient pas, à moins qu'ils n'y fussent amenés de force. C'est pour ces raisons que l'esclavage fut une institution essentielle du mqnde antique; et non comme le prétend H. Loria, parce qu'il y avait beaucoup de

404 GRANDKUR KT DÉCADKNCK DK fiOHE

terre libre, car en réalité il a'y avait pas alors dans tout l'empire un poace de terre qui fût libre. Or l'esclavage poussait à faire des conquêtes et les rendait néceesaires. Avec les prisonniers qui sont aujourd'hui un embarras, on était en partie indemnisé des dépenses de la guerre, et les Romains se montrèrent plus hardis et plus ambitieux dans leurs conquêtes à mesure que le besoin d'esclaves se Ht plus sentir. Une des raisons pour lesquelles les conquêtes de Lucullus furent si populaires, c'est qu'elles accrurent l'abondance d'esclaves sur les marchés de l'Italie, qui avait besoin de bras.

Quand une bourgeoisie capitaliste et industrielle prospère dans un pays, la population y augmente de telle façon que le territoire environnant ne suffit plus pour la nourrir. C'est ce qui arrive aujourd'hui dans beaucoup de pays d'Europe, et c'est ce qui arriva alors à Rome. Mais de nos jours le commerce privé pourvoit facilement à ce besoin, parce que les moyens de transport sont faciles et peu coûteux, et parce que dans ]es pays nouveaux où la population n'est pas dense et qui sont très fertiles, il y a des hommes qui ont la même civilisation que la nAtre, les mêmes besoins, et qui tous les ans récoltent plus de blé qu'il ne leur en faut. Ils sont donc disposés à nous offrir leurs blés en échange de nos produits industriels; et ils en auraient tant i nous fournir que beaucoup de pays industriels en refusent une partie en mettant un droit d'importation sur les céréales. Pour un homme de l'antiquité qui reviendrait à la vie, il n'y aurait rien de plus incompréhensible que les droits sur les Itlés. Jadis il n'était guère de pays qui n'eût de la peine à produire le blé qui lui était nécessaire; et même ceux qui, comme la Sicile, l'Égsrpte ou la Crimée faisaient ordinairement d'abondantes récoltes, aimaient à conserver

leurs proTisiodS. Les pays capitalistes, Ioîd de mettre un frein à l'importation, cherchaient donc au contraire à la TavOriser, et ils s'efforçaient surtout d'étendre leur puissance sur les pays chers à Cérès, afin de pouvoir à leur guise en faire venir du blé (i). L'approvisionnement de Rome devint en effet une des questions les plus importantes de la politique romaine, dès que la ville commença à itre une métropole mondiale. C'était là aussi une des raisons pour lesquelles la démocratie mercantile de l'antiquité était favorable à la politique de conquête.

Les progrès d'une démocratie mercantile étaient alors déterminés, comme ils le sont aujourd'hui, par l'augmentation progressive des hesoins de génération en génération, et par l'augmentation du nombre de ceux qui veulent vivre plus richement. Nous avons constaté ce progrès de génération eu génération, et pendant cent cinquante ans, depuis la génération qui grandissait à la fin de la guerre contre Annibal jusqu'à celle de César. Chacun, en regardant autour de soi, peut observer le même phénomène dans la civihsation moderne. Hais les instruments de production dont nous disposons sont si puissants, la richesse déjà accumulée par les hommes es.t si grande que, tant que l'énergie de ceux qui gouvernent l'industrie d'une démocratie mercantile ne fléchit pas, il est facile de satisfaire les besoins croissants des nouvelles générations, en consommant une partie de la richesse produite, non pour satisfaire les besoins présents, mais pour produire d'autre richesse. Ces aristocraties industrielles sauront tirer du sein fécond de la terre tout ce qui est nécessaire pour augmenter la produc-

(1) Voy. l'ftppendice A.

i«« GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

tiOD, aussi bien les métaux précieux employés dans les éehsDges dev«Dus plus nombreux, que de plus grandes provisions de céréales et de matières premières. Les métaux précieux surtout sont si abondants et se prêtent si Tacilement que ceux qui promettent de payer un léger intérêt et de les rendre en trouvent toujours. Dans le monde antique, au contraire, où la production était plus lente et moins abondante, les désirs des générations croissaient plus vite que les moyens de les satisfaire; les démocraties mercantiles manquaient tour à tour des moyens nécessaires pour accroître la production et la consommation, et souffraient surtout de la pénurie de métaux précieux. £n effet, de 70 à 60 avant Jéaus-Christ, alors que l'Italie faisait de l'usure dans tout le bassin de la Méditerranée et que Rome était le Londres du monde antique, La métropole financière où les souverains et les villes de toute la région méditerranéenne venaient faire leurs emprunts, on y souffrait continuellement de la quantité insuflisante de métaux précieux; on se plaignait de l'intérêt trop élevé de l'argent; on voulait en empêcher l'exportation; on réclamait l'abolition des dettes. Le besoin d'argent croissait plus vite que l'argent, si rapidement même qu'on ne sait ce qui serait arrivé si, pour le satisfaire, on n'avait ajouté i l'usure la guerre, le pillage de tous les trésors des temples, des palais des rois, des maisons des riches, et cela aussi bien chez les peuples civilisés que chez les Barbares. La guerre activait la circulation des capitaux, qui était trop lente pour les désirs impatients d'une bourgeoisie en formation, et elle remplissait ainsi une fonction vitale qu'elle ne remplit plus aujourd'hui. La pauvreté, la population restreinte^ le peu de puissance productive du monde antique faisaient donc

qu'une bourgeoisie capitaliste oe pouvait pas s'y lonner sans la guerre et la lutte de l'homme contre l'homme. D'autre part la guerre, par les destructions et les dég&ts terribles qu'elle occasionne, empêchait dans tous les pays la population de croître, l'industrie de progresser, la richesse d'augmenter, bien qu'elle causât en un sens moins de dommage qu'aujourd'hui, parce qu'elle coûtait moins. La contradiction était insoluble, et les contemporains de César ne pouvaient pas sortir de ce cercle de fer fatal. Tandis qu'ils avaient besoin, pour agrandir l'empire, d'une armée et d'un gouvernement puissant, comme les États- Unis, l'Allemagne, ou la France ont aujourd'hui besoin d'une industrie puissante et compliquée, l'armée et le gouvernement, tous les services publics, depuis les plus humbles jusqu'aux plus essentiels, étaient dans un désordre d'autant plus effrayant qu'à Rome •toutes les magistratures élaient électives, et qu'il n'y avait pas une bureaucratie stable, semblable & celle des États modernes, qui, au milieu de la mêlée des partis, continue presque mécaniquement à remplir les fonctions publiques les plus nécessaires. A Rome même les maisons brûlaient et tombaient en ruine, tandis que les édiles s'occupaient d'organiser les jeux.. L'eau était insuffisante : on avait construit un premier aqueduc en 312 avant Jésus-Christ, un second en S72, un troisième en lU, un quatrième en 125; mais depuis le gouvernement n'avait plus songé à pourvoir aux. besoins de la population, qui avait beaucoup augmenté (1), Les navires qui approvisionnaient Rome étaient obligés de mouiller dans la rade naturelle d'Ostie, qui était petite, peu sûre

(1) LiHUiHi, T. R. A., p. 2SS et suiv.

mt GRANDEUR KT DÉCADENCE DE BOMË

et n'avait pas été aménagée (1), ou bien il lear fallait remonter le Tibre et décharger leurs marchaDdiaes sur VEmporium, les docks de ce temps-là, qui avaient été construits en 19â et en 174 au-dessous de l'Aventin^ où sont maintenant le Lungo Tevere dei Pierleoni et le Lungo Tevere Testaccio (3). Les rues de Rome étaient aussi peu sûres que des bois pleins de brigands ; outre les assassins (3) et les voleurs qui l'infestaient, les voitures, les décombres, les incendies, les maisons qui s'écroulaient soudain, menaçaient les passants. L'anarchie du gouvernement répondait au désordre de la métropole. Depuis qu'il s'était formé dans la société italienne une variété d'aptitudes, de désirs, d'occupations analogue à celle que nous admirons dans notre société contemporaine, le Sénat était peu à peu devenu, comme les parlements modernes, un club de nobles, de dilettanti de la politique, d'hommes d'afTaires^ d'avocats ambitieux,' de lettrés, de politiciens, qui se détestaient à qui mieux mieux, et qui différaient les uns des autres par leur origine, leur classe, leurs traditions, leurs idées, leur profession; chacun donc avait ses ambitions, défendait les intérêts de sa classe, de son parti, de SB clientèle. Le Sénat était ainsi, comme le sont presque tous les parlements modernes, nn instrument dont essayaient tour à tour de se servir les forces sociales qui au dehors se disputaient la domination de l'empire, et qui, â l'exception de la bureaucratie et de la grande industrie, étaient alors à peu près les mêmes qu'aujourd'hui : haute fmance, grosse et

(1) JoBDiN, T. B., I, (3' p ). 429.

(3) Sur la fréquence de» liomicideB il Borne voyei )• curieux pasBftgs de VjtRHON, R. /t., I, lui, 3.

LA CONQUÊTE iOB

moyenne propriété, traditions aristocratiques survivantea, ambitions et cupidité de la classe moyenne, militarisme, démagogie. Ainsi transformé, ce grand corps aristocratique n'avait plus de force; il ne gouvernait plus; il abandonnait toute l'administration publique â la routine de la tradition et à la violence révolutionnaire des factions. Alors que l'Italie était devenue la métropole financière de la Méditerranée, le Sénat continuait à ne frapper que de la monnaie d'argent; les innombrables prêts qui se négociaient à Rome se faisaient en monnaies étrangères ou en lingots. Les généraux seuls, qui avaient le droit de battre monnaie pour payer leurs soldats, s'étaient rais à frapper des pièces d'or; mais cbacun y mettait un titre et une efHgie particulière (1). Les finances de l'État étaient dans une confusion perpétuelle comme le sont aujourd'hui celles de la Turquie. On ne faisait plus rien pour combattre la piraterie un peu aftaililie, il est vrai, depuis la chute de Mithridate, et depuis qu'on avait conquis la Crète et la Syrie. Le brigandage infestait tontes les régions de l'empire. Chose plus étrange encore pour un empire militaire, l'armée était complètement désorganisée. L'antique milice nationale s'étant transformée en une armée mercenaire, il aurait fallu établir une règle d'instruction militaire pour les recrues; mais personne n'y pensait. Les légions abandonnées sur les frontières lointaines se réduisaient eouvent à la moitié à peine de ce qu'aurait dû être leur efTectifvéritable (2). On changeait de généraux tous les ans, si on peut appeler des généraux ces politiciens, qui de temps en temps quittaient le forum pour

(1) MoHNsHN, R. M. W., iOO et s:

(SJBûsTOW, H. K. C..3.

il« GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

aller prendre précipitammeat le commandemeut d'une année, accompagnés d'ane bande d'amis dont ils fai* saient leurs olSciers Bapérieurs, sans rien connaître de l'art qu'ils avaient à enseignera leurs soldats : ils n'en savaient que ce qu'ils en avaient lu dans un manuel grec, beaucoup plus préoccupés de trouver dans la province quelque bon placement pour leurs capitaux que de faire de la tactique et de la stratégie. Et tous en repartaient au bout de peu de temps. César lui-même s'en allait prendre le commandement de quatre légions sans avoir d'autre pratique de la guerre que le siège de Hitylëne et les petites razzias qu'il avait dirigées en Espagne en 61 . Seuls les centurions choisis dans lamilice commune connaissaient un peu le métier des armes. La composition même des armées était devenue très défectueuse, car elles n'avaient plus que de l'infanterie. Autrefois les jeunes gens des familles riches formaient les corps de cavalerie; mais les jeunes gens préféraient prêter de l'argent à quarante pour cent en province, ou jouir à Rome de la fortune que leurs pères avaient accumulée; d'ailleurs, même s'ils avaient tous été soldats, cela n'aurait pas fait un nombre de cavaliers suffisant;' Rome était donc obligée d'avoir une cavalerie barbare de Thraces, de Gaulois, de Germains, d'Espagnols, de Numides ; et pour commanderàcesescadrons les généraux romains étaient obligés de se servir d'interprètes. En somme, les conquêtes mêmes rendaient la nation inhabite à. la guerre ; et cette époque militaire à Rome correspondait si exactement à notre époque industrielle, que les'vertus militairesyfaiblissaieotcomme elles faiblissent aujourd'hui. Il est difficile de trouver dans l'histoire un État qui ait accompli un aussi grand effort de domination, en étant aussi faible au point de vue politique comme au point de vue militaire. Le Sénat, qui, d'après la cons-

LA CONQUÊTE *ii

titution, aurait dû être l'organe de la politique étrangère, n'avait ni service d'informatioD régulière, ni agents connai&saut bien les principes et les traditions à suivre dans les cas difficiles et très divers qui se présentaieot. Il s'abstenait de délibérer aussi Longtemps qu'il le pouvait et remettait toujours les décisions à prendre, s'en tenant à cette vague tradition de prudence qui datait du temps de Scipion l'Africain et à cause de laquelle depuis plus d'un siècle Rome n'avait agrandi son empire qu'avec répugnance etparce qu'elle y était contrainte. Lucullus et Pompée avaient cependant démontré que cette tradition ne correspon dait plus aux nouvelles conditions du monde et aux besoins nouveaux. Rome se laissait donc toujours surprendre par des événements, comme ceux de la Gaule ; les nombreux États tributaires ou alliés étaient abandonnés à eux-mêmes, sans que personne prit soin d'entretenir des relations suivies avec leurs chefs et de les surveiller; la politique avec ces États et avec les États indépendants variait d'une année à l'autre, selon le caprice des gouverneurs envoyés dans tes provinces de frontière. Trop souventdans un moment aussi décisif les affaires les plus graves étaient abandonnées au hasard. Ce désordre incroyable de ta politique extérieure nous explique en grande partie le succès du parti populaire. Le consulat de César semblait avoir terminé, à l'avantage de ce parti, la lutte commencée en l'an 70, car le gouvernement n'était plus maintenant h. la curie, mais dans l'atrium ou le cubiculum des palais de Pompée et de Crasaus, dans la tente ou la litière de César qui errait à travers la Gaule. César, Pom* pée et Crassus s'entendaient pour administrer l'empire A l'intérieur et à l'extérieur; pour distribuer les charges, préparer les lois, discuter tes dépenses du

fis GRANDEUR ET DÉCADERCE DE ROME

budget public, faisant tout approuver par les baodes électorales de Clodiug et par quelques sénateurs complaisanta, qui, dans des séances presque vides continuaient la fiction du gouvernement parlementaire, recourant pour leur correspondance, leur comptabilité, leurs études, leurs intrigues, i l'aide des plus intelligents et des plus habiles de leurs nombreux esclaves. Ceux-ci devenaient ainsi les employés irresponsables de ce gouvernement irresponsable et confus de trois individus. Malgré ses défauts, le parti démocratique triomphait parce qu'il avait compris plus vite que le parti conservateur l'importance de ce que Lucullus avait accompli en Orient; parce qu'il s'était aperçu que l'impérialisme agressif et l'initiative personnelle des généraux correspondaient mieux aux nouveaux besoins que le vieux pédantisme constitutionnel; parce qu'il promettait de donner, et qu'il avait déjà donné en partie & la politique extérieure l'énergie qui lui faisait défaut depuis longtemps.

Hais comment l'énorme machine de l'empire pouvait-elle se mouvoir sur l'appui fragile des sociétés ouvrières de Home et de la valetaille de trois personnages ei différents les uns des autres? Ëtaient-ils des hommes i ce point supérieurs & leurs concitoyens qu'ils pouvaient ee partager cet immense empire, l'héritage de tant de générations? Pompée était un grand seigneur intelligent, mais accablé par la satiété même des honneurs, par son immense richesse; par une passion inattendue, qui s'était éveillée à son âge ml)r, pour la jeune et gracieuse Julia; un grand seigneur persuadé qu'il était un très grand homme, qui voulait bien consentir & gouverner le monde, mais à condition de ne pas trop aller contre ses aites et se» plaisirs. Crassus était un homme plus ferme et plut-

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tenace, ud ambitieux insatiable de pouvoir et de richesse, qui, non content de posséder tant d'esclaves, tant de maisons, tant de créances, tant d'or, tant de terres, tant de mines, méditait de nouveau ses anciens projets d'une grande entreprise guerrière qui eût fait de lui l'éga) de Lucullus et de Pompée et qui eût compensé ses insuccès des dernières années; mais c'était encore, en dehors de sa famille, un terrible égoïste qui se préoocupait moins de l'ordre ou du désordre ûe l'empire que de la santé de ses enfants ou d'une petite erreur dans sa comptabilité privée. Quant i César, personne ne pouvait alors porter sur lui un jugement impartial. Ce patricien qui avait un si beau talent littéraire, qui parlait et écrivait admirablement, qui avait étudié et appris rapidement tant de choses, depuis l'astronomie jusqu'à la stratégie, et qui avait débuté dans la politique avec modération et avec bon sens, avait ensuite déçu les espérances de tous les gens sérieux. Il avait apporté tant de cynisme à faire des dettes énormes, à se vendre, à changer d'un jour & l'autre de programme et d'idées, à faire entrer dans la politique des intrigues de femme; il avait avec tant de violence excité la plèbe contre les riches et contre les noblest Avec quelle audace, lui, le chef du parti des pauvres qui prétendait mettre un terme aux abus des grands capitalistes, n'avait-il pas osé se vendre à eux dans une des afTaires les plus louches.du temps, celle de la réduction du fermage de l'impdt en Asiet Et c'était un homme aussi peu sérieux qui partait pour la Gaule, et pour y faire des guerres et des conquétest II n'avait aucune pratique de la guerre; tout le monde à Rome savait qu'il n'avait même pas de aanté, qu'il était d'un tempérament délicat et maladif, et était atteint d'épilepsie. Les contemporains qui fai-

tu 6RANDKUR KT DI-'CADKNCK DR ROME

■aient de tons les événements l'œurre d'un petit nombre d'hommes ne pouvaient aa contraire s'expliquer comment les événements avaient pour ainsi dire fatalement détourné César de ses intentions les pluB gages, de ses projets les plus beaux, de ses aspirations les plus hautes. Cet homme que presque tous les historiens modernes considèrent avec trop d'ingénuité comme résolu dès son jeune &ge è. faire, à lui seul, la conquête du monde, et dont ils décrivent la via comme un effort conscient, raisonné et direct vers le but suprême d'une ambition aussi immense, avait été au contraire jasqne-tà, et plus que tout autre homme de son temps, le jouet des événements; il avait été constamment contraint par eux à agir d'une façon opposée à ses intentions. Doué d'une admirable intelligence scientifique et artistique, plein d'imagination, d'activité, d'ambition, il recherchait toujours, même dans la politique, la force et la beauté de l'harmonie et de l'équilibre. Il avait en effet commencé par être le champion d'une démocratie qui aurait été composée d'hommes distingués et cultivés, avec l'ambition d'être un Périclës romain, qui se préparait à gouverner un vaste empire en étudiant dans les écoles d'éloquence, d'art et d'élégance. Hais la pauvreté de sa famille et les progrès de l'indifférence politique dans les hautes classes avaient ruiné son beau projet. Il avait dû faire des dettes pour se faire connaître, puis se vendre à Crassus alors que la démocratie se changeait en démagogie. Il avait encouru la haine des grands et, persécuté sans merci, il avait dû se défendre, rechercher la faveur des classes pauvres et avoir recours à tous les expédients pour se procurer de l'argent, jusqu'à devenir par des dégradations successives politicien, démagogue et homme d'affaires. Plusieurs fois, dans la fureur

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de la lutte, vif et impressionnable comme il l'était, il Ini était anÏTé de perdre sa modération, de poursuivre avec violence ses ennemis, d'avoir des audaces scandaleuses. Touterois, il ne s'était jamais laissé emporter tout à fait; il avait toujours su se retenir au moment oii il risquait de cédera une Tolie irréparable, tant étaient profonds en lui les instincts de prudence et de modération, au milieu même du tumulte de cette époque agitée. Alors encore le destin le poussait sur cette voie flaminienne que le premier chef de la démocratie romaine avait ouverte sur l'avenir, à achever la grande œuvre commencée par Caius Flaminius, et continuée par Caius Gracchus et par Caius Marins. Son seul but cependant en allant en Gaule était de regagner par de belles victoires l'admiration des hautes classes qu'une suite de circonstances fatales lui avait fait perdre (1). La loi de la vie était alors ce qu'elle est â tous les Ages, et les grands hommes de cette époque-là n'ignoraient pas moins que ceux des autres époques l'œuvre historique dont ils allaient être à la fois les instruments inconscients et les victimes; ils étaient, comme tous les autres êtres humains, le jouet de ce que nous pouvons appeler le Destin de l'histoire et qui n'est que la coïncidence et la précipitation imprévue des événements et la détente de forces cachées. Cette détente allait être terrible justement pour les trois hommes qui s'étaient unis pour être les maîtres de l'empire. Si ces hommes s'étaient élevés si haut, si la gloire, la richesse, l'ambition, l'intelligence, la fortune leur avaient donné une

0) Les intcDlians que Mohmsen, R. G.,III,it3, attribue à Câiar me paraisBcnt venir de l'admiration fanatique qu'il a pour lui. BlleB sont tcap prarondes. La façon dont Cêa&t dirigea la guerre contre les Gaulois prouve qu'il obéissait toujoun dant se* actions & des motif» immédiats.

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puissance qui arait grandi à mesure que les mstitulions de la république ancienne s'effondraient, dans les progrès du sceptlcisnie politique des hautes classes, ils ne devaient pas échapper cependant i la loi universelle qui domine toute l'histoire du monde. Le jour devait bientAt venir où leur grandeur les obligerait à assumer des responsabilités et des charges aodessas de leurs forces, de même qu'ils jouissaient alors d'honneurs au-dessus de leur mérite. L'obscur Destin préparait pour eux tous de tragiques surprises. Seul au milieu de tant de désordre, Lucullns, l'homme le plus étrange de l'histoire de Rome, des vastes et somptueux jardins du Pincio, de l'endroit élevé où est maintenant le belvédère de la villa Hédicis, pouvait désormais, tout en philosophant avec les savants grecs, contempler en paix Rome qui s'étendait à ses pieds, comme une mer immense agitée continuellement par les marées et les tempêtes. Il l'avaitquittée pour jamais; il vivait dans une atmosphère de lumière et de calme, dans un délicieux Ilot de plaisir et de repos. C'était de lui seul que voulait l'Euthanasie, la déesse de la mort tranquille. Ce génie singulier, cet heureux solitaire arrivait an soir de sa journée terrestre après avoir accompli une grande mission historique, et tandis que se préparait la tragique catastrophe du nouvel impérialisme qu'il avait créé, il allait pouvoir, lui seul parmi les grands hommes de son temps, s'endormir paisiblement dans les bras de la déesse silencieuse.

FIN DU PBEHIER VOLtTHE

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